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08.10.2010

Lettre aux lecteurs et lectrices de l'Exil des mots

avion.JPGChers amis et amies,

Je vous abandonne pour quelque temps à une lecture statique de  l’Exil des mots.  L’occasion, peut-être, de fouiller dans les archives, de lire ou de relire quelques textes anciens, empilés là,  les uns sur les autres, selon l’architecture verticale du blog.
Je sais bien qu’Internet est a-géographique et que c’est même là une de ses caractéristiques fondamentales,  que changer de lieu n’est pas en être coupé, mais, dans mon cas, il s’agira de manque de disponibilité pour venir y écrire.
Je rejoins en effet les horizons maritimes  pour soutenir la lecture/mise en scène qu’un conteur professionnel, Jean-Jacques Epron, assisté d’un artiste des Matapeste, a réalisée à partir de mon texte «  Zozo, chômeur éperdu », publié à l'enseigne du Temps qu'il fait en avril 2009.
J’ai, pour l’heure, participé à ce spectacle à hauteur d’une chanson écrite par Jean-Jacques et mise en musique, ces derniers jours, par mézigue, cent fois répétée, tant que Jagoda en a par-dessus ses petites oreilles. Elle s'amuse néanmoins à la chanter en polonais, ce qui, ma foi, est assez drôle.
Je vais donc découvrir à peu près tout de cette  lecture vivante et la curiosité est grande de voir sa propre écriture prendre corps par le souffle poétique d’un autre.
De nombreux rendez-vous sont prévus, du Nord des Deux-Sèvres à l’île d’Oléron en passant par la Vienne…Un par jour, plus du temps que je compte bien consacrer à mes frangins, retrouver les pas qui sont inscrits là-bas dans mon histoire,  le séjour en terre océane risque d’être court.
J’espère tout de même ramener dans mes bagages une vidéo que je mettrai pour vous sur l’Exil des mots.

Emotion de retrouver tous ces lieux que j’ai brodés de mes fantômes. Emotion intime, personnelle, voyage de l’intérieur car, excepté les frangins, aucune attente, hélas, de tout ce qui fut, jadis, le cercle joyeux de mes amitiés.
L’expérience de mai 2009, de laquelle j'étais ressorti accablé  et qui avait ouvert le chapitre II de mon exil volontaire en lui donnant ce caractère d'irréversibilité sur lequel je ne m'étais jamais vraiment penché, m’a enseigné beaucoup.

Bien cordialement à tous et à toutes et à bientôt si la grève générale - ce qui serait marrant, de bon augure pour le peuple de France et digne d'un plaisant oxymore - ne me contraint pas à m'exiler plus longtemps en terre natale.

Bertrand

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05.10.2010

Légende, fantasme, fait divers horrible ou je ne sais quoi encore...

loup-wolf-a6.jpg_728.jpg Il y a quelque temps de cela, je m’étais  procuré un vieux livre de contes et légendes dans une bibliothèque. Un mauvais livre de reprises et qui ne citait même pas les auteurs ! Le tout desservi par un style d'une naïveté déconcertante.
Parmi ces légendes, mal dites, mal écrites, souvent bêtes comme chou, de ce vieux livre, une seule m’avait accroché quand même. Par son  sujet.

Sans que le mot ne soit prononcé, il s’agissait en fait  de lycanthropie.  La Louve blanche, qu’elle s’appelle, cette légende.
La lycanthropie. L’être redoutable qui remonte à la surface. Le monstre humain atavique qui prend soudain le dessus. Légende, fantasme ou réalité psychotique ?
Alors, je m'étais documenté un peu. Faut dire qu’ici, en Pologne où la forêt et la plaine sont blanches le tiers de l'année durant, dans ce silence héberlué des hivers continentaux, je suis un peu hanté, parfois, par l’image des loups.
Mon voisin le plus proche prétend même qu'un couple vagabonde dans la forêt, en face de chez moi ; qu'il a vu les traces.
Moi-même, un soir tout froid et de vent glacé, j'ai cru entendre hurler comme on dit que hurlent les loups.
Ce qui fait bien rire Dorota et Jagoda, mais bon...
Avec mon vieux et mauvais livre de légendes, donc,  je suis resté pantois :  Je me suis en effet aperçu que la légende était, en fait, un copier/coller d’un fait divers rapporté comme authentique !

Elle disait mot pour mot le cas d’Arline de Barioux, dont le procès avait eu réellement lieu en 1588, à Riom.
Je vous livre à peu près ce que j’ai pu en lire :

Arline de Barioux, épouse de Nicolas de Barioux, vivait une vie ordinaire et agréable dans les montagnes du Cantal. Elle était jolie, aimable, et son mari en était, paraît-il, follement épris.
Tous les vendredis après-midi, celle-ci avait cependant l’habitude de quitter le logis familial pour aller, la chère âme,  porter de quoi se nourrir aux pauvres de la campagne environnante.
Une femme, ou un homme, qui s’absente régulièrement, même jour, même heure, sous quelque prétexte que ce soit, moi qui suis un peu parano, je trouve ça bizarre depuis la Fée Mélusine.. Mais bon, passons…
En fait, là, dans cette histoire précise, j’ai raison. Parce que tous les vendredis après-midi, il s'est avéré que l’angélique Madame de Barioux se rendait à la forêt où elle…. se changeait en louve furieuse et dévorait des enfants !!!
C’est en tout cas ce que l’enquête a déterminé.

Où ça, des enfants ? Est-ce que ça pousse dans la forêt, des enfants ?
Je n'en sais rien...Je dis simplement ce que l'enquête a établi.

Mais, las, las, las,  trois fois las, un vendredi du gai printemps de 1588, Roger Griffoul, le chasseur du coin, revient bredouille de sa chasse. Il est pas content du tout, Griffoul. Comme tous les chasseurs bredouilles du monde.
Ça me fait penser, tiens, à une réflexion de Léautaud : Si les lièvres avaient des fusils, on en tuerait moins…
Mais ça n’a rien à voir ici…Et puis Léautaud, c’étaient plutôt des chats…
Revenons donc à nos moutons : Roger Griffoul, tout dépité qu’il était, voit alors surgir devant lui un énorme loup qui a vraiment l’air féroce. C’est dit comme ça dans l’histoire, d’où je me suis mis à supposer qu’il y en a des qui ont l’air gentil.
Griffoul tire. Sans  succès.
En fait, ce Griffoul, ça doit être un maladroit, que je me dis. Parce que louper un merle, d’accord. Mais un loup ? Hein, c’est gros, quand même, un loup féroce !

Le loup, lui, en dépit de ce coup de fusil raté du chasseur dépité, veut en découdre et il montre d’horribles crocs baveux….Pour se défendre, Griffoul saisit son couteau de chasse et un combat féroce s’engage alors entre l’homme et le loup.
Et ça n'est pas une allégorie...

Courageux, Griffoul. Moi, poltron comme tout, j’aurais détalé de là en vitesse ou j’aurais grimpé à un arbre, quitte à attendre là-haut jusqu’au jugement dernier.
Mais Griffoul, lui, il n'est pas comme ça. Il réussit même à trancher une patte du loup…La patte droite, disent exactement les minutes du procès de Riom. L’animal abandonne alors le combat et s’enfuit, tout sanguinolent, sous les taillis épais.


Peu après, Nicolas de Barioux rencontre le chasseur Griffoul sur la route. Par hasard, sans doute. L’histoire ne le dit pas… Mais le hasard fait bien mal ou mal bien les choses. Parce que le chasseur, la face livide, le menton convulsif et la lèvre sèche et exsangue, balbutie :
- “Je me suis battu avec un loup, dis donc, je lui ai coupé la patte et voilà ce que je rapporte! ” et il montre une main de femme !
On serait effrayé à bien moins, convenons-en….Nicolas, lui, sent sa tête qui chavire : il reconnaît la bague au doigt de la main sanglante. Il s’agit de la bague de sa femme, bon sang de bon sang de bonsoir !
Arline de Barioux revient, elle, subrepticement au logis en fin de journée, longe les murs et se renferme à double tour dans sa chambre .
Mais comme de Barioux sait tout,  il force la porte, et oblige  la femme dont il est follement amoureux, à montrer l’ignoble blessure. Il exige des aveux. Comment ? Je ne sais pas…Toujours est-il que la louve, heu, la femme, avoue tout et moi c’est tout ce que je sais.

Eh, ben, dis-donc, il a dû avoir une de ses frousses a posteriori, le gars de Barioux ! Moi si je m’apercevais un jour que j’ai couché avec une louve sanguinaire pendant des années, que je l’ai caressée, aimée, qu’elle m’a embrassé le cou, la pomme d'Adam et même pire, je deviendrais vraiment fou à lier.
Pas lui. Il garde la tête froide et sa femme, heu, sa louve, il la livre à la justice.
Elle eut donc droit à un procès qui passionna les foules et elle fut brûlée le 12 juillet 1588 sur la grand-place de Riom.
Vous ne me croyez pas ? Mais allez-y,  à Riom, vous verrez ! Vous demandez le tribunal,  les greffes, les archives...Allez-y ! En plus, c'est joli, Riom...J'y suis allé. Une fois.

Voilà donc l’histoire…Je me demande quand même : en quoi un tribunal humain était-il compétent pour juger un animal ?
Mais c’était une femme !
Bon, ben alors, où était le problème ? On la jugeait parce que c’était pas une femme, justement..
.
Il y a de la controverse de Valladolid, là-dedans.

N'empêche que la légende du mauvais livre figure en langage approprié dans les archives d’un tribunal !
Et la question qui me tarabuste : Qui, du juge ou du grimaud, s'est nourri de l'autre ?

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29.09.2010

Une situation singulière

P4250026.JPGComme dans tous les pays de l’ex-bloc de l'Est, le passage à ce qu’on a appellé gentiment « l’économie de marché », pour ne pas avoir à dire « le sook du libéralisme sauvage », ne s’est pas fait ici sans douleur.
Je connais un village dont le boulanger avait fait faillitte en une seule nuit au cours de laquelle les taux d’intérêts bancaires avaient été majorés de plus de 1000 pour cent ! Avant de faire sa valise au petit matin, le boulanger dépité avait inscrit en grosses lettres vindicatives sur le mur de son établissement   « POMNIK DEMOKRACJI !", monument de la démocratie !
Vingt ans après, le sarcasme est intact et depuis la petite route qui serpente à travers la forêt, la colère de l’artisan est encore très lisibe.

Faut décrypter. Cette inscription est une éloquence de l’histoire.
On ne fait pas d’omelette sans casser les oeufs, n’est-il pas ?

Je vous dis tout ça parce que, des fois, ce passage à la vente forcée ne me semble pas partout complètement acquis dans les têtes et c'est ainsi que je m'étais retrouvé, il y a un an ou deux, dans une situation assez cocasse.
Ma maison est tout en bois. Il me fallait la peindre avant les rigueurs de l’hiver. Le menuisier avait été catégorique et il avait établi une ordonnance avec la quantité exacte et le nom de la peinture  à utiliser. La meilleure. La plus chère aussi, diablement chère même, mais en contrepartie qui protège de tout : de la neige, des terribles gels, de la pluie, du vent, du soleil, des champignons, des bestioles xylophages dont toute la forêt alentour est infestée.
Je m'étais donc rendu, fort de l’avis d’un spécialiste, dans un grand magasin de peinture et j’avais montré fièrement ce que je voulais.

Le vendeur responsable, homme affable et grisonnant, s’était moqué. Pourquoi celle-là ? C’est la plus chère !
Oui, mais c’est la meilleure !
Oh vous, vous  regardez trop la télévision ! Vous vous faites avoir par la télévision !
J’ai pas la télévision.
Alors, des gens qui l'ont vous ont abusé. Parce que cette peinture, vous savez pourquoi elle a du succès ?
Ma foi non. Peut-être parce qu'elle est bonne...
Ah, ah, ah... Bonne ! Vous pensez ! C'est  parce que ses fabricants ont un budget publicitaire énorme et que tous les soirs ils assomment les benêts avec leurs boniments ! Faut pas croire, c’est de la vraie  merde, cette marque !

Je suis pantois. Je remballe mon ordonnance...
Je désigne alors une autre peinture, moins chère. Ça vaut pas grand chose, ça non plus, affirme  le sympathique grisonnant.
Bon, l’autre, alors, là, plus haut...Non, non, c’est du sous-produit, un mélange, ça vaut rien. Dans un an à peine, il vous faudrait tout refaire...
Je suis de plus en plus déconfit...
Bon, alors pas de peinture mais un produit spécial, là, que je vois avec un chalet de montagne bien joli sur l’étiquette. C’est bon ça ?
Alors ça, cher monsieur, vendre ça, c’est vraiment se moquer du monde ! Non, autant badigeonner votre bicoque avec de l’eau de source !
Je suis atterré.
Il n’y a plus qu’une seule marque. Je montre timidement.
Surtout pas ! C’est bourré de poisons, cette saloperie ! Sûr que vous feriez crever les parasites, mais vous en même temps.
Alors ?
Alors rien du tout.

Le vendeur avait fait son devoir. Il avait dit ce qu'il avait à dire. Déjà il m'avait quitté et se précipitait au secours d'un autre acheteur qui, lui, voulait du vernis pour ses clôtures.
J'avais observé le manège d'assez loin et constaté que tout ce que voulait acheter ce nouveau chaland en fait de vernis, ça valait pas une queue de cerise selon le petit grisonnant.

J'étais donc sorti bredouille et décontenancé.
Inquiet aussi pour l’avenir de ma maison.
Et je m'étais dit que c'était là un gars honnête, ou parano, ou je ne sais quoi, mais en tout cas un gars qui n’avait pas bien compris  que le monde était devenu un vaste tiroir-caisse.
Un monde où il n'y aurait bientôt plus de place pour lui.

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27.09.2010

Bingo !

Avions-stationnés-Gillot.JPGJe devais prendre un vol Air-France en octobre, puis, à partir de Roissy, rejoindre pépère mon cher Poitou-Charentes en  TGV.
Je ne reviens pas souvent en France. La dernière fois, c’était en avril 2009 !
Mais j’ai pris toutes mes précautions.  Je suis un homme attentif à ses brèves incartades sur le sol de la mère-patrie : J’ai donc tous mes billets réservés, dûment payés, depuis le 22 février.
Huit mois à l’avance, que je m’y suis pris, pour être sûr de revoir la  mer, mes frères,  un ou deux copains et mon Zozo mis en lecture-spectacle.
Hé ben, bingo ! Ce jour-là, grève…Me voilà comme un con avec mes billets soigneusement rangés depuis le début de l’année dans un gros livre, les œuvres complètes d’Apollinaire, exactement !
C’est assez  dire si j’y tenais à ces billets !

Je ne vais pas vous chanter les sempiternelles jérémiades anti-grévistes du consommateur de base pris en otage…Non… Non…On sait bien que  les syndicats ont raison, les manifestants itou et que c’est dégueulasse de vouloir faire travailler les gens jusqu’à avoir un pied dans la tombe. On sait bien aussi que les syndicats vont faire reculer le législateur, que tout ça va s’arranger ; iIs sont résolument contre cette loi, les syndicats !
Je le sais bien : Je faisais déjà la grève contre Juppé, puis contre la loi Fillon, alors ministre des Affaires sociales sous Raffarin, c’est-à-dire ministre ayant en charge de briser menu les acquis sociaux… Quatre jours que j’ai fait la grève, la dernière fois...On était mobilisé à fond ! Sur 1200 employés que comptait mon administration, on était cinq ou six à la faire…Y’avait  même un gars de FO qui ne la faisait pas toute, la grève. A cause des sous, voyez-vous…
Mais j’suis bien content d’avoir fait cette  grève : Fillon, il a reculé…D’un poil de cul pour faire un bond en avant de dix mètres !
Comme il va reculer, là, c’est sûr…d’un millimètre pour foutre tout le monde dans la merde jusqu’à 67 ans.
Et ils le savent  bien,  les ténors grassement payés des syndicats….Ils le savent bien…Si cela ne se passe pas comme je dis là, je leur ferai, ici même, des excuses publiques.
Bref, me voilà dans l’incertitude complète  pour un voyage que j’ai prévu depuis huit mois et tout ça, pour rien, en plus…Si ça devait servir à ce que les gens arrêtent de travailler à 60 balais et même avant, je serais prêt à sacrifier mes visites en France jusqu’à la Saint-Glinglin. Peut-être même jusqu’au dernier soupir et je le dis sans ironie aucune.
C’est ça,  qui me fout en rogne…L’inutilité complète. Et mon manque de bol, aussi…Parce que je leur ai quand même donné huit mois et sur ces 240 jours, ils choisissent le mien pour faire grève ! On est parano, des fois, on se demande pourquoi…

Parce j’essaie bien de changer les billets, mais ils ne veulent pas, les malins…Oh, c’est  pas sûr, on peut pas dire à l’avance, ce n’est pas de notre faute, faut venir à l’embarquement ….Et si l’avion i vole pas ?  On trouvera un vol….Et la correspondance à Paris ? Ah, ça, c’est pas notre problème…Bon, ce doit être le mien alors…De toute façon,  s’il n’y a pas d’avion,  y’aura des sacs de couchage, au moins, que j’ai envie de demander ? Je serais seul que je m’en foutrais. Mais il y a une gamine aussi…
On s’arrangera pour vous trouver un vol, ne vous inquiétez pas…
On s’arrangera, j’aime bien l’expression…Et à l’autre bout, démerde-toi !
Surtout qu’à l’autre bout, c’est la  SNCF qui prend le relais et la SNCF,  celui qui s’en méfie ne perd pas son temps…Dernièrement, un groupe de Polonais n’a pas pu avoir son avion parce que le train avait plus de deux heures de retard ! Cloués à Paris, les Polonais ! Ils ont dû prendre un bus grandes lignes ; 36 heures de route, à leurs frais…
La SNCF rembourse ? Sans doute que non parce que le retard était dû à un vol de câbles, que ce n’était pas son fait à elle et que…Mais oui, mais c’est quand son fait à elle ? Quand un désespéré ou une, choisit de se jeter sous le convoi,  elle n’y est pour rien non plus.  Quand un arbre tombe, qu’un grand animal s’échoue sur les rails, qu’un automobiliste grille le passage à niveau, que la météo est vraiment trop mauvaise (formation de blocs de glace sur les câbles), elle n’y est pour rien non plus…Elle ne  prend pas beaucoup de risques, l’entreprise modèle !
Les Polonais, ils sont revenus un peu éberlués par les façons de faire à la Française….

Alors, venir échanger, sans frais,  des billets parce que les camarades sont en grève, non, ça, c’est  de l’utopie. Du culot même !
Les syndicats, eux, pendant ce temps-là,  ils comptent leurs ouailles ; ils donnent un coup de peinture fraîche à une légitimité qui  en avait bien besoin…
Et la clique au pouvoir n’en a rien à foutre de tout ça ; un jour par ci, un jour par là…Bof, ça fait désordre mais les meubles seront sauvés…Pour lui faire lâcher  l’os qu’elle tient dans sa gueule, il n’y aurait qu’une bonne grève insurrectionnelle, illimitée et coordonnée, tiens ! Mais ça, syndicats, politiques de tous bords et patronat en ont une telle peur bleue - et c'est bien là le consensus et le modus vivendi de tous ces apôtres -  que c’est pas demain la veille que vous danserez la Carmagnole de la victoire,  camarades empêcheurs de rentrer au pays en rond ! 

13:28 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, politique, parti socialiste |  Facebook | Bertrand REDONNET

Le livre de Michel Houellebecq

P9240007.JPGS'il n’y a que trois façons d'écrire un livre - une bonne, une moyenne et une mauvaise - il  y a sans doute bien des façons de le lire. Parce que c’est « je » qui lit.  Un « je » censé être unique, donc multiple, et souverain.
Ceci dit surtout pour  un livre nouveau assez vierge de toute critique sérieuse, les ovations de bon aloi et les dénigrements systématiques - les oppositions par principe - ne rentrant évidemment pas dans le cadre d’une critique sérieuse.
De toute façon, je ne lis que très rarement les critiques d’un ouvrage :
« Bien avant l’écriture, on lisait. On décryptait alors le vol des oiseaux, la course des planètes, les signes avant-coureurs d’une saison, l’empreinte de l’animal, la couleur des pierres, les étranges avatars de la lune, la peinture sur la roche et la couleur des nuages. On lisait donc les choses et les êtres vivants dans leur confrontation directe au monde.
Avec l’écriture, nous sommes passés à la lecture indirecte. La lecture de la lecture de l’autre. Permettez cette petite digression : je ne lis jamais les critiques d’un livre. Se plonger dans la lecture de la lecture de la lecture d’un quidam m’est harassant. On finit par ne plus savoir ce qu’on lit et de quel monde on est parti. On tourne en rond, comme à peu près tout ici bas, et le propre d’un  rond, c’est de finir où ça a commencé, n’est-ce pas ? »

Géographiques - TQF -

Pour bien d’autres livres autres que les nouveautés, disons les baroudeurs, ceux qui ont essuyé des années, voire des siècles de lecture, on est plus ou moins enclin à les aborder avec un bagage dans la tête.
« Je » lit, mais quelque part imprégné d’un « nous » et d’un«  eux » plus ou moins confus.
Parfois aussi, pour les classiques, me revient en mémoire des bribes de très vieilles appréciations de mon prof de français, au lycée, excellent prof qui nous fit en même temps aimer Balzac, Villon et Stendhal, et que nous avions affublé  d’un auguste sobriquet, « Cicéron ».
C’est donc tout à fait par hasard que j’ai lu « La carte et le territoire » de Michel Houellebecq. De  lui, je n’avais lu qu’un recueil de poèmes que m’avait offert jadis Denis Montebello et, comme à peu près tout le monde, quelques années plus tard, Les particules élémentaires.
Depuis, je n’avais pas prêté attention à l’écrivain, franchement même rebuté par sa popularité, ses frasques convenues de misanthrope convenu et, plus dernièrement, ses imbécilités avec le penseur décervelé, Henry Levy. Tellement penseur, celui-là,  qu’à chaque fois qu’il se mêle d’intervenir sur un évènement dramatique du monde, il a tout faux et devient recordman au bout de deux ou trois de ses  interventions du nombre d’erreurs et de contre-vérités exprimables dans un laps de temps minimum.
Mais laissons  le philosophe à ses tristes performances et revenons au livre de Houellebecq.

Je disais que le hasard avait voulu que je le lise. Ça n’est pas tout à fait exact, puisque ce  hasard, je l'avais provoqué.
J'avais remarqué dans les notes de lecture de Jean-Louis Kuffer une certaine insistance à vouloir dire ce livre et je m’en étais un peu agacé. Je lui  en avais fait part dans un commentaire, puis, dans l’après-midi, occupé à rentrer mon bois de chauffage à la brouette - dans  un de ces instants où l'on pense à tout, sauf à ce que l'on est en train de faire - je m'étais dit que si un gars de la trempe de l’écrivain suisse, un bon camarade en plus, tenait absolument à faire figurer Houellebecq dans ses Riches Heures, c'est qu'il  devait y avoir matière à bonne lecture.
Sur ces entrefaites-là, Dorota, alors en France, m’appelle et me dit qu’elle est en train de fouiner dans une librairie.  Elle me demande de lui dire un titre, pour me faire un cadeau, bien sûr. Spontanément je dis «  La carte et le territoire », puisque c’était à la sortie de ce livre que j’étais en train de cogiter en brouettant mon bois.
Voilà pour l’histoire de mon achat et pour tenter, bien vainement et sans importance aucune, de me dissocier des 200 000 autres qui, apparemment, ont eu le même réflexe que moi.
A la différence près que, eux, certainement, sont des Houellebecquephiles fins et  avertis.

J’ai lu le livre sur un Week-end. Avec beaucoup de plaisir.
J’y ai trouvé un auteur attachant, oscillant toujours entre la dérision, le sordide, le dramatique, l'humour noir et la désespérance. J’y ai surtout trouvé, lu plus exactement, une quête pathétique de l’élément humain dans un monde résolument  tordu.
Et j’y ai lu cette tragédie du XXIème siècle - amorcée à la fin du siècle précédent et finement énoncée en son temps par Debord - dans laquelle la représentation de la vie a complètement supplanté  la vie, au point de devenir cette vie elle-même.
Un monde où le faux, l'image, le rendu, l'apparence, la mise en scène, tiennent lieu de vérités tangibles, définitives, en dehors desquelles nulle existence n'est possible.
Bref, un monde où la "carte est plus intéressante que le territoire" et qui, fatalement, en l'absence de toute présence véritablement humaine, est voué à l'engloutissement végétal.

08:37 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.09.2010

Mon voisin Stanisław

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P1290007.JPGC’était un soir et c’était dans ma maison. Ma maison est en bois, comme la plupart de celles des villages qui jalonnent la frontière orientale de la Pologne.
De l’autre côté de la rivière, commencent les steppes de Biélorussie qui se déroulent monotones jusqu’à Moscou.
C’était dans ma maison, donc.
Au dehors, le thermomètre déprimait en dessous de moins vingt-cinq et la neige était phosphorescente sous la pleine lune. Par la fenêtre, je voyais l’ombre pétrifiée des arbres, immobiles, mortes, encore plus mortes sous les reflets lunaires comme sont mortes les ombres des tombeaux antiques.
Un chien errant, famélique, rôdait devant ma porte, à la recherche des restes du repas que je mets là, par température plus clémente, disons jusqu’à moins dix, pour le chat.
C’était en janvier.
Assis en face de moi, le dos confortablement appuyé sur la chaleur du grand poêle, l’homme qui sirotait son thé était un vieil homme. Un vieux Polonais. Accablé par sa solitude de vieillard.
Le vieil homme, Stanisław qu’il s’appelle, me rend quelquefois visite, comme ça, l’hiver, avant le dîner. Pour causer un peu et rogner un lambeau de la longue nuit de l’est. J’aime qu’il me raconte….Il a vécu dans sa chair des tumultes sanglants.
Il dit souvent que la Pologne, au cours de son histoire, a été frappée par la damnation des enfers ! Comment ne pas l’être, hein,  quand on a eu pour voisins, d’un côté la Prusse impériale et de l’autre la Russie des tsars ? Deux ogres… Avec en bas, en plus, les Empires Centraux…Pauvre Pologne ! Un mouchoir déchiqueté entre les puissantes mâchoires de trois pitbulls…Et plus tard, hein, l’Allemagne nazie d’un côté, de l’autre L’Union Soviétique…Des sanguinaires…Des fous furieux…Bouffée à l’ouest, la Pologne, le 1er septembre par le plus désaxé des hommes du 20ème siècle et à l’est, le 17 septembre, par le petit père des peuples.
Ah, elle en a vu la Pologne ! Et Stanisław sirote son thé et des ombres, des fantômes endormis, des douleurs inépuisées, sillonnent l’espace bleuté de sa pupille humide.
Stanisław, ce soir là, soudain, s’est mis à pouffer…Je ne lui connaissais pas cette gaité. Tiens, qu’il me dit, une fois, en janvier 1960 je crois, je montais la garde avec un camarade russe, Sergueï. Sur la frontière russo-finlandaise…Il faisait froid. Très froid. Il gelait à pierre fendre. Comme ce soir…Et comme ce soir aussi, c’était la pleine lune. C’est peut-être pour ça, que ça me revient aujourd’hui, cette histoire avec le  camarade Sergueï….On se frottait les mains, on soufflait dedans, même avec nos gants, le fusil en bandoulière, et on arpentait inlassablement la rive d’une rivière gelée. On disait pas grand chose. On pensait à la relève, on pensait à nos femmes, à nos enfants et à nos frères…On aurait bien voulu rentrer chez nous, très loin, lui, du côté du Caucase, moi ici, au village. Mais un pacte est un pacte et celui de Varsovie ne rigolait pas !
Garder une frontière, quand le monde est partagé en deux, ça n’est pas rien !
Et tout d’un coup, là, sur la berge déserte, entre les barbelés, qu’est-ce qu’on voit, tous les deux en même temps, hein, qui flottait au vent et sous la lune et qui se traînait par terre…Hein, qu’est-ce qu’on voit ?
Un billet de 100 roubles ! Bon dieu ! Une solde entière qui se traînait là à nos pieds ! Et Sergueï avait été le plus rapide. Il avait couru, il s’était baissé prestement et avait agrippé le billet…
J’étais comme deux ronds de frites et furieux contre moi-même.
Alors, grand seigneur, Sergueï a déclaré :
- Camarade Stanisław, comme nous l’avons trouvé ensemble, ce beau billet, je propose qu’on le partage….
J’ai fait la gueule encore plus. Et j’ai protesté comme ça :
- Ah, non camarade Sergueï, pas partager avec toi, un Russe ! Je préférerais nettement qu’on fasse moitié-moitié !

 

*****

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5.JPGJ’étais, un soir, en train d’allumer le chauffage et comme la réserve de bois est quasiment épuisée, je pensais que, fort heureusement, le printemps serait bientôt de retour. Dès ce matin en effet, sur la plus haute branche de l’arbre le plus haut des halliers qui jouxtent mon territoire, une grive litorne était venue et avait modulé de superbes vrilles en direction du ciel tout bleu.
On a soudain frappé à ma porte et j’ai regardé par la fenêtre.
Oui, dit comme ça, ça fait un peu bizarre comme réaction …. Pourquoi ne pas regarder par la porte si c’est à la porte qu’on frappe ?
Parce que c’est une grosse porte pleine, voilà tout. Alors si on frappe à ma porte, je regarde par la fenêtre. Si on frappe à ma fenêtre, je ne regarde pas par la porte, rassurez-vous.
Elle est pleine, je vous dis, on ne voit rien au travers.
Donc, je regarde par la fenêtre : Surprise ! Il neige, il neige à gros flocons et le crépuscule est déjà tout  blanc, tout livide….Le printemps, c’est pas pour demain, que je me dis, morose, et la grive et ses vrilles se sont fourvoyées et moi en même temps. Comment je vais faire, moi, si j’ai plus de bois pour me chauffer ? Il va falloir que je…
Oui mais pendant que je suis là, retenu à la fenêtre par mes considérations angoissées, le visiteur s’impatiente sous la tempête neigeuse et pousse la porte. Ah, salut ! C’est mon vieux voisin, Stanisław...
Sa lourde pelisse et sa chapka sont complètement enneigées et il s’ébroue à son aise pendant que je prépare le thé. Je lui propose une cigarette et on discute un peu. Je lui dis mes angoisses de chauffage. Il dit que c’est rien, faut pas que je me tracasse, ça ne va pas durer, on est en mars quand même ! Il ne fera pas en dessous de zéro, malgré la neige et la pleine lune qui arrive…Lui, il en a connu des grands froids ! Et le voilà qui, parti sur le froid et la pleine lune, se met à me raconter la même histoire que ci-dessus… Au détail près, tout, les gants, les barbelés, les 100 roubles sous la lune, ce que le camarade Sergueï a dit, mot pour mot, et ce qu’il a répondu, lui !
Alors moi je me dis que si un vieux gars peut raconter deux fois une même histoire qui s’est passée il y a cinquante ans, avec la même précision de détails, c’est que l’histoire est absolument vraie.
Je vous sens bouche bée, tout votre scepticisme anéanti.
Donc, moi qui suis un garçon poli et qui aime bien mon voisin, je fais semblant d’écouter pour la première fois, je suis suspendu à ses lèvres, je m’exclame aux bons endroits, je ris comme un bossu à la chute. Mais comme je me sens faux-cul quand même, je crois bon de rajouter, pour faire diversion, ah, cette époque communiste, ça ne devait pas être tous les jours dimanche !
Stanisław dit que bon sang (pas de virgule) de bon sang, non, c’était pas rigolo tous les jours et que…Tiens, une fois, qu’il dit…Tu peux pas savoir comme les flics étaient nigauds sous ce régime de flics !
Un soir, à Varsovie, pendant que j’attendais mon bus à l’entrée du pont Poniatowski, je vois deux flics sur ce pont qui étaient penchés et qui regardaient la Vistule.

« Sous le pont Poniatowski coule la Vistule,
Et nos amours… »

que je me mets à réciter comme un âne et Stanisław se trouble, légèrement hébété.
Je lui demande de m’excuser et, sirotant une petite gorgée de thé comme sirotent les vieillards, du bout des lèvres tremblantes, il continue que les deux flics ramassaient des pavés et les jetaient un à un dans le fleuve. C’était vraiment curieux.
Il était fort intrigué, Stanisław.
Alors il s’est approché doucement, faisant mine de rien, regardant au ciel la couleur des nuages et sifflotant un petit air de folklore russe…Plouf ! Plouf !  que ça faisait, et les deux flics à chaque fois mettaient les poings sur leurs hanches et hochaient la tête, comme des benêts perplexes.  C’est alors que Stanisław en a entendu un qui disait à l’autre :
- Camarade Bogdan, j’ai vu et compris beaucoup de choses dans ma vie. Mais ça…J’comprendrais jamais comment des pavés carrés comme ça réussissent à faire des ronds dans l’eau !
- Moi non plus, camarade Marek, qu’il a dit, l’autre, et il a jeté un énième pavé dans la Vistule et il s’est penché encore plus, bouche bée.

Celle-là, je ne sais pas si elle est vraie. Faudra que je vérifie. Je vais justement à Varsovie cette semaine et je passe par ce pont.

 
*****

3

P1020280.JPGCet aveu me coûte beaucoup, croyez le bien, mais ces deux flics de l’époque communiste  avaient raison. Vous m’en voyez  perplexe et morose.
Ces ronds dans la Vistule ont cependant bien failli coûter des ronds à mon pécule et je ne tenterai plus l’expérience. Je ne chercherai plus à prouver à tout prix la vérité de ce que j’écris là…
Sur le pont Poniatowski, donc, je me suis arrêté. J’avais laissé ma voiture un peu plus loin, à l’entrée, au pied de la statue du général de Gaulle. Oui, de Gaulle, d’un pas martial que lui auraient assurément envié les meilleures légions romaines de l’Empire à son apogée, orne une petite place des bords de la Vistule.
Qu’est-ce qu’il fout là, de Gaulle, hein ? que vous vous demandez sans doute…
C’est qu’il était venu aider les Polonais à guerroyer victorieusement contre les troupes de Lénine, en 1920. Une histoire de frontière que le rusé Lénine, après s’être fait rouler comme un bleu à Brest-Litovsk, ne voulait plus reconnaître…Il n’était encore que capitaine, de Gaulle. Mais la statue polonaise a quand même voulu l’immortaliser avec la stature d’un général…
Bref, tout ça, ça n’a pas grand chose à voir avec les ronds dans l’eau du pont Poniatowski. C’est juste pour dire que le fondateur de la 5ème République française encombre, pardon, orne, une place de la 3ème République de Pologne et que, moi, personnellement, si j’étais….Mais, bon, bon, aux ronds, aux ronds !
Donc, j’arrive à desceller en suant sang et eau un de ces foutus pavés carrés et je le balance dans le fleuve. Un rond énorme, de plus en plus énorme, qui s’est élargi, élargi et qui est enfin venu mourir en clapotis sur les bords de la Vistule, que ça a fait. Ben merde alors, que je me suis dit ! C’est de la sorcellerie ! Tu m’étonnes que les deux flics communistes, matérialistes comme ils étaient,  on dû être estomaqués…
Des nigauds, qu’il dit  Stanisław ! Il en a de bonnes, lui ! J’voudrais l’y voir ! Faudra que je l’emmène constater ça un jour…Et je m’apprête à reconduire l’expérience étonnante, je m’échine derechef à vouloir arracher un deuxième pavé quand retentit derrière moi un coup de sifflet rageur et que j’entends hurler :
- Prosze Pana co sie dzieje ? Co Pan robi tutaj ? ( S’il vous plaît, monsieur, que se passe t-il ? Que  faites-vous là ? )
Je n’ai pas tout compris du mot à mot,  mais j’ai quand même compris que les deux uniformes qui me fonçaient droit dessus voulaient que je leur explique ce que je fabriquais exactement là, à arracher les pavés de la voie publique. Tous les flics du monde - mis à part les deux originaux de Stanisław - savent qu’il y a toujours dans ce geste une sorte de gendarmophobie latente ou, quand ça chauffe vraiment, manifeste.
J’ai donc bredouillé en anglais que je faisais une expérience pour nourrir un texte sur mon blog, The exil of words, que j’ai balbutié, et les deux pandores ont froncé le sourcil, me tenant en arrêt sous leurs gros yeux inquisiteurs. Ils ont fini par comprendre que j’étais Français et qu’il ne fallait dès lors pas chercher à comprendre. Ils  m’ont gentiment dit de déguerpir et hop, me v’là parti en courant vers ma voiture, au pied du général de Gaulle.
Je me suis éclipsé vers le centre de la ville. Si vous ne connaissez pas, venez un  jour flâner à Stare Miasto, la vieille ville. C’est rose comme à Toulouse, c’est beau comme nulle part ailleurs et il y a là autant de mélancolie romantique qui flotte dans l’air que de désabusement sympathique et de désinvolture de bon aloi. Les vieux remparts, si chers au cul de madame Brel, ceinturent Stare Miasto sur l’un de ses côtés et surplombent les faubourgs de Varsovie, la belle, la martyre, l’éternelle Varsovie.
Un thé ! que j’ai commandé dans un petit bistro feutré, pour me remettre de mes émotions d’avec ces deux flics et de ces ronds bizarres faits dans l’eau  par des pavés carrés ! J’ai allumé une Chesterfield et j’ai pris le journal…
J’aime être anonyme dans cette grande ville étrangère. Je n’existe pas, je ne suis pas là, les gens ne me parlent pas, ne me voient pas, je suis dilué, face à moi-même, face à mon destin d’exilé et mes ailes qui ne sont pas de géant ne m’empêchent nullement de marcher au milieu des huées de la foule…Je ne me fais jamais remarquer et…
Je me suis esclaffé très fort en me renversant très loin en arrière sur ma chaise, si loin que mes genoux ont chahuté la table, que le cendrier à terre s’est brisé et que mon thé a fait la culbute, maculant affreusement le beau tapis…. Les gens se sont retournés, certains ont haussé les épaules, d’autres ont souri, d’autres se sont levés pour m’aider à réparer le désastre, la patronne est accourue, aussitôt suivie du garçon de café empressé et gazouillant des trucs…
Bref, l’émeute.
C’est que je venais de lire le compte rendu d’un jugement d’assises…Si, si, j’arrive à déchiffrer en lisant lentement et en suivant du doigt les amoncellements de consonnes qui forment des syllabes, puis des mots, puis des lignes, puis enfin un petit texte.
Ça racontait  un gars de la campagne, au nord, vers la Baltique, qui avait tué l’amant de sa femme. Son voisin, en plus, le fourbe de lubrique ! Le gars les avait guettés, puis pris en flagrant délit dans son lit en train de jouer gaillardement le jeu de la bête à deux dos, de souffler comme des phoques et de s’ébrouer comme des  pourceaux…Il avait préalablement dissimulé un puissant arrache-clou dans un journal avec lequel il avait frappé son rival par derrière, sur la nuque, cependant qu’il besognait sa légitime par derrière, oui, Monsieur le Président, sur la nuque, qu’il l’avait frappé. (Je me demande si je n’ai pas oublié un point quelque part, moi…)
- Mais avec quoi avez-vous donc frappé ? que le Président de la cour avait demandé.
- Avec le journal, avait répondu le mari bafoué et vengeur.
- Et qu’est-ce qu’il y avait dans ce journal ?
- Je ne sais pas, votre Honneur. Je ne l’ai pas lu…
Et moi, à cause de ce foutu cocu assassin, de ces deux journaux, celui qui a tué et celui que j’ai lu, jamais plus je ne serai anonyme et peinard dans un petit bistro feutré de Stare Miasto.

 

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4

P1230024.JPGInconsolable, qu’il était Stanisłas, quand je lui ai raconté que j’avais constaté, de visu, que ses deux nigauds de flics communistes du pont  Poniatowski étaient tout ébaubis avec juste raison : Jetés dans l’eau, les pavés carrés faisaient  bien des ronds !
Et lui, qui les avait pris pour des demeurés ! Ah, il s’en voulait, il s’en voulait, le père Stanisłas !  Même plus de trente ans après, il ne se le pardonnait pas !  Comme quoi, avait-il conclu en hochant la tête à la manière de quelqu’un qui vient de découvrir une évidence définitive, faudrait toujours vérifier avant de moquer qui que ce soit !
Moi, le voyant embêté comme ça, je lui disais que ça n’était pas grave du tout ! Que de toute façon, les pavés dans la Vistule eussent-ils produit des triangles, des losanges et même des pyramides, les flics n’en restaient pas moins d’indécrottables jocrisses.
Par principe. Par postulat.
Il a froncé les sourcils, mon vieux voisin, il a bu une gorgée de thé, il a semblé réfléchir un moment et il s’est mis à rire, d’un petit rire chevrotant, du bout des lèvres, mais d’un de ces rires auxquels participe tout le corps, en tressautant, en se trémoussant légèrement et avec les yeux qui disent des choses gaies.
C’est sûr ! Ah, tu as bien raison ! Ils sont comme les Russes, les flics!
Là, j’ai voulu faire diversion et je lui ai offert un morceau de gâteau. Du gâteau aux graines de pavot. Les Polonais, et plus généralement les autochtones de l’Europe centrale, adorent ça.
Moi, un peu moins.
Stanisłas s’est penché en  avant, il a délicatement pris la part de gâteau dans une main aux lourdes veines bleutées et en a détaché un bout de l’autre main, avant de le tremper dans son thé, le maintenant ainsi jusqu’à ce qu’il en  soit bien imbibé.
C’est très bon, a t-il dit, et je te certifie que les Russes sont des sots. J’en ai fait maintes fois l’expérience. Tiens, dans les années soixante, j’étais de garde avec un brave type sur la frontière russo-finlandaise.  Sergueï qu’il s’appelait. Un gars du Caucase.
Merde, que je me suis dit ! Il va me resservir pour la troisième fois son histoire de partage d’un billet de 100 roubles, histoire que je vous ai moi-même retransmise ici. Pauvre vieux, il radote un peu…C’est ennuyeux, quand même…J’ai allumé une cigarette et me suis préparé à faire derechef et poliment l’hypocrite attentif.
Oui, on était souvent de garde ensemble, là-haut, pas très loin des rivages de la Mer Blanche. Sergueï, il désespérait complètement de revenir un jour dans son Caucase natal, alors il avait loué une petite isba dans un village frontalier.
Tiens, tiens, que je me suis dit, confus, c’est pas le même scénario… Et j’ai réellement tendu l’oreille.
Il y ferait venir sa famille, un jour, qu’il disait…
Et c’est vrai que c’était grandiose cette région, avec des forêts immenses, des loups qu’on entendait hurler aux étoiles, des rennes, des lacs tout bleus et des monts sauvages. Le camarade Sergueï était très fier de son petit chez lui et toute sa maigre solde passait dans des réparations de fortune.  Il clouait des planches là, changeait des madriers là-bas, retapait le toit, refaisait les ouvertures. Tout. Et quand il m’invitait, des fois, à venir passer un moment en son royaume,  le Premier Secrétaire du Politburo n’était pas son cousin !
Un jour qu’on était de repos, donc, il m’invite. Il faisait un froid à ne pas mettre un révisionniste dehors, comme il disait toujours, le camarade Sergueï, en s’esclaffant comme un perdu.
Elle était très sommaire, sa maison : Deux pièces, un poêle en faïence un peu comme les tiens, là, mais beaucoup plus petit, un lit, une table et quelques chaises.
Et justement ce jour-là, de plein soleil sur un ciel glacé, Sergueï était en train de réchauffer le samovar quand le gros téléphone - obligatoire d’avoir un téléphone quand on est un militaire de garde sur une des frontières de l’empire - a sonné.
C’était un chef qui appelait. Un planqué de Moscou. Sergueï s’est tout de suite mis au garde-à-vous, comme si l’autre à 1000 km de là pouvait le voir ! J’ai trouvé ça sot comme tout…Bref… Le chefaillon au bout, il s’inquiétait du temps que nous avions là.
- Allô, camarade Sergueï, que j’ai entendu qu’il hurlait. Allô ? Comment ça se passe là-bas, avec ces températures, hein ? La rivière frontière est carrément gelée sans doute ! Va falloir redoubler de vigilance, camarade ! Il paraît qu’il fait moins 38° chez toi.
- Non camarade, Nikolaï, non, non, qu’il a bafouillé Sergueï. Il fait tout juste moins 15°.
- Comment ça, moins 15° ? Les bulletins officiels annoncent moins 38° sur la frontière.  À l’endroit précis où tu es ! Moins 38°! Si tu veux démentir, camarade, il me faut un rapport. Tout de suite. Tu m’entends ? Il fait moins 38° chez toi ! C’est officiel !!
Alors le Sergueï, tout penaud, il est allé se pencher sur le petit thermomètre suspendu à une cloison, il a scruté, il a  tapoté dessus et il a répondu poliment au camarade chef moscovite :
- Bon, d’accord…Mais ça doit être dehors alors…Parce que chez moi, comme je t'ai dit,  il fait…
L’autre a raccroché.

 

*****

5

P6070008.JPG Avril enfin était revenu.
Il répandait ses premières douceurs par tout le pays. La neige accumulée durant des mois avait finalement fondu, mais la terre rassasiée ne parvenait plus à engloutir tout ce dégel dont l’eau stagnait maintenant dans les creux et les vallons, formant partout de petits étangs impromptus. Le ciel bleu et blanc s’y mirait, le vent en ridait la surface et des cigognes s’y reposaient, juchées sur une patte, leur long cou légèrement rentré, immobiles et la plume ébouriffée.
Quelques papillons jaunes d’or voltigeaient déjà de brin d’herbe en brin d’herbe. Dans les buissons alentour, les grives et les merles cherchaient aventure nuptiale, modulant des gammes toutes plus harmonieuses les unes que les autres, tandis que sur les branches les plus hautes des bouleaux, des ramiers accroupis roucoulaient, rauques et sérieux.
L’hiver polonais, le long et  blanc hiver polonais, avait desserré l’étau et les choses de la terre, longtemps étouffées sous l’étreinte, ouvraient grand leurs poumons et reprenaient leur souffle.
À la faveur de ce premier soleil,  nous étions assis, Stanisław et moi, sur le petit banc installé devant la maison. Nous regardions sans parler tout ce réveil s’ébrouer devant nous, le goûtant chacun avec notre peau, chacun avec nos yeux, chacun avec ce que nous portions en nous de printemps mémorables.
Sur le chemin de terre qui  longe mon territoire,  un grand cheval roux cependant, avec une crinière très blonde, tirait une petite charrette. Un vieil homme était assis sur le côté, les pieds pendants dans le vide et tenant dans ses mains les rênes. Tout cet attelage allait bientôt s’engouffrer dans la forêt et Stanisław me le montra d’un geste vague, en riant sous cape et en hochant les épaules.
- Il me fait toujours penser au général Kipetrovotch, ce corniaud, avec sa jument, ricana t-il.
Je levai la tête.
Ce cheval, ce vieil homme, cette charrette, me ramenaient, chaque fois que je les voyais monter vers la forêt, au pays de mon enfance, très loin, vers les balbutiements d’une autre époque. J’éprouvais toujours la même impression d’un arrêt du temps, comme une goutte d’eau soudain suspendue dans l’air. Des visages, des odeurs, des sons, des espoirs revenaient. Puis les images s’estompaient et je revenais au présent, très loin devant, beaucoup plus près du fatal horizon.
Apparemment,  le cheval et sa charrette ramenaient aussi Stanisław vers un ailleurs à lui. Je lui tendis une cigarette. Je savais bien qu’il attendait que je le questionne alors…
- Le général Kipetrovotch ? Connais pas…Qui est-ce ? Demandai-je, un tantinet faux-cul.
- Ah, tu peux pas connaître…Pas célèbre du tout, le gars… Ecoute, moi, je m’en souviens très bien parce que…
Stanisław s’interrompit, se frappa très fort sur la cuisse et partit d’un grand éclat de rire…Ah le con ! Le con ! Un Russe, comme tu peux t’en douter ! Je t’ai déjà dit qu’ils étaient tous sots comme des brebis. Même leurs généraux…Parce que celui-là…
Figure-toi qu’en cinquante-neuf, j’avais été mobilisé très loin à l’est. Notre  régiment avait été gentiment invité, si tu vois ce que je veux dire, à venir faire des manœuvres et des exercices avec un régiment russe, très loin sur les rivages de la Mer Blanche, où il faisait un froid abominable.
Le général Kipetrovotch, qui commandait toute la région militaire, nous avait fait la mauvaise surprise de débarquer un soir et de passer en revue ce maigre échantillon, stationné ici pour un temps, des vaillantes troupes cosmopolites du pacte de Varsovie. Nous étions en rase campagne. Une campagne glacée, blanche, déserte, immobile. Sans une voix. Presque lunaire.
Le hasard voulut que le général s’adressa d’une voix forte et puissante à notre petite escouade.
- Comment ça va, ici, camarades soldats ?
- Très bien, camarade général !
- Il ne vous manque rien ?
- Absolument rien, camarade général. Tout va bien, brailla l’escouade d’une seule voix.
- Mais….Le haut militaire sembla hésiter un instant et s’approcha doucement du plus petit d’entre nous. C’était le camarade Sergueï, tu sais, celui que j’ai retrouvé plus tard sur la frontière finlandaise et dont je t’ai déjà parlé. Tu te souviens ?
J’opinai du chef. Stanisław en racontant avait toujours un demi-sourire accroché aux lèvres…Quelque chose de cocasse flottait à n’en pas douter dans sa vieille tête. Il se pencha à mon oreille, mit sa main comme un petit porte-voix et chuchota, imitant ainsi le général Kipetrovotch à l’oreille du pauvre Sergueï.
- Et les filles, hein ? Comment faites-vous pour les filles, dans ce désert, camarade soldat ?
- Les filles ? Ah, les filles….Il avait l’air d’un benêt, le Sergueï. Il était rouge comme un soleil couchant, il baissait les yeux, il se dandinait comme un dindon sur une braise…
- Alors, hein ?  réponds-moi, soldat…Comment faites-vous, pour les filles ?
- Heu…Pour…Pour ça….Il y a la jument, là, dans le petit baraquement, et Sergueï, honteux et le regard toujours baissé,  montra d’un geste vague une écurie en bois, un peu à l’écart, juste à la lisière de la forêt.
- Ah, la jument ! Les coquins ! Ah, les coquins ! Les  polissons ! Le général était fendu jusqu’aux deux oreilles et il se frisait en même temps la moustache, d’un air content.  Il flatta familièrement l’épaule de Sergueï, et tourna les talons, soudain gai comme un pinson.

Il advint cependant qu’il se présenta à nous le lendemain matin, l’appendice nasal douloureusement tuméfiée, le visage défait, un œil au beurre noir, le pantalon froissé, maculé, déchiré par endroits ….Il se précipita sur Sergueï, comme ivre de colère. Il lui commanda méchamment de sortir des rangs, l’entraîna à l’écart en le tenant par le bras et en le soulevant quasiment de terre, puis, serrant les poings devant son visage, lui demanda : La jument, hein ! La jument ! Et comment vous y prenez-vous donc,  avec cette satanée jument ?
Le pauvre Sergueï tremblait de tous ses membres. C’en était pitoyable ! Il en tremblait doublement. De froid et d’effroi. Alors il balbutia l’exacte vérité.
- Camarade général…C’est simple…..Nous l’attelons au traîneau et…et nous filons au village de Brdnoï, à huit kilomètres derrière la forêt…Il y a là bas un cabaret.
Un cabaret avec des filles, camarade général…

*****

6

mitterrand.jpgJ’ai bien ri, sans vergogne je l’avoue,  quand Stanisław en eut terminé de son histoire.
J’ai bien ri de la méprise de ce général aux fantasmes sordides et Stanisław, cabotin, en a évidemment rajouté aussitôt, imaginant le général aux prises avec cette jument, grotesque, ridicule, impudique et finalement maltraité.
Oui, oui, que j’ai dit….Mais ça ne veut pas dire que, pour un général désaxé, deux flics benêts qui lancent des pavés dans la Vistule, un Sergueï ingénu devant son thermomètre, tout le peuple russe soit idiot !  Enfin,  père Stanisław ! Des  histoires de ce type, tous les peuples en possèdent un échantillon ! Même les Belges !
Ah, tu dis ça, parce que tu les connais pas ! J’pourrais t’en raconter des centaines, sur eux ! Toutes plus cocasses les unes que les autres !  Tiens, toi, qui es un Français, en as-tu une, par exemple, de ce que les Français pourraient être des idiots, des fois…Hein ?
Pas une que tu as à me raconter ! Tu vois bien !
Le soleil d’avril nous réchauffait les os. J’écoutais toujours les fourmillements du printemps s’éparpiller autour de nous. Je pensais à la France, justement, quittée depuis si longtemps et que j’allais bientôt revoir. J’y pensais avec douceur. Des visages et des voix amis se recomposaient. Vrai alors qu’une histoire qui aurait pu la dénigrer, de si loin, maintenant que je n’y vivais plus depuis des années,  ne me venait pas à l’esprit.
Et Stanisław triomphait de mon silence, me tapant sur l’épaule comme pour me consoler, et riant de toutes ses quelques dents.
Je lui offris une cigarette et lui dis que lorsque je vivais en France, c’est au-delà d’elle que je trouvais que c’était beau. Je m’en foutais de mon pays. Mais l’exil, même volontaire, transforme les émotions. L’arbre déraciné pleure ses racines, sa rivière et ses roseaux…Alors, non, je ne trouvais pas d’histoires qui puissent faire rire aux dépens de mon pays.
Stanisław  me dit, les yeux soudain baissés, qu’il savait cette étreinte des exils. Il est d’un peuple à forte tradition d’exil. Tous ses enfants vivent hors de Pologne et ses petits-enfants aussi.
C’est alors que j’intellectualisai ma réflexion. Je me dis soudain que France ou pas France, cette nation renfermait en son sein un tas de corniauds et de salopards. J’en avais fait la triste expérience pendant un demi-siècle quand même ! Je pensai à la politique : Pompidou, d’Estaing, Mitterrand, Chirac et maintenant, cerise  sur un gâteau qui n’en avait nul besoin,  Sarkozy le mesquin, le petit, le chafouin…Est-ce qu’un peuple qui se choisissait régulièrement des timoniers aussi vulgaires était digne de ma nostalgie ? Qu’est-ce que c’était que ce vague à l’âme à quatre sous ?  Je m’ébrouai, comme sortant d’une rêverie.…
Eh bien si, que je dis à Stanisław, j’en ai une,  anecdote, tellement grossière qu’elle a bien failli tourner au drame et raviver tantôt  les cataclysmes des guerres de Cent ans. Et  tu vas voir comme les Français peuvent être raffinés dans la sottise. Tout autant que tes Russes.
C’est une histoire de cheval aussi.

Stanisław  fronça les sourcils, plissa les yeux, incrédule, et fit un petit « ah ? » haut perché, avant de tendre  une oreille dubitative.
C’était en octobre 1984.
Le Président de la République, en la personne de François Mitterrand, rendait visite à la Cour d’Angleterre. Reçu avec tous les honneurs dus à son rang, faste, solennité, luxe et protocole royal, le socialiste en bombait avantageusement le torse, lui qui, en privé, se passionnait pour l’histoire généalogique de toutes les têtes couronnées d’Europe.
La foule applaudissait, la garde faisait sonner haut et clair les trompettes et battait le tambour, tandis que le cortège officiel parcourait lentement les abords du château Saint-James.
Depuis une élégante voiture que tirait un cheval blanc somptueux, confortablement installé aux côtés de Sa Majesté, Mitterrand saluait, souriait, resplendissait tandis que la Reine faisait de même, agitant délicatement sa main gantée de blanc en direction de son peuple en liesse.
Mais il advint, tu ne vas pas me croire, Stanisław, que le cheval, bien que serviteur zélé de la famille royale et des grands de ce monde, leva la queue qu’il portait ornée de pompons rutilants et se soulagea sournoisement, comme un vulgaire canasson de ferme, d’une de ces flatulences pestilentielles dont seuls les équidés ont le secret.
La Reine et le Président, fort incommodés, firent comme si de rien n’était et continuèrent, tout sourire, leurs simagrées face à la foule radieuse. Pour aguerris cependant qu’ils fussent l’un et l’autre  à l’hypocrisie, pour maîtres qu’ils fussent passés dans l’art de se composer un visage et de faire fi des détails inconvenants au nom de leur auguste  image, tous les deux avaient tellement hâte que cette chaude puanteur s’évacuât qu’ils ne pensaient désormais plus qu’à ça ….La Reine était rouge comme une pivoine et, de temps à autre, s’épongeait le front avec un petit mouchoir de dentelles brodées.
Enfin, n’y pouvant plus tenir, elle murmura à l’adresse de son hôte, en remuant à peine les lèvres, sans le regarder et tout en saluant ses sujets  de sa belle et vieille main gantée :
-  Vous me voyez absolument désolée, Monsieur le Président…Je vous prie de bien vouloir nous pardonner cette terrible entorse faite au protocole.
Et le socialiste démocrate de Président de répondre, tout en continuant lui aussi ses singeries à l’adresse des spectateurs :
-  Oh mais, n’eussiez vous rien dit, Majesté, que j’aurais continué d’incriminer in petto ce pauvre cheval…

*****

7

lune1.jpgJ’ai dû tapoter énergiquement  le dos courbé de mon vieux voisin, tant son hilarité l’étouffait, tant il était rouge et tant il était agité de petits mouvements convulsifs.
J’ai quasiment eu peur.
Puis il s’est remis lentement, les yeux en pleurs, le corps tressautant encore sous les dernières ondes de choc du fou rire.
On s’est tu alors et on s’est laissé bercer encore par les premiers rayons du soleil d’avril. Une cigogne, sa large envergure déployée sur le printemps bleu, est passée très haut. Nous l’avons suivie des yeux un moment. Sa course a coupé à la perpendiculaire le nuage rectiligne d’un avion silencieux qui filait droit sur Moscou.
- Mais…Faut pas que ça te vexe, a murmuré Stanisław.
- Quoi donc ?
-Ben, je t’ai un peu forcé la main pour que tu  racontes une histoire sur ton pays… Ton pays qui te manque…Je sais que c’est pas bien…
J’ai bien sûr rassuré Stanisław. Je lui ai dit que je m’en foutais complètement de Mitterrand, de Sarkozy, de Royal et de tous les autres canards boiteux de la scène politique…Ça n’était pas ça, pour moi, mon pays….Je lui citai Brassens : Je n’aime pas ma patrie, mais j’aime beaucoup la France….
Ceux que j’aimais là-bas, n’accéderaient jamais à ce niveau spectaculaire de la veulerie. Ça n’était point là ni leur goût, ni leur cheminement et ni leur ambition.
Ah, je pense bien ! Mais tu sais, en Pologne aussi, il y a des sots…Et je pressentais que Stanisław cherchait à être quitte, s’obstinait à vouloir faire un échange. Un Français ridicule contre un Polonais pas brillant. Une sorte de dédommagement. Par amitié.
- Ah bon ? Non ? Pas des sots comme les Russes, quand même ?  Ai-je taquiné.
- Non, quand même pas ! N’a pas pu  s’empêcher de s’exclamer Stanisław. Mais quand même…
Ecoute…. Après avoir été démobilisé, j’ai travaillé quelque temps dans les usines Polonez, la seule voiture qui ait tenu durablement la route  et qu’on ait réussi à fabriquer chez nous.
C’était le 12 avril 1961…Ça te dit quelque chose, le 12 avril 1961 ?
Je cherchai dans ma tête. 1961 la guerre froide, bien sûr…C’était vaste…Non, ça ne me dit rien.
- Tu vas comprendre.
Ce matin-là donc, comme tous les matins d’ailleurs, on était  à l’atelier de montage. Ça burinait là-dedans, ça  tapait, ça soudait, ça forgeait, ça vissait, ça découpait…Il  y avait un potin d’enfer !
Et soudain, est entré dans tout ce fourbi, en retard comme d’habitude, le camarade tourneur-ajusteur Franciszek.
Il levait les bras au ciel, il gesticulait comme un pantin, il hurlait, il était rouge, il suait, il vociférait. Il voulait être écouté.
On s’est arrêté d’usiner et le silence est tombé dans l’atelier, étrange, apeuré même :
-  Les gars, les gars, a crié éperdument Franciszek, les  Russes sont sur la lune ! Les Russes sont sur la lune !
Ce fut alors une exclamation unanime de joie, des clameurs, des embrassades, des accolades, de petites valses improvisées même, certains camarades se prenant par la main et exécutant deux ou trois pas de danse autour des machines. On était aux anges…
Soudain,  j’ai eu un doute. Trop de bonheur d’un coup, tout ça… Trop facile. Trop beau. Craignant le pire, j’ai réclamé silence en tapant sur de la tôle avec mon marteau. Je me suis égosillé. On s’est tu peu à peu,  on m’a regardé vilainement comme une bête curieuse, comme un emmerdeur de russophobiser en rond.
J’ai demandé doucement à Franciszek :
- Tous les Russes ?
-  Heu..Non…Non, non…Un seul… Youri Gagarine, qu’il s’appelle.
Et ce fut la stupeur, le désappointement, la tristesse,  puis enfin  la colère, d’autant plus grande qu’un formidable espoir venait de souffler sur l’atelier.
On s’est remis au travail, plus morose que jamais, et on a menacé du poing le pauvre Franciszek.

Certains même l’ont  pris à partie et qualifié de traître et de sale menteur !

 Textes -modifiés- publiés sur Les sept mains au printemps 2009

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16.09.2010

Archéologie

apache.jpgChaque matin de septembre, ou presque, sur la route impeccablement revêtue, la route régionale qui musarde de Łomazy à Biała, entre les forêts, je les rencontre.
Je sais qu’ils seront là.
A la sortie de tel ou tel virage.
Il me faudra freiner à mort avant de les doubler, si la voie est libre. Ou alors, il y aura déjà une file d’attente, les feux stop aux abois, les clignotants impatients, un coup de klaxon peut-être, d’un qui est déjà en retard, ou qui est plus nerveux que tout le monde.
Car ils ne vont vraiment pas vite. Ils flânent, ils cahotent, ils vont peinards, insouciants, en marge, dans le matin gris de l’automne qui s’annonce.
Avec du vent qui frissonne dans les branches, de chaque côté de la route.
Ils sont lents, mais ponctuels.

Ils, c’est un cheval, une charrette et un homme. Un grand cheval roux avec une crinière généreuse et noire, un peu maigrichon, et qui hoche la tête de droite à gauche tout en cheminant sa vie de cheval. Il a des pompons de laine rouge qui se balancent sur ses œillères ; C’est son code de la route à lui et ça veut dire : Attention,  cheval qui s’effraie des voitures !
Il tire une charrette étroite lourdement encombrée de bois de chauffage. Des chutes de la  scierie de Lisy, toute proche. Du chêne.
L'homme est assis sur le chargement, presque au sommet, confortablement  installé entre les bois, les pieds dans le vide comme s’il montait en amazone. De très longs  rênes flottent de l’encolure du bidet jusque dans ses mains, en effleurant la croupe chevaline et le timon de la petite carriole.
C’est un assez vieil homme. Il peut bien avoir soixante-dix ou quatre vingt printemps. Invariablement, un brûle-gueule s’agace entre ses quelques dents et comme il est obligé de le tenir serré, on dirait qu’il sourit.
Il est mal rasé et il a les yeux très bruns.
De temps à autre, il soulève une fesse, étire son cou, se pousse du col et jette un regard en arrière, pour voir si l’embouteillage n’est pas trop conséquent quand même.
Qu’il le soit ou pas, de toute façon ça ne changera rien. Il fait ça pour voir, histoire de se montrer urbain, peut-être.
Car il n’ira pas plus vite pour autant, le cheval est à fond, quatre ou cinq à l’heure. Et il ne se rangera pas sur le bas-côté. Il n’y a pas de place…Un bidet, c’est pas une mécanique, ça ne se manœuvre pas comme ça ! Et puis, s’il est là, c’est qu’il a à faire. Chacun son rythme. Chacun sa saison. Chacun son époque. Chacun son commerce.
Il tire sur sa bouffarde et il sourit.
Il  a rendez-vous. Il va livrer son bois à quelque citadin de Biała. Un chargement doit bien lui prendre la journée entière. Son arithmétique est autre. Son commerce, c’est presque encore du troc.
Il est un de ces derniers Apaches encore debout, encore ponctuels, avant que l’Europe centrale, comme l'écrit Stasiuk, n’en soit réduite à n’être plus qu’une notion météorologique.
S’il venait à disparaître, un bout de poétique de ce coin de Podlachie s’envolerait au vent et il est pour moi comme un frère parce qu’il est un morceau
éparpillé  de ma propre archéologie.
Ferait-il son petit trafic en tracteur, qu’il m’agacerait, à me ralentir comme ça !
Jagoda jette toujours un œil à la pendule, du plus loin qu’elle aperçoit le sombre chargement, avec les pattes du cheval qu’on voit, par en-dessous la charrette.

L’école est à huit heures…

13:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

15.09.2010

Prolétaires de toutes les unions, dépaysez-vous !

brule.jpgSans doute une des qualités premières de l’intelligence réside-t-elle aujourd’hui dans cette humilité : Admettre que nous ne comprenons plus grand-chose au monde auquel nous sommes confrontés.
Même si nous y trempons régulièrement notre plume, même si nous disons notre mot sur à peu près tout, parce que nous refusons, au fond, cette démission. Une démission n’est jamais très reluisante, si elle n’est l’expression intégrale de la souveraineté du démissionnaire.
Mais au moins savons-nous désormais que nous ne savons plus rien et laissons-nous avec joie aux muscadins du sérail – critiques littéraires, critiques tout court, commentateurs politiques, journaleux etc. - le soin de faire les bouffons qui savent, les lèche-culs, contre-culs et autres tailleurs de pipes molles.
Nous ne comprenons rien au monde parce que les dés en sont tous pipés. Ce monde a perdu son discours, notre langage en a du même coup été confisqué. Les mots sont désamorcés, les manches bourrées de fausses cartes. Nous reste que les clichés qui, par définition, sont les standards de la pensée quand elle ne pense plus et de l’émotion quand elle ne s’émeut plus de rien.

Accident tragique là-bas ? Bof…C’est peut-être un attentat. De ceux de cette guerre permanente, sournoise, que se livrent avec délices les Etats en temps de paix, quand ce ne sont pas  les factions à l’intérieur d’un même pays.
Ben Laden ? Terroriste insaisissable de l’islamisme ou invention spectaculaire de l’occident ? Chapitre de la stratégie globale de la peur, comme les glaciers qui fondent, les menaces de pénuries d’eau potable, les moustiques qui tuent, la grippe qui ravage ? Tout est devenu possible tant l’impossible a été imaginé par tous les pouvoirs.
J’exagère ? Allons, allons, trêve de feinte candeur ! Souviens-toi de Katyń. Une tuerie monstrueuse, une boucherie démentielle,  suivie d’un mensonge diabolique que toutes les démocraties du monde – tous pouvoirs et opposants de gauche confondus -  ont fait semblant de croire pendant un demi-siècle parce que le mensonge était du côté du vainqueur. Staline aura apporté cette phénoménale contribution à l’histoire : La mise en dimension réelle du Prince de Machiavel, le mensonge d’Etat et la peur comme arts suprêmes de gouvernement.
Les démocraties modernes lui doivent beaucoup. Qu’elles rabaissent un peu leur caquet moralisateur ! Et il ne peut d’ailleurs en être autrement : L’homme est, en soi,  un être ingouvernable sans l’épée, factuelle ou virtuelle. C’est même là son côté le plus attachant. Celui que j’aime en lui. Reste l’essentiel jamais atteint : trouver les intelligences et les courages capables de briser l’épée sur le crâne du conquérant.

Sortie d’un bon livre ? Ouais, après gesticulations dans tous les sens de la critique professionnelle ou amatrice, plateaux de télévision et relais par la presse de masse, en papier ou numérisée, faiseuse de chefs-d’œuvre. Lisons plutôt les livres de l’ombre, de la solitude silencieuse,  ou revenons-en  calmement, restons-en peut-être, à Balzac, Stendhal ou Flaubert. Au moins, s’ils ont été supportés par la pub, je suis certain qu’elle ne m’était pas destinée. Face à eux, je suis vraiment seul dans ma lecture.
Lisons à l’abri des brouhahas de salons qui n’osent même plus dire leur nom.

La retraite au-delà de soixante ans, presque à soixante-dix ? Ben, ça,  c’est vraiment vache…Mais comment qu’on finance, sinon, qu’il dit Fillon.  Et comment ce qui était possible il y a plus de 25 ans ne l’est-il plus ? Que je dis, moi….On recule ? Mais alors que vaut une organisation sociale qui recule sinon la corde qui la pendrait ? Et la croissance, alors, elle est allée où dans tout ça ? Ce sont les patrons et les capitalistes qui…Oh, oh, du calme ! Ça fait des années et des années, des décennies - des hommes même dans les siècles passés sont morts sur des barricades avec ce discours-là au bout des fusils -  qu’on te dit de leur casser la gueule, à ces salauds, et tu n’a jamais bougé d’un poil…Pire, il t’est arrivé de prendre leur parti contre nous. Quand nous te disions, du temps de notre fol enthousiasme,  que le meilleur de cette racaille était digne du peloton, tu nous traitais de voyous et de désaxés ! Alors, ta retraite, hein, tes banderoles, tes jérémiades face au désastre accompli, démerde-toi ! Tu me diras que je ne suis pas concerné et que j’en parle à mon aise. Certes. Mais le nombre de fois où une loi scélérate est venue briser mes espoirs, bouffer ma liberté et me toucher de plein fouet dans ma vie, je n’ai pas vu ton bouclier haut levé !
De toute façon, ils t’auront la peau. Parce qu’elle est à vendre au plus offrant, ta peau : Tes porte-parole sont aussi pourris que tes adversaires, dans cette lamentable histoire.

Les Roms ? Tout le monde y va de sa sauce prête à l’emploi. Les uns avec des arguments de la plus sinistre mémoire, les autres avec des bêlements de vierges effarouchées, des couinements d’anges outrés dans leur chair. Les Roms eux-mêmes, dans cette cacophonie, on s’en fout un peu.
Et qui les connaît en fait ? Ils passent, viennent, reviennent, disparaissent, s’exhibent ou se dissimulent. C’est selon. Le caractère insaisissable est un trait marquant de leur différence. Inconnus aux bataillons des fichiers retraite/sécu/INSEE. Plutôt enclins aux fichiers qui relèvent du ministère de l’intérieur, ces gens-là. C’est bien ce qu’on leur reproche, les uns en les expulsant manu militari, les autres en les faisant des citoyens européens à part entière. Tout d’un coup. On dirait qu’ils viennent de le découvrir, ces corniauds !
Même si cette qualité est incontestable du point de vue de la géopolitique, ce me semble une étiquette de propagande qu’on leur a collé en vitesse sur le dos, plus qu’une claque amicale. Pour les besoins de la cause.
Et toi, le pleurnicheur au grand cœur, n’as-tu jamais baissé les yeux de honte et de dégoût des hommes, devant cette vieille Roumaine, visage buriné, visage hâlé, visage défait sous ses cheveux luisants, accroupie sur le trottoir, devant l’église où tu étais venu discuter le bout de gras avec ton dieu  ou devant le supermarché où tu étais venu chercher de quoi te goinfrer ; cette vieille roumaine avec des yeux qui savent implorer, avec les larmes qu’il faut et des mains qui savent trembler en se tendant vers toi ?
Qu’as-tu fait à ce moment-là ? Tu ne t’es pas dit que ton pays n’était un pays d’accueil que dans l’esprit ? Quand tu accueilles un ami, tu lui verses sa soupe sur le pas de ta porte, peut-être ? Comme aux chiens errants ? Dis-moi, pleurnicheur attendri, quelle différence fondamentale avec l’expulsion ? Dis-le-moi. Eclaire ma lanterne sur la haute idée que tu te fais de la dignité. ! Sais-tu ce qu'est l'exil et, à plus forte raison, un exil vautré dans le ruisseau, la main tendue vers ton confort ?
Les commentaires sont ouverts, lâche la bonde si tu viens à passer par là !

Qui a raison dans tout ça ? La bonne conscience dit : Nous, braves défenseurs des droits de l’homme.
C’est ce que j’aurais évidemment tendance à dire tout de suite. Mais trop aguerri aux mensonges et à l’occultisme des intérêts qu’ils servent, prudence. Prudence sur les Roms, comme sur tout.
S’approcher des vérités définitives comme le chat s’approche de la braise.
D’où je parle, moi, me diras-tu, vexé sur tes ergots ? De l’intérieur. Et je vis ma vie en étranger, mon pote. Voilà d’où je parle.
Les Roms, on m’a appris à en avoir peur quand j’étais petit. L’Autre. Celui qui vient de loin. Celui de l’ailleurs. Celui qui passe trois semaines avec toi sur les bancs d’école, dont le père vole tes poules, qui a une fronde plus puissante que tout le monde dans ses poches, qui ne sait pas lire mais qui  rit de tout, qui te serre la main très fort, si fort que ça fait chaud jusqu’aux poumons,  et puis qui s’en va. Celui qu’on envie. Le libre. Salut, gadjo ! Le Grand Meaulnes.
Puis, après, dans la vie qui s’est répandue sous mes savates. Ça a dépendu des circonstances. Ici je les aimés d’une franche amitié, là je les ai violemment détestés. Il y en a même un que j’avais  hébergé à sa sortie de cabane et qui, pour me remercier, m’avait cambriolé avant de prendre la poudre d’escampette. Salut gadjo !  Oui, je sais, pas la peine de rabâcher, je ne suis pas  sourd aux poncifs de troisième catégorie, ça aurait pu être un Suisse, ou un Norvégien, ou un gars du Poitou.
Mais les aimer ou les détester, comme je disais à l’instant, c’est déjà du racisme. Y’a tous les ingrédients du poison là-dedans. Y’a moi, nous-autres et…eux. Comme pour toutes les couleurs de peau et toutes les façons de vivre sa vie ou de consacrer un Dieu.

Alors, les Roms, non, ce n’est pas bien de les expulser. On en est dégoûté de ces façons d’un autre temps ! J’en suis,  de ceux que ça répugne. Mais je ferme ma gueule. C’est ce que j‘ai appris de mieux à faire pour mon bonheur.
Parce que c’est bien joli et tout plein mignon tout ça, mais qu’est-ce qu’on fait ? On laisse faire ou on leur casse la gueule aux expulseurs ? Et qu’est-ce qu’on a fait avant, pour que le discours hystérique de Grenoble ne soit même pas envisageable ? Rien, strictement rien. Des blogs. On a bavardé entre potes.
Hortefeux,  le fourbe, l’a bien compris qui interpelle les milliardaires de gauche et leur dit, bon, bien, donnez un de vos terrains, on les installe là. A vot’ bon cœur…Ce n’était même pas la peine d’interpeller les ténors milliardaires. Pourquoi se donner tant de mal pour accoucher d’une image somme toute d’Epinal ? Y’avait qu’à demander gentiment à n’importe lequel petit instit de gauche avec un grand terrain – beaucoup ont ça -, un grand terrain où il bucolise, où il fait pousser ses fleurs, sa pelouse et ses arbres de Judée.
Tu prends un convoi de caravanes chez toi, cet été, camarade ? Ça nous arrangerait bien. Silence radio à tous les étages. Misérable douleur de la contradiction entre vécu et idéologie avalée, ruminée et recrachée comme du bon lait.
Chacun se renvoie la balle de ses propres abjections et de ses répugnantes défaites.
Les Roms ? J’ai mon cœur d’artichaut qui dit non et ma tête de dégoûté qui dit ça dépend…Faut voir…J’en sais trop rien…
Ça te choque ?
Tu es comme moi, pourtant. Tu n’y comprends pas grand-chose à toute cette bouillie. Tiens, je saute du coq à l’âne, y’a un gars qui pourrit en taule depuis 25 ans bientôt, dans tes taules françaises, tes taules démocrates et des droits de l’homme. Pour violence armée, un qui pensait généreusement que tes capitalistes et tes patrons, ceux qui veulent te faire aller au charbon jusqu’à 67 ans aujourd’hui, on pouvait les mater par l’insurrection. Plus puni que le bras droit et successeur désigné d’Hitler, Albert Speer, 20 ans de réclusion. Plus puni qu’un des plus grands complices de l’Holocauste. Ça te dit quoi, ça, humaniste de mes deux roubignolles ? Ça ne te dit pas qu’un homme qui se propose de détruire le capital fait plus peur qu’un qui se proposait de réduire la moitié de l’humanité en cendres ? Et l’immaculée conception de Poitou-Charentes qui s’en est réjouie en claquant du bec comme une péronnelle !
Ça t’empêche de dormir, ça ? Non. Tu t’en fous parce que tout le monde s’en fout qu’un type qu’on a bouclé à 34 ans soit encore au cachot  à soixante balais. Il est pourtant la preuve enterrée vivante de la monstruosité d’un système. Ce dont tu ne te fous pas, en revanche, c’est ce qui fait hurler la meute. Quand ça se voit, faut qu’on t’entende !
Mais tes canines sont des implants, mon pote. A la moindre velléité de mordre, crac…Des dents de lait. Mettrai-je mon bras robuste et poilu entre tes crocs qu’à peine sentirais-je comme une répugnante caresse de toutou.

Sarkozy, le salopard,  parle de zones de non-droit, lui qui le bafoue tous les jours, le droit,  et qui protège de sa fonction les entourloupettes mafieuses de ses ministres.
Les autres, en face,  s’offusquent, hurlent, font appel à tous les bons sentiments du monde tout en pétant dans la soie comme de véritables bourgeois de la Monarchie de juillet. Les Roms, c’est comme les anarchistes de la chanson, on ne les voit jamais que lorsqu’on a peur d’eux. Et là, ça emmerde autant l’angélisme des défenseurs que la brutalité des accusateurs.
Le  pape s’en mêle. C’est le bouquet ! Un imbécile de L’UMP lui dit de fermer sa gueule parce qu’il est allemand...Et vlan ! Ça vole de plus en plus bas. Beaucoup plus bas que la ceinture. Tous les coups sont permis. Moi l’iconoclaste, le mécréant, l’athée, le bouffeur de curés, j’en viendrais presque à me faire l’avocat du pape !
Et nous resterait-il un brin d’espoir de sortir de tout ce bourbier avant de crever, que nous éclaterions d’un gigantesque rire à en faire trembler les étoiles.
Nous reste peut-être la dérision en guise de langage.
Mais pour quoi faire ? On ne sait même plus quel côté brocarder !

Et ce texte, là, livré comme ça, à chaud, te dit simplement que tu ne comprends rien, comme moi, comme nous tous, alors ne te fais ni l’allié des salopards aux commandes, ni le chantre des loups bâtards qui lorgnent sur ces mêmes commandes, des loups qui hurlent sous la pleine lune, pour qu’on les entende bien, qu’on les voit bien, mais qui s’en foutent comme de l’an quarante,  de la pleine lune.
On ne défend jamais mieux la liberté que lorsqu’on est soi-même un homme libre. Libre de tout engagement. En dehors.
Les révolutions d’esclaves, vois-tu, c’est bon pour les péplums,  les mauvais romans et les professionnels de la Théorie.

Et tout ça, me diras-tu avec raison, ça mène à quoi ? Nous ne savons rien. D’accord. Nous ne saisissons que les reflets qu’on nous donne en pâture. Et après ?
Après rien. Mon plaisir réside dans le fait d’écrire ce rien.
Ça mène pourtant à la fierté et à la solitude. La belle et franche solitude. Regarder s’étriper les monstres qui se croient des Titans, s’invectiver les imbéciles qui se prennent pour des génies et s’agiter les esclaves qui pensent gueuler pour les causes justes, depuis le dôme venteux de la colline.

 

P3230022.JPGCe soir, j’ai pris ma fille par la main et nous sommes partis sur le soleil couchant, par des sentiers sous les pins. Aux champignons. La forêt polonaise regorge de champignons.

Et pendant qu’elle gambadait devant moi, ma fille, en faisant gaffe que ses longs cheveux auburn ne s’agrippent aux ronces et aux broussailles, je me disais que j’étais un menteur. Un inévitable et sacré menteur.

Comment dire à une enfant de dix ans qui éclaire la forêt de ses rires et de ses éclats de voix au moindre petit champignon découvert,  que le monde des hommes vers lequel elle s’en va en courant est un monde de primates au déclin, un monde qui s’éteint avant même d’avoir appris à prononcer le mot qui le désigne : Humanité ?

Image du haut : Philip Seelen

08:48 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.09.2010

Ciels

P6030014.JPGQuand le ciel était gris, là-bas sur les rives océanes, sauf exception qui faisait aux hommes la bouche bée et l' œil interrogateur, les nuées avaient grandi au berceau atlantique, s’en étaient largement nourries, avant d’en être expulsées sans ménagement, devenues trop encombrantes.
Tant qu’elles galopaient, poursuivies par les colères furibondes d'
Èole. Elles galopaient si vite, paniquées telles des armées en déroute,  que bientôt les marais et les champs redevenaient jaunes et bleus, reconquis par la lumière.
Des mouettes aux têtes noires et des grands goélands aux becs jaunâtres, avaient suivi le mouvement, de la falaise à la plaine puis de la plaine à la falaise.
Sur la voûte au-dessus s’éparpillaient les restes de la bataille
en de gros flocons laiteux, inoffensifs, réduits au simple décor. Derniers témoins d'une échauffourée titanesque.

Ici, quand le ciel devient gris, lourd, accablant de pénombre,  les nuées sont nées sur la Mer noire ou sur la Méditerranée. Elles sont méridionales.
Alors, elles ne galopent pas, ces nuées-là. Elles sont indolentes,  elles flânent, elles badent. Le vent qui les poussait au départ est déjà à bout de souffle et n'a plus sa  conviction. Il a fait demi-tour et les a  abandonnées là, sur la grande plaine. Elles prennent alors le temps de manger tout le ciel, de bien le déguster, et quand elles en sont à le complètement digérer, elles s’assoupissent, elles s‘endorment sans vergogne, elles stagnent.
Bref, elles sont chez elles. Elles s’étirent, lascives, des côtes de Turquie ou de Géorgie  jusqu’au pôle.
Bruine, pluie, silence obscur et ténébreux. La prairie s’émaille de petits plans d’eau, la forêt cache sa tête dans des brumes incertaines, dont on ne sait si elles sont déjà crachin du bas ou encore nuages du haut.
C’est l’automne. Mais un automne qui ne frime pas encore  dans  son image d’Epinal, si haute en couleurs. Le vert de l’été s’est fait grisonnant et les saisons sont en transit, en mutation, en attente. Comme un train en gare qui préparerait son aiguillage.
Cette léthargie de la chappe immobile peut bien durer un mois. Alors, les maisons jettent vers elle les premiers signaux d'une fumée bleue.  Elle les engloutit, elle les intègre, elle les dissipe.
Quand le  ciel dort, la terre somnole et s'ennuie.

Les hommes, depuis le coin des poêles, jettent leur regard par la fenêtre. Tout ça, bientôt sera lavé par un soleil d’octobre affaibli de sa trop longue réclusion derrière l’écran trop gris. Tout sera  remis au propre, bien ouvert,  séché, avant que ne s’ouvre la grande page blanche, lisse, muette, chaque année immaculée, et  sur laquelle, par divertissement,  nous écrirons encore l’agonie du monde.
Pendant  que tournera  la terre et que s’écoulera de nos doigts l’impalpable temps.

09:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.09.2010

Création des pages sur Hautetfort

thumb-pile%20de%20livres%205.gifAvec  la création de ces  pages, peut-être un remède au phénomène d'empilage des notes et des billets nous est-il proposé, phénomène "fosse à bitume", expression que j'emprunte volontiers et sans sa permission  à François Bon.
Sur cette partie du blog, les écrits ne sont pas datés et un texte nouveau ne vient pas s'entasser sur un autre :  Ils sont autonomes, comme les livres et les revues de votre bibliothèque, donc consultables à tout moment.
Ce qui permet également une lecture suivie de textes complets ou en chantier, peu importe, mais une lecture dans l'ordre, que l'on peut interrompre pour y revenir plus tard, par exemple.
Un pas est donc franchi par le blog en direction du site web.

Pour expérimenter l'affaire, j'ai créé ma première page (en haut de la colonne)  et y ai transferré le roman, sorte de polar entre Pologne et Poitou-Charentes, que j'avais  écrit fin 2006 et que j'avais publié ici, chapitre par chapitre, en 2008.
Voilà. Bonne lecture et merci aux développeurs de la maison "Hautetfort."

14:38 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.09.2010

Cauchemardesque !

labyrinthe.gifQuelqu’un m’aurait raconté ça, que peut-être je ne l’aurais pas cru. Ou bien j’aurais dit, in petto, ce corniaud se débrouille vraiment mal…
Alors, même si mon blog n’a pas vocation à traiter de mes petites déconvenues,  je vais
quand même vous dire une mésaventure  parce qu’elle est révélatrice d’un monde de fous, d’imbéciles, un monde où tout est compliqué, inhumain, désarticulé, et que c’est dans ce foutoir que nous vivons et que c'est aussi dans ce bordel sans nom que la littérature et l’écriture se font, disent et contredisent.

Sept médecins polonais doivent donc se rendre en France à la mi-septembre, pour y rencontrer certains de leurs homologues français, échange de savoir-faire et d’expériences.
Ils veulent dormir à Paris, flâner un peu dans la capitale, avant de rejoindre le Poitou-Charentes, lieu de leur rendez-vous de travail.
Je suis Français, j’habite ici, ma compagne les accompagne, je me fais donc l’intermédiaire pour leur réserver sept chambres dans un hôtel du côté de Montmartre. Quoi de plus normal et de plus facile ?
C’est ce que je pensais.
Un cauchemar !  Un vrai cauchemar !  Un truc à se taper la tête contre les murs ! Un truc qui vous fait perdre l’équilibre, qui vous fait peur, même, tant on se sent soudain démuni devant un vide effroyable.

J’ai commencé ma réservation lundi matin à 8 heures, on est mercredi midi et je n’en ai pas encore fini. J’ai dû donner plus de 20 coups de téléphone au moins, j’ai eu autant de réponses différentes, de discours, d’atermoiements, d’explications, de bredouillements, de demandes de documents, d’affirmations et de dénégations et j’ai fini par hurler. Ils se sont énervés, eux aussi…L’insulte au bord des lèvres.
Je n’ai toujours pas ma confirmation et je ne sais toujours pas où vont dormir les médecins. Ils ne sont au courant de rien. J’ai trop honte. Oui, honte. C’est intellectuellement inconfortable d’avoir honte de sa nationalité et de son pays quand on s’est toujours prétendu apatride et citoyen du monde !

Je vais donc  essayer de vous reconstruire le scénario, mais je vais certainement oublier beaucoup de bribes décousues tant c’est un imbroglio ubuesque.

Toute la journée de lundi :

-  Bonjour, madame...Je voudrais réserver…Blabla blablabla…
-  Oui. Mais il nous faut un fax et on vous renvoie aussitôt, nous, un fax de confirmation.
-  Bien.
Envoi d’un fax, dates, nom de la personne qui réserve, heure d'arrivée etc...Pas de réponse. Téléphone à nouveau…
- Allô ? Blablabla...
- Ah, non ! C’est pas noté. Vous pouvez refaire ?
- Oui, je voudrais blablabla…
- Il nous faut les noms des personnes…
- Ah bon ? Mais c’est réservé au nom d’une entreprise !
-  Ah bon, alors, tout va bien..on vous envoie un fax de confirmation tout de suite.
Fax désespérément  muet, retéléphone…Non, je ne vois rien..ah, si…Bien, ça va être traité…C’est que vous n’êtes pas seul, monsieur !
- Bon
La nuit tombe. Toujours rien.
J’ai dû sauter dans le descriptif de cette première journée trois ou quatre épisodes d'échanges tous plus opaques les uns que les autres.

Mardi matin.

Enervement.
- Allo, j’ai téléphoné hier  blablabla…
-  Ah, oui  je vois, mais  il nous faut un numéro de carte de crédit ; On peut pas traiter comme ça, monsieur, surtout si ces gens-là arrivent tard dans la soirée. Il nous faut des garanties.
-  Bordel, mais vous ne pouviez pas me le dire, hier !
-  C’est pas moi, c’est un collègue !
- J'en ai eu au moins dix de vos collègues !
- Oui, monsieur, mais c'est pas moi... (médisances à peine voilées sur les collègues qui sont vraiment bons à rien.)
-  Bon, bon, voilà le numéro de carte de crédit, XXXXXXXX,  Blablblabla...
-  On vous envoie un fax de confirmation

Rien. Silence radio à tous les étages. Le temps passe...
-  Allô  ? Blabla bla..J’en ai marre de vous appeler...Je vous appelle de Pologne depuis deux jours pour blablabla..
- Ne quittez pas, je vous passe les réservations…
Longue pub complètement idiote sur un couple qui a dormi là-bas, qui a bien mangé et que c’était bien, le petit déjeuner à onze heures…La pub ne dit pas s’ils ont baisé…Mais ça m'étonnerait, ils ont l'air tellement corniauds !
Je patiente. Je suis écoeuré par tout ça et par la mièvrerie de la pub, en plus. Par son indécence.
Petit déclic :
- Allo ? je vous écoute...
-   Oui, je téléphone pour blalalalalalalalalalallalalalalalalal !
-  Oui, oui, mais vous énervez pas…J’y suis pour rien..C’est mes collègues..Et puis, c’est la grève ici, c’est le bordel….
-  Comment ça ? que je hurle… Mais en quoi êtes-vous concerné ?  Vous ne la faites même pas, vous, cette grève ! Vous êtes au boulot ! Qu’est-ce que ça a à voir ? Je ne vous commande ni par train, ni par métro, que je sache...
Silence complet du gars qui a dit une connerie qui lui a échappé.
-   Bon, je m’en occupe…C'est donc pour la nuit du tant au tant.?..Oui...Bien....Au revoir.
Rien de toute la journée. Dix coups de téléphone au moins, toujours les mêmes âneries, fax, numéro de carte, à quelle date, combien de personnes, les noms, à quelle heure ils seront là ?....J’ai envie d’étrangler mes interlocuteurs(trices) successifs.
Vers le soir, après moult tentatives pour me faire comprendre :
-   Ne vous inquiétez pas, je vois mon collègue, là, à deux pas, qui est au fax et qui est en train de vous envoyer votre  confirmation…Vous l’avez dans dix minutes..
Une heure après, rien. Absolument rien. Je me gratte la tête, je  tâte mon pouls pour être sûr de ne pas rêver.
Téléphone encore...Pub indécente, voix, déclics, murmures, re-pub, terft..yruijh...tryuzuuuiii....Allô ?
- Il me faut absolument le nom des personnes…
Je raccroche. Je suis excédé.
Je comprends comment un pauvre bougre  peut soudain basculer vers le crime.
Vite au village ! La maison, l'air frais, les couleurs, la forêt, lecture.

Mercredi matin

Allo ? Je  réexplique tout depuis le début, on s’énerve…On vérifie…on bredouille, on se coupe la parole, on ne se comprend pas, on ne sait plus très bien de quoi on parle.
- Ah, non, il n’y a rien..Si, si..Voilà le numéro de réservation….XXXXXXXX…Bon, je vous envoie un mail tout de suite, ce sera mieux qu'un fax.
Je reçois le mail…

ENFIN !

Non ! Non ! Non ? C’est pas vrai !
La réservation que je suis en train de faire depuis 48 heures pour 7 personnes, porte sur une seule personne ! Tout est à refaire !
Je retéléphone….Une autre voix…Ce n’est jamais la même voix….Une jeune femme…Je dis, je redis encore..On me dit que c’est pas moi..Je dis, attendez, vous appartenez à une même entreprise, vous faites le même boulot et vous avez chacun un discours ! Mais si, c’est vous..Là, à l’instant où je vous parle, c’est vous qui représentez l'entreprise, non ?
- Oui..Je vais essayer de démêler votre problème….Cliquetis de clavier, silence, petite pub des deux imbéciles qui ont couché là bas  une fois  et qui étaient tellement heureux d'avoir bien dormi et de s'être levés tard…Toujours pas d'infos sur leurs éventuels ébats nocturnes.

-   Ah ! non,  ça , le mail que vous avez reçu,  c’est pas nous du tout  ! C’est la centrale de réservation qui...
- Comment, que je hurle ? Cette fois-ci je porte la main à ma poitrine...J'ai vraiment peur de l'infarctus.
- Peut-être vous vous êtes trompé d'hôtel, poursuit la voix, comme irréelle...

Il faut tout reprendre à zéro…Remonter à lundi matin 8 heures....Le mythe de Sisyphe me semble une vaine plaisanterie à côté de tout ça.
Je répète pour la vingtième fois..La voix dit qu’elle ne travaillait pas depuis dimanche, qu’elle n’y est pour rien…Mais qu’il lui faut le nom des personnes et que...Ah, non, pardon, pas la peine...Voyons voir....Je m'en occupe tout de suite...C'est pour quelle date exactement ?
Je suis épuisé. Tout ça ne peut pas être vrai...Et pourtant.

Une anecdote, une simple anecdote, vous me direz.
Non !
Le procès-verbal révélateur d’un monde d’imbéciles, d’idiots, de schizophrènes et de chacun pour soi.
L’hôtel porte un nom d’oiseau.
Mais pas le bon. C’est tous les noms d’oiseaux du monde qu'il faudrait lui flanquer à la facade !
Une anecdote ? Et si je vous disais que ça n'est pas la première fois ? Que déjà l'an passé, du côté de Metz, pour une réservation...
Mais  je ne vais pas vous la refaire.
Suis épuisé.
Pauvre France !

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07.09.2010

Dématérialiser, j'en remets une couche

P4250040.JPGJe parlais hier de dématérialisation, à propos des poubelles. Voir ci-dessous pour ceux qui arrivent en retard.
Il y a quelque temps, j'avais été préalablement confronté, à mes dépens, au sens profond de ce concept qui a le don de m’agacer au plus haut point.
Le mot est à la mode. Il est employé à tout bout de champ, n’importe comment, par n’importe qui, mot récurrent qui tombe comme les cheveux  sur la soupe, qui fait à la page.
A l'écran, plus exactement.
Dématérialisation.

Tout un programme. On se donne du philosophe. Dématérialisation ?  Rendu métaphysique alors ? Abstraction plutôt ? Non ? Intangible alors ?
Alors, je ne vois pas bien.

La première fois que j'eus à froncer le sourcil devant l'emploi intempestif du concept, c’était avec un gars qui se croyait malin en matière de développement durable. Il m’avait dit, et il avait l’air content de lui comme c’est pas possible : « Faut dématérialiser l’information, mon pote. »
Moi, à part ne plus rien dire du tout, je ne vois pas comment je pourrais dématérialiser une information. Par des ondes supranaturelles, peut-être… Et encore. C’est même pas sûr.
Dématérialiser l’info, la communication, ça veut dire la numériser, oui, qu’il m’a expliqué, le gars.  En fait ça voulait dire plus simplement : Plus de papier !
Sauf aux toilettes, bien sûr. On va quand même pas tout dématérialiser d'un coup !

Bref, ça ne veut rien dire du tout parce qu’un fichier informatique, un livre numérique, il n’y a pas plus matériel, visible, tangible, palpable, transformable, lisible et transmissible. Et c'est tant mieux parce que c'est un outil de travail et de création.
Quoiqu'en dise mon camarade et ami Stéphane Beau dans un commentaire, .
J'ai travaillé autfoué avec un copain imprimeur dans les Deux-Sèvres. Un artiste du métier, du plomb d'abord, de l'offset après. Puis on l'a mis sur un Mac et il a composé sur ordi. Si on lui avait dit : " Hé, garçon, on va dématérialiser ton matériel, " il en aurait fait une tête !
Pédantisme du glissement de sens pour dire changer de support, un support qui ne participe ni de la déforestation en amont, ni de la gestion des déchets en aval.
C’était vraiment pas la peine de faire le philosophe. Numériser. Point barre.
Il y a très peu de temps, au cours d'une conversation téléphonique en France avec une employée de bureau - au demeurant fort sympathique -  et à propos des droits que je pourrais peut-être faire valoir à la retraite ( avec 16 ans de cotisations, en tout et pour tout, ça va être cocasse), une employée, donc,  me disait que, pas de soucis,  mon dossier serait transmis dématérialisé.
J'ai une des sueurs froides. Déjà que ça risque d'être maigre, très maigre,  translucide même, voilà, que ça s'était évaporé dans la dématérialisation, mes affaires ! Un dossier métaphysique.
 
Car une fois, comme je vous disais au début de ce billet qui , décidément, manque de cohésion linéaire, il m'était arrivé de dématérialiser vraiment, sans rire. Et sans la moindre pédanterie :  Il n'y avait pas de témoins.
Figurez-vous que dans un moment de colère dont je suis, hélas, assez coutumier, j’avais supprimé 20 pages d'un  texte sur lequel je travaillais.
Un tapuscrit dématérialisé, si vous voulez.

Puis j'étais allé, consciencieusement, vider la corbeille. Colère froide, donc, organisée, réfléchie, préméditée. Un assassinat beaucoup plus qu’un meurtre.
J’avais regretté aussitôt mon forfait accompli.
Peut-être qu’il y avait quelque-chose de récupérable là-dedans.
Où les retrouver les 20 pages ? Nulle part.
Dématérialisées vraiment. Comme n’ayant jamais existé, comme n’étant jamais sorties de mon cerveau.
C’eût été à la machine à écrire, que j’aurais fouillé la poubelle, défroissé les pages, les aurais repassées et que j’aurais relu.
J’ai déjà fait ça. Autrefois.
Mais là, rien.
Mortes sans sépulture.
Néant.
Et y’a pas plus dématérialisé que le néant.

Et quand je pense à mon développeur durable, j’espère qu’ils n’en viendront jamais, alors, à dématérialiser complètement l’info.
Et que  mon employée de bureau va tout faire pour donner un sens tangible, palpable dirais-je,  à sa dématérialisation.

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06.09.2010

Dématérialiser la veulerie humaine

P9050035.JPGHier, au cours d'une promenade en forêt , j'ai hélas pu constater de près ce que j’avais cru apercevoir de loin ces derniers jours depuis la route  : Un grand trou en lisière de la futaie, vraiment au bord de la route ; un grand trou à moitié comblé de sacs poubelles et d’ordures. Le vent et les bêtes sauvages en avaient éparpillé un peu partout alentour sous les sous-bois de pins. Une désolation révoltante, mais hélas, un gâchis trop courant ici ! La forêt regorge par endroits de ces décharges sauvages, immondes, dans cette forêt pourtant si belle, si vaste et par ailleurs si bien soignée du point de vue de son exploitation.
Les Polonais, du moins la plupart des ruraux, n’ont absolument aucun sens de la citoyenneté et de l’environnement. Le passé et ses réflexes de délinquance sous une dictature aux règlements absurdes ? L’éducation ? Le laxisme des pouvoirs publics ? Tout ça à la fois, je crois bien.
Mais il serait peut-être temps qu'ils prennent conscience, ces Polonais, que le communisme, c'est vingt et un  ans derrière eux et que lorsqu'on se débarrasse d'un système calamiteux, c'est pour faire mieux, c'est pas pour se vautrer dans la fange pendant un quart de siècle !

Dans notre village, le ramassage des ordures a lieu….tous les trois mois ! Il faut donc mettre ça dans des grandes poches et aller s’acquitter de trois zlotys par poche chez le ¨sołtys¨, sorte de chef de village désigné par les habitants, sorte d’intermédiaire physique, sans prérogatives spécifiques, entre le hameau et l’autorité municipale.
Pour nous qui vivons à trois, dont une gamine de dix ans,  un trimestre ça fait de dix à douze grandes poches d’ordures à faire évacuer chaque fois ! Il m’a été alors aisé de constater que les poubelles alignées devant les cours, le jour du passage des éboueurs, étaient singulièrement peu nombreuses. Une famille de cinq ou six individus pose timidement une poche, rarement deux, comme pour dire, vous voyez, je range mes déchets, moi aussi !
Devant la plupart des maisons, il n’y en a aucune : Les déchets ont pris, par une nuit sans lune,  le chemin de la forêt !

Il y a quelque temps, un an peut-être, une délégation française était venue ici, mobilisée sur un programme européen de gestion des déchets. Mon avis était qu’il ne pouvait y avoir avec les responsables polonais que dialogue de sourds.
Impossible en effet de parler le même langage quand certains sont au tout début de la prise de conscience du problème - la consommation de masse en  Pologne a à peine dix ans – et que les autres réfléchissent, si c’est bien le mot juste, depuis plus de vingt -cinq ans  sur la question après tergiversations, atermoiements, enfouissages, incinérations, récupérations et autres expériences plus ou moins heureuses !
J’avais assisté également au discours d’un monsieur polonais spécialiste du traitement des déchets de la Ville de Biała. Dithyrambique, qu’il était ! Il dressait le tableau idyllique des traitements et parlait même de transformation en matières combustibles. Ultra moderne, qu’il disait ! Un triage plus moderne, même, que tout ce qu’il avait pu voir en France, d’où il revenait.
Oui, c’était bien joli, tout ça, mais il n’y a pas de collecte ! Ben oui, faudrait commencer par là, mon brave monsieur ! Ce gars me faisait penser à un meunier qui aurait eu le plus fabuleux des moulins à sa disposition et aucun paysan dans les alentours pour lui livrer le moindre sac de blé.

Le courage politique manque scandaleusement aux politiques. C’est un poncif, mais ça fait du bien de le répéter. Les hommes sont des brutes et ne réagissent qu’aux brutalités : suffirait alors d’établir ici un impôt, même léger, mais payé par tous, déchets ou pas déchets. Plus personne n’irait salir la forêt. Pour rentabiliser l’impôt honni, on inventerait même des déchets à mettre devant sa porte le jour du ramassage…
Et je pense avec colère à l’Europe capable d’enfanter des textes réglementant à la virgule près l’enculage des mouches dans toutes les positions et incapable de dénoncer de manière significative les carences les plus scandaleuses, les comportements les plus barbares.

Pour en revenir à la délégation française soucieuse de la gestion des déchets dans ladite Europe, vous savez quoi, qu’elle offrait aux Polonais pour leur faire voir comme c’était bien de prévoir de ne plus faire des ordures ? Des clefs USB qui dématérialisent l’information !

Ah, dématérialiser ! Voilà qui en jette !  Voilà qui fait savant et sérieux !
Qui fait surtout très con, oui, quand le concept pédant, mis à toutes les sauces, est divorcé d'avec la réalité.

J'aurais voulu prendre hier  tout ce beau monde par la peau du cul et le conduire dans la forêt de Łomazy, au bord de ce gouffre ordurier de l’irresponsabilité. Dire au meunier sans blé, tiens, traite-moi ça de façon ultramoderne et sans délai et aux métaphysiciens de l’info, tenez, fourrez-moi donc toute cette merde dans votre poubelle virtuelle !

Quand le doigt montre le soleil, l’imbécile regarde le doigt, c’est bien connu.

Et cette verrue, une de plus, ce furoncle pestilentiel jeté sur la candeur de la forêt, m’a mis hier de fort méchante humeur.

14:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.09.2010

Quiproquo toponymique

P6070005.JPGEn toponymie, langage émotif de la mémoire collective, tout peut dépendre des dispositions de l’esprit présent.
J’en veux pour preuve cette plaisante anecdote dont fut dernièrement acteur et témoin un vieil homme de Podlachie, anecdote véridique rapportée d’ailleurs par quelque quotidien de la région, ce qui, je vous l’accorde, ne constitue pas un gage d’irréfutable authenticité.

Toujours est-il qu’après Wisznice, si on file en direction de Lublin, on traverse un village du nom de Kolano. Cela signifie littéralement «Le Genou
Bien sûr, des raisons précises doivent présider aux origines de cette appellation mais pour l’heure, je les ignore.
A quelques kilomètres de là,  derrière la forêt, un autre hameau plus petit, posé sur une timide élévation recouverte de fiers bouleaux et de chênes antiques, se fait appeler Puchowa Góra, "Le Mont duveteux".
La topographie des lieux est là beaucoup plus éloquente. D’en bas en effet, les cimes en dentelles de ces arbres forment comme un duvet que le soleil couchant, derrière,  arrose à contre-jour.

Or il advint qu’une dame distinguée voulant se rendre dans ce hameau, s’égara, tergiversa, recula, avança, se fourvoya  et finit par s’arrêter à Kolano afin de  s’y enquérir de la juste route.
Elle stoppa donc sa voiture, en descendit fort élégamment et héla notre bonhomme trop content,  quant à lui,  de causer à quelqu’un, pour rendre service de surcroît,  dans ces mornes solitudes qui font les longs après-midi de la campagne, en Pologne comme partout ailleurs.
Il dit que c’était simple.
A partir du Genou, il fallait remonter doucement.
Il montrait d’un geste  la petite route qui s’enfonçait dans l’épaisseur des bois.
Sa main s’inclina devant son visage et il fit mine de grimper….Presque de careser. Il fallait remonter doucement et en haut, hop, au carrefour, tourner tout de suite à droite, vers le petit Mont duveteux.
Il se reprit...
Finalement, on pouvait tout aussi bien tourner à gauche qu’à droite. Tout dépendait de quel côté du genou on arrivait. De toutes façons, ce petit Mont duveteux, on ne pouvait pas ne pas le voir, il était juste en face, au beau milieu.
Ahahahah ! Hihihihi !
Ça le fit rire, lui,  qu’on pouvait arriver de tous les côtés au petit Mont duveteux qui était au beau milieu.

La dame distinguée ne l’entendit point de cette chaste oreille.
Elle avait tout d’abord froncé les sourcils, dubitative et interloquée, avant de foncer tête baissée dans ce qui lui avait semblé être, à n’en pas douter sur la foi de ce petit rire, une allégorie des plus licencieuses.
Elle rejoignit alors précipitamment sa voiture, effarouchée comme une poule qui aurait vu le goupil, la mèche des cheveux indignée, invectivant, insultant, levant le poing et vouant aux gémonies ce vieux malade, lubrique et délabré.
Notre homme cependant était resté bouche bée, complètement abasourdi par cette volée de bois vert qui lui tombait si brusquement dessus.

Ce ne fut que quelque temps plus loin, alors que la voiture avait depuis belle lurette disparu et que, vexé,  il  réfléchissait encore à l’incivilité de cette réaction,  qu’il comprit enfin l’étendue de la méprise.
Alors, on entendit son rire briser le silence du chemin et qui s’envolait très haut dans l’air immobile de Kolano.
Distinguée, la dame ? 
Une fieffée coquine, oui, et il penchait la tête et il se frappait les cuisses et il se tenait les côtes.
On ne voit que ce à quoi on pense. 
Ah, la gourgandine !
Elle était partie voir le loup, assurément, conclut-il.
Mis en ligne en avril 2008
 
 
Toponymie entre Pologne et Poitou-Charentes : Ici 
Ce texte n'y figure pas.
544919444.jpg

09:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

30.08.2010

Les béotiens et le casse-croute

20070517001.jpgVers le début des années 1980, en plein retour de l'ennui, mon frère et moi en étions encore au romantisme du non-travail, ce foutu travail, source de toutes les aliénations et de toutes les misères du monde et dont je ne cessais de claironner aux quatre vents qu’il avait la même étymologie que le mot torture.
Nous badions donc d’aise et de révolte devant la basse turpitude du monde où les maitres et les esclaves semblaient avoir résolu
en une sereine et veule synthèse en forme de modus vivendi, le dilemme de la fameuse dialectique.

Nous, nous ne mangions pas de cette synthèse-là !  Alors nous cherchions forcément -  avec d’autres Apaches de notre acabit bercés dans l’illusion des lendemains chanteurs et nourris aux saintes liqueurs de Bakounine et autres Debord/Vaneigem - les moyens de vivre notre marginalité sans forcément marcher pieds nus et crever de faim.
De soif surtout.
Pas toujours facile d’être cohérent dans ces cas-là ! Et si l’un d’entre nous venait à craquer et enfilait le bleu de travail de la honte et de la collaboration sociale, nous ne lui jetions certes pas la pierre, mais l’accompagnions de notre amicale compassion, lui fixant le regard sur le bout du tunnel, six ou trois mois, et hop, un an de chômage à rêvasser sous les étoiles.
Notre seule crainte était qu’il y prît goût, à ce fichu bleu de travail !
Mais il y avait aussi des prises de risques...La beauté du monde se fait parfois payer très cher pour ceux qui veulent la contempler gratuitement.
Alors quand un des Apaches avait été confronté, dans sa quête révolutionnaire de la pitance, aux oppositions musclées  de la maison Poulaga et se retrouvait pour quelque temps  hébergé, nourri et blanchi au frais de l’état honni, il était évidemment assuré de notre soutien moral, de nos visites quand c’était possible, de notre courrier régulier dans tous les cas et, bien sûr, retrouvait la tribu au grand complet pour lui remettre le pied à l’étrier des réjouissances , sitôt sa faute expiée.
Ça me fait sourire aujourd’hui…C’étaient là des amis. Certains, deux pour tout dire, le sont encore. Les autres sont partis loin fonder leur Rome ou alors, partis tout court, là d'où l'on ne revient plus.
Des amis de l’erreur ?
Au regard de ce champ en putréfaction qu’est devenu le monde, avec toute une volée d’escrocs, de bandits, de voleurs et d'usurpateurs  aux commandes, étions-nous en retard ou en avance ?
La seule chose dont je suis certain c'est que nous n’étions pas à l’heure.

Dans ce contexte-là, survint un jour une anecdote.
M’installant en Charente-Maritime, dans une maison qui avait
jadis tenu lieu d'épicerie, de restaurant et de café du village, un de mes premiers boulots fut d’aller explorer le grenier.
Il y avait là, comme dans tous les greniers du monde, un inextricable fatras : de vieux vélos, de vieux journaux, des caisses, une vieille pendule, des bidons, des chapeaux, des costumes, des balais et, comme c’était le grenier d'un ancien lieu public, de vieux drapeaux tricolores, souillés et déchirés, qui avaient dû autrefois pavoiser pour des fêtes de village et des 14 juillet en liesse.
Et puis, dans tout ce capharnaüm insignifiant, une toile…Un grand paysage vert et jaune, un paysage de plaine avec du vent sans doute car il n’y avait là aucune verticale digne de ce nom.
C’était peint avec furie et le tout était prisonnier d’un gros cadre, énorme, torsadé, lourd comme de la pierre.
Mon frère était présent…Nous débarrassâmes l’œuvre de ses poussières et de ses  toiles (d’araignée). C’était moche comme le cul des chiens. C'était pas beau du tout. C'était même affreux.
Mais mon esprit se mit néanmoins à battre la campagne…Je me souvenais vaguement d’une vieille histoire d’une mémé qui s’était servie d’un Van Gogh inconnu, une ébauche, pour obstruer un passage dans son poulailler. Une fortune colossale quelle avait avec ses poules, la mémé !
Je  savais aussi que, des fois, il était arrivé qu'un artiste crève-la-faim de son vivant mais dont la postérité a jugé qu’il avait du génie, et surtout un prix, ait parsemé ses velléités de-ci, de-là, au hasard de sa misère et de ses errances.
Et pourquoi pas dans le grenier d’un ancien restaurant, bistro épicerie de Charente-Maritime, hein  ?
Je vous le demande bien.
Mon frère doutait fortement. Il ricanait et moquait mes fantaisies.  Nous n’étions guère habitués à voir quand même la chance venir nous sourire comme ça ! Les alouettes qui nous tombaient dans le bec étaient rarement rôties.

Nous examinâmes néanmoins le tableau à la loupe…La signature…Très important, la signature...Nous étions arrivés à identifier un vague gribouillis…Peut-être que c’était un chef-d’œuvre, après tout, et qu’avec ce chef-d’œuvre, tout le problème social de notre existence hasardeuse était résolu….Nous n’y connaissions vraiment rien …
Mais ça pouvait quand même être un chef- d’œuvre : C’était assez moche pour ça.
Je crois même qu'un troisième larron, appelé à la rescousse, hasarda que ces machins-là, plus que c’était laid et plus que c’était cher. Un qui n'aimait pas les critiques d'art, sans doute.
Cet avis lapidaire nous décida. On se cotisa, on fouilla dans l’annuaire et on prit rendez-vous à La Rochelle avec un gars expert en tableaux et œuvres d’art.

Le gars en question nous fit poliment asseoir quelques jours plus tard dans une sombre boutique. Il s’installa derrière un grand bureau sur lequel il avait posé notre fortune putative et il se pencha dessus avec sa lorgnette.
Très sérieusement.
Nous retenions notre souffle. On aurait entendu dans cet obscur atelier voler une mouche. Car si un expert, un vrai, un objectif, un savant en la matière,  prenait la peine de se pencher comme ça sur notre affaire, c’est qu’on avait décroché le pompon, pardi !
On se donnait de petits coups de coude complices et de satisfaction et on était béat.
Mais tout à coup mon frère me donna des coups de coude plus rapides et plus petits encore, comme pour m’alerter de quelque chose . Je me tournai vers lui et il me fit signe de bien  regarder ce que faisait ce couillon d’expert.
Ce que je fis… Et je vis que le gars promenait sa lorgnette dans tous les coins du cadre, sur la boiserie, partout, sauf sur la toile.
Je me suis
d’abord dit  que c’était peut-être comme ça qu’on faisait... Qu'il fallait tout voir, qu'il fallait être très minutieux , que ça prouvait l'honnêteté du  prix qui allait sortir de tout ça, jusqu’à ce que le bonhomme nous demande la permission de déchirer la toile  afin qu’il puisse mieux examiner l’intérieur de la boiserie.
Déchirer ? Comment ça déchirer la toile ? Qu'est-ce qu'il nous chante, cet oiseau-là ?
La méprise apparut alors au grand jour : Jamais l’homme de l’art n’avait pu imaginer un instant que nous étions ici pour la toile et non pour le cadre dont nous n’avions que faire…
C’était pourtant le seul objet qui avait un tout petit peu de valeur dans ce bourrier !

Quant au reste…
L'homme déchira doucement le tableau, sans violence ni méchanceté, comme quand on fait le ménage, et en jeta les débris derrière lui, dans une grande poubelle.
Il nous offrit vingt francs, que nous prîmes avidement,  avec une facture même, avant de déguerpir, déconfits et plus colère que jamais.

12:01 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.08.2010

Des poissons, des cochons, des auges et des rivières

Il ne peut pas être malsain de s’interroger un peu sur ce que l'on  fait et, l’examen à peu près terminé, d’en tirer, les moyens et l’envie aidant, quelques conséquences.IMG_0791.jpg

L’écriture est d’abord plaisir de ce cordon vital qui nous rattache au dessin du monde. J’entends par monde la combinaison vivante, contradictoire ou non, de celui qui nous est propre, surgi de nos archéologies respectives, et de celui dans lequel nous baignons objectivement, l’un n’étant quasiment rien sans l’autre, liés comme le poisson l’est à la rivière.
L’écriture, c’est d’abord affaire de solitude qui veut être confrontée au langage.
La  raison sociale de cette écriture – au sens strict et non, bien évidemment,  au sens d’un Siret d’entreprise – c’est donc d’ambitionner que soit  distribué, offert, un autre plaisir, qui est celui de la lecture. Un partage humain.
Dire que l’un peut aller sans l’autre, dire par exemple qu’on peut prendre plaisir à écrire sans souci d’une quelconque audience, me paraît désormais comme une sorte de déviance romantique de l’échec de mauvaise foi. Plus simplement, comme le renard de la fable et ses raisins verts.
De même que n’écrire que pour l’audience, n’est pas écrire mais vendre pour payer son loyer. Du Marc Levy, par exemple ,ou, comme le signale Roland Thévenet, de la putasserie politique.
Ceci étant dit comme valant pour toutes les époques, même si un monument comme Stendhal faisait
en 1835 le pari  de n’être lu, compris et aimé qu’en 1935. Pari gagné et bien au-delà, mais je ne suis pas Stendhal, ni par la virtuosité, ni par  le flegme des monuments.

Pour toutes les époques donc, sauf, peut-être, la nôtre qui a quand même ceci de bien particulier dans le domaine, d’avoir à affronter une révolution  avec l’écriture et la lecture numériques d’une part, et l’inextricable foisonnement des productions d’autre part, traditionnelles ou  numérisées.
Depuis cinq ou six ans, la profusion des blogs et sites sur la toile offre un panel ahurissant de choix de lecture.  Et de plaisir d’écrire, j’espère.
Mille voix veulent être partagées, mille préoccupations du monde veulent être dites en même temps, mille poésies particulières veulent se faire entendre et il serait tout à fait incongru de parler ici d’une hiérarchie de la qualité, mon propos tenant du procès-verbal d’un comportement social et non du procès tout court.
Qu’on ne se cache donc pas, d’abord, la réalité, condition première à une interrogation sincère sur soi-même : Ecrire au numérique, tenir un blog ou un site, un atelier, c’est pousser son cri dans un brouhaha déjà assourdissant, même si certains crient plus fort que d’autres et qu’on entend mieux, dans cette cacophonie tonitruante, leur présence.
Vous est-il arrivé de somnoler dans une foule, dans un train bondé, un autobus, une fête  qui s'éternise ou une salle d’attente ? Vous entendez alors le vacarme,  comme déjà un peu loin, mais ça n’est pas un vacarme uniforme. C’est un bruit de fond permanent, sourd, obstiné,  avec de temps en temps, des notes qui se distinguent mieux, des aspérités du bruit qui viennent jusqu’à vous et enregistrent une présence humaine, plus particulière que les autres.
Tel est le bruit des blogs, des sites et des livres sur internet. Etre entendu devient difficile et nul n’a le droit et le pouvoir, fort heureusement, de prendre son clavier par le fil connecteur et de le frapper sur l’écran pour réclamer un peu de silence et une minute d’attention, s’il vous plaît.

Même ambiance de foirail pour  l’écriture couchée sur papier. Les rentrées littéraires -  il faudrait commencer par  cesser d’être trompeurs pédants et ridicules  et  par apprendre à dire désormais plus simplement l'ouvertutre de la foire d'empoigne - balancent sur les étalages plus de 7oo romans, outre des kyrielles d'analyses du monde politico -médiatique, plus fines les unes que les autres et et caetera. Des semi - remorques,  des trains, des convois entiers de productions cérébrales et artistiques sont livrés chaque année à la voracité désordonnée des lecteurs, comme à la voracité des marchés sont livrées chaque année dans des silos les tonnes de céréales moissonnées dans l'été.
On assiste donc, et je ne dis là rien de nouveau mais j’ai besoin de le dire, à une débauche presque répugnante d’expression écrite dans une époque où les gens, ces niais, ces béotiens, ces abrutis,  sont, nous rabâche-t-on, censés de moins en moins lire.
Hiatus qui, si ça n’est déjà fait, risque fort de tordre le cou à ce qu’on appelle la littérature, mais là encore, le mot est tellement flou, intime, subjectif, blanc chez Paul et noir chez Pierre, que je ne sais même pas s’il signifie encore quelque chose de palpable pour l’esprit.
Hiatus parce si vous mélangez dans une auge,  des carottes, de belles feuilles d’ormeau, de la bonne farine de blé, des patates bouillies, de la lessive, de l’acide sulfurique, du plâtre, du ciment, de l’argile, du carton, de deux choses l’une : ou le goret, sagement,  va cesser de manger, trop dangereux et trop dur de trier le bon grain de l’ivraie, ou alors il va tout avaler et en crever à coup sûr.

Mais laissons là le cochon, ça a toujours mauvaise réputation, un cochon, présenté sous sa forme initiale,  autre que charcuterie, et revenons-en  à mon poisson et à sa rivière, à la complicité nécessaire établie entre le  plaisir d’écrire et celui d’être lu.
Assis sous les aulnes sereins, pêchez donc un poisson et, l’ayant décroché du cruel hameçon, mettez-le sur l’herbe fraîche de la berge. Voyez comme il ouvre la gueule et voyez ses ridicules soubresauts ! Le changement de monde lui est insupportable et ces soubresauts sont l’effet de mouvements qu’il impulse à son corps et qui, normalement, s’il était dans la rivière, créerait un déplacement.
Prenez un écrivain - pêchez-le si vous voulez - changez-le de monde, privez-le de celui des lecteurs, et il fera les mêmes mouvements désespérés que le poisson. Ses  grotesques soubresauts ne le feront pas évoluer d’un pas.
D’une nageoire, oui, si l’on veut. Et s'il
ne veut pas en crever, autant alors qu’il abandonne sa condition d’écrivain et que,  trop longtemps échoué sur la berge, il se fasse tout, sauf poisson.
Il existe plein d'autres agréables conditions.

Devant cette désacralisation du langage littéraire par l'abondance, la surenchère et l'amoncellement, tel est bien le dilemme auquel sont confrontés, qu’ils le sachent ou pas, qu’ils l’admettent ou non, qu’ils le disent ou pas, qu'ils soient muscadins du sérail ou non,  tous les gens qui participent du brouhaha des blogs, dont je suis, comme tous ceux, et ce sont parfois les mêmes, qui se retrouvent sur les palettes  discount de l’ouverture de la foire d'empoigne.

En juillet-août, la fréquentation de « l’Exil des mots » est devenue presque risible. Pas mille visiteurs uniques par mois. Une chute que je n’attribue pas forcément aux plaisirs de la plage ou de la randonnée montagnarde.
Une chute que j’attribue à la concurrence de plus en plus multiple, comme à mon incapacité à renouveler ce blog, dans sa forme et dans son contenu. Mon incapacité, donc, à  élever un  peu la voix par-dessus le vacarme.
Il me faudra donc revoir tout ça, m’investir plus, travailler mes cordes vocales,  ou me taire.

« Géographiques », paru en mars à l’enseigne du Temps qu’il fait, serait, si j’en crois une communication de l’éditeur, un « bouillon ». 400 exemplaires vendus en juin…
Il y a donc, si je ne veux pas me croire, par amour propre ou simple vanité, la lessive, l’acide sulfurique, le plâtre, le ciment ou l’argile, de l’auge évoquée tout à l’heure, une certaine désespérance  à écrire.
Et aussi cette trop évidente non-passerelle entre le numérique et le papier, aucun, en ce qui me concerne, ne se nourrissant de l’autre. Mais il faut dire que la prétendue solidarité internet, son amical partenariat, exception faite pour trois ou quatre amis de franche proximité, a brillé par son silence.
Parce que le vacarme - et je ne parle pas là que pour ma petite personne - ça génère aussi beaucoup de silence.

Dans le domaine du livre papier donc, comme je n’ai jamais éprouvé trop de plaisir à soliloquer, il me faudra conjuguer mon plaisir d’écrire d’une autre manière ou me faire mégalomane : Faire le pari d’être lu vers 2110.
Charmante perspective, ma foi. Mais qui me dit qu’en 2110, l’auge aura été assainie et que le brouhaha se sera fait audible ?
Rien n'est moins certain. Trop de retours en arrière et de bonds en avant à faire.

En attendant 2110, je vais quand même me rendre, peinard, bientôt en Deux-Sèvres, vers ses marais et ses campagnes indolentes, pour voir Zozo vivant dans un spectacle qui, je l'espère, le sera tout autant.

Illustration de Martine Sonnet : Librairie du faubourg Montparnasse, Géographiques en vitrine.


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09.08.2010

Titres

Géographiques.jpg1534880181.2.jpg9782913511231FS.gif9782814501065_1_m.jpgzozo.jpgJe n’ai jamais su trouver le moindre titre qui vaille pour un de mes livres. Sauf un.
Vous me direz que l’important est de trouver, préalablement,  la matière première. Le titre, c’est l’affiche, l’emballage, l’état civil…Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse !
Pourtant un titre, c'est primordial. C'est avec lui que le livre voyagera ou ne voyagera pas. C'est comme ça qu'il se présentera devant ses juges, qu'il sera dit s'il n'est pas tu, qu'il sera répertorié dans une bibliothèque et etc..
Il arrive même que le titre efface le nom de l'auteur...C'est dire.

Pour Brassens, poète érudit, mon titre était : "L
es Mots du Cygne". Je trouvais que c’était bien, moi, ce titre…Un peu pompeux…Référence au Cygne de Cambrai, quoique Brassens n’ait pas grand-chose à voir avec Fénelon, mais bon…
Et à propos de Bon, justement, François Bon, j’avais proposé, pour chez Bonclou et autres toponymes, "Mots hameaux"..Mot à mot…Bof…

Oui, il y a toujours des mots dans mes titres…François a choisi plus sobre. Avec bonheur.

Ah, pour Polska B dzisiaj, là j’avais rusé…Un titre en polonais. Vlan ! Accepté…
Quant à Zozo, le titre du manuscrit était on ne peut plus elliptique : "Zozo".
Ça n’a pas été…Georges Monti a choisi de qualifier Zozo comme on sait. Pas mal finalement.

Passons à Géographiques…Là, j’avais fait fort…Quand j’écrivais le manuscrit, le tapuscrit diront certains, le fichier s’appelait "Climats"…J’ai longtemps gardé ce titre, puis, après le point final, j’ai choisi "Géographies"…Je brûlais, là…Je brûlais…Je brûlais tant que je me suis éloigné et ai intitulé mon manuscrit «  Couleurs du monde »…Un peu lourd, ça...
J'ai bien pensé à "Terre des hommes", mais c'était déjà pris. Et avec quel brio !
Je suis donc revenu à mes premières amours et j’ai envoyé le manuscrit sous le titre «  Climats »…
Georges a tranché : Ce sera Géographiques, avec le genre Divagations, référence, flatteuse pour ma pomme, à Mallarmé.

Et vous savez quoi ? Pour mon dernier-né, ou mort-né, actuellement en lecture à TQF,  je suis certain qu’une nouvelle fois  le titre – si tant est que le livre soit retenu car rien n’est moins sûr -  ne passera pas : Les Champs du crépuscule…
Allons, allons, un peu de respect pour le vieil Hugo, quand même !

Si je vous dis tout ça, c’est parce que je lis, sous la plume de Michel Crouzet, préfacier de Lucien Leuwen :

« Stendhal n’a pas eu à régler le problème du titre* de son roman, ou plutôt des sept titres envisagés et dont il faut dire un mot. Si la tradition a retenu le nom commode et banal de Lucien Leuwen, que Stendhal a lui-même employé, si bien que le meilleur titre serait sans doute le premier qu’il ait envisagé pour le manuscrit de Madame Gaulthier, Lucien Leuwen, ou l’élève chassé de l’Ecole Polytechnique, les autres titres, successifs et souvent contemporains (1) et associés, sont révélateurs de la complexité de l’œuvre, de la multiplicité de ses sens, et significatifs de la difficulté de Stendhal à la maîtriser, à en proposer une désignation unificatrice…. »

Complexité de l’œuvre et multiplicité des sens ? Rien de tel chez moi... Trop petit.
En revanche, difficulté à proposer une désignation unificatrice, certainement.

Toute proportion gardée.

* Lucien Leuwen est un manuscrit inachevé (Note de l’Exil des mots )
1 - Le 25 novembre 1835, dans sa lettre à l’éditeur possible, Levasseur, il propose au choix Le Chasseur vert ou Les Bois de Prémol (Note  du préfacier)

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30.07.2010

Bye....

Un à un, les blogs et sites amis baissent le rideau estival...

Normal. La présence sur le net, pour gratifiante qu'elle soit, demande beaucoup  de disponibilité d'esprit.

Prendre l'air fait du bien.

Ce que je me propose de faire. Reviendrai vers vous d'ici une dizaine de jours.

Bon été à tous et toutes.

On se quitte sur un "classique" des années soixante-dix...

Amicalement

Bertrand

13:24 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.07.2010

A Monsieur le Président de la Chose publique

Bohémiens en voyage

bohémiens en voyage.jpg

La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s'est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.

Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L'empire familier des ténèbres futures.

Charles Baudelaire - Les fleurs du mal (1857)


Lire absolument ici les témoignages de François (1998) et ici, mes propres souvenirs d'enfance.

Avec ça qui swingue dans la tête :



09:26 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.07.2010

Considérations non intempestives

P9140009.JPG

Je continue mon ménage d'été et ouvre les fonds de tiroir de L'exil.
Avec plus ou moins de bonheur.

Déjà publié en juin 2008

1 - Certaine modernité toujours encline à câliner la langue dans le sens du bon goût, celui qui privilégie l'apparent au détriment de l'essentiel, commande que l'on dise désormais un tapuscrit.
Ira-t-elle jusqu'à qualifier quelqu'un de beau clavier plutôt que de belle plume ?
Je verrais bien aussi un écrivain déclarer qu'il a tapé son livre en un an.
- Combien de livres a tapé Machin ? Qui a tapé tel roman paru chez un tel ? C’est un beau clavier, ce tapeur-là !
Une écriture tapée.
Sans doute ne croit-elle pas si bien dire, la modernité.

2 -
Il ne me déplait pas d'être considéré comme un tantinet béotien.
Je n'ai jamais su vraiment ce qu'était un chef-d'oeuvre.
Certains monuments jugés incontournables de la littérature m'ennuient profondément tandis que des hors-d'oeuvre ont su me parler.
En peinture, une croûte peut m'inspirer alors que je trouve la Joconde vraiment moche.
En musique, je n'ai jamais pu écouter jusqu'au bout un grand classique, sinon peut-être, Vivaldi.
En archi, sorti du gothique flamboyant, et encore, je ne connais rien.
En cinéma, c'est la catastrophe. Outre que je déteste la promiscuité des salles, ma prédilection irait aux westerns série B, avec des fourbes et des justes qui se canardent à qui mieux mieux.

3 -
Je ne hais personne, ça rend trop malheureux.
Je n'aime pas grand monde non plus, ça ne rend pas assez heureux.

4 -
Je ne cherche pas à démonter les mécanismes et finalités d'un système pour le plaisir intellectuel de démonter ou parce que j'aurais une certaine idée morale de ce qui est bien et de ce qui ne l'est pas pour une société. C’est beaucoup plus simple, moins méritoire et plus ambitieux.
Je cherche à dénoncer, pour ma gouverne et en tant qu'acteur-témoin de ce monde, en quoi les multiples ramifications de ces mécanismes et de ces buts, sont des obstacles à vivre pleinement ma vie, telle de plaisir que j'estime qu'elle vaille la peine d'être vécue.

5 -
Sarkozy, en tant que personnage réifié de la décadence politique et usurpateur de l'intelligence publique, est un espoir historique incomparable : Après lui - et quelle que soit la suite des non-évènements - ça ne pourra pas être pire.

6 -
La coexistence pacifique entre la planète, comme lieu de résidence des hommes, et l'idéologie de la croissance est absolument incompatible.
La lutte est permanente et ne peut s'achever que par la mise à mort de l'une des deux combattantes.
Le développement durable est un lapin exhibé de leur chapeau par les escamoteurs-valets de la grande finance, en guise de modus vivendi capable de distraire l'attention et pour tâcher de camoufler un temps les douleurs de plus en plus stridentes de la contradiction.
Le développement du râble est un langage réservé aux éleveurs de lapins.

7 -
Ce qu'on appelle écologie n'est que - mais c'est énorme - le reflet idéologico-politique, récupéré et réducteur, d'une exigence première, fondamentale et atavique : l'occupation humaine de la planète.

8 -
La mondialisation, concept savamment flou, désigne en fait dans ses dernières extrémités, le jardin indispensable à l'âge triomphal de la grande finance.
Cette ultime mainmise sur la planète pourrait s'avérer être le point de basculement, tout comme chez Clausewitz l'effort consenti par le conquérant lors de l'offensive à son point culminant, conduit à l'épuisement de ses forces-ressources, bientôt à son effondrement.
La survie d'un conquérant est cependant toujours fonction de ses nouvelles conquêtes, comme la sauvegarde d'un mensonge est toujours au prix d'un nouveau mensonge.
Les diverses tentatives de conquête de l'espace peuvent être lues comme la recherche de nouvelles richesses à extorquer au cosmos, de nouvelles poubelles à exploiter, voire d'intelligences à asservir.
En un mot comme en cent, comme le projet d'un recul encore plus lointain des clôtures de la croissance.

9 -
Si les refrains religieux me dégoûtent, les couplets tout aussi péremptoires des matérialistes athées ne me satisfont pas.
La chanson est sans doute d'une écriture plus complexe.

10 -
Le rat est un commensal de l'homme, l'homme un commensal du capital.
Des richesses, des miettes et des poubelles.
Equilibre alimentaire trompeur : Supprimer le capital ne supprimera ni l'homme, ni le rat. Supprimer le rat, tout le monde est d'accord.
Supprimer l'homme, c'est en bonne voie.

11 -
Lorsque je fais mon archéologie, les bribes et les tessons mis au jour finissent par faire un tout chaotique mais cohérent.
C'est une satisfaction, je le dis tout net.

12 - Quand on séduit tout le monde, c'est qu'on ne plaît à personne.
Et comme disait le poète sétois avec des moustaches : Il ne me déplait pas de déplaire à certains.

13 - La relation qu'on a à soi ne diffère pas de celle qu'on entretient avec le monde.
Au risque de fausser les deux.

14 -
Aucune valeur au monde ne peut exiger que nous nous endormions dans l'ennui.
Vient un moment où il faut, avec joie, larguer les amarres.
Même celles, et peut-être surtout celles, que nous pensions être ancrées le plus profondément en nous et par nous.

15 -
Je vis dans une organisation humaine qui ne me convient pas. Cela suffit pour que je puisse affirmer sans erreur qu'elle est mauvaise.
Mon bonheur est alors forcément subversif.
Un parti pris.

16 -
Je ne compte pas assez de doigts aux mains, quand bien même les affublerais-je de mes orteils, pour dire le nombre de bas courtisans, d'imbéciles, de staliniens repentis, voire d’idéologues de la vieille droite, que j'ai pu croiser et qui, sans vergogne, faisaient l'éloge de La Société du spectacle ou du Traité de savoir-vivre, allant même jusqu'à se réclamer de la justesse de leur analyse.
Comme quoi la mêche situationniste a définitivement fait long feu.

17 -
L'état actuel de la pratique numérique a poussé plus loin encore, au point de les contredire, les affirmations de la théorie situationniste selon laquelle " le directement vécu s'est éloigné en images."
Il n'y a en effet pas eu de conflit d'intérêt entre l'image et le vécu où la destruction de l'un eût été la condition sine qua non de la pérennité de l'autre.
Le directement vécu ne s'est pas éloigné au sens de mal-vécu et d'anéantissement de la présence humaine dans les activités humaines. Il s'est fait image à part entière et inversement.
L'image et le vécu, au lieu de s'engager dans une lutte à mort, ont pactisé dans la synthèse.
L'erreur consistait encore, même chez les situationnistes, à préjuger d'une certaine qualité de la vie, prédéfinie, posée comme postulat et point de ralliement de la critique.
Que la synthèse s'engage à son tour ou non dans un autre conflit qui la dépasserait ou la vérifierait, ça,  j'en sais bougrement rien.

18 -
Pris d'une douloureuse crise existentielle, le site Internet d'une collectivité départementale titre enfin : A quoi servons-nous ?
Les vraies questions sont souvent posées par inadvertance.

19 -
Toutes les grandes passions amoureuses naissent d'une infidélité.

20 - Est-ce que les chats mangent du caviar ?
Non !
Alors cessons de nommer gauche-caviar ce qui n'est que bouillie pour les chats.

21 -
Les Français sont vraiment versatiles dans leur tête :
Giscard avait une tête de noeud,
Mitterand une tête de Machiavel,
Chirac n'avait pas d'tête.
Ce après quoi ils ont élu une tête de con.

22 -
Aucun homme au monde ne peut acquérir l'habitude de la misère, alors qu'à peu près tous composent dans la misère de l'habitude.

23 -
Dialectiquement, le faux est un moment du vrai.
En politique aussi mais avec cette nuance que le faux est un cabotin qui tarde à passer le micro.

24 -
Faire l'âne n'est pas sans risque : on ne sait jamais à quel moment précis le renversement s'opère.
Quand c'est l'âne qui vous fait.

25 -
Un voyageur qui sait dans quel lit il mourra est déjà mort.

26 - Mathématique de notre modernité éclairée : L'espérance de vie qui n'en finit pas de s'allonger est inversement proportionnelle à l'espoir de vivre.

27 -
Toute ma vie, j'ai eu peur de la mort....
Me reste plus qu'à espérer de n'avoir pas peur de la vie toute ma mort…

28 -
Tous les catholiques que j'ai pu rencontrer abusaient de la syllepse :  ils étaient de mauvaise foi.

29 -
Même peu reluisante, la crise de foie d'un alcoolique est toujours moins grotesque que la crise de foi d'un catholique.

30 -
Nietszche est mort.
Signé Dieu

31 -
Si nous vivons le triomphe des idéologies libérales et de la grande finance, le regain de vigueur de la calotte et le répugnant retour de toutes les valeurs les plus mensongères et les plus aliénantes pour l'intelligence, le bonheur et la liberté humaines, ce n'est pas au génie stratégique des pouvoirs en place que nous le devons mais bien aux systèmes - aujourd'hui déchus - qu'on avait installés un peu partout, principalement en Europe de l'est et centrale, sous le nom usurpé de "communisme".
C'est en mettant en avant ces faux exemples, en taisant leur sédiment historique et en les introduisant ainsi dans la tête de leurs moutons comme ayant été la réalité du communisme, que le capital et la finance font perdurer leur domination et continuent d'étrangler la vie des hommes par amalgame.
Et pour très longtemps encore...
Tant qu'il restera un seul de ces communistes-là et un seul de ces prétendus adversaires de ce communisme-là, amusant la galerie chacun avec son usurpation d'identité.
Après, c'est inéluctable, les générations réécriront le mot tout neuf.
Mais pour tout dire, je m'en fiche.
Longtemps que je serai de l'autre côté de l'horizon.

32 - Quand on tombe amoureux, on perd l'équilibre...
Ça tombe sous le sens.

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18.07.2010

Rêve

31.jpgJe dévalais la colline et ne maîtrisais plus mes pas.
En bas, il y avait un rideau de grands peupliers et, juste derrière ce rideau d’ombre tremblotante, la rivière qui bousculait des eaux transparentes et en cascades.
Je la reconnaissais, la rivière. C’était celle dans laquelle je pataugeais enfant. Celle de tous les opprobres quand je rentrais les chaussettes noyées de ses eaux froides. La Bouleure. On disait alors, par métonymie spontanée sans doute et quand chaque pas gargouillait dans les galoches, qu’on avait boulé.
Pour l'heure, il me fallait éviter la rivière à tout prix, donc tamponner un peuplier. Je n’avais pas le choix. La peur des punitions était plus forte que la peur du choc frontal. Je préférais, je m’en souviens nettement, m’écraser contre l’arbre plutôt que d’affronter le courroux maternel.
Je visai donc un arbre énorme, je fermai les yeux, mon galop s’accéléra encore et mon corps sembla prendre du poids.
Je trébuchai, heurtai tangentiellement le tronc et dans le choc une profonde blessure s’ouvrit à l’arcade sourcilière qui dégoulina tout rouge.
Tel un ricochet, je sombrai corps et âme  dans le cours d’eau.
Ce fut étrangement chaud et ma plaie se referma aussitôt en une large cicatrise qui barrait mon visage, de l’œil jusqu’au menton. Je n’étais pas mouillé comme si mon corps se fût soudain revêtu des plumes d’un cygne.
Je me hissai sur l’autre berge, très à l’aise. Des gens que je reconnus pour avoir habité les mêmes chemins que moi, applaudissaient et riaient aux éclats.
D’autres, sinistres, que j’avais croisés pêle-mêle dans ma vie, des femmes ou des hommes que j’avais oubliés même, des passants insignifiants de ma mémoire, interchangeables,  me montraient du doigt et semblaient vouloir me livrer à je ne sais quelle vindicte.
Il faisait un soleil éclatant au zénith et les prés bas sentaient fort la menthe sauvage.
J’étais en culottes courtes. Ma chemise était déchirée, de la morve me pendait au nez et j’avais chaud. Très chaud.
Quoique cautérisée et comme déjà ancienne, l’indélébile blessure me défigurait et me donnait l’air patibulaire d’un tueur.

Je n’ai pas aimé ce rêve.

Je n’aime pas les rêves qui,  comme les rivières, sont trop limpides.

 

Texte publié en juillet 2007

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29.06.2010

Chemins patoisants

Delegacja leśników 001.jpgQuoique dépourvue de toute instruction scolaire, Marie n’en parlait pas moins la langue des bons élèves, le latin.
Pas le latin marmonné sur les genoux tous les dimanches matins. Non.  Celui-ci était réservé aux grandes élévations spirituelles et tenter d’en percer le mystère eût relevé de la profanation, comme de vouloir emprunter un raccourci, une tricherie, pour parvenir jusqu’au céleste empire.
En fervente bigote, Marie n’entendait donc goutte à ce latin-là, mis à part, peut-être, le rassurant Dominus vobiscum,  et le Ite missa est, grossièrement traduit par les paroissiens par "vous pouvez reprendre vos vélos. »
Marie - la mère Marie comme on disait - parlait donc latin sinon couramment, du moins dans la vie courante. Langue dont on célébrait régulièrement les obsèques à grands renforts de déclinaisons entre les murs de mon collège et néanmoins bien vivante au village.
Du latin presque classique,
- Cur que tu fais tieu ? Pourquoi fais-tu ça ?
En passant par le latin populaire,
- Y’a pu d’eve au puais. Il n’y a plus d’eau au puits.
Jusqu’à l’ancien français du 16ème :
- L’a  cheu. Il est tombé.
Voire celui du 11ème :
- Mes bots sont restés de fors. Mes sabots sont restés dehors.

On disait « la mère Marie » parce qu’on en était déjà au début des années soixante alors qu’elle arrivait, elle, de temps beaucoup plus reculés, presque fictifs. Mille neuf cent. L’âge du siècle. Toujours de noire vêtue quoique je ne sus jamais de qui elle portait ainsi le deuil.
Peut-être de sa propre vie ballottée du cul des vaches à l’auge du cochon en passant par le bourbier nauséabond de la basse-cour.

Pierre, son mari – je n’invente hélas rien des prénoms mais on peut tout aussi bien les rattacher à Curie et Skłodowska si on veut éviter à tout prix l’apôtre et sa vierge – ne parlait pas le latin. Ou alors beaucoup moins bien. En tout cas, il avait une sainte horreur de celui du dimanche matin. A aucun prix, il ne voulait l’entendre balbutier.
Sa passion était beaucoup plus raisonnable, moins ambitieuse et beaucoup plus tangible : les femmes. Celles du village.
- Vous m’avez fait grand pou, hier souèr, Pierre, derrière mes contrevents quand que y’allais m’coucha….
C’était dit avec une telle bêtise que ça ne pouvait être que vrai. Et ça venait d’Alice, une veuve, depuis si longtemps veuve qu’on n’avait jamais vu son mari et que ses habits n’avaient jamais été noirs.
- Et to qu’tu vas guetter Tié lé  fumelles quand a s’couchant ? s’effarouchait la pieuse Marie.
- Ma foué non. I m’en souvindrais, qu’il ricanait, le Pierre.
Pour sûr qu’il faisait l’âne. Personne n’était dupe et sa réputation de coureurs de bonnes femmes n’était plus à faire.
Á la tombée de la nuit, surtout l’hiver quand les gens désœuvrés se couchent comme les poules, il était en effet fréquent qu’un retardataire le vît traîner par les chemins en pluie et en vent, furetant derrière les volets mi-clos, à la recherche d’un coup d’œil polisson.
Il était aussi l’homme riche du village.
Á
tel point qu’il était le seul à posséder une automobile. Une 203 Peugeot, grise et rutilante. Il ne s’en servait que pour aller au marché du lundi ou alors pour rendre service si d’aventure une bonne femme avait besoin de se rendre au chef-lieu du canton pour affaires.
Les mauvaises langues prétendaient alors que le prix du voyage se soldait par l’octroi de quelques caresses incongrues.
- I veut ben qu’vous m’conduisiez, mais t’chau cop,  i veux payer l’essence, déclara un beau jour l’affligeante Alice, laissant entendre par là que l’autre fois, Pierre avait, sinon réussi, du moins tenté de se payer sur la bête.
La mère Marie ne devait plus savoir en dispenser, de telles caresses. Car jamais Pierre ne consentit à la conduire à l’église. Elle s’y rendait en vélo, que le temps soit clément, que les pluies en rafales cinglent la campagne ou que la pierre des chemins se fende sous la morsure du gel.
Je ne suis donc pas certain qu’elle ait été une seule fois passagère de la belle 203 de son bonhomme de mari puisqu’elle dédaignait aussi le marché du lundi. Quant au chef-lieu de canton, dix kilomètres, c’était le bout du monde et la pensée qu’elle puisse s’y aller fourrer ne l’effleurait sans doute même pas.
D’ailleurs, sur l’automobile émergente, elle nourrissait un sentiment des plus cruels. Un sentiment aux antipodes des enseignements dont le latin du dimanche matin était censé la nourrir.
Nous en étions, sinon au début de l’automobile, du moins au début de sa vulgarisation.
Sur la nationale 10, la grande route, la mythique grande route de la conquête de l’Espagne par Napoléon, celle sur laquelle passaient tous les mois de mai les forçats en vélo du Bordeaux/Paris, les premières DS, les 403, R8 et autres dauphines commençaient à rivaliser de prouesses techniques.
Il advint alors que des gens de très loin, de Paris peut-être, ou de Bordeaux je ne sais pas, ou de plus loin encore, donc pas vraiment de réels gens, s’écrasèrent sur le talus et y périrent cruellement. Une famille entière. Le drame fit grand bruit par les chemins perpendiculaires à la nationale et qui ramifiaient entre les haies jusqu’aux chaumières les plus antiques. Les hécatombes routières n’étaient pas encore entrées dans les mœurs, ni comptabilisées par un ministère.
Le jugement de la pieuse Marie sur son vélo qui n’allait pas plus loin que l’ombre du clocher, fut donc sans appel :
- N’aviant qu’à rester dans ieux cabanes….Ils n’avaient qu’à rester chez eux.


Pierre, le mari libertin donc, avait par ailleurs une drôle de façon de confondre le verbe
se taire et le verbe s’écouter,  si nous venions, nous les mômes ignares,  à émettre le moindre avis sur quoi que ce fût.
- Qui’qu tu racontes, écoute te don…Tu connais rin…. et il se dandinait sur ses pattes ridiculement courtes, et il dodelinait du chef, qu’il avait chauve et toujours protégé d’un large chapeau qu’on eût dit celui d’un vieux cow-boy.
Quoi ou qui écouter si on se tait ? Si on se tait, on n’écoute que soi-même. A l’intérieur. C’était pas si bête dans le fond…Se taire pour mieux s’écouter.
Un jour, faudra que je réfléchisse à tout ça.
Que je me fasse une idée plaisante d’où ils tenaient tant de savoir oral. De quels flambeaux passés de chemins en chemins, de bois en bois, de champs en champs, de rivières en rivières, de berceaux en berceaux, ils détenaient usage de cette parole-là.

Les érudits, les linguistes, les historiens et les spécialistes de la sémantique, quand ils ne seront pas tout ça à la fois, ne manqueront pas de me faire plaisamment remarquer que je cherche tout bonnement à défoncer là des portes ouvertes. Ils voudront dire sans doute des portes que nous, hommes savants qui nous sommes penchés sur la question, avons ouvertes depuis des lustres et des lustres. Ils diront que la langue française prend racine dans le latin classique devenu bas-latin, puis latin populaire et médiéval, lui-même changé en vieux français et abouti à notre français moderne, jusqu’à plus ample transformation.

Le tout assaisonné d’un reste de racines celtes, de-ci, de-là.
Comme toutes les langues, la nôtre a donc son histoire, un chemin qu’elle s’est frayé à travers les âges. Ce chemin, il y a belle lurette, mon bel ami, que nous en avons débroussaillé tous les tenants et tous les aboutissants.
Certes. Certes, messieurs les érudits, mais là n’est pas exactement mon propos. Je sais bien l’importance et le juste fondé de vos travaux. Ils me sont d’ailleurs souvent précieux.
Mais ce qui me préoccupe, c’est l’inversion complète des rôles sociaux dans cette affaire de vieux français, de latin écorché des campagnes et vos doctes disciplines. Ce qui me préoccupe, c’est que justement, mon enfance sur les chemins de pierre et les hivers en bruines, a été bercée par ces sons, par ces signifiants spontanés qui disaient le monde et que, plus tard sur les bancs respectables de l'instruction publique, on m’a interdit de les prononcer, tous ces vocables, comme s’il se fût agi de vilenies, frappées du sceau de l’infamie.
C’est parce qu’ils étaient les marques de l’ignorance. Les marques d’une conceptualisation du monde qui aurait loupé une marche haute de plusieurs siècles, celle qui va du vieux français à notre langue soignée.
Je disais donc inversion des rôles parce que ce sont les marques d’une telle ignorance qui sont la matière même sur laquelle s’exerce votre érudition.
L’ignorance comme source de savoir. Un bel oxymore.
Vous moralisez, monsieur du poète ! Vous moralisez ! L’étude des langues et des jargons est scientifique et n’a que faire de votre attachement à des chemins patoisants. Voyez-vous, nous pouvons tout expliquer par la recherche tandis que vous ne pouvez effleurer votre propos que par l’émotion.
Nous ne parlons pas exactement la même langue, effectivement.
Je parle des nuages gris fuyant sous l’automne, d’un vent humide sur de sombres guérets et des grives en vols saccadés sur les vignes de novembre.
Je parle d’un monde condamné à mort et dont on a d’abord tué les mots.
Je parle d'un monde qui a fui sous ma vie.
Mais je le porte en moi, ce monde. Le  deuil n’en est pas entièrement accompli et ne le sera sans doute jamais. Seuls les gens qui se renient par ambition d’épouser autre chose qu’eux mêmes, font deuil de leurs premiers mondes. Quoique en apparence seulement. Ce monde leur colle toujours à la chaussure, qu’il soit glèbe ou poussière. Ils secouent alors vainement cette chaussure, pour tenter de le faire tomber, de le laisser en chemin. Aussi claudiquent-ils le plus souvent et ne trompent-ils ainsi que d’autres trompeurs de leur acabit.
Ce qui me tarabuste, donc, c’est comment la transmission. Vous savez expliquer la genèse établie du langage mais ne sauriez décrire son cheminement vivant, comment il a su éviter les écueils d’une modernité conquérante.
De l’obligatoire parler.
Comment il a usé de ruses pour rester clandestin dans les campagnes, comment il a su se travestir en marques de l’inculture pour arriver, de bouches à oreilles, de la fin du Moyen-âge jusques à nous. Vous faites donc l’histoire d’une musique en occultant l’histoire de sa tonalité. La tonalité, c’est la transmission.
Je veux dire qu’un monde qui dit « mes bots sont de fors » a été transmis par un monde autre que celui qui a transmis « mes sabots sont dehors
Et à d’autres fins aussi.
Et alors ? Vous vous préoccupez de musique et nous de partitions, voilà tout. Marie, la fervente Marie dont vous nous parlez, disait de fors et  vous trouviez sans doute ça tout naturel jusqu’à ce que l’instituteur et les livres ne vous enseignent dehors.
Vous connaissez les transmetteurs parce que vous avez vécu une transformation, une mutation de l’oral au graphisme. Je dis cela parce que jusqu’à ce jour, vous n’aviez sans doute jamais écrit ni lu de fors, n’est-ce pas ?
J’en conviens. Je découvre même. Ce linguiste latiniste est en outre un homme d’une exquise urbanité. Un pédagogue serein. Il arbore petites moustaches tranquilles sous un long nez pointu et ses yeux brillent comme des sourires humides.
Musique, oui. Les mots n’existaient qu’en musique. Des mots qui ignoraient l’écriture, des mots pour la voix seulement, des mots auxquels il manque une dimension. Des mots condamnés à mourir dés lors que la nécessité d’apprendre autre chose que des gestes adaptés à des saisons, des directions du vent, des profondeurs de labour, des couleurs de nuages, s’est faite incontournable.
C’était là le monde de l’immédiateté. De l’urgence. L‘immédiateté est toujours orale, elle est descriptive.
Tandis que l’écriture est prospective. Elle  anticipe.
Vous l’avez dit : un monde qui meurt n’a plus besoin des mots qui le désigne. Vous les voulez vivants, ces mots, alors que nous en avons depuis longtemps terminé avec leur dissection.
Me voilà donc au fait.

Ecrire les mots, c’est anticiper le réel. Pas le décrire.
Mon écriture, pour une bonne part descriptive de mes paysages - car vivre sans paysages est indigne de vivre – est donc une écriture surannée.
Vouée aux silences des chrysanthèmes.

Texte publié en novembre 2008

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21.06.2010

Quand le doute croît

Renard_roux_6B_VIGN_06022010_-_Japon-58b6e.jpgTu ne me crois pas ?
Je vois bien que tu ne me crois pas, allez ! Ne fais pas semblant…

C’est pourtant la vérité vraie que je te raconte là…Enfin, du moins  telle que je l’ai vécue. Parce que, en soi, la vérité, ça ne veut pas dire grand chose.
Pascal aurait mieux fait de nous laisser comme maxime de  sagesse, vérité dans cette tête-là, fumisterie dans cette autre. Avec ou sans les Pyrénées. Pour donner crédit à d’immondes conneries qui sont pour les autres de
lumineuses exactitudes, les hommes n’ont pas besoin d'être séparés par une  montagne, voyons !
Une cage d’escaliers y suffit.  Que dis-je ? Un palier tout court.
Si on y regarde de près, on passe finalement sa vie à croire. Donc, dans une large mesure, à nier l’autre du même coup.
Mais on dit aussi, plus innocemment : Il croit en lui, elle croit pouvoir être là à huit heures, tu ne crois pas en dieu, je crois en ses chances, je crois qu’il va faire beau et tutti quanti.

On voit bien que ce traitre mot, ce mot de l’affrontement, ce mot de l’idéologie pure, de la différence aussi, est double. Sournois comme pas un. On croit à dieu, par exemple, ça veut dire qu’on le suppose intellectuellement. Dans les cas les moins graves, bien sûr.
Croire en dieu, là, pas de détail,  on est dans le spirituel, la morale pure, si j’en crois – et je n’ai pas de raison particulière de ne pas l'en croire – le Robert, dictionnaire historique de la langue française.

Voyez comme il chipote, ce verbe ! Pourtant, on ne dit jamais croire en Père-Noël… Les enfants seraient-ils des intellectuels intéressés ? C’est bien possible, après tout.
Plus intelligemment, on croit en ses chances, là, c’est de l’espoir, ou de la présomption, ça dépend du niveau qualitatif de l’erreur de soi-même.
Je le crois coupable, on verse ici dans le soupçon. Parfois dans le préjugé. Souvent même. Et quand on sait que c’est là où on sait  le moins qu’on arrive à faire soupçonner le plus, comme ils disaient, ben, faut croire que ce verbe croire, c’est  aussi l’antinomie même de la connaissance.
Je crois que je vais y arriver...On en vient à  la conjecture, avec un grand aveu d’impuissance en filigrane. Du doute.
Et il peut faire horriblement peur, le verbe croire quand il enfile ce costume-là.  Il y a quelques années, un copain ayant séjourné à Madrid et se proposant de revenir à Paris,  me racontait  qu’au départ de l’aéroport, l’avion avait dû faire demi-tour. Petit problème technique. Vraiment tout petit. Si petit que les passagers n’avaient même pas été débarqués pendant que les techniciens bricolaient au niveau de l’aile et qu’il les entendait palabrer entre eux. La réparation terminée, il y en a un qui a dit à l’autre, en rangeant ses divers clous : je crois que ça devrait coller…Décoller, en l’occurrence. Mon copain, il ne savait plus quel sens donner à ce foutu je crois. Il eût aimé qu’il n’exprimât qu’une franche certitude, presque un aveuglement, un fanatisme, et, à cause de ce mot malfaisant,  ambigu, il a passé deux heures horribles dans les airs.

Non, vraiment, s’il faut lire ce foutu vocable sans les nuances, il est illisible. Il se mange d’ailleurs à toutes les sauces. Pire. Il peut servir à maquiller son exact contraire, un menteur faisant en effet tous les efforts du monde - ne faisant quasiment que ça d’ailleurs - pour qu’on le croie.

Par un bref coup d’œil jeté sur l’état du monde, on voit bien comme les grands menteurs, les champions de la dissimulation, y parviennent : ils occupent pratiquement tous les podiums de la cité. Ils sont même arrivés à vous faire croire que la lune était une crêpe !  Lorsqu’on croit fermement à son mensonge, faut croire qu’on possède donc une redoutable force de persuasion.

Il sert surtout à ça le « croire », en fait. Á persuader les autres de la justesse de ses propres erreurs ou du bien-fondé de sa duplicité.
La liturgie chrétienne, c’est dire, l’a même conservé dans sa forme première, latine, pour ne pas l’abîmer, pour le servir bien en l’état de sa dangerosité initiale, pour qu’il frappe encore plus fort. Qu’il  frappe les hérésies, selon le Concile de Nicée. Le credo, la profession de foi, la certitude aveugle, l’anéantissement du sens critique, l’hallucination, l’étau meurtrier du dogme, la force hystérique de l’auto-persuasion.

Terrible, ce mot. Une épée aux multiples tranchants. Une épée à manier avec précautions.

Tu me crois. T’es un gars bien. Tu ne me crois pas. De deux choses l’une : Ou tu ne comprends rien ou t’es malhonnête.

Finalement, mieux vaut, comme moi,  ne plus croire en (ou à)  rien, tiens !
Ah, pas si vite ! Parce que quand je dis ça, me parant évidemment du désabusement philosophique, de celui qui sait tout parce qu’il ne sait rien, prenant la hauteur superbe du sage et l’attendrissant désespoir du romantique, le mot ne l’entend pas de cette oreille, lui.  Il n’aime pas qu’on le manipule, qu’on inverse les rôles, qu’on lui vole la vedette.
Tel un serpent sur la queue duquel j’aurais marché, il se retourne alors et me pique sévèrement.
Je ne crois plus en rien. C’est-à-dire que je crois que tout est possible, que tout peut advenir. Je crois en tout, quoi.

J’ai connu une dame dans le temps jadis, comme ça. Elle croyait à tout et comme on l’en brocardait sans ménagement, elle s’est mise tout à coup à ne plus croire en rien.
Du coup, elle avait l’air d’une fausse sceptique.
Voyez comme il est vindicatif, méchant, ce mot !

Je crois bien que je le déteste.

Photo : Aurélien Audevard

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16.06.2010

Le lettré et le douanier

tres belle.JPGC'est une étrange impression que d'enseigner à l'autre, l'étranger, la conversation française.
Surtout si c'est toi l'étranger.
On s'y perd et c'est tant mieux. Parce que rien n'a jamais été sans doute aussi stupide que le concept d'étranger. C'est un concept ignorant de la dialectique, à tel point que  l'étranger, c'est toujours l'autre.
Cette impression, donc, de sortir de toi. Comme si tu te regardais voir.
Tu dessines le monde avec un crayon difficile et qui t'est pourtant aussi naturel que l'odorat, l'ouie ou la vue. Tu ne croyais pas détenir tant de savoir parler.
Et l'élève te regarde. Admiratif, il dit que c'est beau, le sourcil cependant froncé par l'effort pour tenter de capter cette cascade bouillonnante qui sort de ta bouche, trop vite, trop vrai. Il faut alors prendre le temps de la faire s'écouler,  la faire extérieure à toi.
En fait, tu asperges l'élève du lait dont tu as été nourri, et c'est là l'essence même de ton art.
Ton talent, c'est un berceau et une voix lactée.
Alors tu l'invites à boire avec toi ce lait. Qu'il raconte une histoire avec les mots de ta mère. L'aventure est risquée. Il lui faut se faire orphelin de la sienne.
S'extirper.
« J'ai été en frontière rrrousse avec Pologne alentour quinze années passées...A Kaliningrad. Oui ? Bon.  J'avais revenou de voyager à Saint Petersbourg...»
Mais les mots se cherchent et les conjugaisons trébuchent. Tu le corriges, bien sûr. Mais doucement, pas tout à fait,  juste un peu,  pour ne pas troubler l'accouchement qui s'opère et ne pas altérer ce plaisir évident qu'il a de jouer les premières gammes de cette musique baroque. Il chante une histoire et, avec tes mots atrophiés, il te la donne.
Toi,  tu te fais soudain indulgent avec la grammaire, pardonnes les glissements de sens, laisses passer les synonymes intempestifs et les homonymies douteuses, ne relèves pas les pataquès.
Et l'histoire se sculpte. Devant toi, l'homme construit un château. Un château qui branle, certes,  mais un château quand même, un château que tu vois, que tu entends, que tu comprends et, même, ô bonheur, que tu aimes.
Ta  langue, tes mots, sont à lui.
Incorrigible natif, tu as rebâti cependant le château dans ta tête, au fur et à mesure qu'il l'élevait, pierre après pierre :

« Il y a une quinzaine d'années environ,  je revenais d'un voyage à Saint-Pétersbourg, par Kaliningrad à la frontière russo-polonaise. C'était juste après la chute du mur, en 1992, je crois. Saint-Pétersbourg est une ville magnifique, une ville de rêveur, sillonnée par les eaux. Une  Venise septentrionale.
J'avais fait le tour des librairies. Elles n'étaient hélas plus qu'un grotesque déballage de livres de science fiction américaine et de lamentables romans anglo-saxons à gros tirages. J'ai regardé, curieux et déçu.
J'attendais autre chose des vents de  l'Ouest.
Le prix était aussi trop élevé pour moi. Beaucoup de roubles pour un seul de ces bouquins et je n'avais pas beaucoup d'argent. Alors, j'ai musardé parmi les rayons obscurs de l'arrière boutique et là j'ai découvert, abandonnés, mis au rebut, de vrais livres, Dostoïevski, Tolstoï, Tourgueniev, Tchekhov. De vieux livres méprisés, abandonnés dans leur pousssière.
J'ai pu en remplir un plein sac à dos tant ils étaient bradés.
A la frontière, les douaniers étaient vigilants et  fort soupçonneux de tout. Devant moi, ils ont arrêté un homme qui portait un sac semblable au mien. Ils ont ouvert ce sac qui s'est avéré receler beaucoup de vodka et de cigarettes.
J'observais leur manège. L'un d'eux surtout avait un comportement étrange, poussant du coude le contrevenant, plaisantant avec lui, goguenard.
En fait, il traitait une affaire. Quand il fut subrepticement payé en tabac et en alcool,  e voyageur put enfin rentrer sans plus d'encombres en Pologne.
Vint mon tour.
Le fonctionnaire déjà se délectait à la vue de mon sac à dos aux coutures martyrisées, aux lanières douloureusement bandées par la surcharge. Et puis, il y avait ma gueule, cheveux longs, barbue. Une sale gueule de fumeur et de buveur.
La stupéfaction et le désappointement furent tels qu'il recula d'un pas et montra du doigt, révulsé,  demandant ce que c'était que ça.
Je dis des livres.
Des livres ! Pour quoi faire ?
Pour lire, enfin.
Lire ? Pour quoi faire? Qu'est-ce que c'est exactement ?
Les frères Karamazov, Anna Karénine, La Mouette, Raskalnikov et autres récits d'un chasseur....
Rien à  fumer là-dedans. Rien à boire non plus. Que de l'ésotérique.
La colère avait succédé à l'étonnement. La vindicative botte du fonctionnaire dépité maltraita les livres. Il me fit violemment signe de déguerpir avec ma poubelle et sa bouche n'était plus qu'insultes et mépris. »

Epuisé, l'homme te regarde. Il voit que tu as compris son aventure. Alors il exulte.
Il sait parler.
Sans appeler le conditionnel passé deuxième forme à son secours, l'élève vient de te raconter l'universalité de la connerie humaine.

Texte publié le 1er juillet 2008

10:06 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.06.2010

Une grande dame polonaise au Panthéon

maria.sklodowska-curie.jpgJe parcourais, dernièrement et distraitement, une rétrospective de l’année 1995. En principe, quand on fait ça, on perd magistralement son temps. Pas la peine d'avoir sous les yeux ce dont on se souvient trop bien et sans grand enthousiasme.
Mais là, je n'ai pas regretté car  un petit article m’a bien fait sourire et hausser les épaules.
Le 20 avril de cette année-là en effet, François Mitterrand, en même temps très proche de la sortie et de la tombe, faisait
entrer Pierre et Marie Curie au Panthéon.
Oui, et alors ? Alors on se souvient que le gars Mitterrand avait commencé quatorze ans plus tôt son premier septennat par une visite aux grands hommes de la Nation et que donc, à la fin de son deuxième, il avait absolument voulu conclure aussi par le Panthéon. La boucle. Comme une sourde obstination.
Connaissant, quoique de très loin,  l’oiseau, je subodore fortement que c’étaient-là deux signes forts, histoire de dire à l’Histoire de ne pas l’oublier et, dans quelques décennies, de le faire lui-même dormir aux côtés des illustres gisants.
Comme un gars qui tournerait la cuillère autour du pot, sans avouer son véritable dessein.
Mais revenons à Pierre et Marie Curie.
Ce qui m’a fait sourire, c’est qu’on mentionnait dans cet entrefilet, que c’était la première fois qu’on portait les cendres d’une femme en ce sanctuaire ….Et on disait aussi que cette dame avait élevé l’esprit scientifique français très haut vers les sphères du prestige…
Oui, c’est vrai, sauf que Marie s’appelait, avant d’avoir contracté mariage, Maria
Skłodowska, qu’elle était polonaise - alors que la Pologne n'existait plus -  et qu’au frontispice de ce célèbre foutoir est écrit : Aux grands hommes la Nation reconnaissante...
Et Maria, dans tout ça, Maria qui toute sa vie, en tant que femme et immigrée,  a lutté contre les préjugés agressifs du sérail scientifique et politique, devra t-elle faire montre d'une dernière et posthume révolte indignée en soulevant les lourdes dalles de son tombeau pour demander qu’on mette au goût du jour la célèbre inscription ?

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07.06.2010

Voleur de paysages

carte.JPGDimanche 6  juin.
De ma fenêtre ouverte sur les champs qu’interrompt brusquement la forêt, je regarde juin aux déclins de lumière.
Et je me demande : Est-ce que ce paysage ainsi découpé par une seule ouverture, la mienne, pourrait être celui  de  mon pays ?
En quoi est-il une carte de voyage ? Un autre regard ?
En quoi est-il un paysage que je peux m'approprier pour être véritablement chez moi, quand il n’y a plus, pour le percevoir sous sa juste latitude, ni neige au sol ni glace suspendue aux branches telles les stalactites des grottes profondes ?
Mentalement, je gomme ce que je ne verrais pas d’une fenêtre au pays d’où je viens.
Je le lis avec les yeux d'un étranger.
Je dissèque.
Un champ de seigle, aussi vert que bleu par les bleuets qui s’y balancent au vent.
Pas de désherbant encore. Ou alors moins meurtrier que sous les fenêtres de France. Et puis ce seigle est épars, long et tremblant. La céréale des terres maigres et du sable.
Pas d’engrais miracle qui nient l’effort de la plante et de sa survie.
J’efface.
Des bouleaux. Beaucoup de bouleaux, de grands bouleaux blancs et plus loin, derrière eux, la tête toujours sombre des pins. Forêt déjà septentrionale.
Je raye.
Sur la prairie une cigogne, ses grandes pattes maladroites qui claudiquent, sa démarche de clown, sa silhouette gauche, elle qui traversera bientôt l’Europe et  l’Afrique à la seule force de ses ailes. L’Albatros des continents. Point de marins ivres pour agacer son long bec.
Je supprime.
Me restent les nuages blancs, un bout de bleu, un ciel pas différent mais décalé. C’est la seule chose que les hommes partagent à peu près, que je me dis. Le ciel comme un mouchoir de poche. Chacun son bout. Une vision étriquée par la géographie.
Et le soleil qui s’en va d’où je suis venu.
Où mon amour d’aller s'estompe mais demeure.

Chapitre II, scène 2.
Bonheur d’être ailleurs quand on sait, in fine, n'avoir été nulle part chez soi.
Un port sans la mer, une ancre sans navire, une traversée sans cap.

Texte (légèrement modifié) mis en ligne il y a un an, jour pour jour

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26.05.2010

Petit agenda d'un petit écrivain

_MG_0967.jpgPeu d'échos encore de mon dernier livre, paru au Temps qu'il fait le 25 mars dernier.

Les copains du Net, toujours présents :  Philip, l'ami Solko et Brigetoun.

Je les en remercie vivement.

Et puis le vieux camarade François, qui me fit  gentiment parvenir l'article de Serge Airoldi  paru dans le Matricule des Anges du moi de mai.

Bientôt, sans  doute aussi, une critique de l'ami Feuilly, dans le Magazine des livres.

Et puis, un mail de Marie-Claude Rossard qui m'informe que le livre est sélectionné pour le prix Ptolémée de Saint-dié-des-Vosges, plus exactement le prix Amerigo Vespucci s'intéressant aux ouvrages littéraires  et "géographiques dans des langages différents de ceux des professionnels de la géographie".

Voilà. Y'a plus qu'à..."espérer beaucoup, attendre peu, ne rien demander."

Et l'agenda dans tout ça ?

L'agenda,  c'est que je serai le samedi 29 mai l'invité de  l'Institut Français de Varsovie pour le lancement public de Publie.net.

J'y suis invité à titre d'auteur Publie.net et d'auteur tout court, de langue française résidant en Pologne.

Mon propos y sera complémentarité de l'oeuvre numérique et de l'oeuvre sur support papier. Entendons par complémentarité, un propos qui se propose de tordre le cou à la déjà trop vieille idée  selon laquelle les œuvres numériques allaient tuer sans vergogne et sans pitié les œuvres (dignes de ce nom) éditées sur  papier (qui n'ont pourtant pas, pour ce faire, besoin qu'on leur donne un coup de pouce.)

Je ferai également, si connexion en live, un tour d'horizon du site et des auteurs présents sur Publie.net

J'y ferai aussi lecture de quelques pages de Chez Bonclou et autres toponymes et de Géographiques. Je laisse à une troupe francophone de théâtre de Varsovie, la BenOui Compagnie, le soin de lire du "Zozo, chômeur éperdu."

Et justement, à propos de théâtre, le susdit Zozo, toujours nonchalant,  sera le héros d'un spectacle monté en Deux-Sèvres au mois d'octobre prochain, avec l'aide précieuse, amicale  et professionnelle d'un artiste des Matapeste.

Où je suis invité, donc.

Je vous en reparlerai.

Pour l'heure, il fait beau alors je file couper du bois, tondre la pelouse ou, peut-être, peigner la girafe.

Image :  Ma dernière intervention publique, le 5 mai 2009 à La Rochelle avec Denis Montebello ( comme ça, à ce rythme, j'ai le temps de reprendre mon souffle et de rassembler mes quelques idées )

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25.05.2010

Grandeur d'âme de la métaphysique doctrinaire

tunnel.jpgLe professeur Bartoszewski, vieux monsieur respectable et respecté, figure emblématique de l'intelligentzia polonaise, ancien déporté des camps d'Auswitch, ancien ministre des affaires étrangères, aujourd"hui conseiller du gouvernement pour les relations avec l'Allemagne, a rappelé récemment les paroles d'un prélat haut placé sur les marches de l'organigramme ecclésiastique et qui, dans un  sermon tonitruant, avait pris dieu lui-même  à partie en des termes on ne peut moins équivoques :
« Si tu  voulais faire tomber un avion, que n'as tu fait tomber celui qui volait sur Smolensk trois jours auparavant ? »
Entendez par là l'avion de la délégation officielle polonaise* invitée par les Russes aux cérémonies officielles du massacre de Katyń et  réunissant à son bord de nombreux membres du gouvernement, sous la conduite du premier ministre, Donald Tusk.
Surpris par la magnanimité de la  question, il paraît que dieu en est resté bouche bée.

Et le journaliste de Polytyka qui relate ces propos  criminels de dire qu'il se sent lui-même, pour la première fois de sa vie, tel un dieu, tant il ne sait que répondre à une telle ignominie.
Il en reste bouché bée.
Ce fait divers pas si divers que ça, pour dire qu'en Pologne, fort du concordat, le clergé se mêle évidemment de politique, le plus souvent côté PIS (Droit et Justice), le parti populiste du président défunt et de son frère jumeau, l'actuel candidat à la succession, et que, fidèle à son histoire partout dans le monde, le susdit clergé n'y va pas avec le dos de la cuillère pour servir les inepties les plus dégueulasses et flatter les instincts les plus vils.

Mais je veux vous rassurer quant à l'intelligence et la clairvoyance du peuple polonais. Vous rassurer quant à la douceur de ce pays. La Pologne, c'est vraiment autre chose et de plus en plus nombreux sont les Polonais qui en ont par-dessus la casquette de l'omniprésence chafouine de la soutane.
Comme dit dans 'Polska B dzisiaj', les jours de gloire de la sournoise institution, qui doit , in fine, tout à la dictature communiste, sont derrière elle.
Gare au retour de bâton ! L'histoire nous enseigne que dans ce pays, quand la coupe est pleine, elle est vraiment pleine et qu'on ne la laisse pas déborder trop longtemps.

Image : Philip Seelen

* Les  autorités russes avaient organisé, quelques jours avant le drame, des cérémonies auxquelles ils avaient convié les Polonais. Le 10 avril, il s'agissait d'une cérémonie privée, voulue par le Président défunt.

10:59 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.05.2010

La conjuration du sablier

Corbeau_a_gros_bec_TETE_vign_21022010_-_Japon.jpgLa plaine qui n’ondulait jamais était humide, d'une humidité moelleuse,  et la forêt tout au bout mettait brutalement fin à son destin de plaine.
C’était un mur de pins sombres où bataillait le vent, la forêt, et c’était vers ce mur que je cheminais, cependant que le soleil tout pâle glissait sur les dernières plaques de neige.
Derrière moi, il n’y avait rien.
Que du souffle invisible sur le silence de mon histoire.
J’ai levé les yeux au ciel. J’y  cherchais un oiseau, j’y cherchais un voyage qui pût me rassurer du mien, me chuchoter tu n’es pas si seul dans la désespérance, pas si perdu dans tes errances, regarde la blessure fatiguée de mes ailes, regarde l’immensité des nuages à l’assaut desquels me porte cette blessure, regarde le sang par les vents injecté dans mon œil, vois l’impossibilité de mes chimères ataviques et vois la chute au bout, sans qu’aucun vide, nulle part, ne s’inscrive sur la face impassible du monde.
Mort anonyme. Sépulture introuvable. Néant dérisoire. Inutilité du passage.
Mais le ciel était muet. Pas même un nuage en forme d‘allégorie, de ces nuages qu’on lit, comme des monstres ou comme des jouets,  quand on a refermé tous ses livres.

Je marchais vers la forêt parce que j’y avais cru voir la silhouette chancelante d’un homme. On ne voit pas beaucoup d’hommes par ici. On ne voit que la plaine et sa toile de  fond, le rideau sombre des pins.

Que viendraient faire ici les hommes ? Depuis longtemps mon pacte avec eux avait été rompu. À tel point que même là, sous le vent, sur la neige éparse et sous le ciel immaculé, la forêt semblait reculer devant moi, comme si elle refusait que je la rejoigne, comme si sous mes pas s’allongeait la plaine et comme si l’intrus échoué là-bas, à la lisière, s’obstinait à repousser l’échéance  de la rencontre.

C’est alors que j’ai vu l’oiseau. Non. J’ai d’abord vu son ombre qui se déployait sur le sol. Après seulement, j’ai reconnu un corbeau. Un vrai corbeau. Pas une de ces corneilles ou autres freux qui habitaient là-bas, autrefois, sur les marais et les labours paisibles des brises océanes. Un grand corbeau. Un lointain consanguin des nettoyeurs d’Austerlitz. Tellement noir qu’il m’en a semblé  bleu.
Il a plongé sur la lisière et je me suis arrêté tout net. C’était un signe. Je devais m’arrêter là. Il  y avait
quelque chose de la mort blottie sous l’envergure puissante de ses ailes.
Et c'est la forêt qui est venue jusqu’à mes pas. Un nuage est passé et le soleil s’est tu, effrayé par la pénombre.
L’oiseau picorait avec force délectation les yeux de l’homme sur le sol étendu. Le mort n’était pas mort et se prêtait au jeu. Il embrassait le bec et caressait la plume à chaque lambeau de chair arraché à sa vie.

Quelqu’un a frappé. J’ai cru. C’était le vent qui secouait violemment les volets.
En sursaut, j’ai regardé par la fenêtre. La lune dormait encore entre deux branches accrochant ses moignons gelés sur le blafard du ciel.
Je me suis levé. J’ai bu la dernière eau-de-vie de mon histoire et me suis mis à écrire.
Je n’ai depuis lors jamais cessé de tenter de remonter le temps.
Faire reculer la forêt et effrayer les corbeaux.

Texte (modifié) publié en mars 2009

Image : Aurélien Audevard

09:32 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

19.05.2010

De la case départ à la case départ

jeu_de_l_oie.jpgCe que je ressens du monde a la douceur apaisante d'une vaste rondeur. Mais pas comme un cercle élégant tracé par le compas d'un écolier studieux. Une boucle plutôt. Une circonférence dessinée par un cancre.
Je vis sur une boule bleue qui tourne autour d'une boule rouge ou jaune, suivant des saisons qui tournent en rond... Et quand je regarde le ciel sur la plaine, il plonge en arc de cercle sur cette plaine, laquelle courbe elle-même l'échine, fait le dos rond, là-bas sur le brouillard des horizons infléchis.
L'horizon. Terme ambigu. Incertain. En même temps terme d'espoir et de chute. Mirage trompeur de la ligne droite. Point de mire du marcheur fatigué. Infranchissable. Sans cesse reculé. Dansant.
C'est ainsi que les bâtisseurs d'horizons ne vont jamais au bout de leurs rêves.
L'horizon. Ligne circulaire, variable en chaque lieu, dont l'observateur est le centre et où le ciel et la terre semblent se joindre. C'est Le Littré qui le dit. Et je vois le Littré partout au bout de mon chemin. L'horizon est donc circulaire et les lignes horizontales ne sont jamais droites puisque par définition astronomique, elles sont des parallèles à cet horizon.
Je marche vers l'horizon. À la verticale, que je marche. Perpendiculaire à une courbe.
Comment dès lors marcher droit vers un point final ?

Tout a la rondeur des espaces qui commencent et finissent en même temps, sans qu'il n'y ait de trajectoire linéaire.
Quand je regardais l'océan, il était aussi comme une sorte de sphère liquide dont je n'apercevais qu'un pôle qui miroitait sous la lumière d'une grosse étoile ronde.
Si j'imagine l'univers dont une des théories le décrit comme encore en expansion, j'imagine une sphère incommensurable et chaude qui gonfle encore sous l'impulsion d'une force titanesque qui lui viendrait du centre. Les limites où se meurt le rationnel et où trébuche l'imagination, c'est la définition, l'existence même du vide sur lequel se répandrait cet univers en mouvement circulaire, projeté à l'infini.
Car pour qu'un corps se distende et prenne de l'ampleur, il lui faut forcément rencontrer du vide. Et le vide, le néant, par définition, ça n'existe pas. Prétendre à une existence du néant, c'est implicitement poser le postulat de sa négation.
Je vis, nous vivons, dans cette rondeur chaotique. Nos états d'âme, nos pulsions, en sont forcément déterminés pour une part. Nos prétentions aussi, hélas !
Et du hasard d'une naissance à la dernière pelletée du fossoyeur, ce que nous appelons la fuite du temps et qui n'est que l'éphémère de notre marche vers l'horizon intangible, me semble donc un cercle imparfait, musardant du point zéro au point zéro.
La vision commune de cette fuite est une trajectoire. Le temps rationnel, vécu comme corps unique à sens unique. C'est la vision capitaliste du temps. Le temps marchandise. Le langage, que les hommes ont quelque peu désappris à lire,
ne s'y trompe d'ailleurs pas. Il dit : perdre, gaspiller, récupérer, avoir ou gagner du temps.
Si tel en était, pour nous nous souvenir, il faudrait nous retourner. Or, nous ne nous retournons pas. Nous nous voyons en un point donné du cercle imparfait. Là où nous sommes déjà passés et où nous avons déposé comme gages de notre voyage, des rêves d'enfant, des larmes, des visions fulgurantes de la mort, des amours et des amitiés...
Seuls les gens qui pensent leur vie comme une ligne à parcourir pensent qu'on patauge quand on est dans la nostalgie. Nostalgie. Se souvenir avec douleur. Sur une boucle, on a une vision d'ensemble. On se voit partout à la fois. Le présent regarde le passé sans nier sa qualité de présent irrémédiablement entrainé dans sa chute vers le futur.
Nous croise nous, en fait. En même temps ici, ailleurs et déjà là bas.
Aimer vivre sa vie, c'est donc être quantique. Multiple. Plusieurs.  Et comme son propre horizon, impalpable.
Le grand mouvement des choses.
J'aime les saisons, le retour et leur fuite. L'éternel retour des mêmes gestes de la terre dans sa complicité avec le reste du monde.
Nous-mêmes, dans cette incendie qui tourbillonne, nous reproduisons des scènes à l'infini de notre espace fini  Des scènes  qu'on a déjà vu se jouer...Quelque part. Sous les lampions d'un  théâtre qui n'était pas encore mûr.
Particule de ce bal infini, je ne suis rien sans l'exode des oiseaux vers le nord, puis vers le sud, puis vers le nord encore. Rien sans la nuit qui engloutit le jour et ce jour à son tour qui dévore la nuit. Qui l'épluche d'est en ouest.
La pendule universelle.
Jusqu'à l'horizon courbé, défaillant mais jamais vaincu. Phénix sans cendres, éternel brasier.
C'est nous, hommes qui marchons et dont la marche est forcément fatale, qui sommes des vaincus. Du premier vagissement au dernier râle.
Et c'est quand nous en avons la conscience joyeusement sensible,  que nous sommes littérature.

09:33 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET