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17.10.2014

Un laboureur et du vent -5 -

littérature, écriturePierrot s’était soudain renfrogné, un petit pincement au creux du ventre.
Il n’ignorait pas que Claude Grenier, dans le temps, avait plus ou moins conté fleurette avec la jeune Louisette, et qu’ils étaient même allés au bal ensemble. Oh, c’était il y avait longtemps, bien longtemps, c’est vrai, une trentaine d’années peut-être, dans les années soixante-dix, et Louisette était une femme droite et honnête, une tendre épouse. Pour sûr que Pierrot ne soupçonnait rien qui puisse être fâcheux! Mais il n’y pouvait rien : il n’aimait pas que le passé vienne le faire chier de cette façon. Le Grenier, en plus, il était riche comme Crésus, il exploitait sur deux cent cinquante hectares au moins, que du blé et du maïs. Un gros. Un moderne. Un gars qui avait la réputation d’aimer courir le cotillon aussi. Un gars que, si Louisette l’avait choisi, hé ben, il l’aurait mise à la tête d’une belle exploitation, avec une belle maison, des sous, une voiture et même des vacances. Alors qu’avec Pierrot… Non, décidément, il n’aimait pas ça, que Grenier vienne fourrer son museau chez lui. C’était pourtant un gars sympa, un grand gars, bel homme, robuste, avec des moustaches retombantes, et il tapait fort dans le dos de Pierrot quand ils se rencontraient. Trop fort même. Il lui tapait dans le dos comme on tape dans le dos d’un plus petit que soi, le dos d’un bonhomme, d’un plus faible, d’un brave innocent… Dis-moi, Pierrot, ça marche les affaires ? Un tantinet compatissant et même goguenard, pour tout dire.
Ben, figure-toi, expliquait Louisette, qu’il ne m’a pas dit ce qu’il voulait. Parce que c’est toi qu’il voulait voir. Une affaire d’hommes, exactement qu’il a dit. Et ça avait l’air pressé. Il a demandé où tu étais et ce que tu faisais, je lui ai dit et il a dit, bon, je repasserai ce soir à l’apéritif. Et il est parti. Mais figure-toi, que moi, ça m’a drôlement surprise tout ça, et c’est pour ça que je suis vite venue te dire… Et puis, aussi, les lapins ont plus d’herbe. J’ai apporté la faucille et un grand sac. Je vais en profiter et en ramasser un peu, là bas, au bord du pré.
Pierrot pinça la joue de sa femme ; oui, c’est drôle ça, que Claude Grenier a besoin de me causer. Et je vois vraiment pas en quoi un pauvre bougre de mon acabit peut lui être utile. Mais bon, si c’est que ça, on verra bien. Tiens, puisque t’es là, viens donc partager mon fricot. Assieds-toi là, ma belle, tout près. Voilà. Mais va pas te piquer les fesses aux épines, dame ! Alors, on n’est pas bien, là, tous les deux, dis ?
Le soleil au-dessus d’eux montait maintenant haut dans le ciel et leur caressait les cheveux. De temps en temps, il se cachait derrière un nuage blanc qui traversait très vite tout l’espace bleuté et une ombre fuyante gommait un court instant la lumière des champs. Sur les blés qui ondoyaient, se creusaient et bombaient l’échine sous les caprices de la brise, le grand busard cendré, inlassablement, virevoltait et fouillait de ses yeux ardents les profondeurs de toute cette profusion.

Bon, avait commencé Claude Grenier, après les civilités d’usage et après que Pierrot lui eut tiré la chaise la plus valide, celle dont la paille tenait encore bien, tandis que Louisette posait sur la table un pichet de vin et quelques morceaux d’une tarte aux pommes, tu sais que j’ai été élu l’année dernière président du comité des fêtes du canton, pas vrai ? Ah, non, tu m’l’apprends, avait bredouillé Pierrot en remplissant les verres et en fronçant du sourcil parce que lui et les fêtes, ça faisait vraiment deux !

Ben maintenant tu le sais et c’est pour ça que j’ai besoin de toi, mon vieux Pierrot. Oui, on a sacrément besoin de toi et tu peux nous enlever une belle épine du pied . Vois-tu, on a prévu pour le mois d’août, enfin, quand je dis qu’on a prévu, c’est pas tout à fait ça. Exactement, c’est Beunasson, Roger, le conseiller général, qui  nous l’a demandé, et quand un conseiller général demande quelque chose, hein, poliment en plus, on ne peut guère refuser. Surtout que c’est lui qui nous vote les sous pour nos routes, pour la salle des fêtes, pour le collège, enfin pour tout, quoi ! Et puis, c’est loin d’être un mauvais gars, tu le connais, et son idée est très bonne, par-dessus le marché. Bref, on a tous décidé, si tu préfères, d’organiser pour la frairie annuelle du quinze août une grande manifestation, énorme, sur le thème de l’agriculture des anciens temps. L’agriculture de nos grands pères… Oui, il y aura une vieille batteuse, encore plus décatie que la tienne, qu’un gars de Vendée nous prêtera, il y aura des vieux outils d’avant-guerre, des charrettes d’autrefois, des chars à bancs, des tombereaux, des bonnes femmes qui feront des boudins comme nos grands-mères faisaient, des gars qui faucheront à la faux, d’autres qui sèmeront à la volée. Formidable, que ce sera, mon vieux Pierrot, et ça va attirer du monde, cette affaire ! Dans d’autres cantons, ils font ça tous les ans et les gens aiment ça, l’histoire, la campagne de nos aïeux, et comment ils bûchaient dur pour gagner une misère, dans le temps… Tu vois ?
Il voyait, Pierrot. Enfin, il voyait ce que Grenier voulait organiser, il voyait ça comme des amusements et, lui, il avait pas trop le temps de s’amuser. Alors il écoutait en buvant son verre de vin et en grignotant un bout de tarte, mais il attendait de savoir ce que Grenier espérait réellement de lui car, pour l’instant, ça, il ne le voyait toujours pas.
Figure-toi, interrompit Louisette, que j’en ai entendu parler dans le poste, de ce que tu dis là. Oui, des fois, à Radio Hélène, ils causent de ce qui se passe dans le coin. C’était l’année dernière, mais je sais plus où, figure-toi.
Oh, oh, fit Claude Grenier, en levant la main et en opinant vivement du chef pour bien faire le modeste, l’idée n’est point nouvelle, je ne dis pas le contraire ! Je te répète que beaucoup de cantons le font, Ménigoute en Deux-Sèvres, Couhé dans la Vienne, plus près de nous Aigrefeuille ou Marans, parce que ça instruit les gens et ça les distrait en même temps. Faut bien distraire les gens quand on est Président d’un comité des fêtes, pas vrai ? ricana Grenier en vidant son verre et en balançant une grande claque dans le dos de Pierrot… Punaise, c’est vrai que tu fais du bon pinard, mon salaud ! Du vrai. Du solide. On n’en trouve plus beaucoup  du comme ça !
Entièrement biologique, mon gars ! Tout à la force du poignet et aucune drogue ! Rin que du soleil, du vent et de la pluie !
Bien, bien, bien, avait interrompu Grenier que les considérations biologiques, à l'évidence, agaçaient.
Bon, mon vieux Pierrot, pour notre affaire, c’est qu’il nous manque l’essentiel, vois-tu, c’est-à-dire…

A SUIVRE

28.11.2012

Appel des 451 : réflexions - suite et fin -

littératureLE CHAOS VÉCU PAR LES AUTEURS : RESPONSABILITÉS ET LIMITES TANGIBLES POUR L’HABITER ENCORE

C’est en tant qu’auteur que j’ai adhéré à l’Appel des 451. Je ne parlerai donc ici que des livres qui portent la littérature et ferai abstraction, sans aucune marque de mépris, des dictionnaires, des manuels scolaires, des guides touristiques, des recettes de cuisine, des traités de pêche et de chasse et tutti quanti.
Ainsi j’ai pu lire quelques noms d’écrivains dans la liste des signataires, mais j’ai pu également constater qu’ils ne faisaient pas vraiment légions. Ce qui ne m’a, somme toute, que faiblement surpris.
S’il est pourtant des gens concernés au premier chef par le chaos, c’est bien les auteurs. Sans livres, pas d’auteurs, sans auteurs, pas plus de livres que de métiers du livre, ça tombe sous le sens. A moins qu’on ne veuille ressusciter ce livre que par l’unique réédition d’ouvrages ayant brillamment traversé l’épreuve des âges.
Pour nécessaire et louable que serait cette perspective, elle ne satisferait cependant pas à une des fonctions les plus nobles du livre, qui est celle de porter à la connaissance du public contemporain les œuvres de ceux qui écrivent leur époque, et au-delà, pour quelques élus méritoires, à la connaissance des générations à venir.
Je dis que je n’ai été que faiblement étonné par le petit nombre d’auteurs signataires, parce que je crois savoir qu’un grand nombre d’écrivains publiés- ce n’est hélas pas une tautologie - et qui ont avec leur éditeur su établir une complicité durable, (sur le prix à payer de laquelle il faudrait s’étendre) se soucient de l’avenir du livre en général comme de leur première chemise bleue à bretelles. D’ailleurs, la plupart des écrivains signataires sont en même temps éditeur et il serait intéressant de savoir qui a signé, de l’auteur ou de l’éditeur. J’aimerais bien qu’il s’agisse des deux à la fois.
C’est bien désolant, mais c’est humain. Les rédacteurs de la brochure Querelle des modernes et des modernes ne soulignent-ils pas eux-mêmes que «dans le monde du livre, tout le monde veut tirer la couverture à soi» et même si ce passage, coupé ici de son contexte, ne fait pas allusion aux auteurs mais aux autres acteurs du livre, il s’applique très bien à eux.
Je les comprends cependant, ces auteurs. Je les comprends parce que je sais la souffrance de l’écrivain qui, pour de multiples et diverses raisons, ne trouve pas cette complicité et qui par voie de conséquence toujours chemine dans les déserts de la solitude et du silence. J’en fus, et même après avoir publié cinq livres et participé à deux recueils collectifs, j’en suis encore. Je sais trop l’isolement d’une lumière qui vacille éternellement sur les pages inutiles.
Je peux dès lors comprendre que ses textes étant quasiment assurés de trouver un abri, l’auteur publié, tout à son art, ne veut pas embarrasser son esprit des affres qui tourmentent celui des sans-abri, et ce, quelles que soient la poésie, la générosité et la solidarité dont il peut faire montre dans son écriture.

Pour ma part, quand je prends la mesure de l’étendue du chaos qu’on a laissé s’installer dans un des plus beaux domaines de l’activité humaine en ce qu’il concerne l’art et les productions de l’esprit, c’est d’abord à ces sans-abri là que je pense. A ceux qui ne rencontrent jamais leur écriture dans les yeux des autres, et qui, souvent, de guerre lasse, bradent, liquident, balancent et soldent le tout sur un blog. C’est ce que je m’apprête à faire pour deux manuscrits et j’affirme haut et fort que l’explosion des blogs au point d’être devenue un véritable phénomène de société est, pour une bonne part, née du désespoir de n’être jamais entendu. Alors on s’auto-publie, on est lu directement, immédiatement, on contemple enfin son écriture sur un support public et non plus sur un écran sans écho et sans témoin. Deux ou trois commentaires tombent, on répond avec empressement, trois ou quatre lecteurs se fidélisent et l’illusion de n’être plus seul, l’illusion que la bouteille balancée à la mer a atteint aux rivages humains de la reconnaissance, est presque parfaite.
Les blogs ne sont dès lors pas à l’origine du chaos du livre : ils en sont les fils dénaturés ; ils sont les champignons d’une terre en décomposition, ils sont les jardins ouvriers de ceux à qui on interdit l’accès à l’aristocratie du livre. En plus, ils apparaissent comme des éléments achevés de la gratuité, hors du circuit marchand, personne n’ayant l’impression de payer, ni l’auteur, ni le lecteur, alors que tout le monde met chaque jour la main au portefeuille. L’auteur, en plus, lui, travaille dans le vide, s’écoute ronronner et tout le monde fait mine d’être content de tout le monde.
Ce dernier point du mensonge de la gratuité, sur laquelle picorent une foule de gens, a été assez développé dans la brochure Querelles des modernes et des modernes pour que je puisse me permettre de n’en pas dire plus.
Mais il y a encore une fausse publicité qu’il faut dénoncer : celle de la vitrine. L’auteur non publié veut faire montre de son verbe, faire miroiter des échantillons au cas où un improbable preneur viendrait à passer par là. L’auteur publié, lui, se croyant déjà plus avancé et dans une démarche plus conséquente, argumente souvent qu’il lui faut un comptoir ouvert tous les jours avec entrée libre 24 heures sur 24 et qu’ainsi un plus large public aura accès à sa bibliographie, à son travail. Et bien qu’on en juge plutôt par ce qui suit.
Je tiens un même blog depuis juillet 2007 sur lequel meurent à petit feu près de 1000 textes. Ce blog est visité (notez bien le mot visité) par près de 3000 lecteurs mensuels qui, à l’évidence, ne lisent pas mes livres, ou si peu :

- Zozo, chômeur éperdu, Le Temps qu’il fait, 2009, 1000 exemplaires vendus environ,
- Géographiques, Le Temps qu’il fait, 2010, 300 exemplaires vendus environ,
- Le Théâtre des choses, Antidata, 2011, 200 exemplaires vendus environ.
- Brassens, poète érudit, Arthémus, 1ère  édition 2001, 2ème édition 2003,  2500 exemplaires vendus. Je n’avais pas de blog.

Si, sans Brassens et avec blog, j’additionne donc les trois chiffres des ventes étalées sur trois ans, j’arrive au chiffre frileux de 1500 bouquins ! La moitié des lecteurs du blog sur un mois ! Et encore faudrait-il considérer qu’il y a beaucoup de doublons et que des gens ont acheté deux, voire trois titres. Il faut aussi, j’en conviens, prendre avec une extrême prudence le chiffre des 3000 visiteurs mensuels, car ce sont peut-être toujours les mêmes et ils ne sont peut-être, allez, soyons sévères avec nous-mêmes, disons que 1000.
Quand bien même ! On mesure ici l’impact de la vitrine sur les lectures de mes livres. Nul. Du pipi de chat.

Mais revenons aux sans-abri, blogueurs ou pas, absents de partout mais bien présents dans mon esprit.
Qui donc, messieurs-dames, se soucie de leur douleur ? De leur abandon ? Qui a pensé un jour tendre une main fraternelle à cette âme dont la passion d’écrire la conduit chaque jour un peu plus dans les couloirs les plus obscurs de la plus obscure dénégation ? Qui ? Les écrivains publiés ? Les éditeurs ? Les maquettistes ? Les libraires ? Les typographes ? Les imprimeurs ? Les correcteurs ? Les bouquinistes ? Les distributeurs ?
Pujadas, peut-être ?
Le chaos, pour moi, humainement, il est d’abord là. Je conçois que pour d’autres acteurs et signataires, il puisse être tout à fait ailleurs, plus prosaïque sans doute, et je conçois même qu’ils puissent avoir raison : si on veut embarquer du monde sur le fil de l‘eau, il faut d’abord colmater les brèches du radeau en train de naufrager. Le chaos, c'est comme le midi, chacun le voit à sa porte.
Je dis donc que mon combat personnel et mes pensées vont vers les écrivains bafoués, tués dans l’œuf, et que c’est par là que ce combat rejoint, objectivement, le vôtre.

On me dira, avec juste raison, que tout n’est pas publiable et que, peut-être, les gens n’ayant jamais autant écrit qu’à l’heure actuelle, il y a forcément du déchet. Certes. Mais avant d’avancer des vérités aussi lapidaires, encore faudrait-il être à même de considérer les tas de déchets qui trouvent preneurs et se poser la question de savoir si ce tas dépasse en quantité et en qualité celui dont on n’a souvent même pas pris la peine de savoir s’il était à mettre au rebut ou non, parce qu’on n’avait pas le temps, parce qu’on n’avait pas les moyens financiers, parce qu’on était sur d’autres pistes plus sûres, parce qu’on est éditeur mais qu’on n’a pas vraiment les moyens humains de tout lire, trop petit, trop à l’étroit, et parce que… Se poser donc la question de savoir s’il n’y a pas plus de déchets sur les étagères des libraires, qu’il n’y en a dans les tiroirs des écrivains « ratés. »
Peut-être les deux quantités sont-elles équivalentes. Je n’en sais rien. Ce que je sais, et que vous savez sans aucun doute, c’est qu’il y a des déchets qui trouvent preneurs et d’autres non. Des déchets recyclables en marchandises pures et des qui ne le sont pas. Ça donne envie de faire les poubelles…
Ce que je sais également, et que vous savez encore, sans aucun doute puisque vous mettez l’accent dessus, c’est qu’il y a des livres remarquables qui trouvent preneurs et qui, au bout d’une centaine d’exemplaires péniblement vendus, essoufflés, oubliés, méprisés, fatigués bien avant d’être épuisés, en ont terminé de leur carrière. Le lecteur attentif n’y a accès que par la voie du bouche à oreilles. Ce ne sont pas des livres qui se distribuent mais qui se distillent.
Tout cela participe du chaos. Un affligeant chaos. A qui donc incombe la responsabilité de ce chaos ?
A la finance spectaculaire qui a fait du livre et des supports de la culture une marchandise exclusive obéissant aux mêmes lois de circulation que la botte de radis, que le tube de dentifrice ou que le jeu Nintendo.
Oui. Nous sommes bien d’accord. Mais quand on a dit ça, on n’a rien dit tout en ayant tout dit. On a commencé par la fin. On s’est en tout cas privé de tout moyen d’action.
Il y a autre chose à dire. Et j’en veux pour preuve que nous cherchons tous ensemble des solutions, sans pour autant fomenter l’immense et généreux projet historique d’abattre le monde de la finance spectaculaire.
En tout cas pas à coups de livres, même si publier un livre de qualité dans un monde renversé est un acte politique.
C’est donc que des solutions existent à l’intérieur de ce monde et que le livre s’est embourbé sur des chemins qu’il n’aurait jamais dû emprunter s’il avait eu le courage et l’affront de rester honnête. Des chemins suicidaires. Qu’il a été conduit sur ces chemins, mené en laisse, et ce, par personne d’autres que ceux qui en font leur métier, au premier rang desquels figurent les grands éditeurs et les distributeurs.
Mais au premier rang seulement. Or, un premier rang suppose qu’il y en ait des seconds.
Des seconds couteaux du déclin. Et quand le premier rang en arrive à bouffer les seconds, jusqu’à même remettre leur existence en question, il arrive que ces seconds rangs s’organisent en une mutinerie.


UNE PISTE : LA MISE EN COMMUN DES VOLONTÉS PRATIQUES

 Il y a de cela un an et demi environ, bien avant l’Appel des 451 donc, j’avais proposé à une quinzaine de camarades, tous impliqués dans la littérature ou dans la conception et fabrication des livres, de fonder une association d’auteurs, type 1901, à seule fin d’éditer nos différents ouvrages.
J’avais même - un peu prématurément il est vrai -rédigé des statuts pour cette association. Tous les camarades contactés n’avaient pas répondu et en écoutant de plus près ces muets, je m’étais aperçu qu’ils avaient un éditeur et que, donc, un tien vaut mieux que deux tu l’auras, n’est-il pas ? Toujours ce méprisable mépris à l'égard du sans-abri. Je signale d’ailleurs qu’à l’époque j’avais moi-même deux éditeurs. Bref…
Les dix camarades qui ont répondu se sont montrés enthousiastes et tous m’ont félicité pour le boulot que j’avais fourni. Les points d’achoppement étaient principalement, bien sûr, le financement de départ et la distribution.
Pour le financement, j’avais trouvé. Un copain avec des moyens sérieux et dont le rapport à la littérature est un des plus beaux, puisqu’il est un grand passionné des livres et de la lecture.
Restait la distribution. Des pistes ont été évoquées, discutées, pesées, argumentées, des contacts avec des réseaux de distribution en rupture avec les mauvaises manières de faire du secteur devaient être pris qui n’ont jamais été pris. On a cherché dans tous les sens, sauf sans doute dans le bon. Jusqu’à ce que le poisson en ait par-dessus les nageoires des atermoiements et se noie doucement. Nous n’étions bientôt plus que huit à nous préoccuper de la chose, puis cinq, puis trois, puis deux. C’est-à-dire que mon beau projet était mort sans être né.
Pourquoi ? Parce que les volontés étaient imparfaites. Ou pas parfaites du tout d’ailleurs. Que chacun avait aussi, je m’en suis aperçu par la suite, d’autres chats à fouetter.
Je persiste néanmoins à croire et à dire que là est une des solutions. La mise en commun, pratique, réelle, des volontés, des expériences, des sous, pour faire en même temps des livres et de la littérature.
Il y a dans le Collectif des 451, des éditeurs de grand talent, des libraires qui ne sont pas des pharmaciens, des bibliothécaires, des maquettistes, des correcteurs, des auteurs, des lecteurs, bref, tout un panel de savoir-faire et de goûts qu’il serait idiot, à moins de ne pas croire soi-même à son propos, de ne pas réunir autour d’une action pratique.
L’Association, ou la SCOP, me paraissent être les pistes les plus sérieuses pour produire en toute sérénité des livres qui soient des livres et passer ainsi à travers les mailles du filet tendu par le système exclusivement marchand.

Voilà donc les réflexions que m’inspirent l’Appel des 451 et la brochure Querelle des modernes et des modernes.
Affaire à suivre ?
Na razie nie wiem.

12:42 Publié dans Appel des 451 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.11.2012

Appel des 451 : réflexions

littératurePour être de très bonne qualité, la brochure Querelle des modernes et des modernes éditée par l’atelier réponse du collectif des 451, ne m’en inspire pas moins quelques réflexions critiques et commande, selon mon sentiment, qu’y soient apportés quelques éclaircissements.
La première évidence soulignée par les auteurs est que le livre est une marchandise. Esquissant un sourire, je reconnais ici le procédé employé par Marx pour attaquer son étude sur Le Capital ; procédé détourné par Guy Debord pour attaquer lui-même sa théorie de La Société du spectacle.
La notion de marchandise est pourtant, toujours et partout, à la fois trop vaste et trop restreinte. Je demande donc toute votre indulgence pour les quelques considérations basiques – et sommairement abordées - qui suivent sur le sujet. Si je m’y attarde c’est parce que certains des termes reprécisés reviendront dans la suite de mon texte, sans qu’il me soit alors nécessaire d’éclaircir la signification précise que je leur donne.
Préétablie, ma réflexion  suivra le schéma :
- La marchandise
- Le numérique et internet
- Le chaos vécu par les auteurs : responsabilités et limites tangibles pour y habiter encore
- Une piste : la mise en commun des volontés pratiques.

 LA MARCHANDISE

Depuis le temps qu’il y a des hommes qui se sont mis en devoir de transformer leur environnement en vue d’assurer leur maintien, - autrement dit de travailler - et qui s’échangent les produits de leur travail, il y a des marchandises.
Le travail, lui-même marchandise en ce qu’il négocie un savoir-faire contre des émoluments destinés à assurer la survie du travailleur, est le seul et incontestable père fondateur de la marchandise. Le mauvais sort fait à cette marchandise par la critique, sa mauvaise réputation, est venu du fait que, produit d’un travail inégalement fourni, elle s’échange de façon inégale, et même inique. Ce n’est donc pas en soi que la marchandise est critiquable mais par l’organisation économico-sociale qu’elle génère et dont elle se nourrit pour assurer sa pérennité. Là où elle est, en quelque sorte, entachée d’une certaine immoralité qui ne nous convient pas et entrave notre plaisir à vivre.
Le but premier de l’échange des marchandises, reprenant en cela le jeu social du troc, est de satisfaire des besoins ; besoins qui se sont avérés être de plus en plus lourds au fur et à mesure que l’homme s’avançait dans la transformation de la nature, tant que, très tôt, il se trouva ne plus être en mesure de les satisfaire par sa seule activité et fut contraint d’avoir recours à une multitude d’activités déléguées à une multitude de gens. Le cueilleur et le chasseur disparurent, en tant que tels, sitôt la révolution néolithique accomplie, c’est-à-dire aux prémisses mêmes de l’ère de la séparation activité humaine/conservation stricto sensu de la vie.
Cette séparation s’est concrétisée par l’introduction dans les rouages sociaux de la notion de «métiers», mot au parcours édifiant. Comme pour tous les concepts de la langue, jeter un coup d’œil sur son histoire nous en apprendra plus sur sa sémantique profonde que tous les discours. Il est issu du latin ministerium, désignant « le service », « la fonction », principalement en parlant du « service divin », avant de s’appliquer, dans son sens contemporain, à la fille de joie, une femme de mestier. Ce n’est qu’au cours du XIIe siècle qu’il désigna, par déduction et extension, enfin l’exercice d’une profession ou d’un art.

CQFD.
La séparation a évolué très lentement, vous le savez tout comme moi, jusqu’à cette époque qu’on se plait encore à appeler niaisement la révolution industrielle, c'est-à-dire jusqu’à l’arrivée de la grande technologie dans la production intensive des biens et qui ne fut rien d’autre – mais c’est gigantesque - que la victoire d’un système sur toutes les autres formes et initiatives de production, celui du capital n’agissant plus que pour son propre compte au mépris total des besoins et même en les inventant afin qu’ils suivent servilement la courbe des inventions de la production, de plus en plus performante et sophistiquée.
Le besoin érigé en outil de production, tel fut le génie premier du capitalisme.
Il faudrait dès lors dire que les déboires actuels du livre ne sont pas dus au fait qu’il soit une marchandise - il l’a toujours été comme toutes les œuvres d’art pénétrant dans un circuit social et qui, ce faisant, s’acquièrent ou se laissent voir en échange d’argent - mais au fait qu’il est devenu une marchandise de notre époque, c’est-à-dire une marchandise exclusive. Comme pour toutes les autres marchandises, ceci s’est naturellement fait au détriment de son objectif premier qui était, je le rappelle au risque d’être ennuyeux, celui de satisfaire des appétits.
Or une marchandise qui n’est plus qu’une marchandise, c’est-à-dire qui n’a plus de saveur objective et se soucie comme de Colin tampon du plaisir qu’elle peut procurer à son acquéreur, ne poursuit pas d’autres buts que de générer du profit financier pour ceux qui contribuent à l’élaboration de son statut ou savent s’en satisfaire, en même temps que la ruine de ceux qui s’opposent à ce statut nouveau et, rêveurs obsolètes, tentent de lui redonner les raisons d’être, acquises au  berceau.
Toutes ces considérations primaires pour dire, oui, le livre est une marchandise, la production intellectuelle, poétique, romanesque est une marchandise qui a perdu sa fierté initiale d’en être une. Ce statut de marchandise initiale n’était cependant pas son entité, mais son moyen de locomotion pour circuler dans le grand corps social.
Et c’est bien ce statut initial que nous (1) réclamons. Sinon, écrivons des manuscrits, photocopions-les à des milliers d’exemplaires, prenons notre bâton de pèlerin et déposons les dans les halls de gare, les boîtes aux lettres, sur les bancs des jardins publics et des métros, sur les tables de café, bref, écrivons des tracts.
Vouloir donner aux produits de l’intelligence humaine une dimension qui ne soit qu’humaine, c’est-à-dire vouloir les débarrasser de leur carapace marchande pour y retrouver toutes les joies de la création, toutes les fraternités du don contre don, tous les apaisements de la gratuité d’une vie faite pour être vécue et non plus gagnée, est le projet d’une révolution sociale qui n’interviendra, (si tant est qu’elle intervienne un jour, ce dont je doute très fort) alors que la poussière et la souffrance des siècles et des siècles auront déjà passé sur nos squelettes. Le monument aux morts de tous les hommes au grand cœur qui se sont éteints sans jamais n’avoir vu le moindre soupçon de la moindre prime aurore de leurs espérances est trop grand, trop encombré déjà pour que nous prétendions y ajouter encore notre nom. En un mot comme en cent, les lendemains qui chantent n’ont à offrir que des présents en larmes.
Les présents qui ont un sens sont donc à construire à contre sens du système, mais dans ce système, et c’est bien là toute l’ampleur, toute la difficulté de la problématique.
Mais ça n’est pas son ambiguïté.

(1) J'emploie le "nous" parce que signataire de l'Appel sans en être initiateur

 LE NUMERIQUE ET INTERNET

Ce fut une bien intelligente initiative que celle qui fit figurer dans la brochure Querelle des modernes et des modernes le pot pourri des commentaires soulevés par l’Appel des 451.
Ceux-ci sont en effet d’une telle niaiserie, parfois empreinte d’une telle méchanceté aussi, qu’ils s’accusent eux-mêmes des inconséquences de l’enfantillage et contribuent ainsi à souligner le bien-fondé de l’Appel.
Ces commentaires sont tels que ma fille de douze ans, j’en suis absolument certain, n’aurait pas eu la bêtise de les formuler en l’état. Quand, par exemple, je lui dis que ce qu’elle écoute comme musique ne me plaît pas du tout et alors qu’elle m’entend à longueur de soirées jouer Brassens ou les vieilles gammes pentatoniques d’un blues sur ma guitare, elle ne me traite pas de vieux croulant ou de désespéré à la ramasse, elle dit simplement : mais c’est autre chose, papa !
Voilà, tout est dit : c’est autre chose. De même quand je discute avec un copain qui compose sa musique sur ordinateur avec un sax, une batterie et une guitare qui rend à s’y méprendre le son d’une Les Paul, alors que je compose les  miennes sur le manche de ma Takamine, on ne se traite pas mutuellement de passéiste ou d’avant-gardiste à la noix. Nous savons dans un respect mutuel que si nous pétrissons une même farine, nous ne nous proposons pas de faire cuire le même pain.
Je trouve dès lors que c’est une perte de temps dramatique pour les hommes et les femmes du collectif et un gaspillage suicidaire d’énergie pour le projet que de vouloir opposer le désir de la sauvegarde du livre à l’explosion du numérique en tant que véhicule de l’écriture.
Un fichier numérique n’a jamais été un livre et ne le sera jamais. Un fichier numérique n’a jamais rempli les fonctions sociales que remplit un livre et ne les remplira jamais, au même titre que Le Voleur de Louis Malle ne satisfait pas les mêmes appétits, ne répond pas aux mêmes plaisirs que Le Voleur de Darien. D’ailleurs, il ne l’a jamais prétendu. Et c’est là toute la différence avec le fichier numérique qui, lui, prétend usurper un titre qui n’est pas le sien. Son émergence est donc entachée d’un vil mensonge ; mensonge que nous reconnaissons bien pour être celui propre à la marchandise exclusivement marchande.
S’il y a une chose fondamentale que les thuriféraires du fichier numérique n’ont pas comprise, c’est bien que la modernité ne commande nullement que l’on se jette corps et âme dans tout ce que la création artificielle et consumériste des besoins sait inventer, mais qu’elle exige, au contraire, que l’on garde un œil attentif sur ces inventions pour sauvegarder ce qui participe encore de la joie de vivre, et ce, même au risque d’être taxé de réactionnaire ou de je ne sais quel autre facile et brillant qualitatif moral. A l’ère de la déshumanisation des rapports des hommes avec leur existence, être «révolutionnaire», c’est aussi savoir encore opposer une résistance à ce qui déshabille la vie de sa substance vivante. S’il me plaît, à moi, de m’échiner au printemps dans la forêt polonaise pour couper mon bois, le fendre, l’entasser, puis de le rentrer à l’automne avec ma brouette dans la grange au lieu d’avoir fait installer un chauffage central avec commandes électroniques et alimentation automatique parce que j’aime voir et sentir la flamme qui me chauffe dans des poêles à l’ancienne, est-ce que je suis un passéiste ?
Oui, je veux bien, mais à contre-sens car est moderne tout ce qui alimente mon plaisir.
Dans l’est polonais où j’habite, traditionnellement (oh le vilain mot !) les maisons sont construites avec le bois directement puisé dans la forêt toute proche. Quand le vent a commencé de souffler de l’ouest, les marchands de béton, de ciment, de parpaings, d’isolation, de fosses septiques et de briques ont commencé de fleurir. Le bois est devenu la matière honteuse du pauvre, la matière du traditionnel, du vieux jeu et les Polonais, confondant liberté, modernité et démocratie retrouvée ont commencé d’écrouler leurs maisons en bois, si belles, si originales, pour construire des merdes standardisées comme on en voit partout en Europe. Pire, certains, ceux qui n’avaient pas la bourse pour tout reconstruire, ont conservé le bois mais l’on fait recouvrir d’un crépi comme on recouvre l’opprobre d’un rideau et le mort d’un linceul ! Pour être à la page en tournant la page, pour coller à leur époque ! Alors, quand je me suis installé au village dans une vieille maison en bois, que je l’ai rénovée en bois,  que j’ai voulu lui garder le caractère primitif que lui avait donné son constructeur, les paysans du voisinage ont haussé les épaules et n’ont pas compris qu’un gars qui venait de l’ouest moderne– avec forcément plein de sous dans son escarcelle - s’amuse à des conneries pareilles.
Non, je ne me suis pas éloigné de mon sujet par ces quelques digressions d’ordre autobiographique : je vous ai parlé du livre et du fichier numérique.
Est-ce que j’aurais eu l’idée de perdre mon temps en argumentant sur mes gouts et mes plaisirs ? Non, j’avais trop à faire et c'est pour éviter la pénibilité d'un dialogue de sourds que je suis resté muet.
Je me permets donc de conseiller aux signataires de l’Appel des 451 d’en faire autant. Le débat sur le numérique est un débat oiseux, déjà dépassé par l’envie, le désir et le projet même du collectif.
Pour terminer, je dirais que je sais pertinemment ce dont je parle pour avoir publié en 2008 et 2009 deux fichiers de lecture dans une maison d’édition numérique, une qui se prend depuis le début pour le grand timonier de l’intelligence avant-gardiste.
Il ne faut cependant pas, à mon avis, contester au numérique son droit et son goût pour le fichier. Ce sont là deux sujets totalement différents, et le fichier numérique autoproclamé livre n’est pas plus en concurrence avec le livre que le marchand de volailles n’est en concurrence avec le charbonnier.
Car le numérique n’intervient pas pour avoir contribué à la ruine du livre, mais à la faveur de cette ruine. Il n’est pas prédateur, il est charognard. Il est donc hors-sujet, n’ayant en rien participé au massacre et ne présentant absolument aucune solution pour arrêter le massacre. Il est spectateur.
Et il n’y a, surtout, aucune contradiction à ne pas vouloir reconnaître un fichier comme un livre et à se servir quotidiennement d’internet. Là encore, le débat s’enlisant là-dessus, il court à son inutile ruine. J’écris sur un blog, je n’écris pas un blog. En revanche, j’écris un livre et non sur un livre.
De même, l’Appel des 541 et les travaux qui s’ensuivront trouveront forcément sur leur route des critiques expertes, à tel point emberlificotées qu’elles seront revêtues des habits de lumière de l’intelligence la plus exquise, mais qui émaneront de gens faisant, par manque de profession, profession de la critique. Des gens qui n’ayant jamais la moindre initiative à faire valoir n’ont à faire valoir que la critique des initiatives.
Il conviendra, à mon avis, de les ignorer gentiment.

La suite bientôt,  ale nie wiem kiedy

10:44 Publié dans Appel des 451 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.11.2012

451 : " la querelle des modernes et des modernes "

 littérature

Le collectif  susnommé - dont je rappelle plaisamment que le nom n’indique pas le nombre de signataires (qui dépasse les 500), mais fait référence au livre de Ray Bradbury - vient de publier à 2000 exemplaires une brochure de 40 pages, laquelle est également téléchargeable ici, en version PDF.
Il s’agit d’un document de préparation aux journées des 12 et 13 janvier prochains,  à la Parole errante, à Montreuil.
Cette brochure répond aux critiques qui ont été formulées depuis le lancement de l’Appel et sa publication dans le Monde du 12 septembre, avec rectificatif amusé de quelques erreurs commises et propres aux grands médias quand ils relaient un message, ne visant le plus souvent que les noms qui leur sont connus. Histoire de rester en famille peut-être...
Les grands médias ignorent la signification du mot collectif. De ce point de vue là, donc, nihil novi
sub sole.

Je n’ai pas encore lu la totalité du document que j'ai reçu seulement ce matin. Je l'ai néanmoins parcouru en diagonale et j'ai eu ainsi un aperçu des commentaires - tous plus affligeants les uns que les autres - que l’Appel des 451 a pu susciter de-ci de-là et que la brochure a réunis sous le chapitre Pot pourri des commentaires.

Chers lecteurs de L’exil des mots, je vous souhaite bonne lecture de cette brochure. Je vous donnerai la totalité de mon sentiment après ma propre lecture et, le cas échéant, si les objectifs et la stratégie mise en place pour les atteindre sont à mon goût, la nature exact de mon engagement aux côtés du collectif.

Bon week-end à toutes et à tous.

09:46 Publié dans Appel des 451 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.11.2012

Appel des 451 : réponse partielle à monsieur Pierre Mari

littérature

Signataire de l’appel des 451, je vous engageais il y a quelque temps, ici même, à signer ce texte. En consultant la liste des signataires, j’ai d’ailleurs récemment eu le plaisir de constater que quelques camarades y avaient apposé leur nom, suite à mon invitation.

J’ai également eu l’occasion de lire une critique de cet appel, faisant écho, semble-t-il, à sa parution dans le Monde du 12 septembre dernier.
Et c’est à cette critique signée Pierre Mari et publiée sur le blog de Juan Asensio, qu’il me plaît de réagir, à titre tout à fait individuel.
Je passe rapidement sur le ton tantôt cordial et sérieux, tantôt émaillé de quelques pointes trempées au curare aussi méchantes qu’inutiles, telles que celle qui taxe les signataires de tartufferie. Monsieur Mari, ce qui l’honore, semble réclamer un élargissement et une clarification du débat. Le moins que l’on puisse dire c’est que, déjà, il ne va pas contribuer beaucoup à cette clarification en usant de tels qualificatifs, faciles, éculés, passe-partout, et, surtout, à la portée de n’importe quel imbécile faisant mine de s’opposer à n’importe quel engagement ou projet.
De même le choix de son titre : Confusion et comédie.
- Confusion, je suis prêt à cautionner. Le sujet est tellement complexe que bien malin qui l’embrasserait tout entier dans un seul texte de deux pages. Sans doute pas plus les 451 que monsieur Pierre Mari lui-même. Disons un condensé troublant des problèmes abordés. C’est peut-être, effectivement, un défaut du texte, mais ces problèmes sont tous intimement liés les uns aux autres et en aborder un pour en négliger un autre pervertirait sans doute l’approche et le raisonnement.
Et puis ce texte est une invite à la résistance, sinon à l'offensive. Il est donc d'abord d'ordre général. Nous verrons bien en quoi - les esprits s'aiguisant dans la pratique plus sûrement et plus courageusement que dans la spéculation -il deviendra plus clair et plus opérationnel.
- Comédie,
voilà encore un de ces jugements moraux, un de ces jugements à l'emporte-pièce, mettant là directement en cause la bonne foi des signataires, ce qui ne participe pas non plus d’un esprit franchement tourné vers la critique sereine sur un sujet qui nous tient tous à cœur, mais du procès d'intention pur et simple. Presque de la charge ad hominem.
C’est bien dommage parce que beaucoup de traits mis par ailleurs en exergue par Pierre Mari méritent de retenir l'attention.

En substance, celui-ci, énoncé en conclusion : «Il y a des raisons d’estimer que le livre numérique est un gadget dérisoire et barbare (j’avoue que je les partage très largement); mais devant le spectacle de la gent plumitive et caqueteuse, déchaînée contre l’e-book émissaire pour mieux faire oublier sa propre impuissance, il y a d’aussi bonnes raisons, pour peu qu’on garde le sens de la farce sociale, de se laisser aller à la plus explosive hilarité. »
Nous souhaitons tout d’abord bon éclat de rire à Pierre Mari, en espérant vivement que ce rire, faisant écho aux ébrouements d’une gent plumitive et caqueteuse, ne se mue pas bientôt en un disgracieux et misérable gloussement de dindon.
Mais soyons sérieux et restons concentré :
pour m’y être moi-même un moment fourvoyé avec deux ouvrages publiés chez pubis.pet en 2008 et 2009,  je suis bien d’accord pour dire que le fichier numérique (et non le livre numérique, monsieur Mari, car ce fichier de bricolage néo-technique n’est pas plus un livre qu’une poule pondeuse n’est un tyrannosaurus même si elle présente avec lui, paraît-il, quelques infimes similitudes génétiques), pour dire, donc, que ce fichier est un gadget.
N’accusons cependant pas, effectivement, son effervescence et son relatif succès chez les courtisans thuriféraires de la modernité de l’objet au mépris du sujet, d’être peu ou prou responsables de la décadence du livre ; ce serait faire bien trop d’honneur aux ravaudeurs de numérique que de leur attribuer une quelconque influence sur le cours dramatique des choses.
Ces Bouvard et Pécuchet de la littérature dite dématérialisée ne sont en fait que les petits opportunistes d’une grosse décadence, dont les racines sont beaucoup plus lointaines et profondes. Ils sont mouches grouillant sur un cadavre dont ils ne sont nullement les assassins ; ils ne sont pas des prédateurs mais des charognards. En gros, le fichier numérique participe d’un abandon général (et ancien) de l'exigence de qualité dans la lecture et l’écriture, celles-ci s'étant honteusement soumises aux conditions ambiantes d’un monde exclusivement mercantile. J’insiste, monsieur Mari, sur l’adverbe exclusivement, parce qu’il sépare profondément notre présent de règne absolu de la marchandise et des rapports sociaux spectaculaires (qu’on me passe la phraséologie situ) «de la monarchie de Juillet ou le Second Empire», où cette même marchandise en était encore à l’aube de ses développements, quoique déjà fort expressifs, et non au stade de la marchandise pour la marchandise se développant et se recréant uniquement pour la pérennité de son image au détriment de son utilité.

Le livre a donc disparu - ou tend à disparaître - derrière une image du livre.
Le fichier numérique, autoproclamé livre, participe ni plus ni moins de cette chose que les spécialistes chargés de mettre le néant en action appellent l’e-économie et d’une résignation de l’esprit dans la littérature, comme dans toutes les autres formes d’art. Il n’est qu’un épiphénomène sur lequel il serait malsain de s’attarder : on risquerait de lâcher la proie pour l’ombre.
Adel Abdessemed et sa grotesque statue de Zidane ne sonnent pas le déclin de l’art sculptural : ils sont ce déclin.

Il y aurait, évidemment, bien d’autres points sur lesquels le texte - bien écrit, notons le - de monsieur Mari mériterait réponse plus exhaustive.
Je ne m’en sens pas le courage aujourd’hui et n’en ai guère le temps. L’objectif de ce billet est surtout de porter ce texte et ce débat embryonnaire à votre connaissance et, vœu pieux s’il en est, de vous engager à y participer.

14:05 Publié dans Appel des 451 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

01.10.2012

Appel des 451

Parce que le support séculaire de la littérature, le livre, s'est prostitué jusqu'à bientôt son agonie à la veulerie d'esprit de notre époque, à ses modes mercantiles de bas étage, aux best sellers de la médiocrité soutenus par les médias, les Amazon et autres grands trusts de l'édition et de la distribution, tout comme au numérique qui tente -  avec un certain succès - d'usurper son identité et de lui voler ses titres de noblesse, je tiens à vous informer de l'existence d'une résistance qui s'organise et vous invite à y participer si votre conviction de lecteur, d'écrivain, d'ami du livre et de l'écriture, vous en dit.
Commencer, par exemple, son entrée en résistance en lisant ici.

Ca, enfin, il est plus que temps de faire entendre nos voix, en pratique, par-delà jérémiades et constatations impuissantes d'un désastre qui n'est, en fait, que l'épiphénomène du désastre de la résignation générale des esprits devant la victoire totalitaire du spectacle, où, partout, la photocopie a plus de valeur qualitative et humaine que l'original.
Me suis inscrit ce matin.

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09:37 Publié dans Appel des 451 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET