jeudi, 08 octobre 2009
Autrefois, quand novembre en pleurs revenait
Du temps que j'étais un collégien, mon premier laissez-passer m’était délivré à la Toussaint, après plus de deux mois d'enfermement...
À ces jours de novembre, je voue dès lors une inaltérable reconnaissance et je suis lié à eux par une sensation de blafarde liberté.
Le silence des chrysanthèmes me redonnait la vie.
Quand tous les autres, moroses, maudissaient la réapparition des brouillards et les accueillaient comme les avant-courriers de ténèbres plus froides encore, je les recevais toujours comme des amis, sombres mais libérateurs.
Ils me procuraient l’air pur dont j’avais tant besoin et je remplissais mes poumons de leurs frais crachins.
Plus que jamais je vagabondais à travers les champs boueux et les bois humides. Ma mère disait que je n’étais bon qu’à courir les chemins.
Et je les courais, ces chemins. Je les arpentais, je battais la campagne du soir au matin, ne rentrant qu’au jour finissant, crotté, détrempé, hirsute, exténué et silencieux. La sanction du lit sans souper, je m’en moquais éperdument désormais. J’avais, entre mes quatre murs, goûté des désespoirs bien plus humiliants. Elle semblait d’ailleurs avoir été abrogée depuis que j’avais signifié que c’était immoral et passible de quelque intervention de la loi.
En lorgnant sur mes gros livres, ma mère avait dit qu’elle se fichait de la loi comme de sa première chemise à bretelles et qu’elle était maîtresse chez elle. Il n’empêche. Elle n’avait pas crié. Elle avait dit cela presque doucement, un peu comme quelqu’un qui rend les armes parce que la fortune de celles-ci ne lui a pas souri, mais qui reste néanmoins convaincu de la légitimité de sa cause.
Sur les sentiers de novembre, il n’y avait plus d’heure à respecter, plus de rangs à tenir serrés, plus de subordination pavlovienne au timbre d’une sonnette pour aller là, revenir ici, faire ça, pas ça, se coucher, se lever, manger, monter, descendre, rentrer, sortir.
Il n’y avait guère que pour aller pisser que cet imbécile de grelot ne s’agitait pas.
Ici, il n’y avait que du silence et du vent et des chevaux tirant la charrue ou la charrette, leurs flancs fumant comme des brumes, que des oiseaux en partance pour l’autre bout des mers, que des lièvres détalant par les guérets.
A la rencontre de quoi ou de qui vadrouillais-je donc au travers de ces garennes et de ces bois ? Quand la bruine se faisait averse, je plaquais tout mon corps contre le tronc d’un grand chêne et j’écoutais, là haut, les pluies marteler les branches noueuses et nues. Tout mon être dégoulinait. Une envie de pleurer, telle qu’elle me nouait le ventre d’une étrange et délicieuse douleur, se répandait en moi comme un élixir mystique.
Quelles blessures intimes voulaient ainsi être pansées, dans le désert liquéfié d’une clairière de novembre ? De quelle injustice me croyais-je alors frappé, de quelle étoile enfouie réclamais-je donc la lumière ?
Je la sentais en moi cette étoile qui voulait scintiller et me faire jouir de l’existence. Alors, il me semblait déjà, très obscurément, qu’elle était en chaque homme, cette étoile, et qu’il fallait tout reconstruire, tout détruire, tout brûler, tout massacrer, faire un ménage gigantesque pour permettre à cet astre intime de scintiller.
Le monde comme je me permettais de le penser était à refaire. De fond en comble.
Ce fut là ma colossale erreur, celle qui a sans doute donné naissance à toutes les autres, penser en matérialiste mes métaphysiques endogènes, chercher dans les modalités tangibles du monde les racines de mes mélancolies et de mon mal de vivre.
Dès qu’on ne se pense plus qu’en produit social, on perd le fil qui pourrait mener au bonheur de soi-même et on se dédouane de sa propre chair. Et puis, on emprunte des raccourcis tellement fulgurants que tout s’explique, comme par enchantement. L’essentiel étant ignoré, on sait à peu près tout et c’est bien là le triste privilège des intelligences inachevées.
Donner un nom à son mal pour ne plus avoir peur, voilà l’erreur qui m’a fait perdre quarante ans de ma vie.
Mais ce n’est pas grave du tout. Je ne pense pas que j’étais capable d’en faire autre chose, de cette vie.
Le silence des chrysanthèmes
15:06 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
| Tags : littérature |
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Commentaires
Je crois que nous sommes nombreux à faire cette "colossale erreur"de "penser en matérialiste" et tous nous avons fait ce long chemin qui nous remplit de vide.
Les gens sont obsédés par le nécessaire matériel du quotidien de la vie et ils en oublient de parler de leur intime avec les parents, les enfants, leurs chéri(e)s, leurs amis, ils ne parlent, bien souvent, que des nécessités matérielles.
Pour beaucoup, la curiosité, l'envie d'apprendre, le goût de rencontrer... se sont vite arrêtés dans leur vie et souvent n'a jamais existé.Ils se sont cristallisés dans une manière d'être et de penser.
Votre texte est magnifique mais je pense que vous auriez fait autre chose de votre vie parce que vous auriez regardé avec un autre œil ce qui vous entourez et vous auriez fait d'autres choix.
Comme disait solko "Le silence des chrysanthèmes" est plein de perles, j'espère que vous nous en ferez profiter.
Ecrit par : La Zélie | vendredi, 09 octobre 2009
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