vendredi, 04 juillet 2008

La mémoire et la terre

P1280003.JPGSur le sable, sur la boue ou dans la neige, le marcheur laisse forcément l’empreinte d’un cheminement.
C’est son second voyage, celui de la mémoire.

Moi,  je suis un randonneur fatigué.

Alors, je me retourne.
La longue sinuosité de mes pas se perd dans une nébuleuse, derrière des rideaux de forêts.
Je suis sorti de ces antiques futaies, tout là-bas. Je le sais bien. Comme d’une forêt hercynienne et devant le sol est vierge.
J’ignore quels seront les dessins que mes souliers vont y inscrire.
Mais je sais bien où ils vont. Je sais bien le projet accablant de mes pas. Je ne sais pas leur nombre.
Je vais peut être ralentir et penser à ces traces de pas, tendre l’oreille pour écouter comment elles vivent leur vie de traces de pas.
Mais la plaine semble effrayante.  Balayée par les vents, on dirait qu’elle s’enfonce dans la terre, là-bas, qu’elle veut l’étreindre, s’y confondre et s’y perdre.
Elle courbe l’échine, vaincue par l’horizon.
Le courage m’abandonne, je le sens bien.
Je vais renoncer et remonter jusqu’aux forêts, derrière. Je vais marcher là où j’ai déjà marché pour arriver jusqu’à cette fatigue et jusqu’à cette peur.
Mais, volontaire, j’abîme le contour des pas anciens. Dans ce sens là, je ne sais pas marcher avec aisance et naturel. Aller jusqu’au bout de ce muet sentier, c’est trébucher à coup sûr. Tomber peut-être.
On ne descend pas de cheval pour se regarder monter.

Et il n’y a que fantômes au bord de ces signatures qui ricanent de ma vaine aventure à vouloir les faire vivre deux fois. Parce qu’ils sont des fantômes, ils ne comprennent pas que c’est moi qui veux vivre deux fois.
Si j’avais su tout cela, si j’avais su la mélancolie de ce désespoir des étoiles, j’aurais tourné en rond. A un certain moment, forcément, je me serais revu, je me serais fait un signe de la main, je me serais salué, tout en continuant d’accomplir mon destin de marcheur vers cette échine,  là où l’horizon et la terre s’embrassent.
Ces pas sont ma consternation. Ils n’ont rien résolu des fondements du voyage. Ils ne savent parler que morts.
Comme eux redoutable tautologie, le bonheur illusoire est dans la relecture de ces épitaphes à la rencontre desquelles je m’efforce désespérément d’aller, pour occulter la plaine.
C’est une mémoire qui sert à oublier.

mardi, 01 juillet 2008

La douane et le lettré

P5310020.JPGC’est une étrange impression que d’enseigner à l’autre, l’étranger, la conversation française.
Surtout si c’est toi l’étranger.
On s’y perd et c’est tant mieux. Parce que rien n’a jamais été sans doute aussi stupide que le concept d’étranger. C’est un concept ignorant de la dialectique, à tel point que  l’étranger, c’est toujours l’autre.
Cette impression, donc, de sortir de toi. Comme si tu te regardais voir.
Tu dessines le monde avec un crayon difficile et qui t’est pourtant aussi naturel que l’odorat, l’ouie ou la vue. Tu ne croyais pas détenir tant de savoir parler.
Et l’élève te regarde. Admiratif, il dit que c’est beau, le sourcil cependant froncé par l’effort pour tenter de capter cette cascade bouillonnante qui sort de ta bouche, trop vite, trop vrai. Il faut alors prendre le temps de la faire s’écouler,  la faire extérieure à toi.
En fait, tu asperges l’élève du lait dont tu as été nourri, et c’est là l’essence même de ton art. Ton talent, c’est un berceau, une voix lactée.
Alors tu l’invites à boire avec toi ce lait. Qu’il raconte une histoire avec les mots de ta mère. L’aventure est risquée. Il lui faut s’extirper de lui. Se faire orphelin de la sienne.
« J’ai été en frontière rrrousse avec Pologne alentour quinze années passées…A Kaliningrad. Oui ? Bon.  J’avais revenou de voyager à Saint Petersbourg…» Mais les mots se cherchent et les conjugaisons trébuchent. Tu le corriges, bien sûr. Mais doucement, pas tout à fait,  juste un peu,  pour ne pas troubler l’accouchement qui s’opère et ne pas altérer ce plaisir évident qu’il a de jouer les premières gammes de cette musique baroque. Il chante une histoire et, avec tes mots atrophiés, il te la donne.
Toi le prof, tu te fais soudain indulgent avec la grammaire, pardonnes les glissements de sens, laisses passer les synonymes intempestifs et les homonymies douteuses, ne relèves pas les pataquès.
Et l’histoire se sculpte. Devant toi, l’homme construit un château. Un château qui branle, certes,  mais un château quand même, un château que tu vois, que tu entends, que tu comprends et, même, ô bonheur, que tu aimes.
Ta  langue, tes mots, sont à lui.
Incorrigible natif, tu as rebâti cependant le château dans ta tête, au fur et à mesure qu’il l’élevait, pierre après pierre :
« Il y a une quinzaine d’années environ,  je revenais d’un voyage à Saint-Pétersbourg, par Kaliningrad à la frontière russo-polonaise. C’était juste après la chute du mur, en 1990, je crois. Saint-Pétersbourg est une ville magnifique, une ville de rêveur, sillonnée par les eaux. Une sorte de Venise russe.
J’avais fait le tour des librairies. Elles n’étaient hélas plus qu’un grotesque déballage de livres de science fiction américaine et de lamentables romans anglo-saxons à gros tirages. J’ai regardé, curieux et déçu.
J’attendais autre chose des vents de  l’Ouest.
Le prix était aussi trop élevé pour moi. Beaucoup de roubles pour un seul de ces bouquins et je n’avais pas beaucoup d’argent. Alors, j’ai musardé parmi les rayons obscurs de l’arrière boutique et là j’ai découvert, abandonnés, mis au rebut, de vrais livres, Dostoïevski, Tolstoï, Tourgueniev, Tchekhov. De vieux livres méprisés, abandonnés dans leur pousssière. J’ai pu en remplir un plein sac à dos tant ils étaient bradés.
A la frontière, les douaniers étaient vigilants et  fort soupçonneux de tout. Devant moi, ils ont arrêté un homme qui portait un sac semblable au mien. Ils ont ouvert ce sac qui s’est avéré receler beaucoup de vodka et de cigarettes.
J’observais leur manège. L’un d’eux surtout avait un comportement étrange, poussant du coude le contrevenant, plaisantant avec lui, goguenard.
En fait, il traitait une affaire. Quand il fut subrepticement payé en tabac et en alcool,  le voyageur put enfin rentrer sans plus d’encombres en Pologne.
Vint mon tour.
Le fonctionnaire déjà se délectait à la vue de mon sac à dos aux coutures martyrisées, aux lanières douloureusement bandées par la surcharge. Et puis, il y avait ma gueule, cheveux longs, barbue. Une sale gueule de fumeur et de buveur.
La stupéfaction et le désappointement furent tels qu’il recula d’un pas et montra du doigt, révulsé,  demandant ce que c’était que ça.
 Je dis des livres.
Des livres ! Pour quoi faire ?
Pour lire, enfin.
Lire ? Pour quoi faire? Qu’est-ce que c’est exactement ?
Les frères Karamazov, Anna Karénine, La Mouette, Raskalnikov et autres récits d’un chasseur….
Rien à  fumer là-dedans. Rien à boire non plus. Que de l’ésotérique.
La colère avait succédé à l’étonnement. La vindicative botte du fonctionnaire dépité maltraita les livres. Il me fit violemment signe de déguerpir avec ma poubelle et sa bouche n’était plus qu’insultes et mépris. »

Epuisé, l’homme te regarde. Il voit que tu as compris son aventure. Alors il exulte. Il sait parler.
Sans appeler le conditionnel passé deuxième forme à son secours, l’élève vient de te raconter l’universalité de la connerie humaine.


vendredi, 27 juin 2008

A Phillippe de Jonckheere,

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Ces strophes et nous regrettons bien que son voleur n'ait pas eu la classe du cambrioleur de Brassens : 

 

 

" Prince des monte-en l'air et de la cambriole,
Toi, qui eus le bon goût de choisir mon wagon,
Cependant que je colportais mes gaudrioles,
En ton honneur j'ai composé cette chanson.

Sache que j'apprécie à sa valeur le geste
Qui te fit bien fermer la porte en repartant
De peur que des rôdeurs n'emportassent le reste,
Les voleurs comme il faut, c'est rare de ce temps.

Tu ne m'as dérobé que le strict nécessaire,
Délaissant, dédaigneux, l'exécrable portrait
Que l'on m'avait offert pour mon anniversaire
Quel bon critique d'art, mon salaud, tu ferais.

Autre signe indiquant toute absence de tare,
Respectueux du brave travailleur, tu n'as
Pas cru décent de me priver de ma guitare,
Solidarité sainte de l'artisanat.


Pour toutes ces raisons, vois-tu, je te pardonne,
Sans arrière pensée,
Après mûr examen
Ce que tu m'as volé, mon vieux, je te le donne,
Ca pouvait pas tomber en de meilleures mains. "


A partir de , belle illustration de l'amitié qui anime le Net littéraire. 

 

 

jeudi, 26 juin 2008

Livres, guitare et incident de parcours

On ne le découvre bien souvent qu’après coup, au bout du voyage, un soir de désoeuvrement, devant sa bibliothèque où l’on fouine pour prendre un livre indéfini : Il en est qu’on trimballe partout avec soi.
Des livres qui sont plus gros que les autres parce qu’en plus de leur texte propre, ils contiennent aussi les étapes de votre histoire. Quand vous les prenez dans les mains, sans même les ouvrir, ils racontent.
J’en possède quelques-uns comme ça. Deux surtout, du même auteur et qui occupent le  dessus du panier. De vieux livres. Des 10/18.
Je les avais à Poitiers, je les avais à Toulouse, je les avais à Paris, je les avais en Allemagne, je les ai eus les vingt cinq ans que je suis resté en Charente-maritime, je les ai emmenés avec moi en Pologne.
Georges Darien. L’épaulette et Le voleur, avec une grande préférence pour le premier. Un chef-d’œuvre qu’en ces matins de peste brunâtre, on devrait relire comme une piqûre de rappel.
Il en est bien d’autres encore qui ont pris la clef des champs chaque fois que j'ai hissé les voiles ou qui m’ont rejoint plus tard, levant les bras au ciel comme des orphelins laissés un instant au bord de la route, des qui me collent aux basques : des Maupassant, des Dostoïevski, des Villon, Baudelaire et Rimbaud dans la Pléiade, des Céline, des Vaillant.
De ce dernier, j’ai tout de même fini par perdre le meilleur, Les Mauvais coups, avec sa couverture de poche écornée, pleine de chiures de mouches et Milan traînant derrière lui le grand corbeau tué dans les vignes.
Il me manque, celui-là. Rarement un livre ne m'avait autant secoué.
Sont-ce des miroirs, ces livres ? Ils sont noyés parmi les autres, ils peuvent se taire des années, fondus dans le décor des étagères.
Mais à la moindre velléité de tremblement du bateau, ils sautent d’eux-mêmes dans une valise. Comme des chats.

Je ne parle pas des livres- partitions de Brassens. Eux, ils sont vieux comme mes matins d’adolescent,  ils ont voyagé par tous les temps, en tous les lieux, même très brefs,  aussi fidèles que l’air qu’on respire.

La guitare, c’est plus une protubérance organique qu’un objet. Ma Takamine a fait six fois le trajet aller/retour Paris-Varsovie dans une soute de bus.
Une mutante aussi.
De ma première, un dinosaure de trois kilos, fossile endormi, rétif à faire vibrer et fabriqué par un frère, jusqu’à mon actuelle en passant par bien d’autres, des bonnes et des moins bonnes, partout l’instrument s’est promené de mes promenades.

Des fois, c’était pas nécessaire du tout. Voire pas recommandé.
Comme dans ce wagon-lit d’un train de nuit qui filait de Paris à Copenhague.
La couchette au-dessus de moi était libre au départ de la gare du nord. Une aubaine. J’y mis mon Epiphone, hors de sa housse et bien à son aise sur les oreillers.
Il advint cependant qu’en gare de Cologne une belle, grande et blonde dame réclamât dans un anglais que je compris aussitôt puisqu'aussi approximatif que le mien, la couche molle qu’elle avait préalablement louée.
Norvégienne et artiste peintre de son état, elle était empêtrée dans des toiles, des dessins, des tableaux et un chevalet  qu’elle portait  sous les bras.
Je l’aidai à grimper tout ça là-haut, virai ma guitare et, ce faisant, maladroit malotru, transperçai de part en part la plus grande de ses toiles avec le manche de l’Epiphone.
Ce ne fut plus dans le petit dortoir assoupi que cris et lamentations haut perchés de l’artiste en crise tandis que je  me confondais en excuses aussi plates que vaines.
En anglais, c’est facile, il n’y a qu’à répéter comme un triple idiot : Sorry, sorry, sorry...
Les six couchettes étaient cependant en émoi, celle-ci goguenarde, celle-la joliment offusquée, cette autre encore froidement compatissante.

J’accusais, moi, l’étroitesse de ces wagons-lits, le rapport frelaté qualité-prix, le stalinisme des moyens de transport, mauvaise foi qui ajoutait encore à la confusion bruyante des sentiments contradictoires.

mardi, 24 juin 2008

L'imaginaire est à tous

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Je ne chercherai pas à me procurer le livre « Contact » de Cécile Portier et quand bien même celui-ci viendrait-il un jour et par hasard jusqu’à moi, que je ne le lirais pas.
Non pas que je préjuge qu’il soit un mauvais livre. Bien au contraire. Je fais toute confiance à son éditeur, François Bon qui, soit dit en passant,  est en même temps le mien sur Publie.net.
Par ailleurs, ce qu’en dit Anne Sophie Demonchy invite à la lecture.
 L’interview qu’en donne l’auteur est très bonne aussi.

Alors quoi ?
Alors ce livre, j’aurais pu l’écrire et j’ai longtemps été tenté de le faire.
Différemment bien sûr. Ce livre, ce récit, dans ce que j’en entends, je l’ai vécu au plus profond de moi et je ne veux pas courir le risque de me revoir sur des mots qui ne seraient pas à moi.
Je me vois donc contraint, puisque j’ai commencé, d’entrer un instant dans le vif de mon existence.

Un matin de mai 2005, au volant de ma voiture, j’ai pris la décision de tout bousculer de ma vie. Les remous de l'amont n’ont aucune importance ici.
Sur la banquette arrière, il y avait une brosse à dents, du dentifrice, un ou deux jeans et des pulls, quelques livres, dont Zo d'Axa, Vaillant et Maupassant, ma guitare et des partitions de Brassens.
Mon monde se réduisait à ça et à l’intérieur de cette voiture. Une Audi A4, pour être tout à fait précis.

A un carrefour en rase campagne, le destin m’attendait et n’admettait plus la tergiversation.
A droite, c’était le retour chez moi, vers l’océan, là où étaient ma famille, mes amis, tout ce que j’avais construit, un boulot, ma langue et mon pays aussi. A droite, c’était la continuité de ce que je vivais depuis plus de trente années, c’était le chemin balisé où était inscrite une histoire sous mes pas .
A gauche, c’était Poitiers, Paris, la frontière allemande, l’Allemagne, toute l’Allemagne, puis une autre frontière encore, la Pologne, toute la Pologne.
Jusqu’ici, à la frontière biélorusse. A gauche, c'était l’abandon d’un pays, l’effondrement des repères, le schisme, la voie grand ouverte vers l’inconnu.
Je suis resté scotché à ce stop de longues, de très longues minutes. Du coup de volant que j’allais donner dépendait tout le reste de ma vie. Un millième de seconde.
Un couperet. Une réponse claire. Des instants où la réflexion creuse encore plus les fossés, écroule les mondes, incendie les certitudes, des instants de solitude extrême, comme peut-être, je n’en sais évidemment rien encore, on peut en éprouver face à la mort.
Et moi, c’était vers la vie que je voulais fuir.

Voici donc exactement le récit que j’en fis à un ami, mot pour mot, virgule pour virgule, quelque temps après, une fois que le coup de volant eut été donné, comme dans un état second, à gauche.
Il s’agit là d’un copier/coller daté du 18 décembre 2005.

« Ce stop, vois-tu, semblait avoir été posé là pour moi seul et comme limite où devaient s’exprimer, sans qu’aucune dérogation ne soit permise, en même temps la fin de la duplicité et le commencement du courage à vouloir vivre sa vie, à droite comme à gauche.
Le ciel de mai était gris, froid, bas et moche. Je voyais des corneilles bousculées par le vent et qui planaient sur les blés en herbe. Une responsabilité énorme pesait sur mes épaules, depuis toujours peu portées à les recevoir, les responsabilités. Si je prenais à gauche, on pleurerait à droite et inversement.
Que s’est-il passé exactement ? Je ne saurais aujourd’hui trop bien te le dire. Je me souviens avoir hurlé de joie une fois que la voiture eut bondi à plus de cent cinquante à l’heure vers l’entrée de l’autoroute. J’ai hurlé de joie parce que je fonçais vers une décision prise, irrémédiable et franche. Vers d’autres horizons dont je ne connaissais pas encore la couleur et que j’habillais simplement d’espoir.
Aujourd’hui, installé dans cet hiver que la neige englouti, à plus de 2500 km de tout ce que fut jusqu’alors ma vie, dans une langue où je n'entends que des chuintements, heureux et reposé, je me demande souvent ce qui se serait passé si j’avais tourné le volant à droite.
Je ne le saurai jamais. Je mourrai sans le savoir.
Peut-être un jour, pour tuer cette frustration,  écrirai-je un texte où je referai l’histoire, je me ferai apocryphe. Un texte où le personnage tournerait à droite. Je ne sais pas si je le ferai hurler de joie devant la fin de l’indécision.
Parce que nous sommes des êtres inachevés, des prétentieux qui nous croyons maîtres de nos destins alors que nous ne comprenons rien à la mise en scène de notre propre histoire. Nous sommes suspendus aux quarts de secondes passionnels….»
etc.

Je n’écrirai jamais ce texte. Ni Cécile Portier, ni François Bon n‘y sont pour quelque chose.

La littérature écrit le monde en mouvement. Ce sont là des concepts de forte liberté. Le monde n’appartient à personne, pas plus que la littérature.
Nous avons une fâcheuse tendance à croire que notre aventure sous les étoiles est unique, exceptionnelle et que l’imaginaire qui s'en nourrit nous appartient.
C’est d’une vanité dramatique.
Tout cela est universel.

Et pour conclure, quand il se trouve des hallucinés(ées) assez bornés(ées) pour croire lire chez un autre des bribes de leur imaginaire,  ils ou elles ne sont bien souvent que de pitoyables personnages.
D’une grotesque fatuité.
Ce sont des imaginaires dont les lumières ne portent pas plus loin qu’une lampe pour les cagouilles, bref des imaginaires sans imagination.

Je souhaite évidemment longue vie et bonheur au livre de Cécile Portier. Du fond du cœur et pour plein de raisons, indépendantes les unes des autres.

mardi, 10 juin 2008

Dubitatif

Le palais des sciences et de la culture, cadeau de Staline à Varsovie. Polémique : Fallait-il le détruire ?

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Ce que j'en pense :

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jeudi, 29 mai 2008

Changer la modestie en fierté et inversement

Ce blog peut se targuer, bon an mal an,  d'être lu par 750 visiteurs par jour, heu, par mois, excusez-moi.
Mais de ce joli petit bilan, il me faut retrancher le fouinage des robots, le trifouillage de ceux que ça n’intéresse pas, les farfouillages des mal orientés du mot-clef, les vagabondages de l’ennui et autres clics de la clique indécise … etc et  etc.
Disons cent cinquante lecteurs par mois, alors.
J’entends d’ici aller bon train les commentaires de ceux qui font leurs statistiques à l’envers et je vois bien les mines se griser. Certaines, même, font une moue un peu convenue de compassion.
C’est pas beaucoup, mon gars !
Et ben si, c’est beaucoup, mon gars !

D’abord, parce que j’ai pris soin de retrancher 600 visiteurs et que j’ai donc gommé l’illusion d’optique, l’erreur de parallaxe. Vous devriez le faire aussi. A peu près dans les mêmes proportions.
Ensuite parce que je suis un illustre inconnu et vous en connaissez beaucoup, vous, des illustres inconnus qui sont réellement lus 5 fois par jour, quand bien même s’agirait-il toujours des mêmes visiteurs  ?
Il y a une foule de livres qui sont passés sous les fourches caudines, en l’occurrence le pilon, sans jamais n’avoir vécu ça et leurs auteurs abusifs et abusés n’en signent  pas moins  leur carte de visite  d’un« Machin-truc, écrivain » qui n’épate plus qu’eux-mêmes.
Ecrits vains, passez moi le poncif,  serait mieux adapté. Comme poète à seize heures. A la débauche, quoi.
 
Et puisque j'en suis aux considérations quantitatives, j'ai envie d'exagérer le propos avec des chiffres pourtant vrais (comme les politiques) : j'ai mis vingt ans pour trouver un éditeur qui accueille mon livre sur Brassens. J'ai été lu à 2000 exemplaires. C'est pas mal, hein ?
Mais ça fait quand même que 0, 25 lecteur par jour, cette affaire !

Tout ça pour te dire, à toi que j’ai retenu dans mon escarcelle des 5 quotidiens, que le texte numérique ne se porte pas si mal. Parce que, en plus, je ne suis pas le seul illustre inconnu à n’être lu que 5 fois par jour. On est beaucoup et dans ce beaucoup, il y en a qui sont lus plus, sans doute.
Et si tu ajoutes à ça les connus qui, eux, sont lus plus de 500 fois par jour, mais qui sont quand même nettement moins nombreux, ça donne des multiplications intéressantes.
Intéressantes pour nous tous bien sûr. Mais comme c’est gratuit, toute cette effervescence, ça passe gentiment sous le nez  du marché qui va commencer à le faire, le nez.
De l’écriture au noir, si tu veux.
Alors...

Alors Eric Besson, secrétaire d’état au développement de l’économie numérique vient de lancer ses  assises du numérique. Il s’agit, avoue l’Etat par la voix de son chef pourtant de moins en moins crédible, de faire de la France  une puissance numérique. Paraîtrait qu’elle est en retard et seulement 14ème dans ce domaine au niveau mondial. Beaucoup moins bien que dans le nucléaire.
Il y aura, à ces assises, 27 groupes de travail.
Gageons que, même si le déploiement de l’esprit constitue leur dix millième priorité, même si la littérature doit représenter dans leur vision de la richesse ce que représente un grain de sable sur une plage de l'île d'Oléron côté grand large, il y sera à un moment donné question, implicitement ou explicitement, du marché du livre.
Plus du marché que du livre, on est bien d’accord, mais c’est à nous qui écrivons régulièrement dans le noir et au  noir de récupérer les récupérateurs.
Si tu vois ce que je veux dire.
Pour une littérature et  donc une lecture vraiment numérisées. Qui ne soient pas divorcées du monde.
 
De peu louables intentions donnent parfois des résultats qui le sont fort.

mercredi, 28 mai 2008

Le livre numérique, cinq recommandations

Préambules

1 - Répondant à une invitation de François Bon, autant par amitié que par conviction personnelle, je tiens à préciser sur ce blog (tiens, un p’tit livre numérique ?) un trait fondamental et récurrent de son propos. A savoir que les gens lancés dans l’aventure du livre numérique, aventure dans laquelle François fait figure de pionnier, ne demandent rien dans l’urgence en suggérant des pistes.
Ils honorent l’aimable invitation qui leur a été faite de s’exprimer sur leurs pratiques et leurs enjeux, non pas pour éclairer leur propre chemin dont ils savent bien qu’il est pavé de multiples inconnues et se débroussaille au jour le jour, mais bien pour éclairer, en l'état actuel de leur expérimentation, la réflexion de ceux qui entrevoient la nécessité qui bientôt s'imposera à eux de leur emboîter le pas.

2 - Quand un Etat confie à une commission ad hoc le soin de lui enseigner les détails d'une pratique sociale, émergeante ou en voie de mutation profonde, c’est que cette pratique est :
- soit illégale et menace sa sécurité et, partant, celle des citoyens,
- soit qu’elle mette ou risque de mettre en difficultés un secteur important de l’économie,
- soit qu’elle est entrée en contradiction avec une autre pratique fortement ancrée dans la société et demande à être présentée dans ses tenants et ses aboutissants afin que, le cas échéant, le législateur résolve la contradiction en fixant un champ d’application, un modus vivendi,  à chacune de ces pratiques.

La mission de concertation sur le livre numérique confiée à Bruno Patino par Christine Albanel, ministre de la culture, me semble appartenir à ce dernier cas de figure, quoique ma première recommandation ci-dessous y appose un bémol d’importance.
 
Recommandations 

1 - En finir avec le raisonnement en termes de contradiction : Le livre numérique ne rentre pas en conflit mais prolonge une pratique culturelle en l’adaptant, in facto,  à son époque. Ce prolongement est né d’une observation des comportements et, partant, de la prise en compte d’une aspiration citoyenne. Le livre numérique ne combat donc pas les secteurs de l’édition et de la librairie : Il vole à leur secours.

2 – Par conséquent, donner à la publication numérique le statut de livre et de production artistique à part entière en adaptant ledit statut aux nouvelles pratiques,

3 – Faire donc évoluer du même coup les droits et devoirs dans les relations contractuelles entre l’auteur et ses éditeurs (droits d’auteur, longévité des droits acquis, exploitations diverses de l’œuvre etc…)

4 – Au niveau de l’éducation, commencer à élargir les notions de nécessité et de plaisir de la lecture en ne les associant plus, forcément, à l’usage d’un manuel. Bref, mettre à jour le concept et le réel en rendant apparent ce qui est déjà essentiel dans la pratique quasi quotidienne de l’enfant.

5 – Encourager – sans qu’il ne soit, forcément là encore, question de gros sous - l’auteur et l’éditeur à investir les deux possibilités complémentaires qui leur sont offertes d’exercer leur art et qu’exige désormais d’eux une demande grandissante de leur public.
Ces encouragements se situent au niveau de la reconnaissance établie et de la publicité, au sens premier de ce terme.




mardi, 27 mai 2008

L'homme de Gnojno - Extrait texte en chantier -

Donc, sitôt prévenu qu’on frappait à la porte de son gîte, le fermier de Gnojno était accouru.
C’était un homme haut et étroit, les traits durs et un long nez rocailleux. En dépit de cette rudesse, le regard était bleu très clair et miroitait agréablement. Dès qu’il sut que nous écrivions un livre sur la région, il nous invita  sur un banc fait de deux planches à l’état brut faisant corps avec une table tout aussi sommaire. Le tout posé sur un plancher bancal qui se voulait une véranda.
Ses parents étaient venus d’Ukraine après la guerre, des environs de Lwow.  Poussés vers le Nord-ouest, mais pas beaucoup, quelque deux cent kilomètres. Et il se mit à évoquer l’Ukraine avec ses yeux bleus qui vacillaient légèrement et le bras vigoureusement tendu qui montrait l’est. Et tandis qu’il racontait, je le regardais interloqué. Moi l’étranger, j’étais venu voir un autochtone et j’étais assis devant un gars qui ne se sentait pas chez lui, là, à Gnojno, et qui parlait de son déracinement et dont la voix monocorde, je le sentais bien, était tout empreinte de tristesse.
Il inversait joliment les rôles et sans doute avait-il raison. Car moi j’étais tout de même là de mon propre chef, tandis que lui, c’étaient les chambardements frontaliers qu’il l’avait échoué dans ce village comme les tempêtes échouent sur les plages les algues et les ordures qu’on jette par-dessus bord des navires. Mais les détritus, ça se ramasse, ça se conditionne, ça s’élimine. Lui, soixante ans après, il était resté tel qu’aux premiers jours échoué sur le même sable.

Il dit encore qu’avec les communistes, il avait trois vaches, un cheval, un cochon et des poules et, par-dessus tout, une paix royale. Personne ne venait fouiner dans ses affaires.
Maintenant, il avait une vingtaine de vaches, une trayeuse électrique et il vendait tout son lait à la laiterie. Le lait devait être comme ci et pas comme ça, il avait fallu faire des évacuations, des aérations, des vaccins, des prévisions et il n’entendait rien à la paperasserie qu’on lui demandait. Et puis au final,  il n’avait pas plus de sous qu’avant avec des tonnes d’emmerdements en plus. Alors ? Hein ? A quoi ça avait servi tout ça ?  Hein ?
Il posait la question en se penchant en avant. D balbutiait liberté, droit des gens, démocratie…Il haussait les épaules, hautement moqueur mais sans aucune brutalité.
J’ai appris beaucoup de cet homme. Que d’autres petits paysans par leur discours sont venus vérifier par la suite. J’ai découvert en quoi, peut-être, résidait la force pérenne des dictatures. Pour ce paysan, comme pour bien d’autres, le communisme, tel qu’usurpé à l’est, c’était le droit de faire ce qu’il voulait dans son jardin. Pourvu qu’il ne s’y enrichisse pas de façon trop ostentatoire, on ne lui demandait rien. Il  avait un gîte, de la pitance et la course du soleil pour éclairer les jours et compter les années. Le reste, la liberté d’écrire, de parler à voix haute, d’écouter, de lire, de voyager plus loin que la rivière, c’était affaires d’intellectuels, de penseurs et de gens des villes parce que leurs maisons, leurs rues et leurs usines étaient trop étroites. Le petit paysan, lui, il s’en fout de ces libertés-là. On ne lui a jamais appris à s’en servir alors leur privation ne le meurtrit pas. Le muselage intellectuel ne le touche pas. La vie est ailleurs. Elle se mesure au jour le jour, saison après saison. Elle se joue au printemps avec les labours et les semailles, l’été avec les moissons, l’automne avec le ramassage des pommes de terre et l’hiver avec la lutte obstinée contre le froid, la neige et le vent. Ce qu’il y a par delà ces rideaux quotidiens,  il ne faut pas s’en mêler. C’est de la politique et la politique…
La politique, ça fait des guerres et des morts.
Je pensais à la Makhnovchtchina. Que des paysans, incultes de notre point de vue. Pourtant vainqueurs de Dénikine. Et s’ils n’avaient été par la suite crapuleusement égorgés par Trotski lui-même, qu’auraient-ils fait de l’unique expérience anarchiste au monde qu’ils avaient mise en place en Ukraine ? Jusqu’où les tsars les avaient-ils volés et jusqu’où avaient-ils violé leur droit à l’existence qu’ils aient pris une part aussi cruciale, intelligente  et violente à la grande déferlante de l’histoire ?
Cet homme sec aux mains raboteuses, là devant moi, ce paysan d’origine ukrainienne, s’il était né seulement quelque trente ans plus tôt, aurait-il fait partie de l’épopée et été un compagnon de Makhno ?  J’étais sûr que oui, ça me plaisait d’en être sûr et je le regardais décliner ses phrases et ses mots de la nostalgie et je me disais que l’histoire, les luttes, les trahisons, les échecs, les vérités, les morts, les prisonniers, les réussites, les idéaux, les tactiques, les alliances, les buts, les systèmes, tout ça, c’étaient les hasards du réel, les leurres d’un prisme déformant et que les hommes n’entendaient rien, absolument rien à la mise en scène de leur propre destin.
Ils étaient des ombres.
Des balbutiements.
 

mercredi, 21 mai 2008

Dématérialiser

J’ai enfin saisi hier, à mes depens, tout le sens d’un mot qui m’agace au plus haut point.
Un de ces mots à la mode, employé à tout bout de champ, n’importe comment, par n’importe qui, pour faire à la page, souvent d’écran, d’ailleurs. Un de ces mots récurrents qui tombe dans la phrase comme les cheveux  sur la soupe. Dématérialisation.
Tout un programme. On se donne du philosophe. Dématérialisation ?  Rendu métaphysique alors ? Abstraction plutôt ? Non ? Intangible alors ? Sinon, je ne vois pas bien.
La première fois que j'eus à froncer le sourcil devant l'emploi intempestif du concept, c’était avec un gars qui se croyait malin en matière de développement durable. Il m’avait dit, et il avait l’air content de lui comme c’est pas possible : « Faut dématérialiser l’information, mon pote. »
Moi, à part ne plus rien dire du tout, je ne vois pas comment je pourrais dématérialiser une information. Par des ondes supranaturelles, peut-être… Et encore. C’est même pas sûr.
Dématérialiser l’info, la communication, ça veut dire la numériser, oui, qu’il m’a expliqué, le gars.  En fait ça veut dire : Plus de papier !

Bref, ça ne veut rien dire du tout parce qu’un fichier informatique, un livre numérique, il n’y a pas plus matériel, visible, tangible, palpable, transformable, lisible et transmissible. Et c'est tant mieux parce que c'est un outil de travail et de création.
J'ai travaillé avec un copain imprimeur dans les Deux-Sèvres. Un artiste du métier. Puis on l'a mis sur un Mac et il a composé sur ordi. Si on lui avait dit : " hé, garçon, on va dématérialiser ton matériel, " il en aurait fait une tête !
  
Pédantisme du glissement de sens pour dire changer de support, un support qui ne participe ni de la déforestation en amont, ni de la gestion des déchets en aval.
C’était vraiment pas la peine de faire le philosophe. Numériser. Point barre.
 

Mais hier, j’ai mieux compris.
Figurez-vous que dans un moment de colère dont je suis, hélas, assez coutumier, j’ai supprimé 20 pages du texte sur lequel je travaille actuellement. Un tapuscrit dématérialisé, si vous voulez.
Puis je suis allé vider la corbeille. Colère froide, donc, organisée, réfléchie, préméditée. Un assassinat beaucoup plus qu’un meurtre.
J’ai regretté aussitôt mon forfait accompli.
Peut-être qu’il y avait quelque-chose de récupérable là-dedans…
Où les retrouver les 20 pages ? Nulle part.
Dématérialisées vraiment. Comme n’ayant jamais existé, comme n’étant jamais sorties de mon cerveau.
C’eût été à la machine à écrire, que j’aurais fouillé la poubelle, défroissé les pages, les aurais repassées et que j’aurais relu.
J’ai déjà fait ça. Autrefois.
Mais là, rien.
Mortes sans sépulture.
Néant.
Et y’a pas plus dématérialisé que le néant.

Et quand je pense à mon développeur durable, j’espère qu’ils n’en viendront jamais, alors, à dématérialiser l’info.
Quoique…

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