jeudi, 21 mai 2009
Nouais
Nouais répondait en réalité et sur son état civil au prestigieux prénom de la dysnatie, Louis.
Mais ses ricaneurs de voisins préféraient nettement l’appeler Nouais.
Nouais, qu’on disait derrière son dos, en tordant le nez et la bouche dans le même sens, en fermant bêtement les yeux et en accentuant exagérément la première syllabe.
On prétendait par ce sobriquet prononcé comme il se doit, singer sa nonchalance, son accent graisseux et la balourdise dont il était censé souffrir.
Le personnage possédait en effet cette prodigieuse faculté des gens dont la vie est simple comme bonjour, d’avoir son mot à dire sur tout. Sur la politique qui était dégueulasse avec De Gaulle, sur la détérioration de la météo, sur la façon dont il fallait travailler, opposée au modernisme qui pointait à l’horizon le bout de son sale nez, sur l’école qui ne sert pas à grand chose après quatorze ans, sur ceux qui sont honnêtes parce qu’ils préfèrent aller au bistrot qu’à l’église, sur ceux qui sont mauvais parce qu’ils ont beaucoup de terre et une automobile pour aller prier, sur la qualité du pinard d’un tel ou d’un tel, sur la guerre qu’il était seul au village à avoir fait, les autres étant soit trop jeunes, soit trop vieux, soit…et là ça finissait dans un murmure grinçant.
Ah sur la guerre ! Sur la guerre, Louis était intarissable. Un puits de science. Il en savait tout. Il la portait dans sa chair. Il la décrivait comme si on y était et pour nous autres en culottes courtes de pubère, il était un vrai grand livre ouvert sur ces cataclysmes que je n’avais pas vus, que ma mère évoquait souvent et qui semblaient avoir traîné jusques dans mes chemins, aux portes de ma maison, avec des soldats gutturaux, casqués et armés jusqu'aux dents.
Nouais parlait de la guerre beaucoup mieux que l’instituteur qui généralisait, qui montrait des cartes et qui donnait des dates qu’il fallait apprendre. Ce que disait Nouais, en revanche, ne réclamait pas qu’on l’apprît par cœur et qu’on le récitât. Ça ne réclamait rien, tant c’était prodigieux à écouter !
Il décrivait le feu, le sang et la terre qui volait en éclats et les copains tombés dans l’épouvante, avec une précision bouleversante.
Mais il décrivait toujours aux mêmes heures. C’est ça qui était curieux pour nous, la marmaille qui travaillions chez lui au ramassage du tabac durant les mois d’été. C’était toujours après le repas de midi, juste avant la sieste de quatorze heures, quand Nouais s’était goinfré et avait bu comme un vrai gaulois ou alors après la petite collation de seize heures, avec pâté, fromage, rillettes, saucissons, poulet froid, gâteau et deux litres frais tirés à la barrique. Ça le rendait mélancolique, ces repas.
Si nous tentions de l’interroger dans la matinée ou alors assez longtemps entre deux prises, Nouais, agacé, soufflait et disait qu’il avait pas le temps à perdre avec des conneries pareilles.
On était là pour travailler, miladiou !
Image : Philip Seelen
10:25 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
| Tags : littérature |
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Commentaires
Un beau caractère, Bertrand.
Un homme d'une génération, aussi.
Ecrit par : Solko | jeudi, 21 mai 2009
Cette génération qui vit la fin de la fin du néolithique (fin des années 60) selon moi et quelques autres.
Amitié
Ecrit par : Bertrand | vendredi, 22 mai 2009
Cher Monsieur Redonnet,
Nous, Kybie, Poya et Sylva les trois chèvres de l'Alpage des Gros Chaumiaux en face des Gast-Losen, nous sommes heureuses d'être sur votre blog. Nous sommes aussi un peu déçues de nous voire réduites à portion congrue de votre mise en page. Pourtant le bon Monsieur Séguin-Seelen nous avait promis de ne pas laisser notre image servir de décoration "mouchoir de poche" sur Internet. Nous sommes des bêtes autonomes à part entière Monsieur Redonnet. Nous voulons avoir la même surface de pixelisation que les autres images de Séguin-Seelen l'Imagier de nos alpages. Nous vous remercions de bien vouloir accéder à notre humble demande de grandeur.
Bien à Vous. Les trois Chèvres de l'Alpage des Gros Chaumiaux.
Ecrit par : Les Chèvres de Philip Séguin-Seelen | vendredi, 22 mai 2009
Vos désirs sont des ordres, mes biquettes...
En plus, vous avez belle et franche tête, que je suis béotien de les avoir un moment cadrées sous un angle réducteur.
Ecrit par : Bertrand | lundi, 25 mai 2009
Bêêêêêêê ...... Bêêêêêêêêê ... Bêêêêêê .... Monsieur Redonnet.
Ecrit par : Les Chèvres de Philip Séguin-Seelen | lundi, 25 mai 2009
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