vendredi, 04 juillet 2008
La mémoire et la terre
C’est son second voyage, celui de la mémoire.
Moi, je suis un randonneur fatigué.
Alors, je me retourne.
Je suis sorti de ces antiques futaies, tout là-bas. Je le sais bien. Comme d’une forêt hercynienne et devant le sol est vierge.
Mais je sais bien où ils vont. Je sais bien le projet accablant de mes pas. Je ne sais pas leur nombre.
Mais la plaine semble effrayante. Balayée par les vents, on dirait qu’elle s’enfonce dans la terre, là-bas, qu’elle veut l’étreindre, s’y confondre et s’y perdre.
Elle courbe l’échine, vaincue par l’horizon.
Le courage m’abandonne, je le sens bien.
Mais, volontaire, j’abîme le contour des pas anciens. Dans ce sens là, je ne sais pas marcher avec aisance et naturel. Aller jusqu’au bout de ce muet sentier, c’est trébucher à coup sûr. Tomber peut-être.
Et il n’y a que fantômes au bord de ces signatures qui ricanent de ma vaine aventure à vouloir les faire vivre deux fois. Parce qu’ils sont des fantômes, ils ne comprennent pas que c’est moi qui veux vivre deux fois.
Ces pas sont ma consternation. Ils n’ont rien résolu des fondements du voyage. Ils ne savent parler que morts.
C’est une mémoire qui sert à oublier.
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mardi, 01 juillet 2008
La douane et le lettré
Surtout si c’est toi l’étranger.
On s’y perd et c’est tant mieux. Parce que rien n’a jamais été sans doute aussi stupide que le concept d’étranger. C’est un concept ignorant de la dialectique, à tel point que l’étranger, c’est toujours l’autre.
Cette impression, donc, de sortir de toi. Comme si tu te regardais voir.
Tu dessines le monde avec un crayon difficile et qui t’est pourtant aussi naturel que l’odorat, l’ouie ou la vue. Tu ne croyais pas détenir tant de savoir parler.
Et l’élève te regarde. Admiratif, il dit que c’est beau, le sourcil cependant froncé par l’effort pour tenter de capter cette cascade bouillonnante qui sort de ta bouche, trop vite, trop vrai. Il faut alors prendre le temps de la faire s’écouler, la faire extérieure à toi.
En fait, tu asperges l’élève du lait dont tu as été nourri, et c’est là l’essence même de ton art. Ton talent, c’est un berceau, une voix lactée.
Alors tu l’invites à boire avec toi ce lait. Qu’il raconte une histoire avec les mots de ta mère. L’aventure est risquée. Il lui faut s’extirper de lui. Se faire orphelin de la sienne.
« J’ai été en frontière rrrousse avec Pologne alentour quinze années passées…A Kaliningrad. Oui ? Bon. J’avais revenou de voyager à Saint Petersbourg…» Mais les mots se cherchent et les conjugaisons trébuchent. Tu le corriges, bien sûr. Mais doucement, pas tout à fait, juste un peu, pour ne pas troubler l’accouchement qui s’opère et ne pas altérer ce plaisir évident qu’il a de jouer les premières gammes de cette musique baroque. Il chante une histoire et, avec tes mots atrophiés, il te la donne.
Toi le prof, tu te fais soudain indulgent avec la grammaire, pardonnes les glissements de sens, laisses passer les synonymes intempestifs et les homonymies douteuses, ne relèves pas les pataquès.
Et l’histoire se sculpte. Devant toi, l’homme construit un château. Un château qui branle, certes, mais un château quand même, un château que tu vois, que tu entends, que tu comprends et, même, ô bonheur, que tu aimes.
Ta langue, tes mots, sont à lui.
Incorrigible natif, tu as rebâti cependant le château dans ta tête, au fur et à mesure qu’il l’élevait, pierre après pierre :
« Il y a une quinzaine d’années environ, je revenais d’un voyage à Saint-Pétersbourg, par Kaliningrad à la frontière russo-polonaise. C’était juste après la chute du mur, en 1990, je crois. Saint-Pétersbourg est une ville magnifique, une ville de rêveur, sillonnée par les eaux. Une sorte de Venise russe.
J’avais fait le tour des librairies. Elles n’étaient hélas plus qu’un grotesque déballage de livres de science fiction américaine et de lamentables romans anglo-saxons à gros tirages. J’ai regardé, curieux et déçu.
J’attendais autre chose des vents de l’Ouest.
Le prix était aussi trop élevé pour moi. Beaucoup de roubles pour un seul de ces bouquins et je n’avais pas beaucoup d’argent. Alors, j’ai musardé parmi les rayons obscurs de l’arrière boutique et là j’ai découvert, abandonnés, mis au rebut, de vrais livres, Dostoïevski, Tolstoï, Tourgueniev, Tchekhov. De vieux livres méprisés, abandonnés dans leur pousssière. J’ai pu en remplir un plein sac à dos tant ils étaient bradés.
A la frontière, les douaniers étaient vigilants et fort soupçonneux de tout. Devant moi, ils ont arrêté un homme qui portait un sac semblable au mien. Ils ont ouvert ce sac qui s’est avéré receler beaucoup de vodka et de cigarettes.
J’observais leur manège. L’un d’eux surtout avait un comportement étrange, poussant du coude le contrevenant, plaisantant avec lui, goguenard.
En fait, il traitait une affaire. Quand il fut subrepticement payé en tabac et en alcool, le voyageur put enfin rentrer sans plus d’encombres en Pologne.
Vint mon tour.
Le fonctionnaire déjà se délectait à la vue de mon sac à dos aux coutures martyrisées, aux lanières douloureusement bandées par la surcharge. Et puis, il y avait ma gueule, cheveux longs, barbue. Une sale gueule de fumeur et de buveur.
La stupéfaction et le désappointement furent tels qu’il recula d’un pas et montra du doigt, révulsé, demandant ce que c’était que ça.
Je dis des livres.
Des livres ! Pour quoi faire ?
Pour lire, enfin.
Lire ? Pour quoi faire? Qu’est-ce que c’est exactement ?
Les frères Karamazov, Anna Karénine, La Mouette, Raskalnikov et autres récits d’un chasseur….
Rien à fumer là-dedans. Rien à boire non plus. Que de l’ésotérique.
La colère avait succédé à l’étonnement. La vindicative botte du fonctionnaire dépité maltraita les livres. Il me fit violemment signe de déguerpir avec ma poubelle et sa bouche n’était plus qu’insultes et mépris. »
Epuisé, l’homme te regarde. Il voit que tu as compris son aventure. Alors il exulte. Il sait parler.
Sans appeler le conditionnel passé deuxième forme à son secours, l’élève vient de te raconter l’universalité de la connerie humaine.
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vendredi, 27 juin 2008
A Phillippe de Jonckheere,
Ces strophes et nous regrettons bien que son voleur n'ait pas eu la classe du cambrioleur de Brassens :
" Prince des monte-en l'air et de la cambriole,
Toi, qui eus le bon goût de choisir mon wagon,
Cependant que je colportais mes gaudrioles,
En ton honneur j'ai composé cette chanson.
Sache que j'apprécie à sa valeur le geste
Qui te fit bien fermer la porte en repartant
De peur que des rôdeurs n'emportassent le reste,
Les voleurs comme il faut, c'est rare de ce temps.
Tu ne m'as dérobé que le strict nécessaire,
Délaissant, dédaigneux, l'exécrable portrait
Que l'on m'avait offert pour mon anniversaire
Quel bon critique d'art, mon salaud, tu ferais.
Autre signe indiquant toute absence de tare,
Respectueux du brave travailleur, tu n'as
Pas cru décent de me priver de ma guitare,
Solidarité sainte de l'artisanat.
Pour toutes ces raisons, vois-tu, je te pardonne,
Sans arrière pensée,
Après mûr examen
Ce que tu m'as volé, mon vieux, je te le donne,
Ca pouvait pas tomber en de meilleures mains. "
A partir de là, belle illustration de l'amitié qui anime le Net littéraire.
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jeudi, 26 juin 2008
Livres, guitare et incident de parcours
Des livres qui sont plus gros que les autres parce qu’en plus de leur texte propre, ils contiennent aussi les étapes de votre histoire. Quand vous les prenez dans les mains, sans même les ouvrir, ils racontent.
J’en possède quelques-uns comme ça. Deux surtout, du même auteur et qui occupent le dessus du panier. De vieux livres. Des 10/18.
Je les avais à Poitiers, je les avais à Toulouse, je les avais à Paris, je les avais en Allemagne, je les ai eus les vingt cinq ans que je suis resté en Charente-maritime, je les ai emmenés avec moi en Pologne.
Georges Darien. L’épaulette et Le voleur, avec une grande préférence pour le premier. Un chef-d’œuvre qu’en ces matins de peste brunâtre, on devrait relire comme une piqûre de rappel.
Il en est bien d’autres encore qui ont pris la clef des champs chaque fois que j'ai hissé les voiles ou qui m’ont rejoint plus tard, levant les bras au ciel comme des orphelins laissés un instant au bord de la route, des qui me collent aux basques : des Maupassant, des Dostoïevski, des Villon, Baudelaire et Rimbaud dans la Pléiade, des Céline, des Vaillant.
Il me manque, celui-là. Rarement un livre ne m'avait autant secoué.
Sont-ce des miroirs, ces livres ? Ils sont noyés parmi les autres, ils peuvent se taire des années, fondus dans le décor des étagères.
Mais à la moindre velléité de tremblement du bateau, ils sautent d’eux-mêmes dans une valise. Comme des chats.
Je ne parle pas des livres- partitions de Brassens. Eux, ils sont vieux comme mes matins d’adolescent, ils ont voyagé par tous les temps, en tous les lieux, même très brefs, aussi fidèles que l’air qu’on respire.
La guitare, c’est plus une protubérance organique qu’un objet. Ma Takamine a fait six fois le trajet aller/retour Paris-Varsovie dans une soute de bus.
Une mutante aussi.
De ma première, un dinosaure de trois kilos, fossile endormi, rétif à faire vibrer et fabriqué par un frère, jusqu’à mon actuelle en passant par bien d’autres, des bonnes et des moins bonnes, partout l’instrument s’est promené de mes promenades.
Des fois, c’était pas nécessaire du tout. Voire pas recommandé.
La couchette au-dessus de moi était libre au départ de la gare du nord. Une aubaine. J’y mis mon Epiphone, hors de sa housse et bien à son aise sur les oreillers.
Il advint cependant qu’en gare de Cologne une belle, grande et blonde dame réclamât dans un anglais que je compris aussitôt puisqu'aussi approximatif que le mien, la couche molle qu’elle avait préalablement louée.
Norvégienne et artiste peintre de son état, elle était empêtrée dans des toiles, des dessins, des tableaux et un chevalet qu’elle portait sous les bras.
Je l’aidai à grimper tout ça là-haut, virai ma guitare et, ce faisant, maladroit malotru, transperçai de part en part la plus grande de ses toiles avec le manche de l’Epiphone.
Ce ne fut plus dans le petit dortoir assoupi que cris et lamentations haut perchés de l’artiste en crise tandis que je me confondais en excuses aussi plates que vaines.
Les six couchettes étaient cependant en émoi, celle-ci goguenarde, celle-la joliment offusquée, cette autre encore froidement compatissante.
J’accusais, moi, l’étroitesse de ces wagons-lits, le rapport frelaté qualité-prix, le stalinisme des moyens de transport, mauvaise foi qui ajoutait encore à la confusion bruyante des sentiments contradictoires.
15:16 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature
mercredi, 25 juin 2008
L’humour de Brassens au quotidien
Pierre Cordier, ami et photographe de Brassens, encouragé par ce même Brassens « à suivre un chemin encore mal fréquenté et plein d’escarpements », est inventeur du chimigramme.
Il a travaillé aussi sur des hommages à Michaux.
Dans son bouquin « Je me souviens de Georges » il confie qu’il reste persuadé que si Georges avait eu une alimentation un peu plus saine, plus équilibrée, la Faucheuse ne serait pas venue si tôt moissonner son dernier jour.
Georges Brassens est mort, à soixante ans, d’un cancer du colon qui s'est généralisé.
On connaît les années de vaches maigres de l’impasse Florimond, Brassens attendant pendant plus de sept ans que quelqu’un daigne venir jeter un coup d’œil sur son travail.
Ça viendra.
En attendant, ce sont des années où Georges ne mange que des conserves et des pâtes. Il grossit outrancièrement.
Ses amis, qui ne l’appellent plus que « Le Gros » s’inquiètent, enfermé qu’il est à longueur de journée à lire, lire, lire encore, et à écrire, écrire, toujours écrire.
On sait aussi que le succès étant venu, cet homme qui n’a par ailleurs pas changé grand-chose à ses habitudes s’est tout de même acheté une maison, une gentilhommière à Crespières…
Il y allait de temps en temps…Il paraît qu’il s’y ennuyait.
Un jour donc, Cordier et un autre ami, voulant faire plaisir à Brassens, débarquent à Crespières avec des cageots de mirabelles toute fraîches, achetées au marché.
Ils sont accueillis par des railleries amicales, des plaisanteries du poète qui descend précipitamment à la cave et qui leur dit en substance:
- Moi aussi, j’en ai de belles mirabelles...
Et notre homme de revenir avec des bocaux de conserve de prunes. Les meilleures conserves selon lui.
Pierre Cordier a récemment lu un ouvrage sur la diététique, l’hygiène alimentaire…
Il veut argumenter et commence ainsi son propos :
-Tu sais, Georges, j’ai lu un livre qui…
Et Brassens de l’interrompre aussitôt en signe de renoncement :
- Alors, si t’as lu un livre…
L'art culinaire chez Brassens :
14:31 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
mardi, 24 juin 2008
Les loups sont entrés dans laville
Lever le poing ne suffit pas. N'a pas suffi.
Nous l'avons tant levé sous des forêts de drapeaux noirs, l'espoir et le chant à nos lèvres suspendus.
Les loups sont entrés dans la ville.
Nos poings sont baissés, la gorge est serrée, toute honte bue et colère renfrognée.
De repos n'aurons que soient maudits du monde des humains tous les valets des valeurs les plus crades, tous les Hortefeux de la peste brune, les chiens galeux de la morale financière.
Merci à Francois et à tous les autres pour ça.
Divulguez, passez, donnez.
Faisons du net la voix citoyenne qui sort de terre, la partition à mille mains qui fasse trembler et douter les complots.
Tant qu'il y aura des hommes debout, d'autres, peut-être, ne tomberont pas tout à fait.
Grand roi, s'il advient qu'à vous faille,
(A tous ai-je failli sans faille)
Vivre me faut et suis failli.
Nul ne me tend, nul ne me baille,
Je tousse de froid, de faim bâille,
Dont je suis mort et assailli.
Je suis sans couverte et sans lit,
N'a Si pauvre jusqu'à Senlis;
Sire, ne sais quelle part j'aille.
Mon côté connaît le paillis,
Et lit de paille n'est pas lit,
Et en mon lit n'y a que paille.
Rutebeuf
15:08 Publié dans Critique et contestation | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature
L'imaginaire est à tous
Non pas que je préjuge qu’il soit un mauvais livre. Bien au contraire. Je fais toute confiance à son éditeur, François Bon qui, soit dit en passant, est en même temps le mien sur Publie.net.
Par ailleurs, ce qu’en dit Anne Sophie Demonchy invite à la lecture.
L’interview qu’en donne l’auteur est très bonne aussi.
Alors quoi ?
Alors ce livre, j’aurais pu l’écrire et j’ai longtemps été tenté de le faire.
Je me vois donc contraint, puisque j’ai commencé, d’entrer un instant dans le vif de mon existence.
Sur la banquette arrière, il y avait une brosse à dents, du dentifrice, un ou deux jeans et des pulls, quelques livres, dont Zo d'Axa, Vaillant et Maupassant, ma guitare et des partitions de Brassens.
Mon monde se réduisait à ça et à l’intérieur de cette voiture. Une Audi A4, pour être tout à fait précis.
A un carrefour en rase campagne, le destin m’attendait et n’admettait plus la tergiversation.
A gauche, c’était Poitiers, Paris, la frontière allemande, l’Allemagne, toute l’Allemagne, puis une autre frontière encore, la Pologne, toute la Pologne.
Je suis resté scotché à ce stop de longues, de très longues minutes. Du coup de volant que j’allais donner dépendait tout le reste de ma vie. Un millième de seconde.
Un couperet. Une réponse claire. Des instants où la réflexion creuse encore plus les fossés, écroule les mondes, incendie les certitudes, des instants de solitude extrême, comme peut-être, je n’en sais évidemment rien encore, on peut en éprouver face à la mort.
Et moi, c’était vers la vie que je voulais fuir.
Voici donc exactement le récit que j’en fis à un ami, mot pour mot, virgule pour virgule, quelque temps après, une fois que le coup de volant eut été donné, comme dans un état second, à gauche.
Il s’agit là d’un copier/coller daté du 18 décembre 2005.
« Ce stop, vois-tu, semblait avoir été posé là pour moi seul et comme limite où devaient s’exprimer, sans qu’aucune dérogation ne soit permise, en même temps la fin de la duplicité et le commencement du courage à vouloir vivre sa vie, à droite comme à gauche.
Le ciel de mai était gris, froid, bas et moche. Je voyais des corneilles bousculées par le vent et qui planaient sur les blés en herbe. Une responsabilité énorme pesait sur mes épaules, depuis toujours peu portées à les recevoir, les responsabilités. Si je prenais à gauche, on pleurerait à droite et inversement.
Que s’est-il passé exactement ? Je ne saurais aujourd’hui trop bien te le dire. Je me souviens avoir hurlé de joie une fois que la voiture eut bondi à plus de cent cinquante à l’heure vers l’entrée de l’autoroute. J’ai hurlé de joie parce que je fonçais vers une décision prise, irrémédiable et franche. Vers d’autres horizons dont je ne connaissais pas encore la couleur et que j’habillais simplement d’espoir.
Aujourd’hui, installé dans cet hiver que la neige englouti, à plus de 2500 km de tout ce que fut jusqu’alors ma vie, dans une langue où je n'entends que des chuintements, heureux et reposé, je me demande souvent ce qui se serait passé si j’avais tourné le volant à droite.
Je ne le saurai jamais. Je mourrai sans le savoir.
Peut-être un jour, pour tuer cette frustration, écrirai-je un texte où je referai l’histoire, je me ferai apocryphe. Un texte où le personnage tournerait à droite. Je ne sais pas si je le ferai hurler de joie devant la fin de l’indécision.
Parce que nous sommes des êtres inachevés, des prétentieux qui nous croyons maîtres de nos destins alors que nous ne comprenons rien à la mise en scène de notre propre histoire. Nous sommes suspendus aux quarts de secondes passionnels….» etc.
La littérature écrit le monde en mouvement. Ce sont là des concepts de forte liberté. Le monde n’appartient à personne, pas plus que la littérature.
Nous avons une fâcheuse tendance à croire que notre aventure sous les étoiles est unique, exceptionnelle et que l’imaginaire qui s'en nourrit nous appartient. C’est d’une vanité dramatique.
Tout cela est universel.
Ce sont des imaginaires dont les lumières ne portent pas plus loin qu’une lampe pour les cagouilles, bref des imaginaires sans imagination.
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vendredi, 20 juin 2008
Brassens et Villon

« On m’a tellement fait l’élève de François Villon, qu’il a bien fallu que je finisse par en faire mon maître, » s’amusa un jour Brassens.
C’était une boutade bien sûr, comme le poète aimait à en faire, et c'était au cours d’une interview, je ne me souviens plus laquelle.
Brassens a donc bu sans retenue à la fontaine Villon.
Par la magie d’une ligne d’accords en Do majeur, que je joue personnellement en La, il a magnifiquement remis au grand jour, on le sait, « la Ballade des dames du temps jadis».
Une accolade entre deux frères par-dessus cinq siècles d’histoire, la rencontre de deux œuvres également jugées « licencieuses », l’une par Malherbe et les virtuoses de la Pléiade, l’autre par tous les tenants officiels de la poésie des années cinquante et soixante.
Le gage d’un attachement profond aussi.
Car il fallait oser faire porter par la chanson cette poésie du Moyen-âge dans une époque peu encline à versifier vers l’arrière, à peine remise des salves de l’épuration, empêtrée dans les débats de l’existentialisme et bientôt résolument tournée vers le pragmatisme de lendemains chanteurs, matériellement riches.
C’était surtout 14 ans avant que la poésie ne fasse joyeusement irruption, en s’imposant comme exigence immédiate à vivre, par un beau mois de mai qui, finalement vaincu, ne tint, lui, que partiellement ses promesses.
Quand mon prof de Français, c’était en seconde, homme de lettres et d’enseignement s’il en fut, homme rond et d’une gentillesse pleine de délicatesse, catalogué Cicéron au chapitre sobriquets des potaches, voulut nous emmener faire un tour chez François Villon, il nous y conduisit par le sentier Brassens.
C’était un homme intelligent. En me prenant par cette main-là, il savait qu’il m’ouvrirait aux jardins du Moyen-âge, qui autrement me seraient restés inaccessibles et abscons, tout du moins à 16 ans.
Je considère personnellement le geste de Brassens d’une importance égale, relativement aux complexités spécifiques des deux époques, à celui de Clément Marot qui rassembla et publia en 1533 sous le titre « Le testament », l’oeuvre de François Villon, quoique ces deux gestes aient été accomplis dans un esprit complètement différent.
Marot établit en effet une édition critique, sans même prendre le goût de décrypter le jargon, en s’attachant surtout à présenter Villon comme un voyou :
« Peu de Villon en bon savoir
Trop de Villons en décevoir»,
Ou bien en développant narrativement « l’épitaphe Villon », venue jusques à nous sous le titre célèbre de « Ballade des pendus », en des termes tels qu’il en fait une œuvre autobiographique alors que c’est un des très rares morceaux de Villon d’où le « je » soit absent :
« L’épitaphe en forme de ballade que feit Villon pour luy & pour ses compaignons s’attendant estre pendu avec eulx.»
Rabelais, chapitre 13 du Quart Livre, mettait certainement le doigt plus près de la réalité en faisant de Villon un homme de théâtre, en ce que nous sommes rentrés, justement, dans la légende Villon par des éléments uniquement suggérés par l’œuvre et souvent abusivement perçus comme autobiographiques.
Brassens admire d’abord le poète. Il a forcément grande sympathie pour le mauvais garçon, iconoclaste libertaire avant l’heure, certes, mais il s’attache d’abord aux vers, même s’il admet quelque part dans une autre interview que s’il n’avait dû rencontrer le succès, il eût pu lui-même tourner gangster tant il ne savait rien faire d’autre que d’écrire des poèmes.
Après l’édition de Marot, l’œuvre de Villon a sombré dans l’oubli le plus total durant trois siècles. Nous avons tendance à l’oublier. Et trois siècles, c’est long. Elle fut timidement et peu à peu redécouverte vers le milieu du dix-neuvième, grâce à l’édition de l’abbé Prompsault, en 1832.
A la vitesse historique, et le temps que les poèmes arrivent jusques sur les pupitres des « escholiers», nous touchons à 1954, année où Brassens enregistra donc la ballade.
Mais l’hommage, l’imprégnation de Villon chez Brassens, ne se résument pas, loin s’en faut, à cette ballade en Do majeur.
En 1961, (et je m’en remets désormais à l’ouvrage d’André Tillieu « d’affectueuses révérences » publié en 2000 chez Arthémus,) à la question :
- Vous essayiez d’être Villon sur quel plan ?
L’autodidacte Brassens répondit :
- C’est-à-dire que pendant deux ans, quand je faisais mes « humanités », je ne pensais qu’à Villon, et que par Villon, à travers Villon. Je refaisais ses vers et je les arrangeais à ma guise. J’essayais de m’imprégner de son art. »
Tillieu rapporte que, bien que Brassens comme tout honnête homme, répugnât à établir une hiérarchie parmi ses poètes de prédilection, force fut bien de constater pour ceux qui le fréquentaient que Villon occupait le haut du pavé.
Le dessus du panier de Madame de Sévigné.
Le nombre de livres consacrés au poète que recelait sa bibliothèque était, paraît-il, impressionnant.
Ce fut en 1941, il avait tout juste vingt ans, que Brassens se procura le premier recueil de Villon. Un Villon miniature, les éditions Larousse du moment, 1937, faisant la part belle à Clément Marot et ne consacrant au poète voyou qu’une trentaine de pages.
Les livres de Villon et sur Villon qui ont appartenu à Brassens sont bourrés d’annotations, de considérations et de commentaires. De nombreux vers sont soulignés.
Tillieu note très habilement que s’il est vrai, comme le disait Voltaire, « qu’un homme qui lit sans un crayon à la main dort », assurément Brassens n’a pas dormi sur Villon.
Il est en filigrane partout présent chez lui et fut son véritable credo en manière de poésie.
Du point de vue de l’expression poétique déjà. Villon, sans innover, est coutumier des rejets et des enjambements audacieux.
Que dire alors de :
« Les chansons de salle de garde
Ont toujours été de mon goût,
Et je suis bien malheureux car de
Nos jours on n’en crée plus beaucoup. »
Ou de certains distiques parmi lesquels le célèbre :
« Mais les braves gens n’aiment pas que
L’on suive une autre route qu’eux. »
On sait aussi que Villon, quand il vient à être profond et mélancolique, douloureux, tout aussitôt dans le vers suivant ou dans la strophe, a besoin d’ironie, d’humour, comme pris d’une sorte de pudeur de s’être trop mis à nu. L’autodérision des grands. D’épanchements point trop n’en faut.
C’est aussi tout l’art brassensien. Telle cette chute qui en surprend plus d’un de « Sale petit bonhomme », poème d’une délicieuse mélancolie sur les amours mortes :
« Ma mie, ne prenez pas ma complainte au tragique
Les raisons qui ce soir m’ont rendu nostalgique,
Sont les moins nobles des raisons,
Et j’aurais sans nul doute enterrer cette histoire,
Si pour renouveler un peu mon répertoire,
Je n’avais besoin de chansons. »
Je ne compte pas assez de cordes à ma guitare ni même de doigts sur mes mains pour vous dire le nombre de gens qui, dans les petites conversations sympathiques qui ont toujours lieu autour d’un verre après un concert, m’ont posé la question du pourquoi de cette dernière strophe aussi désenchanteresse.
Par ailleurs, le succulent « Venez pleurer avec nous sur le coup de midi » des « funérailles d’antan » ne serait peut être pas venu sous la plume de Brassens sans le « Je riz en pleurs et attens sans espoir » de « je meurs de seuf auprès de la fontaine.»
On pourrait multiplier les illustrations à l’envi. L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard, procureur et ivrogne superbe chez Villon :
« On ne lui sceu(t) pot des mains arracher :
De bien boire ne feut(s) oncques fetard.
Nobles seigneurs, ne soufrez empescher
L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard »
est convoquée dans les mêmes termes, à peu de choses près, par Brassens dans « la Légion d’honneur » :
« L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard
Se réincarnait chez ce vieux fêtard.
Tenter de l’empêcher de boire un pot
C’était ni plus ni moins risquer sa peau. »
Le mélange, le mariage de la belle langue et de l’argot, l’emploi de termes recherchés juxtaposant les archaïsmes de bon aloi, sont des vertus chères à Brassens et à Villon et ce sont les mêmes sots qui, à cinq siècles d’intervalle, en ont fait grief autant à l’un qu’à l’autre.
Comme quoi la constance est bien la seule qualité dont puisse se targuer la bêtise.
On me pardonnera, j’ose espérer, cet exposé qui prend parfois les allures fastidieuses d’un mémoire de maîtrise. Mais j’ai tellement eu les oreilles polluées par les postillons « des abstracteurs de quintessence pour qui la chanson est un genre bâtard que sa popularité même exclut du royaume d’élection », bref, entendu tant de muscadins de la plume et (ou) du micro décrier Brassens et encenser Villon que, sans pour autant me lancer dans l’exhaustivité d’une thèse, entreprise bien au-dessus de mes compétences et hors de portée de ma fainéantise, j’avais besoin de prendre le raccourci pratique de l’illustration.
Et je persiste, signe et continue pour terminer par cet hommage brassensien à Villon :
« Je mourrai pas à Montfaucon,
Mais dans un lit, comme un vrai con,
Je mourrai, pas même pendard,
Avec cinq siècles de retard.
Ma dernière parole soit
Quelques vers de Maître François,
Et que j’emporte entre mes dents
Un flocon des neiges d’antan. »
Le moyenâgeux – 1966 –
Ou du cochon.
Doublement intelligent en tous cas.
Par Théodore de Banville, Brassens chantait du Villon et rejoignait le célèbre blues sur les noirs lynchés dans les états du sud, Strange fruit, chanté par Billie Holiday et écrit par Abel Meeropol :
- Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
- Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
- Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud,
- Étrange fruit suspendu aux peupliers.
-
- Albert Meeropol
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- Ce bois sombre où le chêne arbore,
- Des grappes de fruits inouis
- Même chez le Turc et le More,
- C'est le verger du Roi Louis.
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- Théodore de Banville
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09:38 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature
dimanche, 15 juin 2008
Un homme, une écriture
Brassens ne voulait pas chanter. Sa passion s'appelait écriture. S'estimant médiocre chanteur, il se destinait alors à écrire pour les autres.
La vache enragée, il l'a bouffée des années et des années, uniquement penché sur ses manuscrits et ses notes, Impasse Florimont, ne se nourrisant que de pâtes et de conserves, pas un sou en poche.
- Nous avions peur qu'il ne devienne un gangster, confie Pierre Onteniente.
Et quand il s'est présenté à Patachou pour qu'on lui chante ses poèmes, celle-ci n'a pu que dire :
- Mais enfin, qui voulez qui chante ça, à part vous ?
Alors, force lui fut bien...On connaît la suite.
Fallet eut cette incomparable phrase dans le Canard enchaîné d'avril 1954, je crois : " Ce gars-là gratte les cordes de sa guitare comme on secoue les grilles d'une prison."
Que faisons-nous d'autre avec nos mots ?
Il faudrait lire Brassens. Pas seulement le jouer ou l'écouter. Ce poème par exemple. Ecriture délicieusement surranée et subtilement trempée dans l'encrier de Villon. Du grand, du très grand art.
- " Il aurait aimé te connaître" m'a dit un jour Emile Miramont, alias Corne d'Aurochs, son ami d'enfance.
Et moi alors !
Je suis un orphelin.
Dans ce monde de la vulgarité prétentieuse, il me manque terriblement, le Cygne de Sète.
On a les poètes du temps jadis qu'on peut...
09:54 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature
mercredi, 11 juin 2008
Ministère de la rééducation nationale : Réformes de la grammaire et du vocabulaire
1 –VERBES
- Les verbes d’Etat sont : Surveiller, mentir, voler, camoufler, falsifier.
- Tous les verbes d’action sont intransitifs.
2 – SUJETS
- Les attributs du sujet sont exclusivement réservés à la conservation de l’espèce.
- Les sujets sont tous des relatifs.
- Leurs antécédents sont sérieusement examinés avant introduction de toute proposition.
- L’inversion du sujet est fortement encouragée.
3 – PROPOSITIONS
- Les propositions sont toutes des subordonnées.
- Les propositions principales sont prohibées.
- L’analyse logique est supprimée.
4 – LES COMPLEMENTS
- Le complément d’objet direct est soumis à tergiversation préalable.
- Les compléments circonstanciels doivent être pleinement circonstanciés.
5 – LES PARTICIPES
- Le participe passé ne s’accorde avec son complément d’objet direct placé avant, qu’à la condition expresse de ne pas contredire le présent.
- Il est déconseillé de participer au présent.
6 - LES AUXILIAIRES
- Les auxiliaires de conjugaison deviennent : Se taire, acquiescer, gagner, travailler, paraître.
- L’auxiliaire avoir ne s’emploie plus qu’accolé aux substantifs « travail et argent » et se conjugue le plus souvent au futur compliqué.
- L’auxiliaire être est remplacé par « avoir l’air de », beaucoup plus précis.
7 – LES MODES ET LES TEMPS
- L’impératif est le mode du législateur.
- Le conditionnel est le mode des pauvres.
-Le lâche subjonctif du doute et de la probabilité est incorrect.
- L’indicatif ne conjugue plus rien.
- Le présent est décomposé.
- Le futur est réservé aux professions qui ont de l’avenir.
8 - GENRE ET NOMBRE
- Tout ce qui est singulier est à employer avec précaution.
- Le masculin l’emporte toujours sur le féminin, même et surtout en cas de désaccord.
- Certains mots avaient mauvais genre. Il passe carrément au neutre : critique, pensée, enthousiasme, désir, vie etc. …
09:43 Publié dans Critique et contestation | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature


