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11.12.2008

Polska B dzisiaj

Lublin.JPGPeut-être en compensation de ce vague à l’âme permanent du déracinement, l’exilé n’a pas de quotidien. Il observe, il touche, il interroge son monde. Rien ne lui est familier au point de devenir invisible.
Pour prix de cette pointe de mélancolie qui musarde dans son air du temps, il semble immunisé contre la lobotomie des habitudes.
Tellement que les gens pèsent moins lourd sur le décor des jours. Parce qu’ils se font tous artistes et qu’ils racontent un monde avec des mots à eux, déclinés dans leur musique propre, comme s’ils réinventaient spontanément ce monde ou comme s’ils s’en amusaient.
Une tournure plaisante par exemple, nous amuse par son sujet et par la singularité parfois grotesque des mots dont elle se compose. Brillant comme des couilles de chat, ça m’a toujours fait rire. C’est mon mécanicien, un copain et un maître dans son art, qui disait ça chaque fois qu’il exhibait une pièce qu’il venait d’astiquer au gas-oil.
Les Polonais disent błyszczący jak kocie jaja. Ça veut dire exactement la même chose, au mot à mot près, les mêmes petites couilles ridicules et lustrées des mêmes mistigris. Et ça les fait rire, les Polonais. Pas moi. Je ne comprends pas qu’on puisse rire avec des mots pareils, avec des sonorités où je n’entends ni brillant, ni couilles, ni chat.
C’est ça être un étranger. Ne pas rire quand il faut et être saisi par ce que personne ne voit plus.

Depuis Varsovie, il faut partir résolument vers l’est. Quelque deux cent kilomètres en suivant toujours direction Terespol. C’est une route tout droite et c’est un pays plat. D’ailleurs, Pologne, c’est ce que ça veut dire. Pole, les champs. Quand on dit simplement les champs, même chez nous autres, on voit de mornes étendues. Des champs qui seraient bombés, on dirait des collines. Des qui seraient creux, on dirait des vallons.
Mais cette platitude-là n’est pas maussade. Elle ne procure pas ce désarroi du vide où le regard porte aussi loin que l’horizon vaincu par la distance, quand il s’enfonce, échine courbée, dans la terre avec le ciel qu’on dirait qu’il prend appui dessus. Avec aussi cette lumière nerveuse des plaines qui ne fournirait pas à arroser toute cette surface monocorde et qu’elle se dépêcherait comme si elle craignait que la nuit ne la surprenne avant qu’elle n’ait réussi à vider toute l’énergie accumulée dans ses lampions.
Avec de grands oiseaux de proie. Des buses et des milans à la queue fourchue, l’envergure déployée là-haut sur la tiédeur des courants. Pas un battement d’ailes dans leurs lents tournoiements ascendants et leur œil en feu qui guette le moindre mouvement rampant dans toute cette immobilité attentive.
Pour moi, le mot plaine désigne instinctivement l’avant Chartres, sur la nationale 10. Longtemps je suis passé par là pour aller jusqu’à Rouen via Evreux et je traversais ces grands espaces matinaux faits de labours, de blés naissants, blés en fleurs ou en épis ou alors chaumes dénudés. Là-bas, la terre est plate comme une galette blonde et la cathédrale est si haute qu’on n’en aperçoit que les toitures oxyde de cuivre. Elle est à droite, puis devant, puis derrière vous, posée sur les champs, étonnamment solitaire. Il n’y a pas de ville autour. Il y a les toits d’une cathédrale et il y a la plaine qui fait légèrement le dos rond. C’est tout. Pendant des kilomètres, ce gros monstre verdâtre échoué sur les blés vous suit du regard.
Zola s’impose à l’esprit du passant.
Ça, c’est la plaine. Mais ça n’est pas la Pologne. Ici, quoique la géographie soit à cent quatre vingt degrés, elle est sans cesse interrompue, brisée menue et divertie par la forêt de pins et de bouleaux et les chemins y sont creux comme ceux de nos vieilles montagnes. A chaque entracte du boisement, se déroulent les prairies sillonnées d’une rivière que je me demande bien comment parce qu’une rivière, il lui faut une montagne quelque part pour prendre son élan et que celles-ci, fluettes comme des rus, ne semblent pas venir de si loin, du plein sud où il y a des montagnes. Ou alors elles naissent de la terre elle-même, une terre saturée de neige fondue. Et cette terre a une petite pente, forcément, pour que ruissèlent les larmes du printemps.
Direction Terespol, donc, sur la platitude boisée. On ne traverse qu’une seule ville, assez moche, difficile, Minsk, et même que j’ai entendu de mes visiteurs abusés par le nom et s’interroger d’être arrivés si loin déjà, au cœur de la Biélorussie. Ça n’était pas de grands géographes. Ce Minsk-là n’est qu’à une quarantaine de kilomètres de Varsovie. Un rapide coup d’oeil sur la droite pour un vestige curieusement épargné par l’onde de choc de la chute du mur, un monument contendant, une sorte de tige, avec en haut la faucille et l’étoile rouge. C’est tout. On est pressé de traverser cette ville que les camions encombrent.
C’est indiqué sur les panneaux avec un BY au dessous de son nom : Terespol sur laquelle nous filons est la ville frontière avec la Biélorussie. De l’autre côté, elle s’appelle Brest et c’est une forteresse. Comme son nom l’indique, me dit-on. Ça me fait le sourcil dubitatif, moi qui me pique de toponymie. Brest en Bretagne, oui, un château, une forteresse, une place forte, une hauteur. D’accord. Mais comment le mot, en vieux breton bri, en gallois bre, en gaulois briga, aurait-il essaimé jusqu’ici ? Il me semble que ça n’est pas dans ce sens que se sont effectués les grands mouvements migratoires. Je le sais bien, moi qui suis un exilé à l’envers. Mais je me laisse dire quand même. Ça me fait du bien d’entendre ça si loin de la mer.
En tout cas c’est bien dans cette ville forteresse que Lénine signa la fin de l’engagement de la Russie dans la première tuerie mondiale. Elles s‘appelait alors Brest-Litovsk, Brest de Lituanie, quoique située dans le royaume de Pologne confondu à la Lituanie par l’union de Lublin.
Oui, c’est un peu compliqué tout ça.
Mais la Pologne sur la carte de l’Europe, c’est une goutte de mercure échappée sur une toile cirée. Nous allons à sa frontière orientale et on ne peut décemment évoquer les frontières de ce pays, encore moins ceux qui y vivent et leurs paysages, sans en évoquer les instabilités, tantôt grignotées au nord par les Prussiens et leur exigence d’une Prusse orientale ouverte sur la Baltique, tantôt au sud par les appétits des Austro-hongrois, tantôt à l’ouest par les insatiables Prussiens encore, et ce depuis le Saint Empire germanique, et enfin à l’est par les tsars, puis par les bolchos, et finalement, jusqu’à un nouveau sursaut toujours possible et toujours caractériel des puissants, par l’ogre Staline dictant sa loi à Yalta.

Cet incessant vertige d’un pays charroyé au gré des vents de folie, il est partout lisible encore. Une sorte de virtualité flotte autour des hommes et des choses. Ici on est slave, avec une pointe de désabusement, un laisser-aller sympathique, un laxisme de bon aloi, comme si toute cette nonchalance n’était qu’un regard absent jeté sur les choses d’un monde nouveau mais encore et toujours voué à l’éphémère.
On est difficilement adulte quand le berceau n’arrête pas d’avoir la tremblote.
Mais revenons à Lénine en même temps que nous roulons vers l’est.
Dans l’urgence, qu’il signa son traité de Brest la lituanienne. Il avait d’autres chats domestiques à fouetter, le gars. Les armées des empires centraux avaient de surcroît pénétré déjà très loin en Ukraine et en Biélorussie et même avalé les Pays Baltes. Le rusé Lénine s’était fait rouler comme un débutant. Pour avoir la paix nécessaire à ses entreprises intérieures, il devait en effet concéder tous ces territoires. Pour la Pologne, rayée de la carte depuis un siècle et demi bientôt, la Prusse s’adjugeait au passage, comme ça, en guise d’amuse-gueule, la part du gâteau dont jouissait jusqu’alors le tsar déchu. Perfide, la Prusse. Alors, Vladimir, tu ne vas quand même pas nous réclamer l’héritage expansionniste du tsar honni ? Ben non…Difficile en effet de prétendre déjà aux mêmes ambitions hégémoniques du despote, à qui l’on doit tout, finalement, puisque on n’est entré sur scène qu’en tant que son contraire déterminé.
Plus tard, Lénine ayant retrouvé ses esprits qualifiera ce traité de honteux. Bien inutilement. L’histoire immédiate se chargera de gommer la honte : les empires centraux écroulés, la Pologne renaît de ses cendres et ledit traité est caduc. Brest redeviendra pour un temps polonaise, Brześć nad Bugiem, Brest sur le Bug. Vingt ans exactement. Parce que Staline, fort des avancées victorieuses de ses armées jusqu’à Berlin, impose que Yalta entérine son hold-up du 17 septembre 39 qui, avec les armées nazies, prenait la Pologne entre deux redoutables tenailles. Il impose aussi, le petit père des peuples, que soit carrément décalé vers l’ouest tout le pays, comme un pion avec lequel on joue sur le grand échiquier des diplomaties.
Echec et mat. Qu’on se pousse un peu ! De l’air ! Il me faut de l’air de ce côté-ci !  Et à l’autre bout, à l’ouest, vous n’aurez qu’à amputer sur l’Allemagne défaite, si vous tenez absolument à faire de ces contrées un pays avec un nom et des bornes. Place pour l’Opération Vistule ! La déportation, la transplantation de millions de Polonais de Biélorussie et d’Ukraine actuelles, vers l’ouest, beaucoup sur Wroclaw emprunté à l’Allemagne. Des Polonais qui regardent toujours le lever du soleil avec mélancolie. Comme on regarde la maison dont l’huissier vous a chassé.
Tout cet honteux chambardement, toutes ces familles arrachées aux bras qui les tenaient debout, avec la complicité sereine des grandes démocraties qui clignent des yeux, qui opinent de leurs chefs auréolés et qui voudront donner bientôt des leçons de stabilité et de morale partout dans le monde.
Terespol. Sous les ponts coule le Bug.  Frontière indomptée, fougueuse, aux méandres incertains. Nous voilà enfin dans sa vallée, à quelque vingt kilomètres des pointillés politiques et virtuels des limites européennes.

C'est là que j'ai posé mes valises.

On le sait maintenant : Varsovie était une porte qui ouvrait sur les premières marches de l’Orient. La Pologne B, comme ils disent. L'orientale, la rurale, la slave, la frontalière, l'orpheline de son histoire.
Parce que pour la A, qui fait les yeux doux à l'ouest,  il eût fallu ouvrir la porte dans l’autre sens.

11:45 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

02.12.2008

Une obscure évidence

Dawno temu, il y a longtemps, c’est comme ça que commencent toujours les contes polonais pour enfants.lklklklklkl.JPG
Mais ce n’est pas un conte que je me propose de raconter et, en fait, il n’y a pas si longtemps que ça.
C’est une anecdote qui, ce matin, m’est revenue plaisamment en mémoire. Comme ça. Par association d’idées sans doute, mais je ne me souviens plus, comme toujours en pareils cas, des idées nourricières en amont. J’ai perdu le fil conducteur. Je n’arrive plus à démêler l’écheveau tissé au hasard de mon cerveau. Bref.

Dawno temu, donc, j’ai eu un voisin musicien. Un vieux monsieur violoniste. Quand je l’ai connu, il avait 99 ans et il semait encore ses fèves à la Sainte-Catherine. La terre qui semblait ne pas vouloir de lui comme locataire à l’étage en-dessous, n’était donc pas encore trop basse pour ses vieux reins.
Semer des fèves est un acte solennel. Et ça n’est pas Denis, grand semeur de fèves devant l’éternel du côté de Saint-Romans-lès-Melle, qui me contredira. Geste néolithique, sempiternel enfouissement dans le ventre de l’automne du germe qui donnera en mai le fruit succulent, vert pâle, qu’on croquera au sel et au beurre, arrosé d’un petit rosé frais, s’il vous plaît, et à l’ombre d’un marronnier en fleurs ou d’un vieux saule en feuilles.
Semer des fèves, c’est construire un pont entre l’automne et le printemps. Braver les grisailles de l'hiver. Dès décembre, insouciante des frimas, la plante pointera son nez verdâtre hors du labour et végétera ainsi jusqu’en mars, d’où elle prendra son élan.
Semer des fèves, c’est donc affirmer son espérance de vie.
Mon vieux voisin musicien semait de l’espoir.

Puis il eut cent ans. Il devint alors une icône communale. On le célébrait chaque mois d’avril dans la grande salle du conseil municipal, le maire se fendait d’un discours, le maire deux aussi et ainsi de suite…Et les jeunes, moyenne d’âge 80 ans, applaudissaient, pleins d’espoir pour eux-mêmes, à la longévité de l’ancêtre.
Lui, il apportait son violon. Il s’asseyait d’autorité, paraît-il, sur le fauteuil du premier magistrat et jouait une mélodie. Il grignotait ensuite un biscuit au beurre, prenait un verre de vin, puis, conscient du fossé qui sépare les générations dans la pratique de la fête, il laissait les susdits jeunes s’amuser un peu  entre eux en prenant congé sur un bon mot :
- A l’année prochaine….Si vous êtes encore là !

Au correspondant d’un  journal local qui l’interrogeait au cours d’une de ces célébrations – il y en eut six – il affirma que le secret de sa longue vie, c’était la musique. Selon lui, la musique, si elle n’adoucissait pas forcément les mœurs, du moins les prolongeait-elle considérablement dans le temps.
On lui pardonnera de n’avoir pas cité, pour exceptions qui auraient confirmé cette règle singulière, Chopin, Janis Joplin, Hendrix, Brian Jones et tutti quanti  ...

Las, las, las, trois fois las, la Camarde considéra un beau jour que la plaisanterie avait assez duré et d’un seul coup d’un seul, expédia un soir du mois de mars, alors que les fèves s’apprêtaient à boire à pleines jeunes feuilles les premières douceurs, le vieux monsieur chez les Gentils de l’au-delà, au pays du vieux Léon avec son accordéon, au pays des musiciens qui ne jouent plus que des silences…
Eût-elle patienté un mois encore, cette maudite Camarde, que le bonhomme eût encore grignoté un biscuit au beurre et bu un dernier verre de vin pour ses 106 ans !

Le journal, pas local cette fois-ci, mais carrément régional, fit sa une de l’événement. Le doyen, la fierté de la communauté communale de C.C. en Charente maritime, venait de casser son violon à 105 ans et 11 mois, qui dit mieux !?
Et c’est là, in cauda venenum, que survint l’anecdote qui, ce matin, m’est revenue impromptue en mémoire.

Je « travaillais » alors – je demande pardon à tous les autres travailleurs mais je n’ai pas un autre mot à ma disposition - dans une administration.
Un collègue s’empara du journal à la pause-café, la troisième ou la cinquième pause, je ne me souviens plus, et s’écria :

- Tu as vu, Bertrand, ton voisin est mort !
Oui, je sais…Il allait avoir 106 ans.
- Mais…Il est mort de quoi ? Ils ne le disent pas dans l’article.
… ?… ?…

Comme quoi, parfois, les évidences ne sont pas directement accessibles à tous.
Et je me demande bien encore, moi,  la nature de mon association d’idées matinales.

Me souviens vraiment plus.

13:30 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

01.12.2008

Polska B dzisiaj

Une idée peu à peu s’était imposée à nous.hautetfort.JPG
Écrire un ouvrage qui serait une manière d’ouverture pour cette région de la Podlachie du sud longtemps garrottée sous les armes des différents occupants. Un ouvrage pour francophones voyageurs et curieux. Pas exactement pour le touriste et ses vains loisirs, sa carapace de certitudes et sa convoitise pour les sensations nouvelles ou les cultures fort contrastées. Celui-là s’ennuierait à mourir ici et ne transmettrait au final que l’image de sa propre désolation.
Nous aurions voulu nous adresser à des engoués d’histoire et de géopolitique, soucieux de lire les hommes et leurs paysages, d’en défragmenter le présent par impulsion de la mémoire. Des voyageurs qui seraient venus pour palper les lieux comme autant d’images d’archives, à la recherche d’un lyrisme somme toute assez proche de celui de l’archéologue.
Pour connaître et se faire connaître. Ouvrir une porte à double battant.
Alors de village en village, de petits monuments en petits monuments significatifs, d’églises en bois en églises en bois, de cimetières orthodoxes en cimetières uniates, juifs ou mahométans, en proie aux halliers ou sommairement entretenus, de chemins creux en chemins creux, de forêts tragiques en forêts tragiques, partout où les luttes et les drames avaient laissé leur empreinte, nous avons fureté, interrogé, accumulé des notes et stocké des photographies.
Nous n’avions pas négligé les charmes environnementaux. La vallée du Bug est un site exceptionnel et la rivière est la dernière en Europe dont le cours n’ait pas été dompté ou détourné. Elle n’est d’ailleurs européenne que jusqu’en son milieu. Au-delà, elle est biélorusse ou, un peu plus en amont, ukrainienne. C’est à partir de ces froids tourbillons où se faufilent des silures énormes avec des moustaches telles qu’on dirait des éperons, que commence un immense bloc géopolitique qui s’étend jusqu’au détroit de Béring, quasiment de l’autre côté de la machine ronde. Un bloc qui intrigue, qui inquiète, qui fascine l’occidental.
Sur l’autre berge, on a déjà un pied dans l’antichambre de Dostoïevski et de Tolstoï. Une autre vision du monde. En cyrillique.
Mais pour calmes et singuliers que soient ces charmes environnementaux, ils n’atteignent pas ceux des chutes du Niagara et plus de deux mille kilomètres, c’est beaucoup pour des villégiatures aux motivations bucoliques. Pour ça, il y a le Limousin, l’Auvergne, la Corrèze, l’Ardèche. Que sais-je encore ?
Qui nous lirait alors et qui viendrait de si loin, seulement stimulé par son appétit d’histoire ? Un certain découragement s’est immiscé dans notre travail.
Par ailleurs, la Pologne n’est pas exactement le premier réflexe destinataire d’un qui se propose d’aller faire un tour en Europe. J’ai eu l’occasion de le vérifier maintes fois : ce pays souffre d’une réputation complètement fallacieuse de dénuement et de délabrement. Ça remonte à la force des images, dont la dernière, celle de l’état de guerre de 1981, est restée très présente à l’esprit du superficiel. Avec ces queues de gens debout sur les trottoirs devant les boucheries et les épiceries. Des images d’Occupation et qui frappent fort.
Si fort et si longtemps que je peux témoigner d’un fonctionnaire en mission ici, il y a quelques mois seulement, haut placé sur l’échelle de la connerie administrative française et qui de son minable portable téléphonait à sa fifille que si, si, je t’assure, ma chérie, ils ont même des voitures, du téléphone et de l’électricité ! Grotesque jusqu’au délit quand vous savez que cet imbécile était, là-bas où il y a des portables, de l’électricité et des voitures, porteur de responsabilités importantes dans le domaine de l’agriculture !
Ruminant toute cette bêtise des phototypes, une chanson de Renaud m’est revenue à l’esprit, p’tite conne, dédiée à une jeune fille misérablement morte d’une overdose. « P’tite conne, tu rêvais de Byzance et c’était la Pologne jusque dans tes silences. »  Quand un pays souffre de telles métaphores de la part d’un artiste qui est loin d’être le plus con et le plus méchant de sa bande, c’est en dire long sur l’inconscient collectif dépréciateur qui pèse sur lui.
Plus près de moi, c’était juste après l’ouragan de décembre 1999, j’étais invité chez un ami. Il n’y avait plus d’électricité, donc plus de chauffage, mais il y avait, en cette période de Noël, la fille de mon hôte vivant d’ordinaire aux Etats-Unis. Fort mécontente de l’inconfort, elle avait dit à son père : Mais c’est la Pologne, ici ! Vexé, qu’il avait été, mon ami.
Tout considéré, nous avons fini par ajourner jusqu’à plus ample motivés, sinon l’abandonner complètement, notre rédaction. Et puis, goutte d’eau dans un vase déjà suffisamment plein, des institutionnels auxquels nous nous étions adressés pour financer un peu notre entreprise, des qui avaient pourtant la prétention d’être fortement impliqués ici, nous ont fermé la porte au nez.
Doucement mais résolument. C’était peut-être leur manière d’ouverture à eux.
Outre notre recherche des empreintes de l’histoire, nous avions entrepris des chapitres purement pratiques où nous renseignions le voyageur putatif sur les possibilités d’hébergement. Aussi avions-nous visité, décrit et répertorié tous les agroturystica disséminés dans la campagne. Là, devant un thé ou alors devant rien, sinon la langueur d’un après-midi qui passe, la discussion s’engageait, tantôt anodine et tantôt grave.
C’est donc ainsi que j’ai commencé de sillonner ce territoire et ai côtoyé le sentiment, romantique ou j’m'en foutiste,  de ses habitants.

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27.11.2008

Lire et écrire

30.JPGQuand on s’essaye à la littérature, quand on ne fait que ça, même, on a le droit d’être en proie à de sévères doutes.
Surtout quand on n’a publié que deux livres en tout et pour tout et qu’on a dans ses tiroirs fourre-tout des manuscrits restés lettres mortes, de solitaires fœtus qu’on relit de temps en temps, qu’on feuillette, qu’on corrige encore, tant il est vrai que ce qui a été écrit hier s’éclaire d’un autre jour relu demain, dans d’autres dispositions de l’esprit, avec d’autres priorités de vie, sous d’autres cieux, sous la dictée d’autres événements personnels.

Mais le doute n’est pas "est-ce que mes manuscrits sont victimes d’une injustice ou n’ont-ils finalement que la place qu’ils méritent ?"
Ça, c’est du doute existentiel, égocentrique, du doute de frustré, du doute de l’orgueil un peu mis à mal. Et je m’en fous comme de ma première chemise à bretelles bleues, qu’ils soient à leur place ou injustement bannis, mes écrits. Dans ce genre de procès où l’ego est en même temps juge et partie, je ne saurais évidemment départager ce qui est juste de ce qui ne l'est pas.
Le plaisir nécessaire à ma survie que je prends encore à écrire, le plaisir d’interpréter, de lire et de refaire le monde dans la représentation que j’en ai, tel qu’il se présente sous mes pas, de ce que je veux en faire aussi de révolte ou de mélancolie, se situe par-delà ces considérations, d’ordre social finalement.
Bien, me diras-tu, mais quand on écrit, comme en ce moment, là, sur ton blog, c’est pour être lu. J’en conviens. Toujours difficile de s’opposer convenablement à des poncifs sans dire des conneries du même genre. Mais dans mon cas personnel, forcé et contraint sans doute, j’ai abandonné cette priorité sans quoi il m’eût fallu également abandonner l’écriture. Me censurer dans ce que je porte en moi. Et ce, même si je reste lu de quelques amis, là-bas en France, ou bien ici sur des pages qu’on s’obstine à dire virtuelles.
Le doute, donc, est plus général et profond. Il réside dans la littérature en général, dans les formes nouvelles qu’elles a prises, avec  le souci honorable de coller au plus proche du monde, tel qu’il s'est transformé et semble vécu aujourd’hui.

Rien ne remplace la joie de lire. J’ai, comme vous sans doute, toujours un livre en lecture.
J’ai le temps aussi parce que j’ai décidé de ne plus faire que cinq choses essentielles dans ma vie : Aimer, Ecrire, Lire, Jouer de la guitare et Regarder le paysage et ses climats. Ça suppose bien-sûr de réduire ses aliénations de consommateur au strict minimum vital. Ça suppose aussi de ne pouvoir rentrer au pays et d'en respirer l’air autant de fois qu’on le souhaiterait. Mais le jeu, comme on dit, en vaut pour moi la chandelle.
Je viens de terminer "Le corbeau blanc", biały kruk, d’Andrzej Stasiuk, surprenant, puis j’ai dévoré avec délices "Atelier 62" de Martine Sonnet, livre remarquable, puis je suis passé à un livre de mon ami Denis que je n’avais pas lu puisque déjà parti au moment de sa parution, "Couteau suisse", un très beau texte, puis j’ai sauté à un roman inachevé de Stendhal, "Lamiel", étonnant,  puis  j’entamerai autre chose, je ne sais pas quoi, en fonction du hasard, de ce qui me tombera sous la main ici et qui sera jugé digne d’être lu ou, plus certainement, relu.
C’est donc là que je veux en venir après ces longs prolégomènes. Je suis profondément attaché, vraiment, aux gens encore debout ou depuis longtemps disparus, qui m’offrent ce plaisir de lire. Je n’ai jamais fini, par exemple, de relire Maupassant tant je le situe au pinacle de mes lectures.
J’ai un ami, un compagnon, pour tout vous dire c’est mon frère, qui est aussi un lecteur. Il travaille dur, lui. Il est chauffeur routier. Il part le lundi ou le dimanche soir de sa maison et ne rentre que le vendredi, voire le samedi matin. C’est un solitaire.
Sa passion, c’est l’ébénisterie. Sur ses maigres heures de loisir, il aime confectionner de petits meubles. Très beaux, en merisier, chêne, frêne ou hêtre. Il les entasse, comme moi mes manuscrits. Ou alors il les donne à un copain. Il a sur moi cet avantage fabuleux que lui, ce qui sort de poésie de sa tête, il peut l’offrir de façon tangible et faire durablement plaisir. Un vrai cadeau. Moi, je peux bien offrir un manuscrit, mais bon, je le vois mal trôner des années au salon, mon manuscrit de rin. Passons…
Il a lu Zola, Maupassant, Tolstoi, quelques Balzac, des Georges Sand, des Michelet, des…Que sais-je encore ? Pour vous dire, un peu quand même, que tous les chauffeurs routiers ne sont pas de gros abrutis, primaires phallos.
Il lit des histoires. Des histoires bien écrites. Des paysages. Des chemins en pluie et des drames humains. Il lit avec plaisir. Jamais de littérature de hall de gare. Le soir, dans son camion, aux heures interdites de circuler pour lui.
Un jour, il y a bien longtemps, il m’a offert un gros livre qu’il avait feuilleté dans une librairie, qu’il avait acheté, lu et beaucoup aimé. "Hautefaye, l’année terrible" de Georges Marbeck. Sans lui, je n’aurais jamais lu ce livre, pourtant très édifiant et que je vous recommande au passage.
Il me demande bien sûr, toujours, où j’en suis de mes livres. Opiniâtre, en plus, parce-que depuis vingt cinq ans qu’il me pose régulièrement la question, j’en suis à peu près toujours au même point…Il a lu mon Brassens, bien sûr, il a lu mon espèce de polar et il a téléchargé "Chez Bonclou", chez Publie.net.
Je n’ai pas pu finir, m’a t-il dit. C’est pas pour moi….J’ai feuilleté aussi ce qui se faisait sur Internet…C’est pas pour moi, m’a t-il répété…Et sa voix au téléphone était un peu timide.
Il n’est pas le premier, dans cette classe ouvrière dont on a célébré les obsèques peut-être un peu prématurément, à me faire ce genre de constatations…
Mais là, c’est mon frère, mon ami…

J’y ai beaucoup pensé…Le doute…
Qui a tué le beau roman littéraire ? L’écrivain ou le lecteur ? L'éditeur ? Et quel écrivain ? Et quel lecteur ? Et quel éditeur ?
Qui, du lecteur autodidacte passionné ou des créateurs dans leur interprétation moderne et poétique d’un monde où il n’y a plus grand monde à la hauteur pour comprendre vraiment, se fourvoie ?
Qui vraiment ?
Celui qui n’a pas suivi le cheminement et se décourage ou celui qui va trop loin, trop vite, laissant derrière lui un tas de lecteurs en proie à la solitude ?
Je n’en sais rien. Je n'en sais vraiment rien.
Ça me peine.
C’est tout.
Peut-être que c’est pas pour moi, non plus, tout ça…

Que le monde, l’amour et l’amitié, bref le bonheur d'exister un moment,  se situent par-delà.
Je n’en sais rien, vous dis-je.

11:47 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.11.2008

Voici venir l'hiver, tueur des pauvres gens

1.JPG
Elle vient du sud, des Carpates...
2.JPG
50 km/h maxi...Oublier les freins
3.JPG
Halliers sous les frissons
4.JPG
Les limites de mon espace. Les espaces ont toujours des limites...Je ne sais pas à qui appartient le puits, du coup...

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17.11.2008

Pierwsza Zima w Polsce

P1290031.JPGEn septembre, l’air était presque bleu déjà. Les matins brumeux frissonnaient et les grands bohémiens du ciel des étés moribonds, en chemin inverse du mien, s’enfuyaient à tire-d’aile, quittant la place alors que j’y venais.
Les oiseaux, eux, ils connaissent la terre.
Ils savent lire le soleil et le sens dans lequel il faut tourner.
Octobre avait embrasé la forêt  et novembre une à une éteint ses lumières.
Tout petits, des flocons égarés avaient batifolé de-ci, de-là, timidement, comme des éclaireurs et sans jamais toucher le sol. Ils avaient saupoudré les toits et ils étaient repartis très vite vers le ciel.

J’avais dit que c’était déjà l’hiver.
On m’avait étrangement souri.

Puis le vent s’était levé. Un vent sec qui sentait comme la désolation de steppes lointaines. La terre s’était durcie sous sa morsure et par milliers cette fois-ci, les flocons étaient revenus à l'assaut.  Chaque jour. Le souffle rageur venu de l’est devant lui  les poussait.
Ils avaient tout étouffé de blanc. Des routes où je m’étais perdu, des chemins sur lesquels j’avais marché jusqu'aux genoux, des champs, des forêts et les lacs que j’avais embrassés de mon regard inquiet.
Les rivières s’étaient arrêtées.
Décembre s’était endormi sous cette couette duveteuse, paisiblement, bien au chaud, vers moins dix degrés, parfois moins quatorze.

J’avais dit que c’était un grand hiver et que chez moi le journal de vingt heures aurait déjà sonné le tocsin.
Les médias océaniques sont toujours pris de logorrhées nerveuses quand il fait froid, surtout si c’est l’hiver. S’il fait trop chaud l’été, ils s’emballent aussi. Il n’y a guère qu’au printemps, quand il ne fait strictement rien du tout, qu’ils ne s’alarment pas du temps qu’il fait. Ils ont souvent raison chez moi. Ils savent que l’évidence climatique nourrit le chroniqueur.
On avait beaucoup ri.  A moins dix, m’avait-t-on dit, goguenards, c’est encore l’automne. J’avais  bien ri…
Jaune, je crois.

Janvier sans crier gare avait alors pétrifié le monde. Même les bruits avaient soudain cessé de remuer.
A moins vingt, je m’étais demandé comment j’allais faire pour respirer.
A moins vingt cinq, les poils de mon appendice nasal avaient gelé et j’avais pensé que c’était foutu, que c’était même plus la peine d’essayer de respirer.
A moins trente, je m’étais dicrètement inquiété, l’air de rien, s’il y avait un SAMU dans le coin, pas trop loin.
A moins trente deux, je m’étais dit merde, j’ai oublié de déserrer le frein à main, je m’étais allongé et je m’étais demandé si j’avais bien fait d’être agnostique toute ma vie.

On s’était esclaffé sans retenue aucune. D’accord, d'accord, il faisait froid, mais enfin, c’était l’hiver, non ?…
Je m’étais esclaffé aussi, enfin, un peu…Un tout petit peu…Je ne suis pas même certain que l’on m’ait entendu...

La température était brusquement remontée en février. De 24 degrés.
J’avais eu presque chaud. J’avais ressorti mes tee-shirts et j’avais eu envie d’une violette posée sur la barbe verte d’un talus solitaire.
Bon, me direz-vous, tu t’en es tiré, mais il faisait encore moins huit !
Et alors,  c’était le printemps, non ?

« Elle n‘est pas belle, la Terre ? Les hommes ont tort qui prétendent la connaître, la terre. Vraiment, » que j’avais écrit à mon ami, un musicien, guitariste, resté sur les sables blancs de Charente-Maritime, à regarder en face de lui l’île de Ré, la Blanche.

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07.11.2008

La mémoire du monde, le monde de la mémoire

250px-National_Park_Service_9-11_Statue_of_Liberty_and_WTC_fire.jpgJe voudrais prolonger ici une discussion entamée sur le forum de François Bon et intelligemment initiée par un internaute qui répondrait au doux pseudonyme, quoique légèrement bègue, de Xavavavier.
Le postulat de départ, maintes fois vérifié, pose comme principe que tout le monde se souvient de ce qu’il faisait le 11 septembre 2001.
Le deuxième postulat, également vérifié, énonce qu’à peu près personne – à moins qu’il n’ait ce jour-là vécu quelque chose de personnellement fort et sans aucun rapport avec l’événement - ne se souvient de ce qu’il faisait le 9 novembre 1989.

Le 11 septembre 2001 dans l’après-midi, j’étais à Niort, rue de l’arsenal, et je besognais sur l’Intranet du Conseil général des Deux-Sèvres. Je sais même très précisément ce à quoi je m’échinais le cerveau : Je mettais en ligne des délibérations du susdit Conseil.
Une jeune amie de la maison d’en face, comme on nommait l’hôtel de Ville, m’a téléphoné et m’a dit qu’un avion s’était écrasé sur le Pentagone et deux autres à New York. C’est dans cet ordre qu’elle  a dit.
La sachant, tout comme moi, un tantinet alarmiste, j’ai plaisanté. Elle m’a dit d’aller sur « Voilà ». Je suis venu, j’ai vu, j'ai lu.
En rentrant chez moi une heure plus tard environ, j’ai dit à mon fils, à travers le plafond car il était à l’étage, que les USA venaient d’être attaqués. Il est descendu et nous avons allumé la télé.
Le reste, c’est ce que tout le monde, à peu près, a vécu. En images. Des images que nous nous sommes appropriés comme appartenant à nos propres vécus. Comme si nous y étions…

Le 9 novembre  1989,  je…je…Je n’en sais absolument rien. Et les 12 ans d’écart ne sont nullement en cause.

180px-Berliner_Mauer.jpg

J’ai vérifié à 2500 Km de là. Où je suis aujourd’hui. Même chose.
Les Polonais se souviennent précisément de cette journée du 11 septembre et comment ils ont appris les attentats et ce qu’ils faisaient et ce qu’ils ont pensé alors. Je n’en ai rencontré aucun qui se souvienne du 9 novembre 1989.
Ils étaient pourtant concernés au premier chef. C’était leur vie entière qui basculait enfin, surtout en Pologne après Solidarność et les accords dits de La Table Ronde. Comme quoi le 9 novembre dont ils ne se souviennent  pas, est un point de repère fondamental de leur histoire, collective et/ou individuelle.
Aucun d’entre eux n’aurait l’idée de se repérer par rapport au 11 septembre.
Même chose en France. On ne dit pas "avant le 11 septembre" ou "après le 11 septembre". On dit "le 11 septembre" .Point.
On pourra cependant éventuellement dire, surtout si on a voyagé en Europe centrale dans les années 80, et même vu de plus loin, « avant la chute du mur ».

La chute du mur a en effet bouleversé radicalement l’équilibre du monde. Elle a transformé l’ordre mondial et consacré l’hégémonie sans partage des USA, elle a été le détonateur des horreurs perpétrées dans les Balkans, la cause du partage de la Tchécoslovaquie, l'élément essentiel  de la réunification de l'Allemagne, etc...etc. Elle a réduit les partis communistes à la portion congrue sur les différents échiquiers politiques du monde, elle a consacré la déferlante triomphante des idéologies libérales sur toute l’Europe, déferlante dont  nous vivons encore aujourd'hui les effets désastreux.
Elle a changé notre façon, du point de vue des procédures, de voyager au-delà de Berlin.
Ce fut véritablement la chute du monde initié au lendemain de la seconde guerre mondiale.
La fin de Yalta.

Le 11 septembre n’a absolument rien changé dans nos vies, si ce ne sont les contrôles plus sévères dans les aéroports. Les bourbiers irakiens et Afghans eussent existé sans les attentats et la grotesque croisade contre le mal entreprise par les bandits de l’administration Bush eût également existé.
Ce que j’ai personnellement retenu du 11 septembre – outre évidemment l’horreur de la catastrophe – c’est le nom de Ben Laden, que je n’avais jamais entendu prononcer auparavant, ignorant que je suis.

J’en conclus que le monde s’inscrit dans notre chair d’abord par les effets spectaculaires dont on la crible. Ensuite, mais très loin derrière, par ses impacts réels sur nos vies, c'est à dire que les signifiants de l'histoire du monde dérivent vers des signifiés de moins en moins clairement établis.
J’en tire également comme enseignement et en dépit de mon trouble, de mon aversion et de ma révolte devant la tragédie du 11 septembre -  je le répète afin que mon propos ne soit pas facilement la proie du confusionnisme intéressé et perverti sur des objectifs qui ne sont pas les siens - que notre mémoire est une ressource enchaînée, pour une bonne part manipulée.
Plus balisée par l'évenementiel que par les mouvements et enjeux réels  du monde.
Et une mémoire manipulée ne peut que se projeter dans un futur fortement compromis, autant  du point de vue de la raison, de l’éthique que de l’esthétisme.

Source images : Wikipédia

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31.10.2008

Polska B dzisiaj - Chantier en cours -

PA260011.JPGJ’ai posé mon cul sur une pierre et mon dos repose sur le poteau rayé blanc et rouge qui marque le no man’s land, à deux mètres à peine de la rivière Bug.
Zone d’herbe folle et de sable.
J’ai posé mon cul hors de Pologne déjà mais pas encore en Biélorussie. C’est dire presque nulle part.
De l’autre côté, les mêmes poteaux, mais rouges et verts ceux-là. Deux drapeaux se font face dans la muette solitude des forêts et des champs, par-dessus une frontière liquide.
J’ai posé mon cul là.
Trois mètres en contrebas coule le Bug. Ses méandres ont dévoré les berges et les ravins creusés s’écroulent. La pierre roule et les parois dégoulinent. Des arbres sont en équilibre, une part de leurs racines suspendue dans l’air, l’autre désespérément accrochée à la terre rouge. Ce sont de vieux chênes aux ramures imposantes. Ils se penchent au dessus du vide et on dirait des géants aux prises avec les tentations du suicide et qui lanceraient les bras au ciel dans un dernier appel à l’aide.
J’ai posé mon cul là, à Neple.
Village tout de bois coincé entre le Bug infranchissable et les forêts. Je pense aux frontières. Il n’y a plus de frontières derrière moi. Que les plaines, les montagnes, les bois, les fleuves, les villes, les villages, les lacs, les rues, le vent, les rêves et les soucis d’un même espace politique. La voie est libre jusqu’à l’extrême sud de l’Espagne.
Plus de frontières. Plus d’explosion d’artillerie lourde, plus de terreurs incendiaires, plus de sang dégouttant sur les rides de la terre et plus d’épouvante hurlée sous la mort en furie. J’ai devant moi, avec cette rivière qui musarde entre ses gorges sablonneuses, ce pourquoi se sont entretués les hommes depuis qu’ils sont des hommes. Tout le débat des tueries tourne autour de l’endroit exact où doit être planté ce poteau rayé blanc et rouge et sur lequel je me repose, les yeux dans l’eau.
Ce poteau marque la fin d’une souveraineté et le début d’une autre. Il délimite le champ d’application des vérités et le moindre outrage à son égard ordonne réparation par le massacre. Ça me semble d’une désespérante simplicité.
J’ai pris appui sur la bombe qui a ensanglanté le monde.

Je suis de cette génération qu’on dit bénite des dieux pour être la première depuis que les temps sont humains à ne pas avoir vu déferler chez elle le fracas des armes. Puisque plus de vingt siècles n’avaient pas été suffisants pour déterminer l’emplacement exact de ces satanés poteaux, force fut bien de les mettre enfin au rebut. De guerre lasse.
Génération bénite des dieux, depuis ta naissance on s’est pourtant égorgé et mis les tripes à l’air sans retenue en Indochine, en Algérie, au Vietnam, en Cisjordanie, en Palestine, en Iran, en Irak, en Afghanistan, en Tchétchénie, au Liban, dans les Balkans et, aujourd’hui même, en Géorgie sans qu’on sache jusqu’où la poudre crachera la mort. Tout ça en soixante cinq ans. Autant dire sans relâche.
Alors c’est où chez toi ? Cette espace derrière moi ? Autant dire un mouchoir de poche. Je suis assis au bout de ce mouchoir. S’il me prenait la folie d’en sortir pour pénétrer en face, entre ces rangs broussailleux d’aulnes sauvages et de saules, une arme claquerait sans doute, avec ou sans sommations.
C’était une exigence, une condition sine qua non de l’entrée de la Pologne dans le mouchoir de poche : sécuriser à cent pour cent cette frontière qui ouvre sur tous les Orients, les extrêmes comme les moyens. La réciprocité s’applique œil pour œil, dent pour dent. Le poteau blanc et rouge est bien réel et revendique toute sa raison historique.
Et puis, les guerres sont-elles vraiment mortes ? En tous cas  les canons dans les têtes, eux, sont bien vivants.
Je me retourne.
Derrière moi vallonne un champ jusqu’à la route étroite et rocailleuse qui court de Terespol à Janow. Un vieux tank de l’Armée Rouge étrangement isolé est accroupi sur ce champ tel un gros crapaud endormi.
Un monument ambigu. Là comme dans presque tous les pays du bloc soviétique démantelé, s’est posée la question de savoir quel traitement réservé à ces chars de Staline, posés comme les témoins d’une armée victorieuse d’Hitler, certes, mais devenus symboles de la main de fer communiste.
Choix cornélien. Je me souviens du débat à Prague en mille neuf cent quatre vingt treize. Quelqu’un avait proposé de peindre un de ces chars en rose. De le tourner vers la fête. D’en faire une dérision. C’était plaisamment ménager la chèvre et le chou.
S’est posée aussi en Pologne la question du 8 mai, du 9 exactement. Le pouvoir post-communiste l’a supprimé en tant que  jour férié. Quelle mémoire veut-on ainsi ne pas transmettre ? On ne veut pas fêter l’arrivée de Staline. Bien sûr. Mais comment la Pologne du 1er septembre 1939, la Pologne de Treblinka, d’Auschwitz, de Majdanek et de Sobibor, peut-elle ne pas vouloir se souvenir de la défaite des bourreaux  qui firent d’elle un billot où tout le sang n'est pas encore coagulé ? Il y a là quelque chose qui me heurte profondément.
C’est parce que je suis un étranger. Je ne porte pas en moi cette blessure qui suppure toujours, l’insurrection de Varsovie d’août 44, les Polonais en train de se faire massacrer dans la ville, un à un, méthodiquement, tandis que l’Armée Rouge bivouaquait l’arme aux pieds aux portes de cette même ville, attendant patiemment que les Nazis en aient fini de leur ignoble boulot, fassent consciencieusement leur ménage ruisselant d’entrailles et de sang, tuent sans discernement telles des bêtes fauves, pour enfin entrer triomphalement dans une ville à sa seule botte. Un seul mouvement de cette armée et l’insurrection polonaise eût été pourtant un succès.
Mais on n’entre pas dans une ville que l’on se propose d’enchaîner, si elle est une ville victorieuse. Mieux vaut qu’elle soit vidée de son sang, mieux vaut marcher sur les décombres et le feu, enjamber les cadavres que de serrer la main d’orgueilleux vainqueurs.
Alors, forcément, un autre dilemme plus grand encore a surgi, et ce, dès la chute du mur. Comment en effet conserver l’énorme palais des sciences et de la culture érigé sur le cœur battant de Varsovie et offert par Staline aux Polonais ? Comment vivre sereinement à l’ombre monumentale de cette empreinte jetée sur la ville tel un gigantesque paraphe authentifiant le crime ?
De quelque côté que vous arriviez à Varsovie, la masse parallélépipédique de cette architecture très Kremlin s’impose à la vue. Elle monte à l’assaut des nuages et s’élance même au-delà par une fine aiguille.
J’ignore tous les tenants et les aboutissants de la polémique. Ce que je vois, c’est qu’on essaie de noyer cette lourde masse dans une forêt architecturale très moderne.
L’effet en est baroque. Comme un mot fautif mal raturé. Le remède quasiment pire que le mal.

Le décryptage de l’histoire plus récente fait aussi l’objet de controverses passionnées. Jaruzelski, le général aux lunettes noires, était-il ce dictateur impitoyable décrétant l’état de guerre et la loi  martiale pour étrangler le peuple et pérenniser le pouvoir des apparatchiks et des bureaucrates polonais ou, au contraire, prit-il ses décisions tyranniques pour éviter à son peuple l’humiliation subie par le printemps de Prague douze ans plus tôt ?
D’aucuns affirment avec force que l’histoire ne se répète pas, que l’Union Soviétique était alors exsangue, au bord du gouffre, que l’époque avait changé depuis soixante-huit, que les chars du Kremlin ne pouvaient pas envahir la Pologne, le pays du souverain pontife, sans  que le reste du monde, cette fois-ci, n’intervienne.
Jaruzelski est donc un tortionnaire qui doit répondre aujourd’hui de ses crimes devant le tribunal de la démocratie.
D’autres défendent becs et ongles la thèse inverse. Ils  rappellent avec force ce que le monde entier a vu : la flotte soviétique en manœuvres de débarquement sur les rivages de la Baltique et les troupes massées à la frontière orientale.
Et des détails plus microscopiques, vus seulement de quelques Polonais, resurgissent.
Un ami alors sous les drapeaux, donc le plus souvent en exercice en ces temps de troubles sévères, me certifie que de vieux numéros de la Pravda, chiffonnés et  souillés de merde, traînaient un peu partout au cœur de la forêt parmi les étrons. D'après lui, et en dépit du fait que j'en étais plié en quatre et, entre deux hoquets, tentais de lui dire que c'était là une lecture assez innovante, par le bas, des pages de l'histoire, cela constitue une preuve que les commandos russes étaient bien tapis dans l’ombre, prêts à museler le pays par la force si Jaruzelski ne se décidait pas à le faire lui-même.
Cette mémoire-là est polono-polonaise.
Ça n’est pas une mémoire théorique, acquise par les matériaux que laisse derrière elle l’histoire et lue dans ses archives, mais une mémoire directement enregistrée sur le vif, au coeur du combat pour la vie. Une mémoire douloureuse. Comme un deuil non encore refermé.
La mienne, de mémoire, elle remonte aux comités pour la Pologne, aux badges Solidarnosc et aux images des Polonais faisant la queue devant des étalages désespérément vides.
On ne confronte pas des images au directement vécu. Impossible alors pour moi de me faire une opinion tranchée.
Et ça n’est pas facile, une mémoire, quand les chemins en sont tortueux.
La mémoire, elle a besoin de grands boulevards, clairs et larges. De ceux qui ne transforment pas les présents en douloureuses cacophonies.
De ceux, aussi, qui font les imbéciles emmurés de certitudes.

 

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30.10.2008

De l’inconvénient d’être à la fois étranger et presbyte

Des poésies en ébullition de la fin des années soixante et des années soixante dix, m’est resté, comme à beaucoup d’autres sans doute, un certain goût pour les cheveux longs.
Et une parano épidermique devant les cheveux coupés ras, les boules à zéro. Les individus d’« Ordre Nouveau » que nous avions à affronter à la fac et dans les manifs de nos vingts ans, arboraient ce crâne rasé des nostalgiques du IIIème Reich.
Les flics qui nous prenaient la main dans le sac à ne pas être d’accord avec la société d’accumulation du capital, aussi.
Les choses ont changé bien sûr et les signifiants ont évolué.
Je parle là de réflexes « culturels », pas de sociologie  de la chevelure.

Mais avec le temps, avec le temps, va, tout s’en va….Même les plus chouettes souv'nirs, ça t’a une de ces gueules….
Non, c’est pas ça. Avec le temps qui passe et qui ruine le temps qu’on a devant soi, disais-je, se réclamer d’une longue chevelure est de plus en plus délicat. La tête se dénude comme platane de novembre, le cheveu s’effiloche et s’éclaircit comme champ de blé biologique, le port altier d’une rebelle houppelande devient de plus en plus problématique.
Alors, on fait comme on peut.
Je laisse, moi, pousser sans soins, à l’aveuglette et je coiffe – des fois, pas souvent- en arrière, mes cheveux longs et blanchis, (pas toujours sous le harnois). Je laisse retomber tout ça loin dessous mes oreilles, puisqu’il semblerait désormais que mes épaules soient hors d'atteinte d'une éventuelle broussaille capillaire.
Reste au sommet du crâne une vénérable tonsure, comme si j’eusse là trop gratté à vouloir lire le monde et ses saloperies.
Tous les six mois, à peu près, la corvée du coiffeur s’impose donc.

Dans le réduit parfumé avec buée qui ruisselle aux carreaux, je montre, d’une parallèle approximative du pouce et de l’index, la longueur dont je veux être débarrassé. Je dis malencontreusement « kròtko ».
Je me le suis fait confirmer par la suite, en fait ça veut dire « court ».
Cours toujours, le message est passé à l’envers. Ce dont je voulais être délesté est devenu ce qui doit me rester. Et déjà la jeune dame, sourire écarlate et mèches blondes,  brandit ses armes redoutables, un peigne dans la main et des ciseaux rutilants dans l’autre.
Gentiment, elle m’a demandé aussi de déposer mes lunettes sur la petite tablette, devant moi.
Je suis presbyte. Certains camarades de France, usant d’un mot déjà usé jusqu’à la corde, prétendent que je serais plutôt casse - couilles. Mais bon…
Mon image dans le miroir est donc très floue. La jeune femme peut tailler à son aise. Massacrer sans retenue, comploter sur ma tête, atteindre les sommets de son art, dévaster impunément ce que la fuite du temps a généreusement épargné. Confronté à sa frénésie nihiliste, Attila ferait figure de bâtisseur.
Quand je remets mes lunettes, je pousse un petit cri de sincère effroi.
Une gueule d’adjudant.
Il me reste effectivement deux centimètres à peine.
Et l’espoir d’une guérison rapide.

Et je m’en vais par le trottoir gelé, récitant approximativement et à mi-voix :

« J’ai de longs cheveux blancs comme des voiles de thonier
Mes longs cheveux qu’on m’a toujours coupés…
Dans ma tête ! »

 

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20.10.2008

Polska dzisiaj - chantier en cours -

P3250003.JPGA vingt kilomètres de la frontière, c’est un village d’une centaine d’âmes.
J’y habite.
La forêt est en arc de cercle tout autour et la morne solitude des champs ne s’ouvre qu’à l’est béant. Par là s’engouffre l’hiver continental.
Le vent mord jusqu’au sang et les fumées de cheminées fuient en se couchant sur les toits.
Notre maison est en bois. Nous l’avons entièrement reconstruite mais nous n’avons pas ceinturé la cour. Par une prairie brumeuse, elle se prolonge ainsi jusqu’à la lisière des pins.
C’est la première fois que j‘habite à champs ouverts. Sans frontières. C’est mon espace Schengen à moi et les limites n’en sont matérialisées que chez le notaire. Les notaires sont, partout, les garde-frontières de la propriété privée, plus sûrement armés que tous les soldats du monde.
Le chevreuil qui sort parfois des bois pour venir brouter sous ma fenêtre, il s’en fout, lui, du notaire. Il ne sait pas s’il est dans ma cour ou sur des champs anonymes.
Il pacage les premières pousses du printemps ou les dernières de l’automne là où elles sont. 
Quand on ne sait ni lire ni écrire on est partout chez soi. La terre est une maison et un ventre chaud. C’est seulement après que les choses se gâtent terriblement.
Je regarde l’animal. Quelle intuition lui indique soudain ce regard posé sur sa peau, même filtré par les carreaux ? Il lève la tête, il interroge les brouillards immobiles de son œil inquiet et en trois bonds regagne le couvert des bois.
Des errances nocturnes aussi.
Un matin de février, des empreintes sur la neige maraudaient jusques sous mes fenêtres. Elles avaient longtemps fureté dans la cour, elles avaient fait de larges cercles, dessiner des allées et venues, de savants détours, de prudentes tergiversations, puis enfin étaient venues piétiner devant la maison. C’étaient de grosses empreintes.
Un lynx a certifié un voisin. Ça m’a fait sourire. Sans doute le loup des temps modernes.
La bête des Vosges, m’a taquiné un ami à qui je racontais. Rochelais d’adoption, l’ami, mais ses premiers mots et ses fantômes sont restés accrochés aux versants de la vieille montagne. Quand il ne savait ni lire ni écrire encore.
L’air ce matin-là était figé à moins vingt-trois. L’orme gigantesque sur ma gauche touchait le ciel de ses grands moignons gelés, tout ruisselants de lune. Il était quatre et demi.
L’hiver, je me lève très tôt pour allumer les gros poêles de faïence.
Je suis un étranger égaré au milieu d’une campagne glacée qu’enveloppe l’obscurité moribonde d’un matin de février.
Au village, on ne me parle pas.
On me fait un signe de la main, ou de la tête, ou alors de rien du tout, en la baissant, la tête. La plupart des Polonais ne comprennent pas ce que je fais là. Ce n’est pas dans ce sens que se font les exils. Qu’est-ce qu’il y a ici ? Rien. De la forêt, des terres de pauvre sable, des vieillards échine meurtrie, de la neige et du vent.
En France, il y a des sous, de belles femmes et du soleil. Alors, qu’est-ce que je fais là ?

Le vent miaule dans les bras dénudés de l’orme. Quelle cassure s’est faite en moi pour que je sois tellement au chaud dans cette solitude ? Moi le bagarreur, le taquineur, le buveur, le plaisantin, le libertin, le facétieux, le couche-tard, le turbulent ?
Un jour peut-être, je saurai la cassure.
Les cassures les plus profondes nous apparaissent évidentes, souvent, qu’une fois seulement refermées.
Quand on a cessé de les vivre.

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15.10.2008

L'Ami

Bonheur qu'un ami quelques jours me rejoigne en mon brillant exil.
Nous avons ri, nous avons d'instinct renoué le fil des vieilles complicités, nous avons fait honneur à la gastronomie traditionnelle polonaise, nous avons parlé de tout et de rien.

Du temps qui fuit sous nos pas. De ce qui s'écrit et de tout le reste qui ne s'écrit pas parce que c'est éternel en nous et que la littérature n'en a pas besoin.
Je l'ai beaucoup interrogé sur la France.
Un peu sur celle des pauv'mecs aux commandes. Mais plutôt sur celle qui sent encore l'algue marine, les sables en dunes, et que hantent mes souvenirs d'absent...
Le ciel d'automne brillait de tout son bleu.

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Regard sur l'automne polonais

 

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En compagnie - peu loquace - de l'écrivain Kraszewski

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Devant son musée ( à Kraszewski). Le sien n'est pas encore à l'ordre du jour

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Tout près de chez moué

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Conversation avec Priape ( n'ai pas écouté ce qui se disait)

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J'ai dû dire une connerie...

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Mais où est donc passée la poésie  ?

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Comment penser librement à l'ombre d'une statue ?

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A Lublin, la Jérusalem du Nord

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Deux vieux potes

 

 

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01.10.2008

L'automne, simplement

Delegacja leśników 013.JPGJe dois être d’un émoi suranné, de ceux qui ne font plus recette depuis belle lurette et j'ai dû naître avec un siècle et demi de retard, tant les déclins de l’automne m’inspirent comme d'éternels retours.
Les forêts ici sont des lumières orange, même sous la pluie grise. La feuille s’envoie en l’air et les champs  sont plats. Ils ne disent plus rien. Que du vent devant lequel ont fui des oiseaux apeurés.

L’automne, c’est toujours un peu comme la succession de mes échecs que le grand mouvement des choses viendrait mettre en musique, chaque année et sur la même partition multicolore.
La fin des vanités aussi. Une mélancolie qui rend la tristesse joyeuse et tranquillise la solitude. L’hiver sera bientôt un retour à l’essentiel. C’est ce qu’annoncent les parures de l’automne.
C’est l’heure où je regrette une foule de choses. Confusément. Je ne sais pas exactement quoi. Sans doute de vieux rêves toujours remis aux calendes, des  sentiers sur la dune qui n'ont jamais vu la mer, des amours volées au quotidien des jours. De vraies envies que le monde a bafouées de ses misérables exigences.

C’est comme ça l’automne. Une saison pour tremper sa plume dans les regrets de n’avoir pas été à la hauteur de ses propres illusions. D'avoir trahi  finalement.

Et je regarde ce monde que balbutie une autre langue sous un ciel sans paroles.
Je pense à l’océan qui roule inlassablement ses orgueils et ses prétentions ridicules à l’infini, là-bàs d’où je suis venu.
Je pense aux amis que je n’ai plus revus. Disparus. Echoués sur d'autres plages.
Leurs larges mains parfois posées sur mes épaules.

Je me demande aussi si tout ça vaut la peine, ces blogs, ces sites, ces écrits, ces tentatives criardes de conjurer l'incertitude, ces mots, toujours les mêmes mais recousus de neuf, comme les dimanches du désespoir.
Quand l'après midi comme un corbillard traîne en longueur sur la certitude de lundis mortellement ennuyeux.

Et comme l’artiste accoudé à son comptoir devant sa bière allemande, je regarde au loin et je me dis qu’il est bien tard, qu’il est bien tard...
Qu’il a peut-être, va-t'en savoir, toujours été bien tard.

09:27 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

25.09.2008

Alchimie sommaire de l'écriture

P9140016.JPGCe que nous avons à notre disposition pour écrire le monde, c’est un désordre intérieur.
Toute la problématique de l’écriture réside dans cette confrontation entre l’intérieur mal maîtrisé, mal connu même, et l’extérieur fortement matérialisé et d’apparence rigoureusement organisé. Un extérieur qui poursuit ses buts autonomes, qui se soucie d’être écrit comme d’une cerise et un intérieur qui doit composer avec lui, au risque de périr.
Mais qui vient d’ailleurs, décalé.
On n’écrit le présent que sous la dictée, même très discrète, d’un passé.
Ce monde d’enchevêtrements mécaniques où se distordent nos efforts pour rester humains, ne pourra jamais être pensé sensiblement, je veux dire écrit, par moi sans que ma plume n’ait trempé au préalable dans l’encrier laissé par mes premiers paysages. Une rivière, des frères, une mère, des chemins d’école valsant sous des brouillards, des équinoxes aux odeurs de champignons et de troupeaux mêlées, de vieux récits de trappeurs dans des livres jaunis, de premiers camarades.
Nous avons tous, sans doute, des paysages, une voix brisée d’aïeule, un coin de terre, une forêt initiale, un indéfini de nous et que nous avons quittés trop brusquement.
Sans prendre congé.
Nous avons basculé, chaviré, dans une espèce d’époque secondaire qui niait nécessairement notre primaire. Et nous n’en étions pas peu fiers, de changer d’époque, de notre mue !
La révolte capillaire, le rock, la pop, la découverte de l’amour sexuel, la guerre du Vietnam et la révolution. Le tout sous les volutes bleues d’une herbe capricieuse, dont les graines crépitaient parfois sous la chaleur du mégot, entre amis du même tonneau.
Ce n’est qu’après, en se faisant frotter l’un contre l’autre l’intérieur et l’extérieur, du moins en pensant la friction, que les véritables étincelles sont venues. Celles de l’abandon des chimères, vaincues par la fuite du temps

Ecrire, c’est poétiser la souffrance. Quels que soient les effets d’annonces, les formes, les prétentions et les exigences de l’écriture.
On n’écrit cependant jamais aux prises réelles avec la souffrance. Quand on est sous les rafales d’un cyclone, on  pense à sauver sa peau, pas à décrire le vent.
J’ai passé un an dans une souffrance morale des plus aigues. Quelque chose qui, à force, passait au physique, formait dans le ventre une boule et me faisait hurler de douleur, le matin au réveil.
Le corps obligé de prendre en charge une part de la souffrance afin que l’esprit ne sombrât pas totalement. Le corps comme une soupape de sécurité, justifiant ainsi les cris qui, sans lui, eussent assurément passés pour les manifestations d’une démence accomplie.
Un nom donné au mal de vivre : il a mal au ventre. Ah, c’est pas grave alors…Faut voir un médecin.
Aucune envie d’écrire, ne serait-ce la moindre chansonnette. Les seules échappatoires, l’alcool et la marche sous la pluie, le visage inondé sur des chemins fangeux. Les trois conjugués, le vin, beaucoup de vin, la pluie et la marche, transportent la souffrance dans les sphères plus lénifiantes de la pensée pure.
Après seulement est revenue le goût d’écrire. Ce plaisir sans égal d’inscrire les mots qu’on redoutait tant à dire. Après la cassure.
Le schisme consommé, le raz de marée, la lame de fond ayant tout détruit sur leur passage, l’écriture est venue reconstruire le paysage.
C’est ça, pour moi, écrire. Reconstruire les paysages.
L’écriture, c’est pas fait pour comprendre. Y’a des divans pour ça. Au pire, des philosophes
L’écriture, ça existe pour bâtir des mondes de l’intérieur. Quand ces mondes sont rentrés en une telle contradiction avec l’extérieur qu’il leur a fallu livrer une bataille mortelle et que c’est eux, les intérieurs, qui en sont sortis – momentanément du moins- vainqueurs.
Je n’invente alors rien. Ni le trouble des beautés anonymes d’un pays où je vis en étranger, ni les « je » narrateurs, ni les personnages d’un récit.
Ils sont tous des fantômes de ma vie enfuie, dilapidée.
Et conviés aujourd’hui à venir goûter une part de mon bonheur d’exister.

C’est quand je reconnais dans une écriture ce mélange détonant de fantômes, de bonheur d’exister et de souffrance, que je sais être en présence d’un frère.
D'un compagnon de route.

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28.08.2008

Nrrrrrrrrrrrrrr

PA240015.JPGLa lumière devient bougrement paresseuse. La nuit, elle,  se fait de plus en plus gourmande.
Ce matin, lever à cinq heures. Les premières lueurs seulement. Plus de deux heures de retard sur le solstice.
Ce soir à vingt heures, nuit, crépuscule achevé.

Dans presque toutes les langues indo-européennes, la nuit s'écrit en commençant par un N.
Un copain linguiste s’amusait à m’expliquer, il y a quelques années, qu’avant le langage et la conceptualisation du monde, donc aussi avant l’apparition des divinités, les hordes humaines resserraient le soir plus étroitement la peau de bête autour des corps, écarquillaient les yeux, effrayées de cet enveloppement par les ténèbres et, traduisant leur angoisse, voire leur terreur, grognaient une onomatopée gutturale, profonde, du genre Nrrrrrrrrr, Nrrrrrrrrrrr….
A la réapparition de la lumière, montrant, éberluées, le réveil des cieux, ces mêmes hordes saluaient par un rictus beaucoup plus gai, beaucoup plus ouvert, genre Drrrrrrrrr, Drrrrrrrrrr…..
Essayez devant votre ordinateur. Il n’y a pas de honte à vouloir savoir. Vous verrez, c’est probant.
Dans les langues indo-européennes, donc, le jour commence effectivement presque toujours par un  D même si, chez nous, il a changé de place, le D, il s’est planqué au milieu d’« aujourd’hui.»


Ces explications m’ont plu en dépit de leur assise scientifique pour le moins originale. Ou plutôt grâce à…
C’est que mon copain linguiste était aussi un peu poète. Et les poètes aussi, ils découvrent des choses.

C’est donc la nuit qui s’avance maintenant.
Nrrrrrrrrrrrr...
Le souffle est plus frais, plus humide. Des taches bariolées apparaissent déjà au front des arbres, le long des routes et à la lisière des grandes forêts.
Les cigognes ont disparu. Seuls leurs gros nids témoignent d'un éphémère passage.
Bientôt le sol se crispera sous le gel, les rivières grelotteront, novembre saupoudrera la surface des grandes léthargies.
C’est donc la rentrée.
Et son éternelle ritournelle de clichés.

Des blogs amis, des blogs qui en pincent pour la littérature, des blogs que je ne nommerai pas, parce que quand des amis m’énervent je n‘aime pas que tout le monde en profite, affichent complets.
Des dizaines et des dizaines de livres à lire, et ça dit que c’est bien et ça dit qu’il faut lire ça, et ça dit que ça fait référence à des choses et que c'est clair...

Nrrrrrrrrrrrrr !!!!!

Franchement, où est la délicatesse de lire quand elle se donne des rendez-vous aussi convenus ?
Au mieux, c'est de la sensibilité de salons. Au pire, de tiroirs-caisses.
Moi, je suis un paranoïaque. A de rares exceptions près, plus on me conseille un livre, plus je m’en éloigne et plus je m’enfonce vers les valeurs sûres qui se soucient de la rentrée comme de Colin Tampon.
Normal. Les auteurs sont morts et ils ne sont plus réédités. Du moins pas forcément aux rentrées.

Tout ça m’effraie, à vrai dire.

Nrrrrrrrrr !!!!

M’enlève même l’envie de lire à cette saison commençante et déclinante.

Un  ami va me ramener le livre de Martine Sonnet.
Je ne l’ai pas encore lu. A 2500 Km, on a toujours 2500 heures, au moins, de retard.
Puis je vais peut-être relire les frères Karamazov. Là, ça fait plus de 2500 heures.
Pour la troisième fois en trente ans.
Dimitri, surtout, me fascine.
Les nouveautés, j’attendrai quelque temps encore. Que les morts-nés s’évacuent d’eux-mêmes, leurs poumons défectueux asphyxiés par les gaz de la machine marchande.
Quand il ne restera plus que des livres.

Pour l'heure, je m'en vais de ce pas admirer la campagne polonaise et le commencement du déclin des choses qui finissent.

Ma rentrée ne sera guère éclairée.

Nrrrrrrrrrrrrrrr !!!  Nrrrrrrrrrrrrrrrrrrr !!!!! Nrrrrrrrrrrrrrrr !!!

15:19 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.08.2008

Gerhard, jardinier

J’ai laissé en France un tas de petites affaires, de ces petites affaires qu’on met dans des tiroirs qu’on n’ouvre plus parce qu’on n’a plus envie d’ouvrir des tiroirs, parce qu’on n’est plus soi-même qu’un tiroir et que dans ces tiroirs aussi y’a des lettres de créanciers, des lettres malveillantes de banquiers irascibles, des rappels à l’ordre à cotiser, que sais-je encore ?
Et dans tout ce fourbi de l'insouciance, y’a d’autres affaires qui n’ont rien à y faire : des cahiers écrits, des pages gribouillées, des bouts de partitions inachevées, des photos, des disques, des cassettes audio…


En visite ici début juillet, mon fils m’a ramené une de ces cassettes audio. Une vieille cassette audio comme on n’en voit plus.
Avec une photo aussi, deux hommes se tenant par l’épaule et deux enfants devant eux, sur le perron d'une maison ensoleillée.
Deux documents auxquels je tenais pourtant et que j'avais abandonnés sur ma route. Deux documents par eux-mêmes et par le sentiment ému qui me lie à l’homme dont je les tenais.

Un soir à Vaison-La-Romaine au pied du Mont Ventoux, en 2003 je crois.
Il y avait là des livres, des gens et des chants. Un homme aux cheveux blancs qui crantaient, le visage toujours souriant, de ces visages ouverts qui vous donnent tout de suite envie d’ouvrir vos bras.
Nous nous sommes liés d’une éphémère camaraderie. Nous avons bu pas mal de verres de Côtes-du-rhône ensemble, nous avons déjeuné aussi. Nous nous sommes racontés. Lui plus longuement que moi. Sans fioritures ni nostalgie surfaite. Et pourtant…


Gerhard qu’il s’appelait et que j’espère qu’il s’appelle encore. Allemand de son état civil.
Par un dimanche gris d’hiver, dans l’est de la France, j’ai oublié précisément où, sur la frontière je crois, Gerhard en vadrouille avait voulu se restaurer dans une auberge isolée.
La porte était ouverte. Il était entré.

La tenancière était alors précipitamment venue à sa rencontre et lui avait dit, gentiment mais l'air un peu gêné quand même, que l’établissement était fermé.
Qu’elle en était bien sûr profondément désolée pour lui.
Gerhard avait fait une longue route et il lui en restait encore beaucoup à faire. Il avait faim. Il s’apprêtait à demander très poliment à être servi malgré tout, même d’un repas froid.

 

Car au fond de la salle un peu obscure, quatre personnes se restauraient pourtant en riant et en blaguant.
Avant même que Gerhard n’ait eu le temps de formuler sa supplique, un homme trapu et abondamment moustachu s’était levé de la table et était venu dire à la patronne des lieux, avec un fort accent du midi et tout sourire :
- Hé, bien sûr que c’est ouvert, puisque nous sommes là. Madame, mettez pour cet homme un couvert à notre table. Il va déjeuner avec nous.
Et prenant Gerhard par l’épaule comme un vieux camarade, l’homme l’entraîna jusqu’à sa table.
Il déjeuna copieusement avec les quatre personnages qui plaisantaient beaucoup et qui parlèrent avec lui des choses simples ou plus compliquées de la vie qui passe.
C'est ainsi que Gerhard en vint à confier qu'il n'avait pas de travail.
Le moustachu débonnaire lui demanda alors s’il aimait  s’occuper d’un jardin. Quoique surpris, Gerhard dit que oui, il savait, il aimait bien ça même.
Alors, sans plus d’ambages :
- T’as trouvé du travail, Gerhard. Je t’embauche pour entretenir les extérieurs de ma maison en région parisienne. D’accord ?

Ainsi fut fait. Et pour longtemps.
Quinze ans.
Gerhard devint le jardinier d’un certain Georges Brassens.

Et il m’a confié à moi :
- Georges n’avait pas besoin de jardinier. Dans son jardin, fallait toucher à rien, fallait laisser les herbes faire ce qu’elles voulaient, qu’elles vivent leur vie d’herbes. Il n'y avait rien à faire. Nous sommes devenus des amis. Chaque fois que je voulais prendre une binette ou un râteau, Georges tempêtait : - Qu’est-ce que tu vas encore me saccager ? Laisse ça tranquille ...


Véridique. Mon histoire comme la sienne. Corne d"aurochs m'a confirmé plus tard.


Et la cassette ? Un soir de fête, Brassens s'évertuant à chanter « le Fossoyeur » en allemand. Un mauvais enregistrement pris sur le vif, mais le seul de Brassens en allemand.
Et la photo ? Une vieille photo de Gerhard avec ses deux enfants et Brassens, pipe au bec et le bras posé sur son épaule.
A Crespières.

Aujourd'hui, tendre salut à vous deux, vieux compagnons !

15:33 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.08.2008

Humains, icy n’a point de mocquerie,

 P1090015.JPGBon, vous avez vu ? Juillet est fini.
J’étais pas en vacances.
Pour la bonne raison que j’ai décidé de passer le reste de ma vie en vacances. C’est pas si facile qu’on pourrait le croire de passer sa vie en vacances, de ne pas participer à la croissance.
Ça demande même plus d’efforts que d’y participer. Mais ce sont là des efforts agréables. Des oxymores de saltimbanques.
Surtout quand on n’est pas à la retraite, qu’on n’a pas encore l’âge et que même si on l’avait, l’âge, on serait quand même gros jean comme devant parce qu’on n’a pratiquement rien donné dans l’escarcelle de la solidarité sociale.
On n’y a pas pensé. On musardait. On chantoit des âneries. On regardait par la fenêtre. On a même cru, un moment, à des utopies qui disaient que le monde allait devenir humain. C’est malin !
Travailler plus pour gagner plus, qu’il disait, l’autre. On aurait pu lui rétorquer, quand même, qu’on perd sa vie à vouloir la gagner.
Mais l’époque a perdu l’odeur des bons mots incisifs. Alors, on l’a laissé dire.
On laisse tout faire et tout dire.

Tenez, comme ça :

Depuis le début de l’été,  je fais régulièrement le tour des blogs amis.
"Fermeture estivale", "Pause estivale", "Pause tout court", "Nous sommes momentanément absent", que je lis.
Humains, icy n’a point de mocquerie,  mais j’ai l’impression des fois de faire le tour des boucheries-charcuteries, boulangeries-pâtisseries ou autres papeteries.
Fermé pour congés annuels.
Si c’était pour cause d’enterrement, encore. On compatirait en silence.
Alors je me suis dit que j’étais un mauvais  bloggueur. Encore sur la marge.
Parce qu’un vrai bloggueur, ça a des congés.
Sans solde sans doute,  mais des congés quand même.

Ah, vivement les feuilles jaunies et qui dansent sous les premiers brouillards des équinoxes, vivement le vol plané des grands migrateurs, les odeurs humides des bolets, la lumière oblique des matins, que les blogs requinqués, plus forts de leur repos, la mine poupine, l’esprit plus vif que jamais, nous offrent les bonnes résolutions poétiques des rentrées.
Parce que la poésie, la réflexion, la critique, les coups d'gueule, l'écriture du monde, c’est à la rentrée que ça se passe.

Mais pour rentrer, faut être sorti.
Sais pas comment  j’vais m’en sortir, de cette rentrée.
J’aurai rien à dire. J’ai rien vu.

Humains, icy n’a point de mocquerie...

13:54 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.07.2008

Le chat

Entre chien et loup, longtemps j’ai suivi la piste du loup.
Avant d’être ici.
C’est un lieu commun, un sentier besogneux : l’homme qui veut aller au bout de son art  de vivre ne peut échoir qu’ici.
L’art  de vivre qui ne trouve pas ici son prolongement, son aboutissement peut-être, a composé.
Et c’est tant mieux.
Cet art aura vécu entre la chèvre et le chou. Un loup choisira toujours la chèvre. Que voudriez-vous qu’il fît d’un chou ? Je vous le demande bien. Les chiens, eux, se satisfont de tout. Le chou pour pisser, la chèvre pour la ramener sur les sentiers battus.
En lui lacérant les jarrets.
Et ça lui donne un métier, au chien. Une raison d’habiter parmi les hommes.
Moi, j’ai peur des chiens. J’ai toujours eu une peur bleue des chiens. Des caniches comme des molosses.

Ici, on n’est plus parmi les hommes et les chiens ne viennent jamais. On est entre loups débusqués du hallier.
Mornes arbres d’un morne parc. Allées balayées par des automnes liquéfiés de maussades.
Regards vidés par le tourment léthargique de la chimie, en surface et en pyjama.

Car je marchais.
Joie initiale, et jamais égalée depuis, d’être  debout dans l’espace. Aller à la rencontre du vide posé devant vous.
Marcher sous la pluie qui fait couler sa froidure dans le dos ou sous le soleil qui ronge la peau.
Marcher sans dire.
Surtout marcher seul.
Parce qu’on marche d’abord vers cet horizon courbé et qu’on ne sait pas ce qu’il y a derrière le dos rond de cet horizon.
Le soleil y plonge. C’est tout ce qu’on sait.
Encore que…
Vient  un moment où l’on ne sait plus s’il sort de la terre ou s’il va s’y enfouir, tant que l’on ne sait plus, non plus, à quel bout de sa promenade on en est.
Au début ou vers la fin.
Initiatique ou testamentaire.
Une plaine ? Une colline ?  Un fleuve ? Des bois ? Un désert ? Des animaux ténébreux ? Au pire d’autres hommes, qu’il y aurait derrière cette échine enluminée ?
On ne peut rien affirmer de cet horizon voûté. Ou alors des bêtises. Des plates ou des savantes. Ça  dépend comme on marche. En tous cas ne pas écouter sinon son propre murmure.
A écouter les bêtises plates ou savantes qu’on dit de la courbe de l’horizon, forcément on dira soi-même des bêtises.
Plus affligeant : on les croira bientôt.
Comme si on avait déjà été voir là-bas alors qu’on voit à peine jusqu’au bout de ses pieds. Il n’y a pas plus présomptueux, plus répugnant même, que quelqu’un qui marche en faisant croire qu’il sait déjà le paysage de derrière la colline.
Un raseur, un imbécile, au mieux un fat.
 Non. Marcher, c’est ça qu’il faut. Marcher avec le vent qui vous pousse ou qui sort de devant, d’on ne sait où, et qui chahute les poils du visage.

J’ai marché sur la piste du loup. La plus solitaire.
Je m’y suis perdu.
Le chemin jusqu’à l’horizon semblait pourtant largement ouvert. Soudain un mur.
Enfin, c’est ce que je crois, que je me suis échoué.
Mais peut-être  suis-je en fait passé de l’autre côté de la colline en feu et que c’est ça qu’il y avait derrière la colline en feu.
Simplement.
Des imbéciles errants et qui avaient perdu le sens des allégories.

Figurez-vous que, avant que ne se dresse devant moi ce  mur que je n’ai su franchir, j’avais rompu avec le monde entier. Pour de multiples raisons. Des essentielles et de bien superficielles.
J’avais alors pris cette habitude de marcher en sens inverse.
C’est mieux pour éviter la foule qui dit des bêtises intelligentes.
J’entamais ma marche sous le crépuscule des lunes naissantes. Je traversais des champs, des bois, des petites rivières, les mains derrière le dos.
Mes plus belles balades étaient hivernales. Parce que c’est beau, l’hiver. On s’y sent chez soi. Choses désemparées d’elles mêmes, vidées de leurs parures, langages de l’essentiel.
C’est arrivé une nuit sans lune et froide, celle du mardi-gras.
Je venais de terminer un livre et j’étais un homme apaisé.
C’est mon métier. Je suis écrivain. Mais pas un écrivain marchand.
Je n’ai d’ailleurs jamais marché en marchand. Je n’ai toujours marché que pour moi-même.
 Pas pour méditer.
Car dès lors que j’ai franchi la frontière de la solitude quasi absolue - celle dont parlait un autre écrivain et qui disait, je ne me souviens plus son nom, que lorsque les rapports d’un être humain se limite à ceux qu’il entretient avec son épicier, les choses commencent à devenir vraiment claires -  je ne me suis  plus posé les questions qui encombrent l’espace réservé au monde. Toutes les questions sont vaniteuses, je l’ai déjà dit. La seule réponse aux questions est derrière l’horizon.
Insurmontable frayeur, toujours formulée sans jamais être dite.
Et tous ceux qui ont vu derrière cet horizon n’en ont plus jamais reparlé. Et les autres,  les pieux, les philosophes, pire encore, ceux qui relèvent des deux catégories, se croient autorisés à parler à leur place.

La nuit du mardi-gras, donc, il ne gelait pas très fort mais la terre était dure et noire des gels profonds des nuits précédentes. J’étais emmitouflé et j’arrivais bientôt à la fin de ma promenade,  quand le sentier sort des bois et s’engouffre dans les villages, chez les gens qui dorment.
C’est là que j’abandonne. Près du sommeil des gens.
Ce n’est pas leur sommeil que je fuis, vous l’aurez pressenti. C’est leur réveil.
C’était ma promenade nord, de loin ma préférée, celle des bois sombres et des bruissements fauves.
Car, voyez-vous, j’avais quatre promenades bien définies.
La promenade sud, à l’opposé, était celle des champs et des buissons courts.
Une promenade tout ouverte au soleil pendant la journée, sans doute, et la nuit entièrement offerte aux souffles timides de la lune, c’est sûr. Une promenade sans ombre. Ouverte.
La Ouest, elle, suivait la rivière et traversait quelques halliers moussus, faits d’aulnes et de roseaux. Une promenade humide, un peu indécise et où le pied qui s’enfonce est parfois pénible.
La Est escaladait lentement un coteau et débouchait soudain, c’était à chaque fois surprenant, sur une sorte de plateau herbeux avec des arbres par-ci, par là et du vent toujours dedans. La promenade des renouvellements de décor.
Toutes faisaient rigoureusement vingt kilomètres.
Pour l’heure sur cette promenade nord, la plus froide, le temps de faire demi-tour, de retraverser les bois de chênes et de châtaigniers mêlés comme leurs odeurs mouillées, d’arpenter un petit champ ondulant, de pénétrer dans un autre bois encore par un sentier brumeux,  il serait l’heure du premier aboiement des chiens et du premier soupir des loups. Je me glisserai sous les draps.
Paisible.
Je travaillerai tout l’après-midi à mes corrections.
J’aime me corriger. C’est comme si j’étais deux hommes. Un passé et un présent. Tiens, qu’est-ce qu’il raconte là, ce gredin ? Et là, c’est bien ce qu’il dit…Je me corrige le plus souvent à voix haute.
Ça  donne le brouhaha des controverses.
Ensuite, je dînerai en buvant du vin et je ressortirai à mon rendez-vous avec les ombres de la nuit.
Pour marcher.
Demain serait la promenade ouest.
Car mes promenades tournent en sens inverse des aiguilles de la montre.

Ce fut juste un  frôlement tiède.
Je sursautai.
Un chat.
Un chat jaune faisait le dos rond et se dorlotait gentiment contre ma jambe, queue dressée et ses deux yeux verts qui flamboyaient vers moi.
Je me moquai de ma frayeur et machinalement me penchai pour gratifier l’animal d’une caresse humaine
Le chat retroussa alors les babines, siffla, cracha et me blessa la main d’un méchant coup de griffes.
Il bondit dans les fourrés et j’entendis sa course dans les sous-bois.
Le salaud !
Sur le chemin du retour, je me plus en de naïves allégories sur la séduction fortuite suivie de la brutalité gratuite.
Je me dis aussi que le chat était un être hybride. Un être qui n‘a pas choisi entre le chien et le loup.
Qui est les deux.
Ce chat pouvait être aussi bien un couche-tard qu’un lève-tôt.
Car les chats vagabondent la nuit et dorment le jour. Ou inversement.
Ça dépend des saisons et ça dépend des maisons.
C’est pour ça qu’ils ne sont aimés ni des chiens ni des loups.
Seulement des hommes.

J’oubliai le chat jaune.

Il faisait un soleil tout pâle dans un ciel tout bleu et la lumière éclairait  plaisamment ma petite table au travers les vitres, quand je me remis à mes relectures de l’après-midi.
C’était agréable, cette lumière diaphane sur les pages.
Ça me plaisait aussi ce que je relisais. Une série de réflexions-souvenirs sur un lointain voyage, dans le temps je veux dire, que j’avais fait  dans des villages silencieux de l’Europe centrale. J’y  avais rencontré des hommes poilus comme des barbares. Encore éberlués  par le poids de l’histoire  et contraints par les rigueurs des hivers continentaux.
C’étaient des gens de ma génération, pas assez vieux pour se coucher encore mais déjà plus assez jeunes pour accueillir les bras ouverts un nouvel espoir qui viendrait des vents d’ouest.
On leur avait trop fait le coup des lendemains chanteurs et quand on leur parlait de cette nouvelle espérance, ils se tapaient sur les cuisses en tordant la bouche, rieurs et goguenards.
Je leur disais qu’ils avaient bien raison ; Je n’avais pas vécu la botte stalinienne mais je savais les stupidités et les mensonges des sociétés dites libérales à la seule recherche d’une croissance qui ne voulait absolument rien dire pour le bonheur des hommes,  sinon un peu plus de cochonneries à se procurer pour le passant et un peu plus d’or dans l’escarcelle des maîtres.
Mes compagnons sans comprendre vraiment haussaient les épaules. Ils conduisaient par les sentiers que durcissait le gel ou qu’engloutissait la neige, d’immenses chevaux rouges, de ces chevaux que montaient, m’a-t-on dit, les effrayants chevaliers teutoniques, des chevaux puissants, des chevaux de guerre , des chevaux pour massacrer les mécréants.
 Eux, ne songeaient pas à la guerre ni à massacrer qui que ce soit : ils débardaient des arbres que tiraient leurs chevaux, comme depuis la nuit des temps.
De robustes pieds de nez à la marche de l’histoire ; Des hirsutes de la forêt hercynienne, presque.
Leurs regards avaient la froideur des couteaux mais leurs poignées de main la chaleur des amitiés humaines.
Longtemps j’étais resté parmi eux. A les écouter, à regarder le froid pétrifiant toute chose. Simplement.
On parlait par gestes ou par onomatopées.
Ça limitait considérablement les risques d’erreur. Sans les phrases, le coeur va souvent à l’essentiel.
Oui, ça me plaisait bien, ce voyage que je refaisais là parmi eux, avec mes pages.
Moi qui vivais comme les loups, sans une âme avec qui converser, je m’aperçus qu’ils me manquaient ces hommes brutaux des forêts de pins et de bouleaux.
Je soupirai. J’aurais tant voulu les….Je regardai vers le dehors…
Je vis ses deux yeux verts, d’une immobilité terrifiante : Le chat jaune était là, sur le rebord de la fenêtre, et m’observait.
Je poussai un petit cri d’effroi et me levai d’un bond.
M’avait-il suivi ?
Etait-ce un chat haret ?
Qu’est-ce qu’il voulait, ce chat, à la fin ?
Etait-ce bien le même ?
Je consultai la paume de ma main ou deux traces de griffes boursouflaient.
Le chat miaula et je vis la blancheur effrayante de sa dentition.
Je m’approchai de la fenêtre.
Il fit le dos rond et miaula encore, implorant comme seul savent implorer les chats.
J’ouvris la fenêtre.
Je ne peux pas dire pourquoi. Ni comment.
Je n’ai pas pensé à ouvrir la fenêtre. Je l’ai ouverte, c’est sûr, mais je ne m’en souviens pas : ce chat me faisait soudain peur. Pourquoi lui aurais-je ouvert ? Est-ce qu’on ouvre sa fenêtre à la peur ?
Je me souviens qu’il a sauté d’un bond sur le plancher de mon petit bureau, qu’il s’est encore dorloté gentiment à ma jambe, que je n’ai pas osé le caresser, que je lui ai offert un reste de viande, qu’il a mangé, que je lui ai offert de l’eau, qu’il a bu, puis qu’il s’est endormi, en fœtus, sur le fauteuil, près d’une série de livres traitant de l’anarchie.
Un rayon de soleil caressait ses oreilles qui frémissaient pendant qu’il ronflait.
C’était idiot, mes frayeurs. J’avais des réactions idiotes. Les réactions décalées de la solitude. Ce chat cherchait une maison ; C’était un chat errant.
Je le regardai dormir paisiblement et je souris. Je me résolus à adopter le chat.
Je repris mes lectures.

«Des paysans de ces bois,  j’avais appris des techniques du monde néolithique.
Vers le milieu du printemps, par exemple , quand  le sol était enfin libéré de l’étreinte du gel, il fallait parcourir la forêt là où elle avait été éclaircie par le bûcheron des années auparavant et trouver une souche de pin, une vieille souche.  D’un gros pin. Il fallait ensuite  déterrer cette souche à la pioche,  avec ses racines, et  l’extraire comme une grosse pieuvre sous le sol endormie.
C’était alors un parfum insoupçonnable surgi des profondeurs. Toute la résine s’était concentrée dans ce cœur nourricier et qui n’avait pas voulu mourir de la mort de son nourrisson.
On transportait alors  la souche et avec une hache luisante comme une arme de précision on la dépeçait  en  petits tronçons d’une dizaine de centimètres, pas plus.  Ces tronçons gorgés de résine deviendraient  de véritables petits feux d’artifices  qui s’enflammeraient  et serviraient à démarrer les poêles, la saison venue.
Aux fenêtres la glace serait  suspendue sous le hurlement des vents mais la chaleur monterait lentement des grands poêles en  faïence. Tôt le matin. Très tôt. Bien  avant que le jour n’ait pointé le bout d’un rayon glacé.
La  forêt était explorée dans ses moindres ressources, prélevées avec parcimonie.
C’est au cours d‘une de ces expéditions de printemps que j’ai rencontré… »


Je n’avais pas trop envie de me souvenir de ça. Je me levai.
Le chat avait disparu. Mes livres s'étaient volatilisés.
Je courus au dehors et hurlai mon épouvante aux quatre coins du monde.

Après, je ne sais plus...
J’ai rêvé de lumières bleutées qui tournoyaient.
Puis je me suis réveillé au lit.
En pyjama.

Le monde est devenu inodore incolore et sans saveur.
Potable.

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06.07.2008

La mémoire et la terre

P1280003.JPGSur le sable, sur la boue ou dans la neige, le marcheur laisse forcément l’empreinte d’un cheminement.
C’est son second voyage, celui de la mémoire.

Moi,  je suis un randonneur fatigué.

Alors, je me retourne.
La longue sinuosité de mes pas se perd dans une nébuleuse, derrière des rideaux de forêts.
Je suis sorti de ces antiques futaies, tout là-bas. Je le sais bien. Comme d’une forêt hercynienne et devant le sol est vierge.
J’ignore quels seront les dessins que mes souliers vont y inscrire.
Mais je sais bien où ils vont. Je sais bien le projet accablant de mes pas. Je ne sais pas leur nombre.
Je vais peut être ralentir et penser à ces traces de pas, tendre l’oreille pour écouter comment elles vivent leur vie de traces de pas.
Mais la plaine semble effrayante.  Balayée par les vents, on dirait qu’elle s’enfonce dans la terre, là-bas, qu’elle veut l’étreindre, s’y confondre et s’y perdre.
Elle courbe l’échine, vaincue par l’horizon.
Le courage m’abandonne, je le sens bien.
Je vais renoncer et remonter jusqu’aux forêts, derrière. Je vais marcher là où j’ai déjà marché pour arriver jusqu’à cette fatigue et jusqu’à cette peur.
Mais, volontaire, j’abîme le contour des pas anciens. Dans ce sens là, je ne sais pas marcher avec aisance et naturel. Aller jusqu’au bout de ce muet sentier, c’est trébucher à coup sûr. Tomber peut-être.
On ne descend pas de cheval pour se regarder monter.

Et il n’y a que fantômes au bord de ces signatures qui ricanent de ma vaine aventure à vouloir les faire vivre deux fois. Parce qu’ils sont des fantômes, ils ne comprennent pas que c’est moi qui veux vivre deux fois.
Si j’avais su tout cela, si j’avais su la mélancolie de ce désespoir des étoiles, j’aurais tourné en rond. A un certain moment, forcément, je me serais revu, je me serais fait un signe de la main, je me serais salué, tout en continuant d’accomplir mon destin de marcheur vers cette échine,  là où l’horizon et la terre s’embrassent.
Ces pas sont ma consternation. Ils n’ont rien résolu des fondements du voyage. Ils ne savent parler que morts.
Comme eux redoutable tautologie, le bonheur illusoire est dans la relecture de ces épitaphes à la rencontre desquelles je m’efforce désespérément d’aller, pour occulter la plaine.
C’est une mémoire qui sert à oublier.

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24.06.2008

L'imaginaire est à tous

 P3250002.JPGJe ne chercherai pas à me procurer le livre « Contact » de Cécile Portier et quand bien même celui-ci viendrait-il un jour et par hasard jusqu’à moi, que je ne le lirais pas.
Non pas que je préjuge qu’il soit un mauvais livre. Bien au contraire. Je fais toute confiance à son éditeur, François Bon qui, soit dit en passant,  est en même temps le mien sur Publie.net.
Par ailleurs, ce qu’en dit Anne Sophie Demonchy invite à la lecture.
 L’interview qu’en donne l’auteur est très bonne aussi.

Alors quoi ?
Alors ce livre, j’aurais pu l’écrire et j’ai longtemps été tenté de le faire.
Différemment bien sûr. Ce livre, ce récit, dans ce que j’en entends, je l’ai vécu au plus profond de moi et je ne veux pas courir le risque de me revoir sur des mots qui ne seraient pas à moi.
Je me vois donc contraint, puisque j’ai commencé, d’entrer un instant dans le vif de mon existence.

Un matin de mai 2005, au volant de ma voiture, j’ai pris la décision de tout bousculer de ma vie. Les remous de l'amont n’ont aucune importance ici.
Sur la banquette arrière, il y avait une brosse à dents, du dentifrice, un ou deux jeans et des pulls, quelques livres, dont Zo d'Axa, Vaillant et Maupassant, ma guitare et des partitions de Brassens.
Mon monde se réduisait à ça et à l’intérieur de cette voiture. Une Audi A4, pour être tout à fait précis.

A un carrefour en rase campagne, le destin m’attendait et n’admettait plus la tergiversation.
A droite, c’était le retour chez moi, vers l’océan, là où étaient ma famille, mes amis, tout ce que j’avais construit, un boulot, ma langue et mon pays aussi. A droite, c’était la continuité de ce que je vivais depuis plus de trente années, c’était le chemin balisé où était inscrite une histoire sous mes pas .
A gauche, c’était Poitiers, Paris, la frontière allemande, l’Allemagne, toute l’Allemagne, puis une autre frontière encore, la Pologne, toute la Pologne.
Jusqu’ici, à la frontière biélorusse. A gauche, c'était l’abandon d’un pays, l’effondrement des repères, le schisme, la voie grand ouverte vers l’inconnu.
Je suis resté scotché à ce stop de longues, de très longues minutes. Du coup de volant que j’allais donner dépendait tout le reste de ma vie. Un millième de seconde.
Un couperet. Une réponse claire. Des instants où la réflexion creuse encore plus les fossés, écroule les mondes, incendie les certitudes, des instants de solitude extrême, comme peut-être, je n’en sais évidemment rien encore, on peut en éprouver face à la mort.
Et moi, c’était vers la vie que je voulais fuir.

Voici donc exactement le récit que j’en fis à un ami, mot pour mot, virgule pour virgule, quelque temps après, une fois que le coup de volant eut été donné, comme dans un état second, à gauche.
Il s’agit là d’un copier/coller daté du 18 décembre 2005.

« Ce stop, vois-tu, semblait avoir été posé là pour moi seul et comme limite où devaient s’exprimer, sans qu’aucune dérogation ne soit permise, en même temps la fin de la duplicité et le commencement du courage à vouloir vivre sa vie, à droite comme à gauche.
Le ciel de mai était gris, froid, bas et moche. Je voyais des corneilles bousculées par le vent et qui planaient sur les blés en herbe. Une responsabilité énorme pesait sur mes épaules, depuis toujours peu portées à les recevoir, les responsabilités. Si je prenais à gauche, on pleurerait à droite et inversement.
Que s’est-il passé exactement ? Je ne saurais aujourd’hui trop bien te le dire. Je me souviens avoir hurlé de joie une fois que la voiture eut bondi à plus de cent cinquante à l’heure vers l’entrée de l’autoroute. J’ai hurlé de joie parce que je fonçais vers une décision prise, irrémédiable et franche. Vers d’autres horizons dont je ne connaissais pas encore la couleur et que j’habillais simplement d’espoir.
Aujourd’hui, installé dans cet hiver que la neige englouti, à plus de 2500 km de tout ce que fut jusqu’alors ma vie, dans une langue où je n'entends que des chuintements, heureux et reposé, je me demande souvent ce qui se serait passé si j’avais tourné le volant à droite.
Je ne le saurai jamais. Je mourrai sans le savoir.
Peut-être un jour, pour tuer cette frustration,  écrirai-je un texte où je referai l’histoire, je me ferai apocryphe. Un texte où le personnage tournerait à droite. Je ne sais pas si je le ferai hurler de joie devant la fin de l’indécision.
Parce que nous sommes des êtres inachevés, des prétentieux qui nous croyons maîtres de nos destins alors que nous ne comprenons rien à la mise en scène de notre propre histoire. Nous sommes suspendus aux quarts de secondes passionnels….»
etc.


Je n’écrirai jamais ce texte. Ni Cécile Portier, ni François Bon n‘y sont pour quelque chose.


La littérature écrit le monde en mouvement. Ce sont là des concepts de forte liberté. Le monde n’appartient à personne, pas plus que la littérature.
Nous avons une fâcheuse tendance à croire que notre aventure sous les étoiles est unique, exceptionnelle et que l’imaginaire qui s'en nourrit nous appartient.

C’est d’une vanité dramatique.
Tout cela est universel.

Et pour conclure, quand il se trouve des hallucinés(ées) assez bornés(ées) pour croire lire chez un autre des bribes de leur imaginaire,  ils ou elles ne sont bien souvent que de pitoyables personnages.
D’une grotesque fatuité.
Ce sont des imaginaires dont les lumières ne portent pas plus loin qu’une lampe pour les cagouilles, bref des imaginaires sans imagination.
Je souhaite évidemment longue vie et bonheur au livre de Cécile Portier. Du fond du cœur et pour plein de raisons, indépendantes les unes des autres.

08:55 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.05.2008

L'homme de Gnojno - Extrait texte en chantier -

Donc, sitôt prévenu qu’on frappait à la porte de son gîte, le fermier de Gnojno était accouru.
C’était un homme haut et étroit, les traits durs et un long nez rocailleux. En dépit de cette rudesse, le regard était bleu très clair et miroitait agréablement. Dès qu’il sut que nous écrivions un livre sur la région, il nous invita  sur un banc fait de deux planches à l’état brut faisant corps avec une table tout aussi sommaire. Le tout posé sur un plancher bancal qui se voulait une véranda.
Ses parents étaient venus d’Ukraine après la guerre, des environs de Lwow.  Poussés vers le Nord-ouest, mais pas beaucoup, quelque deux cent kilomètres. Et il se mit à évoquer l’Ukraine avec ses yeux bleus qui vacillaient légèrement et le bras vigoureusement tendu qui montrait l’est. Et tandis qu’il racontait, je le regardais interloqué. Moi l’étranger, j’étais venu voir un autochtone et j’étais assis devant un gars qui ne se sentait pas chez lui, là, à Gnojno, et qui parlait de son déracinement et dont la voix monocorde, je le sentais bien, était tout empreinte de tristesse.
Il inversait joliment les rôles et sans doute avait-il raison. Car moi j’étais tout de même là de mon propre chef, tandis que lui, c’étaient les chambardements frontaliers qui l’avaient échoué dans ce village comme les tempêtes échouent sur les plages les algues et les ordures qu’on jette par-dessus bord des navires. Mais les détritus, ça se ramasse, ça se conditionne, ça s’élimine. Lui, soixante ans après, il était resté tel qu’aux premiers jours échoué sur le même sable.

Il dit encore qu’avec les communistes, il avait trois vaches, un cheval, un cochon et des poules et, par-dessus tout, une paix royale. Personne ne venait fouiner dans ses affaires.
Maintenant, il avait une vingtaine de vaches, une trayeuse électrique et il vendait tout son lait à la laiterie. Le lait devait être comme ci et pas comme ça, il avait fallu faire des évacuations, des aérations, des vaccins, des prévisions et il n’entendait rien à la paperasserie qu’on lui demandait. Et puis au final,  il n’avait pas plus de sous qu’avant avec des tonnes d’emmerdements en plus. Alors ? Hein ? A quoi ça avait servi tout ça ?  Hein ?
Il posait la question en se penchant en avant. D balbutiait liberté, droit des gens, démocratie…Il haussait les épaules, hautement moqueur mais sans aucune brutalité.
J’ai appris beaucoup de cet homme. Que d’autres petits paysans par leur discours sont venus vérifier par la suite. J’ai découvert en quoi, peut-être, résidait la force pérenne des dictatures. Pour ce paysan, comme pour bien d’autres, le communisme, tel qu’usurpé à l’est, c’était le droit de faire ce qu’il voulait dans son jardin. Pourvu qu’il ne s’y enrichisse pas de façon trop ostentatoire, on ne lui demandait rien. Il  avait un gîte, de la pitance et la course du soleil pour éclairer les jours et compter les années. Le reste, la liberté d’écrire, de parler à voix haute, d’écouter, de lire, de voyager plus loin que la rivière, c’était affaires d’intellectuels, de penseurs et de gens des villes parce que leurs maisons, leurs rues et leurs usines étaient trop étroites. Le petit paysan, lui, il s’en fout de ces libertés-là. On ne lui a jamais appris à s’en servir alors leur privation ne le meurtrit pas. Le muselage intellectuel ne le touche pas. La vie est ailleurs. Elle se mesure au jour le jour, saison après saison. Elle se joue au printemps avec les labours et les semailles, l’été avec les moissons, l’automne avec le ramassage des pommes de terre et l’hiver avec la lutte obstinée contre le froid, la neige et le vent. Ce qu’il y a par delà ces rideaux quotidiens,  il ne faut pas s’en mêler. C’est de la politique et la politique…
La politique, ça fait des guerres et des morts.
Je pensais à la Makhnovchtchina. Que des paysans, incultes de notre point de vue. Pourtant vainqueurs de Dénikine. Et s’ils n’avaient été par la suite crapuleusement égorgés par Trotski lui-même, qu’auraient-ils fait de l’unique expérience anarchiste au monde qu’ils avaient mise en place en Ukraine ? Jusqu’où les tsars les avaient-ils volés et jusqu’où avaient-ils violé leur droit à l’existence qu’ils aient pris une part aussi cruciale, intelligente  et violente à la grande déferlante de l’histoire ?
Cet homme sec aux mains raboteuses, là devant moi, ce paysan d’origine ukrainienne, s’il était né seulement quelque trente ans plus tôt, aurait-il fait partie de l’épopée et été un compagnon de Makhno ?  J’étais sûr que oui, ça me plaisait d’en être sûr et je le regardais décliner ses phrases et ses mots de la nostalgie et je me disais que l’histoire, les luttes, les trahisons, les échecs, les vérités, les morts, les prisonniers, les réussites, les idéaux, les tactiques, les alliances, les buts, les systèmes, tout ça, c’étaient les hasards du réel, les leurres d’un prisme déformant et que les hommes n’entendaient rien, absolument rien à la mise en scène de leur propre destin.
Ils étaient des ombres.
Des balbutiements.

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13.05.2008

J'ai vu Dieu

707338038.2.JPGJ'ai vu Dieu
J'allais pieds nus
Et j'ai vu Dieu
Bordel de dieu
Il était noir
Et jouait du blues
I picolait
Comme un vrai trou
Et  i gueulait
Qu'cétait pas lui
Qu'cétait pas lui
Qu'avait fait ça
I rigolait
Comme un pendu
Des gloires rendues
Et i s'tordait
Se tapait l'ventre
Et puis les cuisses
Quelle bande d'idiots
De pleutres débiles
Et de froussards
Du grand trou noir
Et quel tas  d'merde
J'aurais
fait là,
Si c'était moi
Putain de dieu
Qu'avais fait ça !
Accords d'septième
Le v'la ton ciel
T'entends mes doigts
Et les hammers
R'prends-en un coup
Et claque ton bec
I picolait
Comme un vrai trou
I jouait du blues
En érection
De Montfaucon
C'est des vrais cons
I rigolait
Comme un pendu
Il était noir
Il était noir
Pas gris j'vous dis
Noir 

 

 

 

 

 

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27.03.2008

Je voulais y aller

781592849.JPGJ’avais pointé l’endroit sur ma carte. Tout juste une cinquantaine de kilomètres de chez moi.
Je voulais y aller.
Palper de mes yeux cette forêt de folies et de sang.
Peut-être parce que ce nom sur ma carte, si près de ma maison, m’effrayait. Peut-être pour autre chose. Je pensais aussi à Stasiuk dans sa quête de la tombe de Jakub Szela. Je pensais aussi à sa complicité avec une vieille  carte recollée.
Nous y sommes allés.
Nous avons pris par Włodawa, sur la frontière ukrainienne. Le ciel était bas et gris avec une lumière d’une tristesse sans nom, une tristesse de Pâques et de dimanche après-midi au bout du monde.
Nous nous sommes arrêtés pour photographier la première cigogne de retour sur son gros nid. Ça sent le printemps ?
Mal lui en prit à notre première cigogne. Le lendemain sera une tempête de neige, un blizzard, le pays englouti.
Notre cigogne avait-elle mal lu sa carte des étoiles ?

Nous avons longtemps longé la frontière à travers une forêt épaisse sur une route approximative. Au fur et à mesure que nous approchions, il y avait de la brume mélancolique dans l’air sans un mouvement. La lumière grisâtre descendait du ciel entre les arbres.
Les villages sont pauvres ici, dénudés, comme figés dans l’absence de lumière. Je trouve que c’est inquiétant : pas une âme qui vive.
Je le dis. D me dit que c’est une région pauvre et que c’est l’hiver encore.

Et puis au détour d’un virage qui n’en finit pas, le village que nous cherchons. Perdu, secret, camouflé, on le dirait complètement inhabité. Que du silence tout pâle. Sommes-nous bien dans un des plus hauts lieux de la barbarie humaine ?
Rien ne l’indique. Je suis pourtant chamboulé. Mon instituteur disait ce nom avec effroi. Je me souviens. Ou alors ce silence, cette grisaille, cette immobilité, c’est cela qu’il faut voir, toucher et lire. Comme une damnation qui pèserait là.
Nous traversons le village. Nous n’avons pas vu un humain. Peut-être n’y a t-il plus d’humains ici et que ces maisons en bois, là, accablées de solitude effrayante, viennent d’ailleurs.
Nous nous enfonçons longtemps dans la forêt par un chemin de terre. La voiture cahote. Il fait sombre. Il fait froid.
Et puis soudain les rails posés là, comme jetés dans la forêt. Je les ai déjà vus ces rails à nuls autres pareils. Ce sont des rails rouillés, qui ne sortent de nulle part, ou alors des entrailles de la terre. Des rails courbés sous le poids du sang transporté. Deux parallèles sinistres sur la broussaille des lieux. Les chemins de fer de la honte.
Nous arrêtons là. Nous descendons de voiture.
Deux ou trois maisons dont une à moitié écroulée, abandonnée aux halliers, de briques rouges, d’un rouge insolent qui détonne, qui crie presque sur le  ton délavé de tout.
La gare. C'est la gare. Là où ils débarquaient. Fusils dans le dos, crocs répugnants des chiens au mollet.
La gare et tout autour, pas un bruit, pas un pas, pas un oiseau, pas un souffle de l’air, pas un rideau qui ne se soulève aux fenêtres comme mortes.
La pancarte est dégoulinante de rouille.
Longtemps je me suis  arrêté devant cette pancarte. Prononçant le mot à voix basse, à voix haute. Je twisterais le mot s’il fallait le twister…Pendant que je lis et que je relis ces trois syllabes, la gamine s'amuse à me prendre. Elle a l'âge des histoires qui amusent. Pas encore de l'histoire. Surtout quand elle a cette couleur de ciel.
428431775.JPG
Le musée est fermé. Tout est fermé ici. Nous sommes dans un espace fermé au reste du monde, bouclé au fin fond des forêts, prisonnier de ses drames, un enclos infernal.
Pourquoi là ?
Il me semble que je ne retrouverai pas le chemin du retour.
Nous avançons. Les monuments sont là. Je regarde le ciel noir entre les hauts pins et les bouleaux.
Il me semble entendre gémir de la douleur.
La nôtre aussi que nous transmettent nos mains.
Nous nous taisons.
Un groupe de quatre ou cinq personnes arrive que nous croisons sur le petit sentier qui mène à des pierres posées sur le sol avec des noms, des noms, des noms et des prénoms, avec de la mémoire qui murmure enfin dans tout ce paysage pétrifié de tristesse. Ce groupe que nous croisons,  premiers traits d'union avec la réalité meurtrie de ce dimanche.
Des gens qui bougent. Je soupire. Personne n’a oublié.
Je regarde encore le ciel.
Faire taire ce couteau qui serre mes amygdales.
A quand l’espoir d'un grand soleil et des éclats de rire, de rire, de rire ?

Ici sont les griffes de la cruauté.
1414953585.JPG

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19.03.2008

28 décembre 1999 au matin

707338038.JPGAussi loin que pouvait porter le regard, par-delà l’étendue d’eau qui recouvrait les vastes prés communaux et qui  miroitait sous le soleil oblique, jusqu’au canal et bien plus loin encore, si loin qu’on apercevait sur le ciel bleuté des clochers de village qu’on n’avait jamais vus d’ici, les peupliers si hauts, si fiers, et qui d'ordinaire dans les marais habillent  l'horizon, gisaient maintenant, impeccablement alignés, comme posés là par une main monstrueuse. Ils avaient en chutant soulevé d’énormes blocs de terre et ces blocs s’élevaient très haut dans l’air, accrochés à leurs racines qui serpentaient et dégoulinaient de la tourbe détrempée.
A l’emplacement de chaque arbre, un grand trou, glaireux comme un tombeau, s’ouvrait à ciel ouvert.
- C’est effroyable, finit par murmurer Quentin
- Oui. Mathilde mesurait  aussi l'ampleur du désastre. Elle s’appuyait sur son bras.
En direction de Mauzé dont on apercevait maintenant les premiers toits, les peupleraies inondées étaient broyées et les arbres jetés avec violence, pèle-mêle dans l’eau. Certains avaient été sectionnés à mi-tronc et ils laissaient pendre des lambeaux pitoyables de bois, telles des plaies barbares.
Quentin crut deviner alors une ambiance anormale, mystérieuse presque, qui planait et jetait sur tout ce désordre un éclairage plus dramatique encore. Il regardait tous ces arbres foudroyés, il regardait au loin dans la brume évanescente des clochers, il scrutait les bosquets de frênes et de broussailles qui semblaient avoir moins souffert mais au travers desquels on voyait tout de même de grands frênes effondrés sur les sous-bois. Il cherchait  à comprendre, dans ce paysage meurtri, l’impression confuse d’une étrange mélancolie déployée en filigrane, comme si quelque chose échappait à sa conscience.
Quelque chose comme une absence. Une immobilité aussi.
Il chuchota enfin :
- Il n’y a pas un oiseau.
Pas un pigeon en effet, pas une corneille, pas une tourterelle, pas le moindre pinson traversant le ciel de son vol saccadé, pas un bruissement d’ailes, pas un merle, pas un pépiement et pas un mouvement sur les champs dénudés.
Tout ce silence inquiet avait pénétré l’âme du bûcheron, habitué à vivre avec toutes les animations discrètes et tous les petits  murmures de la vie sauvage.
Quentin eut un frisson.
- Ils ont dû partir ailleurs, chassés par le vent, dit Mathilde
- Je ne sais pas. C’est étrange…On dirait la mort...
Ils marchèrent jusqu’au canal. L’eau filait à toute allure et déversait son trop plein entre les cadavres alignés sur ses berges. Quand un arbre s’était abattu en travers de son cours, elle bouillonnait et faisait une cascade d’écume en franchissant l’obstacle.
Quentin s’accroupit et ramassa sous des branchages le corps d’un gros pigeon ramier. Il souffla sur le beau poitrail rose, sur la collerette blanche et sur le dos tout bleu, cherchant une blessure. Il n’en trouva pas. Il reposa l’oiseau, exactement là où il était tombé.
Il passa la main sur son front. Il regarda le bleu malade du ciel.
- Ils ont été projetés de leur perchoir. Ceux qui ont voulu s’enfuir ont certainement été fracassés. Ils n’ont plus où se percher dans tout ce chantier,  et Quentin montrait d’un geste las le marais sur lequel déclinait la lumière, toute pâle, toute triste, comme la bougie d’une première nuit de deuil et de veille.
-  C'est pas vivable un monde sans oiseaux...
Ils rebroussèrent chemin.
Sa femme se souleva un peu sur la pointe des pieds et l’embrassa sur la joue :
- Tu ne t’es pas rasé, bandit …plaisanta t-elle.
Il lui sourit. Il se sentait désappointé, fatigué, touché au moral et la colère nouait sa gorge.
Comme si toute cette hécatombe était profondément injuste et l’eût personnellement atteint. Il aurait aimé faire exploser cette colère, vider la coupe. Mais sur qui ?
- Ils ont de la chance, les gens qui ont un  dieu…
- Comment ça ?
Ils marchaient côte à côte sur le chemin humide. La lune se levait sur la tristesse du ciel. La nuit serait froide.
- Rien. Je suis chamboulé et ça me fait dire des conneries.

 

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17.03.2008

Lettre ouverte à Benjamin Renaud

Le site de Benjamin Renaud, Tache-Aveugle, est un site de qualité. Il y distille des choses intelligentes.
Si tel  n'était  pas le cas, si c'était une merde qui dit des conneries, je m'en battrais l'oeil comme de l'an 40.

Je précise au passage que cette dernière expression fait référence à une prophétie annonçant la fin du monde pour 1040 et non, comme on a tendance à le croire bien souvent, à 1940.

Bref, quand un site qui me plaît dit des choses qui me déplaisent, j'ai envie de réagir : cet article me semble entaché de quelques erreurs d'appréciation d'ordre idéologique. Je ne l'ai pas sous les yeux, j'y vais pêle-mêle, de mémoire.

L'auteur me le pardonnera.

La référence aux calamités qu'a pu engendrer l'antiparlementarisme est exact. A cette précision près tout de même qu'il s'agissait d'un certain antiparlementarisme, bien cadré historiquement, après la guerre la plus meurtrière de l'histoire, sur fond de crise et que, historiquement justement, le copier/coller, ne fonctionne jamais.

Je dis aujourd'hui que la façon dont agit et est élu le parlement est une escroquerie. Que je suis violemment contre et en suis même révolté.
Par exemple, je ne compte pas le nombre de Maires ou de Présidents de Conseils généraux s'indignant devant leurs ouailles locales de décisions prises par l'Etat, décisions qu'ils avaient eux-mêmes votées en tant que députés !  J'en passe et des meilleures...
Calculez bien aussi les calculs du scrutin majoritaire. Un hold-up ! Désolé.
Je ne veux pas pour autant être taxé d'antiparlementariste : Je rêve d'un autre parlement, passionné et véritable représentation des gens.
Les élections truquées par le bourrage de sondages de crânes, le vol de nos vies quotidiennes, la politique mise en spectacle, les mensonges et les confusionnismes intéressés de tout poil, sont effectivement un piège à cons. Je le revendique.
Je ne veux pas pour autant être taxé de dangereux anti-élections. C'est tout le contraire, que je suis.
Ces élections sont un moment de notre histoire. Elles ne sont pas Les Elections et je fais mienne encore cette facétie de 68 : Donne ta voix, tu perds la parole.

La référence à Cohn-Bendit est très mal venue sur ce sujet, Benjamin. Cohn-Bendit est (déjà à l'époque) un pur produit des médias affolés et cherchant à donner en pâture aux bourgeois et paysans un bouc émissaire, allemand, rouquin et débraillé. Il est 68 mis en spectacle comme le furent Sauvageot et Geismar, ce dernier ayant été le plus conséquent après la fin de la représentation.

Les révolutionnaires de 68, les poètes créateurs de 68, ils étaient dans les CMDO (Comités pour le Maintien des Occupations ), dans le conseil de Nantes, celui de Lyon et et caetera. Pas devant les caméras.

Cohn-Bendit est au mouvement de 68 ce que le champagne éventé est à fête.

Les mots de 68 sont donc, eux aussi, à replacer dans leur contexte passionnel. Je m'autocite, qu'on me pardonne l'immodestie : Les mouvements qui bouleversent l'histoire sont intuitifs, leur chute ou leur pérennité sont discursives.

Ces mots de 68 avaient un sens, au moment de leur écriture spontanée. J'ai crié moi-même face aux chiens de garde casqués : CRS SS et je ne le regrette pas, ça n'était pas une erreur mais la violente métaphore d'une rébellion. Nul ne songe évidemment à soutenir que les CRS sont des SS.

Mais, au fait, qui songe à rectifier la bave haineuse du pouvoir désemparé nous traitant d'agitateurs payés par l'étranger, de voyous alcooliques et d'obsédés sexuels ? Hein ?

Tout comme " Il est interdit d'interdire" avait un sens exact face à la violence de l'autorité. Nous savons bien que le meurtre, la pédophilie, le viol sont interdits,  non pas parce que le législateur les interdit - tant mieux qu'il le fasse - mais parce que notre dignité humaine, notre amour de la vie, notre sang et nos tripes d'hommes debout nous l'interdissent d'eux-mêmes.

Faire aujourd'hui une sorte de procès de la signification réelle, sémantique, des cris de la révolte est profondément malhonnête. Je dis ça pour Conne Bendit. Pas pour Benjamin Renaud.

Je ne connais pas les deux signataires de l'article auquel fait référence Benjamin Renaud. Bien sûr que signer "machin doctorant" quand le propos n'a rien à voir avec le doctorat en question est une usurpation, un mensonge, un abus de pouvoir, une tentative de prise illégale d'intérêts.

Mais il ne faut pas confondre les égarements - discursifs encore une fois- de ce qui se dit " extrême gauche", nébuleuse politique du champ spectaculaire, avec les quelques individus dissiminés par ci par là et qui, eux, dans leur vie de hasard et de bohême, sont extrêmes en ce qu'ils ne se sont pas encore totalement avoués vaincus.

Halte aux amalgames qui satisfont à bon compte tous les protagonistes !

Quant au peuple, voilà bien ce que, par ailleurs écrit , j'en pense :

"Le mot peuple est un mot en mouvement, un concept de l'irruption.

Il désigne des gens lassés des conditions faites à leur existence, de quelque horizon social qu'ils viennent. Des gens qui prennent d'assaut les palais du mensonge, par les armes et par la voix, renversent les statues, brisent les interdits, voire coupent des têtes, parce qu'ils exigent que leur soit restituée la poétique initiale de leur vie.

Le mot peuple désigne l'instigateur et l'acteur de la mutinerie sociale.

En période de modus vivendi, il ne signifie qu'un terreau vague, un tas de fumier sur lequel guignent les politiques pour y ensemencer à bon compte et dans l'endormissement général les graines de leurs misérables ambitions. "

Cordialement

Bertrand Redonnet 

 

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03.07.2007

Qui sait ?

Il venait de loin, le vent, et la glace des trottoirs était nue. Toute bleue aussi.
Je l’entendais briser son errance aux murs des immeubles et miauler au coin des rues, miauler si long que les lumières aux réverbères en flageolaient, effrayées.
Celles accrochées aux fenêtres orange, en face de moi, muettes, semblaient paralysées.
Il n’était pas si tard.
A l’est en décembre, c’est dans l’après midi que le jour démissionne. Après l’heure n’existe plus. Il fait noir.
C’est tout.
Et les mercures aux fenêtres suspendus descendent, descendent comme un vertige.
J’observais, absorbé, la nuit frigorifiée. Ça n’était pas la solitude, celle qui donne le tourment d’être trop loin, quand le monde est flétri sous nos yeux insipides.
Non. Quoique loin, très loin de ma racine, je me sentais malgré tout près de moi. J’interrogeais ce vent hurlant qui n’irait jamais jusques là-bas. Trop lointain. Il n’y avait pas  de souffle comme ça, chez moi.
Sur quelle plaine alors, dans quelle forêt, aux flancs de quelle montagne, aux murs de quelle ville somnolente allait-il abandonner enfin sa course et réchauffer son haleine ?

Mais de l’autre bout de la rue le taxi est venu, ses yeux jaunes aveuglés par la farandole neigeuse. Un homme est descendu. Il a chancelé puis il est tombé, sa tête heurtant brutalement la glace aussi luisante que le fil du rasoir. Un choc douloureux.
Une femme et la fillette se sont penchées sur l’épave évanouie, la  secouant, la suppliant.
Elles gémissaient dans le noir. L’homme était lourd et leurs efforts vains.
Une porte a claqué. La poigne pressée du chauffeur a relevé le pochard.
Qui s’est accroché à la femme comme la chaloupe à sa bouée, qui s’est amarré aux épaules, ses genoux qui pliaient. La fillette a pris la main de l’homme vacillant comme un bouffon, murmurante, implorante.
Lui, le taxi, s’est éclipsé au bout des rues, vers d’autres urgences de la nuit.
Alors ils ont marché tous les trois, l’un grognant, les deux autres geignant et le vent à leurs trousses qui miaulait,  miaulait si fort qu’on eût dit qu’il voulait les tuer plus encore.
Maintes fois la loque a failli sous son poids entraîner les deux êtres enlacés par la peur.
Sous le reflet grelottant d’un lampion, j’ai vu le filet à sa tempe qui coulait de la misérable blessure.

J’aurais pu être cet homme. Avant. La glace, la neige et ce vent-là en moins.
Un jour, elle aurait vingt ans, la fillette, et n’aimerait ni le vent, ni l’hiver, ni la neige, ni les taxis, ni le bleu de la glace moirant les trottoirs.
Sans savoir pourquoi, sans doute. Et elle le dirait en riant, qui sait, dans un jardin fleuri ruisselant de verdure, aspergé de soleil, un verre négligemment tenu à la main, entourée d’amis piaillards à la barbe niaisement naissante qui la trouveraient intéressante.

Naïf, les yeux sur la nuit, je ne cessais de demander quel mal rongeait cet homme.
Qui rongerait les autres, un jour…
Qui le retenaient pourtant de s’effondrer et qui firent qu’il ne gela pas là, dans le ruisseau transi, un soir où le vent hurlait sous mon balcon rêveur.

16:41 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET