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14.12.2010

Fin sans guère de suite

histoire-des-naufrages.jpgAvec la fin de Non de non, s’achève aujourd’hui ma troisième expérience d’un blog collectif.
Sans doute aussi la dernière car les trois navires ont prématurément sombré. Pour des raisons diverses.
Mais peut-être ce genre d’entreprise est-il voué à l’éphémère et que son essentiel réside justement là-dedans.
C’est ce qu’on appelle une réflexion empirique, a posteriori : Si les faits disent le contraire, suffit de modifier les  faits.

La première de ces expériences date de février 2009, sur l’initiative de Marc Villemain, que je salue bien amicalement au passage.
Les sept mains. Il y avait là, outre Marc et moi-même, Claire Le Cam, Jean-Claude Lalumière - pas encore envoyé sur Le Front russe -  Emmanuelle Urien, Fabrice Lardreau et  Stéphane Beau.
Les sept mains jetèrent l’ancre six mois après, chacun étant appelé sur d’autres priorités et, surtout, il était inscrit sur son  bulletin de naissance que ce blog serait de courte vie. Parole tenue.
Ce furent de joyeux moments, pleins d’échanges et d’amitiés tant que je fomentai de prolonger l’expérience. Je proposai alors Tempête dans un encrier . Stéphane et Emmanuelle acceptèrent. Aglaé Vadet, Thomas Vinau et Manu Causse nous rejoignirent et c’était reparti pour un tour.
Là, je fus seul à la barre et je ne m’en plains nullement. C’était gratifiant.
La tempête annoncée fut cependant déroutée par un anticyclone imprévu et s'avéra n'être bientôt qu'à peine  un ouragan, audience plus médiocre, en dépit d’une réelle qualité des textes. On s’est un peu marré et on s’est vite lassé…C’est comme ça.
Les bouteilles  à la mer, c’est bien, mais c’est quand même mieux quand il y a quelqu’un sur la plage pour ramasser les messages.
On s’est quitté bons amis…Tchao ! C’était en janvier 2010.

Stéphane Beau et moi-même ne l’entendîmes cependant pas tout à fait de cette oreille. On a la vie dure. On est des têtus, tous les deux. De mails en mails, nous mîmes au point une nouvelle formule. On était d’accord sur le ton : Révolte et indignation face au monde de cloportes et de soumission qui nous est chaque jour proposé de vivre. Large part faite aux auteurs anarchistes.
Stéphane amène avec lui Stéphane Prat, le joyeux et perspicace Manchot Epaulard, j’amène avec moi Roland Thévenet, alias Solko,  parce que nous nous lisons réciproquement depuis longtemps, que nous ne sommes pas toujours d‘accord mais nous vouons cependant l’un et l’autre une belle estime.
Son blog est d’une haute tenue et ceux qui ne le lisent pas ont tout simplement tort.

Et c’est reparti….
Je note donc que Stéphane et moi, sommes ensemble depuis février 2009. Déjà un vieux couple.
Salut à toi, camarade nantais et Grognard impénitent !
Et, là aussi,  le souffle peu à peu s’est épuisé.
Je n’ai, personnellement, pas  été assez disponible. Stéphane a tout fait, puis il en a eu un peu marre d’avoir à peu près seul les mains dans le cambouis. Il a battu le rappel. Peu d’écho….Salut !
On se saborde. Mais on ne se noie pas. On reste ensemble. Pour quoi faire ?  Rien d’apparent en continu.
C’est ça aussi la grande trouvaille du net. Des rencontres qui ont du sens et qui meurent avant les grandes morosités de l’épuisement.

Reste ses limites.
 - Ses limites résident dans son immensité. On a tous un blog perso et un blog, c’est exigeant, il faut y être tous les jours, avec, tant qu’à faire, des mots qui portent.
C’est épuisant mais c'est notre plaisir et halte à la vieille dichotomie entre travail et plaisir, autant que halte à la confusion entre travail et travail salarié.
Si on a tous un blog, ça veut dire qu’on a beaucoup de lectures sur le net. On se lit, on se commente, on s’écrit en privé. On lit aussi à la maison, d’autres livres…Pour l’heure, j’en ai quatre en chantier. Quatre c'est beaucoup et je ne lis pas vite.
Ça m’a toujours amusé d'ailleurs les gens qui parlent sur le net de tous les livres qu’ils lisent. J'ai fait une fois le calcul. Il ne restait pas  beaucoup de place pour faire autre chose. A peine dormir quelques heures.  D’un sommeil sans coquineries, bien sûr.

 - L’audience. Le  net n’est pas une chambre d’écho.  Ou alors il y a trop de réverb….ça sature…on n’entend pas toutes les notes. Chacun aussi cultive sa parcelle par-devers lui.
Le temps, c’est humain. La parcelle par devers-soi aussi.
C’est humain vous dis-je. Ce qui veut tout dire et rien du tout.
Souvent quand même l’impression de parler dans le vide, ou du moins entre lascars toujours du même tonneau.
Lassitude.

Je salue donc fraternellement tous ces amis et amies, des  Sept mains, de Tempête dans un encrier, et  en dernier, mes trois compères de Non de non
Un grand  merci pour tous ces échanges, écritures et lectures. Notre réussite réside dans la tentative. C'est comme les utopies : si on en réalise seulement un pour cent, on a déjà avancé beaucoup plus loin que tous  les spécialistes de la résignation.

- Reste aussi que ces blogs sont toujours en ligne.
Comme de la matière morte ? Non de non ! Comme les messages échoués d’une volonté  encore imparfaite.

Il faudra un jour inventer une archéologie du net.

12:44 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

13.12.2010

La cinquième puissance mondiale aplatie sous cinq centimètres de neige

Łomazy.JPGLa Pologne a pris un retard énorme sur l’Europe de l’ouest.
N'importe lequel imbécile sait ça.

Comme tous les pays d'Europe centrale soumis pendant cinquante ans à la bienveillance griffue de Moscou, me direz-vous. Oui, mais la Pologne,
plus que ses compagnons d'infortune collectiviste, est restée dans l’esprit de l’ouest comme l'archétype du retard, parce que les images distribuées pendant l’état de guerre - dont c’est aujourd’hui le 29ème et triste anniversaire -  ces images d’un pays exsangue, sans vivres, avec d’interminables queues devant les magasins vides, dans la neige et le froid, sont restées gravées dans les mémoires.
Et les mémoires, une fois que les images leur ont bouffé les neurones, ont du mal à remettre les pendules à l’heure.
C’est comme ça que les gens sont devenus des idiots et le resteront sans doute longtemps encore. Par goût du raccourci et fainéantise cérébrale.
En octobre dernier, dans le train, je discutais avec un couple sympathique. L'homme m’a demandé soudain si je mangeais de la viande en Pologne, si je trouvais ce que je voulais dans les magasins et si ça n’était pas trop dur. J’ai  eu envie de répondre que les magasins polonais en  étaient au même stade de putréfaction désolante que ceux de France, c’est-à-dire regorgeant d’ignobles marchandises pour la plupart superflues, dérisoires, chimiques, frelatées, mais bon, j’ai voulu rester urbain (ça m’arrive) et j’ai répondu que bien sûr, pas de problème.
Même dans ma propre famille - parmi ceux qui ne sont pas venus ici - on m'a parfois demandé ce qu’on mangeait là et patati et patata….Hum..Hum….Ma mère, elle, quatre-vingt dix printemps bientôt, s’est inquiétée s’il y avait du beefsteak, parce que le beefsteak, c’est le  signe d’un pays qui est à la hauteur. Ça ne trompe pas. C’est par le beefsteak qu’elle est sortie du néolithique et a connu jadis ses premières jouissances de  la consommation démocratisée, ma mère.
Je la rassure. A quatre-vingt dix ans, on a besoin d’être rassuré sur tout. Affection et respect.

Si je vous raconte tout ça, c’est que ces jours derniers on a eu l’occasion de mesurer l’affligeant retard de la moyenâgeuse Pologne par rapport à la  resplendissante et 5ème puissance mondiale !
Nous sommes sous la neige depuis le 28 novembre.  Cinquante centimètres environ. Il neige tous les jours, toutes les nuits, sans relâche, il gèle fort, on a déja atteint les -23 degrés.  Les petites routes sont des rubans  bleus de glace…Et il y a de grandes chances pour que tout ça ne dégèle qu’en mars…Plus de trois mois et demi d’intempéries continentales et blanches.
De vieux engins, orange, s’affairent à déblayer chaque jour et les talus des routes deviennent des  collines  de neige. Les petites collectivités territoriales engloutissent chaque hiver un budget pharamineux pour le déblaiement des routes, un budget à faire pâlir n'importe lequel maire rural de France. Une piscine peut-être. Ou une salle des fêtes.
Tout le monde roule. Les voitures, les camions, les trains et les autobus.  Jagoda ne manque pas un jour d’école. Nous faisons soixante kilomètres par jour, dont vingt en pleine forêt.
C’est l’hiver. Point.
Et j’entends là-bas, la région parisienne bloquée, les pouvoirs publics qui s’invectivent, cet imbécile et lamentable Fillon qui s’en prend à la météo, un ministre qui a fait une trouvaille géniale :  C’est surtout sur les routes inclinées que ça pose problème…Quelle idée aussi, ces cons des Ponts et Chaussées d'aller faire des routes inclinées !
Et Sarkozy qui s’en mêle avec sa petite voix de corneille aux nombreuses entorses grammaticales. Une cacophonie d'impérities désastreuses !  Grotesque, tout ça. Vu d’ici, honteux…
La cinquième puissance mondiale, avec son avion présidentiel doté de chambres - on ne sait jamais  à quel moment elles peuvent surgir,  les pulsions de la libido !-  connexion internet, salle de bain et tout et tout,  qui crie au loup parce qu’il a neigé  ! En hiver, en plus !

La Pologne en retard ? En retard sur la bêtise ? Oui, un peu.
Les Polonais haussent les épaules. Ils ne sont pas mal élevés, contrairement à ce  que bavait ce voleur de Chirac. La preuve, ils haussent les épaules, simplement. Ils pourraient se montrer beaucoup plus insidieux et goguenards.
Ils aiment la France comme on aime une grande sœur… Peut-être même qu’ils la plaignent, in petto.
Et moi qui vis avec eux,  je me demande ce que mon  pays a fait au monde pour être tombé sous la férule de  ces bouffons ridicules qui le déshonorent  à chaque fois qu’ils ouvrent la gueule ou, pire, qu'ils prennent une décision.

C’était mon coup de gueule du lundi.
Demain, nous en  reviendrons à la littérature.
Française bien sûr.
Un truc qui ne les intéresse pas.  Et c'est mieux comme ça, en fait.

12:55 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.12.2010

Propos délirants du début 2007 et d'un réactionnaire en écriture

PB170006.JPG Ils ont dit que le monde avait changé mais ça n’a pas beaucoup de sens parce que quand on dit que le monde a changé c’est qu’on dit qu’il faut faire autre chose très vite pour vivre sinon « dans » du moins  « avec » ce monde et qu’on est déjà foutrement en  retard, qu’on est en train de courir après un train qu’on n'avait pas vu passer ou qui n'était pas à l’heure, ou alors à celle d’hiver alors qu’on était en avril,  ou bien qui allait trop vite, ce train.
Je veux dire que la manière de penser le monde était sclérosée tandis que le monde, concept effrayant tant c’est métaphysique, il mouvait, lui.
Toujours au profit des mêmes, mais il bougeait.
On peut aller loin comme ça, c’est-à-dire à peu près nulle part. En tout cas jamais où on avait prévu d’aller mais où le monde veut aller, dans une logique étrangement autonome. On l’accompagne en quelque sorte comme un cavalier qui ne maîtriserait pas son cheval. Si je veux dire un monde que je ne vois pas bouger,  quoi écrire qui puisse être compris et lu avec plaisir par ceux qui ont couru avant moi, qui ont déjà sauté dans le wagon alors que je m’essouffle, moi encore, à courir sur le ballast et en agitant les bras pour signifier qu’ils ont oublié un voyageur qui voulait bien faire le tour du problème avec eux ?

Ça m’étonne toujours, moi, que le monde change de rue sans prévenir les hommes.
Je me dis depuis que je suis tout petit que les hommes doivent bien y être pour quelque chose tout de même, comme quand j’étais môme et que mon voisin se lamentait qu’on allait saigner son cheval à l’abattoir parce que maintenant c’étaient des tracteurs qu’il fallait pour semer du pain et si on voulait rester un paysan comme l’avaient été son père et son grand-père et tous les autres avant lui.
Comme aussi les mineurs de Longwy, un beau matin on leur a dit de circuler, qu’il n’y avait plus de place dans le monde qui avait changé pour leurs pioches et leurs sales gueules noires et hop, à la rue, vidés, bons à rien, vos maisons vos femmes et vos enfants démerdez-vous, nous on s’en fout on s’en va dans le monde. Les Lantier et autres Maheu se sont bien extirpés de leur trou, ont tapé du poing et lancé des pierres contre les changeurs du monde, mais rien n’y a fait.
Un monde qui change c’est comme un rouleau compresseur et c’est toujours plus fort que les gens qu’il tue. Evidemment.

C’est cruel un monde qui va son p’tit bonhomme de chemin  sans demander leur avis aux hommes.
Ou alors c’est qu’on est déjà morts et on ne voit rien venir. Ça serait normal pour des morts de ne rien voir qui bouge, mais nous qui mangeons des bonnes recettes de viande en sauce ou des poissons frits extirpés de la mer océane, nous qui pensons des trucs, buvons du vin, nous promenons dans les sous-bois et les chemins que les ornières de décembre ravinent, jouons au ballon avec les enfants, on n’est pas morts, tout de même.
Ou alors c'est qu'on naît mort.

Ça n'est pas compliqué : quand on ne voit pas tout c’est qu’on est sot comme un âne ou mort. On n'est rien de tout ça à ce que nous prétendons. Alors il faut comprendre que nous comprenons le monde d’abord avec les satisfactions du ventre et que la tête suit, mais après, en décalage, un peu comme ces étoiles d’été, couchés qu’on est après dîner sur l’herbe où naviguent des aoûtats et qu’on contemple là haut des lumières qui sont mortes depuis trois mille ans ! Faut surtout pas essayer de remonter la lumière. On n'est pas équipés pour ça dans nos têtes et ça donnerait des vertiges tels que nos vies en sombreraient assurément dans la folie. Et puis qu’elle soit morte ou vivante cette lumière, elle n’en garde pas moins son bel éclat mystérieux.
Ne nous agaçons pas de réalité !

Tiens, je saute de l’âne au coq parce que soudain ça me fait penser à une page d’un livre, Dionysos 7.65,  oh ! pas un grand  livre, mais un policier d’Helena, compagnon de Léon Malet à ses débuts. Il s’agit d’un écrivain : « Em savait qu’il s’agissait d’un esthète aux ouvrages alambiqués qui provoquaient l’admiration de gens faisant profession de comprendre ce qui, de propos délibéré, ne signifiait rien. »
C’est pas un grand livre mais la réflexion est bien aiguisée.

J’ai lu quelques pages de ceux qui galopent jusqu’à la source des rayons lumineux, ceux qui ont vu aussi qu’un nouveau train était né et qui allait vite et qu’il fallait se dépêcher de grimper dedans si on voulait continuer à faire des pages qui tiennent la route.
J’étais en train de rêvasser comme un couillon avec Maupassant et  Stendhal et les autres que vous connaissez aussi bien que moi, mieux sans doute. Enfin, autrement.  Un peu de Giono aussi. Je voulais chanter comme eux, pas aussi bien évidemment, mais chanter avec leurs partitions. Des vieux trains à vapeur tout ça, tout propres, trop brillants pour circuler dans un monde poussiéreux, des trains avec des phrases et des virgules partout, qui coupent la conversation et des paragraphes aussi pour bien caler la pensée descriptive. Des points itou pour reprendre son souffle et le temps de digérer l’immédiat posé en amont. Parfois, vicieux, malin comme une belette, un passé conditionnel deuxième forme, pas facilement dissociable d’avec un imparfait du subjonctif, c’est vrai, mais qu’importe, on s’en fout du coup de pinceau, pourvu que la toile soit belle.

Ces vieux trains-là, c’était la préhistoire du déplacement.
Ils ont eu leur glorieuse utilité et ont transporté des hommes bien loin, cheveux aux vents par la fenêtre qu’on pouvait encore ouvrir à condition de ne pas passer sa tête au dehors au risque de la perdre et ils étaient si paisibles ces trains que les vaches s’arrêtaient de brouter pour les regarder passer.
Mais i sont foutus.
Toujours aussi beaux mais sur des voies de garage où batifole le chardon entre les rails et ils ont encore, c’est bien, beaucoup de visiteurs pour venir caresser leur vieille échine. On se promène là-dedans et on discute avec Sorel ou Rastignac, des fois dans un wagon un peu plus moderne avec Bardamu. Toujours quelque chose à raconter, des  amours, des crimes, des avarices, des parties de chasse ou de jambes en l’air - plutôt suggérées celles-ci - des complots, des belles femmes, des arrivistes, mais surtout en prenant son temps de dire, en digressant à l’envi, en musardant sur la syntaxe et le verbe,  où et comment ça s’est passé, la saison, la couleur des nuages, l’histoire des aïeux de celui qui a trahi ou qui a été trahi, voire qui est mort.
C’est ça qui les a essoufflés, ces gars là, et c’est là que le foutu  monde a changé sans le dire, en catimini. 

Le monde a filé à l’anglaise, à la française disent les Anglais, mais ne chipotons pas sur les gamineries vexatoires,  le monde a glissé entre nos gros doigts.
Plus d’histoire à dormir debout. Avec des oiseaux qui pépient là, dans les lauriers en fleurs. Qu’est-ce qu’on s’en fout des oiseaux et des lauriers en fleurs à l’heure qu’il est ! Est-ce que ça ajoute quelque chose à l’histoire dont on est déjà rassasié ? Plus d’histoire ! Ou alors racontée vite fait, brossée à l’essentiel avec des mots rapides et bien aiguisés comme des lames qui peuvent couper des deux côtés.
Si on veut plaire à tout le monde il ne faut séduire personne.
Avec des fautes si possible, parce que l’orthographe ça entrave le libre cours de la pensée poétique, les mots sont parfois des murs infranchissables tant ils sont lourds de lettres inutiles, muettes, des ph aux éléphants, par exemple, quelle ringardise scolaire !
Mais il faut qu’on voie quand même que c’est des fautes faites exprès, des fautes éloquentes, des fautes qui militent, autrement ça n’a plus le sens de l’épuration esthétique.  Un minimum de ponctuation pour ne pas saturer la ligne et des sauts de ligne intempestifs. Ça,  ça fait voir que le gars ou la dame, sa pensée est tumultueuse, qu’elle bouille, que son approche du monde est viscérale et pas convenue du tout, instinctivement hachée, pas totalement acquise encore et qu’il ou qu’elle pétrit ce  monde qui, excusez-moi du peu est un peu le mien aussi,  et qu’on va bien voir qui va gagner la bataille, du train ou du voyageur.
Le verbe à l’infinitif, pathétiquement seul  entre deux points, ça c’est une trouvaille, le point d’orgue d’une pensée trop riche pour ne pas être mystérieuse. Là, la lecture s’affole, tâche de saisir au vol une émotion sublime qui lui échapperait. Le fond de l’art est frais.  Ça me donne des frissons parce que je suis un gars qui suit pas bien le fil et que j’arrive pas toujours à saisir la douleur, la peine, l’espoir, l’angoisse ou la jubilation de celui ou de celle qui essaie de me parler comme ça. J
Je ne critique pas, je n’en ai ni l’envie ni le goût ni la compétence. Je discute. Je dis comme il faut penser vite et bien dans ce désordre impeccablement construit et que j’ai du mal.
Ça n'est pas de la critique :  Un gars qui se noie il appelle au secours,  il ne  remet pas forcément  l’existence de l’eau en cause.

Je n'aime pas le cinéma. Je n'aime pas lire sur un fond musical incitatif qui n’existe pas dans mes situations directement vécues, avec une émotion qui a un visage et qu’il faudrait que je m’approprie tout ça sur mon siège, avec un gars qui tousse à côté de moi . C’est vieux ce que je raconte là mais c’est comme ça qu’ont commencé à mourir les vrais raconteurs. J’ai connu un tas de gars qui n’ont jamais voulu lire Octave Mirbeau parce qu’ils avaient vu le journal d’une femme de chambre et d’autres qui n’ont jamais ouvert Darien pour avoir regardé Louis Malle.
Les raconteurs ont essayé de suivre un moment le train en causant comme des images mais ils n’y sont pas arrivés parce que des images il y en  a beaucoup et elles défilent trop vite. Une plume ou des doigts sur un clavier ça peut pas créer l’illusion fugace d’une image ou alors il faut être sacrément véloce et qu’un seul mot puisse en signifier en même temps trois cent au moins.
Ben alors, qu’est ce que ça te fout de pas tout saisir dans un texte ? Mets y ce que tu veux. Ben oui, mais je n'ai pas besoin de lire pour ça. Ou plutôt, l’autre n'a pas besoin de m’écrire…Pourquoi me décrire une vision du monde aussi sensible et intelligente soit-elle si j’ai la mienne et que je ne décrypte pas la sienne ? Un train, c’est fait pour que des voyageurs montent à l’intérieur et c’est un peu comme en  musique un accord inlassablement répété ça peut être une source d’une vive émotion pour celui qui joue parce qu’en même temps il y a des images et des  souvenirs ou des espérances qui défilent dans sa tête, visibles que de lui-même. Mais celui qui écoute ? 
Si j’veux construire un monde illusoirement à moi tout seul, j’vais à la pêche dans le Bug et je mets ce que je veux dans ces remous frontaliers aux couleurs qui changent tout le temps et où s’agitent des gros poissons blancs que capturent les moines orthodoxes.
Ceci dit en passant, ils m’ont invité une fois à en goûter, les moines, de leurs poissons, parce que j’étais là à rêver le cul par terre et que je me disais qu’il suffisait d’un remous de rivière pour séparer des mondes et déclarer des guerres. Un régal, n’eût été leurs marmonnements métaphysiques à l’heure du déjeuner que j’eusse, oui, j’eusse, j’use du j’eusse à ma guise parce qu’il s’impose à moi comme un outil qui est là à sa place pour dire ce que je dis, j’eusse donc collationné avec un plaisir décuplé.
Voilà bien une phrase qui est inquiétante parce que  ça manque de coupures et de virgules et on dirait bien, plus haut là-bas,  que ce sont les poissons qui ont marmonné des métaphysiques. En fait les incorrections de la syntaxe, de la construction et le déficit de ponctuation, c’est des anacoluthes, comme Baudelaire avec son albatros exilé sur le sol au milieu des huées avec des ailes de géant qui l’empêchent de marcher, cité par tous les théoriciens coupeurs de poils de cul en quatre de la métalangue.

C’est ça que j’essaie de dire.
J’ai essayé de voyager dans des pays littéraires avec des vieux trains qui roulaient au charbon et en construisant une histoire qui commençait par renseigner qu’il pleuvait ce matin-là ou qu’on était au mois de janvier et que Pierre ou Paul étaient des cordonniers ou des instituteurs. Pour un peu j’aurais poussé la niaiserie à les commencer par il était une fois, mes histoires qui avaient une chronologie linéaire et qui s’inscrivaient dans le temps qui passe, temps  qu’on croyait qu’il était comme une flèche, un trait, disons un vecteur orienté toujours dans la même direction. On croit ça encore parce qu’on se voit vieillir à coups d’hiers d’aujourd’huis de demains et surtout de peurs ; Mais on sait maintenant, enfin on croit savoir, que le temps et l’espace c’est pas comme ça du tout et si on va en avant on peut aller aussi en arrière et même que ça n’est plus stupéfiant du tout de considérer qu’un corps peut être à deux endroits différents à la fois, avec un don d’ubiquité donc si j’exagère un peu, qu’un corps puisse s’emparer de ses rêves et superposer son réel et les disposer comme des sédiments de la mémoire.
Le passé et le présent, le futur un peu moins, ne sont pas si opposables l’un à  l’autre qu’ils en ont  eu l’air.

Alors si on veut vraiment raconter une histoire, car quoi raconter sinon une histoire même si c’est une histoire qui n’existe que par une vision fulgurante contraignante et désordonnée du monde, un roman, tranchons le mot qui rebute tant les abonnés du TGV remonteurs de lumière,  il faut aussi qu’elle soit dans cet esprit-là et non tout imprégnée des erreurs du passé qui ne comprenaient de la fuite du temps qu’une expérience unilatérale et dirigée dans le même sens, celui de l’angoisse du saut final. Je trouve qu’un roman qui ne suit pas la chronologie est un roman qui colle à la chair  dont il est fait. Comme un poulet de grain. Nos émotions, nos peurs, nos joies, nos désirs racontables comme indicibles, n’ont pas non plus à être subordonnés au présent. Il arrive qu’on soit dans le sens des aiguilles de la montre, mais il arrive seulement et des fois ce que nous ressentons de profondément vrai en cet inconnu qui nous habite, et que nous considérons comme digne d’être transmis, est un volcan à l’irruption actuelle mais aux racines tellement anciennes, alternant tour à tour leurs places dans l’instant, s’éloignant, revenant, se mariant pour faire un présentement vécu.
Je tâchais - j’ai bien dit je tâchais - donc d’écrire un peu comme mes glorieux modèles parce que je trouve ça beau. J’aurais tout de même dû considérer que ce qui était beau à la fin du 19ème et au début du 20ème  reste bien entendu beau mais ne peut pas prétendre dire notre ère et en flatter l’esprit. 
Pourtant j’ai toujours été un moderne. Je ne l’ai jamais trouvé ni beau  ni humain le monde qu’on nous proposait et j’ai grillé une bonne partie de ma vie à gueuler qu’il fallait le changer, en agissant dans ce sens-là aussi, ce qui comporte de gros risques,  et en refusant de faire longtemps le même métier et en traînant dans tous les milieux, des couloirs jaunes de la fac aux fréquentations les plus interlopes de la violence et de la nuit et jusqu'aux verrous crasseux de la force républicaine.
C’est quand même désolant de passer sa vie à vouloir changer le monde et que ça soit les autres qui vous disent : eh, coco, oh, oh, le monde a changé !

C’est comme ça.

Et je suis bien content qu’on m’ait alerté parce que j’allais continuer avec mes histoires à la noix de coco, en automne dans le marais poitevin ou je n’sais où avec des frênes qui tremblent dans des brouillards et des corneilles qui picorent les labours, et mes souvenirs fantasmés ou réels dont à juste titre personne n’a cure. Y’a un copain en France, un écrivain, tiens, je peux  bien vous dire son nom après tout, on est pas là pour se faire des cachotteries et il ne m’en voudra pas, Denis qu’il s’appelle et on s’est tenus bras dessus bras dessous vingt-cinq ans durant avant que je ne quitte la France et  il m’écrivait un jour que les ateliers d’écriture étaient bourrés de gens qui voulaient écrire mais qui ne lisaient jamais. Tout pour ma gueule, c’est la morale des temps modernes, qu’il a conclu Denis !
Pour écrire des choses c’est vrai que y’a pas besoin d’avoir lu des bibliothèques entières mais quand même là comme partout ailleurs y’a un minimum de complicité qui s’appelle l’échange. Il a raison Denis. Tout pour ma gueule. Ecoute ce que j’ai à raconter. On discutera après si on a le temps.
Ça doit être le changement de monde. Pourtant Denis, je sais qu’il est ponctuel et il n'aime pas louper son train mais celui-là va peut-être plus vite que ses yeux. En tout cas il n'a pas aimé et moi j’ai aimé qu’il me fasse part de son cruel sentiment.

Qu’il ne s’inquiète pas, Denis, ateliers ou pas, même dans les blogosphères du changement de monde c’est tout pour ma gueule. J’ai écrit un tas de textes là-dedans et j’en ai lu beaucoup, beaucoup, ponctuant ça et là mon passage d’un petit commentaire. Y’en a là qui écrivent, écrivent, noircissent du blog à qui mieux mieux, des logorrhées de considérations parmi lesquelles des choses bien, et qui jamais, jamais ne viennent foutre un coup de clic pour savoir ce qu’écrit le voisin. J’ai fait l’expérience. Du m’as-tu-vu dans mon joli blog  et si tu viens à étouffer dans le tien tu peux crier au secours là-dedans personne ne viendra t’entendre.
Du changement de monde ça ? Allons, allons  je n’y vois là que les vieux  sentiments qui régissent  la nuit des temps.
Tout pour ma gueule.

Non. En vérité,  le monde n’a pas changé parce son propre justement c’est de changer tout le temps. Le monde changerait s’il s’immobilisait tout à coup  et c’est nous, décalés, qui réclamons plus d’inertie et la question qui obsède en cet instant le clavier sur lequel je m’excite bêtement  est de savoir si j’ai envie, si je sais, ou si je suis capable de l’accompagner plutôt que de rester à rêvasser à mon obsolète convenance, car quand même par-delà le plaisir d’une écriture il y a aussi ce qu’on veut de son devenir. Est-ce que la façon dont on écrit est subordonnée aux virtualités changeantes d’un monde que l’on comprend et avec lequel on fait corps ou est-ce que cette façon de dire les choses est une manière de survivre en dépit des manières lunatiques de ce monde ? La liberté totale s’impose là comme partout du moment que celle des autres n’en est point altérée : que chacun chante comme il le veut et que chacun écoute ce qu’il lui plaira d’écouter.
STOP !
Ça, ça  n’est bougrement pas vrai parce que l’écriture est une marchandise, délicieuse j’en conviens, mais une marchandise et vous me pardonnerez - ou non peu importe - ces notions marxistes lycéennes éculées, une marchandise où la valeur d’échange a supplanté depuis belle lurette la valeur d’usage avec la bénédiction onctueuse de quatre-vingt dix-neuf pour cent des éditeurs, des distributeurs, des libraires et in fine des écrivains et en dépit de quelques-uns parmi les meilleurs qui ont organisé la résistance et ont pris le maquis en se servant intelligemment des outils de ce qu’il convient d’appeler l’adversaire médiatique.
La plupart des écrits marchands ne sont pas des écrits du cœur mais bien du cul,  ce dernier même très discret.,mais un cul discret reste un cul. Je  veux dire des trucs bien mis en évidence pour que le monde marchand puisse y rentrer à son aise et y faire son marché, une écriture prostituée à une demande vaguement sociale puisque fabriquée, mais même la prostitution peut s’exercer avec talent et ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Je  ne digresse point car seulement la moitié de ma susdite revendication selon laquelle tu écris comme tu veux et je lirai comme j’ai envie est juste puisque côté lecteurs, il y en a encore beaucoup, mais peut-être n’ai-je connu aimé et fréquenté que des ringards, qui ne peuvent pas rentrer dans les nouvelles modalités de l’écriture du monde. Le côté lecteur est donc bien obligé de lire ce qui est publié de littérature s’il ne veut pas sombrer dans l’archaïsme comme moi ou pire encore, si, si,  mais je crois qu’il est armé pour cela, dans les romans à quatre sous, de la cervelle de grimauds et grimaudes servie comme du foie gras.
A ce propos,  j’avais beaucoup aimé la réponse que fit François Bon à un de ses visiteurs du Tiers Livre qui contestait à Tumulte sa qualité de roman, mais que si bien sûr avait dit l’écrivain parce que justement il ne fallait pas se laisser déposséder du concept roman en le laissant à l’exclusivité des faiseurs de trois cent cinquante pages d’une vague histoire de cul où s’agitent deux ou trois personnages. J’ai cité de mémoire bien sûr, juste pour illustrer d’un trait la réalité des rayons de librairies. Ils sont tellement mazoutés par une marée de parutions intellectuellement  obscènes mais  aux quatrièmes de couvertures alléchantes et au bourrage de crâne tellement assommant qu’il faut, si l’on aime lire encore et qu’on n'est pas bien renseignés, soit qu’on n'a pas le temps ou soit que, bien que grand lecteur, on ne suive pas les circonvolutions du petit monde littéraire et de ses enjeux, qu’il faut, disais-je,  être vigilant sur ce qui est proposé…
Ou alors - et c’est ce qui se passe le plus souvent - on en revient aux valeurs sûres, aux vieux trains qui ont vu du pays et qui ne décevront pas. C’est  que le jeu est inégal et j’affirme tout de même qu’écrire abscons à tout prix parce que le monde serait abscons, hé bien ça n'est pas gentil pour une foule de lecteurs parce que ce qu’ils aiment lire, archaïque certes mais de qualité, ne verra plus le jour que dans des manuscrits passés sous le manteau.

Il va sans dire, mais je le dis quand même, que mon propos élimine d’emblée la pédanterie de ceux qui croient qu’ils aiment tels ou tels livres parce qu’il sont  sortis d’un milieu qui a la réputation de faire de belles œuvres  hors champ d’application de la pollution exclusivement marchande ou qui disent détester, parfois dans les deux cas sans avoir lu, tels autres parce qu’ils sont des narrations stricto sensu ou qu’ils ont été publiés par des éditeurs à la réputation douteuse. Le bon goût est plus exigeant et plus compliqué et ça ne marche pas comme le tri sélectif des déchets du développement durable et il arrive que la littérature au sens noble produise de véritables merdes et qu’un diamant s’égare par inadvertance ou ignorance dans une poubelle.
C’est rare mais ça peut arriver.

A propos d‘archaïsme je m’arrête une seconde sur Brassens qui reste un de mes poètes de prédilection boudé par une bonne partie des muscadins de la poésie parce qu’il était un chanteur alors que justement l’astuce était de faire passer la poésie sur le mode populaire afin que le plus grand nombre y ait accès. Un internet avec des  moustaches et une guitare. C’est un poncif mais sans Brassens Villon serait resté inconnu de beaucoup plus de gens qu’il ne l’est en vérité même si un seul poème ne suffit pas à qualifier une rencontre avec une œuvre, j’en conviens. A un journaliste qui lui disait donc qu’on le taxait en coulisses de passéiste il répondit d’abord en forme de syllepse qu’il n’aimait pas le mot avant de préciser : avec ce hiatus au milieu. A un autre qui formulait à peu près la même critique un peu plus littéraire puisqu’il s’agissait cette fois d’archaïsme il dit que oui bien sûr mais que  ceux qui lui reprochaient d’employer un vocabulaire suranné étaient ces mêmes qui fouillaient les brocantes à la recherche de vieilles lampes, alors tout est absolument relatif, n’est-ce-pas et écrivons comme nous le voulons chaque lecteur y reconnaîtra  bien le sien, moderne, archaïque, poétique, vulgaire ou politique, un jour ou l’autre.

Mais

Confronté à cette incapacité à comprendre totalement les nouvelles formes autant qu’à les écrire, nouvelles formes qui pourtant j’en suis certain sauveront un moment l’écriture et la littérature du naufrage de leur époque, mais seulement de leur époque qui n’est point éternelle et dont les choix  ne sauraient être universels , parce qu’elles sont en harmonie avec des hommes virtualisés et de plus en plus complexes et surtout parce qu’elles détournent intelligemment vers l’intérieur poétique les abstractions  matérielles de l’empire exclusivement marchand, il ne faut pas le perdre de vue un seul instant même si de faux puristes écervelés revenus de tout sans avoir jamais mis les pieds nulle part trouvent que ça fait ceci ou que ça fait cela.   Je fais donc mienne l’observation publiée chez Corti selon laquelle l’écrivain sachant qu’il n’a plus aucun enjeu médiatique à attendre de son travail peut enfin se consacrer à l’absolu intime de son écriture. J’en suis et je remercie ce Georges Picard de l’avoir énoncé avec force. Sans enjeu la littérature redevient un art à part entière, une activité plus humaine et plus haute que toute autre puisque débarrassée des préoccupations de la reconnaissance immédiate et éphémère du plus grand nombre.
Elle est là, la résistance des écrivains, écrire en dépit des créneaux des éditeurs à l’affût des coups juteux, des faux libraires en carton bouilli et des monopoles de la distribution cybernétisée à outrance. Ecrire pour entrer en guerre contre ceux qui tirent les ficelles et les cordons des bourses, même dans notre propre camp où ils sont nombreux et avancent masqués. Le pouvoir doit changer de mains, de l’absolu du marketing glisser à la relativité de la plume, et je suis  certain que les écrivains, ceux dont la seule ambition est l’écriture,  sortiront vainqueurs de la confrontation même si beaucoup, dont je suis sans doute, y mourront en  soldats inconnus, sans même avoir vu le point du jour.
Mais l’enjeu est de gigantesque taille. Nous verrons bien car, reprenant ce que je disais au tout début de ces intempestives cogitations, le monde est un concept métaphysique, un fourre-tout du flou, un prétexte bâtard et exempt de toute intelligence concrète.
Le monde n’est rien sans les hommes et les hommes, jusqu’à preuve d’un contraire fort hypothétique, c’est quand même nous.
Points. De suspension bien sûr.
2007 ( si vous avez lu jusqu'au bout sans souffler, vous êtes fortiche)

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07.12.2010

Douze cordes

Image couv 12 cordes.jpg

 

Les éditions aNTIDATA viennent de publier un recueil de 12 récits thématiques sur  la musique, auquel j'ai participé à hauteur d'un : La Faucheuse n'aimerait pas les aubades ?
Les auteurs : Cécile Coulon, Amandine Bellet, Christophe Despaux, Scarlett Allainguillaume, Ludmila Safyane, Gilles Marchand, Olivier Salaün, Malvina Majoux, Christophe Ségas, Charlotte Monégier et François Martinache
L'an passé j'avais publié une nouvelle, La souricière, dans un autre recueil, Capharnahome.  

Bonne lecture à tous et à toutes, donc, si le coeur vous en dit....

11:23 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.12.2010

A la tienne, Etienne !

verre-vin.jpgBoire. Ecluser. Téter. Siffler. Chaner. Picoler. Tisser. S’en mettre entre le nez et le menton. Caresser la bouteille. Trinquer...
Le langage ne manque pas de ressources pour qualifier la passion de boire, toutes plus allégoriques les unes que les autres.
Je les ai à peu près toutes essayées, sous toutes les coutures. Cinq ans  et demi maintenant que je n’ai pas trempé la moindre lèvre dans le moindre élixir des illusions. Sans contrainte, juste un message à l’intérieur qui s’est imposé comme vital. Vient un moment où l’illusion est de moins en moins illusoire et de plus en plus inopérante, confrontée à la connerie humaine.

Maintenant que je peux un peu réfléchir sur le sujet, je crois que je n’ai jamais su boire, en fait. J'ai beaucoup aimé, mais je n'ai pas su.
Parce que je demandais à ce que les ivresses soient permanentes, et, forcément, ça ne peut que tomber dans l’ivrognerie, le principe même de l’ivresse, son immense plaisir, son génie, étant d’être éphémère, discrète, égoïste. En soi.
Elle est un basculement sensuel perché sur un équilibre très précaire. Son paroxysme est fragile comme du verre de cristal et sa frontière avec  le malaise et l’incohérence intérieure  ténue. Tenter de la faire perdurer, c’est la tuer dans l’œuf. Par essence.

Mais quel plaisir que ce premier verre, fin de matinée, une terrasse, des gens sur le trottoir et des solitudes multiples, ce premier verre dans lequel se diluaient toutes les incertitudes et toutes les angoisses ! Un fourmillement d’idées aussi qui apparaissaient toutes  plus éloquentes les unes que les autres et comme le monde paraissait soudain paisible, sans agressivité !
A partir de ce moment-là, il eût fallu retourner à mes moutons. Redescendre. Mais c’est inhumain de fuir une colline où l’on est bien pour s’aller vautrer dans le quotidien.
Un autre, puis un autre et le prisme se renverse, le beau devient laid, pas comme des compléments nécessaires du monde, mais comme de féroces antinomies, sans modus vivendi. Trop tard. Comme quand on est malade et que plus rien ne nous plaît.
L’ivresse trahie dans ce qu’elle est fulgurante, se venge et sur le nirvana entraperçu ouvre soudain les portes d’un enfer.

Une simple erreur de calcul : L’ivresse n’est pas proportionnelle aux grammes d’alcool, mais inversement proportionnelle, jusqu’à une certaine limite que l’homme pondéré saura trouver.
Mais un homme pondéré a-t-il besoin d’ivresses ? J’en doute.
Il se saoule de sa pondération. Insoluble dilemme.

Et c’est cette limite, contradictoirement, que je trouvais désastreuse. S’imposer des limites quand on ne cherche justement qu’à les faire reculer. On se mord la queue.

Les limites, je les trouvées dans l’abstinence totale. Sans effort.
Et j’ai vu que le monde laid, mesquin, il était bien plus laid et plus mesquin que je ne le pensais encore, mais cette laideur avait perdu toute son efficacité destructrice. C'est-à-dire qu'elle me concernait beaucoup moins.

Ce qui me fait sourire aujourd’hui, c’est que ceux qui critiquaient, faisaient la moue, jugeaient, qui étaient farouchement indignés par la recherche de cette ivresse-là et m’en faisaient le reproche - milieu professionnel surtout - avaient des arguments d’une telle lourdeur, d’une telle tristesse, d’une telle vulgarité, d'un tel désespoir de vivre, qu’ils ne me donnaient qu’une envie : fuir encore plus loin dans les vapeurs pour ne plus les entendre, tant ils ressemblaient à des panneaux publicitaires à la gloire de l'ennui !
Comme ça n'était pas des pervers - le pervers poursuivant le dessein inverse de son discours - ça devait être des cons, ce qui me faisait leur opposer cette maxime populaire, sans doute pas très juste parce que j'en ai vu beaucoup qui cumulaient  les deux états, mais qui a quand même son charme :

Mieux vaut être saoul que con, ça dure moins longtemps.

11:49 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.12.2010

L’exil des mots

aurore Kopytnik.JPG

Texte écrit au printemps 2006 pour l'ouverture d'un premier blog " Exil volontaire", puis remis en ligne en juillet 2007 à l'ouverture de ce blog-ci.
Mon premier texte en Pologne, écrit pour le numérique.
Il est déjà une partie de mon histoire.
Il est ici un peu modifié. A peine.

*

Ce n’est point  là Jersey et ce n’est point Guernesey.  Et quand bien même. Ce n’est pas un Badinguet - quoique les arcanes de nos institutions en fourmillent - qui  m’a conduit là, et je n’ai pas l’envergure d’Olympio.
Poétique.  Parce que politiquement, ça n’a pas toujours été très reluisant.

Non.
Ici, il n’y a pas de mer et il n’y a pas d’Anglais. C’est dire comme on y est bien. Pourtant, je les aime bien, les Anglais, moi. J’en ai connu quelques uns, autfoué, et  qui n'étaient pas tout à fait Américains.

De l’autre côté de la rivière, le Bug, il y a un pays qui n’aime pas qu’on dise son nom. Alors, je ne le dis pas. Un pays en avance sur la parano des autres. Ou en retard. C'est selon.
En se proposant de trottiner jusqu’à l‘Oural, l’Europe musarde pour l'heure sur la berge de ce cours d’eau tumultueux. Elle prend son temps, l’Europe, et elle a peut-être raison : C’est en traversant ce fleuve que le conquérant au bicorne et à l’ulcère à l’estomac a débuté son enlisement.
Enfin, c’est une cruelle métonymie que je dis là. Je veux parler de l’enlisement et de la mort de quatre cent mille pauvres bougres, soldats de toutes nations.


 J’aime venir  rêvasser sur ces berges.
Le printemps continental pointe son nez et je n’y suis pas venu de tout l’hiver. Difficile de rêvasser, même pour un rêveur, quand l'air qu'on respire est à moins trente deux. Je n’avais jamais vu un thermomètre avec un moral aussi bas. Une vraie dépression,  toute livide, avec des larmes de glace qui dégoulinaient sur d'invisibles visages.

Plus loin, là bas, dans l’autre pays, celui qui n'aime pas qu'on dise son nom, je vois une ville qui résonne comme si elle était bretonne et que des embruns salés venaient fouailler ses remparts. C'est une forteresse.  Brest. Avant, c’était Brest de Lituanie, Brest litovsk. La ville au traité honteux, selon le rusé Oulianov qui s'y fit rouler par plus rusé que lui.
Cette forteresse-là a connu des tempêtes bien plus dévastatrices et humiliantes que celles qui font rage à la pointe du Raz. Ballottée d’une carte d’identité à l’autre, sans même prendre le temps de la lire jusqu’au bout. Polonaise un peu lituanienne, puis Russe, puis Allemande, puis à nouveau Polonaise à part entière, puis encore Russe, puis Allemande une nouvelle fois, puis Soviétique, puis…puis plus de Soviétiques, alors Russe, finalement, mais blanche.


La forêt me cache la steppe mais je la sais se dérouler derrière, tout près, sous la course du vent. Mes pieds sont bien là, sur un tapis d’herbes jaunies par trois mois de neige, mais mes yeux voient presque jusqu’à Moscou.
Il y a un vieil homme.
Il pêche. Il s’en fout des steppes et du vent.
Ce vieil homme, si j’en juge par le relief accidenté du visage, a feuilleté des pages effrayantes d’Histoire. Il s’en fout aussi, je crois. Je l’interroge de mes yeux de curieux. Il me sourit  gentiment. C’est le seul langage que nous ayons en commun.  Un sourire.
L’Histoire, elle est aujourd’hui sur ce bouchon qui frétille sous les vaguelettes et qu’il ne quitte des yeux que pour me sourire. Son peuple a été trahi, vendu, écartelé mille fois, son jardin a été dévasté par des ogres aux dents ruisselantes de sang et il me sourit, à moi l’étranger.
C’est vraiment un homme.

Je suis venu jusqu’à cette frontière. Sans dictionnaire. Seulement avec ma guitare, des partitions de Brassens et des feuillets de manuscrit chiffonnés et jamais publiés.
 Je ne comprends pas un mot de mon exil. Alors ils prennent toute leur signification musicale, les mots. Ils sont faits pour être entendus et devinés. Je ferme les yeux et j’entends des gens qui disent des choses intéressantes. Ils échangent des idées et des émotions, même à l’épicerie de mon quartier. C’est splendide de voir ces hommes et ces femmes qui fabriquent des mots qui ne veulent pas causer à mes oreilles. Pourtant, je suis sûr qu’ils voient le même monde que moi. Ils en parlent autrement.
Je me sens seul. Mais ça n’est pas douloureux. Au contraire. Quand j’étais chez moi, les pieds dans l’Océan, je savais lire la musique des mots et je me sentais seul quand même, de plus en plus seul. Parce que lorsqu’on connaît trop la musique on finit par ne plus écouter les paroles.
L'exil des mots n'a pas de frontière. Il suffit souvent d'un ciel de lit pour qu'ils ne soient plus chez eux et contraints à l'exode.
Et tu as raison de les aimer, les mots, Poète. Ils sont tous à toi, même ceux que tu ne connais pas. C’est en continuant de les chanter que tu feras sourire les vieillards à la pêche et empêcheras que  les villes soient meurtries, d’un char à l’autre.

Si, des fois, furtivement, j’essuie une vieille larme, elle ne prend sa source qu’au désespoir de cette naïve espérance.

08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

01.12.2010

Du blanc et des mots

P1280028.JPGEst-ce que le blanc est une couleur ?
Je n’en sais trop rien. Sans doute que oui parce qu’en regardant ce matin le monde en blanc, je me récitais tous les poncifs qu’on a voulu lui faire supporter : pureté, virginité, honnêteté et tutti quanti.
Mêmes les politiques, noirs comme du charbon en-dedans, se présentent aux élections sous l’étymologie latine du blanc : Candidat. Tout blancs, tout propres, irréprochables.
Candides, quoi…Tombés de la dernière neige.

Le blanc serait-il alors, avant tout, un mensonge, un déguisement ? La robe de mariée de l’hédoniste camouflée ?
C’est fort possible.
Et que cachent alors ces paysages livides ? Les champs sont blancs, les guérets sont blancs, la forêt est blanche, les maisons sont blanches, les routes sont blanches, les rues sont blanches.
Le monde est blanc et n’a plus qu’un seul discours.
De quels humains brigue-t-il donc les suffrages ? 

Blanc comme neige.
Dès ce matin dans la nuit noire, le paysage me fit dire tout haut une phrase bateau, une phrase rabâchée, avec des adjectifs usés jusqu’à la corde, qu’on attend, une suite d’affligeants poncifs pour clavier tari, tant qu'elle en devient quasiment une antiphrase. :

La lune blafarde arrose les champs immaculés.

C’était exactement ça mais avec ces mots-là, ça n’était déjà plus ça. L’instant devenait décor. Le charme était rompu.

Ça n’était même plus beau.
Tordre le cou à la phrase aurait-il changé quelque-chose et renverser la tendance ?
Oui. Sur une page mais, là, en prise directe, non.
La littérature dite romanesque est sans doute comme les étoiles.
Sa lumière jaillit après l’extinction de son propos sensible, sans rien inventer que ses propres mots.

C’est ce qu’on appelle parfois son style.
Des fâcheux diront son mensonge.

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29.11.2010

Devant

PB290018.JPGRéchauffement climatique confirmé : Les nuits prochaines descendront jusqu’à moins 25.
In petto, je bénis le susdit réchauffement sans lequel les dernières nuits d’un mois de novembre chuteraient  sans aucun doute à moins 40…
A moins que les inversions de tendance en soient  à ce point de basculement où elles disent le contraire de leur véritable trajectoire.
Pour l’heure, la tourmente neigeuse, opiniâtrement,  engloutit un monde monochrome.

Et ce matin trois enfants, emmitouflés, encapuchonnés, engoncés dans de lourdes pelisses, marchaient en file indienne sur le chemin de l’école. Ils baissaient la tête pour éviter au visage la gifle du vent et  des tourbillons poudreux.
Devant eux, la route était droite, muette, solitaire dans un grand brouillard blanc.
Je me suis demandé ce qu’ils allaient y apprendre, à cette école aujourd’hui, et qui vaille la peine d’affronter ainsi les colères glacées d’un hiver.
Peut-être en reviendront-ils ce soir avec la vague idée que devant, oui, justement, la route est toujours droite, muette et solitaire, avec un grand brouillard blanc, mais que…
Peut-être…
C’est ce qui crée le mouvement, ce pas devant l’autre infiniment répété, ce pas sans horizon qu'à l'intérieur : L’espoir sans objet, tellement sans  qu'il ne sait même pas qu'il est espoir.

10:34 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.11.2010

Internet : Histoire d'une rencontre - 2 -

cerveau_8.jpg

A peu près dans le même temps que la chambre de commerce m'offrait gracieusement un minitel, J’avais acheté à l’irascible contrebassiste et son ridicule délire, un Amstrad 1512 d’occasion avec système d’exploitation. Deux disquettes larges comme des feuilles de platane, une qui servait d’environnement en fait,  et l’autre de page pour écrire.
L’ordinateur de l’âge de pierre non encore taillée.
Mais tout cela ne dépassait pas, dans ma tête, le stade de la fantaisie même si  j’avais quand même abandonné la machine à écrire pour besogner sur le Word d’avant Windows, version 1, avec le menu en noir et blanc en bas d’écran, « Lire–écrire » « Paragraphe » « Justifier » etc. et qu’il fallait mettre, docte expression et qui en imposait aux néophytes médusés, en « vidéo inversée ».
J'étais encore très loin du réseau. Je travaillais sur un manuscrit que l'Amstrad 1512, fatigué, usé déjà, engloutit un beau matin dans ses entrailles ésotériques et ne me restitua jamais.

Comme un raz de marée cependant qui monterait sans vagues, sans bruit, sans tempête et sans détruire devant lui, mais qui monterait quand même inexorablement, couvrant la plage bien au-delà des rochers et bien au-delà de l’estran, la Bizarrerie opéra en douceur.
Elle atteignit d’abord les rivages de la sphère travail avant d’engloutir ceux de la vie privée, puis ceux de la vie tout court.
Et déjà, à tous les échelons de la hiérarchie sociale, on ne parlait plus que messagerie et courrier électronique en reniflant bruyamment et d’un air entendu. On se perdait en de savantes conjectures d’archéologues sur l’origine du cabalistique @.
Ne sachant en effet absolument pas comment ça pouvait bien fonctionner – on n’a d’ailleurs jamais trop su – au moins abordait-on la chose avec les outils intellectuels qu’on avait à sa disposition, l’histoire et la littérature. On se dédouanait ainsi de l’effort de compréhension tout en faisant mine de savoir de quoi il en retournait.

Et on avait bien raison tant il  en va de même de toutes les inventions humaines. Je n’ai jamais su comment je pouvais techniquement passer un coup de fil au Canada ou à Honolulu, mais je sais faire. Tous les secrets du moteur à explosion ne m’ont jamais été totalement dévoilés et j’ai quand même fait plus de vingt fois le tour du monde en automobile. En distance, je veux dire.
On fit donc moult formations un peu partout, on acheta des modems, puis des machines de plus en plus puissantes et on ne cessa d’acclamer toujours plus fort cette source inépuisable d’informations capable de fournir dans l’instant le moindre détail sur n’importe lequel domaine de la connaissance humaine.
La chose apparut donc d’abord, dans sa phase contemplative, comme une incommensurable encyclopédie de tout ce que l’esprit humain avait su produire jusqu’alors.
On ne jura plus que par le www. Pour acheter des chaises, des vacances, des voitures, faire une rencontre, consulter des livres, savoir la profondeur de tel fond marin, visiter des musées, louer des appartements, habiter là plutôt qu’ici, et même, fantasmer ses pulsions les plus secrètes et les plus refoulées.

Tout se conjugua à la vingt- troisième lettre de l’alphabet multipliée par trois. On palabra, on critiqua, on échangea, on proposa, on réalisa, on projeta tout en www, véritable Sésame d’une caverne abritant trois milliards de cerveaux et reliés entre eux, dans les trois minutes, par un langage commun aux multiples centres d’intérêt.

L’ampleur du phénomène m’a tout d’abord fait sourire. Je trouvai tout cela benêt, surtout quand le moindre artisan, le moindre petit commerçant, par  exemple, planqué à l’ombre de son clocher rural entre le bistrot et la vieille épicerie, se gaussa à son tour d’être immatriculé tout neuf en www.
Ça faisait fat, connaissances de sot. En l'occurrence, c'était moi le sot et ces gars-là avaient sur moi une longueur d'avance.
Car ils jouaient leur survie. Pas l’équilibre de leur budget, non, mais leur survie d’homme vivant en société car on ne survit pas dans un monde dont le langage mute et vous échappe totalement.
On peut vivre en exil sans la langue dont on a été allaité.
J’y vis.
On ne peut pas vivre chez soi dans un langage ésotérique.

Du ludique et de la connaissance pure, on en était donc venu à ne plus respirer que par les trois lettres. Il suffit alors qu’on apprît la signification de ces trois lettres, la fameuse toile étalée sur le monde entier, pour que tous les rouages, culturels, économiques, intellectuels, affectifs dussent, pour plus d’efficacité et d’intelligence, êtres tissés sur les mailles de cette toile.

Ce que pudiquement et doctement on avait appelé, au début, virtuel, parce qu’il fallait bien pour en conjurer l’angoisse nommer cette nouvelle lecture/écriture du monde, finit donc par devenir la réalité et c’est l’ancienne réalité qui, en s’éloignant,  devint tout à fait virtuelle.
Personne ne prit véritablement conscience de l’inversion totale des concepts et de l’irréversible renversement de la perspective.

J'avais, quant à moi, suivi des formations sur un traitement texte révolutionnaire, Works et sur environnement windows...J'étais fier et content. Je passais mon temps libre à écrire et à mettre en pages.
En  dehors du monde.

Mon fils, alors étudiant à l'INSA de Rouen, me tendit à Noel un petit carton bien enveloppé et à l'intérieur, ce qui me sembla être une petite boîte en  fer.
Un cadeau, ça fait toujours plaisir, mais là, je me demandais bien...
Une demi-heure plus tard, Internet entrait dans ma vie.
On était en 1997.

10:30 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

25.11.2010

Colères sans objet contre objets

17601142010874-1.jpgJ’ai toujours eu un problème avec le monde des objets.
Avec le monde des humains aussi, mais là, au moins j’ai des interlocuteurs doués de parole et de mouvement. Avec eux, dans les situations conflictuelles, il y a au moins un écho. Même leur silence résonne très fort.
Avec les objets, dont l’autre pleurnicheur bourguignon se demandait s’ils avaient une âme attachante, il n’y a qu’un protagoniste, soi-même, à l’intérieur, et, pour garder quand même un peu de tenue et ne pas sombrer dans la folie, force m’est bien alors de leur prêter, sinon une âme, du moins un comportement.
Et c’est le plus souvent un comportement détestable.

Les objets se mettent quotidiennement en travers de ma bonne humeur.
A mes petits projets de tous les jours, ils opposent fréquemment leur force d’inertie, leur muette imbécilité, la sournoiserie de leurs petites dimensions, la complexité de leur utilisation.
Ouvrir une poche de café, au saut du lit,  est pour moi un cauchemar.
Elle résiste, se durcit, refuse de livrer son secret, se rebelle, se replie…Un bout se déchire enfin. Mais il y a un autre bout derrière. Un vrai labyrinthe.
Je finis toujours par prendre un couteau et par l’éventrer, cette satanée poche ! Le bel arôme matinal se répand alors, mais la poudre aussi…Colère.
On accuse gentiment ma maladresse. Moi aussi, je m’accuse et je m’auto-incendie.
Mais l’autre jour, tout de même,  j’ai acheté une poche de café avec, dessus, le mode d’emploi
bien indiqué pour l’ouvrir. Une poche de café didactique. Et je me suis dit que si la marchandise prenait de telles précautions, c’est que c’était vraiment difficile pour tout le monde d’ouvrir son café.
Ça m’a un peu rassuré.

Quand je bricole, la guerre est totale et sans merci.
Il y a une quinzaine de jours,  en posant de la laine de verre dans mon grenier, j’ai passé plus d’une demi-heure à chercher le  grand couteau qui me servait à la découper.
J’ai regardé partout, je me suis mis à quatre pattes, j’ai fouillé dans tous les recoins, j’ai investi avec une lampe de poche tous les endroits où j’étais passé, j’ai soulevé un rouleau entier que je venais pourtant d’installer avec mille peines, voir si ce connard de couteau ne s’y serait pas glissé.
Gorge serrée, fureur totale, cris furibonds. Je devenais certain que ce couteau était planqué là, tout près, et qu’il riait à lame déployée de mon désarroi.
J’ai fini par le découvrir. Confortablement installé sur une poutre. Je l’ai balancé rageusement par terre. Il a rebondi, s'est glissé entre deux planches. J'ai failli le perdre une deuxième fois.
Après, ça allait mieux…

Je pourrais multiplier les exemples à l’envi. Les meubles dans lesquels je me cogne,  les tapis dans lesquels je me prends les pieds, les escaliers roulants que j’emprunte dans le mauvais sens…Une fois, j’ai perdu mon paquet de cigarettes…Là, ça tournait à la rage et ça a duré un moment et plus ça durait plus je haïssais ce paquet de cigarettes et plus j’en avais besoin.
J’ai fini par le découvrir.  Dans le frigo. Entre le beurre et un pot de confiture.
Il y a quelques jours aussi, en fendant du bois, j’ai perdu ma  hache.
Une petite hache. Une hachette. Pas un lourd outil de bûcheron, quand même.
Enervé par ses mesquineries et ses  enfantillages
pervers, après l’avoir retrouvée et m’être remis à l’ouvrage, je me suis finalement blessé assez profondément le doigt.

Parfois, je me dis quand même que je suis un inadapté. Un poisson qui ne sait pas nager, par exemple.
Mais quand je suis vraiment de bonne humeur et de mauvaise foi, je me dis que c'est le monde, qui  est
vraiment trop encombré   d'objets.

Et ça n'a absolument  rien à voir, mais il y a un graffiti du joli mois de mai que je ne supporte pas  : Cache-toi, objet !

 

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23.11.2010

Le mode d'utilisation du numérique en écriture : Une certaine vision du monde

echelle.pngJe me suis lancé - pas sûr du tout de l’exactitude de l’expression -  dans la rédaction d’une dizaine de nouvelles.
Un genre difficile et exigeant, on le sait, si on appelle nouvelle autre chose qu’une forme brève du roman et comme j’ai décidé d’en écrire dix, sans lien apparent entre elles, le travail en est d’autant plus long et passionnant.
Cela me prend évidemment des heures et une certaine énergie au point que ma présence sur l’Exil pourrait en pâtir, ce que je voudrais éviter à tout prix car l’atelier public, le poumon par lequel respire l’écriture, il est là plus que sur les pages isolées d’un traitement de texte.
Mais écrire sur blog ne tient pas du bavardage et il faut surtout éviter que ce qu’on y écrit soit moins beau et utile que le silence qu’on pourrait y afficher.
Sur la page non reliée aux lecteurs aussi, me direz-vous avec juste raison, mais sur celle-ci, on a le temps de retravailler, on est seul et on peut même, si vraiment ça ne dit rien qui en vaille la peine, l’expédier à la poubelle.
Sur le blog, on est en prise direct. L’artiste travaille sans filet, si j’ose.
Là comme partout ailleurs de toutes façons - et c’est ce qui fait de l’acte d’écrire un acte à dimension humaine - si on a l’impression de presser un citron, mieux vaut balancer le citron par-dessus bord et passer à autre chose.

Dans cette manie d’écrire, donc, qui fait l’essentiel de mon  activité, il n’y a pas de séparation fondamentale entre ce qui se fait dans l’ombre avec projets (ou fantasmes) éditoriaux - disons traditionnels parce que je n’ai pas envie de me lancer dans une longue digression - et ce qui s’écrit ici.
Les deux veulent participer d’une même présence au monde mais encore en deux temps pour moi, l’un immédiat et l’autre différé. C’est certainement là que j’en suis toujours à la préhistoire du numérique, sans laquelle il n’y aurait pas d’histoire à espérer, bien évidemment.
On peut être certain que dans un avenir plus ou moins lointain - gardons-nous de jouer les astrologues tant les méandres du monde sont capricieux - tout d’un écrivain se passera sur son site, à visage de plus en plus ouvert et dans l’immédiateté de sa création.
Deux mondes pour l’heure se superposent comme les sédiments de la géologie, la librairie et le site internet, et si nous participons des deux couches d’un même limon c’est que nous sommes à une charnière, à un changement d’ère en train de se faire.
En équilibre…

En écrivant cela, je pense à deux écrivants d’internet qui ne se connaissent pas entre eux : François Bon qui travaille exclusivement à ciel ouvert,  et Feuilly (
avec lequel je vasecommuniquerai le 3 décembre), qui ne partage ni le même esthétisme ni les mêmes convictions en façon de numérique, mais qui, pendant plus d’un an,  a mené l’expérience d’une écriture romanesque en direct, avec projet de retravailler le texte et de le soumettre à l’édition traditionnelle.

Deux pratiques presque contradictoires : L’un offre une écriture qui se veut définitive, l’autre une écriture en  devenir.
Je prends ces deux exemples comme deux exemples probants de comment on aborde, chacun selon son goût et sa liberté,  la préhistoire numérique et je me dis qu’avec mes nouvelles sur le métier et l'Exil, je suis dans une troisième  utilisation.

Oui, mais le contenu dans tout ça, que j'entends qu'on murmure...
Le contenu ? Mais la littérature s'écrit plus avec le monde qu'à propos du monde alors, forcément, le choix des moyens, c'est aussi le choix de sa littérature.

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20.11.2010

Andrzej Stasiuk, un merle blanc

71-2.jpgIl nous arrive – il nous est arrivé plutôt ou, encore mieux,  il nous arrivait  parfois - autour d’une table enfumée où refroidissaient les restes d’un repas abondamment mouillé d’un jaja rouge et noir, de refaire le monde, tard dans la nuit,  sous des lunes incertaines et la chevelure en bataille.
Tunnel à sens unique, sans embouchure ni sortie, que les espérances décousues de ces soirées ! Et  maudit soit ce maudit temps qui passe sans nous laisser le temps de peaufiner nos rêvasseries !
Le plaisir n’était pourtant pas de refaire le monde car il résidait dans l’idée même, substantielle, de le défaire. Comme un ravissement  présexuel. Celui qu’on connaît avant d’aborder le fulgurant mystère de l’orgasme.
Qu’aurions-nous fait, franchement, d’un monde à refaire? Nous étions de simples fainéants faiseurs de néant, des voyous en mal de philosophie et notre talent résidait exclusivement dans une espèce d’insatisfaction obstinée.
A l’heure qu’il est dans ma vie, avec un horizon de plus en plus prometteur de la fin des horizons, avec les priorités qui s’accélèrent aussi,  je me dis qu’on a  bien eu de la chance de n’avoir pas eu à faire ça, d’avoir laissé le monde s’accomplir tout seul, sur sa lancée, accompagné de nos seules diatribes.

Je vis dans un pays où le monde n’a quasiment jamais cessé de se faire et de se défaire. Un pays où ça s’écroule aussi vite que ça s’élève, où l’éphémère a jusqu’alors tenu lieu de sempiternel.  À tel point que les Polonais, parfois, semblent vouloir marcher sur la pointe des pieds, comme s’ils craignaient de provoquer une nouvelle avalanche, avec, encore, derrière elle,  des montagnes et des vallées à remodeler.
Leur monde, celui que nous appelions, nous, dans nos soirées d'inspiration anarchiste, le vieux monde, est tout neuf. L’ancien s’est écroulé de lui-même,  tel un mur qu’aurait trop longtemps miné l’humidité d’une gouttière pourrie.
Et un mur qui s’écroule, ça produit un grand nuage de poussière et une onde de choc qui frappe l’intérieur des cervelles. C’est physique. Peu importe alors si cet éboulement libère des espaces, élargit des horizons, ouvre de nouveaux champs et procure plus d’oxygène !

Ça, c’est au mieux de la morale sociale, au pire, de la phraséologie politique.

C’est l’onde de choc qu’il faut considérer, quand  un monde défait demande imagination et énergie phénoménales pour déblayer les ruines et qu’on est encore tout éberlué, suffoqué par le souffle du cataclysme, celui-ci fût-il de bon augure.
On a déjà vu des prisonniers condamnés à de longues peines et ne plus savoir trop quoi faire de leur cœur et de leurs bras et de leur âme une fois remis à l’air libre, pourtant des années et des années convoité, sublimé, fantasmé ! Encombrés de la responsabilité de vivre et du devoir d’exister. Des prisonniers forgés, entièrement construits par l’enfermement, par les murs, le silence, la privation  et les barreaux. Souvent même, de guerre lasse, on les a vus qui repassaient sous les fourches caudines pour aller s’endormir de nouveau  dans le ventre hermétique d’une cellule, là où l’existence se nourrit du non-être, là où on devient, par définition, un vieillard sans devenir.

Les espaces contraignants de la dictature sont tels.  Il faut, quand le ciel s’éclaircit soudain, cligner des yeux et s’accommoder à la lumière. S’impose alors l’envie d’aller au bout de ce rien qu’on entrevoit devant soi.

Le mur s’écroule. Le monde crie à la libération enfin… Mais que font donc les ex-emmurés, compagnons de Stasiuk ?
Ils ont trente ans, la gorge nouée par la fumée des cigarettes et le cerveau bousculé par les flots de la vodka et de la bière.
Qu’apporte ce nouveau monde qui naît au moment même où sombre leur jeunesse délabrée par l’enfermement ?  Que donne t-il d’espérance ? L’espérance, c’est du temps qu’on a devant soi…Et devant, il n’y a rien…Que de la laideur.  Le mot liberté se traîne comme un fantôme dans la grisaille de Varsovie, dans ses rues froides et désœuvrées et dans ses nuits de bohème absurde.
Le leurre est encore plus pernicieux que l’autorité de la botte car, enfin, comment se plaindre d’être désormais libre ? À quelle calamité imputer son mal-être ?
La liberté dont on ne sait par quel bout la prendre se mue souvent en allégorie de la liberté.

Les ex-emmurés de Stasiuk rejoignent donc les montagnes et la neige et le froid du «  Far East » polonais, à la recherche d’une  vieille ferme vaguement entrevue par l’un d’entre eux, avant, dans le brouillard communiste.
À la recherche  d’une vision, d’une sublimation de leurs paniques d’exister.
Tenter de faire reculer encore plus loin les murs. Voir s’il n’y aurait pas autre chose que ses ruines n’auraient pas dévoiler. Elargir ces murs à la grandeur des paysages de  montagnes et de neige. Pour aller  nulle part.
Sinon au bout d’une indicible chimère, jusqu’à la folie et même jusqu’à la mort.

Un corbeau blanc, Biały Kruk, oiseau rare et étrange des solitudes montagnardes, est le témoin fortuit de cette escapade dont ne saura pas  si elle est  testamentaire ou initiatique. Détail insignifiant du récit, le corvidé albinos se pose par deux fois au sommet des arbres de la vallée.
En polonais, Biały Kruk est une expression figée pour signifier un homme qui n’est pas à sa place, un décalé.  Ou alors une chose rare, le rara avis latin, et plus spécialement un livre, un livre d’exception, un chef-d’œuvre introuvable.

L’introuvable chef d’œuvre de vivre sa vie, peut-être, et  à la recherche duquel s’épuisent les ex-emmurés de Stasiuk.
Qui, avec Biały Kruk,  a peut-être offert à la littérature contemporaine un de ses Biały Kruk.

Article écrit pour le Numéro 78 de juillet 2009 de la revue  "Passe-Muraille" de JLK

14:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook | Bertrand REDONNET

19.11.2010

Internet : Histoire d'une rencontre - 1 -

Notre utilisation quotidienne d'internet dans tous les grands secteurs de l'existence est  irréversible.
Notre rapport au monde - sa compréhension autant que notre action en sa compagnie,  notre manière de lui parler et d'en parler, notre façon de nous frotter à lui et d'y trouver nos liens et nos repères sociaux -  a été bouleversé de fond en comble et ce bouleversement fut de la même ampleur sur l'échelle ethnologique que celui qui survint avec le feu, le fer et l'écriture.
Nous avons eu la chance de vivre le phénomène de plein fouet et de nous l'approprier, cette appropriation ayant été la condition sine qua non à son existence d'abord, à sa pérennité ensuite.
Comment, pourquoi, à quel moment sommes-nous devenus Homo internetus  ? Ce sont là des questions d'archéologues.
Et c'est ce secteur propre de mon archéologie personnelle que je vous propose de suivre ici une fois par semaine, pendant quelques vendredis.
Quand on sait un peu mieux l'hier on voit un peu mieux l'aujourd'hui...
Quant au  demain, ce n'est point là affaire d'archéologie.

cerveau_8.jpg

 

Au début, seuls quelques farfelus à la pointe et à l’affût des nouveautés technologiques s’étaient aventurés vers cette Bizarrerie, par curiosité, par jeu, par goût de l’extraordinaire et lui avaient ainsi offert une place de choix dans leurs préoccupations intellectuelles. Encore abscons, ils en parlaient comme d’une machinerie qui bousculait le temps et l’espace.
Ceux-là mêmes, pour la plupart, ne prévoyaient pourtant pas qu’elle allait s’installer de façon hégémonique, jusque dans le moindre ministère professionnel, privé et intime, les privant ainsi du privilège d’être les seuls à savoir la fantastique modernité des choses.

On leur opposait la vieille conception de l’authenticité des rapports humains.
On leur opposait aussi l’argument de l’isolement, tactique du pouvoir selon laquelle toutes nouvelles techniques de communication visaient à enfermer les gens dans leur appartement, coupant le cordon qui les reliait au corps social et les faisant ainsi esseulés, incapables d’une pensée et d’une stratégie communes.
L’opposition par ignorance se nourrissait autant des restes d'un romantisme naïf que des résidus nébuleux de la comète situationniste qui, comble de l’erreur, était justement très mal adaptés à la situation naissante.
Dans une comète, on le sait, la queue fait toujours plus illusion que la comète elle-même, très loin devant elle.
J’étais de ces phraseurs nostalgiques, militant acharné du rapport véritable entre les gens et paranoïaque invétéré de tout ce qui émanait du haut de l’échelle sociale et, à plus forte raison, si ça venait d’outre-atlantique.

Je me souviens donc très nettement d’une soirée festive entre amis et qui, sur le sujet naissant, se termina malheureusement en jus de boudin.
On était vers le milieu des années quatre-vingt. Il y avait là, entre autres, un pionnier de l’informatique, par ailleurs excellent contrebassiste.
Nous jouions parfois Brassens ensemble.
Comme on le fait souvent entre amis après un repas bien parfumé aux arômes de la treille, on chanta.  Je pris ma guitare et interprétai quelques modestes chansons de mon non moins modeste répertoire.
Le musicien pionnier d'informatique rentrant alors en un courroux aussi subit qu’intempestif, me prit violemment à partie, disant que tout cela, c’était révolu ! Finis les littérateurs, finie cette conception sensible du monde, finie la dictature intellectuelle des poèmes et de l’écrit ! On allait être balayés par un monde nouveau !  Lui, avec son ordinateur, il avait conversé tout à la fois dans l’après-midi avec un Japonais, un Québécois et un Pakistanais et cette nouvelle manière de se transmettre spontanément, par-delà les barrières de la culture et de la géographie,  rendait totalement surannées toutes autres formes de diffusion de la pensée et de l’émotion !
Il avait bien trop bu, évidemment. Il n’était d’ordinaire pas si sot. Mais il voulait surtout faire montre,  au prix de n’importe quelle ineptie sans queue ni tête, qu’il était entré dans la nouvelle ère et que moi, avec ma guitare à la noix et mes chansonnettes à la con, j’appartenais au vieux monde larmoyant.
Déstabilisé autant par la violence du propos que par les vapeurs opalines d’une énième Mirabelle, j’en pris stupidement ombrage alors qu’il eût fallu en rire. Je rétorquai donc violemment que discuter avec les antipodes était ridicule. Ce qui m’importait c’était la teneur du propos et non la distance – le téléphone avait déjà fait la preuve de son verbiage - et qu’il avait, lui, l’air d’un bouffon  en calecons à palabrer comme ça avec le monde entier alors qu’il ne disait même pas bonjour à son voisin de palier.
Nous nous insultâmes sans retenue et nous nous quittâmes finalement très fâchés.

Nous ne nous sommes jamais revus.
Ce que je regrette beaucoup aujourd'hui  tellement c’est bête.

Ce fut donc là ma première véritable rencontre avec l’idée de cette étrange chose dont tout le monde parlait, même ceux qui ne savaient pas trop de quoi il en retournait. Beaucoup croyaient en effet nécessaire de faire savoir qu’ils n’en ignoraient pas l’existence, se vantaient même pour avoir cliqué deux ou trois fois de-ci de-là et que c’était formidable,  sans trop savoir cependant ce que ça venait foutre dans le monde.

La Bizarrerie  n’était donc pas encore dans la vie mais déjà  dans les têtes.

J’en avais moi-même, bien avant cette malencontreuse altercation d’après libation, un vague pressentiment.
Car j’étais alors forestier et la Chambre de Commerce nous avait gracieusement dotés d’un minitel. Ne me demandez pas pourquoi, je n'en sais bigrement rien. Pour annuler l'annuaire et faire ainsi des économies énormes de papier, m'avait-on quand même renseigné.
L'argument m'avait paru d'une déconcertante faiblesse, mais comme mon métier c'était de couper des arbres et qu'avec les arbres ont fait du papier et etc...

Je me servais donc de cette petite machine comme annuaire en composant le 11, ou alors pour savoir l’enneigement sur les pentes des Pyrénées à Noël ou encore pour demander - ce qui arrivait souvent -  un crédit à la banque.
Déjà, je trouvais ça confortable de négocier avec l’écran, bien au chaud chez moi en train de piailler qu’on versât une énième provision de liquide dans mon tonneau des Danaïdes à dix chiffres,  sans avoir à affronter les sourcils toujours moralisateurs et toujours infantilisants d’un banquier.
Il y avait là un confort nouveau et fort séduisant...Ce furent mes premiers pas vers l'écran-médiateur.
Je n’étais donc pas complètement ignare quant à la Bizarrerie. D’après ce que j’en entendais, de-ci, de-là, je faisais le rapprochement entre elle et mon minitel, pour l'heure préposé à me renseigner sur l'enneigement des stations de ski et aux demandes récurrentes de renflouement de mes découverts.

A suivre ...

11:14 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.11.2010

Des mots pour les sportifs qui ont du souffle

800px-Taksim_Square.jpgOn aura peut-être remarqué que je parle ces derniers temps  assez souvent de la langue polonaise. C’est sans doute à défaut justement de ne la pas parler suffisamment.
Mais c’est aussi que je suis un peu jaloux.

Parce que D. lit Karpowicz.
J’ai envie aussi, alors, pendant qu’elle lit, je la harcèle de mes questions.
C’est comment ? Et l'écriture ? Et qu’est-ce qu’il dit ? Et par rapport à Stasiuk, tu le vois comment ? Même friction au monde ? Est-ce que ça te plaît ?
Elle s’en agace un peu…Difficile de lire quand un énergumène  - pas  vraiment réputé pour sa patience -  gesticule à côté et vous presse d’interrogations débiles.
Elle me racontera et me donnera son avis complet après lecture complète.
Parole tenue et il en est ressorti que j’espère que Karpowicz sera traduit bientôt.

Pour Stasiuk, bon, je suis un peu moins frustré. Je ne le connais pas dans le texte, certes, mais je le connais quand même, La Route de Babadag, Fado, Le Corbeau blanc…
Je me souviens cependant que François Bon écrivait  à propos de La Route de Babadag : que tout ça doit être beau en Polonais !

Tu le connais ?
D. lit  maintenant Taksim, le dernier de Stasiuk, publié en 2009. Pas traduit encore alors, forcément, mes questions reprennent de plus belle.
Essaie de lire dans le texte…C’est facile, regarde. Et elle pointe du doigt un seul mot du livre :

Siedemdziesięciosześciomilimetrowym

Une demie-ligne. J’écarquille les yeux…Notre anticonstitutionnellement est largement battu, que je dis, tout piteux.
Oui, en plus c’est beaucoup plus simple au niveau du sens, parce que anticonstitutionnellement, est-ce que ça veut dire quelque chose, vraiment ? C'est surtout une prouesse technique tirée par les cheveux, non ?

J'en conviens, j'en conviens.

Là,  ce mot, c'est un adjectif qui qualifie le canon d’une arme de soixante-seize millimètres de diamètre.
C’est tout.
La langue polonaise est belle en ce qu’elle adjectivise  le monde là ou les langues romanes font une périphrase ou, au mieux, un complément du nom.
Ulica Ogrodowa, la rue des jardins, par exemple. Littéralement, la rue jardinière, quoi.

Bref, c’est la calligraphie qui fait peur quand ça qualifie beaucoup.

Me tarde de lire Taksim avec périphrases et compléments du nom quand même.
J’’en sais désormais, outre les adjectifs longs comme un jour sans pain, des choses qui me plaisent bien.

Photo Wikipédia : Taksim (Istanbul)

10:40 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

12.11.2010

Ne lire que des signes

PB020007.JPGVous ne connaissez pas votre bonheur.
Vous poussez la porte et vous entrez bien au chaud. Vous vous dirigez vers le rayon littérature et vous ouvrez, vous caressez, vous parcourez quelques pages, vous taquinez du chapitre.
Les phrases murmurent et tombent sous le sens.
Vous n’entendez plus le petit grelot de la porte qui s’ouvre et se referme sur les chalands, vous ne voyez plus la libraire, vous ne sentez plus sur vos glabres mollets l’haleine humide de la rue.
Vous ne connaissez pas votre bonheur, vous dis-je.

Je peux suivre un peu une conversation. Le sujet global. Je peux aussi faire les politesses d’usage, bonjour, au revoir, il neige, combien je vous dois, pardon, et tous ces mots de la convenance sociale qui sont imprégnés sur nos lèvres pour dire aux inconnus qu’on est là.
Mais lire ?

Dans la ville  aux rues frigorifiées par la neige et le vent, c’est pourtant vers les librairies que je vais.
Quand je suis à Varsovie, une seule adresse. Marjanna, dans le hall de l’Institut français.
C’est comme à la maison…
J’y reste des heures.
Mais là, plus à l’est, j’entre dans la librairie, je tape mes chaussures pour en faire tomber la neige, et je vais directement au rayon des beaux livres.
Je caresse leur belle couverture, je les ouvre.
J’ai l’impression de retrouver là de vieux copains qui m’attendaient.
Balzac et « Stracone złudzenia », Stendhal et « Czerwone i czarne », Hugo et « Nędznicy», Camus et « Dżuma », Dostoïevski et « Bracia Karamazow ».
 Mais ils sont tous devenus fous….Je scrute la belle écriture. C’est une belle police et le papier est bien blanc et bien lisse.
Je sais qu’il y a là de belles choses. Je déchiffre, entourés d'une forêt de signes cabalistiques,  Sorel, Valjean, Aliocha. C’est à peu près tout. Alors j’essaie de me resituer dans le récit…
Mes yeux s’embrouillent.
Je me retourne.
Dépité, je prends un livre d’images. Un loup dans un sous-bois, un élan qui traverse la plaine ou alors l’Armée rouge grignotant peu à peu le territoire polonais repris aux bourreaux nazis.
Les images ont un langage universel. Seuls les yeux lisent. Méthode syllabique. C'est sans doute pour ça que le spectacle  - tel que mis au jour par les situationnistes - endort si bien les gens. Quand leur cerveau n'est plus capable de  lire que des images.

Je vais rentrer chez moi et  prendre ma Takamine. Je me suis permis de mettre, il y a longtemps, l’Albatros en musique. Comme Ferré, l’emphatique en moins.
Do, Mi mineur, La Mineur, Fa, Do, Sol 7 etc.
Il n’y a pas plus simple. Tout est dans l’arpège et la mélancolie et mes ailes d’exilé n’ont rien de celles du géant.
Ouvrir mes livres aussi  et voir si je sais encore lire.
Oui, je sais encore. La nuit tombe.

Et je sais que demain je pousserai encore la porte de la librairie.
La dame me sourira et me dira « Dzien dobry » puis ne me regardera plus.

Elle me prend pour un grand lecteur, je crois.

 Dernière mise en ligne, septembre 2007

Illustration : Dans le parc du musée   Joseph Kraszewski.

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10.11.2010

La langue et sa musique

P9140009.JPGLorsque je m’aventure à parler polonais, Jagoda prétend - avec juste raison sans doute - qu’il y a plus d’accents dans ma prononciation que de véritable parler polonais.
Quels accents ?  que je demande, légèrement vexé.
Tous, qu’elle dit.
Des accents graves, aigus, circonflexes ?  que je plaisante.
Le verdict tombe alors : Plutôt graves.

Ouais, je me doutais bien de la gravité du problème. Ces amoncellements de consonnes chuintantes, Szczygieł, par exemple pour dire un chardonneret…Un vrai calvaire pour un latin ! Et puis cet accent tonique sur l’avant-dernière syllabe,  voire l’antépénultième pour les mots longs,  tout ça, c’est quand même laborieux.
Une langue difficile. Comme toutes les langues, bien sûr, mais celle-ci particulièrement, au point que Norman Davies prétend qu’elle aurait dû être écrite en cyrillique - un signe pour un son - plutôt qu’en alphabet latin.
D. me disait un jour que ça n’était pas non plus une langue très indiquée pour le chant. Parce qu’elle n’a pas assez de voyelles. En  langues romanes, les i, les é, les u, les o chantent, pointent la mélodie, ont une couleur…
Rimbaud. Oui. Peut-être.

N’empêche que Jagoda saute, elle, d’une langue à l’autre, français/polonais ou l’inverse, comme cabri saute le ruisseau…Je ne lui entends aucun accent. Elle parle de tout et comme les enfants de France et de Navarre.
Je ne l’entends plus, en fait. Car quelqu’un qui l’entend pour la première fois, s'amuse de ce qu’elle a un tout petit accent charmant, nous l'avons dernièrement vérifié en France.. Cette avant-dernière syllabe peut-être…Je n'en sais rien, moi, je n’entends rien.
Comme quoi la musique natale de sa propre langue s’estompe ou se module. Comme quoi, aussi, cette musique peut se chanter sur plusieurs tonalités approximatives, sur plusieurs partitions bien écrites, sans déformer l’œuvre initiale.
C’est parce que tu vis depuis longtemps parmi nous, me dit-on.

Sans doute.
Mais en m’écoutant l’autre jour sur l’interview de TV-Villages je me suis découvert un accent poitevin, nasillard même, que je ne m’entends jamais  dire.
Ça fait déjà longtemps que je vis parmi moi-même, que je me suis surpris à murmurer, du coup.
Ah, c’est bien compliqué la musique d’une langue ! Ça met au grand jour tant de morceaux d’archéologie enfouis sous les sédiments de la mémoire et de l'habitude !

Est-ce qu’on peut écrire un accent ? Ècrire à haute voix ?

15:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.11.2010

Enfin !

 

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Image AFP

15:17 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.11.2010

Voltaire et la Pologne

061207074204239091.jpgEnoncer que Voltaire était un esprit exceptionnellement brillant est un lieu tellement commun qu’il en est déconcertant.
Dire que Voltaire était  également et souvent versatile, sans être tout à fait original, constitue une allégation un peu plus relevée.
Affirmer, comme je me propose de le faire, que c’était aussi  un piètre observateur des choses de son époque, participe alors d’une appréciation scandaleuse que beaucoup ne manqueront pas de ranger au rang des hérésies intellectuelles.
Mais les anathèmes ne m’effraient pas.
D’abord,  si ses écrits, comme ceux de bien d’autres, servirent de terreau fertile aux idées révolutionnaires, ils furent aussi les lumières qui permirent au despotisme de perdurer un peu plus longtemps, en se prétendant justement éclairé.
Mais ne lui en tenons pas rigueur : c’est le lot de toute critique radicalement intelligente que de renseigner l’adversaire sur ses failles les plus réelles et les plus menaçantes pour sa survie afin qu’il y sursoie, tout aussi intelligemment, et assure ainsi la pérennité de sa domination.

C’est le lot de toute critique mais, à mon goût, on le passe bien trop souvent sous silence s’agissant de Voltaire.
Ensuite, s’il fut certes, deux fois embastillé par un régime qu’il conspuait à merveille, il se fit aussi le thuriféraire d’une Angleterre royale, qualifiée par lui de Pays de la liberté, et fut également accueilli à bras ouverts par le roi de Prusse. Passons encore.
Nul n’est prophète en son pays.
Ce qui me dérange beaucoup plus, ce sont ses divagations sur la Pologne, où il n’a jamais mis les pieds, où il ne comptait aucun ami et où il était cependant beaucoup lu et même influent.
Ses détracteurs y étaient bien évidemment les catholiques.

Mais pour être décrié par des catholiques point n’est besoin d’être un grand subversif. Suffit juste d’être un homme qui écrit le mot « liberté ».
Pour être déjà une République, la Pologne intriguait donc Voltaire. Le nom sans doute le fascinait.
Mais une République nobiliaire. Une République avec un roi catholique et des nobles catholiques, donc une forte centralisation du pouvoir. Voltaire y perdait son latin.
Ainsi quand les nobles non-catholiques exigèrent eux aussi de participer au pouvoir, Voltaire les soutint-il en même temps que Catherine de Russie.
On ne peut être que d’accord.
Mais les aristocrates catholiques, soucieux de  leur hégémonie - comme tous les catholiques de l’histoire et du monde - et pour juguler l’influence grandissante de la Russie, ne l’entendirent pas de cette oreille. Ils constituèrent alors la Confédération de Bar, notre Fronde, et s’attirèrent ainsi les foudres de la grande Catherine, qui n’attendait que le prétexte de l’intransigeance de ces catholiques polonais pour voler au secours de son amant, le roi de Pologne, et surtout pour engloutir le pays.

Attiré, subjugué, séduit par les discours de la grande impératrice, despote sanguinaire, plus encline à convaincre ses contradicteurs par le glaive que par  la joute verbale et au regard de laquelle Louis XV eût pu apparaître comme un grand démocrate, Voltaire se prononça avec enthousiasme pour une intervention militaire en Pologne.
C’est quand même assez troublant pour une Lumière.
Une Lumière aveuglée par ses propres reflets et qui ne voyait en la Russie qu’une adversaire redoutable du catholicisme et de « la cour de Rome ».
Funeste et grossière erreur  d’appréciation. La Tsarine nymphomane (paraît qu'elle appréciait aussi beaucoup les chevaux) écrasa les confédérés mais aussi et surtout la Pologne, qu’elle se partagea comme une ogresse avec l‘Autriche et la Prusse.
C’était en 1772. Le premier partage d’une série de quatre dont l'avant-dernier, en  1795, rayera carrément le pays de la carte, même dans sa dénomination, pendant 123 ans, jusqu’au 11 novembre 1918.
Le moins que l’on puisse dire c’est que si Voltaire n’était pas un salopard, il était un candide qui n’entendait strictement rien aux préoccupations expansionnistes des despotismes de son temps et d’Europe.
Il avouera d’ailleurs, dans une lettre à Frédérique II à propos de cette affaire de la mise à sac de la Pologne: « J’ai été attrapé comme un sot .. .»

C’est exactement ce que je voulais dire. Sans vraiment oser.
Mais il l’avait dit mieux que moi.

Dernière mise en ligne : Octobre 2007

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04.11.2010

Prendre de la hauteur pour ne plus rien voir

bourg2.jpgJe regardais par le hublot.
C'est que je n’ai pas une grande expérience de l’avion, aussi je m'en étonne toujours assez naïvement…En plus, j’ai la frousse.
Ni du décollage, ni de l’atterrissage - j’accueillerais plutôt ce dernier, fût-il assez brusque, avec un soupir de soulagement - mais du vol lui-même.

Quand il ne se passe plus rien.
Au-dessus, que du bleu, mais qui ne semblait pas plus proche que vu depuis la terre. Normal, le bleu du ciel n’existe que dans nos yeux.
En-dessous que du quadrillage imprégné sur des teintes indécises. Une forêt, un cours d’eau, une route, à moins que ce ne soit l’inverse, des champs, des maisons, un pont, tiens, une ville, reconnaissable au désordre de ses dessins, comme un truc fait à la hâte, dans la panique, puis un grand lac. Enfin, je suppose...
J’aurais bien voulu savoir quand même à quelle géographie appartenait tel  quadrillage à tel moment.
Une fois, il y a quelques années, j’ai volé au-dessus de la mer. C’était beaucoup plus facile. La tête se repère beaucoup mieux dans le rien que dans le tout et rien.

Le soleil frappait cette maquette désordonnée. J’ai cru voir d'obscurs cours d’eau, surplombés de noirs, comme encastrés dans le décor. Les Vosges ou les Ardennes, me suis-je dit. Et puis d’autres points de vue mais qui tous se ressemblaient curieusement. Une géométrie sans grande imagination.
Les paysages sont profondément humains en ce qu’ils réclament la proximité horizontale. Qu’on en palpe l’humidité, qu’on en sente l’aridité, qu’on en étreigne le fouillis, qu’on en respire le froid ou le chaud. Qu'on les regarde dans les yeux, à hauteur d'homme. Pas sur la tête.
Ils ne 
supportent pas d’être survolés, en fait. Comme des livres. Il leur faut de la complicité, à l'intérieur.
Vus du haut, ils n’ont plus aucun sens, les paysages. Ils sont dans un envers  inexprimable.
Mais quand même, que je me disais, c’est là-dedans qu’on vit tous. C’est dans ces rectangles, ces triangles, ces rubans, ces demi-cercles, ces trapèzes qu’on rampe et ces formes géométriques de la géographie ne sont tracées que par l'activité des hommes.
C'est ce qui les rend inhumaines, sans doute.
Juxtaposer tout ça dans un seul coup d’œil, ça n’a pas de sens et ça donne l'impression d'un tableau excécuté à mille mains, sans que Pierre ne voit jamais ce que fait Paul.
 Et ça m’a fait penser aussi à certaines fresques rupestres de Lascaux, chevaux ou autres animaux sauvages,  peintes sur le tournant d’une paroi coupée par un boyau étroit, de sorte que l’artiste n’a jamais pu voir la totalité de son œuvre.*
Et je me demande quelle vision les oiseaux, les grand migrateurs qui voyagent à 10 000 mètres d’altitude,  peuvent-ils avoir du monde, eux qui n'y sont pour rien dans ces découpages et pliages des paysages verticaux ?
A quel moment se sentent-ils le plus  "oiseaux "?
Avec un  seul paysage dans leurs yeux ou avec tous agglomérés les uns aux autres, insensés ?

Quand j’ai commencé à avoir très mal aux oreilles, que Jagoda s’en est plainte aussi, que les paysages se sont rétrécis,  se sont mieux emboîtés pour faire enfin un bout de terre cohérent, que bientôt  la confusion bleue et grise de la grande  agglomération s’est devinée dans la  brume, que même l’ombre de l’avion, en bas, s'est mise à tanguer, alors je me suis dit que tout ça, qui s’était mélangé dans ma tête, ça avait été un sacré moyen de conjurer mes peurs.
De survoler mon vol.

* Si vous ne me croyez pas, demandez à Sarkozy. Lascaux n'a plus de secret pour lui...

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03.11.2010

Nous avons deviné que nous étions amis

Voilà l'homme que j'ai rencontré en Deux-Sèvres, qui mit Zozo en voix et qui, inlassablement, le cœur en bandoulière, bat la campagne pour donner sa parole aux textes...


 

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31.10.2010

Je connais des halliers

PA180003.JPGCe sont d’inextricables taillis aux épines longues comme des dédales, orphelins, tout tremblants d’abandon aux portes des villages, engloutis par le lierre, inondés de verdure enchevêtrée.
Des oiseaux y nichent, des serpents y réchauffent la froideur de leur sang sur des herbes séchées, des rongeurs y grignotent et le souffle du vent dans des branches qui se croisent et s’entrecroisent, y fredonne des murmures.
Sous les frondaisons bourdonnantes ou sous le tapis rouge de listopad*, le mois des feuilles qui tombent, ou encore sous l’épaisseur d’un suaire de glace, dorment des hommes, dorment des femmes et parfois des enfants.
Les croix sur les tombes ont deux branches par l’oubli vermoulues.

Ce sont là nécropoles que le seul printemps vient fleurir.
Ce sont là sanctuaires où l’homme n’hasarde plus sa mémoire.
Presque des sanctuaires maudits, plus resplendissants pourtant que le marbre tellement glacé d’en face, celui des vrais cimetières où crisse le gravier sous la chaussure, où les floraisons n’ont pas de saison et où reposent de vrais morts, avec les vrais sacrements d’une vraie religion et de vrais visiteurs à petits pas menus, courbés sous un vrai chagrin, courbés sous le regard des lourdes croix à branche unique, courbés sous de vraies gerbes de fleurs, de vrais souvenirs, de vrais présents en pleurs...

 Pas comme ceux de ces fourrés sauvages, là où nichent des oiseaux, se réchauffent des serpents, grignotent des rongeurs et fredonne du vent.
Ici sont des anciens, des qui ont éteint la lumière avant qu’elle ne revienne sur le pays ressuscité par les armes et le sang.
Pour s’endormir en paix, ceux-là avaient dû faire allégeance aux dogmes du conquérant, baisé les deux branches du tsar de toutes les Russies.
Ce sont des dormeurs sans val, qu’aucun poète ne songe à  venir immortaliser.
Brutalisés par  le sabre, agenouillés par le goupillon, répudiés par le néant.
Preuves de son inexistence, dieu qui ne pardonne pas qu’on se trompe de dieu,  fait que le châtiment est plus beau encore que ne l’eût été la récompense.
Oecuménisme. Pourquoi un si beau mot pour dire la fusion du mensonge ?

Viens.
Viens dans ces halliers que des sommeils inondent, au milieu de ces tombes écroulées, qui se cachent, qu’il faut chercher, qui ne sont plus que débauche grandissante d’une végétation qui s’empile à chaque printemps, tels les sédiments de l’irrévérence.

Dans ce jardin-là, tu es en équilibre.  Sur l’intangible frontière, entre l’indécence de la profanation et la sagesse de l’archéologie.
Tu peux fermer les yeux. Ici, on peut marcher partout…
Ces broussailles sont en même temps un paradis accusateur des falsifications d’en face, avec toutes ces choses vraies sous la froidure de ses faux marbres et le souffle dans les branches, là-haut qui croisent et s’entrecroisent, chante et chante….
Le mépris des hommes rend libre et beau.
Ecoute…Ecoute encore. Tu peux t’asseoir et te reposer là. Te faire ronces débridées, lierre englobant, liane, branche, tout esprit de Dionysos, souffle, fauvette, esprit errant au secours d’un néant.
On dirait qu’il entonne, le vent au-dessus de ta tête, l’anecdote sanglante des choses de l’esprit à l’esprit imposées et le ressentiment revanchard,  inextinguible, des hommes de la bonne foi.

Là, sans morale, jamais ne seras seul.

* Novembre en Polonais.
Texte mis en ligne en septembre 2007

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29.10.2010

Poésie et mémoire usurpées

PA200017.JPGJ’aime beaucoup cette saison de la toussaint.
Non pas que les saints, connus au calendrier ou inconnus au bataillon, m’inclinent à quelque abstraction métaphysique - les saints qui m’inspirent ne s’orthographient pas du tout comme ça et sont resplendissants de vie - mais parce qu’elle est, dans ma tête, dans mon archéologie,  comme un  grand portail qui s’ouvre et sous lequel on s’engage pour rentrer sur le long  territoire des mortes saisons.

Après la toussaint, on marche résolument dans l’allongement des ombres. Le monde se dépouille : on n'en voit bientôt plus que l’architecture primaire, presque l’essentiel. Un reste de soleil maladif  traîne encore sur le blanc des gelées, les forêts  s’inclinent et déposent leurs  habits au pied du grand vainqueur, le ciel est pâle, les chemins boueux ou gelés, le peuple ailé clairsemé et sans voix.
Il fait frisquet. Parfois des brouillards rampent au ras des eaux. J’ai l’impression qu’on est, à chaque heure du jour,  au crépuscule d’un soir. La nuit viendra, certes, mais elle n’est pas encore là. Il est temps d’écrire. Je n’ai jamais su dire pourquoi, peu importe, c’est même d’une naïveté déconcertante, mais : il est temps d’écrire, de semer dans cette ombre où se mêle une rumeur.

 Voilà donc ma toussaint : Le point de départ de la fuite. Rien à voir, sinon comme strict point de repère, avec la célébration de tous les morts. De stricte intimité, d’ailleurs, on ne célèbre en son cœur que ceux qu’on a croisés vivants, c’est-à-dire bien peu au final, et dont on a encore mal qu’ils soient passés sur l’autre rive.
Encore et toujours une supercherie du catholicisme triomphant, cette toussaint ! Cette fête était, aux premiers siècles de l'église, célébrée le 13 mai.
En plein renouveau des choses, donc.
Mais les Celtes de l’Europe du nord s’obstinaient, en dépit de l’hégémonie de plus en plus gourmande  et autoritaire des chrétiens, à rendre honneur à leurs morts le 1er novembre,  qui correspondait aussi à la fin de leur année, celle-ci ne comptant que deux saisons : L'été et l'hiver. Ils croyaient que, pour enterrer cette  année, les morts revenaient taquiner les vivants. Ils ouvraient les tombes, allumaient de petites torches dans des navets et se livraient, en sus, à de copieuses ivresses.
Comment tordre le cou aux coutumes de ces barbares ignorants ? Comment leur enlever la mémoire ? Comment frapper les cieux d’alignement et obliger tout le monde à regarder vers un seul nuage ?
En leur volant leur fête. Tout simplement.
 En 835, donc,  foin de ces comédies ! Le pape Grégoire IV instaure la date du premier novembre pour la célébration des martyrs de l’église et, pour arrondir les angles dirais-je, pour faire passer la pilule avec une sorte de concession aux anciens rites païens, ordonne qu’une messe sera dite le 2 novembre, institué dès lors jour des morts.
Un truc qui n'a donc aucun sens. Au mieux un truc politique, au pire le camouflage d'une annexion.
Je me suis laissé dire que l’Eglise bedonnante d'aujourd’hui  voyait d’un sale œil refleurir un peu partout en Europe les citrouilles avec leurs bougies à l’intérieur.

Sans doute y voit-elle un rappel caustique de sa mauvaise conscience et de ses  innombrables combines.

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28.10.2010

Transcendance d'un Ego

sartre.gifC’était dans une auberge isolée au milieu des marais de Nuaillé d’Aunis et dans laquelle nous avions coutume de jouer Brassens tout un week-end - vendredi soir, samedi soir et dimanche après-midi - chaque année au mois de novembre.
Un certain dimanche d'un froid de canard où le soleil tout pâle et tout fluet dans un ciel tout bleu éclairait les prairies muettes et désertes alentour, nous avions cependant  bien failli nous y  faire voler la vedette, dans cette auberge !
Après une première partie, nous nous étions installés dans la salle pour prendre un pot et  le  hasard avait fait que nous nous étions assis à côté d’un tout petit bonhomme, tout maigre, tout sec et tout nerveux.
Il portait de grosses lunettes de myope, il avait la bouche un peu taillée en biseau, une raie impeccable tracée sur le côté de ses cheveux légèrement gominés, une mèche relevée en arrière  et il était un peu voûté.
Il ressemblait à Jean-Paul Sartre dans sa période maoïste.
Forcément, il en vint à nous interpeller. Mon camarade était en pleine forme mais moi, j’avais la voix qui se cassait, éraillée. Nous en étions à la sixième heure de concert en deux jours, quand même, sans compter que chaque soirée se prolongeait en copieux sacrifices à Bacchus.
Sartre nous enseigna alors qu’il fallait soigner, entretenir, travailler, échauffer, entraîner la voix.
Il était lui-même chanteur dans un groupe, à La Rochelle !
Tous les matins, dans sa salle de bain et devant la glace, il faisait des gammes, lui. Oui, Messieurs !
Et il nous montra.
Comme font les bébés quand ils remuent les lèvres très vite et qu’ils y passent leur main et qu’ils font «brrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr.»
Mais là, c’était un bébé chanteur. Le « brrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr » s’articulait plaisamment, se modulait habilement pour donner la gamme complète, jusqu’à l’octave et même au-delà.
Les lèvres remuaient et s’agitaient dans un tremblement frénétique.
C’était gentiment grotesque et absolument désopilant. Tellement que, nous voyant pliés en deux,  le bonhomme n’arrêtait plus de nous montrer et répétait à l’envi ses singeries de mélomane.
Un peu interloqués, les gens regardaient ce vieux fou  en train de nous donner la leçon.

Sartre en vint  cependant à demander sa récompense. Pouvait-il monter sur scène avec nous et chanter une chanson ?
J’ai cru un instant qu’il voulait chanter Dans la rue des Blancs-Manteaux…Mais non, mais non, ce fut  « Le Mauvais sujet repenti » qu’il proposa.
A la reprise, il chanta donc, d’une petite voix haut perchée, juste cependant : « Elle avait la taille faite au tour, les hanches pleines… »
Mon camarade l’accompagnait et Sartre cabotinait à son aise, se dandinait sur ses petits pieds vernis et, épousant  parfaitement le texte avec son corps fluet,  se déhanchait effectivement comme une demoiselle de la nuit.
Puis il voulut en chanter une autre, puis une autre encore.
Nous dûmes finalement faire les gros yeux pour qu’il consente à reprendre sa place dans le public…
Sartre, vous dis-je !
Le bidon d’huile en moins !

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Petits architectes de la vanité universelle

5.JPG

Lorsque nous avons décidé, en 2007, de chercher une maison dans la campagne la plus reculée possible, il allait de soi que nous cherchions une maison qui fût authentique, une maison avec une histoire et dont le style et  l’âme  seraient depuis longtemps intégrés dans le paysage.
Bref, une maison polonaise. Une maison pour habiter. Pas seulement pour y être à l’abri, manger et dormir. C’était donc forcément  une  maison en bois. Comme toutes celles que j’avais vues avec envie dans tous ces villages-rues de l’est.
Pour moi, c’était et c’est encore exotique tout en étant une affirmation, une volonté de rencontrer véritablement les lieux. Pour D., c’était et c’est toujours une fidélité aux paysages et à la mémoire de son pays.
On voulait donc une maison mariée avec la forêt, qui fait corps avec elle, qu’on dirait qu’elle n’est qu’un dessin, une arabesque de plus sur le paysage forestier.
Tout comme les maisons de pierres, là-bas, dans les villages des Deux-Sèvres, s’inscrivent dans une campagne où dominent la pierre, le calcaire et les murailles le long des chemins et des prairies. Les hameaux y ressemblent à des fossiles incrustés sur les parois de la mémoire. Une maison de bois y serait incongrue. Comme une verrue sur le bout du pif.

Avec qui ou avec quoi se marie une maison en briques, en ciment, en béton, sinon avec un habitat exilé des hommes ?
Surtout ici.
Et pourtant fleurissent à tout va les constructions les plus hétéroclites. On rivalise de grandeur, de hauteur, de superficie, on multiplie les toits, les courbes, les niveaux, les fenêtres de toutes dimensions, les cassures, les ruptures de plan, les balcons emberlificotés. Une débauche d’imagination entre la mégalomanie mal maitrisée et la schizophrénie à un stade inquiétant, je vous assure.
La croissance polonaise dévore goulument l’âme polonaise.
On construit partout. Dans les bourgs, les villages, et jusqu’au beau milieu des champs. On se joue à qui mieux mieux du «  m’as-tu vu dans ma jolie maison ? »
C’est nous autres, avec les vieillards et quelques farfelus de notre acabit, qui sommes passés minoritaires dans un paysage essentiellement et historiquement  fait de bois.
Des maisons surgissent de la terre comme de grotesques champignons. Des jaunes, des rouges, des violettes, des vertes et des pas mûres, et toutes ont la prétention de célébrer la liberté retrouvée.
La richesse plutôt. Les plénitudes du libéralisme triomphant. La liberté, bof…C’est un mot de philosophie politique, ça.

Lamentable …On veut ressembler à l’ouest aussi, comme une sorte de revanche sur la frustration. On veut ressembler à ces grosses maisons, ces gros étrons de la vanité constipée devrais-je dire,  qu’on voit partout en France, en Allemagne, en Angleterre.
On veut effacer la différence. Habiter en bourgeois.

Bref, on veut être tout : confortables, riches, démonstratifs, en dur,  en large et en travers, mais surtout pas en bois.
Le bois, Pouah ! C’est synonyme de bicoque, de pauvreté, d’attardé, d’obscurantiste et de passé désastreux !
Ben moi, quand je vois toutes ces constructions idiotes des nouveaux riches - ou des gros emprunts -  le mot de Stasiuk, déjà relevé dans ce blog, me revient toujours :
La Pologne, comme tout le reste de l’Europe centrale, ne sera bientôt plus qu’une notion pour les météorologues.

Parce que lorsque la richesse et la bêtise font bon ménage - et elles le font souvent - elles chevauchent toujours le cheval d’Attila.

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26.10.2010

Une histoire vraie à la façon d'Esope ou de La Fontaine

gu3oirka.jpgEn ces temps là - c’était hier - nous hantions de nos assiduités désordonnées, voire tumultueuses, la région toulousaine. La ville comme la campagne. La première pour nos frasques, la deuxième pour nous en remettre.
Je ne puis évoquer cette période sans que l’image de mon ami fauché prématurément en décembre 2006, ne revienne me hanter.
C’est surtout lui que je rejoignais là-bas. A part mon frangin, il fut d’ailleurs le seul de mes amis à venir me voir en Pologne, l’été 2006, juste avant le grand saut dans les ténèbres.
Je ne m’éloigne point de ce que je voulais dire initialement : Le passé et le présent, en écriture, se conjugue souvent au même temps et sur le même mode sans qu’il y ait  pour autant offense à la musique grammaticale. Ce n’est qu’au futur que ça sonne toujours faux.

Là-bas donc où soufflait  parfois le vent d’Autan, une copine à lui avait eu l’idée de louer, à l’écart, direction Mazamet je crois,  un vaste domaine, maison emberlificotée, genre gentilhommière du 18ème, parc ombragé d’arbres centenaires, buissons échevelés, pelouses sauvages et mal entretenues,  hautes grilles de la ségrégation sociale en piteux état.
Tout ça avait en somme le charme romanesque de l’aristocratie déclassée.
Elle avait en même temps eu l’idée, la copine, d’adopter un chien à la SPA. Un chien cacochyme, famélique, maigre, gris pommelé, haut sur pattes, avec de belles moustaches cependant qui le faisaient ressembler  au Clochard de Disney.
Plume, qu’elle l’avait baptisé. Nous avions pensé spontanément à un clin d’œil à Michaux, mais non, c’était tout simplement, comme s’il se fût agi d'un boxeur, un clin d’œil au poids désastreux de l’animal.
Plume avait le regard vert, doux et humide et d’une humilité des plus mélancoliques.
Nous l’avons tout de suite aimé. Il trottinait à nos côtés, il était fort demandeur de caresses, levait vers nous son regard inondé de tendresse et se couchait sagement à nos pieds, comme tous les clebs du monde, quand nous étions assis à discutailler, à picoler ou à en rouler un.
Un amour de chien….

Mais voilà que l’été suivant nous venons rendre visite à la copine et, chemin faisant, nous rappelons aussi de Plume le chien que nous allons revoir, sans doute parfaitement remis de sa vie de paria et qui va nous faire joliment la fête.
Mais foin du Plume d’antan !  Nous avons trouvé là un chien épais, gras comme un moine, le regard halluciné, le poil lustré, arborant un collier de luxe à son cou,  le croc hargneux et qui, derrière la grille, aboyait tel un forcené.
Bref, un chien de garde.
Impossible de rentrer avec un fauve comme ça en travers du chemin : Plume avait pris du poil de la bête, si j’ose, et, n'eût été l’intervention de la maitresse de céans, nous aurait assurément déchiré
les mollets, sans autre forme de procès.
Nous avons bien tenté, dans les jours suivants,  de ramener l’ingrate bestiole à de plus nobles sentiments, en faisant les niais cajoleurs, en émettant de petits bruits
imbéciles de bisous, comme des grands-mères, et en tentant de lui caresser l’échine, qu’il hérissait aussitôt.
Tout ça en pure perte. Plume  nous traitait en intrus et nous faisait nettement sentir la hâte qu'il avait de nous voir déguerpir de son territoire.

Et nous en avons conclu, après avoir réussi quand même à lui balancer un coup de pied rageur dans son sale cul d’exécrable parvenu, que ce chien-là avait quelque chose de profondément humain : capable de toutes les caresses les pieds dans le ruisseau et de toutes les bassesses la tête au pinacle.

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25.10.2010

Chanson en direct, Pinder song

PA150013.JPG

Voix passablement éraillée, quelques erreurs de mesures, son approximatif, sifflotement final hors tonalité, mais bon, il s'agit d'un direct, le coeur y était et on s'est bien marré. On peut écouter ici :

podcast

 

 

 

J’m’en va vous raconter
L’histoire du gars ZOZO
D’un gars plein de bobos.
En saison d’rabiboche
Sa vie fait des bouloches,
Chasseur de vent sous ses galoches.

Refrain :

C’est la Pinder song à ZOZO
Un swing pour tous les bias cochons

Sentiers de pluie, vairons, hérons
C’est la Pinder song à ZOZO
Un avant-deux, une scottish,
Pour doux rêveurs, song un peu kitsch.

 

Homm’ de terre et d’lisière
Rond’ frontières, champs derrière
Courant plaines et venelles
Met l’chemin sous ses semelles
Benaise, déterviré
Tout allongé sous son pommier

 

Réfractaire au travail
Heureux en ses futailles.
Gars d’peu mais beau rebelle
Et joueur de marelle
Poète à sa manière
Chaussure au cœur en bandoulière


Là-bas dans son Poitou
Le v’là qui chamboule tout.
Montré dans son village
Sa vie rate le virage,
Quand on vit en limite
Sur l’autre rive on passe plus vite


Paroles :    Jean-Jacques EPRON

Musique : Bertrand Redonnet, gars d’rin !

 

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22.10.2010

De l'immobilité de la vitesse

l 017.jpgUn soir, je revenais de Bressuire et la nuit tombait.
Nous avions rendez-vous à Villeneuve-la-Comtesse pour la lecture de Jean-Jacques.  En Charente-Maritime, entre Saint-Jean-d’Angely et Rochefort, pour être tout à fait précis.
Comme nous avions un peu d’avance, j’ai voulu m’arrêter dans un bourg situé aux lisières de la forêt de Chizé. Un bourg avec une  grande place rectangulaire et démesurée par rapport au reste. De ces bourgs qui n’ont, en fait, qu’un centre, les alentours ayant été mangés par les constructions-dortoirs de citadins en mal de verdure ou, le  plus souvent, aux comptes en banque pas assez solides pour s’offrir un terrain minable aux abords immédiats de la ville, entre la rocade et la ligne TGV.
Tout autour de cette grande place sont divers petits commerces et deux cafés.
Je connaissais bien ce bourg.  Beauvoir-sur-Niort. Je disais à Dorothée que dans les années où il m’avait pris fantaisie d’être un marchand de bois, je venais souvent là. Tous les jours à vrai dire. Après avoir chargé mon camion dans quelque  allée de la forêt, je m’arrêtais ici pour déjeuner, dans un des deux cafés, avant de reprendre la route direction La Rochelle, l’ile de Ré ou la Vendée.
Je m’attardais  à jouer au billard, à lire le journal, à discuter de choses insignifiantes avec les autres habitués, à casser du sucre sur le dos de Mitterrand et de ses acolytes ou, encore, à ne rien faire, en sirotant un verre. Voire deux.

Nous avons fait le tour de la grand-place. J’ai jeté un œil dans l’estaminet, à travers la vitrine maculée d’affiches, tournois de belote, match de foot local, loto et autres réjouissances des solitudes rurales. Il m’a semblé que rien n’avait changé à l’intérieur. Même lumière jaune, mêmes chaises vieillottes et lustrées, mêmes petites tables rectangulaires recouvertes de toiles cirées à carreaux noirs et blancs et….même patronne.
Car elle a surgi sur le trottoir, la patronne, avant même que je ne la vois. Elle a ouvert de grands  yeux et s’est écriée, ah ben ça, alors, un fantôme ! Un revenant ! Ça fait longtemps qu’on t’a pas vu dans les parages, dis-donc ! Qu’est-ce que tu es devenu ? Tu ne roules plus de bois ?

J’ai dit que  non. Que tout ça, c’était fini…
Et j’ai, une nouvelle fois, eu cette terrible vision, dans ma chair,  du  temps qui coule à toute vitesse en donnant l’illusion d’être inerte. Parce que les voyageurs, à l'intérieur, sont parfaitement immobiles.
J’aurais pu répondre en effet qu’entre ce roulage du bois et cette nuit d'automne qui tombait sur le petit bourg silencieux, ce roulage du bois à laquelle cette brave dame faisait allusion comme si je m’étais arrêté hier ou la semaine dernière pour déjeuner chez elle,  il y avait quand même eu quatorze ans passés dans un bureau à Niort et cinq ans en Pologne ! Presque vingt ans.
J’en ai éprouvé une profonde tristesse et j’ai dit un truc tellement vrai qu’il en est devenu une ânerie : Le temps passe vite !

Nous sommes allés voir la forêt noyée de crépuscule. Elle m’est apparue chétive, un peu délabrée. En tout cas elle n'avait nullement la fierté altière de la forêt polonaise. Une lumière orange, triste, une lumière à son agonie,  glissait entre les arbres.
Une grande, très grande impression de solitude, de désespérance et d’inutilité de tout.
On devrait toujours voyager à bord du seul hasard et sans repère de mémoire.

Nous nous sommes enfuis vers la lecture où Jean-Jacques nous attendait, les bras et le sourire resplendissant de présent.

Image : Scène de la lecture de Jean-Jacques Epron

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21.10.2010

Re-salut à Toi, Pologne !

PA150012.JPGIl y eut d’abord ce grand soleil cloué au milieu d'un ciel resplendissant.
En sortant de l’avion, l’air tiède m’a fait tressaillir et je ne savais  plus quoi faire de mon blouson, de mon pull et de ma chemise. C’est comme ça que j’ai réalisé que Varsovie était déjà loin, de l'autre côté du bout de ciel que je venais de traverser  : Quand je me suis retrouvé en T-shirt.

Plus tard, c’est sous cette lumière oblique, jaune et instable, cette lumière qui allonge les ombres de l’automne,  que j’ai revu le Poitou-Charentes et l’océan, étale, avec, comme toujours, ses sarabandes de grands goélands, ses brumes incertaines sur l’horizon, ses bateaux  superflus de la plaisance, toujours d'un blanc qui scintille en même temps que l'eau, et, au loin, les côtes imprécises des îles : Aix, Madame, Ré et Oléron.
Il m’a semblé qu’il y avait, au-dessus de tout ça, comme un respectable silence, presque une tristesse d'avoir à exister toujours de la même manière.

J’ai retrouvé mes jardins désertés de leurs anciennes plantes humaines, comme je le savais, sinon celles de la proche famille. Ces jardins me sont apparus comme si je les avais quittés hier et comme si, dans la nuit, la terre avait brusquement changé de saison.
J’ai circulé beaucoup, 1000 Km environ,  à travers les Deux-Sèvres, la Charente-Maritime et la Vienne. Par de petites routes connues, immuables, avec des talus plantés d’érables, de chênes, de châtaigniers ou de frênes.
Là, un souvenir embusqué au détour d’un virage, là-bas, sur une sorte de colline, un point de repère, un village lointain dont je sais dire le nom. Navigation entre les fantômes que mon départ a tués et qui, en tant que fantômes, font des efforts -
puisque je suis revenu sur les lieux du crime - pour se rappeler à mon bon souvenir.
Sentiment que ces cinq années  polonaises sont passées à une vitesse fulgurante. Que les cinq prochaines feront de même, et -  si tant est qu'elles voient le jour -  les suivantes aussi, et que tout est dérisoire de ce temps qui s’enfuit bien plus vite que nous ne savons le vivre.
J’ai traversé ces jours un peu comme  on écrit une page : En glissant à côté des choses et pas vraiment dans les choses.
A Marie-Claude Rossard, du Temps qu’il fait, qui me demandait comment je ressentais tout ça, je crois que j’ai dit que je ne savais plus qui, de moi ou des paysages anciens, des paysages de ma mémoire, avaient pris la fuite et que c’était comme si je ne faisais plus corps avec les instants. Comme si je me voyais marcher au lieu de marcher, comme si j’entendais ma voix surgie de l’extérieur et comme si j’étais dans un décor planté, plus que sur les lieux réels d’un automne  rural, qui m'attendait, que j'attendais, avec qui j'avais pris rendez-vous.

Le temps a  filé. Chaque jour une lecture de Jean-Jacques. Mises en voix et en espace de Zozo impeccables. J’ai découvert un autre texte. J’ai ri et même humecté mes yeux, comme à une première lecture. J’ai découvert aussi un artiste généreux, avec un cœur grand comme je voulais, quand j'étais petit,  que soit le monde.
Salut à Toi, l’ami. Le chemin qui s'ouvre devant nous sera joyeux ou ne sera pas.

Et ma grande émotion fut au lycée des Sicaudières, à Bressuire. Là, des élèves avaient choisi de me faire une surprise. Ils avaient relevé deux ou trois textes sur ce blog et ils me les ont lus à plusieurs voix, en se donnant la réplique et en guise de bienvenue parmi eux...
Emu que ces jeunes gens connaissent mon blog, en extraient des textes et se les approprient ; Heureux aussi que des adolescents lisent numérique. Comme quoi, les défenseurs à tout prix de l’édition traditionnelle, pour importante qu’elle soit, ont déjà une adolescence de retard.
Mais, me direz-vous, à quoi ça sert d'être à l'heure ? A rien. Je vous l'accorde. Qu'on soit en retard, ponctuel ou en avance dans son époque, on est rarement là où on avait pensé qu'on allait.

En tout cas, un merci chaleureux aux profs de français pour conduire leurs élèves sur des chemins encore nouveaux.

Après, les questions sur Zozo, qu’ils  avaient étudié en classe, ont fusé. Dont une récurrente :

Pourquoi avez-vous fait mourir Zozo ?
- Parce qu’il n’avait plus de place dans le devenir du monde.

Le ciel était bleu, en haut. En bas, les hommes étaient plutôt moroses et battaient le pavé. J’ai accompagné mon frère dans un cortège de la contestation. lI se bat, mon frère. Trente ans qu'il est derrière un volant et les nervis au pouvoir qui le poussent à y rester encore jusqu’à des âges indues.
Je l’ai accompagné en frère, en ami.
Mais derrière quel drapeau marcher, sinon, stricto sensu, celui de la fraternité ?
Depuis longtemps en berne sont  mes propres étendards.

Et quelle joie, quel calme, de n'avoir plus rien à espérer des sociétés imbéciles  !
Cap sur les amitiés qui naissent et sur le temps qui fout le camp !

12:23 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.10.2010

Zozo, un texte et des rencontres

PA150011.JPGEn ce bref retour en Poitou-Charentes, furent de grands moments d'amitié et de fraternité. De joyeuses rencontres aussi.

J'en reparlerai sans doute beaucoup, de ce que j'en ai vécu de l'intérieur.
Pour l'heure, il y a une interview que j'ai donnée spontanément, dès mon arrivée, sans m'y être du tout préparé. Vous me pardonnerez donc les hésitations et les imprécisions.

Merci à Valérie Sarrazin et à toute l'équipe de TV -Villages, autant pour leur travail que pour leur gentillesse.

Je n'ai pas de lien direct.
Vous faudra donc farfouiller un peu à partir de là,  puis "choisissez votre programme",  "Nouveautés", et dans "Moulin du Marais ITW, Zozo, chômeur éperdu."

Amicalement
Bertrand

15:17 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.10.2010

Lettre aux lecteurs et lectrices de l'Exil des mots

avion.JPGChers amis et amies,

Je vous abandonne pour quelque temps à une lecture statique de  l’Exil des mots.  L’occasion, peut-être, de fouiller dans les archives, de lire ou de relire quelques textes anciens, empilés là,  les uns sur les autres, selon l’architecture verticale du blog.
Je sais bien qu’Internet est a-géographique et que c’est même là une de ses caractéristiques fondamentales,  que changer de lieu n’est pas en être coupé, mais, dans mon cas, il s’agira de manque de disponibilité pour venir y écrire.
Je rejoins en effet les horizons maritimes  pour soutenir la lecture/mise en scène qu’un conteur professionnel, Jean-Jacques Epron, assisté d’un artiste des Matapeste, a réalisée à partir de mon texte «  Zozo, chômeur éperdu », publié à l'enseigne du Temps qu'il fait en avril 2009.
J’ai, pour l’heure, participé à ce spectacle à hauteur d’une chanson écrite par Jean-Jacques et mise en musique, ces derniers jours, par mézigue, cent fois répétée, tant que Jagoda en a par-dessus ses petites oreilles. Elle s'amuse néanmoins à la chanter en polonais, ce qui, ma foi, est assez drôle.
Je vais donc découvrir à peu près tout de cette  lecture vivante et la curiosité est grande de voir sa propre écriture prendre corps par le souffle poétique d’un autre.
De nombreux rendez-vous sont prévus, du Nord des Deux-Sèvres à l’île d’Oléron en passant par la Vienne…Un par jour, plus du temps que je compte bien consacrer à mes frangins, retrouver les pas qui sont inscrits là-bas dans mon histoire,  le séjour en terre océane risque d’être court.
J’espère tout de même ramener dans mes bagages une vidéo que je mettrai pour vous sur l’Exil des mots.

Emotion de retrouver tous ces lieux que j’ai brodés de mes fantômes. Emotion intime, personnelle, voyage de l’intérieur car, excepté les frangins, aucune attente, hélas, de tout ce qui fut, jadis, le cercle joyeux de mes amitiés.
L’expérience de mai 2009, de laquelle j'étais ressorti accablé  et qui avait ouvert le chapitre II de mon exil volontaire en lui donnant ce caractère d'irréversibilité sur lequel je ne m'étais jamais vraiment penché, m’a enseigné beaucoup.

Bien cordialement à tous et à toutes et à bientôt si la grève générale - ce qui serait marrant, de bon augure pour le peuple de France et digne d'un plaisant oxymore - ne me contraint pas à m'exiler plus longtemps en terre natale.

Bertrand

14:03 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET