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20.06.2012

Octobre en musique

littératureMouuââ, guitariste émérite et qui, même, pour faire chier Tanguy et consorts, expose ma photo de vieux musicien coquet dans la marge de mon blog, je suis en pleine répétition.
Répétition qui va s’accélérer car je reçois bientôt, ici pour une semaine, Jean-Jacques Epron, lecteur public de Zozo, chômeur éperdu, et avec lequel je monte un spectacle de poèmes mis en musique par mézique.
Ce sera à la mi-octobre. Il faut donc mettre tout ça bien au point. Travailler
les enregistrements faits en août dernier, travailler ensemble, travailler chacun de notre côté, puis, à l’automne, répéter encore toute une semaine, chaque jour, en France cette fois-ci, avant de soumettre au public le résultat de nos élucubrations poético-musicales.
Dans six petites salles différentes, je crois. En Deux-Sèvres.
Au programme, donc :

  LA FONTAINE

 Les deux mulets
Le Mulet se vantant de sa généalogie
L’oiseau blessé d’une flèche
La Mort et le bûcheron
L’âne portant des reliques

 François Villon

 La Ballade des pendus

 Clément Marot

 Le blason du beau tétin

 Baudelaire

 L’Albatros
Sans titre

 Guillaume Apollinaire

 Baladins

 Georges Brassens

 Le Revenant
(Titre posthume mis en musique par mézigue)

 Gaston Couté

 Le Testament d’un sale drôle
L’amour qui s’fout de tout

 Bertrand Redonnet

Figure d’exil

Z'avez-vu comme je suis prétentieux et misogyne ? Non ? Ouf ! J'ai eu peur !

08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

19.06.2012

A propos d'Anna Karénine

littératureJe viens de relire, avec grand plaisir, Anna Karénine.
Cela m’a ramené gentiment quelque trente années en arrière.
Quand on lit un classique qu’on avait lu du temps où on ne l’était pas encore, classique, on lit deux fois, en fait, et simultanément : on lit ce qui est écrit et on lit ce qu’on avait lu. On lit du passé et du présent. On lit l’auteur et soi-même, sur un parcours. Mais il faut
évidemment pour cela que le livre soit et ait été marquant. Qu’il soit un monument.
Anna Karénine. La Madame Bovary russe. Encore qu’elle n’ait avec l’héroïne de Flaubert qu’un seul point commun, finalement secondaire : l’adultère. Socialement assumé chez elle, jamais chez Emma Bovary. Anna Karénine souffre en effet de pas mal de choses, mais surtout pas de bovarysme.
Je me souvenais donc de l’écriture de Tolstoï et de sa façon gigantesque de procéder. Je me souvenais de son art de fouiller au scalpel l’âme russe. Des détails de l’histoire, comme on dit, j’en avais oublié beaucoup, mais est-ce là l’important, l’histoire, dans de tels livres ?
Je me permets dès lors cette outrecuidance : si j’avais été l’auteur - je suis bien à des années-lumière d’en être capable - de ce livre, je ne l’aurais pas appelé Anna Karénine, mais Constantin Levine. Parce que c’est là le personnage le plus édifiant et le plus de chair et d'os. Le plus authentique. Normal :  si l’on regarde la biographie de Tolstoï et ses préoccupations - tant intellectuelles que sociales - dans l'organisation de son domaine de Iasna
ϊa Poliana, on retrouve Levine un peu partout.
Vous me direz avec juste raison, que le propre d’un roman de cette envergure n’est pas de dresser le portrait de son auteur. Certes. Mais là, le personnage littéraire est riche parce que le modèle est riche. Tellement qu’il pose avec éloquence toutes les interrogations de la Russie dans cette période clef pour elle, comprise entre l’abolition du servage et la révolution d’octobre. Avec Levine, on voit naître sur le tissu de l’histoire, non pas les bolcheviks bientôt victorieux, mais les mencheviks écartés au congrès de Londres de 1903 et, finalement, contraints à l'exil.

Ce que j’ai souligné aussi dans cette seconde lecture concerne Anna Karénine elle-même. Par-delà sa passion amoureuse vécue hors des convenances du monde aristocratique, un trait m’avait échappé et qui ne figure, à ma connaissance, dans aucun des mille et mille commentaires consacrés depuis plus d’un siècle à ce personnage de la littérature universelle : son addiction à l’opium et à la morphine.
Tolstoï y fait plusieurs fois allusion, habilement, sans s’alourdir. Il signale. Il donne une piste. Il insiste discrètement.
Conséquence de sa situation sociale scandaleuse ou, parmi bien d’autres causes, cause ?
Il m'a semblé que toute la jalousie paranoïaque de l’héroïne dans les derniers chapitres et la perte de ses facultés à concevoir mentalement sa situation - perte qui la conduit, animée d'un vil sentiment de vengeance post mortem, à se jeter sous un train - ne sont pas étrangères à la prise régulière de morphine.
Il m’a semblé, ai-je bien dit, lors de cette deuxième lecture, faite à trente ans d’intervalle. Et c'est bien là le propre des grands livres que de donner toujours du grain à moudre ; que de n'être jamais définitivement lus.

10:17 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.06.2012

Pour faire yoyoter Stéphane

tour_eiffel.jpgUn crachin tout gris et tout mélancolique voilait le ciel de la Ville Lumière. Un vilain crachin de Toussaint. Les automobiles sur les grands boulevards avaient allumé leurs feux. Les piétons le long des rues marchaient tête penchée et tâchaient en les saisissant à deux mains que le vent n’emportât pas leur parapluie qui, de temps en temps, sous une saute plus brutale du vent, se renversait, se faisait convexe, leurs baleines soumises à rude épreuve. Les pans des pardessus se soulevaient aussi et des mains s’agrippaient alors au chapeau, de peur qu’il ne prenne la voie des airs, dans toute cette grisaille agitée.
Vraiment un sale temps.
Chauffeur de taxi de son état, Georges étreignait nerveusement de ses poings velus le volant de sa 405 Peugeot. Il était littéralement furibond.
Pas à cause de la météo. Il s’en foutait pas mal, lui, de la météo, bien au chaud dans son auto. Non. C’est que la nuit allait tomber bientôt et qu’il aurait bien voulu que cette course en finisse enfin. Rentrer chez lui, il n’avait plus que cette idée en tête. Il y avait ce soir un match de coupe d’Europe  et un match de coupe d’Europe, nom de dieu, ça ne se loupe pas !
Surtout à cause d’un jobard pareil !
Car son client ne semblait pas du tout disposé à le libérer. Un client qu’il trimballait depuis trois heures au moins, de monument célèbre en monument célèbre, à travers le dédale harassant des embouteillages. Un Anglais. Un original. Un emmerdant. Pléonasme, vous me direz. Bon, pardon alors, mais là n'est pas le problème…

A chaque halte devant une des fiertés architecturales et historiques de Paris, l’Anglois essuyait consciencieusement la buée de la vitre avec son petit mouchoir de fine dentelle, regardait, sifflait d’admiration, jaugeait, jugeait, et - ça avait commencé vers midi devant l’Arc de triomphe – y allait de sa ridicule petite question, toujours la même :
- Et combien de temps les Français ont construit cette monument ?
D’abord, Georges avait été pris au dépourvu et, l’histoire, l’architecture et tout le fourbi n’étant pas précisément sa tasse de thé, il avait gentiment répondu :
- Oh, disons… Moi je dirais... Allez, dix ans…
- Ah, sublime ! Sublime ! Mais, en Angleterre, nous mettons cinq ans, pour construire cette monument de la sorte…
Bon, avait pensé, Georges. Si tu veux. Moi, tu sais, j’m’en tape…
Puis, on était passé, à la Concorde :
- Et combien de temps les Français ont construit cette monument étrange, comme sorte de tige phallique?
- Heu.. Ça, je crois, j’voudrais pas dire de bêtise quand même, je crois que ça été construit en cinq ans.  A peu près, hein ? J’y étais pas, moi…
- Ah, sublime ! Sublime ! Mais, en Angleterre, nous mettons trois ans, pour construire cette monument de la sorte…
Il est fou, ce type ! Avait pensé Georges. Qu’est-ce que j’en ai à foutre, moi, de leurs performances de maçons,  aux Anglais !
Et devant le Panthéon :
- Et combien de temps les Français ont construit cette monument ?
- Bah, ça, ça été vite fait. Deux ans ! Pas plus !
- Ah, sublime ! Sublime ! Mais, en Angleterre, nous mettons un an à peine, pour construire cette monument de la sorte…
Bon, j’ai compris, il est vraiment à la masse, ce gars ! Ou il a picolé, peut-être… Attends , tu vas voir le prochain. J’vais l’calmer, moi, ce vantard !
Ce fut devant les Tuileries :
- Et combien de temps bla bla bla bla bla bla ?
- Comment, vous ne savez pas ça ? Mais qu’est-ce qu’on vous apprend, là-bas, sur votre île ? Ça, monsieur, c’est l’exploit, c’est la grandeur, c’est tout  le génie français ! Une semaine, monsieur ! Montre en mains ! Une semaine pour monter tout ça ! Vous vous rendez  compte ?
- Ah, sublime, absolument sublime ! Mais, en Angleterre, nous mettons trois jours pour construire cette monument de la sorte, voyez-vous...
Putain, mais i va pas me lâcher avec ses conneries, merde ! J’en ai ma claque de toutes ses âneries ! Je vais le jeter, c’est sûr…
Et ce fut enfin la Tour Eiffel.
- Oh, oh, quelle splendeu, quelle splendeu ! Arrêtez-vous, je vous prie… Combien de temps ont travaillé les Français pour faire monument de fer de la sorte ?
- Quel monument ?
- Là, la grande tour…
- Où ça une tour  ? Quelle tour ?
- Mais là, sur gauche…
- Ah ben ça, alors… Ben ça, alors… C’est la meilleure de l’année ! Elle était même pas là quand je suis passé
ce matin !

09:45 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.06.2012

Créer ou reproduire ?

P8290001.JPGElle dit qu'elle aime la musique et qu'elle veut apprendre la guitare.
Elle possède désormais une belle guitare toute neuve, toute jolie, qui rend un son clair et franc.
Pas facile cependant de lui enseigner les premiers rudiments du bel instrument ! Elle conteste tout et dit que c’est dur, que ça fait mal aux mains et que j'explique pas bien.
Alors, elle pose son doigt menu au hasard d’une case, frappe la corde et dit fièrement qu’elle a inventé une note.
Je dis que non, qu’elle n’a pas inventé une note. Elle fait une note qui existe déjà sur la guitare et qu’on peut même écrire sur un cahier. Sur une partition. D'accord ?
Non, pas d'accord du tout. Cette note, c’est moi qui l’ai inventée. Toi, tu inventes pas des notes quand tu joues ?
Non, je joue des notes qui existent déjà. C’est ça, la musique. Faire des notes qui existent déjà, les assembler comme un château et faire un tout qui s’appelle une mélodie, une chanson, un morceau… Comme tu veux.
Mais tu inventes des textes pourtant ! Tu inventes des histoires dans tes livres !  Zozo Géographiques par exemple !?
Heu… Oui. Enfin…
Tu n’inventes pas ? Tu triches alors ?
Si. Enfin, non, je triche pas, je veux dire. J'invente un peu.
Comment ça un peu ?
Je sais pas expliquer.
Alors, c’est comme les notes, tu vois bien.
Non !
Pourquoi ?
Si, bon, tu as raison. C’est comme les notes et ça s’appelle des mots. Je ne les invente pas, ces mots. Ils existent déjà dans le dictionnaire et je les assemble comme un petit château pour en faire un livre.
Non, c’est pas comme les notes, alors. On les entend pas, les mots. J’en écris plein à l’école, alors je le sais. Cette note, là, regarde. Blingggg.... tu l’entends. Et si j’arrête d’appuyer sur la corde, tu l’entends plus. Je l’ai inventée. Tandis que tes mots, même si tu fais rien, t'appuies nulle part et tu les vois quand même.
J’en sais rien… En fait, j’en sais rien du tout. Bon. On reprend ?
(….)
Attends un moment... Il y a un poète. Tu sais ce que c’est qu'un poète ?
Oui, Brassens.
Heu… Pas forcément. Il y en a plein, plein d’autres. Celui-là s’appelait Verlaine. Il disait, qu’écrire des mots, c’était faire de la musique avant tout. Alors, tu vois bien que c'est pareil.
Il est mort, Verlaine ?
Oui. Il y a longtemps.
Alors ça compte plus !

10:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

15.06.2012

Une réflexion assassine

pomme8.jpgEcrivain de plus en plus méconnu - selon certaines mauvaises langues du sérail à cause de la désastreuse banalité de son imaginaire et, plus probablement selon lui, grâce à la profondeur avant-gardiste de son style et de ses vues - Jacky déambulait, un verre de champagne tremblotant dans une main, un biscuit mal assuré et à moitié grignoté dans l’autre.
Il déambulait gauchement au milieu de cette petite sauterie littéraire organisée par l’ami d’un ami d’un copain d’un de ses ex-beaux-frères.
Il y avait là quelques dames élégantes et quelques messieurs bien mis qui, lui semblait-il, se connaissaient tous les uns les autres puisqu’ils bavassaient par petits groupes, les uns rieurs, les autres lugubres et sérieux. Des journalistes, des écrivains, des poètes et même un metteur en scène, selon ce que
lui avait dit son ex-beau-frère, en tordant le nez comme quand on veut faire voir à l’autre qu’on lui file un sacré tuyau… Gratuit en plus.
Emu, Jacky reconnut, pour l'avoir vu pérorer chez Pujadas l'avant-veille, le romancier Edouard Tatoufau, auteur d’un récent roman, grand succès de librairie et dont on prétendait même qu'il serait à l'automne en lice pour le Goncourt. Il aperçut aussi Bernadette Filemouadupès, critique littéraire à Libre ration. Il tenta une approche en souriant benoîtement dans sa direction. Sans aucun succès. Elle ne le vit même pas.
Il s’ennuyait à crever, le gars Jacky. Il avait chaud aussi, tout empêtré dans son vilain costume. Personne ne lui adressait la parole. Personne ne lui souriait. Personne ne le voyait. Il errait dans un affreux néant.
Le seul échange qu’il avait réussi à soutirer jusqu’alors, c’était quand un gros ventru dégoulinant de sueur l’avait malencontreusement bousculé en accourant les bras ouverts vers un de ses amis qui venait de faire son entrée dans la petite salle de réception, qu’il s’était excusé vaguement et que Jacky, aimable, conciliant et souriant avait répondu, je vous en prie, ce n’est rien.
Il eût été tout aussi bien inspiré en bredouillant : ce n'est que moi.
Depuis, il n’avait pas eu la moindre occasion d’ouvrir la bouche, sinon pour faire mine de siroter son champagne et de grignoter une friandise.
Humilié, il allait s’exclamer, à part lui bien sûr, tas de nuls dévergondés ! Vils laquais de la putasserie marchande, et prendre la poudre d’escampette, quand une jeune femme tout sourire et qui aurait pu être belle si, hélas, elle s’était au moins vêtue avec un peu moins de recherche tapageuse, s’était approchée de lui, la main délicatement tendue :
- Ah, monsieur Dugland !  Comment allez-vous, cher monsieur ? Savez-vous qu’il m’a été récemment donné de lire votre roman ?
Enfin ! soupira le pauvre Jacky... Et il se fit aussi suave que du miel d'acacia fraîchement extrait de la ruche :
- Le dernier ?
- Oui,  je crois effectivement que ce sera le dernier.

Publié sur les Sept mains au printemps 2009.
Image : Philip Seelen

11:05 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.06.2012

Echo

3967723833.jpgJ’aime beaucoup ce que Pascal Adam fait de ce qu’il aurait éventuellement à dire…
J’en aime le détachement sympathique, plus ou moins teinté de cynisme. Au sens Diogène et son fameux tonneau. Ou, plus exactement,  au sens tonneau et son fameux Diogène.
Ce petit texte, par exemple,  sur la viduité de l'actualité du monde est exquis et en quelques mots seulement.
Or, comment être expressif en disant le vide ?
C’est bien là tout le charme incisif de certaines pages de Pascal Adam qui fait donc mentir l’adage : si ce que tu as à dire est moins beau que le silence, tais-toi !
Et c’est tant mieux car rien n’est guère plus inhumain que des hommes privés de leurs mots et de leurs voix.
Alors, puisque le monde n’a plus qu’une parole muette, tant au niveau de sa politique que de son art, que de sa culture et que de son éthique - tout ceci ne constituant, en fait, qu’un seul niveau où ces notions sont des voisines de palier - devrions-nous pour autant la boucler ? C'est-à-dire parapher la victoire du silence qu'une muette actualité nous imposerait ?
Il est vrai aussi que, si on tient vraiment à faire du silence exponentiel, de la surenchère existentielle, on peut photographier son chat, ses bouquets de fleurs, son mur de salle de bain, sa machine à laver, au pire son cul, et appeler les gens à commenter cette actualité-là, n'est-ce pas ?
Mais ça tiendrait plus du cri de désespoir que de la reconquête de la parole et, tout détaché qu'il soit, Pascal Adam ne me semble pas être aux prises avec les sombres tentacules du désespoir.
Nous n’avons donc plus grand-chose à dire sur le monde qui nous entoure, et c'est là que je rejoins totalement ce petit texte de Théatrum Mundi. Mais c’est précisément parce que ce monde nous entoure que son vain brouhaha nous est insipide, quand il ne nous est pas insupportable. Il nous entoure un peu comme la forêt entoure la clairière.
La cerne.
Est-ce qu’une clairière fait partie de la forêt et peut-elle avoir une actualité différente
de cette forêt ? Autonome ?
Une clairière est-elle censée épouser les humeurs de la forêt ? Est-ce qu’une clairière perd ses feuilles à l’automne, a la même couverture végétale au sol que le sous-bois, abrite la même faune, reçoit pareillement le soleil  ?
Par définition, non.
Mais trêve du filage de métaphore ! Un monde sans actualité ne devrait pas priver les individus de leur actualité.
Que chacun, dans son monde, développe son actualité sans copier/coller celle atone du monde, et le bruit de la clairière finira bien par étouffer le silence de la forêt.

Retour obstiné de la métaphore cependant :
Le gros hic, l’énorme hic, le gigantesque hic, c’est que si vous vous armez de redoutables tronçonneuses et que vous supprimez la forêt, vous supprimez du même coup la clairière.
Sans rien changer de son initial aspect. Sans toucher un seul brin d'herbe, une seule fleur, une seule motte, un seul insecte de son existence.
Parce que vous en supprimez le repère.
La définition.

13:29 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (26) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

12.06.2012

Aube

littératureTrois heures à peine à la pendule d’un nouveau jour.
Le matin renaît déjà de ses ombres sous des nuages gris, éparpillés telles des souillures de la nuit sur le grand drap du cosmos.
De l’autre côté du bug, un rayon filtre l’humidité ambiante de l’aube.
Une brume sur la prairie et, sur le pin que j’ai laissé pousser en dépit de sa silhouette un peu déséquilibrée, au fond, près de la forêt, ce chant qui n’a plus d’adjectif tant on a tenté de lui en  associer.
Un merle salue l’aurore. Il s’égosille, il s’enivre de notes, il lève son bec jaune vers la pénombre du ciel, il veut en imposer au monde, lui balbutier son existence d'artiste.

Je suis assis. Je n’entends pas : j’écoute.
Je voudrais écrire ce matin, cette brume, ce pin, ces nuages et ce chant, point d’orgue des premières lueurs. Je me dis que si je parvenais, par la seule chanson de mes mots, à transmettre la calme émotion de ce moment-là, je serais vraiment un grand artiste.
Que c’est ça, être un grand  artiste : savoir transmettre.
Je me demande quels mots il faudrait alors se
faire marier entre eux pour accéder à la ligne mélodique de ce merle noir perché sur ce pin que j'ai laissé pousser parce que je l'aime bien, quoiqu'il soit un peu bancal. Qu'il a l'air joyeux.

Et alors ? Si j’étais un grand artiste et que cette page vous transmettait  parfaitement, en quoi en serais-je plus heureux et en quoi cela ajouterait-il à ce matin-là ?
L’art ne serait-il que l'écho silencieux de son objet ? Une représentation pour la représentation.
Partage ?
Partager quoi et pourquoi ?
En dépit du fait que j’ai, jusqu’à ce jour, été honteusement dépouillé de ce que je voulais partager d'humain, n'est-ce pas, là, la plus vaniteuse des vanités que de considérer que ce qu'on tire sensiblement du monde est tel que ça mérite le partage ?

Entre cette aurore et l'écriture, il y a la dimension d'un univers qui se nomme Solitude.

10:29 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

05.06.2012

Ma mémoire et la mer

PB020001.JPG

Même avec des cerises discrètement épinglées parmi les feuilles, des moineaux tapageurs, des odeurs d’herbes sèches et de terre poussiéreuse, des soirs embarrassés et fuyants, incapables de se prononcer pour le chien ou pour le loup, le printemps venait de changer d’avis.
Mai était gris.
Je regardais vers l’Ouest.
Á deux pas, à un battement d’ailes de goéland, je savais l’océan et ses rumeurs de balancier.
Je n’ai jamais été un homme libre. Je n’ai jamais chéri la mer.
Elle ne me ressemble pas.
Je ne me reconnais pas en elle.
Elle m’agace.
Tous les symboles superfétatoires de la puissance m’agacent.
Surtout les puissances sans mystère. 
L’homme connaît tout de la mer, ses moindres contours, ses mouvements, ses odeurs, ses effets de style.
Il la possède. Il chevauche son échine, culbute ses écumes, la souille de son mazout et caresse son ventre à poissons.
Et puis, pour un voyageur sans navire et sans rames, la mer est un point final, un mur, un renoncement, un échec.
Est-ce pour cela que les gens, les yeux perdus comme dans un infini fort convenu, aiment songer depuis ses plages et ses rochers ?
A quoi songent-ils ? A elle ? A eux ? A un impossible Nous ?

Moi, la mer ne m’a jamais bercé.
La mer, elle va de pair avec tous mes impairs. Je lui conteste le droit de limiter le monde au mouvement de ressac d’un cul-de-sac.
Alors j’ai fui de l’autre côté.
J’ai mis les voiles en quelque sorte.
Loin à l’est.  51°  50’ 42 ‘’,  latitude Nord, 23 ° 16 ‘ 20 ‘’, longitude Est.
C'est plus parlant que toutes les plus belles phrases du monde. Ca veut dire Climat et on y lit Paysages.
Les gens ne savent plus perdre leurs errances sur des coordonnées.
Avant, je n'avais pas de longitude. Ou si peu. 0. En plein sur le méridien de départ.
Une longitude qui emprisonne le mouvement, une longitude où l'on n’a pas toute latitude pour choisir sa direction.
A l’ouest du point 0, il n’y a en effet qu'un monde liquide. Si peu de terres.

Soixante kilomètres.
Même pas le temps d'une rêverie.

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31.05.2012

Toujours les mêmes erreurs

littératureEn me brouillant avec Roland Thévenet, alias Solko, pour ses prises de position - qu’il récuse bien sûr - éminemment droitières, je crois que je me suis bien compromis et abaissé dans un débat qui, depuis longtemps pourtant, n’est plus le mien.
Que je me suis occupé de choses qui, depuis longtemps, ne me préoccupent plus. Ne me sont plus essentielles.
C’était une erreur. Que Roland Thévenet soit un réac atrabilaire, anti-tout sauf anti-curés et anti-conservateur traditionnaliste, qu’est-ce que vraiment j’en avais à foutre ? Ils sont des millions comme ça et que grand bien leur fasse !
Qu'est-ce que j'en avais à foutre puisqu’ils ne peuvent plus, avec leurs sales pensées et leurs espoirs falsifiés, depuis longtemps, ni me toucher, ni influer sur le cours de la vie que je me suis choisie, loin de leur confort aliéné, de leur berceau, de leurs petits droits, de leurs petits salaires et de leurs petites mesquineries pour la survie.
Je ne serai donc jamais assez sage pour mépriser de mon silence ces gens qui ne sont pas de chez moi.
Je me suis compromis. Comme si j’attachais de l’importance à ce qu’ils soient transis de rancune parce que la France, celle que j’ai quittée et qui habite encore ma peau, s’est  choisie des socialistes pour un nouveau- ancien voyage de cinq ans dans la tromperie et la désillusion ! Plus de quarante ans que je sais cela ! Qu’avais-je à mettre mon grain de sel dans cette sauce mille fois réchauffée et qui ne peut être encore dégustée que par des jocrisses ?

Compromis à tel point que j’ai encore répondu par l’insulte - qui me dessert toujours - à un trait habilement félon du réac en question. Celui-ci : exilé loin de toute intelligence et idéologue.
S’il n’y avait pas là tout un puant mensonge, une flèche empoisonnée, perfide, qui tente de toucher au coeur même de ma vie, il faudrait en rire. Il eût surtout fallu ne rien dire. En d'autres temps, il eût fallu souffleter avec délectation  l'insolent.
Ils sont des millions comme ça, à savoir manier le verbe toujours poli de la méchanceté !
Je regrette tout ça. Non point d’éliminer de mes complicités du web (complicités toujours décevantes, toujours virtuelles, toujours inhumaines, éphémères et sans aboutissement) un réac ordinaire comme il en existe des millions, mais de m’être engagé contre cette clique insignifiante et qui rabâche toujours les mêmes affligeants poncifs.
Cette clique qui ne me regarde plus depuis si longtemps.

Perte de temps. D’énergie. De poésie. Perte momentanée de soi-même, en fait.
Dans le désert des images renversées de l'idéologie primaire.

09:55 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.05.2012

Tendre et sage Europe !

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24.05.2012

Le sentiment politique - 2 -

littérature,politiqueDans un texte ici-même, je prétendais en substance, il y a de cela quelque temps, que l’expression politique était d’abord un sentiment.
Un bagage archéologique pointant le monde sous tel ou tel angle plus qu’une résultante de la raison, des idées de justice ou d’injustice, d’égalité ou d’inégalité, toutes notions fort manichéennes et justifications a posteriori du sentiment politique.
L'approche critique des superstructures autoritaires qui chapeautent nos vies et organisent le lien social de ces vies, est une vision somme toute intime où les arguments pour la justifier sont, forcément, toujours de mauvaise foi, faussement intellectuelles, car on n’explique pas l’intime en ce qu'on ne le maîtrise pas par le cérébral.
Au pire, on le justifie par un discours qui, pourtant, lui est totalement étranger.
Pour cette raison, je me suis toujours montré prudent et ai tenté de ne pas être catalogué ni à gauche, ni à droite ni au centre. De ces trois concepts de la réification politique de l'individu, je tente de me tenir à l’écart. Je tente de m’en tenir à l’écart parce qu’ils sont les éléments «superstructuraux», spectaculaires et séparés de la réalité de ce que j’appelle le sentiment politique. Ils sont représentations. Image inversée. Clefs pour ouvrir des portes ouvrant sur un monde qui ne concerne ni mon sentiment ni ma joie d’exister.
Mais le lien social, dont sont parties intégrantes la parole et l’écriture, exige parfois que le sentiment déferle. Inexplicable par le menu autant qu’inexpliqué, il est alors aussitôt renfermé, réduit à une de ces représentations. Il s’agit donc, pour les besoins d’une clarté qui restera obscure, de ne pas ajouter à l’imprécision la trahison d’une fausse représentation, d’ajouter à l’image une image encore plus déroutante.
Le sentiment que je porte en moi est, historiquement, représenté à gauche, sans être pour autant de gauche. La différence est fondamentale et seuls les imbéciles, les pauvres d’esprit et les intrigants du "confusionnisme intéressé" déclareront ne pas comprendre cette différence.
Il est à gauche s’il doit être - historiquement  j’insiste - lu dans une parole et une pratique sociales, de Spartacus à Louise Michel jusqu’aux en-dehors d’aujourd’hui, en passant par Guy Debord, Raoul Vaneigem et tous les individus que j’ai pu rencontrer et aimer, ou dont je fus aimé. Il est dans mon histoire.
Ce sentiment commande une certaine pratique du monde. Pratique individuelle, sans compromission avec la pratique de ceux qui portent en eux un sentiment - une archéologie - contraire. Ce n’est pas là courage idéologique ou autre engagement à la gomme, c’est là incompatibilité totale. Au niveau du ressenti.
De par la nature archéologique du sentiment, les changements radicaux de discours, les apostasies, sont donc l’apanage des êtres les plus trompeurs en ce que ces êtres, à un moment ou à un autre, avant ou après, ont forcément falsifié leur rapport authentique  au monde, leurs rapports aux autres et le rapport à eux-mêmes.
Ont fait mentir, bon gré mal gré, leur constitution par une représentation plus fausse encore que la représentation pourtant déjà spectaculaire.
Il est d'ailleurs  impossible de savoir - mais le savent-ils eux mêmes ? -  si c'est avant ou après l'apostasie qu'ils ont renié cette constitution.
Ce qui ajoute encore à l'équivoque de leur existence.

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19.05.2012

Humour polonais

On a un climat vraiment formidable sous nos latitudes. D'accord, on a dix mois d'hiver, mais qu'est-ce qu'on est bien pendant deux mois !

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18.05.2012

De 1795 à 1918 en passant par 1939 et 1989 jusqu'à...

carte.JPG123 ans durant, on ne le répètera jamais assez, la Pologne fut rayée de la carte par les tsars de Russie et les ogres des Empires centraux.
À  l'est russification à outrance, à l'ouest germanisation sans ambages, avec l'affreux Bismarck et sa Prusse orientale.
Plus de Pologne, plus de langue polonaise, plus d'éducation polonaise, plus de nation, plus de mémoire...Plus rien. Que des Polonais meurtris et qui, par deux fois, trouvèrent la force de prendre les armes, en 1830 et 1863, pour tenter de soulever le joug et retrouver la dignité.
Deux mouvements noyés dans le sang.
L'écroulement des Empires centraux et la chute des tsars ont fait renaître le pays de ses cendres, en novembre 1918.
La Pologne existe alors pendant 20 ans, jusqu'à l'annexion par Hitler et Staline, le quatrième partage, peut-être le plus sauvage et le plus sanglant, sous l'œil indigné des démocraties de l'Ouest..
Mais les Polonais savent désormais que ça n'est pas avec un œil  indigné qu'on fait reculer les chars...
Puis, fin des hostilités, Hitler kaput, elle existe une nouvelle fois, la Pologne,  mais sur la carte seulement, sans âme, sinon celle flétrie d'une République populaire contrôlée par le névropathe du Kremlin et ses dignes successeurs.
Tout comme la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie, les Pays Baltes etc.
Jusqu'à la Table ronde, la chute du mur et tout et tout....

Tout ça, allez, c'est du passé ! Ce sont là les tumultes de l'histoire, les secousses du dessous, les contradictions catastrophiques, la barbarie humaine, pour que soient mises en place enfin, partout en Europe, de belles cartes bien définies avec des peuples bien identifiés, sages comme des images, non expansionnistes, main dans la main, la main sur l'Europe et  au portefeuille.
Toutes ces secousses, ces séismes et ces cataclysmes étaient historiquement nécessaires, disaient, disent et diront longtemps encore les abrutis du matérialisme historique. Ben voyons...
Comme furent nécessaires les grands plissements de la croûte terrestre, les déplacements des plaques tectoniques et tout le chaos pour qu'aujourd'hui, la planète bleue offre un visage harmonieux, serein, avec une géographie bien dessinée et des climats  bien reconnus et compris, même si, même si, tout ça, ça commence à sentir le roussi et que même, peut-être, ça se réchauffe trop, ça prend au fond, et qu'on va tous en crever et que, en plus, les alertes se multiplient, des virus par milliers d'une  grippe, mi poulette,  mi gorette, risquent de venir nous bouffer les poumons et nous décimer, que les moustiques deviennent dangereux, que les cyclones et les tornades et les inondations se multiplient...
Nous mourrons, nous hommes d'une génération bénite des dieux pour être la première de l'Histoire à ne pas avoir connu la guerre en Europe, dans nos lits, comme de vrais cons, étouffés  par des virus ou des bactéries inconnus, notre nez fiévreux enfoui dans les édredons de soie ou alors écrasés sous nos maisons et sous les arbres de nos jardins. Engloutis dans le magma terrestre peut-être...
Mais je m'égare. Je m'égare. La stratégie globale de la peur nous oblige tellement à pleurer longtemps avant d'avoir mal - comme ça, on est sûr d'avoir pleuré tout son saoûl, au cas où - que nous sommes devenus des alarmistes fiévreux, des inquiets, des Celtes sans l'intelligence des Celtes.

DSC_0578.JPGRevenons-en donc à la Pologne. C'était il y a quelque temps  dans les rues de Lublin, la plus grosse ville polonaise à l'est de la Vistule.
Donc, paix, paix partout en Europe, pour les hommes de bonne volonté et tous les autres avec.
Je pensais à tout ça... Les gens marchaient, causaient, souriaient ou alors faisaient la gueule et des courses. Des gens enfin libres, que je me disais... Sortis des enfers de l'histoire.
À la cité universitaire Marie Curie Skłodowska, les étudiants désinvoltes, comme tous les étudiants du monde, vaquaient à leurs occupations d'étudiants désinvoltes, du Kebab à la cafétéria, via les cours ou l'inverse.
Nous cherchions une adresse, nous autres Nous avons demandé....Ulica Weteranòw ?  Rue des Vétérans ?
À plein de gens libres que nous avons demandé, parce que les réponses étaient contradictoires, d'aucuns indiquant tout droit, d'autres franchement à gauche, d'autres à droite, d'autres encore à gauche légèrement avant de filer vraiment tout droit.
Mais tous cependant, unanimes, affirmaient  : c'est près du Mac Donald !
Personne ne savait où ils étaient honorés du nom d'une rue, les Vétérans, mais tous, sans l'ombre d'une hésitation, savaient qu'il y avait un Mac Donald dans le coin...Tous le même repère. Le même sémaphore.  Comme à San Francisco, comme à Paris, à Mante-la-Jolie, à Auxerre, à La Rochelle, à Toulouse, à Varsovie, à Tarbes, à Pékin, à Montcuq , à Zanzibar, à Trifouillis-les-oies et j'en passe et des meilleurs.
Des repères de nuls dans un monde de nuls. Ça m'a fait sourire. Très jaune.
Que reste t-il de la Pologne là-dedans ? Dans ces gens, dans ces réflexes minables ?
Une librairie,vite... Linguistique ? Oui... On y va... Anglais à tous les rayons, anglais partout, anglais d'merde, anglais qui pue, dictionnaires, revues, la beauté de Lublin en anglais, l'anglais pragmatique, langue vide, langue codée pour le business...  Français ? Non, nous n'avons rien... On ne fait plus ça... Le Belge non plus, d'ailleurs... Tout le monde veut faire de l'anglais...La beauté de la langue ? Non. Pour gagner des sous...
A ce propos - petite digresssion - je note que dans une réunion de "businessmen"  où discuteraient un Japonais, un Français, un Polonais, un Hongrois, un Chinois, un Belge, un Italien et un Anglais, le seul qui ne comprendrait que la moitié des choses serait l'Anglais. Normal :  Il a vendu sa langue, il n'en a donc plus tout à fait la jouissance.
Mais revenons une nouvelle fois à la Pologne. Qu'en reste t-il ?
Que reste t-il ? Ils ont souffert.  Ils veulent faire comme on a fait, nous qui étions libres, à l'Ouest... Vite, rattraper le temps perdu avec ces putains de salauds de communistes !
Certes. On est bien d'accord... Sauf que personne, dans cette Europe de chiottes, ne leur dit qu'à l'Ouest, on n'a fait que des conneries et que les gens, avec leurs cotons tiges, leurs belles bagnoles, leur papier toilette, leur boulot, leurs vacances congés payés, leurs savonnettes, leurs mille marques de dentifrice, leur jardin, leur propriété, leur chien, leurs crédits, n'ont jamais été vraiment heureux.
Que les couples ne s'aiment pas d'amour fol, que leurs enfants sont des momies analphabètes, que les gens s'ennuient, se tracassent, ne voient pas le bout de leur tunnel, ne lisent pour la plupart que des torchons de cul, regardent, abrutis, des télés toxiques, volent, violent, tuent au coin des bois, mentent, se jalousent, se trahissent, se méprisent...
Que le taux de suicide y est catastrophique.
Ignominie sans nom d'un système qui consiste à faire croire que le confort apparent s'échange forcément contre l'âme !
Tenez, une émission qui a fait ses choux gras à la télé polonaise, c'est... Fort Boyard ! Oui, Fort Boyard... Au bord du Bug ! Sont pas prêts à résoudre l'énigme de la liberté retrouvée, avec ça !
Alors, la Pologne envahie, torturée, dépecée... C'est fini. Vive la Pologne libre ! La Pologne restera désormais la Pologne avec des frontières ouvertes mais solides comme le roc et un peuple bien identifié.
Mais elle est en train de disparaître, et cette fois-ci vraiment, sans qu'il n'y ait de soubresauts de dignité pour relever le gant ! Elle est en train de fondre dans la grande solution aqueuse de Bruxelles, du libéralisme et de la mondialisation, comme les vingt-six autres corniauds, à genoux devant la puissance monétaire et le nivellement par le bas.
Misère intellectuelle et morale garantie à tous les étages. Et, contre cette disparition, aucune arme, aucun soulèvement ne peut être opérant.
Tel  pays ? Inconnu. Porté disparu dans l'existence matérielle commune.
Pour la Pologne, c'est le cinquième partage. Pas du tout sanglant, pas meurtrier comme les quatre autres. Le partage de l'anonymat. Patelin.
Mais il sera plus difficile de relever la tête, mes amis ! Croyez-le bien ! Nous autres à l'ouest, c'est pas cinquante ans de bottes cuirassées qu'on a connus ! C'est deux cents ans d'avilissement progressif de l'esprit sous la logique implacable du papier monnaie.
Et on s'en est jamais remis... La liberté ? Oui. La liberté d'être un con parmi les cons. Et les cons de la pire espèce, en plus  : ceux qui sont persuadés d'être au-dessus de toute la connerie  du monde.
Le monde du fric a compris, à force de revers et de luttes, que pour faire de vrais esclaves, bien dociles, pas rebelles pour un sou, comme le note Stéphane Beau dans son Coffret, il suffisait de les affranchir.

Vite ! Retour vers le village... En traversant les faubourgs et les banlieues où scintillent dans la pénombre de l'après-midi, les enseignes de Leroy-Merlin, Conforama, Carrefour, Leclerc, Décathlon, et autres Pères Noël de la décadence joyeuse. Comme à Rochefort, Saintes, La Rochelle, Niort. L'impression d'être à la maison, en somme. C'est pas chouiette, ça ?

Retour vers le village qui, riche de lui-même, de sa forêt, de sa plaine, de ses brumes et de nos silences, fait tous les efforts du monde pour rester pauvre !

Texte mis en ligne en novembre 2009

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17.05.2012

J'ai eu l'temps

4765812_low.JPGLe temps.
Celui qui coule sur notre temps, sous nos pieds, sur nos sentiments, sur nos pages, sur nos blogs.
Autant dire sur nos soliloques.
De quelle nature faut-il l’habiller, ce temps ? Matérielle ? Immatérielle ? Réelle ? Fictive ? Est-il à nous ou n’est-il qu’une parallèle qui nous accompagne ? Une parallèle douée d’un mouvement  autonome.
Il est les deux sans doute. Il y a le tic tac de la pendule, les levers et les couchers du soleil et chacun d’eux est un grain de sable qui chute dans le sablier. Il s’écoule, tel s’écoule l’eau de la rivière, de la roche première à l’Océan béant. Il est notre cheval de randonnée et l’ennui consiste souvent à descendre du cheval pour le regarder trottiner seul. Qui va au but. Sans vous mais quand même en même temps que vous.
Il faut enfourcher le temps. Tirer sur les rênes selon notre choix, aller à hue ou à dia, marcher, trotter ou galoper, choisir les paysages traversés.
C’est simple et le temps, le sablier, ne seront vaincus qu’à ce rythme. C’est simple mais très difficile à réaliser cependant.
Combien sommes-nous qui chevauchons direction l’horizon sans maîtriser la course du cheval ? Une haridelle qui n’en fait qu’à sa tête ! Qui va plus vite qu’on aimerait ou qui lambine. C’est ce qu’il nous semble. L’haridelle marche pourtant d’un pas absolument régulier.
On devrait apprendre aux hommes, d’abord, à chevaucher le temps. A ne pas jouer la montre.
A ne jouer dans leur tête que la fatalité d’un voyage.


Je lisais - on me traduisait plus exactement - il y a quelque temps, un texte des plus sérieux qui disait que les vieillards, ceux pour qui le cheval a déjà longuement marché et qui, à l’approche de l’écurie promise, presse soudain le pas, ne vivaient pas tous le temps de la même façon, selon qu’ils soient des vieillards maussades, apathiques, recroquevillés au coin des feux ou selon qu’ils soient des vieillards débordant d’activités, débridés, amoureux, entreprenants, ces derniers conduisant leur monture et les autres la regardant s’enfuir toute seule. Vers la fin du temps.
Contrairement à ce qui vient directement à l’esprit et à ce que je pensais jusqu’alors, ce sont pour ceux qui sont actifs, les randonneurs émérites, les fougueux, que passe plus lentement le temps. Parce que ce temps est habité, truffé de points de repère et fourmillant de souvenirs, chaque jour un nouveau préparé pour le lendemain, alors que les contemplatifs, les assis, les cacochymes, trouvent que le temps défile devant leurs yeux à une vitesse folle, parce que leur temps est toujours le même, sans pic ni chute, qu’il est uniforme, qu'il n'a pas de mémoire qui vaille la peine d’être utilisée, de le personnifier, semblable d’un bout à l’autre d’une année et que, finalement, son inutilité est ressentie comme un vide vertigineux, qui roule à une vitesse également vertigineuse, à cause du vide, justement. Comme une pierre jetée dans un trou profond et qui, par le poids contrarié de son inertie naturelle, prend de la vitesse sans jamais dévier d'un but qu'elle ne poursuit même pas, mais qui s'impose à elle.
Pour ceux-là, le temps est en distorsion : les journées sont affreusement longues et les années désespérément courtes.
Etonnant. Remise en cause fondamentale des poncifs tels que tuer le temps, s’occuper pour ne pas voir le temps passer. Dérision. Il passera de toute façon. Il est sablier et tout sablier contient en lui un dernier grain de sable.
Vivre pleinement, donc, c’est ralentir la course du temps. Le faire s'éterniser dans la multiplicité des expériences. Pour qu’il perde son latin à s'y retrouver.
Le vivre en temps morts, c’est, au contraire, l'accélérer. Ce que personne ne voudrait, à commencer par les amoureux de la vie et leur horreur de ces temps morts. Ne pas s'ennuyer devient un oxymore : c'est trouver le temps long.
Mais la parallèle autonome avec ses tics tacs et ses levers et ses couchers de soleil ne se souciera pas de vos façons de faire, alertes ou passives.
Il s’agit donc de créer une illusion.

Vaincue par l'éphémère frappé au front de sa naissance, la vie serait donc la sagesse de vivre en trompe-l’œil : car plus on navigue vite et plus tard il semble qu'on atteigne aux derniers rivages.

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16.05.2012

Politique et idéologie

- Quand la fantaisie m'en prend, je ne cherche pas à démonter les mécanismes et buts d'un système pour le plaisir intellectuel de démonter ou parce que j'aurais une certaine idée morale de ce qui est bien et de ce qui ne l'est pas. C’est beaucoup plus simple, moins méritoire et plus ambitieux.
Je cherche à dénoncer, pour ma gouverne seule,  et en tant qu'acteur-témoin de cette époque, en quoi les multiples ramifications de ces mécanismes et de ces buts, sont des obstacles à vivre pleinement ma vie, telle de plaisir que j'estime qu'elle vaille la peine d'être vécue.

- Je ne me plais pas pleinement dans un monde construit sur le modèle économique. Cette seule raison suffit à me prouver qu'il est mauvais.

 - Il ne s'agit pas pour nous-autres d'énoncer des choses nouvelles, d'annoncer une nouvelle théorie qui éclairerait la vie d'une lumière jusque là inconnue.
Il s'agit d'administrer un rappel obstiné contre l'aliénation, de faire savoir, ne serait-ce qu'en murmure, que nous sommes encore quelques-uns à ne pas être dupes et à ne pas vouloir mourir de notre défaite.
Il s'agit de dire encore et encore, après des milliers d'autres hommes, que la fumisterie ambiante est essentiellement caduque et non, comme voudraient le laisser bêtement croire tous les tenants du pouvoir et tous ses aspirants, l'histoire achevée.
A ce titre, nous n'avons ni adversaires ni amis préconçus. Nous n'avons que faire des soi-disant classes sociales. Car nous savons pertinemment qu'il y a partout des charognes et partout des hommes et des femmes préoccupés de l'intégralité de l'existence.

- L'Europe est une idée qui s'est imposée au capital financier de même que l'abolition des anciennes provinces de la royauté s'était imposée aux intérêts de plus en plus exigeants de la bourgeoisie révolutionnaire.
Je ne perçois donc dans tout ça aucune grandeur de vue dont puissent se targuer les hommes : est-ce que le berger conduit son troupeau dans un pacage plus dru et plus vaste pour faire plaisir aux brebis ou pour qu'elles lui soient d'un meilleur rapport ?

- L'idéologie est ce prisme déformant qui appréhende le réel de telle sorte qu'il puisse apparaître comme la preuve a priori du bien fondé de sa propre existence. Pour ce faire, le prisme s'évertue à remplacer la vie par l'abstraction de la vie, à inverser tour à tour les causes et les conséquences, à maquiller les postulats en conclusions, bref à changer le magma en fumée.

- Le fondement de toute idéologie est la poursuite d'objectifs, clairement énoncés ou non-dits.
Ces objectifs une fois atteints, l'idéologie continue de bénéficier pour un temps de l'élan qui l'a portée jusque là. Elle atteint ainsi le point extrême de surbrillance au-delà duquel elle ne peut plus faire illusion.
Ce après quoi elle s'écroule d'elle-même sous les effets dévastateurs de son propre triomphe.
Si elle n'est auparavant clairement dénoncée et combattue, l'idéologie n'avoue donc son caractère fallacieux que dans sa réalisation.

 - Le mot peuple est un mot en mouvement, un concept de l'irruption.
Il désigne des gens lassés des conditions faites à leur existence, de quelque horizon social qu'ils viennent et à quelque strate de la hiérarchie qu’ils appartiennent. Des gens qui prennent d'assaut les palais du mensonge, par les armes et par la voix, renversent les statues, brisent les interdits, voire coupent des têtes, parce qu'ils exigent que leur soit restituée la poétique initiale de leur vie.
En période de révolte, le mot peuple désigne l'instigateur et l'acteur de la mutinerie sociale.
En période de modus vivendi, il ne signifie qu'un terreau vague, un tas de fumier sur lequel guignent les politiques pour y ensemencer à bon compte et dans l'endormissement général les graines de leurs prétentions au pouvoir.

- Au stade où nous en sommes du brouillage des cartes dans la conduite de nos vies, l'inversion est quasiment consumée entre le superflu et le nécessaire.

 - Les grands bouleversements sociaux sont intuitifs. Leur pérennité, tout comme leur caducité, est discursive.

 - Mai 68 : la honte d'exister soudain transformée en fierté de vivre.
Le reste est verre d'eau dans lequel se noie l'affrontement discursif d'idéologies diverses.

 - Le mensonge est bien sûr la vérité falsifiée, mais pas seulement.
L'évolution du pouvoir spectaculaire l'a conduit du subtil non-dit au mensonge délibéré, puis du mensonge délibéré à l'affabulation pure et simple.
Le spectacle est aujourd’hui ce mensonge parvenu à son point de non-retour, difficilement identifiable d'un seul regard, et qui ne peut plus évoluer que par la fuite en avant, jusqu'à ressembler à de la vérité.

 - L'image, telle que critiquée par Debord et les situationnistes, atteint les dimensions de sa plénitude dans le discours officiel du pouvoir comme dans celui de tous ses complices, aspirants ou contemplatifs intéressés. On peut dorénavant assener des contre-vérités accablantes, des aberrations grotesques, des contresens ridicules à la barbe du monde entier et ne risquer pour autant qu'un petit murmure éphémère et indigné des chaumières.
Le spectacle à ce très haut degré d'insolence suppose que le mensonge soit tacitement admis de tous, nécessaires à tous, dirigeants et dirigés, comme règle du vaste jeu de l'inversion du réel et comme projet commun d'une disparition de la vie au profit de sa représentation.

 - Je ne compte pas assez de doigts aux mains, quand bien même les affublerais-je de mes orteils, pour dire le nombre de courtisans, d'imbéciles, de staliniens repentis, voire d’idéologues de la vieille droite, que j'ai pu croiser et qui, sans vergogne, faisaient l'éloge de la Société du spectacle ou du Traité de savoir-vivre, allant même jusqu'à se réclamer de la justesse de leur analyse.
Comme quoi la grenade situationniste est bel et bien et définitivement dégoupillée.
Comme quoi aussi la justesse d’une théorie devrait toujours être tue, tant elle éclaire le chemin de ses adversaires.

 - Un politique qui serait pris de la fantaisie soudaine de ne pas mentir se retrouverait exactement dans la situation du coureur du Tour de France qui refuserait les intraveineuses. Peinant dans l'ascension, relégué en queue de peloton, zigzaguant lamentablement puis finalement contraint à l'abandon en dépit des encouragements pour la forme de deux ou trois excités Kronenbourg.

 - Depuis Nietzsche et dieu, Les surréalistes et l'art, les situationnistes et le vieux monde, les numéristes et le livre traditionnel, je me méfie comme de la peste de ceux qui dissèquent prématurément les cadavres !

 - La coexistence pacifique entre la planète, comme lieu de résidence des hommes, et l'idéologie du bonheur économique est absolument incompatible.
La lutte est permanente et ne peut s'achever que par la mise à mort de l'une des deux combattantes.

- Le développement durable est un lapin exhibé de leur chapeau par les escamoteurs du capital en guise de modus vivendi capable de distraire l'attention et pour tâcher de camoufler un temps les douleurs de plus en plus stridentes de la contradiction.
Le développement du râble est un langage qui devrait être réservé aux éleveurs de lapins.

 - Ce qu'on appelle écologie n'est que - mais c'est énorme - le reflet idéologico-politique, récupéré et réducteur, d'une exigence première : l'occupation humaine de la planète.

- La mondialisation, concept savamment flou pour le contribuable et pratique quotidienne du banquier, désigne en fait dans ses dernières extrémités, le jardin indispensable à l'âge triomphal du capital.
Cette ultime mainmise sur la planète pourrait s'avérer être le point de basculement, tout comme chez Clausewitz l'effort consenti par le conquérant lors de l'offensive à son point culminant, conduit à l'épuisement de ses forces-ressources, bientôt à son effondrement.
La survie d'un conquérant est cependant toujours fonction de ses nouvelles conquêtes, comme la sauvegarde d'un mensonge est toujours au prix d'un nouveau mensonge.
Les diverses tentatives de conquête de l'espace peuvent être lues comme la recherche de nouvelles richesses à extorquer au cosmos, de nouvelles poubelles à exploiter, voire d'intelligences à asservir.
En un mot comme en cent, comme le projet d'un recul encore plus lointain des clôtures de l’idéologie d'un bonheur tributaire du seul économique.

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15.05.2012

Portrait peu reluisant d'un blogueur qui voulait reluire

1267166271.jpgLongtemps camouflé derrière le prisme déformant  de la littérature - celle d’avant guerre de préférence - ce nostalgique d'années qu'il n'a jamais vécues, a laissé la bile envahir ses entrailles douloureuses.
Sa plume, pour laquelle on avait quelque respect parce qu’elle était habile et qu'on ne la croyait tout de même pas trempée dans le curare jusqu’à ce point là, ne se nourrit plus qu’aux égouts des instincts les plus veules. Depuis près de six mois, le pauvre bougre agonise, il a la fièvre, il s’agite, il se retourne sur sa couche, il délire, il éructe, il hallucine, et le fiel, trop longtemps retenu par la bienséance, dégouline désormais sur son blog, lequel a pris l’odeur d’une poubelle, où s’entassent pêle-mêle tous les déchets de la pensée falsifiée.
Au début, on se prenait au jeu.
Il avait été un de nos amis du net. Il avait été un de nos amis parce que sa différence, sa mélancolie, son savoir-écrire aussi, apparaissaient appartenir à un révolté de l'intérieur, authentique, contre toutes les formes de mascarade du pouvoir, à gauche, au centre, à droite et à l’écart… Puis, la foule de ses thuriféraires dociles venant vomir ses commentaires nauséabonds, puérils, malsains - avec son aval patelin - on a préféré laisser tout ce joli monde à ses fantasmes et à ses haines.
Les fantasmes et les haines, finalement, de la droite la plus stéréotypée, en dépit, bien évidemment, des dénégations sans queue ni tête du pauvre blogueur ; pauvre au point de ne même pas reconnaître l’idéologie qui lui empoisonne la cervelle.
Ce petit professeur atrabilaire, qui jusqu’alors citait la Société du spectacle à tour de bras (livre auquel, à l’évidence, il n’a pas compris la moindre phrase), société du spectacle dont il affirmait qu’il était bien en dehors, a perdu tous ses moyens et, du même coup, son masque d’histrion s’est fissuré jusqu’à lui tomber sur les pieds.
Et tout ça simplement parce que le social-démocrate Hollande s’est fait élire Président de la République !
En voilà bien une affaire ! Et en voilà une déconvenue pour un soi-disant misanthrope, un en dehors, un engagé de la solitude ex cathedra  !

Tout ce qu’il a pu écrire, du moins ce que j'ai pu lire sur son blog depuis 4 ans, est tombé en une misérable poussière. En pluie de merde, plutôt. A la faveur du non-évènement d’une élection présidentielle, le pauvre type aux abois s’est avéré n’être qu’un vulgaire réactionnaire, sans doute pas heureux en amour, un paumé, une espèce de séducteur en bras de chemise, désespéré de voir se dessiner à l’horizon l’aube de la soixantaine, la queue pendante, le regard morne de n’avoir jamais rien réussi de tangible au cours de son douloureux voyage, sinon, peut-être, une intégration besogneuse dans l’éducation nationale !
Sa dernière trouvaille, me dit-on : Hollande n’est pas marié ! Et sa compagne, la salope, a divorcé plusieurs fois !
La calotte pointe le bout de son nez, le catholique chafouin reprend le dessus, ne se contrôle plus, devient pitoyable d’agitation mesquine. Si on y attachait quelque importance et qu’on aurait encore un peu de sympathie pour cette âme en perdition, on aurait envie d’appeler un vétérinaire. Vite ! Une saignée salvatrice !

Ça vole haut et clair dans la sphère des idées, du côté des malades mentaux de l’acrimonie ! Son copain, sur un  autre blog, un prof aussi bien sûr, s’en prend au fils du social-démocrate et à sa barbe de trois jours… A la télévision. Mais qu'est-ce qu'il foutait devant la télé celui-là, à une heure où ils étaient déjà des millions devant la susdite télé ? On dirait un muscadin qui, sous l'empire d'une incontrôlable pulsion, n'a pu s'empêcher de soulever le couvercle d'un pot de chambre et s'est offusqué d'y apercevoir un étron !
On a envie d’éclater de rire.
Quelle honte ! Et quel aveu encore flagrant du virtuel mensonger, trompeur, abusif, sans teneur humaine aucune, avec lequel se tissent les affinités internet ! C’est vraiment de la merde en barres, de celle qui pue. Du pur spectacle, sudation de la misère !
Et comme je suis un homme heureux de ne pas ressembler, au fond de mon cœur, dans ce que j’aime, dans ce qui me révolte, dans ce que j’espère de la vie, à toute cette fripouille maquillée en fins intellectuels !

L’aube ce matin était bien sereine au-dessus du Bug ! Quatre heures, et l'étoile incandescente qui déjà effleurait le toit de ma voisine, la mémé. Comme tout cela m'a semblé beau, avec ou sans Hollande trottinant sur le tapis rouge des institutions de mon pays !

L'image est de Philip Seelen

14:49 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.05.2012

L'éternel politique

C'en est presque amusant.
On peut depuis belle lurette interchanger n'importe quel discours, de n'importe quel homme, de n'importe quelle époque, dans n'importe quelle situation, et n'en pas moins demeurer
d'une désarmante actualité.
Comme quoi les misérables blogueurs-onanistes-plumitifs, vautrés sur leur canapé du dimanche soir, abreuvés d'une télévision qu'ils font mine d'exécrer pour faire les intelligents qui ne s'en laissent pas compter - au lieu de, comme moi, ne pas  avoir de télévision du tout - ont dans le cerveau un cadavre. Toujours le même.

littérature" C’est un discours édifiant que prononce sur les ondes, le 21 août 1938, Edouard Daladier, notre bon président du Conseil :
« En face d’Etats autoritaires qui s’équipent et qui s’arment sans aucune considération de la durée du travail, à côté d’Etats démocratiques qui s’efforcent de retrouver leur prospérité et d’assurer leur sécurité et qui ont adopté la semaine des 48 heures, la France, plus appauvrie en même temps que plus menacée, s’attardera-t-elle à des controverses qui risquent de compromette son avenir ? Tant que la situation internationale demeurera aussi délicate, il faut qu’on puisse travailler plus  de 40 heures, et jusqu’à 48 heures dans les entreprises qui intéressent la défense nationale. »
En lisant la retranscription de son discours, je me suis dit que, décidément, remettre la France au travail était un fantasme éternel de la droite française. J’étais scandalisé que les élites réactionnaires, prenant si peu la mesure de la situation, ne songent qu’à utiliser la crise des Sudètes pour régler leurs comptes avec le Front populaire. Il faut dire qu’en 1938, dans la presse bourgeoise, les éditorialistes stigmatisaient sans vergogne les travailleurs qui ne pensaient qu’à profiter de leurs petits congés payés.
Mais mon père m’a opportunément rappelé que Daladier était un radical-socialiste, en conséquence de quoi il vait dû participer au Front populaire. Je viens de vérifier et en effet, c’est stupéfiant : Daladier était ministre de la Défense nationale dans le gouvernement de Léon Blum ! J’en ai le souffle coupé. C’est à peine si je parviens à récapituler : Daladier, ancien ministre de la défense nationale du Front populaire, invoque des questions de défense nationale, non pas pour empêcher Hitler de démembrer la Tchécoslovaquie, mais pour revenir sur la semaine de 40 heures, c’est-à-dire justement l’un des acquis du Front populaire. A ce degré de bêtise politique, la trahison devient presque une œuvre d’art. »

Laurent Binet -  HHhH - Le livre de poche - Octobre 2011 - Pages 101 et 102.

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11.05.2012

La Gana

La-Gana.jpgPour la première fois - comme quoi tout arrive - je m’apprête à abandonner la lecture d’un excellent livre, un livre culte et qui frise le chef-d’œuvre : La Gana de Fred Deux, alias Jean Douassot.
C’est un livre où le sordide tient lieu de grand art, un livre où le vulgaire partout présent ne l’est jamais, un livre au regard duquel L’Assommoir, par exemple, ferait figure de roman de hall de gare, dilué à l’eau de rose pour midinette écervelée.
Pourtant, Fred Deux est tout, sauf un naturaliste. Il serait même à l’opposé, si on peut simplifier, son texte étant, à bien des égards, d’inspiration plutôt surréaliste, tant l’irruption du rêve dans le réel est fréquente, allant jusqu’à ce que le lecteur ne puisse dissocier l’un de l’autre qu’après coup. La frontière entre l’onirique et le vécu est donc très ténue. Une vraie passoire. On navigue de l’un à l’autre en deux lignes, sans s’en apercevoir vraiment. Car la vie est un rêve.
Souvent un cauchemar.
Mais ce livre me ramène trop à mes propres peurs et angoisses refoulées.
Et certaines pages sont d’une crudité insoutenable, très difficiles à distancier.
Illustration : le narrateur est un môme qui vit dans une cave qui tient lieu de domicile à sa famille, son père et sa mère étant gardiens de l’immeuble, même s’ils grattent à l’extérieur, le père d’usine en usine tandis que la mère vend des patates sur les marchés. L’oncle, lui, personnage central de l’évocation, personnage superbe dans l'esprit et le cœur du narrateur, ne fait rien. Il dort, il fume, il vole, il baise à la sauvette, réfléchis beaucoup et parle à son neveu du désespoir de vivre… Il en est l’initiateur. Il se suicidera.
Une cave, donc, et une bouche d’égout au milieu, planquée sous la table. Quand  la Seine monte, l’hiver, la cave est inondée par ce trou qui fascine véritablement l’enfant. Les rats débarquent et nagent dans la piaule, se faufilent sous les meubles, couinent. La mère, alitée, tuberculeuse, expédie ses glaviots répugnants et sanguinolents qui dérivent au fil de cette eau malsaine et sur lesquels se précipitent avec délectation les bestioles. Et etc. …

Il y a beaucoup d’autre chose dans ce livre,  pourtant superbe. L’oncle, le père - dit le vieux alors qu’il n’a qu’une trentaine d’années - sont des prolos -presque du lumpen - qui fauchent, qui boivent, qui s’emmerdent, et qui jettent sur leur vie un regard acerbe, désabusé, mais toujours gourmand. Ils font, dans leur désarroi, une critique radicale du social, critique en actes quotidiens, non théorisée, non intellectualisée. Pleine d'une vérité spontanée.
C'est ce que j'avais retenu de ce livre, croisé il y a quelque vingt-deux ans.

Mais je n’ai aujourd'hui plus envie de toute cette misère qui dégouline de pages en pages. Je n’ai pas envie de toutes ces pentes à remonter et de toutes ces descentes aux enfers, même si, dans toute cette ignominie, étincellent en filigrane  les étoiles de la joie et de la volonté de vivre. Je n’ai pas envie d’un monde sale, même beau dans sa saleté. Les descriptions du cul, de la  merde qui sort du trou de balle, de la pisse, des crapauds dans le nez qu’on déguste du bout des doigts, des odeurs, des règles des femmes, de la pine, des poils, de la baise, de la branlette, envahissent les pages sans jamais être importunes. Presque avec un tact délicat, malgré la brutalité réaliste des mots.
Mais je n’ai pas envie. J’ai lu 500 pages sur les 800 dont est constitué le livre. J’ai besoin de prendre l’air. Peut-être reprendrai-je plus tard ma lecture.  Je n'en sais trop rien. J’ai besoin de rêver à autre chose qu’à nos fonctions purement organiques. Car c’est cela qu’on ressent à la lecture de La Gana : nous ne sommes qu’un amas répugnant d’organes englués de réactions chimiques, qui pataugent au milieu d’un corps social en putréfaction. Nous chions, nous pétons, nous rotons, bref, nous ne sommes qu’un tabou dont la littérature s’empare comme d’un péché originel, à mettre en évidence, en marge en même temps que dans l’essence même de notre existence.
J’abandonne. Ce livre me met mal à l’aise, trop face à mon corps et à ses hypocrisies séductrices et sociales. Une plongée trop brusque dans ce qui sera pourtant notre seul destin, à l'heure blême : la pourriture.
Ce que j’aimerais beaucoup, c’est qu’on me donne la réplique. Ici ou en privé. Que quelqu’un qui a lu ce livre jusqu’au bout et qui a tenu le coup, m’en donne son sentiment. Etre confronté à une autre lecture. Et qu’il dise dans quel état il en est ressorti.
Oui, j’aimerais beaucoup en parler.
Car je ne sais trop quoi penser en définitif de mon ressenti et c’est bien la première fois que j’abandonne la lecture d’un livre qui, par-delà les scènes insupportables, est profondément à mon goût à beaucoup de points de vue.
Un livre publié par Maurice Nadeau en 1958, puis par Georges Monti en 2011, ces deux faits conjugués étant de nature à plaider en faveur d'une qualité profondément littéraire de l’œuvre.

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09.05.2012

Chasse aux étymons

Gibet Montfaucaon.jpgLe gibier est, par définition, l’animal qu’on  recherche, qu’on débusque, qu’on traque, dans le seul but de le tuer.
Pour la nécessité de manger et, donc, pour la conservation de l’espèce s’agissant de nos ancêtres les plus lointains, nomades, non encore fédérés par un état et des liens culturels, sinon à l’intérieur d’un même clan.
Pour le plaisir sans nécessité autre que lui-même à partir des royaumes établis. Plaisir de traquer d’abord, avec les chasses royales, à courre, les chasses forestières. Plaisir exclusif de tuer ensuite avec la chasse prolétarienne. Celle qui parcourt les chaumes sous les feux de septembre, en France.
En tout cas plaisir d’éliminer un être vivant : un animal réduit à sa condition de gibier.
Du gibier. C’est étrange. C’est donc comme une cible. D’autant qu’initialement le mot gibiez ne désignait que les oiseaux car le verbe gibeler disait, en ancien français, remuer des ailes. Tout comme la gibelotte, cette fricassée au vin blanc - le plus souvent de lapin - nous viendrait selon P. Guiraud, de gibelet, soit plat de petits oiseaux...
L’histoire du mot, car un mot n’évolue qu’en fonction de la nécessité qu’en ont les hommes, a donc considéré un beau jour qu’un lapin de garenne, un lièvre, un cerf, un sanglier ou un chevreuil, ça battait des ailes. Que ça volait.
Tous ces étymons ne me satisfont donc pas car ils ne suffisent pas à expliquer, pour mézigue tout du moins, la notion de gibier.
Il faut en effet que celui soit consommable. Le mot renferme l’exigence d’une nourriture, même si le but n’est plus cette nourriture. Et le mot tait cette exigence. J’en veux pour preuve que les chasseurs de loups, ou de renards, ne qualifient jamais ces renards ou ces loups comme appartenant au gibier.
Pas plus que le taupier ne dira que la taupe est un gibier. A moins qu'il ne s'en fasse en douce de succulentes poêlées !
Le gibier est donc une cible comestible et, à ce titre essentiel, il y a un trou de mémoire dans l’histoire du vocable qui le désigne.

C’est un mot que j’ai entendu dès mon plus jeune âge. Et pas seulement prononcé par des chasseurs ! Ma mère, à chaque nouvelle connerie que je pouvais faire, très souvent donc et de plus en plus gravement quant à la hiérarchie communément établie des délits, me traitait de gibier de potence.
Tiens, tiens… Reprenant sans le savoir une expression lexicalisée, considérait-elle tout d’un coup que j’étais comestible et se proposait-elle de me bouffer ? Non point. Elle était, elle aussi, victime du trou de mémoire du mot car, tout comme la locution, elle considérait - par extrapolation de la colère bien sûr -  que je méritais la potence. De la graine de voyou, disait-on aussi. Ce qui était quand même moins violent et comportait un certain charme. Surtout pour quelqu’un qui n’avait jamais croisé son géniteur.

Mais en voilà bien d’une autre paire de manches ! Le gibier serait alors celui qui mérite son sort, qui s’est rendu fautif au point de risquer d’être traqué ? Qui serait voué à…
Pauvres pigeons ramiers, ortolans et autres joyeuses perdrix, qu’avez-vous donc fait au monde pour qu’il en soit ainsi ? Vos ailes peut-être ? Ce sont peut-être vos battements d’ailes que le chasseur vous envie, dans un obscur complexe refoulé d’Icare ! Vous seriez coupables du fait de gibeler ! Et si, en plus, votre chair, à l’égal de celle du lapin ou du lièvre, est délicate, alors quelle lourde malédiction pèse sur vos vies ! De la venaison. Voilà à quoi vous en êtes réduits.

Mais le voyou, lui, en admettant qu’il ait mérité sa condamnation du point de vue d’une morale vulgaire, pourquoi le comparer à vous ?  Il a volé, d’accord, mais sans vos ailes, que je sache.
Du gibier au gibet, on le voit avec cette maudite potence, il n’y a que deux petites lettres de différence. Un saut de puce. Gibier de gibet eût d’ailleurs été plus éloquent car les fourches patibulaires, en plus, exposait au public le corps des suppliciés.

Pies, corbeaulx nous ont les yeuls cavez
Et arraché la barbe et les soucilz.

Deux fois condamné, vivant et mort, pour cause d'allitération, le supplicié du gibier de gibet !

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07.05.2012

L'imposteur au placard

b6.jpgEntre la peste brune, insidieuse, rampante et masquée, qui fait mourir à petit feu toute dignité, accable le modeste pour élever le grand au pinacle, et la grippe qui ne fait que faire tousser, les Français, ceux qui votent tout du moins, ont choisi la grippe.
Depuis mon lointain exil, je leur en sais, quelque part, gré.
J’ai dit, parfois explicitement, toujours implicitement, ici, dans les quelque mille textes qui composent l’Exil des mots, mon sentiment à l’égard du politique, sentiment en totale adéquation avec la vie que je mène. Il n'est donc pas besoin  que je précise que je ne vais pas changer quelque chose de cette vie, faire sauter le bouchon ou regarder d’un œil nouveau le soleil se lever sur l’horizon du Bug.
Mais je ne vais pas non plus mentir - d'autres font ça mieux que moi - en faisant le dédaigneux que le choix du moindre mal complètement indiffère.
Car j’ai grand, très grand plaisir, à savoir que le pire des imposteurs que mon pays ait eu à supporter comme président depuis la fin de la guerre, soit aujourd’hui contraint de remballer ses misérables et clinquants effets, de prendre son mannequin à la noix sous le bras et de déguerpir, comme le Duc de Bordeaux, tête basse.
François Hollande a déjà accompli, dans ma seule tête, cette mission historique d’importance : chasser du paysage l’abominable réplique de l’abominable monsieur Thiers.
Une bonne chose de faite.
Nous pouvons revenir à nos moutons.
Et à propos de moutons,  je ris sous cape en pensant à ces dernières semaines où, sur leurs blogs qui n’avaient jusqu’alors que bredouiller leur sympathie pour la vermine réactionnaire et pour les traditions les plus aliénantes de notre culture, certains chafouins, emportés par leur passion, ont été obligés de jeter bas le masque, dévoilant le fond peu ragoutant de leur cœur et de leur pensée, évidemment suivis par la horde toujours caquetante et bêlante de leurs commentateurs.
Ces blogs, à prétentions littéraires, peuvent bien désormais faire les beaux sur ou avec tel ou tel texte. Pour moi, leurs mots en filigrane pueront toujours les mauvaises intentions et ceux qui, en connaissance de cause, continueront de les lire, pueront forcément de la gueule.
Car la littérature c’est aussi, et même avant tout, une vision du monde. Une vision généreuse. Et la leur est tout ce qu'on voudra, sauf généreuse.
Qu’ils fassent aujourd’hui un nez long de six pieds, atrabilaires, n’est pas non plus pour me déplaire.

Image : Philip Seelen

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04.05.2012

Łomazy : la mémoire

Le 20 mai 2009, je publiai ici un extrait de ce qui allait devenir sur Publie.net  Polska B Dzisiaj. 
Cet extrait suscita un échange édifiant, riche de précisions historiques, attentif et fort courtois entre Philip Seelen et Barbara Miechowka, échange  que j'avais repris avec leur amicale autorisation, tant le souci permanent qui les anime de rétablir ou d'établir dans le détail ce qu'il peut y avoir encore d'occulte dans une des périodes les plus noires de l'histoire de l'humanité, principalement en Pologne, méritait beaucoup plus que de figurer comme des annexes à un texte.
Je remets en ligne aujourd'hui parce que, occupé à la rédaction d'un recueil de nouvelles et l'une d'entre elles faisant allusion à la tragédie de Łomazy, ici commentée, j'ai relu avec attention et beaucoup d'émotion tout ce qu'en avaient dit Philip et Barbara.
Je les salue fraternellement au passage et, n'en ayant plus de nouvelles, espère du fond du coeur que tout va bien pour eux.

Łomazy est une petite commune sur le territoire de laquelle j'ai jeté l'ancre. Je connais donc les lieux du drame. Les photos que je publie ici sont celles de ce lieu d'épouvante et de tristesse éternelle, que j'ai moi-même prises. Les photos 2 et 3 sont celles du cimetière juif où ont été inhumés en 1988 les corps des suppliciés, à deux kilomètres environ de la forêt sanglante.
Cette première partie, consacrée aux crimes nazis et à l'antisémitisme avant l'établissement proprement dit des camps de la mort, avait été suivie d'une autre, plus spécialement axée sur l'extermination
systématique des juifs par ces mêmes nazis, la shoah, et, par-delà, sur  le film de Lanzmann.
 


P5070049.JPG

Photo 1


À Bertrand, de la part de Philip Seelen,

17 AOUT 1942 A ŁOMAZY, 1700 JUIFS MASSACRES PAR DES ALLEMANDS ORDINAIRES …


Sujet bien grave que tu nous as donné à lire, cher Bertrand, pour ce week-end parisien de la mi-mai froid, venteux et pluvieux. C'est au petit déjeuner que je prends connaissance avec Krzysztof Pruszkowski de ton dernier récit édité sur ton "Polska B dzisiaj", "Le billot des bourreaux".
Krzysztof a beau fouiller dans sa mémoire, rien ne lui rappelle le nom de ce village, Łomazy, rien ne lui rappelle le massacre dont tu fais référence. La date elle-même lui pose problème, août 1944. Le camp allemand d'extermination de Sobibor fut détruit en octobre 1943. Le 18 juillet 1944, l'Armée rouge et les Polonais du général Berling passèrent le Bug, et un ''Comité polonais de libération nationale'' (P.KW.N.), s'installait à Lublin le 24 juillet 1944, aussitôt reconnu par Staline comme unique représentant du peuple polonais.
Donc, qui a pu massacrer plus de 2000 juifs dans une forêt du district de Lublin en août 1944 ?

Surpris par la surprise de mon ami qui m'a toujours semblé bien connaître l'histoire troublée de la Pologne, de l'occupation nazie et de l'invasion de l'Armée Rouge, je lui suggère que peut-être il s'agit d'une erreur de date et que Le billot des bourreaux fait référence au massacre en 1942 de 1700 juifs par les hommes du fameux bataillon 101 de la gendarmerie allemande chargée de l'extermination des juifs dans les territoires occupés de l'est de la Pologne.
C'est en 1994, que j'ai commencé à suivre les nouvelles parutions des chercheurs juifs américains sur le génocide des juifs d'Europe par les Allemands. J'ai relu Raul Hilberg, connu mondialement pour son ouvrage de référence  La destruction des Juifs d’Europe. Puis mes lectures m'ont amené à  Des hommes ordinaires, le troisième livre de Christopher Browning, élève de Raul Hilberg.
L'auteur suit dans cet ouvrage le parcours des 500 hommes du 101e bataillon de réserve de l’Ordnungspolizei, entre juillet 1942 et novembre 1943. Cette étude s’appuie sur les témoignages recueillis lors de l’enquête judiciaire faite sur le bataillon en Allemagne fédérale au cours des années 1960. Christopher Browning a également utilisé des documents sur l’activité d’autres unités de police et des Einsatzgruppen, quelques témoignages de survivants juifs ainsi que des photos fournies par la bibliothèque Yad Vashem à Jérusalem et l’Institut historique juif de Varsovie.
L’intérêt de l’analyse de Christopher Browning réside dans le fait qu’elle suit des exécutants, sans qui les ordres de Hitler, Himmler, Goebbels n’auraient pu être appliqués. Dans le 101e bataillon les hommes ne sont pas fanatisés par les théories hitlériennes, ils sont issus du prolétariat et n’ont reçu de formation idéologique que tardivement. Ils ont même eu le choix avant leur premier massacre. Il s’agit ici de comprendre comment ces hommes ordinaires sont devenus des acteurs du génocide.

Initiation au massacre en masse : la tuerie de Jòzefòw

Aux alentours du 11 juillet 1942, le commandant Trapp est informé de la nouvelle mission du 101e bataillon : rafler les 1 800 Juifs de Jozefòw. Les hommes en âge de travailler seront séparés des autres, pour être envoyés dans un des camps du district. Ceux qui resteront, femmes, enfants, vieillards, devront être abattus sur place.
Le commandant Trapp en informe les officiers du bataillon le 12 juillet, et fait rassembler les différentes unités. Le lieutenant Buchmann, qui commande la 1e section de la 1e compagnie, refuse de participer à l’opération. Il demande une autre affectation et est chargé de l’escorte des « Juifs de labeur » envoyés à Lublin. Les hommes du rang ne savent rien.
Arrivés sur place le commandant Trapp expose la mission, et fait sa surprenante proposition aux hommes parmi les plus âgés : s’ils ne s’en sentent pas capables, ils peuvent être dispensés. Deux témoins seulement mentionnent cette proposition du commandant, tout en soulignant que des hommes plus jeunes ont aussi quitté les rangs. En recoupant leurs témoignages avec le comportement, plus tard, des officiers qui exemptaient des tueries les hommes qui le demandaient, Christopher Browning a accordé foi à leurs propos.
Après avoir donné ses ordres, le commandant Trapp installe son quartier général en ville et y reste la plupart du temps. En tout cas, il ne s’est pas rendu sur les lieux de la tuerie. Il est évident alors pour tous les hommes qu’il est désespéré par la situation et qu’il regrette d’avoir eu à donner ces ordres. Plusieurs témoins racontent l’avoir trouvé en pleurs.
Mais les hommes exécutent les ordres. Il semble que la plupart évitent encore, pour cette première action, de tirer sur les enfants et les nourrissons, laissant les mères les emmener avec elles sur la place du marché. La rafle terminée, le médecin du bataillon et le sergent-major de la 1e compagnie expliquent aux hommes comment tuer leurs victimes.
Les Juifs sont amenés dans la forêt par groupes, un nombre égal de policiers les rejoint : un tireur par victime. Le massacre n’est interrompu qu’en milieu de journée pour une pause où l’on fournit de l’alcool aux tireurs. La 2e compagnie est affectée en renfort des tireurs. Cependant ses hommes n’ont reçu aucune « formation ». Ils se retrouvent couverts de sang, d’éclats d’os et de cervelle. Plusieurs racontent qu’après avoir tiré une fois ainsi, cela les a rendus malades et ils ont arrêté.
Vers neuf heures du soir, le massacre est finalement terminé. Rien n’a été prévu pour enterrer les cadavres. De retour à la caserne, on fournit de l’alcool en grande quantité aux policiers, qui sont sous le choc. Un consensus tacite s’établit au sein du bataillon, plus personne ne reparle du massacre de Jozefòw.
Si seulement une douzaine d’hommes a réagi à la proposition du commandant Trapp le matin, d’autres se sont manifestés au cours de la journée, au fur et à mesure qu’ils étaient confrontés à la réalité de la tâche qui les attendait. Certains ont demandé à être relevés, ce qui leur fut accordé, d’autres se sont cachés d’une manière ou d’une autre.

Photo 2
Lomazy.JPGTuerie de Łomazy : Un massacre de la 2e compagnie du 101ème.

Le 101e bataillon est envoyé fin juillet 1942 dans le secteur nord du district de Lublin.
Le 17 août, les hommes de la 2e compagnie se rendent à Łomazy. Le quartier juif doit être évacué. Dès son arrivée, un contingent de Hiwis (Volontaires recrutés par les Allemands dans les pays occupés pour faire les sales besognes) , dirigé par un officier SS allemand, fait une pause pour boire de la vodka.
Une fosse est creusée en forêt puis les policiers amènent les Juifs. Ceux qui tombent en route sont abattus sur-le-champ. Arrivés sur le site, les Juifs doivent se déshabiller. Ils déposent leurs vêtements et leurs objets de valeur, avant de s’allonger face à terre pour attendre.
C’est à cette occasion que se manifeste le caractère sadique du lieutenant Gnade, commandant la 2e compagnie. Il humilie, frappe les victimes avant leur exécution, ou demande à ses hommes de le faire.
Les Hiwis étant de plus en plus soûls, les policiers doivent former des pelotons de tir. Au bout de deux heures, les Hiwis ont repris leurs esprits et remplacent les Allemands. La tuerie s’achève vers 19 heures. Les hommes qui ont creusé la fosse sont ramenés pour la recouvrir, puis abattus.

Cette opération diffère de celle de Jòzefòw. Il y a eu davantage de tentatives d’évasion. Les tueurs ont été beaucoup plus efficaces : le nombre de victimes est plus important avec trois fois moins d’hommes et en moitié moins de temps. Les vêtements et les biens des Juifs ont été récupérés et une fosse commune a été prévue. Enfin, ce sont surtout les Hiwis qui ont tiré, ce qui allège le fardeau psychologique des policiers. Personne n’a offert le choix aux policiers, ils ont dû prendre leur poste à tour de rôle. Quelques-uns se sont apparemment éclipsés mais la plupart ont obéi aux ordres.

Ces deux massacres sont aujourd'hui emblématiques de la politique d'extermination menée par les allemands dans les territoires de l'Est européen entre 1941 et 1944. Il est par contre plus compliqué pour moi d'expliquer ici, en quelques mots, pourquoi ces massacres sont si peu connus de mes amis polonais.
Cher Bertrand, cette question sera un des sujets d'une de mes prochaines lettres dans le cadre de nos échanges sur la Pologne.
Depuis 1945, les forêts, grâce aux historiens, aux chercheurs acharnés, ont livré déjà une bonne partie de leurs secrets. La lutte pour la vérité et contre l'oubli continue à ce jour.
C'est une contribution essentielle à une vie plus harmonieuse en société.


Bien à toi. Il se fait tard. Bonne nuit.
Philip Seelen.

*****

A l'attention de Philip Seelen de la part de Barbara,

Tout comme Krzysztof Pruszkowski, je ne connaissais pas l'histoire de ces massacres qui se sont pourtant déroulés sur l'actuel territoire polonais. A mon avis, cela s'explique par la façon dont ont circulé les travaux des chercheurs sur le plan international.
Les historiens polonais de l'après 1989 se sont d’abord intéressés aux affaires dans lesquelles le problème du degré de responsabilité des Polonais était en cause  et qu'ils  n'avaient  jamais pu élucider du temps du communisme, en raison de la censure sur le sujet de l'extermination des Juifs sous ce régime. Censure qui a commencé vers 1950, dès que Moscou a fait le choix politique de soutenir les pays arabes dans une politique hostile à l'état d'Israël. La raison de cette censure était que les recherches faites par des Polonais risquaient d'éveiller en Pologne des sentiments de compassion à l'égard des Juifs en général et en particulier envers ceux d'entre eux qui ont survécu et ont quitté la Pologne après 1947, notamment pour s'installer en Israël.
Donc les chercheurs polonais se sont d'abord intéressés à tous les événements polonais qui conduisaient vers Israël, d’où venaient beaucoup de critiques du comportement des Polonais, afin d’évaluer leur degré de bien-fondé: explication de la participation chaotique des Juifs de Pologne à l'armée d'Anders quand elle se constituait sur le territoire de l'URSS à partir de la seconde moitié de 1'année 1941, explication des dessous du pogrom de Kielce en 1946  qui a eu pour effet que les survivants ont quitté massivement la Pologne.
Puis il y a eu de plus en plus de livres sur le déroulement de la Shoah en Pologne.


Le dernier problème qui a été élucidé à partir de 2000 est celui de massacres qui se sont déroulés en juillet 1941,  c’est-à-dire dès le début de l'attaque nazie contre l'URSS, sur l'actuel territoire polonais, avec la participation d'habitants polonais de la campagne environnant les bourgades de ces tous premiers massacres  connus. Emblématiquement, ces massacres sont connus sous le nom de JEDWABNE. Là, les nazis ont utilisé l'hostilité envers les Juifs des habitants d'une petite bande de territoire située  à l’Ouest du Bug qui, de septembre 1939 à juin 1941, a été occupée par l'URSS et où les Juifs avaient accueilli l'Armée Rouge en 1939 avec des acclamations enthousiastes.

Or , cher Philip, ce que montre le texte  que vous résumez sur ces massacres datant de 1942 est que les nazis ont eu alors recours à des Ukrainiens ou des Lettons, ou d’ autres peuples vivant encore plus à l'Est, les ressources que l'on pouvait tirer de la participation de Polonais ayant été très rapidement épuisées. Là, les nazis ont embarqué sous leur bannière de pauvres types qui s'imaginaient que Hitler allait débarrasser leur pays de l'occupation russe et communiste, ont attisé les antagonismes nationaux avec les Polonais sur les territoires qui appartenaient à la Pologne jusqu’en 1939 pour recruter des collaborateurs, et enfin  ont recruté des prisonniers de l’Armée  rouge qui se sentaient menacés de mourir rapidement, tant ils étaient maltraités dans les camps allemands.
Ravie de l’innovation du texte à  plusieurs voix et bien à vous,
Barbara Miechowka

*****

A l'attention de Barbara de la part de Philip Seelen,

Merci pour toutes vos précisions sur la question du génocide et des massacres de juifs polonais ayant impliqué des  Polonais. Ajoutons que le gouvernement et l’état polonais ont érigé un monument sur les lieux du massacre de Jedwabne et présenté leurs excuses à la communauté juive au nom de tout le peuple polonais pour ce massacre fou de juifs polonais par des citoyens polonais en plein génocide allemand des juifs d'Europe.

Mais les plaies sont encore en partie ouvertes. Je reviendrai sur cette question, notamment sur l'image que donne de la population des campagnes polonaises le très long film célèbre, incontournable et si prenant de Claude Lanzmann "Shoah" sur l’extermination des juifs d'Europe par les Allemands.

Philip

*****

 Photo 3
P5280098.JPG

Cher  Philip,

Jedwabne n'a pas eu lieu "en plein génocide allemand". Car ces exterminations du début de juillet 1941 ont suivi de quelques jours l'arrivée de l'armée allemande sur un territoire occupé par l'Armée Rouge depuis la fin de septembre 1939.
La méthode était incroyablement artisanale, car on y enfermait les Juifs dans des granges en bois à la toiture de chaume , qui ensuite étaient incendiées. La Shoah par balles a commencé après ces premières expériences.

A la date de juillet 1941, personne en Pologne ne pouvait deviner qu'il y avait un projet génocidaire: la seule chose connue de la résistance était la fermeture des ghettos de quelques grandes villes et la misère matérielle à l'intérieur de ces grands ghettos fermés. La résistance polonaise ne connaissait que les premières manifestations de l'épuisement par les maladies dues à la malnutrition.
En revanche, dans les campagnes occupées par les Allemands depuis septembre 1939, à la date de juillet 1941, les Juifs n'étaient pas encore enfermés. Ainsi, j'ai sous les yeux un texte sur la petite bourgade de Miechow, qui se trouve à mi-chemin entre Cracovie et Kielce: on y écrit que la création du ghetto date de février 1942. Il en était de même plus à l’Est, comme à Łomazy par exemple.
Il y a effectivement beaucoup de choses à dire sur l'image des campagnes polonaises créée par Shoah de Lanzman. La première fois que j'avais vu le film dès sa sortie en France, je suis sortie sans attendre la fin de la première séance de 4 heures, tant j'étais excédée par la façon perverse de conduire les interviews et le subtil décalage entre image/traduction et le sens réel des propos des personnes interviewées, tel qu'il sonne réellement en Polonais. Je serais donc heureuse  que nous puissions crever cet abcès qui, en France, est une source de savoir tronqué et de certitudes sous forme de clichés d’autant plus vigoureux qu’ils s’appuient sur l’impact  de l’image sur les consciences.

Votre dévouée
Barbara

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A Barbara, de Philip Seelen

Vos dernières remarques sont importantes et je vous sais gré de corriger mon imprécision langagière. En effet, l'extermination par balles des juifs par les Allemands, prémices puis mode courant et implacable de la mise en oeuvre de "la solution finale" par les troupes de la Wehrmacht, des bataillons de gendarmerie et les SS ne pouvait pas en juillet et août 1941 laisser présager de la folie sanguinaire de la politique raciale allemande.
La manipulation allemande de l'antisémitisme historique existant parmi des couches de la population des campagnes polonaises, s’ajoutant à l'exploitation par l'occupant de l'émotion suscitée dans la population polonaise par l'accueil chaleureux d'une partie de la population juive polonaise à l'invasion de la moitié est de la Pologne en 1939 par l'Armée rouge, ont favorisé et développé ce climat de haine favorable au déclenchement de pogroms sanglants dont fut victime le peuple juif.
Il est donc important de préciser qu'aucune autorité polonaise constituée et souveraine ne porte une quelconque responsabilité dans ces pogroms. Nous pouvons bien mesurer ici que sur cette question la vérité des faits et l'analyse que l'on fait de cette vérité influencent immédiatement notre perception contemporaine de ces événements tragiques de notre histoire européenne qui nous est aujourd'hui commune à tous.


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A Philip Seelen, pour compléter l’information sur Jedwabne

Le travail des chercheurs polonais actuels a été facilité par le fait que les témoignages écrits étaient nombreux et qu'il suffisait de les soumettre à une analyse:
- témoignages de Juifs qui ont réussi à se cacher et à échapper à la mort,
- témoignages polonais, car tout de suite après la guerre , il y a eu des procès et des peines prononcées contre les acteurs polonais qui avaient fait preuve de zèle à l'égard des volontés allemandes.
La première chose qui sort de ces témoignages est que les Polonais acteurs qui ont mis le feu aux granges étaient connus dans les environs pour être des délinquants potentiels. Ils ont été incités à passer à l'acte par la promesse allemande qu'ils auraient le droit d'aller piller les maisons vidées de leurs habitants juifs.
La deuxième chose qui apparaît est que l'Einsatzgruppe nazi qui est arrivée dans la bourgade tout de suite après le passage de l'armée allemande a utilisé des techniques de mise en scène qui manifestement ont été mises au point bien avant juillet 1941, et dont le but était d'anesthésier les sentiments de la population polonaise locale et de déshumaniser la population juive de la bourgade. Les Juifs ont été obligés par les Allemands de mettre leurs habits rituels de cérémonies religieuses et de tourner en rond sur la place centrale en psalmodiant des prières, d'abattre la statue de Lénine qui était au centre de la place depuis la fin de 1939, de nettoyer la place en brossant les pavés. Bref, un spectacle a été organisé par les Allemands pour amuser les spectateurs polonais, au préalable rassemblés par des appels à une réunion publique.
Manipulation de la population polonaise locale est donc bien le mot juste.

Je suis sortie profondément affectée par la découverte de ce qu'on peut faire faire à des humains , après la lecture des deux gros volumes d'articles et de documents publiés par l'IPN vers 2002 sous le titre "W okol Jedwabnego". Etude de la psychologie des foules et des techniques de manipulation n'avaient manifestement pas de secrets pour les artisans de la construction du pouvoir nazi.
Cordialement,
Barbara

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A Barbara de la part de Philip Seelen,

A PROPOS DES TECHNIQUES DE MANIPULATION DE FOULES ET D'OPINION ...

Je me suis très tôt intéressé aux techniques de manipulation des esprits et des foules développées par les offices de propagande qu'ils aient été communistes ou fascistes, colonialistes ou impériaux, démocrates ou autoritaires. Après la seconde guerre mondiale les techniques issues de ces officines ont été retravaillées et adaptées pour servir les buts lucratifs de la publicité de masse et de ce qu'on appelle aujourd'hui la publicité ciblée.
Un des exemples récent sur lequel j'ai travaillé, dans le cadre de la production de sens, pour un film témoignant du génocide du peuple tutsi par le peuple hutu au Rwanda, m'a laissé pendant longtemps des sentiments intensément pénibles et a provoqué chez moi une véritable dépression pénible à vivre, surtout après avoir rencontré une  victime rescapée et un bourreau ne manifestant aucun esprit de repentir : "C'était eux ou nous et si c'était à refaire  je n'hésiterais pas !"
Mon étude, mes lectures ont été psychiquement éprouvantes. La manipulation de l'opinion hutu par les dirigeants racistes de ce peuple  a provoqué un des génocide les plus fou du 20ème siècle. Ce génocide a été exécuté principalement à coups de machettes, machettes que les organisateurs du génocide avaient fournies gratuitement par centaine de millier à la population hutue après les avoir massivement importées de Chine Populaire, la production locale de machettes ne suffisant pas à répondre à une telle commande.
Les techniques de manipulation de l’opinion ont été ici effectuées grâce aux tristement fameuses radios-libres hutues, dont la plus connue était "Radio Libre des Mille Collines". S'appuyer sur les délinquants et les éléments culturellement et intellectuellement les plus faibles de la population hutue pour faire basculer des pans entiers de l'opinion publique du stade d'observateur consentant au stade d'acteur agissant a été une technique que les dirigeants du génocide visant le peuple tutsi ont naturellement reprise de ses célèbres prédécesseurs nazis, staliniens ou de la clique du sinistre Pol-Pot.
Comment nier le caractère humain des futures victimes en ne cessant de les comparer à des porcs ou à des cloportes pour abattre les barrières morales qui peuvent encore retenir le passage à l'acte des populations manipulées par les « génocideurs » ? Une telle question n'avait plus rien de secret pour les speakers des radios-libres hutues.


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 Photo 4

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A Barbara et philip de la part de Bertrand

Je lis, quoi qu'il en paraisse, avec beaucoup d'attention et de bonheur vos échanges et, ma foi, je trouve que lesdits échanges, sont plus riches que le texte initial, ce qui me remplit aussi d’une certaine fierté.
Le fleuve est toujours plus large que sa source, n'est-ce pas ?

Je crois qu'il y a eu un malentendu avec une internaute, laquelle internaute, je pense, ne voulait nullement se montrer désobligeante. Ce malentendu est hélas monnaie courante dès qu'on parle de la Pologne en profondeur. On ne peut rester insensible, même quand c'est la désinformation et les "idées reçues » qui s'expriment. Ce pays ne se comprend que si on l'aime d’instinct, si on a partagé et compris sa terrible histoire et même, si on vit avec et dedans.
Cette attitude dépréciative, je l'ai, hélas, retrouvée chez des polonais eux-mêmes. J’en ai été profondément peiné. " Qu'est-ce que tu fous là, il n'y a rien à faire ici. Quand repars-tu en France ?"
Ça n'était nullement agressif. Bien au contraire. Profondément amical. Presque protecteur.
Ça n'est pas, pour un Polonais, du moins celui des campagnes que je fréquente, le sens dans lequel s'effectuent d’ordinaire les exils. Ça lui semble contre-nature.
Le poids de la culpabilisation est énorme et, là encore, il faut en tenir pour responsable l’image facile qu’a pu donner la France, l’amie de toujours pourtant, de ce pays.

L’antisémitisme supposé ou réel des campagnes. J’ai entendu en France, de la part de gens pouvant se targuer pourtant d’une certaine ouverture d'esprit,  ce vieux cliché ressorti comme une vérité définitive, et, quoique m’y évertuant, ce fut peine perdue que d’essayer de le démonter comme désobligeant poncif. L’image facile, toujours.
A ce titre, le film de Lanzmann m'était apparu, dès le début, comme entaché d'une certaine intention. Et il a frappé fort dans les consciences.
J’ai découvert, au jour le jour en vivant ici, encore plus l’affreuse inexactitude de certains émoignages distribués en pâture facile et sous l'étiquette bien sérieuse de "document historique". La fameuse image du conducteur de locomotive polonais manœuvrant son train à l’entrée de Treblinka, la tête démesurément extirpée de son engin, a participé, sciemment ou non, à une immonde confusion.
Tout ça pour dire combien ce peuple, en plus d’être martyrisé, a été calomnié, comme si l’ouest voulait se déculpabiliser d’une certaine et coupable défaillance à son égard.
L’horreur consiste, parfois et en filigrane, à vouloir amalgamer le bourreau et le billot, d’où le titre de mon texte.

Un copain polonais me faisait remarquer hier, que je n’aurais pas dû utiliser dans ce texte le terme "pogrom". Que pour lui, ce mot désignait les exactions commises par les seuls Polonais.
Je me suis inscrit en faux.
Ce mot est russe et est passé dans la langue polonaise, comme dans la langue française et dans bien d'autres langues encore, pour désigner une action violente contre les ghettos. Comme il a été utilisé pour Kielce ou Radom, il en est donc réduit à ce seul usage. Ce que je peux comprendre.
Le sujet est grave et la peine de mon copain était bien réelle.
J’aimerais avoir votre sentiment, Philip et Barbara, là-dessus et, le cas échéant, rectifier.
Amicalement
Bertrand


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Cher Bertrand,

Le mot "pogrom" est bien un mot russe. Il contient la racine "grom" qui signifie "tonnerre" et que l'on retrouve dans quelques mots polonais de langue soutenue. Il désigne des actions de violence collective, quand la foule se jetait sur un groupe de juifs désignés comme coupables de quelque vilenie réelle ou imaginaire. Le mot est ensuite passé au Polonais et dans toutes les langues d’Europe. En somme, « pogrom » est un équivalent  du mot anglais « lynchage »

Les Polonais en ont quelques-uns à leur actif.
Il y en a eu à la fin de la guerre 1914-1918, à Lviv (Lwow) lors des conflits liés à la reconquête du territoire national polonais. L'écho qu'ils ont eu dans la presse américaine (car beaucoup de Juifs de l'empire russe ont émigré aux USA au 19ème siècle) a été suivi d'une campagne politique qui a eu pour effet que le Traité de Versailles a été accompagné d'un second traité (dit petit traité)sur les droits des minorités nationales dans les états qui sont nés de la décomposition de l'Empire d'Autriche-Hongrie. Ce traité, qui obligeait notamment les nouveaux états à financer des écoles propres aux minorités nationales, a eu malheureusement pour effet de politiser un problème social réel dans le nouvel état polonais, car le parti nationaliste, qui était une force politique assez importante mais insuffisante pour gouverner à elle seule, l'a ressenti comme une insulte à son programme de polonisation de toutes les populations non-polonaises, calqué sur les traditions politiques de la France à partir de la Révolution de 1789.

Lors de l'assassinat de  Gabriel Narutowicz, premier président de la République de Pologne élu en raison des voix des députés représentant les minorités nationales qui se sont portées sur lui, il y a eu des tentatives de provocation de pogrom à Varsovie.

Puis dans la période 1935-1939, alors que dans les campagnes la grogne montait en raison d’une misère accrue par les effets  de la crise économique de 1929, le parti nationaliste a intensifié sa propagande anti-juive,  au motif qu'il s'imaginait que l'émigration des Juifs résoudrait tous les problèmes sociaux en Pologne. Il y a eu des bagarres  avec les Juifs dans une dizaine de bourgades, où se tenaient les marchés où les paysans venaient vendre leurs produits ou acheter des outils, de la vaisselle, des vêtements, etc... Il faut dire que dans ces bourgades, en général, la population juive constituait la moitié ou parfois plus de  la  population, qu’elle entretenait pieusement son altérité culturelle et tenait presque tous les commerces. Ces bagarres  surgissaient en général à la fin de la journée de marché qui se déroulait dans une atmosphère tendue de boycott  organisé des échoppes juives. Notons que le parti paysan utilisait des moyens fort différents pour exprimer sa colère : il organisait des grèves et des blocages de routes et il n’y a jamais eu de pogrom dans les localités où l’influence politique du parti paysan l’emportait sur celle des nationalistes.
Barbara


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Photo 5
P5070047.JPGA BERTRAND ET A BARBARA, de la part de Philip Seelen

L'extermination des juifs d'Europe par les Allemands, organisée par les nazis et exécutée par les SS et par des soldats allemands ordinaires, qu'on appelle communément la Shoah ne peut être assimilée à un pogrom ou être nommément désignée comme telle.

L'utilisation de « pogrom » pour désigner le massacre de Łomazy partie intégrante de ce que l'on appelle aujourd’hui "La Shoah par balles" est inappropriée. L'exécution massive de juifs de l'Est européen qui débuta juste après le déclenchement de l'invasion de la Russie par la Wehrmacht et avant la construction des camps d'extermination, c'est à dire de juillet 1941 à l'automne 1942, ne peut être assimilée à un pogrom. Il s’agit des opérations du début du génocide.

Les pogroms liés à la tragique histoire de l'antisémitisme russe et européen, dont le mot fini par entrer dans le langage courant, ne peuvent être confondus avec le génocide planifié commis par les allemands. Les pogroms n’ont jamais eu pour but l’annihilation d’une population entière.

Je peux donc comprendre, Bertrand, la réaction de ton interlocuteur polonais. Les pogroms impliquant des Juifs et des Polonais, ou des Juifs et des Russes par exemple, même s'ils font plusieurs centaines de victimes, ne sont pas  assimilables au génocide planifié par les allemands. Ceci est d'autant plus valable pour le massacre de  Ł omazy où les allemands et leurs auxiliaires Hiwis jouent les rôles déclencheurs et exécuteurs du massacre.

Dans le cas de Jedwabne soulevé par Barbara, là non plus on se saurait parler de pogrom dans la mesure où les Agents allemands organisent, et financent les massacres en assurant d'avance les protagonistes de pouvoir impunément se payer sur les biens des victimes, argent, or, objets, et maisons.

MASSACRE PAR BALLES DE BABI YAR

C'est le 28 septembre 1941 qu'eut lieu le plus "célèbre" des massacres de "la Shoha par balles". Des soldats allemands, membres de l’Einsatzgruppe C (groupe mobile d'extermination), assistés par d’autres unités des SS et de la police allemande et par des auxiliaires ukrainiens, exécutèrent par petits groupes plus de la moitié de la population juive de Kiev au lieu-dit Babi Yar, nom d’un ravin situé au nord-ouest de la ville. Il s’agit de l’un des plus importants meurtres de masse perpétrés au cours de la Seconde Guerre mondiale.

D’après les rapports de l’Einsatzgruppe C à l’état-major, 33 771  Juifs furent massacrés en deux jours. Au cours des mois qui suivirent, les autorités de allemandes stationnées à Kiev organisèrent au même endroit l’assassinat de milliers d’autres Juifs et non-Juifs, parmi lesquels des Tsiganes, des communistes et des prisonniers de guerre soviétiques. Au total, on estime que 100 000 personnes environ ont été assassinées à Babi Yar.

Le massacre de Łomazy est donc de la même nature que celui de Babi Yar. Tout ceci n’a donc rien d’un pogrom.
Bien à vous,
Philip Seelen

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 Cher Philip,

J'entends bien à propos du terme "pogrom".
Cependant - et je viens à l'instant d'en rediscuter avec lui - l'ami polonais faisait quand même l'erreur de lire "pogrom" comme un mot exclusivement polonais, réservé aux violences de Polonais contre des Polonais.
Je comprends bien, et sa réaction, en tant que Polonais, l'honore.
Il craignait donc que, par ce mot utilisé dans mon texte, le massacre de Łomazy soit lu par d'autres avec sa lecture, à lui, du mot. Me connaissant bien, il ne doutait nullement de ma pensée et de mes intentions, mais d'une utilisation fautive du terme.
On ne sera jamais assez précis sur le sujet et il a, finalement, bien fait de m'interpeller sur la question, à laquelle Barbara et toi avez répondu avec la clarté qui vous caractérise.
Amitié et fraternité  à vous deux.
Bertrand

 

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28.04.2012

Aimer faire ce que l'on fait

Deux.jpgUne fois n’est pas coutume, j’ai envie de vous parler de ce que je vais faire, à peu près, de ma vie ce week-end. Ceci dit, je ne suis pas certain que le sujet soit de nature à vous follement intéresser, mais bon… Ecrire, n’est-ce pas  surtout satisfaire - partiellement du moins -  une envie ?
Tout d’abord,  je ne suis absolument pour rien dans ce qui se prépare : il va faire très beau et même très chaud, aux alentours de 30 degrés.  Il y a deux mois, il faisait également 30 degrés, mais dans la partie congélateur du thermomètre.
Le ciel sera donc vide et bleu au-dessus des verdures premières, et il y aura certainement un léger vent, du sud, qui aura pris naissance sur les rivages de la mer noire. Je regarderai ces paysages à angle plat entrecoupés par la forêt. Il y aura du silence, du beau silence ; je serai à des années-lumière des préoccupations tapageuses du monde, notamment de celles de mon pays, qui est en train de se mordre la queue et qui, in fine, d’une colline mille fois fouillée ne sortira qu’à peine une souris.
Dans les grands bouleaux que la sève fait frémir, je guetterai le loriot. Je ne l’ai pas encore entendu. Il me tarde. J’aime cet oiseau, son chant, son habilité à se camoufler, son jaune et noir, une plume pour l’anarchie, une autre pour l’opprobre.
Je ferai tout ça en finissant de fendre mon bois. Du pin qui sent bon la résine, le jus de la forêt. Car il ne faut jamais perdre de vue le soleil : s’il monte en ce moment, pris d’une mégalomanie de lumière, je sais bien qu’il déchoira, emporté par son élan, fusillé par le grand basculement des choses et qu’un jour, les arbres se remettront à geindre sous des griffes gelées. Il faudra alors suppléer son absence par de grands feux. J’aime cette idée de travailler sous le soleil pour un temps où il ne sera plus qu’un sourire falot des  horizons en déclin. J’ai toujours aimé savoir comment je n’ai pas froid. Je n’ai jamais supporté ces maisons et ces appartements dans lesquels on ne voit pas la source de chaleur, sinon par un immonde tuyau ou un radiateur vissé au mur, laid comme le cul des chiens. La chaleur, ça a, ça doit avoir, quelque chose d’esthétique. D'humain. Sinon, c’est froid. Ça ne chauffe que la peau.
Je travaillerai donc pour construire de la chaleur à venir.
Et quand je serai fatigué ou quand descendront les ombres, je lirai. Je continuerai ma lecture d’une écriture colossale, qui m’emporte et me fait frémir. C’est un livre impromptu, tombé dans ma boîte aux lettres cette semaine. Un livre que j’avais lu dans ma jeunesse, enfin, non, vers quarante balais je crois, un livre qu’on m’avait offert à Paris. La Gana, Fred Deux, alias Jean Douassot. C’est sous pseudonyme que Maurice Nadeau avait publié le livre en 1958. La réédition de George Monti, 2011, est établie, elle, sous  le nom véritable de l’écrivain.
Je lirai et je fendrai du bois.
Je suis sûr que le loriot viendra.

Illustration : Fred Deux, photo empruntée à Georges Monti

08:17 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | Bertrand REDONNET

25.04.2012

L'extrême-droite en France : une pantomine au service de tous

le_pen_sarkozy.jpgA mon sens, il faut d’abord comprendre l’histoire de l’extrême-droite en France depuis les années 60, savoir d’où elle vient et les objectifs qu’elle poursuit, avant de se lancer dans tout commentaire qualitatif sur ses succès électoraux depuis 1986, dont le dernier aurait eu lieu dimanche 22 avril, sous les yeux effarouchés des démocrates frileux et ceux triomphants des nostalgiques atrabilaires des Camelots du roi.
Le Front national est né d’un mouvement que nous connaissions bien lors de nos affrontements de jeunesse sur les campus des années 70, Ordre Nouveau. Ce groupuscule violent, - mais pas plus que nous autres situés à l’autre bout de la galaxie de l'idéologie révolutionnaire, bien au-delà du PCF, du PS et même des lénifiants trotskystes- souvent armé de barres de fer et autres frondes, se distinguait d’abord par le courage convaincu dont faisaient montre ses membres, n’hésitant pas à trois ou quatre seulement - je m’en souviens très bien - pour venir provoquer de leurs saluts nazis des assemblées entières où grouillaient des centaines et des centaines de gauchistes de tout bord, certains brandissant le drapeau rouge du stalinisme à la Mao ou du trotskysme emberlificoté, d’autres le drapeau noir du romantisme anarchiste, d’autres le drapeau noir et rouge de l’anarcho-syndicalisme espagnol, et d’autres encore, sans drapeau mais le verbe acerbe de la théorie situationniste aux lèvres ; ma sympathie, sinon mon appartenance, allant à ces derniers.
Disons que c’est dans leurs maigres mais fort joyeux rangs, que je comptais quelques valeureux amis, que j'ai gardés pendant des décennies.
Plus tard, la frénésie des A.G s’étant apaisée et le souffle de la révolte perdant de son enthousiasme, chacun est devenu apparemment ce qu’il était essentiellement. La plupart laissèrent en route leurs fougues pour finir au PCF ou, dans le pire des cas, au parti socialiste, d’autres, au contraire, continuèrent la bataille en apaches isolés, avec coups reçus, défaites cuisantes, enfermements psychiatriques ou cellulaires à la clef, marginalisations et, aussi, quelques victoires non spectaculaires engrangées.
De ces victoires de l’ombre qui permettent de rester propre et debout. Même avec soixante printemps au compteur. Victoire essentielle, également, pour n’avoir jamais cédé un pouce de soi-même à l’organisation de la non-vie. Victoire et, forcément, défaite totale sur le plan de la réussite sociale, cela irait sans dire si certains phraseurs-bloggueurs d’aujourd’hui, peinardement installés dans le coton du salariat systémique et dont, peut-être, les seules luttes vaillantes ont été menées en vue de l'obtention de promotions internes, n’avaient pas la prétention de venir nous donner la leçon.

Mais revenons aux assemblées post-soixante-huitardes : quand tout ce beau monde s’est dissous, le combat d’Ordre Nouveau, lui, semblait devoir finir faute de combattants. Dans la pensée de ses quelques dirigeants, le moment était donc venu de sortir des caves de la subversion pour venir affronter le monde sur son propre terrain, celui de la politique.
Ainsi ces dirigeants partirent-ils à la pêche au notable fascisant, capable de leur assurer une aura et une sorte de légitimité sur la scène politique.
Alain Robert et François Brigneau, chefs d’Ordre Nouveau, repèrent alors un certain Jean-Marie Le Pen. Un poujadiste, un ancien député de la IVe république qui a abandonné son mandat pour partir combattre en Algérie. Un para qui est revenu de ce combat honteux avec une réputation de tortionnaire et de brutalité. Tout cela fait bien leur affaire. Leur intention est d’en faire un homme de paille, une potiche, un drapeau, et d’accéder ainsi à la voix publique sous son couvert.
C’était mal connaître le bonhomme. De son propre aveu : cela ne m’intéressait pas de parader à la tête d’un groupe de jeunes gens énervés.
Son ambition est de fonder un grand parti à la droite de la droite. L'homme est un pragmatique et il phagocytera tout le monde, après que le gouvernement eut interdit en même temps la Ligue communiste révolutionnaire et Ordre Nouveau pour leurs affrontements, bénis par le stratège Le Pen,  à la Mutualité en 1973.

L’auteur du premier programme du Front National est alors un jeune loup, aujourd’hui ministre de Sarkozy, ministre de la défense, excusez-moi du peu : Gérard Longuet, plus tard compromis dans des affaires de haute corruption… Dans cette mouvance de jeunes fascistes, venue d’Ordre Nouveau et du mouvement Occident, on trouve aussi un certain…Patrick Devedjian. Que du beau monde, donc, autour du Président républicain !
D’autres cadres sont recrutés au FN et je vous laisse apprécier leur honorable  pedigree :
- Victor Barthélémy, engagé volontaire chez les SS,

- François Gauchet, collaborateur qui reprochait à  Pétain d’être trop mou quant aux directives données par Hitler,
- Léon Gautier, ancien milicien, grand chasseur de résistants,
- François Duprat, néo-nazi activiste, assassiné par on ne sait toujours pas qui et dont le FN fera un martyr…

La suite, on la connaît. L’ascension du Front National, Le Pen médiatisé éructant ses fantasmes sur la place publique. Ça, il le doit essentiellement à Mitterrand qui, encore plus fin que lui dans l’art de la perversion politique, répond favorablement à sa demande écrite d’être admis sur les plateaux de télévision au même titre que les autres leaders politiques. Le Président dit socialiste compte sur la montée de l’extrême droite (dont il connaît tous les mécanismes, et pour cause) pour faire exploser son opposition officielle, la droite parlementaire. La machine est enclenchée. Le Pen fait de l’audience, les médias le considèrent donc comme un excellent client, bien juteux pour leur tirelire et lui offrent régulièrement leurs plateaux.
L’ogre est sorti de sa caverne et crache sur le soleil pâlot de la démocratie désastreuse.

Le même Mitterrand ouvre au Front National les portes du Palais Bourbon avec son bricolage de proportionnelle en 1986 et c’est là que la machine fasciste commence à s’enrayer. Elle ne s’enraye pas dans la défaite, mais bien dans le succès. Vitrolles, Orange, des mairies sont conquises. Maigret, enthousiaste, s’écrie alors devant le chef : "Nous sommes prêts ! Nous sommes à deux doigts de prendre le pouvoir !"
Ce à quoi, flegmatique, Le Pen répondra : "Dieu nous en garde !"
Le rideau tombe douloureusement sur l'ambition chauffée à blanc des jeunes cadres du FN : Le Pen ne désire pas le pouvoir, ne l’a jamais désiré. Il s’y perdrait. Ce qu’il veut, c’est conduire son parti, le gérer comme on gère une PME, en chef incontestable, et qu'il  pèse dans le paysage, qu'il soit incontournable, qu'il fasse et défasse des rois, pollue tout le débat républicain, le pervertisse et l’accable, que chacun de ces saltimbanques démocrates soit contraint et forcé de se positionner par rapport à lui.
Sa victoire est alors totale quand Chirac, piteux, lui demande une entrevue entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1988. Mitterrand est aux anges : les loups se prennent à la gorge et, lui, d’un œil plus apaisé que jamais, fait mine de veiller à la tranquillité républicaine d’un troupeau d’imbéciles.
Mais le grand victorieux est in fine Le Pen. D’une intelligence redoutable et d’un talent politique remarquable, il a tout compris du spectacle et s’est attribué, à l'intérieur de ce spectacle, le rôle qu’il a toujours voulu y jouer. Etant certain que ses outrances ne seraient jamais applicables dans un programme de pouvoir, il en est d'autant plus fort pour les défendre avec la conviction que l'on sait, maniant en même temps la contradiction et la provocation verbale. Chaque scrutin est donc pour lui une victoire en ce qu'il frôle de très près la ligne entre opposition battue et élection réussie, en prenant toujours grand soin de ne pas franchir cette ligne qui l'enverrait tout nu devant la nation et l'obligerait à mettre en pratique l'impraticable. Qui le priverait, donc, de la parole.
Sur cette lisière subtile de l'échec réussi est l'avenir, la survie, de son personnage politique. Et là seulement.

Alors la question qui se pose aujourd’hui : Marine Le Pen est-elle dans la stratégie de son père ou dans celle de Maigret ?
Je serais tenté de dire qu’elle est dans la stratégie de son père. Celui-ci ne lui a pas donné les clefs d’une boutique construite de si haute lutte sans promesses résolues faites sur l’avenir. Il lui a donné les clefs de la pérennité, et, dans ce cas, la France entière est manipulée, 18 pour cent de ses électeurs votent pour l’ambition d’une dynastie de bouffons qui ne veut surtout pas les représenter, la France est pervertie dans son fonctionnement, elle assiste à un ballet répugnant dont les citoyens sont les instruments décoratifs, ballet auquel se prêtent avec complaisance et profit tous les acteurs de la vie politique.
Au premier rang desquels sont les deux rescapés du premier round de la farce tragique, mi-élus, mi-nommés par les tout-puissants sondages.

12:46 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : littérature, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.04.2012

La France, triste émule de la Hongrie

1588722327.jpgLa cinquième impuissance mondiale a roté voté.
Faut-il en prendre note autrement qu’en baissant la tête parce qu’un sur cinq de ces «voteurs» est un abruti d’extrême droite ?
Que dis-je ? Bien plus que ça, en fait… Car dans ce que le petit pervers de l’Elysée a pu engranger, se cache au moins une bonne moitié qui n’en pense pas plus trivialement.
Le ventre de la bête immonde, banalisée depuis plus de trente ans par les médias, dans les têtes, dans les cœurs, dans les propagandes, régulièrement remis à la Une par des drames spectaculaires (au sens premier du terme) dont on se demande comment ils peuvent survenir, s’étale désormais sans vergogne et sans tabou sur la place publique.
Triste pays, que j’aime pourtant, triste époque, que je vis pourtant, triste Europe, qu’on m’impose pourtant, tristes hommes, dont je suis pourtant !
Et tristes imbéciles du confusionnisme intéressé qui, dans leur rejet épidermique du socialiste - oh, que je peux comprendre ! - marchent dans la merde jusqu’aux genoux en se disant incommodés par une autre odeur, délétère, mais pas encore à la portée de leurs narines, celle-là. Des fascistillons par anticipation intellectuelle.
Mon sentiment ce matin s’apparente à de la honte. Rien de ce qui a été vécu, enseigné, dit, pensé sur les dangers de la haine en histoire n’a été retenu par les esprits reptiliens des urnes dominicales. Qu’y faire ?

La Pologne qu’on glose, en faisant le laïc éclairé, pour être catholique - certes, elle l’est à m’en faire parfois frémir - n’oserait jamais donner vingt pour cent de ses voix à un discours systématique de rejet de l’autre, un discours de détestation, d’orgueil national et de visées barbares. Je le sais bien. Je le vis. Je suis un étranger, un athée assumé, et ne vois autour de moi pour m’accueillir que gentillesse et urbanité.
La Pologne sait trop, elle, que la haine finit toujours par tremper son drapeau dans le sang. Ce que semblent
encore ignorer - à moins qu'ils ne le désirent - vingt pour cent de citoyens de chez Rousseau et Montaigne.

Je n’ai jamais rien attendu des hommes de la politique pour tenter d’être heureux. Pour changer le monde de la marchandise pure en monde humain.
Mais, pour l’étiquette, pour un sursaut de dignité, je souhaiterais vivement que le socialiste déclare sans ambages préférer perdre cette élection plutôt que d’avoir à se compromettre avec toute la racaille d’extrême droite. Qu’il laisse aux valets de la grande finance le soin de se tremper les doigts dans l’infecte mélasse de la perversion des esprits.
Ils en ont déjà le discours. Leur manque plus que l’audace de ce discours ; audace que leur légitimeront bientôt les isoloirs et les intellectuels à la ramasse.
Mais je ne rêve pas trop. Du moins pas à un sursaut de dignité de la politique. Une élection se gagne par queues de poisson exécutées par des ambitieux devant d'autres ambitieux en même temps qu'une forêt de pieds-de-nez en direction des électeurs.

Image : Philip Seelen

12:17 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.04.2012

Ciel, un ciel !

littératureDepuis le temps qu’il y a des hommes et qui ont au-dessus de leur tête un firmament, peu sont venus pour le contempler d’un juste regard.
Ou du moins sont-ils dramatiquement de moins en moins nombreux, si je m'en réfère à ce que j'ai lu récemment.
C’est pourtant beau, un ciel, la nuit quand la nuit est sans nuage. Merveilleuse mise en scène d’un univers chaotique, fait de gaz et de roches, de trous noirs, de feu, de déluges vindicatifs et d’explosions titanesques, mais qui, vu de si loin, vu de la prairie qu’enveloppent les ténèbres, ne semble dispenser ses paisibles et innocents clins d’œil que pour l’émerveillement du poète ou les considérations pascaliennes des esprits en mal de philosophie.
Le ciel est une illusion d’optique, mais quelle illusion ! Tellement prégnante que l’art, et en particulier la littérature, s’en est emparé au point de reléguer
au rang d'un affligeant poncif toute considération esthétique sur le sujet .
N’est-ce pas ?
Sans doute. Mais il y a cette surpopulation de la planète, fortement concentrée dans les grandes métropoles, et qui, force lui fut faite, opta pour les éclairages publics, sortes de forêts de lumière qui cachent l’arbre des lueurs.
Ainsi, lors du tremblement de terre de Los Angeles en 1994, l’immense cité s’était-elle
soudain retrouvée plongée dans l’obscurité totale et les services de secours avaient alors été inondés d’appels - bien sûr, c’est normal - mais beaucoup d’entre eux pour signaler dans le ciel la présence de phénomènes inquiétants et qui faisaient mention absolument paniquée d’une attaque d’extra-terrestres : il s’agissait en fait de la voie lactée, pour la première fois aperçue par de nombreux habitants ! 

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20.04.2012

Même les plus grands...

200px-Gustave-Flaubert2.jpgÈcrire un livre qu'on se propose de proposer à l'édition demande des soins exigeants, minutieux, moult relectures dans l'ombre... Précisions qui s'ajoutent, passages qu'on biffe, mots superflus qu'on raye, traits de caractère qu'on peaufine, dates qu'on vérifie, inepties qu'on s'empresse de mettre à la poubelle, allusions historiques dont on prend soin qu'elles soient effleurées à bon escient...
Forcément, quand on pense en avoir fini, qu'on ne trouve plus rien à retoucher, on se dit que, cette fois-ci, le manuscrit est paré pour la grande aventure.
La correction des épreuves vient alors apporter la démonstration du contraire. Les échanges avec l'éditeur sont, à ce niveau-là, d'une importance capitale et d'un
indéniable enrichissement. On est même fort surpris de n'avoir pas vu certaines  choses, d'avoir laissé passer quelques incohérences.

Et puis, le livre est sous presse. Alea jacta est, le Rubicon en moins. Et on se dit que, sans doute...

Nous savons, à ce titre, que Flaubert plancha cinq ans sur Madame Bovary, refit dix fois les mêmes phrases et livra au bout de son travail acharné un immortel monument à la littérature.
Style d'une perfection quasi absolue, mots aiguisés comme des rasoirs, scènes décrites à la loupe, les âmes fouillées comme au scalpel. Ses contemporains, hélas, n'y verront que l'exposé d'une dépravation des bonnes mœurs et un procès. C'est vraiment con, des contemporains !
Seuls, peut-être, Baudelaire et Hugo salueront un chef-d’œuvre.

Et bien malgré tout ça,  je relève, assez perplexe :
Emma a rendez-vous avec son amant Rodolphe sous la tonnelle du jardin. Leur départ - du moins le croit-elle - est enfin décidé après une kyrielle d'atermoiements mensongers.  Il est soi-disant prévu pour le lundi 4 septembre et nous sommes le samedi 2 septembre.....
La lune monte  au-dessus de la prairie, les ombres des grands peupliers s'étirent, les deux amants sont enlacés, quoique, dans leur âme, ils soient à des années-lumière l'un de l'autre.
La nuit embaume des odeurs du...seringa !
Jamais vu, et ne verrai sans doute jamais, de seringa fleurir en septembre, pas plus que d'orangers sur le sol irlandais.
Comme quoi...
Modestie, modestie...Outre les soins apportés à la rédaction, c'est bien ce qui doit animer, en tout premier lieu, l'homme qui se met en devoir d'écrire.

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18.04.2012

Le calcul et la vie

P1150150.JPGAssez dramatiquement amusé de m'être récemment livré à quelque mathématique distributive sur ma vie, alors que je fendais du bois, au soleil de printemps et aux lisières de la forêt. Car quand on fend du bois, on pense à tout, sauf à fendre du bois, bien sûr.
A soixante balais, donc, et selon les normes qui établissent que l’homme dort en moyenne huit heures par jour, j’ai dormi pendant 20 ans !
Ça me fait froid dans le dos et ça me donne soudain envie de bâiller. Pas vous ?
Sur les 40 restants - et bien que j’aie toujours fui comme la peste le travail salarié - j’ai quand même travaillé pendant 22 ans !
Vous pensez bien que je n'archive pas ces 22 années au rayon de ce qui constitue l’art de vivre... Je les en retranche même d’une soustraction rageuse.
M’en reste donc plus que 18. Ça ne fait pas lourd, tout ça ! Et encore, bon an mal an, je considère que si je mets bout à bout, dans ses dix-huit ans, les moments où je me suis profondément ennuyé, il faut que je retranche encore, disons... Allez, deux ans.
La portion congrue laissée à la jouissance de vivre s’élève donc - s’abaisse plus exactement - à 16 ans  !

Du coup, je me suis assis sur un vieux tronc d’arbre, ma lourde hache posée entre mes cuisses. J’ai allumé une clope et j’ai écouté le vent dans les pins et les oiseaux de si loin revenus qui se chamaillaient dans les sous-bois. Et je me suis dit que là, j’étais en train de vivre… Mais quelle misère, tous ces gens qui sont allés, vont, ou iront jusqu’à quatre-vingt printemps, qui auront porté le joug du salariat pendant quarante quatre ans et dormi  pendant vingt six !
Faites le calcul : ils auront passé 10 ans sur terre ! Pour peu qu'ils se soient fait chier pendant deux ou trois ans, de-ci, de-là, ces respectables vieillards ne seront plus, quant au plaisir de vivre, que des têtes blondes en culottes courtes.
Les pauvres !

Un des graffiti de Mai 68, laconique, aigu, précis, lapidaire telle l’arme de précision, un des plus beaux, le plus beau même, prévenait pourtant : VITE !

Illustration : pour ceux d'entre vous qui ont lu Polska B Dzisiaj et, surtout, Le Théâtre des choses, voici Cigogneau sur nid venant de me "taper" une cigarette, lequel Cigogneau, depuis 5 ans, me dit qu'il a 80 ans !
Il a tout compris des sournois calculs de la vie, lui, Cigogneau !

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16.04.2012

Pouvard et Bécuchet

bouvard-et-pecuchet_couv.jpgEn cessant de publier pour un temps sur ce blog, j’attendais aussi un déclic.
Qui n’est pas venu, celui du recul et du plaisir reconquis à babiller mes émois  sur l’Exil.
Force m’est alors faite de constater que j’ai perdu une bonne part du goût que j’avais à écrire ici. Du moins à la cadence où je le faisais auparavant.
Je me suis retrouvé en effet avec beaucoup plus de temps libre, aussi bien au niveau de la pendule solaire que de la tête, et j’ai consacré ce temps à la lecture, à la relecture-corrections de manuscrits, à des occupations diverses de la campagne, "fendage" du bois, balades… Bref, beaucoup de choses données en contrepartie du silence, alors que l'illusion de la parole même ne m’apportait plus rien.
Je reviens donc, bêtement et contradictoirement, plus persuadé que lorsque je suis parti du fait que tenir un blog relève de cette bêtise vaniteuse dont les parangons littéraires pourraient bien être Bouvard et Pécuchet. Une activité de copiste du monde sans aucune utilité quant à la marche de ce monde. Une activité qui veut tout embrasser à la fois et qui, effleurant ce tout du bout de ses doigts maigres et virtuels, ne touche absolument à rien, exactement comme les deux imbéciles flaubertiens qui expédient tour à tour l’agronomie, l’arboriculture, le jardinage, la conserverie, la distillerie, la chimie, l’anatomie, la physiologie, la médecine, la nutrition, l’astronomie, la zoologie, la géologie, l'archéologie, la littérature, la politique, l'amour, la philosophie, la gymnastique, le spiritisme, la religion, l'éducation, l’histoire naturelle et qui, finalement, ne comprenant rien à rien en ayant néanmoins un avis important sur tout, en reviennent à leur infâme besogne de copistes.
Avec ces deux niais, Flaubert avait fait le projet d’écrire une sorte d’encyclopédie de la bêtise humaine. Il s’est noyé dans l’accumulation de sa documentation, plus de 1500 livres inutiles, plus ennuyeux les uns que les autres, il s'est fait bouffer par ses deux personnages jusqu'à en devenir, presque, ces personnages mêmes, et, survenant la Faucheuse, il  n’a pas mené son projet à terme.
Mais s’il y a encore un Flaubert dans la salle, je suis sûr qu’il pourrait reprendre le flambeau et mener à bien le projet de l’écrivain en recopiant les milliers de blogs de cet espace de liberté de l'enfermement qu’on appelle Internet. De celui de la mamie qui raconte son chat à celui de l’intellectuel critique littéraire qui se prend pour tout sauf pour une merde, en passant par le mien et tous les autres.

Quand on est seul dans la campagne, qu’on y est bien, dépollué du bavardage, on a parfois des idées idiotes. Les idées de la solitude apaisée. Vous le savez aussi bien que moi. Mais vous ne l’écrivez pas. Vous n’êtes pas si c… Un après-midi, assis sur l’herbe fraîche enfin retrouvée après des mois ensevelie sous la neige, donc, j’observais deux grands corbeaux, énormes, des vrais, aux envergures puissantes, de ceux qui jadis hantaient les gibets et les champs jonchés des putréfactions guerrières. J’aime ces oiseaux à sinistre réputation, car ce que les névroses humaines qualifient de patibulaire a forcément une certaine noblesse. Le soleil sur leurs épais plumages renvoyait des éclairs bleutés. Ils virevoltaient lourdement à la frontière des prairies et des forêts et s’apprêtaient à s’aimer, à échafauder un nid dans les parages. Ils se poursuivaient en donnant des cris rauques, montaient vers les nuages blancs, se laissaient un moment porter, redescendaient, revenaient à leur branche et lustraient là leurs plumes, avant de s'envoler derechef sous le ciel venteux. Je me suis dit alors que ces deux oiseaux, s’ils tenaient un blog n’auraient pas grand chose à dire mais que cette chose là serait plus élégante que tous les textes que j’ai pu écrire ici ou lire sur les divers blogs, parce qu’ils voyaient le monde d’en haut et qu’ils n’étaient préoccupés que d’eux-mêmes, sans souci de le faire savoir à qui que ce soit…

Je regrette beaucoup qu’on ait tué en nous l’animalité au profit d’un ersatz culturel qui fait de notre éphémère passage un accident in-signifiant et de notre cerveau un photocopieur qui se croit un créateur.
Je crois aussi que si l’écriture est un art, elle mérite mieux que ces apparitions sporadiques sur fond d’écran, où elle semble s'amuser à combler son vide.

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29.03.2012

A quoi bon tout ça ?

Ayant, à part moi, répondu à rien ou à si peu de choses, je m'absente quelque temps.
Merci, lecteur, de ta fidélité de tous ces temps derniers
.

11:36 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.03.2012

Écrire une chanson

PC280020.JPGA tort ou à raison, peu importe ici, l’expression écrire une chanson a toujours sonné faux à mes oreilles, ce qui est un comble.
Pour la chanson, je veux dire.

Faux et un peu niais, même.
On n’écrit pas une chanson. On écrit un livre, un poème, une lettre, une note, un post sur un blog, un article, un mail, un rapport,  un mot sur la porte qui dit qu'on revient dans cinq minutes, que sais-je encore ?
Mais une chanson, franchement  ?
Une chanson, c’est des mots soutenus par des notes. Des mots dits avec de la musique. Ou des notes qui soutiennent des mots, me direz-vous. Ça dépend. Ça dépend de ce qu’on fait en premier. A moins qu’on fasse à peu près simultanément les deux…

En ce qui me concerne, je prends ma guitare et si, tout à coup, il y a une suite d’accords, comme ça, égrenée au hasard,  qui me plaît bien, je chantonne des mots dessus… Des états d’âme du moment, tendresse, colère, amertume, vagues souvenirs …Neuf fois sur dix, on en reste là.
Ça s’appelle « un moment agréable. »
La dixième fois, ça peut se concrétiser…Ça peut. Pas toujours.
Alors, la rime et le verbe viennent, je dirais sous les doigts, comme s’ils avaient été là, avant, cachés sous l’harmonie des accords. Je rechante alors plein de fois ce qui a ainsi spontanément germé,  en changeant des mots quand même, en peaufinant le rythme, en permutant, par exemple, un accord mineur en son sixième plaqué en septième majeur…Si ça me plaît toujours, ça finit par faire une chanson.
Que je n’écris nulle part, ni notes ni mots. Sinon dans ma tête.
Je ne dirais pas alors que j’ai écrit une chanson. Je dirais plutôt, si je viens à en parler ou s’il me prend fantaisie de la chanter à des amis, que j’ai fait une chanson.
Bricolé ? Oui, si vous voulez…On peut dire ça comme ça. En tout cas, pas composé. Ça, ça  fait vraiment trop haut de gamme et je n’ai jamais eu la prétention de croire que quelques accords affublés d’une sorte de poème, puissent tenir lieu de composition.
Mais si on écrit d’abord un poème (au sens large, parce que le nombre de chansons qu’il nous est donné d’entendre, qui riment effectivement tout en ne rimant strictement à rien, faut tout de même pas appeler ça des poèmes), si on écrit, donc, d’abord des mots, qu’on est content et qu’on mette de la musique dessus, alors là, je dirais plutôt qu’on a écrit un poème et qu’on l’a mis en musique.
Toute proportion gardée, comme Ferré avec Rimbaud, Verlaine ou Baudelaire ou comme Brassens avec Aragon, Musset, Corneille, de Banville  ou Paul Fort.
Si on est un musicien confirmé, qu’on compose un véritable morceau, qu’on en écrive consciencieusement la partition avant de jouer quoi que ce soit et qu’on se mette en devoir, quelque temps après, de mettre un discours là-dessus, là, je dirais qu’on a fait une composition.
D'où est née une chanson ? Oui, si vous voulez..Là aussi, on peut dire ça comme ça. Mais alors en deux temps bien distincts, avec deux dispositions d'esprit complètement différentes. Deux écritures du monde qui, à un moment donné, ont voulu fusionner.
On n’a donc pas écrit une chanson, en soi. On a composé une partition et sur chaque note, on a collé des syllabes.
Voilà. Enfin, c’est ce que je crois.
Mais je peux me tromper.
Ça m'arrive assez souvent.

12:12 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET