samedi, 07 novembre 2009
La beauté des choses
Les champs ce matin sont blancs, tout blancs. Ils s’étalent, ils s’étalent, ils s’étalent jusqu’aux portes des villages et meurent aux pieds de noirs et hiératiques sapins.
Il y a du vent. Vent de poussière blanche en voltige. Je regarde ce novembre continental qui vient de sonner le glas des jours intarissables. La machine ronde a basculé doucement de l’autre côté de la lumière.
Hier dans la nuit, j'ai pissé sur l'herbe scintillante.
Le nez sur l'anonymat des ombres glacées. Des oies, ou des grues, ont cacardé longtemps leur errance sous la lune en brumes, au déclin. Cap sur l’île de Ré peut-être. Cap sur les plages chatoyantes et les algues, cap sur le clocher noir et blanc d’Ars-en-Ré.
La force des ailes déployée pour la survie, plus forte que nos désirs, plus forte que nos mots, plus forte que nos voyages, plus forte que nos espaces. Chimère sublime de l'instinct !
Il y a du vent. Vent de poussière blanche en voltige.
Et je marche dans la tourmente livide.
Cette phrase si simple et grandiose de Missak Manouchian à sa bien aimée, à l’heure de mourir debout sous le couteau des assassins :
« Toi qui vas rester dans la beauté des choses.. », surgit dans une saute du vent.
Nous sommes dans la beauté des choses. Nous y sommes.
Qu’est-il besoin de tordre la phrase, de subjuguer le verbe, de renverser le propos, de couper le flux des mots pour le dire ?
Hier encore, pour la troisième fois consécutive, j’ai abandonné un livre contemporain. D’un auteur que j’aime, pourtant. Exercice ciselé dune vaine érudition…
Pour qui parle la littérature si elle ne murmure la beauté des choses qu'aux oreilles d'un esthétisme bientôt restreint à l'espace d'une schizophrènie de bon aloi ?
Je dois être d’ailleurs. Je dois être trop tard.
Un loup qui ne hurle pas reste t-il un loup ?
Je vais relire Balzac et Maupassant, encore, au coin des poêles, et laisser les vents éternels soulever la neige des éternels retours.
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jeudi, 05 novembre 2009
Une altercation
Un professeur d’Histoire avec lequel j’échangeais maintes joutes verbales et à qui je contestais sans ménagement le droit de nous enseigner les tenants et les aboutissants du passé à la lumière de ses sottes et dangereuses convictions, glorifiant Thiers pour persifler les rebelles et antipatriotiques parisiens, affirmant que Napoléon n’avait dévasté l’Europe que pour y semer les idées nouvelles, que Louis XVI était un bon bougre ouvert aux idéaux humanistes et que le tribunal révolutionnaire n’était qu’un ramassis de voyous dépravés, sortit un jour de ses gonds comme une vieille porte malmenée et, l’insulte à peine retenue au bord des lèvres, braîlla que je cesse enfin de l’interrompre avec mes imbécillités de communiste primaire et de contestataire permanent de l'essentiel.
Piqué au vif, je me levai.
Pour Napoléon, je dis que la Sainte Èglise avait, elle aussi, fait massacrer des peuplades entières et sans vergogne pour leur ouvrir les yeux sur les enseignements lumineux du Christ. Pour Thiers, je lui rappelai que ce boucher sanguinaire avait assassiné femmes, enfants et vieillards avec des fusils prêtés par Bismarck, qu’il avait déporté une foule de gens dans les mouroirs de Guyane et qu’il était abject et honteux pour une République, que des rues, des places et des avenues portassent le nom de ce psychopathe...
Au prénom de sinistre mémoire, ajoutai-je, provocateur.
Je conclus, en levant le poing il est vrai, qu’il était tout de même gênant de vouloir enseigner les subtilités du passé à ses élèves quand on ne comprenait rien à son présent : je n’étais en effet pas un communiste primaire et même, loin de me réclamer des systèmes coercitifs mis en place sous cette usurpation, je les désavouais complètement.
Y perdant son latin, surtout celui qu’il récitait tous les dimanches matins, il demanda alors pourquoi et où je voulais en venir avec mes sempiternelles et désobligeantes controverses. Je répondis que je ne savais pas exactement où j’allais mais que je savais au moins où je n’allais pas : là où il était, à dire des âneries dont il ne soupçonnait même pas l’énormité.
C’en fut trop. Suffoqué, l’affreux révisionniste ramassa précipitamment son cartable, son pardessus et son chapeau, fit une halte chez le proviseur, consulta et prit un mois de congé maladie, au prétexte d’une dépression.
Moi aussi, j’eus des congés. Huit jours d’exclusion, quoique ma mère ne manquât pas, pour la énième fois, d’assurer le conseil de discipline de son entière confiance dans l’instruction publique et en dépit de ses salutations les plus respectueuses et distinguées.
J’avais dix huit ans tout juste et déjà n’avais plus de village natal. Enfin libre comme le vent, avec une auto et plus de marmots, ma mère avait dissout le clan et vendu le territoire. Exilée dans une autre commune, au cœur d’une vraie petite bourgade, elle ne cessait de s’émerveiller chaque jour d’avoir enfin une boulangerie, une boucherie et une pharmacie sur le pas de sa porte. Elle refaisait sa vie. On refait toujours sa vie quand on l’aime.
Si rien ne va plus mal, le soleil inscrira bientôt dans le ciel de mai son quatre-vingt-neuvième printemps. Elle a encore refait sa vie. Maintenant ce sont la boulangerie, la pharmacie et la boucherie qui viennent à elle. Elle n’a même plus besoin de pousser la porte des magasins. Des géraniums ornent toujours le petit balcon de son foyer-logement et chaque hiver elle se demande, attristée, si elle verra ses nouvelles boutures en fleurs. Elle a peur de ne plus pouvoir refaire sa vie, je crois. Moi, je suis si loin, trop loin, sur une autre terre. Je n’ai plus de mots pour lui dire tout ça. Mais elle sait mieux que moi. On sait à peu près tout quand les journées sont si longues et les années si courtes !
La mienne de vie n’avait plus ni racines, ni port d’attache. Je naviguais déjà à vue. Je passai ma semaine de vacances pénitentes à vagabonder de-ci, de-là. Des copains déjà étudiants avec de la barbe clairsemée comme le Che m’accueillirent dans leur chambrette aux murs placardés d'espoirs de chambardement, des filles déjà femmes avec des tétins ronds et blancs comme ceux des blasons de Marot m’ouvrirent une place dans leur clic-clac.
Avec cet enseignant aux enseignements pour le moins cavaliers, c’était peut-être la première fois que j’exprimais aussi clairement mon désir de ne laisser personne m’imposer sa lecture du monde. Je crois que ce fut un tort. Par la suite, ma vie a beaucoup pâti de cette prétentieuse erreur. Car si on sait bien les écouter, les menteurs, surtout ceux qui font profession du mensonge, disent mieux la vérité que les honnêtes gens. Il suffit de savoir lire à l’envers, en histoire comme partout ailleurs. J’ai appris trop tard à déchiffrer comme cela, à un âge où l’on n’a plus guère besoin de décoder le monde, quand on croit que le sien propre est achevé.
Le monde achevé. C’est exactement l’affligeant travers dans lequel pataugeait mon conteur d’histoires. Il avait eu beau étudier, lire des livres et encore des livres, disséquer des témoignages, voir des musées, voyager à travers les siècles, écouter de brillants érudits, il n’avait pas trouvé de plus belles époques que celle qu’il vivait, lui, homme du vingtième siècle, citoyen d’une cinquième République absolument florissante et non perfectible. Il vivait dans un univers accompli.
Il n’était pas un original farfelu, hélas ! Tous les thuriféraires du pouvoir, qu’ils aient la tête au firmament ou les pieds dans la merde sur la hiérarchie des ambitions, sont animés de cette conviction que jusqu’alors les hommes ne se sont entretués, n’ont débattu de leurs idées, n’ont accouché de mondes nouveaux dans la souffrance et n’ont défait ces mondes pour en repenser d’autres, toujours dans la peine et dans l’effort, que pour en arriver à celui-ci, ultime et glorieux aboutissement d’une longue et douloureuse aventure, qui leur convient à merveille et dont ils savent tirer profit, chacun au prorata de son appétit.
Puissent-ils mesurer, ne serait-ce qu’une seconde, la dernière, l’ampleur de cette bêtise et la monstruosité de cette vanité !
Le silence des chrysanthèmes
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mardi, 03 novembre 2009
Stéphane Beau : Le Coffret
On ne sort pas intact de la lecture du livre de Stéphane Beau, Le Coffret, récemment paru aux éditions du Petit pavé.
On n’en sort pas intact parce qu’on y rencontre ses propres peurs et ses propres angoisses.
- Qu’est-ce que tu lis, papa ? m’a demandé ma fille. Question récurrente, histoire que j’arrête de lire un peu et que je prête attention à ses dessins, ses peintures et ses images.
- Je lis un livre qui se passe vers 2100, que j’ai répondu, histoire de répondre à peu près.
- Et comment il sait ce qui va se passer en 2100 , ton écrivain ? J’aurai cent ans, moi, et j’en sais rien comment ça sera quand j'aurai cent ans !
Ben oui. Comment il sait ?
Science fiction ? Non. Pas plus que le Nautilus de Jules Verne n’était une science fiction.
Pas plus que Matin brun de Franck Pavloff ne relevait de ce domaine de l’art d’écrire.
Un apologue. Je dirais un apologue, oui. Et écrit avec une élégance et une conviction qui font de Stéphane Beau un véritable écrivain.
Je ne vous raconterai pas le livre. Bien sûr. Un livre se lit avec ce qu’on porte en soi. Je ne vous raconterai pas l’histoire de Nathanaël, de son grand-père et de son ami le libraire. C’est pas une histoire qu’on raconte. C’est une histoire qui se lit de l’intérieur. Un avertissement. Un feu clignotant de la nuit dans laquelle nous nous enfonçons.
En lisant Stéphane Beau on est en présence d'une conscience qui veille à ce qu’une nouvelle catastrophe majeure ne s’abatte pas sur l’humanité. Une catastrophe qui pour l’heure avance masquée, chafouine, drapeau à peine muet brandi par plus de 50 pour cent d’abrutis.
Ce que j’aime dans ce livre, qui porte l’éloquent sous-titre « À l’aube de la dictature universelle », c’est d'abord qu’il existe. Et que son existence même, au cas où, sera et serait un déni à tous ceux et celles qui pourraient dire un jour : On savait pas. On n’a pas fait gaffe. On n’a vu venir le loup….
Car dans cette société de demain que l’écriture de Stéphane Beau explore, beaucoup de similitudes à peine voilées nous sont déjà bien actuelles. On sent bien cette évidence, en écoutant aujourd’hui les discours du pouvoir, en examinant l’évolution des esprits depuis une trentaine d’années, que ce demain envisagé est justement très près de notre pendule. Qu’il n’y a plus que le rideau à soulever, que les trois coups ont déjà été frappés…
Juste une petite phrase, aiguë comme une arme de précision :
« (….) C’est parce qu’ils* avaient oublié que le meilleur moyen de se soumettre un esclave, c’est de l’affranchir.»
Il y a, dans ce Coffret, vraiment, de quoi réveiller tous les zombies, victimes ou consentants, qui peuplent notre monde presque parfait.
On ne sort pas intact de cette lecture parce que, aussi, plus convaincu encore que les loups-garous reniflent à nos portes.
Et Stéphane, qui termine quand même sur une note d’espoir, ne m’en voudra pas de dévoiler un petit bout de la dédicace qu’il me fit de son ouvrage : "Il faut espérer pourtant que tout ceci relève plus de la fiction que de l’anticipation."
Je joins évidemment mes espoirs aux siens.
Mais il n’y a plus vraiment de temps à perdre.
* Les régimes autoritaires d’avant la dictature universelle
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lundi, 02 novembre 2009
Vient de paraître, à l'enseigne de publie.net
POLSKA B DZISIAJ

" (....)Ses parents étaient venus d’Ukraine après la guerre, des environs de Lwów. Poussés vers le nord-ouest, mais pas beaucoup, quelque deux cent kilomètres. Et il se mit à évoquer les grandes plaines de l’Ukraine avec ses yeux bleus qui vacillaient légèrement et le bras vigoureusement tendu qui montrait l’est. Et tandis qu’il racontait, je le regardais, interloqué. Moi l’étranger, j’étais venu voir un autochtone et j’étais assis devant un gars qui ne se sentait pas chez lui, là, à Gnojno, et qui parlait de son déracinement et dont la voix monocorde, je le sentais bien, était tout empreinte de tristesse.
Il inversait joliment les rôles et sans doute avait-il raison. Car moi j’étais tout de même là de mon pauvre chef, tandis que lui, c’étaient les chambardements frontaliers qu’il l’avait échoué dans ce village comme les tempêtes échouent sur les plages, les algues des fonds marins et les objets qu’on jette par-dessus bord des navires. Mais tous ces rejets, ça se ramasse, ça se conditionne, ça s’élimine. Lui, soixante ans après, il était resté tel qu’aux premiers jours, planté sur le même sable.
Il dit encore qu’avec les communistes, il avait trois vaches, un cheval, un cochon et des poules et, par-dessus tout, une paix royale. Personne ne venait fouiner dans ses affaires. Maintenant, il avait une vingtaine de vaches, une trayeuse électrique et il vendait tout son lait à la laiterie. Le lait devait être comme ci et pas comme ça, il avait fallu faire des évacuations, des aérations, des vaccins, des prévisions et il n’entendait rien à la paperasserie qu’on lui demandait. Et puis au final, il n’avait pas plus de sous qu’avant avec des tonnes d’emmerdements en plus. Alors ? Hein ? A quoi ça avait servi tout ça ? Hein ?
Il posait la question en se penchant en avant. D. balbutiait liberté, droit des gens, démocratie…Il haussait les épaules, hautement moqueur mais sans aucune brutalité.
J’ai appris beaucoup de cet homme. J’ai découvert en quoi, peut-être, résidait la force pérenne des dictatures. Pour ce paysan, comme pour bien d’autres qui m’ont tenu le même discours, le communisme tel qu’appliqué à l’est, c’était le droit de faire ce qu’il voulait dans son jardin. Pourvu qu’il ne s’y enrichisse pas de façon trop ostentatoire et ne fasse montre de ses opinions, on ne lui demandait rien. Il avait un gîte, de la pitance et la course du soleil pour éclairer les jours et compter les années. Le reste, la liberté d’écrire, de parler à voix haute, d’écouter, de lire, de voyager plus loin que la rivière, c’était affaires d’intellectuels, de penseurs et de gens des villes parce que leurs maisons, leurs rues et leurs usines étaient trop étroites. Le petit paysan, lui, il s’en fout de ces libertés-là. On ne lui a jamais appris à s’en servir, alors leur privation ne le meurtrit pas. La muselière intellectuelle ne le gêne pas. La vie est ailleurs. Elle se mesure au jour le jour, saison après saison. Elle se joue au printemps avec les labours et les semailles, l’été avec les moissons, l’automne avec le ramassage des pommes de terre et l’hiver avec la lutte obstinée contre le froid, la neige et le vent. Ce qu’il y a par delà ces rideaux quotidiens, il ne faut pas s’en mêler. C’est de la politique et la politique…La politique, ça fait des guerres et des morts.
Je pensais à la Makhnovchtchina. Que des paysans, incultes de notre point de vue, et pourtant vainqueurs de Dénikine. Et s’ils n’eussent été par la suite crapuleusement égorgés par Trotski, qu’auraient-ils fait de l’unique expérience anarchiste au monde qu’ils avaient mise en place en Ukraine ? Jusqu’où les tsars les avaient-ils volés et jusqu’où avaient-ils violé leur droit à l’existence, qu’ils aient pris une part aussi cruciale, intelligente et violente à la grande déferlante de l’histoire ?
Cet homme sec aux mains raboteuses, là devant moi, ce paysan d’origine ukrainienne, s’il était né seulement quelque trente ans plus tôt, aurait-il fait partie de l’épopée et été un compagnon de Makhno ? J’étais sûr que oui, ça me plaisait d’en être sûr et je le regardais décliner ses phrases et ses mots nostalgiques et je me disais que l’histoire, les luttes, les trahisons, les échecs, les vérités, les morts, les prisonniers, les réussites, les idéaux, les tactiques, les alliances, les buts, les systèmes, tout ça, c’était les hasards du réel, les leurres d’un prisme déformant et que les hommes n’entendaient rien, absolument rien à la mise en scène de leur propre destin. Ils étaient des ombres. Des balbutiements.
J’en éprouvai une profonde tristesse."
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samedi, 31 octobre 2009
Cacophonie funéraire
Toute la dynastie du grand-père, soldat inconnu et poilu des abominables tranchées, accroupie en rond autour du feu, avait écouté sans mot dire la triste saga qu'avait racontée ma mère.
Alors bien sûr, comme on l’avait à peu près tous complètement ignoré quand il était encore à une heure de là, à l’autre bout de la commune en prenant par les champs et les bois, on se découvrit des souvenirs, des historiettes attendries qu’on avait vécues, sinon avec lui, du moins chez lui.
Il en fut un qui affirma qu’il l’avait aidé à biner ses fèves, une fois, parce qu’il était fatigué et qu’il se reposait au bout du sillon, le brave papi, le chapeau sur le nez rabattu. Il avait ronflé et ça l’avait fait rire, lui, d’entendre le grand-père ronfler. J’allais lui demander pourquoi mais déjà un autre ajoutait qu’il avait mangé là-bas des bouts de fromage de chèvre sur des tartines grillées devant la cheminée. Jamais il n’avait mangé d’aussi bonnes tartines. Il s’en souviendrait longtemps des tartines du vieux ! Il rectifia in extremis...du grand-père.
Un troisième membre du clan toussota qu’il avait réparé un nid dans le poulailler, ramassé les œufs et fait une omelette avec de l’ail vert du jardin. Tout seul ? Oui, grand-père n’était pas en grande forme, il se reposait. Je n’avais pourtant jamais entendu la moindre poule caqueter là-bas. Je mis ça sur le compte de l’émotion. Après tout, quand on aime subitement un mort, on a bien le droit de dire n’importe quoi de son vivant.
Mais la palme du souvenir revint à l’aîné. C’est lui qui l’avait le mieux connu. Il jouait avec lui alors qu’on n’était même pas nés, nous autres tous.
Si mes calculs sont bons, il avait donc joué avec le grand-père avant même d’avoir fait un tour complet du calendrier. En tout cas pas deux. Être premier-né de la maison lui conférait cependant assez de prérogatives pour qu’on consentît à l’écouter, en dépit de son insinuation assez désobligeante.
Un hiver qu’il y avait du brouillard…
Nous nous épiâmes du coin de l’oeil, goguenards, comme s’il eût commencé par dire que c’était un jour où il ne faisait pas nuit. Bref, il y avait du brouillard et comme le bouilleur de cru était au village, il avait aidé son grand-père à soutirer un petit fût de vin destiné à être brûlé. Le pépé avait goûté plusieurs verres et, en riant de plus en plus fort, avait dit que, mon gars, ça ferait de la bonne eau-de-vie, ce putain d'pinard !
Ma mère fronça un sourcil sévèrement réprobateur.
L’aîné répéta, mais plus bas, que le bouilleur de cru était au village, donc, qu’il s’en souvenait parfaitement mais que ce n’était pas ça qu’il voulait raconter... Il avait passé toute la journée là-bas et le pépé voulait arracher ses oignons et il s’énervait parce qu’il n’arrivait plus à mettre la main sur sa bêche. Il ronchonnait dans sa moustache, allant du jardin à la grange et de la grange à l’écurie, en faisant à chaque fois de longues haltes au chai, pour tâcher de mettre la main sur cette imbécile de bêche de merde ! Alors, c’était lui qui l‘avait trouvée, la bêche. Oui. Et vous savez où ? Dans le grenier ! On se demande bien ce que faisait cette bêche dans un grenier, hein ? Mon frère avait couru, tout joyeux, en criant très fort qu’il avait retrouvé l’outil et voilà que maintenant c’était le pépé qui était introuvable. Alors il avait cherché partout, en commençant par le chai bien sûr. Il avait appelé dans la maison, ho, ho, ho, comme ça, puis dans les bâtiments, puis sous le hangar et avait quand même fini par trébucher sur l’incorrigible dormeur qui ronflait comme un perdu au coin de la barge de paille, avec une bouteille de vin allongé à ses côtés...
Hélas, il y en avait un parmi nous qui respectait moins que les autres l’émoi qui trahit la mémoire quand on parle d’un qui nous était cher et qui est tout juste mort.
Alors cet irrespectueux des sentiments et des convenances fit remarquer que quand même, s’il y avait du brouillard et si c’était l’hiver et si le bouilleur de cru était dans les environs, ce n’était pas tout à fait la saison de récolter des oignons. D’ailleurs, s’il y avait eu du brouillard et que le brouilleur de cru et ainsi de suite ..., le papi n’aurait pas fait sa sieste dehors, dans la paille, tout de même !
L’aîné tout rouge voulut protester mais ma mère prit le parti du perturbateur en disant, sur un ton qui n’admettait guère l’ergoterie, qu’effectivement cette histoire de bouilleur de cru, de bêche dans le grenier et de son père couché dans la paille avec du vin, ne tenait vraiment pas debout.
Tout penaud, l’aîné s’excusa que sans doute il avait confondu deux histoires mais que c’était quand même lui le plus âgé d’entre nous et que c’était lui qui avait le mieux connu cette espèce de vieux...Ce vieux pépé, voulait-il dire...
On fit silence et on resta là, tous à regarder les flammes qui pourléchaient les bûches et la fumée qui s’envolait et les étincelles qui pétaradaient avec des petits claquements secs. De temps à autre, ma mère prenait les pinces, remettait les tisons en bon ordre, déclenchant un véritable feu d’artifice d’étoiles et de braises qui jaillissaient jusques sur nos genoux. A nos pieds s’allongeait la chatte, une grande chatte avec trois couleurs, blanche, jaune et noire. Elle poussait par endroits de petits gémissements d’aise, des soupirs de rêves de chat tandis que le vent sur les carreaux de la fenêtre balayait des ruisselets de pluie.
Le silence des chrysanthèmes
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jeudi, 29 octobre 2009
Spleen
Le cœur, lui, n’a jamais de stratégie.
Ni de projets, ni d’anticipation. Il éclate sa lumière ou déverse son venin avec sa logique autonome.
La tête, elle, n’appréhende le monde qu’au travers ses volontés, ses velléités et ses dogmes, ces derniers fussent-ils même libertaires.
J’entends par "monde" aussi bien les rivières, les prés, les fleuves, les forêts, les oiseaux, le temps qu’il fait, les autobus, les gares, les cités, les bouts de ferraille immondes du désordre urbain, les ponts…. que le regard humain qu’on porte à l’autre, l’estime ou l’amour ou l’amitié ou le mépris dont on le gratifie, une femme aimée emportée par des torrents d'orgasmes ou alors, les jours où Cupidon s'en fout, lamentablement échouée sous la tristesse d'une réalité obstinément standard.
J’appelle "monde" le chemin que se fraient ensemble ma tête et mon coeur dans le dédale de la pauvreté des hommes de petite condition, la lâche, pusillanime et prétentieuse fourberie des hommes-collabos de la moyenne, le hold-up permanent de ceux de grande condition et la misère* de tous confondus.
Je ne sais pas où ira ma tête dans ce capharnaüm du déclin universel, admis et consenti par tous, ma pauvre carcasse comprise. Je sais cependant où elle voudrait aller, parce qu’elle est une tête qui ne tient compte du réel que par l’image du coeur qu’elle en reçoit.
Je ne sais pas où va mon cœur non plus parce qu’il est un cœur. Mais je sais où ma tête ne voudrait pas qu’il aille. C’est-à-dire que je ne sais rien, finalement, de leur synthèse : De ce moi entier et qui a commencé de m'être volé par une inscription à l’état civil sous le nom de Bertrand Redonnet, acte de naissance numéro 068, commune 038.
Je ne sais rien. Comme toi, comme vous, comme nous.
Nos cris sont ceux de prisonniers qu'on égorge.
Parce qu'il n’y a que la synthèse qui vaille la peine d'être vécue et si l’une de ses thèses est malade de la peste, l’autre a forcément le choléra.
Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point, nous faisait-on réciter au catéchisme des initiations philosophiques. Affligeant aphorisme qu’on répète comme un con quand on a vingt ans et pour faire croire qu’on est intelligent mais dont on s’aperçoit très vite, si on l’est devenu un tant soit peu, qu’il renferme les premiers principes de la séparation de l’individu en deux entités contraires et combattantes, c’est-à-dire qu’il en fait un parfait aliéné, un malheureux, un fin prêt à être dominé, gouverné, culpabilisé, christianisé. Un lâche corvéable et taillable à merci.
Mais y a t-il autre chose chez Pascal qui puisse servir aux hommes à se sentir autrement que des larves ?
L’invention de la calculette et des transports en commun, peut-être…
* Considérée sous ses trois aspects, économique, intellectuel et sexuel tels que magistralement mis au jour par la brochure de Strasbourg, 1967.
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mardi, 27 octobre 2009
Archéologie succincte
J’ai grandi sans épaules paternelles où déposer mes peurs.
Alors plus tard, handicapé de ce trop lourd bagage, je les ai laissées un peu partout en consigne. Au hasard de la route, chez d’autres qui n’étaient même pas chez eux, au fond des verres et des bouteilles, sur les trottoirs en pluie et en nuit de villes sans nom et sans âme, sous les lumières acides des bars de nuit où titubent les désespérances, dans des valises faites à la hâte, dans des draps de passage et dans la permanence des illusions.
Cap sur le hasard, droit sur les écueils, mais avec des îles entrevues sur tous les horizons !
Parcours en apparence décalé, en réalité qui touche à l'universalité : Qui que nous soyons, d’où que nous venions et où que nous nous proposions d’aller, nous transportons avec nous une malle à double fond dans lequel il ne faut s’aventurer qu’en cas d’absolue nécessité. Quand son contenu devient si pesant que les voyageurs que nous sommes ont peine à transporter leurs effets personnels. Et qu’importe, vraiment, si l’on ne comprend pas tout de ce contenu !
Je n'ai en effet jamais rencontré plus ennuyeux, plus prétentieux, plus bêtes et plus névrosés que les apprentis chercheurs de névroses. Un peu comme des alcooliques qui se piqueraient soudain d'œnologie !
Aussi ai-je eu une enfance qui, pour être singulière, n’en fut pas moins heureuse. Je sais bien qu’il est toujours joli le temps passé, alors si c’est mon souvenir qui chante et qui m’abuse par le miroitement et les prismes d'une certaine nostalgie, disons que le souvenir que je porte en moi est agréable à porter.
Et s'il y a nostalgie, peut-être n'a t-elle même pas pour objet un temps fixé, déterminé dans de l'histoire individuelle, mais un temps présent et toujours en mouvement : celui de s'éloigner chaque jour un peu plus des premiers ports d'attache pour accéder bientôt au naufrage promis.
Et puis se souvenir, n’est-ce pas faire son auto archéologie ? Les vestiges remis au jour procurent le sentiment d’être entier par petits bouts, d’être, sinon compréhensible, du moins logiquement construit. Bien sûr, des morceaux du vase ou des ossements du squelette sont absents. Des morceaux que le temps a ruinés. Mais l’imagination est là, qui rend le tout à peu près cohérent. Inutile d'ailleurs de gratter profondément pour retrouver ces vestiges. Ils sont à ciel ouvert. Nous les portons dans nos yeux, dans notre façon de voir le monde, d'aimer ou de détester.
Alors, si je ne me plais pas dans ce monde trop objectif et trop besogneux à mon goût, c’est peut-être, pour une part, celle qui n'est pas intellectualisée, parce que j’ai connu mes premières émotions dans un néolithique à son agonie, que je l’ai vu mourir et que, sans regrets à la guimauve, son souvenir me parle encore très fort.
Au pays de mes enfances, des couvrailles aux métives, le paysan était un jardinier dont les bras ne creusaient la terre que pour la survie de son clan, tapi dans deux pièces chauffées par le bois, par lui chaque hiver prélevé sur ses bois. Le pain contre le blé, le vin contre la vigne et l’eau au fond du puits.
Un puits surveillé de très près, totem adulé planté au milieu du village et objet de toutes les attentions, mais aussi trou de frayeur et d’angoisses épouvantables où, racontait-on, certains par le passé étaient venus noyer leur désespoir et qu’on avait retirés, tout bleus et tout gonflés et qu’on avait voués aux gémonies éternelles pour être ainsi venus souiller de leur mauvaise mort la source unique de tout un petit peuple.
Se j’ter dans l’ puits était la plus terrible des menaces. Si un homme, généralement pris de boisson, hurlait qu’il allait plonger dans le puits et que, titubant, hurlant et gesticulant il faisait mine de s’y diriger, il ne manquait pas d’être fermement maîtrisé par toute la communauté, bien décidée à empêcher ce suicide antisocial et meurtrier.
Le silence des chrysanthèmes
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samedi, 24 octobre 2009
2. L'alouette - La pensionnaire -
Sur les quelques centaines d’oiseaux auxquels nous avons dû prodiguer nos soins, je n’ai vu qu’un seul miraculé. C’était une alouette huppée, magnifique, élégante, fièrement dressée sur ses pattes et l’œil si expressif qu’on eût dit qu’il souriait. Elle virevoltait dans sa cage, au-dessus du macabre tapis de ses congénères.
Ne tenant pas notre promesse de sauveteurs et par une curieuse idée qui fit l’unanimité, nous lui fîmes l’honneur de lui offrir notre cage à nous, la maison. Ma mère, étrangement, y consentit et toute la famille se prit d’affection pour cet hôte furtif qui tourbillonnait tout le jour de l’armoire au buffet, puis de la cheminée aux étagères et des étagères aux bois de lit, et ainsi de suite, dans un incessant ballet de légers froufrous.
Nous passions nos repas la tête en l’air à suivre et à commenter ses évolutions. Tout le monde s’émerveillait quand, agacée, énervée, elle se dressait sur la cornière de l’armoire et lançait un sifflement aigu.
Notre lourde porte restait soigneusement fermée et il fallait, avant de rapidement s’engouffrer au dehors, vérifier d’abord où était perché notre oiseau et s’il ne fomentait pas quelque sournoise évasion. La chatte n’eut plus droit de cité parmi nous. Même, elle était violemment repoussée si elle tentait de s’introduire dans la maison, à la faveur d’un entrebâillement.
L’alouette cependant s’enhardissait. À un certain souper, elle s’invita sur l’épaule de ma mère attendrie. Elle hésita, elle sautilla là, elle siffla joliment, elle s’envola jusqu’au buffet, s’orienta puis revint sur l’épaule. Elle voleta alors jusqu’au milieu de la table et, les pattes sur le rebord du saladier, battant l’air de ses ailes frémissantes pour maintenir l’équilibre, déroba une feuille de pissenlit. Elle s’enfuit aussitôt sur l’armoire, son étrange butin au vinaigre pendant à son bec. Peut-être avait-elle reconnu une plante de ses champs au-dessus desquels elle prenait si bien son envol par une longue verticale jusqu’à disparaître sous les rayons du soleil, dans un sémillant récital de gammes torsadées.
Tout le monde applaudit au miracle, de si bon coeur et si fort que l’oiseau s’en effraya et faillit bien se fracasser le crâne contre les murs étroits de la chaumière.
L’alouette apprivoisée faisait désormais partie de la famille et venait sur la table picorer les miettes et les morceaux de lard. Ma mère d’ordinaire si pointilleuse sur la propreté, jusqu’à la névrose, essuyant ici, époussetant là, balayant partout, inspectant la moindre encoignure, ne supportant pas un soupçon de poussière, encaustiquant les meubles et les lustrant avec une telle frénésie qu’on eût pu se peigner aux reflets de leurs portes, laissait l’oiseau tout souiller de ses fientes. Elle essuyait derrière lui en le traitant plaisamment d’oiseau de malheur. Pire, ou mieux, je ne sais pas, elle lui chantait à tue-tête le rossignol de mes amours. L’oiseau chanteur n’appréciait qu’à demi Tino Rossi et s’envolait, tout ébouriffé, se réfugier derrière la cornière de la grosse armoire.
Ce ne sont pourtant pas ces notes béotiennes qui furent fatales au passereau, mais le zèle prononcé de ma mère pour le ménage.
Le soleil à l’horizontale des premiers jours de mars frappait aux vitres de la fenêtre, mettant en évidence les imperfections poussiéreuses, quelques chiures des premières mouches et de coupables empreintes de doigts. Tout en gratifiant son oiseau d’une tendre romance, style autrefois dans un joli moulin il était une jolie meunière, ma mère astiquait, appuyait dans un mouvement circulaire, se reculait pour vérifier, recommençait jusqu’à ce qu’enfin les vitres fussent d’une telle transparence qu’on eût dit qu’elles avaient disparu. L’illusion était telle qu’elle fut mortelle. L’alouette en effet observait la métamorphose du haut de son perchoir de prédilection, l’armoire. Elle pencha la tête à droite, à gauche, vers le haut, vers le bas, comme si elle s’éveillait d’un songe et revoyait enfin l’espace de son jardin d’oiseau. A tire-d’aile elle s’élança vers ce puits de lumière où se dessinaient des arbres, un soleil et un ciel.
Dans un bruit sourd, presque feutré, très bref mais de cruel augure, elle heurta de plein fouet ce miroir aux alouettes et s’écroula sans un souffle, sans un cri. Foudroyée.
Ma mère ramassa le petit corps inerte, le prit par une patte et le souleva jusqu’à son bout de nez. Elle l’examina sous toutes les coutures, comme si elle ne l’eût jamais vu, stupéfaite, une moue incrédule imprimée au coin des lèvres. Nous étions atterrés et faisions silence.
D’une voix fortement irritée, l’interdiction formelle de ramener des oiseaux à la maison nous fut soudain signifiée. Les oiseaux, c’était fait pour vivre dans les champs et dans les bois, pas dans les maisons et toutes ces merdes partout sur l’armoire, qui allait les nettoyer à présent ? Il n’y avait que nous pour avoir des idées aussi extravagantes. On ouvrit tout grand la porte sur le printemps naissant. Des passereaux étaient là qui accrochaient leurs petites notes, de branches en branches.
La chatte fut appelée qui dévora, ignoble vengeresse, l’alouette apprivoisée.
Je filai à travers champs à la rencontre des oiseaux du ciel. Le vent de la mer caressait les herbes et les coucous dodelinaient leurs têtes jaunissantes sur les talus. Je descendis à la rivière. Je m’assis là, près de ce que nous appelions la cascade, un tas de pierres sur lesquelles l’eau sautillait en petites vagues rapides et où scintillaient les éclairs argentés des vairons.
Le drame de l‘alouette m’inspirait une fable où se mêlaient confusément la mort, l’illusion, la liberté et le chat carnassier. Je composai oralement, agençai des rimes et des pieds qui tenaient à peu près debout. Je fis deux strophes et demi absolument ingénues, du style ô Toi la prisonnière que le ciel bleu appelle, ne sais-tu pas que l’homme tend des pièges aux rebelles, et ainsi de suite jusqu’au chat, nécrophage honni. Pâle émule de Jean de la Fontaine, j’en tirai une espèce de morale condensée, une antimorale plus exactement, qui conseillait de se jeter corps et âme dans le premier reflet venu, fût-il mortel, plutôt que de garder le confort d’une chaude prison. De toutes façons, les chats étaient partout et finiraient par vous manger, mort ou vif.
Il pleuvait des allégories sur mon chagrin d’enfant.
Je rentrai aux dernières clartés, récitant mon œuvrette que je pensais achevée, certain de tenir enfin là un vrai poème, qui pourrait faire date. Il me fallait l’écrire sur mon cahier, parmi tant d’autres plumitives fausses couches. Je ne le fis jamais. Pendant ma rêverie aux champs, un autre drame bien plus conséquent s’était noué.
Tout comme l’alouette l'œuvrette tomba aux oubliettes.
Le silence des chrysanthèmes
Photo : © Jules FOUARGE, avec son aimable autorisation
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vendredi, 23 octobre 2009
1. L'alouette - Traquenard assassin -
Les laboureurs de ce monde charnière entre deux mondes commençaient tout de même, victimes d’occultes intérêts en amont, d’épouser de curieuses pratiques pour protéger leurs semailles.
Les premiers balbutiements de la chimie au verger prirent des allures de catastrophe. Pour elle, le passage était sans doute obligé. Elle faisait son apprentissage.
Tirant rapidement la leçon de ses erreurs de jeunesse, ladite chimie a par la suite appris à envahir le jardin en mieux se dissimulant, côté cour. Trop gourmande de son succès cependant, pas assez discrète à la fin, elle finit quand même par faire des rivières des tapis d’herbes bizarres et des abeilles des folles égarées, des orphelines sans ruche et s’entretuant.
C’était au printemps, tout le long du chemin d’école, quand la plante pointe le bout délicat de sa jeune vie à la surface du labour. Des nuées de corvidés de toutes sortes s’abattaient sur ce plateau servi comme à leur unique attention. Le paysan parcourait ses champs en frappant dans ses mains, en tirant des coups de fusil et en hurlant mille injures aux cinq cent diables. Il n’y fournissait pas et les pies, les freux, les geais et les corbeaux emportaient dans leur bec ses espoirs de pain blanc. Ses épouvantails aussi amusaient plus la gent ailée qu’elle ne l’effrayait, qui poussait l’insolence jusqu’à venir se reposer de sa ripaille sur les vieux chapeaux et les bras en guenilles.
Cela ne pouvait décemment pas durer. Une guerre sans merci s’engagea et les intellectuels de l’efficacité tendirent leurs bras secourables, tout chargés d’un poison au nom délicat, le corbeau dort, sans doute pour endormir les consciences et les peurs, plutôt que le corbeau lui-même. Les produits qui se proposent de faire fortune en distribuant la mort, s’affublent toujours d’un petit baptême en subtil euphémisme. Y eût-il eu inscrit sur les emballages de cet affreux toxique, le corbeau mort, ou l’oiseau mort, que le paysan n’y aurait pas adhéré, j’en suis certain.
Pour les rats, oui, on peut annoncer la couleur. La mort des rats n’effraie pas, elle rassure.
Sinon pour la vermine, le mot mort est un répulsif trop puissant pour qu’on l’affiche sur une étiquette. Il n’y a pas si longtemps, sur les étalages dégoûtants d’opulence d’un grand magasin, j’ai vu, conditionnés dans des pots, de succulents petits champignons qui poussent en novembre sur les talus moussus, à la faveur d’un clair rayon de sous-bois. On les appelle les trompettes de la mort, ou des morts, selon les régions, parce que leur forme subtile rappelle effectivement celle d’une trompette et qu’ils apparaissent, tout veloutés de noir, à la Toussaint.
Les cérébraux de la promotion marchande ne sont pas des abstraits, aussi savent-ils qu’avec un nom comme cela, un nom inquiétant de fureteurs de forêts, on fait fuir le chaland. Qu’à cela ne tienne. Inspirés par Skakespeare et les faits les contredisant, ils modifièrent les faits et rebaptisèrent plaisamment le champignon de nos forêts « trompettes des Maures ». Une belle tête enrubannée, une tête du désert, souriait de toutes ses dents sur l’étiquette.
Depuis le temps qu’il y a des hommes et qui disent que le ridicule ne tue pas, ceux-là au moins, s’ils n’en sont pas morts eux-mêmes, sont venus pour vérifier pleinement la précision de l’aphorisme.
Les mêmes habiles dissimulateurs proposèrent donc au paysan d’endormir les corbeaux. Qui dort dîne, c’est bien connu, et pendant qu’ils dormiraient, ces becs-là, ils n’engloutiraient pas les couvrailles naissantes.
Alors sur les champs que le soleil déclinant arrosait en oblique, des oiseaux par centaines, l’aile écartée, le ventre en l’air, le bec ouvert et poissé d’une sécrétion répugnante et verdâtre, contemplèrent un beau soir la procession des nuages de leurs yeux crevés. D’autres, arrivés plus tard sur les lieux de l’horrible traquenard ou moins intempérants, claudiquaient encore, tentaient de fuir l’incompréhensible enfer et se heurtaient aux branches des haies d’érables alentour, s’y écroulaient, le souffle court, la poitrine haletante, le regard halluciné.
Nous jetions nos sacs au fossé et courions sur les champs de cette bataille inégale et déloyale entre le pain et l’oiseau. Brancardiers, nous recueillions les blessés. La tuerie avait frappé sans discernement et il y avait là des mésanges, des rouges gorges, des chardonnerets, des merles, des alouettes et des pluviers argentés. Oraison humide et silencieuse, le vent ébouriffait les plumes de ces soldats sans arme, tombés au champ du semeur.
Enjambant les cadavres, nous moissonnions autant de petites créatures encore frémissantes que nos bras pouvaient en contenir et les portions jusques chez nous. Tout ce que nous pouvions trouver de disponible en cages, en caisses de bois et de carton était réquisitionné comme infirmeries de campagne.
Mais certains oiseaux ne tenaient déjà plus sur leurs pattes et leurs yeux se révulsaient. Ils tordaient leur cou et la tête penchée vers le haut tentaient d’un seul œil vacillant, déjà vitreux, une dernière fois, de voir leur jardin, leur patrie, le ciel. Ils mouraient là, ahuris de souffrance.
D’autres, plus assurés quoique titubants, semblaient cependant vouloir encore s’accrocher à la vie. Nous emplissions alors de grands verres de lait et les forcions à boire en leur écartant le bec sans ménagement. Administré à trop haute dose, le remède hélas se faisait souvent aussi pire que le mal et étouffait les plus faibles. Les quelques-uns qui parvenaient à vomir les graines ignobles retrouvaient peu à peu leur esprit d’oiseau et venaient se cogner contre le grillage, avides d’air pur. Nous tenions ceux-là pour sauvés du désastre. La nuit cependant tombait et le ciel était noir. Nous leur promettions alors de les relâcher, sous les premiers rayons du jour.
Au petit matin, nous courions voir nos pensionnaires. Il n’y avait plus là que de pitoyables cadavres. Nous baissions la tête, nous caressions un moment les corps durs et froids. Des larmes de je ne sais quoi, d’effroi devant la mort peut-être, venaient à ruisseler sur un jabot mordoré de rose ou de jaune. Nous enterrions les victimes dans le jardin, soigneusement alignés, ventres et becs vers les cieux, et leur fermions les yeux.
Ce après quoi seulement, j’insultais les assassins.
À suivre...
Photo : Aurélien AUDEVARD, avec son aimable autorisation
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mardi, 20 octobre 2009
Curriculum vitae
Entre mes primes et brèves velléités de sociologue et celles plus audacieuses de fonctionnaire, j’avais quelque temps usiné en usine.
Ce fut une bien douloureuse consternation de découvrir que les artisans de mes puérils idéaux de bonheur universel, de justice et de liberté pouvaient ressembler à ces gens vautrés dans la fange quotidienne et s’y complaisant, me traitant de voyou et de foutu anarchiste si j’osais apostropher un tant soit peu leur prolétarienne condition.
Je suis parti en courant, sans dire au-revoir, pour vérifier dans mes livres de cuisine si c’était bien d’eux dont j’avais entendu parler ou si je ne m’étais pas tout simplement trompé d’adresse.
Hélas, pas d’erreur, c’étaient bien ces apôtres qui devaient soulever le joug de nos aliénations. Considérant l’ampleur dramatique du quiproquo, j’ai refermé les livres. Des amis, des vrais, des mélancoliques, des généreux, des apaches, des érudits, des utopistes qui avaient marché jusques là pour retrouver eux aussi la saine odeur d’une tribu, qui avaient également refermé les livres de cuisine, sont venus. Nous nous sommes amusés un temps, en ne faisant rien pour être certains de ne pas nous fourvoyer encore dans quelque espoir chimérique.
Nous avons beaucoup bu puis chacun de son côté est parti fonder sa Rome.
Avant tout cela, je m’étais un peu promené quelque temps dans l’instruction publique. Je n’y avais reconnu ni mon instituteur ni mon professeur de français-latin, alors j’avais claqué la porte au nez d’un énorme apparatchik , sans dire au-revoir encore une fois, parce qu'il prétendait que j’arrivais toujours en retard.
Ce devait être un prophète, ou alors un fin psychologue.
Dégoûté des hommes au travail, je me suis longtemps reposé avant d’être pris d’une espèce de Rousseauisme aussi subit qu’intempestif. Voilà que je me fis bûcheron. Retour aux sources de mon enfance bien aimée, aux valeurs de la tendre nature boisée où batifolent sous la brise légère des clochettes sauvages et où chantent, guillerets, les petits oiseaux du printemps.
En fait d’oiseau, c’est moi qui ai vite déchanté. Des fauves tapis derrière des calculettes et des listings m’ont tellement affamé que je suis ressorti vivement du bois, plus loup que jamais.
Comme j’avais pris froid aux mains et comme j’avais tout de même beaucoup besogné, dans l’ombre et sous les brûlures du solstice, sous la pluie et dans le vent, dans la poussière des étés autant que dans les boues de l’hiver, c’est à ce moment-là que je suis allé faire un somme réparateur dans un faux vrai fauteuil d’inutilité publique.
Voilà bouclé le tour d’horizon de mon salariat. Il n’y a pas là de quoi fouetter un chat errant. Je n’ai rien fait de bien utile mais, au moins, je le sais.
Ceux de ma famille disaient bien que je ne savais rien faire de mes dix doigts. Je m’inscris évidemment en faux contre ce jugement péremptoire. Mes doigts savent faire ruisseler des gammes, égrener des arpèges et chanter des accords de guitare. J’ai assez de talent pour en tirer un plaisir qui ne se dément jamais, mais pas assez pour être un artiste. De toutes façons, je ne finis jamais rien de ce que j’entreprends. Si je dois dire exactement en quoi j’ai socialement échoué ma vie, ma survie plutôt, je dirai que je n’ai su être ni musicien ni écrivain, en dépit d’une passion toujours aussi ardente pour ces deux langages de notre interprétation du monde et malgré des efforts répétés. Le succès du livre que j’ai publié il y a quelques années, je le dois plus à Brassens qu’à ma propre valeur. Si je ne m’étais pas fait l’exégète d’un poète de génie, personne ne m’aurait lu, ni même publié. Redonnet, tout le monde s’en fout. Il n’y a là rien de blessant ni rien d’extraordinaire et je n’en souffre pas avec trop de rigueur.
Quand les miens indexaient le handicap de mes doigts, ils voulaient simplement dire que je ne savais pas faire ce qu’ils prétendaient savoir faire. Après mûre réflexion, je me suis bien sûr aperçu qu’ils n’étaient pas mieux armés que moi. Quand la réalité sociale de cette jungle de fauves, d’imbéciles et de méchants est venue les agresser de plein fouet, la plupart se sont faits manger tout crus, sans même comprendre ce qui leur arrivait réellement.
Je ne savais pas jardiner, je ne savais pas biner, je ne savais pas réparer un vélo, enfoncer une pointe sans qu’elle ne se torde de douleur en tous sens, faire une étagère capable de supporter plus que le poids de la poussière, remettre des tuiles en place, remplacer une vitre, calculer la vitesse d’un train, certes, j’en conviens fort aisément. Mais il y a une foule de gens qui ne savent pas faire tout ça et qui tirent tout de même leur épingle de la grande mascarade. Il me manquait quelque chose, peut-être.
Quand les semelles de bois de mes galoches frappaient les pierres des chemins ou quand je vagabondais par les bois et les champs, les yeux sur les nuages en pluie, je pressentais bien que je n’étais là que pour un temps qui passait vite et que la suite ne ressemblerait pas au commencement.
J’avais peur. Je n’étais pas au paradis, j’étais chez moi. On est toujours chez soi quand on est tout petit, après on passe sa vie chez les autres. En exil de ses premiers concepts.
Ce pressentiment angoissé ne me repliait pas sur moi-même, bien au contraire. Je voulais ouvrir mes yeux sur d’autres paysages, dépasser les limites de mon univers. Je rêvais naïvement de vagabondages et de libertés sur les pays lointains que dessinaient les belles et lourdes cartes de l’école, en vert, en bleu, en bistre et en jaune. L’instituteur disait que là il faisait chaud, que là il faisait froid, que là il pleuvait sans cesse, que là-bas il neigeait tout le temps et que là, mystérieusement, il ne faisait rien, ni chaud, ni froid. C’était en vert sur la carte, juste à côté de la grande tache toute bleue, chez nous. Ça ne m’intéressait pas. Il suffisait de regarder par la fenêtre.
La baguette de noisetier faisait le tour du globe. A cet endroit précis, les hommes pêchaient et faisaient des bateaux, plus loin ils coupaient des forêts, encore plus haut ils élevaient des chevaux et des moutons, dans un coin, ils travaillaient sous la terre et faisaient fumer de grandes cheminées noires, dans l’autre ils restaient au soleil et faisaient pousser des vignes. Il décrivait aussi, toujours en les situant sur ses grandes cartes, des hommes en fourrure sur la glace ou alors presque tout nus dans une chaleur épouvantable.
La baguette frappait enfin sur une grande tache jaune, de l’autre côté d’une auréole bleu foncé, et l’instituteur disait que là, il n’y avait rien, que du sable.
Et la guerre, concluait-il, lugubre.
Le silence des chrysanthèmes - 2006 -
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