jeudi, 10 décembre 2009

Nouvelles des nouvelles

Aux alentours du 15 décembre, les Editions Antidata publient  un recueil, auquel j'eus l'heur de participer : 10 nouvelles sur le thème de "La maison".

Dix récits et dix écrivains parmi lesquels notre ami Solko, que vous retrouverez au sommaire sous le nom d'emprunt de Roland Thévenet. Ou le contraire....

Cordial salut, donc, aux auteurs et compagnons de route dans cette aventure, magistralement initiée et conduite par Olivier Salaün.

 

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Je trouve, moi, qu'il aurait de la gueule, ce livre, sous votre sapin flairant bon la forêt et le verbe d'antan...


mardi, 08 décembre 2009

Vacuité

Qu’est-ce qu’il y a d’évident à écrire ? Rien.
PB020007.JPGC’est parfois presser un citron qui n’a plus que la pulpe. C'est amer, la pulpe.
Alors, mieux vaut passer outre. Attendre que quelque chose survienne de l'intérieur et qui soit digne d’être dit.
Ouvrir un blog, c’est tellement  facile ! Un écritoire à la portée d’un enfant doté d’un QI à peine moyen…
Le faire vivre au quasi-quotidien, c’est ardu, fatigant, dangereux. On peut même y perdre le fil de ce qu’on se proposait d’en faire.

On peut même ne plus
trop s'y reconnaître. Est-ce qu'un citron se verrait en citron en ne voyant que sa puple ?
Y’a des moments, comme ça, où tout paraît cruellement vain.
S’énerver contre ce monde injuste, de mascarades et de merde, de petits hommes besognant sur la pointe des pieds et d'esclavage feutré  ?

À quoi bon, franchement ? C’est se taper la tête contre les murs  …I s’en fout le monde…Comme les murs....Peut-être  même s’en nourrit-il, de la colère qu'on lui voue et des cacas nerveux qu'on lui faits…Et puis, vraiment - mais vraiment - si on voulait s’énerver honnêtement sur tout ce qui nous agace, sur tout ce qu’on a perçu de faux et de vulgairement intéressé, on se fâcherait avec tout le monde. Peut-être même avec soi-même.
C'est comme ça, sans doute, qu'on devient tranquillement fou.
Alors, mieux vaut passer à autre chose. Attendre que quelque chose survienne de l'intérieur et qui soit digne d’être enfin dit.
Regarder du vent aux quatre horizons incertains des plaines. Regarder du rien, histoire de regarder du vrai dans les yeux.
Des ailes viendront pourtant qui  bien trop tôt le bec nous cloueront.

dimanche, 06 décembre 2009

Vacances

PB020002.JPGMes retours à la maison après quasiment un trimestre de réclusion scolaire,  parmi les arbres de mon village et sur les pierres humides de mes chemins, ressemblaient au retour de l'enfant prodige.
J'étais accueilli comme un aventurier qui revenait de loin et qui explorait des terres inconnues. Mes frères m'interrogeaient, ne m'appelaient plus Ronsard mais l'étudiant.
Je me demande encore aujourd'hui où ils avaient bien pu dénicher ce mot, peu en vogue dans nos campagnes. Mais il est vrai qu'ils grandissaient, qu'ils étaient des ouvriers, ou du moins des apprentis, qu'ils allaient se promener le dimanche avec leur mobylette bleue et connaissaient maintenant d'autres gens que je ne connaissais pas. Ils avaient déjà leurs horizons qui échappaient aux miens. Pour moi, le schisme entre le monde dit ouvrier et celui, prétendument intellectuel, a commencé là, sous le toit de ma maison, autour de la table et dans les vagabondages que nous reprenions par les bois et les champs.
Je ne comprenais rien à leur métier, à leurs outils, à leurs pieds à coulisse surtout, dont ils étaient si fiers, capables, disaient-ils, de mesurer l'épaisseur d'un seul de mes cheveux et même d'un poil de mon cul, quand j'en aurai des poils à mon cul.
J'étais bien d'accord, mais à quoi ça pouvait servir de connaître l'épaisseur d'un cheveu ou d'un poil de cul ?
Ils disaient alors que c'était pour faire des calculs et pour fabriquer d'autres outils et des machines qui fabriqueraient à leur tour des automobiles et des tracteurs. Peut-être même des avions. Ils s'emmêlaient les pinceaux et finissaient par trancher que finalement je ne pouvais pas comprendre ça, moi. Dans mes livres, il n'y avait pas
même un seul croquis !
Je crois qu'ils ne savaient pas trop eux-mêmes à quoi ça leur servirait tout ça.
Pour ce qui me concernait, moi non plus d'ailleurs. Quand ils passaient à la contre-offensive en demandant quelle utilité y avait-il à savoir plein de choses,  des récitations, des guerres et du latin comme le curé, je disais que c'était nécessaire pour comprendre le vaste monde et ils riaient très fort qu'alors je perdais vraiment mon temps à des conneries. Je n'étais décidément pas sérieux. Qu'est-ce que j'en avais à foutre du monde ? Je n'irai jamais.
Moi qui pensais savoir si bien argumenter mes causes, même si ce n'était pas toujours de très bonne foi, je bredouillais.

Je ne savais pas non plus, en fait, pourquoi j'apprenais toutes ces choses. Je crois qu'ils avaient un peu raison, mes frères. J'ai même l'impression d'avoir appris trop, pêle-mêle, sans le discernement nécessaire.
De ne pas avoir su trier le bon grain de l'ivraie et de m'être ainsi retrouvé dans la jungle avec une mauvaise boussole, incapable de m'indiquer la bonne piste pour m'en sortir. Sans quoi, je ne me serais pas tant de fois fourvoyé ! Et s'il est vrai que science sans conscience n'est que ruine de l'âme, je crois bien avoir été dénué de celle-ci quand je possédais celle-là et de celle-là quand j'avais celle-ci.
C'est dommage que je les aie perdus de vue, je leur dirais bien volontiers aujourd'hui, à mes compagnons de la première heure. J'aurais l'impression de terminer une discussion ou d'en entamer une autre.
Mais il est  vrai qu'ils se sont eux-mêmes fourvoyés, m'a t-on dit, à vouloir couper des cheveux et des poils de cul en quatre. Peut-être alors n'aimeraient-ils pas entendre ça.

Après mes longs enfermements, je retrouvais ma mère qui chantait toujours, qui faisait des plats qui fumaient comme des feux de camp et, les premiers jours au moins, ne me faisait aucune remontrance. Je devais me tenir coi, tout au plaisir de retrouver mes odeurs et mes bruits. Elle ne me demandait pas de parler de ma nouvelle vie monastique, elle ne faisait aucune allusion à ses échanges épistolaires
avec le collège, épineux et sur la discipline  sans cesse bafouée. Elle n'ouvrait pas mon sac où s'entassaient livres, cahiers et gros dictionnaires.
Ces trois jours anticycloniques écoulés, le ciel se couvrait légèrement, l'ambiance s'abîmait un peu et l'orage éclatait généralement vers le quatrième jour.
Elle appelait alors de tous ses vœux la fin de ces satanées vacances, que je m'en retourne en vitesse à ma forteresse.

Le silence des chrysanthèmes

mardi, 01 décembre 2009

Quand les vieux démons reviennent, côté coulisses

ombre.jpg

Introduction:

C'est comme une histoire de fous, mais vécue par des gens censés ne pas l'être, fous.
Elle est véridique et nous avons eu l'heur, comme dirait notre ami Solko, de la lire, passablement éberlués, dans les colonnes du numéro 48 de Polityka.
Elle s'est déroulée à Poznań...
Plus précisément, dans un grand théâtre de Poznań, et plus précisément encore, en coulisses.
Ce grand théâtre accueillait ces jours-ci le Théâtre Polonais de Danse, institution remarquable qui se produit dans différentes salles du pays et qui, depuis quelques mois, s'est adjoint le talent d'un danseur israélien émérite.

L'histoire :

Alors que le susdit danseur s'entraînait à rideau fermé avant la répétition générale, il a soudain senti sur lui peser un regard  insistant, qui l'a dérangé et troublé dans sa concentration au point de s'interrompre et d'aviser effectivement dans les coulisses un employé qui le fixait, immobile, avec une mine assez sévère, et peut-être, même, qu'il le toisait.
Rien de grave, me direz-vous....Mais attendez que je vous décrive le machiniste scrutateur. Petit, nerveux, l'œil noir, une mèche de cheveux lui barrant le front et une petite moustache fournie, bien taillée en balais de chiottes,  juste sous les narines...Vous y êtes ?
Non ? L'artiste israélien, lui, est formel : cet ouvrier ressemblait à s'y tromper à Hitler, lequel artiste a pris peur et s'en est ouvert à à une responsable du Théâtre
Polonais de Danse,  lui demandant de dire à cet employé de déguerpir....
Las ! Las ! Les choses n'en sont point restées là. L'employé courroucé - je vous laisse deviner à quoi peut ressembler un employé qui ressemble à Hitler quand il est courroucé - a porté plainte auprès de  la directrice  pour.... discrimination.
C'est là que l'anecdote tourne au cauchemar et que, comme dans tous les cauchemars, elle permute les rôles du réel. Car un homme qui ressemble à Hitler à s'y méprendre et qui porte plainte contre un homme de confession juive, un artiste en plus, pour discrimination, ça fait un peu désordre dans la mémoire collective.

Et ça n'est pas tout....Les camarades de l'employé-fantôme, outrés de la mesure prise à l'encontre de leur collègue, ont menacé de faire grève pour la Première si on ne le remettait pas à son poste.
À l'occasion d'une autre discussion orageuse avec la directrice artistique du Théâtre, pour tout autre chose que cette lamentable affaire, quelque chose ayant trait à l'organisation du spectacle,  le danseur traumatisé quant à lui en est arrivé à évoquer une nouvelle fois l'incident : il a maintenu avec force qu'un employé-Hitler l'avait nargué et regardé de façon très agressive.
Hélas encore, trois fois hélas, la directrice était déjà mal disposée envers le danseur car, paraît-il, depuis quelque temps, le bruit courait que ce dernier se plaignait à qui voulait l'entendre que ce spectacle était une galère et qu'il était décidément impossible de travailler convenablement avec ces enfoirés de Polonais !

Mal disposée, donc, au point de lâcher dans l'altercation qui ne manqua pas d'éclater : Espèce d'enculé de juif !
Aie! Aie ! Là,  ça  s'est vraiment gâté ....
Et l'artiste aussitôt de se lever et de  hurler : Espèce d'enculée de nazie !
Et voilà l'affaire portée diligemment  à la connaissance de l'ambassade israélienne en Pologne et voilà la directrice  artistique virée sur le champ !

Et qu'en est-il, dans tout ça, advenu du machiniste sosie ?

Des journalistes ont fini par le dénicher, tout penaud,  dans les vestiaires...Lui, il dit qu'il a toujours eu la moustache et s'est toujours coiffé de la sorte, qu'il n'est pas fasciste pour un sou, que la guerre c'est du lointain passé, qu'il est embêté avec cette histoire qui fait grand bruit dans le Landerneau et que, s'il est viré de son emploi, il se demande bien ce qu'il va devenir....

Conclusion :

Et le journaliste de poser la question : où commence le délit de sale gueule*et l'inconvenance quand on a le malheur de ressembler à Hitler ?
Au regard ? Au fait d'exister ?

Annexes :

- *NDLR Exil des mots
-    Le spectacle préparé portait sur la chute  du mur et...la tolérance.

Image : philip Seelen

dimanche, 29 novembre 2009

Du temps que j'étais une fille

PA260020.JPGDécidément,  l’étoile qui présidait à mes destinées ne voulait pas que les étapes à franchir le soient de façon, sinon banale, du moins sans esclandre. Si elle préside encore, peut-être m’a-t-elle prévu une sortie fracassante de cette vaste mascarade.
Car après une entrée en scène pour le moins insolite*, voila qu’il m’avait fallu débuter ma scolarité par une nouvelle pantalonnade du hasard.
Je me souviens de ce matin d’octobre où je sentais fort le vêtement neuf et le cirage rouge à mes galoches. Je n’étais pas fier, quoique entouré de mes frères. J’étais seulement un peu rasséréné pour avoir souvent entendu ma mère leur crier que de l’école, ils ne retiendraient que le chemin ! Ce matin là, je lui en voulus du ton courroucé sur lequel elle leur  faisait régulièrement ce compliment. C’était pourtant rassurant de savoir qu’ils connaissaient par cœur ce layon creux, bordé d’érables et d’ormeaux et qui, à mi-parcours, devait traverser un sombre bosquet. Au moins, nous n’allions pas nous perdre.
Ils étaient mes guides, mais l’inconnu vers lequel ils me conduisaient m’effrayait et les larmes qui coulaient étaient celles d’un orphelin qu’on abandonnait au vent froid de l’automne.
Soudain, je n’avais plus de berceau et, au bout de ce chemin, sous le vaste préau où fut comptée et recomptée et encore recensée la cohue piaillarde des garçons alignés deux par deux, la pire des vexations était en embuscade.
Car après conciliabules, consultations frénétiques des listes et dernier inventaire non moins frénétique, on se rendit à cette triste évidence qu’il y avait là un garnement en trop.
Soit.
Mais alors pourquoi est-ce sur mon épaule que se posa une lourde main poilue qui sentait le tabac blond pour m’extirper de l’anonymat des rangs et me conduire, sous les quolibets et les rires, à l’autre bout du bourg,  jusqu'au préau d’une autre école, celle des filles.
J’avais soudain tout perdu, mes frères et mon statut de petit garçon. Je vivais un naufrage et ma jeune vie prenait la détresse de partout.
Ma première année d’école se joua donc sur l’air de  entrez dans la ronde, voyez comme on danse, dans des effluves de chignons et des froufrous de jupes plissées.
J‘y acquis, peut-être, pour les femmes cette joyeuse amitié qui ne me quitta plus et cet hédonisme qui me procurèrent par la suite tant de bonheur, mais aussi tous les déboires de l’instabilité amoureuse.
J’apprenais à coudre quand ceux de mon âge et de mon sexe apprenaient à taper dans un ballon. J’apprenais à tricoter le point de croix ou de chaînette quand ils s’initiaient à la pyrogravure. Je sautais à la corde quand ils jouaient aux billes. Je sautillais à cloche-pied sur une marelle alors qu’ils jouaient aux gendarmes et aux voleurs.
Mes copains étaient des copines. La singularité n’échappera à personne. En tout cas, elle n’échappa pas à la gent masculine, quand,  l’année suivante, je fis enfin ma rentrée solennelle dans la cour des garçons.
Je dus reconquérir mes droits à la masculinité à coups de pieds, coups de poings  et force morsures.
Du coup, j’héritai forcément d’une réputation de mauvais garçon, aussi bien dans la cour de l’école qu’autour de la table familiale où tout venait à se savoir par la vertu de je ne savais quelle sournoise facétie.

* Voir cet autre extrait


Le silence des chrysanthèmes

vendredi, 27 novembre 2009

Les galeries souterraines de la langue

Martin_pecheur_h1_3B_19082006.jpg

Chateaubriand, dans une œuvre  magnifique à bien des égards, Le Génie du christianisme, ambitionnait de prouver l'existence de dieu en s'appuyant sur les merveilles présentes dans la nature.
Je ne me souviens plus exactement de l'intégralité des textes, mais je me souviens des pages parfaitement ciselées sur le chant du rossignol. D'autres pages aussi sur lesquelles il est écrit que les oiseaux et leurs mélodies n'ont d'autre raison d'être que celle de chanter les louanges de la Création.
C'était une sensibilité assoiffée de métaphysique et l'on voit dès lors en quoi elle allait ouvrir la porte à la déferlante romantique.
Un livre superbe, donc, dont certains passages me sont restés comme des références, sur lequel je m'appuyais même, adolescent reniant pourtant, instinctivement, l'existence d'une quelconque puissance céleste et du grand horloger de Voltaire.
Des pages de littérature qui donnaient un sens encore plus intime à mes escapades à travers les champs, les bois et le long des rivières. À mon affection pour les oiseaux aussi, pour leurs mœurs et leur présence partout furtive.
Ici, sur la platitude ouverte ou boisée des saisons qui s'enchaînent, je les ai retrouvés, mes oiseaux. Les mêmes que sous les brises océanes, sauf l'hiver. Dès la mi-août, la plupart à tire-d'aile traversent le ciel en direction de l'ouest, cap sur les tempérances océaniques. Mes sédentaires ou erratiques de là-bas sont ici migrateurs : grives, ramiers et tout le peuple discret des petits passereaux. L'hiver continental est silence.
J'ai retrouvé les oiseaux et, pour beaucoup, ai su les reconnaître à leur chant, sans même les voir dans les feuillages lumineux du printemps ou poussièreux de l'été. Cette langue que chante les oiseaux n'a ni frontières ni pays. Ces ramages, à la note près,  sont les mêmes aux portes du cyrillique que sous les brumes d'inspiration romane.
Ils portent cependant d'autres noms, les oiseaux. C'est ce qui fait d'eux des étrangers, en dépit de l'universalité des trémolos, de la façon de voler, de construire leur nid et d'arborer les mêmes couleurs de plumage. En apprenant leurs noms, il me semble  les apprivoiser mieux, les faire poètes complices de mes paysages...
Des noms parfois difficiles, comme celui de ce bel oiseau, orange et  turquoise, couleurs veloutées, fureteur des eaux et des ajoncs, le long des rivières ou des eaux dormantes d'un étang. Le martin pêcheur...celui qui hantait les canaux et les chemins de halage du marais poitevin, tout en aquarelles de vert et de jaune.
Le martin pêcheur polonais, c'est zimorodek, littéralement celui qui naît en hiver...

Nous avons longtemps cherché le pourquoi de cette bizarrerie. Les oiseaux naissent au printemps, à plus forte raison sous ces rudes latitudes.
J'ai feuilleté mes grands  livres d'oiseaux, leurs textes et leurs images. J'ai consulté les sites consacrés à l'ornithologie...Le martin pêcheur naît bien en mai ou juin...Alors ?
De guerre lasse, j'ai interrogé un ami dont je savais qu'il avait
un ornithologue parmi ses proches. Et la réponse, linguistique en fait, est venue éclairer le non-sens.
Le martin pêcheur creuse des galeries souterraines dans les berges des cours d'eau et c'est là, dans ces tunnels, qu'il fait son nid et se reproduit....
Oui, ça je sais ..Mais encore...
Ziemia, c'est la terre...Initialement, l'oiseau avait nom ziemiorodek, celui qui naît sous la terre...L'oiseau souterrain....
Et la lumière fut.
La langue polonaise, comme française, comme toutes les langues du monde, vit. De l'érosion déposée sur elle par des siècles de pratique, d'un emploi fautif un jour glissé entre ses lignes, elle s'introduit  triomphalement dans les dictionnaires et les manuels, gommant son histoire aux yeux du quotidien inattentif.
Zimorodek. Celui qui naît bien au printemps, mais sous la terre....
Et qui s'évanouit de mes paysages, le grand hiver blanc venu.

Chaleureux remerciements à Aurélien pour ce beau zimorodek

mercredi, 25 novembre 2009

François Bon, l'infatigable avant-coureur

souffrance du son.jpgCela fait longtemps que je suis attentif au travail de François Bon dans son incomparable énergie dépensée au service de la littérature, l'accompagnant, la tirant même au besoin par la main, sur ce chemin qu'elle doit nécessairement emprunter vers la dimension numérique.
Les débats importants, les débats dont le fondement repose sur une transformation - une évolution - de notre pratique du monde, sont longs et, quand ils sont menés par des gens dont le premier souci est de ne pas se fourvoyer en fourvoyant les autres - ils remettent sans relâche les questions essentielles sur le tapis.
C'est d'ailleurs dans cette opiniâtreté à poser régulièrement les mêmes questions, en les étayant à chaque fois d'argumentations nouvelles tant qu'elles n'ont pas trouvé leur plein écho, que l'on distingue le chercheur professionnel du dilettante.

Je fus parmi les tout premiers à proposer un texte à François Bon lors du lancement de Publie.net, le 1er janvier 2008, avec Chez Bonclou et autres toponymes, paru au début du mois de  mars de cette année-là.
Pour deux raisons.
La première est multiple : depuis environ deux ans (été 2006), j'écrivais essentiellement sur le net, via un premier blog, Exil volontaire, devenu en juillet 2007 l'actuel Exil des mots.
De l'écran personnel sous Word vers l'écran immédiatement public de  Hautetfort, le glissement de ma pratique d'écriture s'avérait déjà comme irréversible, ces deux pratiques se complétant sans se contrarier.
Au contraire, les poumons de l'une étant devenus indispensables à la respiration de l'autre.
En même temps que l'écriture, son vis-à-vis immédiat, son incontournable sœur de lait, la lecture, changeait ses usages de manière significative. Toujours lecteur des classiques dans leur format classique, oui et encore , mais de plus en plus à l'écoute du monde via les sites, les blogs naissants, les journaux, les débats en ligne, et même la météo, why not ?
Comme à peu près tout le monde, je consacrais autant de temps à lire sur écran que sur papier, sinon plus.
Et en quoi, donc, les supports de la littérature, auraient-ils dû, tels des sphères immuables, a-historiques, au- dessus et  par-delà l'évidence,  se situer hors cette pratique et ce goût ?
Il me semble aujourd'hui difficile de répondre positivement à cette question sans dire des bêtises, des poncifs, des trucs idéologiques ou d'intérêt immédiat, tout ceci participant de la redondance volontaire car revenant exactement  au même.
La seconde raison est double et  d'ordre plus personnel : la confiance spontanément accordée à quelqu'un qui depuis longtemps a, comme on dit, fait ses preuves en littérature et qui fut pionnier avec Remue.net du passage de la littérature au numérique. Quelqu'un que j'ai lu la première fois en 1982, qui, en plus, est de chez moué, là-bas sur l'ouest vendéen poitou-charentes, et qui connut les ombres et lumières d'un vieux lycée napoléonien où je fis moi-même mes premières armes, à Civray.
Ne boudons pas les complicités affectives. Elles sont aussi éléments de littérature puisque vivantes.

Je vous raconte tout cela ce matin car mis récemment en présence d'une bien heureuse coïncidence.
1 - Ayant ces
derniers jours  eu à correspondre avec une très grande institution du livre, il m'a semblé que mes deux ouvrages numériques - Chez Bonclou et Polska B dzisiaj pourtant dotés d'un ISBN - ne seraient peut-être pas pris en compte dans l'appréciation de l'œuvre embryonnaire que j'ai à faire valoir.
Je dis bien il m'a semblé. Car c'était au téléphone et, au téléphone, on est parfois distrait. J'ai pu me tromper et, le cas échéant, prie d'ores et déjà mon interlocutrice de bien vouloir m'en excuser.
J'ai aussitôt demandé
par mail beaucoup plus de précisions et j'attends une réponse que je ne manquerai pas de faire savoir ici, par une sorte d'annexe à ce texte.
*
2 - À peu près dans le même temps et sans savoir ma préoccupation du moment,  François Bon répondait avec  la précision des hommes de conviction, à l'ampleur de l'interrogation.
C'est donc cette réponse fortuite que  je vous invite vraiment à lire et à méditer afin que, entre autres choses, nous avancions ensemble et tordions un jour définitivement le cou à ce fantasme, ce faux argument de départ selon lequel livre traditionnel et numérique seraient fondamentalement antinomiques.
Pour vous mettre en appétit, cet extrait :
« C'est ici, dans cette relation à l'ordinateur, que nous réinventons la littérature, dans son origine (elle qui n'a jamais surgi de sa propre prescription : sinon il n'y aurait pas Bossuet, Sévigné, Saint-Simon, ni Le livre des merveilles d'Etienne Binet). C'est humble et modeste, mais c'est pratiquer, avec et via l'ordinateur (en attendant que l'ordinateur s'efface en tant que médiation technique de cette relation, on y parviendra), cette mise en réflexion du langage, sa thésaurisation. »
L'ensemble, édifiant, est ici.

L'image, Souffrance du son", est de Philip Seelen

Réponse reçue : Les oeuvres numériques ne sont pas prises en compte dans...etc..etc..

samedi, 21 novembre 2009

Controverse autour d'un livre putatif

PA260005.JPGUn hiver, peut-être celui de mes quatorze ou quinze ans, je ne sais plus, je m'étais attelé à la rédaction d'un vrai roman.
J'avais d'abord et longtemps guerroyé avant obtenir le privilège, sous couvert de travaux scolaires énormes à rendre pour la rentrée de Noël, de m'enfermer dans la chambre, zone absolument interdite autrement que pour aller dormir.
Personne ne viendrait vérifier mes productions cérébrales même si ma mère s'assurait parfois, en entrebâillant légèrement la porte, s'il n'y avait pas là-dessous quelque sournoise et inavouable occupation. Elle me trouvait complètement absorbé par mon cahier d'écriture et cela suffisait amplement à la convaincre que je me consacrais bien à des élucubrations intellectuelles qui réclamaient réflexion solitaire.
Je n'apparaissais que pour les repas.
Réquisitionnés au dehors sur divers travaux, réparation du toit aux poules, sciage et fendage des bûches, jardinage ou rafistolage de clôtures, mes frères maugréaient de désobligeantes observations, du style pas besoin de te laver les mains pour te mettre à table, tu ne les salis pas beaucoup. Des conciliabules et des disputes sur le fondement et l'origine des inégalités parmi nous s'ensuivaient, que je concluais en me dédouanant, bêtement, de toute responsabilité quant à leur peu de goût pour la lecture et  l'écriture. La querelle tournait alors au vinaigre et sans l'entremise du corps diplomatique, serait allée jusqu'au conflit ouvert. Ma mère calmait donc les esprits en louant le travail manuel, la noblesse de l'ouvrier bâtisseur face à la médiocrité des fainéants de la politique et des bureaux, ce dernier amalgame allant de pair avec des études, des livres et des écrits. Bref, du papier.
Entre deux pommes de terre chaudes, les ouvriers retroussaient alors leurs manches, pavoisaient comme des pigeons juste après l'accouplement et se mettaient en devoir de décrire minutieusement l'avancée de leur chantier respectif.
Cette partie là étant pacifiée, la diplomatie concédait à l'autre qu'il fallait aussi des gens honnêtes, en appuyant bien sur le mot et en me fusillant du regard, des gens honnêtes du peuple qui étudient convenablement et qui aident bien les ouvriers à lire toutes les choses qu'on leur donnait à signer sans qu'ils les comprissent et aussi qu'ils les épaulent pour calculer les sous que les employeurs leur volaient.
Si j'ai bien retenu la leçon, les intellectuels honnêtes devaient aider les ouvriers à compter les sous qu'ils n'avaient pas. Ma mère était vraiment une visionnaire. À la lumière de ce précepte maternel, je n'ai rencontré dans ma vie que des intellectuels honnêtes, certains s'affligeant de l'ampleur de ce que le peuple n'aurait jamais et les autres s'en réjouissant, mais tous avec un petit ventre ventre replet.
Les ouvriers en herbe se tournaient vers moi, affables. Il régnait soudain autour du repas l'harmonie d'un monde solidaire et réconcilié. Ma mère concluait quand même qu'il fallait que je donne un coup de main à l'empilage  du bois scié, quand j'en aurai fini avec ma paperasserie, peut-être histoire que je ne perde pas trop de vue le monde du vrai travail ; une sorte de stage, quoi.

Installé juste devant la fenêtre de la chambre, j'avais sous les yeux la cour humide et des oiseaux silencieux, les arbres nus et la lisière des premiers bois, loin devant moi, sur l'horizon d'une prairie. Mon plaisir, plus grand peut-être que celui même d'écrire,  c'était que j'avais le confort et le statut d'un écrivain retiré du monde, solitaire, uniquement préoccupé de son travail d'écrivain. Je ciselai des phrases et m'aventurai à taquiner le passé conditionnel deuxième forme. Mon cahier se remplissait. Chaque fois que je tournais une page, j'exultais comme un architecte qui voit son monument, pierre après pierre, prendre de l'élégance et de la hauteur, sinon de l'équilibre. J'en étais bien à la vingtième feuille, dont au moins sept ou huit de nulles et non avenues parce que barbouillées, rayées, maculées, toutes marges surchargées de corrections elles-mêmes raturées, quand une  grande croix dépitée ne gommait pas le tout.

Les ouvriers cependant, encore plus las après une nouvelle demi journée maussade à enfoncer des pointes ou à manier une bêche, se faisaient oublieux des accords de paix conclus au déjeuner et étaient tout disposés au dîner à rouvrir les hostilités, cette fois-ci non seulement à l'encontre de mon oisiveté mais aussi entre eux.
Ce soir-là, les revendications portaient sur une redistribution des rôles. On exigeait des charges qu'elles fussent interchangeables, on se bagarrait dans une cacophonie invraisemblable pour obtenir des mutations. Les haricots blancs et les boudins grillés fumaient dans les assiettes et ma mère écoutait sourdre  a rébellion des troupes, n'accordant à personne ni un regard, ni un mot, uniquement préoccupée de la dégustation de son plat.
Les deux forçats affectés aux bûches étaient les plus virulents, se plaignant de tout, du poids, de la poussière, du manque de lumière au bûcher, des outils, une scie qui ne coupait pas bien et une hache dont le manche était dix fois trop long.
Celui qui rénovait la clôture de la cour, faite de minces lames de bois pointues assemblées entre elles par de petits bouts de fils de fer à fagots, affirma que ses mains étaient blessées par ces petits bouts de fer agressifs et rouillés et à force de manier la pince. Il montrait ses paumes et faisait une grimace douloureuse. Il lui fallait une fonction où il n'aurait pas besoin de ses mains, autant dire un congé-maladie.
Le raccommodeur du  toit aux poules se plaignait d'une seule voix avec celui affecté au toit à cochon de l'odeur et de la saleté. Ces deux là regroupés en un puissant syndicat ne demandaient pas. Ils exigeaient. Il n'y avait pas à négocier. Ils ne céderaient pas. Demain, ils feraient  autre chose ou alors rien, un point c'est tout. Le préavis de grève était clair. Ma mère leva la tête un instant et, tout en continuant de savourer un bout de boudin, les fixa un moment, prête à engager le bras de fer. Ils voulaient faire quoi ? Ils ne savaient pas mais il ne feraient pas cela. Chacun son tour d'être dans la merde, concluèrent-ils,  fort élégamment.
Il n'y avait que l'aîné, préposé au jardin, qui ne se plaignait pas tout à fait comme les autres. Il montrait l'exemple de la résignation au devoir. Il soupirait bien que nom d'un chien, la terre était basse et qu'il faisait un froid de canard en plein vent d'ouest,  mais il acceptait. Il fallait que ça se fasse. Il en avait encore pour un bon petit bout de temps à tout mettre en ordre et personne, bien sûr, ne le ferait aussi bien que lui. Connaissant l'oiseau, je subodorai qu'il n'y avait là strictement rien à faire, en plein mois de décembre. Je lui proposai de l'aider. Il avoua la surpercherie en hurlant que non, surtout pas, qu'il ne voulait personne avec lui à tout esquinter et à patauger sur le guéret détrempé. Il prit ma mère à témoin qui confirma : marcher sur le labour l'hiver compromettait les semailles de printemps, de grosses mottes dures et impraticables s'y formant. L'aîné replongea dans son assiette en hochant la tête, trempant de gros bouts de pain dans ses haricots, comme quelqu'un qui n'est plus concerné par le débat.  Il avait son poste et obtenu de le garder. Que les autres s'arrangent entre eux !
Le jardin était à l'ouest, derrière la maison, bien à l'abri des regards. J'avais bien supputé : je sus que le fourbe enjambait la clôture et descendait sournoisement patauger dans la rivière, magnifique à cette saison, majestueuse comme un grand lac, étalée sur les champs et entre les arbres des bosquets.
Le fromage et les pommes sonnèrent le glas des jérémiades.  Poules, clôture, cochon, bois, jardin, chacun finirait sa tâche avant dimanche, sinon gare. Gare à quoi ? Mieux valait prudemment ne pas s'en enquérir et abandonner la lutte. Les vaincus alors se retournèrent vers moi, grimaçants de mal vécu. On n'avait pas discuté de mon cas. Je n'avais pas bientôt fini ? Que faisais-je donc de si important que je restais bien au chaud, et dans la chambre, en plus ? Hein ? Je pouvais le dire au moins ? Du latin ? Du chinois ?
J'ignore encore pourquoi, peut-être du fait de cet alphabet abscons ou alors pour les yeux toujours rieurs des asiatiques, mais dire qu'on parle ou qu'on écrit du chinois, fait toujours bien rire. On peut dire aussi de l'Hébreu. C'est tout aussi évocateur, mais ç'est sérieux, ça ne fait pas rire, c'est même empreint d'un occulte sévère.
On rigolait donc à gorges chaudes, on ne se disputait plus, on avait trouvé un terrain de cohésion sociale. L'infortune n'unit les hommes que s'ils se découvrent un adversaire commun qu'on puisse vilipender sans trop de risques. Ma mère laissa faire. Mieux encore, son silence et les regards narquois qu'elle me jeta, signifiaient qu'elle m'invitait à me justifier très vite si je ne voulais  pas être mobilisé sur le front des diverses corvées du dehors. Alors...
PB020001.JPGJ'écrivais un livre, un vrai livre.
Je les aimais trop pour les connaître vraiment, en fait. Obnubilé par la conviction intime que j'avais de la noblesse de mon entreprise et par l'avancée de mes travaux que je jugeais satisfaisante, j'eus la naïvete de penser que ça leur ferait plaisir et même, qu'ils pourraient en éprouver quelque fierté.
Un livre, s'exclama t-on ? Et pour quoi faire un livre ? Alors là, c'était la meilleure de l'année qui pourtant touchait à sa fin ! Eux, ils s'échinaient à l'entretien de la maison, ils se blessaient les mains, ils pataugeaient dans les fientes de poules et le fumier du cochon, ils attrapaient des tours de reins à brasser du bois, ils avaient froid, ils s'enrhumaient et Monsieur restait le cul sur une chaise à écrire un livre ! C'en était trop, le scandale dépassait la mesure ! Ma mère fut appelée au secours. Elle ne pouvait cautionner ça, un châtiment exemplaire s'imposait. Des devoirs d'école, d'accord, quoique l'argument ne passât qu'avec peine, mais là, s'amuser à faire un livre, c'était mille fois non ! La révolte des mutations tantôt éteinte se  faisait maintenant rébellion et la rébellion était sur le point d'éclater en révolution, à tel point que l'aîné, qui pourtant aurait dû sagement se faire tout petit dans son jardin secret, demanda à ma mère d'intervenir tout de suite.
Quoique encore vierge de cette expérience, j'eus vraiment l'impression d'être devant un tribunal passionné et vindicatif, dont elle était la Présidente, calme et sereine, professionnelle mais implacable. Je fus invité froidement à m'expliquer dans le détail, non sans qu'elle ne m'ait signifié un premier chef d'inculpation pour le prétexte fallacieux des compositions scolaires.
Chacun me dévisageait en épluchant sa pomme et on attendait des aveux complets. N'eussions-nous été en décembre qu'on aurait entendu une mouche voler.
J'écrivais un livre sur nous tous, voila.
J'avais dit ce qui m'était immédiatement venu à l'esprit et j'ignore aujourd'hui encore pourquoi cela s'imposa à moi, mystère peut-être des impressions fugaces et des désirs non identifiés mais qui s'imposent à la parole.
Car il y avait chez nous un vagabond en haillons, couvert de saleté, une barbe en broussailles telle qu'on n'y voyait jamais ni la bouche, ni les yeux qu'à moitié, en bandoulière toujours une musette d'où toujours dépassait le goulot d'une bouteille de vin et qui parcourait inlassablement les chemins, les champs et les bois, de village en village, de commune en commune, disait-on même. Boulitte, c'était son quolibet, apparaissait régulièrement et les gamins épouvantés couraient annoncer la nouvelle, comme pour les bohémiens, voila Boulitte ! voilà Boulitte ! Des paysans lui offraient à boire et le taquinaient de grossières plaisanteries. Il racontait entre ses dents barbues des histoires effrayantes, des crimes et des bêtes sauvages en roulant les  « r » comme des cascades et ses yeux, je les revois ses yeux, étaient bleus, d'un bleu livide, presque transparent, presque mort. Boulitte avait son rôle. Il servait de père Fouettard dans toutes les maisons, sauf la nôtre, parce que nous, nous en avions un, enfin une. Menacer d'aller chercher Boulitte, ramenait en effet immédiatement à de plus raisonnables sentiments tout garnement rétif. On disait qu'il habitait dans les bois, à la belle étoile et en toutes saisons. Cet étrange vagabond me faisait peur en même temps que me fascinaient son errance et son total dénuement, comme s'il eût été un être entre l'animal et l'humain. Ma mère le saluait, le tutoyait et causait même deux ou trois mots avec lui. Je l'admirais pour cela, comme si elle était capable de rentrer en communication avec l'ésotérique.
C'est sur cet homme des bois  et des chemins que besognait ma première tentative littéraire. Je m'échinais à vouloir en faire une allégorie de la liberté.
Mais quand je mentis spontanément et déclarai que notre famille était le sujet de mon livre, la consternation fut telle que les cous se tendirent démesurément, que les yeux s'écarquillèrent dangereusement, que les bouches s'ouvrirent sans qu'aucun son n'en put sortir et que les couteaux qui épluchaient les pommes retombèrent un à un dans les assiettes. Comme prise en photo, ma mère se figea littéralement, un quartier de son fruit planté au bout de sa lame, en suspens, à mi-chemin entre la bouche restée bée et la table.
Je me lancai dans une improvisation étrangement inspirée. Je m'entendais parler aussi, de très loin mais distinctement, comme si ce fût un autre qui avait pris la parole.
Au regard d'un monde qui changeait et qui partait à la dérive, notre vie pouvait paraître pauvre. Elle était pourtant d'une richesse qu'on ne reverrait bientôt plus. Nos préoccupations étaient rudimentaires et nous ne savions encore lire les mutations de ce monde qu'à la lumière de nos ancestrales erreurs. Nous savions le chant du coq qui claironnait la fin toute proche de la nuit, nous savions la position exacte de la grande ourse au quinze août, nous savions le refrain  des saisons, nous savions distinguer l'empreinte du lièvre de celle du lapin sur la boue rougeâtre d'un chemin forestier, nous savions semer, nous savions planter et nous savions manger. Nous savions beaucoup de choses mais c´étaient là des choses dont le monde naissant n'avait que faire et qui même entravait son essor. Nous n'étions pas préparés à l'exil, nous allions être sacrifiés à une aube nouvelle, laissés pour compte dans cette levée de rideau qui ne voulait plus d'insignifiants de notre espèce.
Je me tournai vers ma mère. Ses Pères Noëls travailleurs et justes ne viendraient jamais. Il n'existait pas plus de Pères Noëls  qu'il n'existait de dieu ou de « beurre au cul », comme elle se plaisait à dire. Il n'existait, il n'avait toujours existé que des hommes et ces hommes aujourd'hui proposaient un univers qui n'était pas pour nous.
L'heure allait bientôt sonner de devoir nous séparer. Il faudrait alors que chacun, avec les pauvres armes que lui avaient données le vent, la pluie, l'odeur de nos champs et le vol des oiseaux, trace la piste de son exode et tâche de se frayer un chemin dans une jungle inextricable. Personne d'entre nous ne s'y retrouverait cependant et nous n'aurions pas de cailloux à semer pour jalonner la route. Nous errerions, toujours plus loin. Nous nous éloignerions de plus en plus et jamais ne reviendrions à la douceur de cette table, à cette odeur chaude des haricots de nos sillons, à ce fumet sucré de nos oignons dans les boudins.
Je leur disais tout ça et j'écrivais tout ça pour qu'ils s'en souviennent à jamais et parce que je les aimais.
Alors, oui, je savais le latin et je prétendais savoir écrire et j'aimais les livres, l´histoire et la poésie. Mais cela ne servait strictement à rien. Je voulais bien tâcher de donner un coup de main,  pour  empiler des bûches, rapiècer une clôture ou curer un poulailler. C´étaient là les derniers gestes d´un monde en perdition, des gestes qui, comme les miens, n'étaient plus qu'inutilités. Qu´ils me donnent seulement le temps d´écrire, pour eux et pour empêher que le chemin qu´ils imprimeraient bientôt derrière eux ne se perde à jamais dans l´éternité cruelle du nul et non avenu.
Je leur faisais là une promesse solennelle.
En saisirent-ils tout le sens ?
En tout cas, leur bouche s'était refermée, leurs lèvres étaient parcourues d'un petit tremblement convulsif , leur visage était doux et une lumière humide avait allumé la couleur de leurs yeux silencieux.
Quarante ans m'auront été nécessaires pour tenir cette parole étrangement spontanée.
Le sauront-ils jamais ?

Le silence des chrysanthèmes

jeudi, 19 novembre 2009

De 1795 à 1918 puis de 1989 à.......

carte.JPG123 ans durant, la Pologne, on le sait,  fut rayée de la carte par les tsars de Russie et les Empires centraux.
À  l'est russification à outrance, à l'ouest germanisation sans ambages, avec l'affreux Bismarck et sa Prusse orientale. Plus de Pologne, plus de langue polonaise, plus d'éducation polonaise, plus de nation...Plus rien. Que des Polonais meurtris et qui par deux fois, trouvèrent la force de prendre les armes, en 1830 et 1863, pour tenter de soulever le joug et retrouver leur dignité...
Deux mouvements écrasés et noyés dans le sang....
L'écroulement des Empires centraux et la chute des tsars, ont fait renaître ce pays de ses cendres en novembre 1918.
La Pologne existe alors pendant 20 ans, jusqu'à l'annexion par Hitler et Staline, le quatrième partage, sous l'œil indigné des démocraties de l'Ouest...Mais les Polonais savent désormais que c'est pas avec un œil  indigné qu'on fait reculer les chars des envahisseurs....
Puis, fin des hostilités, Hitler kaput, elle existe encore, la Pologne,  mais sur la carte seulement, sans âme, sinon celle flétrie d'une République populaire contrôlée par Moscou. Comme la Tchécoslovaquie, la Roumanie, les Pays Baltes etc.
Jusqu'à la Table ronde, la chute du mur et tout et tout....
Tout ça, allez, c'est du passé....Ce sont là les tumultes orageux de l'histoire, les secousses du dessous, les contradictions, pour que soient mises en place enfin partout en Europe de belles cartes bien définies avec des peuples bien identifiés, sages comme des images, non expansionnistes, main dans la main et qui même, tiens, ces jours-ci, s'apprêtent à élire un clown, pardon, un Président.
Toutes ces secousses, ces séismes et ces cataclysmes étaient historiquement nécessaires.  Ben voyons...Comme furent nécessaires les grands plissements de la croûte terrestre, les déplacements des plaques tectoniques et tout le chaos pour qu'aujourd'hui, la planète bleue offre un visage harmonieux, serein, avec une géographie bien dessinée et des climats  bien reconnus et compris, même si, même si, tout ça, ça commence à sentir le roussi et que même, peut-être, ça se réchauffe trop, ça prend au fond, et qu'on va tous en crever et que, en plus,  alerte, des virus par milliers d'une nouvelle grippe, mi poulette,  mi gorette, risquent de venir cet hiver nous bouffer les poumons et nous décimer....
Nous mourrons, nous hommes d'une génération bénite des dieux pour être la première de l'Histoire à ne pas avoir connu la guerre en Europe, dans nos lits, comme des vrais cons, étouffés  par des virus inconnus, notre nez fiévreux enfoui dans les édredons.
Mais je m'égare. Je m'égare tant cette grosse Bachelot avec sa gueule d'agent commercial et de chef de rayon des trusts pharmaceutiques peut m'énerver et finir par me foutre la frousse. C'est ça aussi, la paix et les principes de précautions : on est obligé de pleurer longtemps, bien longtemps avant d'avoir réellement mal. Comme ça, on est sûr d'avoir pleuré tout son saoûl. Au cas où...
La chef de rayon maquillée comme un camion tout neuf déclarait ce matin,  ou hier : Punaise ! Plein de gens vont mourir parce qu'ils n'auront pas voulu se faire vacciner ! J'ignore bien évidemment la fioriture de ses dessous, à cette dame, mais je peux affirmer qu'en dessus, elle ne fait pas dans la dentelle pour la force de vente, la bonne femme ! Elle aurait tout aussi bien pu dire : si vous n'achetez pas mon vaccin, bande de cons, vous allez crever !

DSC_0578.JPGMais revenons en Pologne...C'était hier dans les rues de Lublin, la plus grosse ville polonaise à l'est de la Vistule ...
Donc, paix, paix partout en Europe, pour les hommes de bonne volonté et tous les autres itou.
Hier, je pensais à tout ça.... Les gens marchaient, causaient, souriaient ou   faisaient la gueule et des courses. Des gens libres, que je me disais....
À la cité universitaire Marie Curie Skłodowska, les étudiants désinvoltes, comme tous les étudiants du monde, vaquaient à leurs occupations d'étudiants désinvoltes, du Kebab à la cafétéria, via les cours ou l'inverse...
Nous cherchions une adresse, nous autres Nous avons demandé....Ulica Weteranòw ?  Rue des Vétérans ? À  plein de gens que nous avons demandé, parce que c'était contradictoire, d'aucuns indiquant tout droit, d'autres franchement à gauche, d'autres à droite, d'autres encore à gauche légèrement avant de filer vraiment tout droit.
Mais tous, unanimes, affirmaient  : près du Mac Donald !
Personne ne savait où ils étaient honorés du nom d'une rue, les Vétérans, mais tous, sans l'ombre d'une hésitation, savaient qu'il y avait un Mac Donald par là.....Tous le même repère. Comme à San Francisco, comme à Paris, à Mante-la-Jolie, Auxerre, La Rochelle, Toulouse, Varsovie,  Tarbes, Montcuq , Zanzibar ou Trifouillis les oies.
Ça m'a fait sourire. Jaune.
Que reste t-il de la Pologne là-dedans ? Dans ces gens, dans ces réflexes minables ?
Une librairie, vite...Linguistique ? Oui......On y va...Anglais à tous les rayons, anglais partout, anglais d'merde, dictionnaires, revues, la beauté de Lublin en anglais,  l'anglais pragmatique, langue vide, langue codée pour le business...Français ? Non, nous n'avons rien...On fait plus ça... Le Belge non plus, d'ailleurs... Tout le monde veut faire de l'anglais...La beauté de la langue ? Non. Pour gagner des sous....
Misère ! Que reste t-il de la Pologne ?
Que reste t-il ? Ils ont souffert.  ...Ils veulent faire comme on a fait, nous qui étions libres, à l'Ouest... Vite, rattraper le temps perdu avec ces salauds de communistes ! Certes. On est bien d'accord...Sauf que personne, dans cette Europe de chiottes, ne leur dit qu'à l'Ouest, on n'a fait que des conneries et que les gens, avec leurs cotons tiges, leurs belles bagnoles, leur papier toilette, leur boulot, leurs vacances congés payés, leurs savonnettes, leurs mille marques de dentifrice, leur jardin, leur propriété, leur chien, leurs crédits, n'ont jamais été heureux. Que les couples ne s'aiment pas d'amour fol, que leurs enfants sont des momies analphabètes, que les gens s'ennuient, se tracassent, ne voient pas le bout de leur tunnel, ne lisent pour la plupart que des torchons, regardent, abrutis, des télés toxiques, volent, violent, tuent au coin des bois, mentent,  se jalousent, se trahissent....
Que le taux de suicide y est catastrophique...
Ignominie sans nom du capital qui consiste à faire croire que le confort s'échange forcément contre l'âme ! Une émission qui fait ses choux gras en ce moment à la télé polonaise, c'est......Fort Boyard ! Oui, Fort Boyard...Au bord du Bug ! Sont pas prêts à résoudre l'énigme de la liberté retrouvée, avec ça !
Alors, la Pologne envahie, torturée, dépecée... C'est fini. Vive la Pologne ! La Pologne restera désormais la Pologne avec des frontières ouvertes mais solides comme le roc et un peuple bien identifié.
Mais elle est en train de disparaître, et cette fois-ci vraiment, sans qu'il n'y ait de soubresauts de dignité pour relever le gant !. Elle est en train de fondre dans la grande solution aqueuse et visqueuse de Bruxelles, du libéralisme et de la mondialisation, comme les vingt six autres corniauds, à genoux devant la puissance monétaire, l'avilissement des esprits et le nivellement par le bas.
Misère intellectuelle et morale garantie  à tous les étages.  Et, contre cette disparition, aucune arme, aucun soulèvement ne peut être opérant.
Tel  pays ? Inconnu. Porté disparu dans l'existence matérielle commune.....
Pour la Pologne, c'est le cinquième partage. Pas du tout sanglant, pas meurtrier comme les quatre autres.
Mais il sera plus difficile de relever la tête, mes amis ! Croyez-le bien ! Nous, c'est pas cinquante ans de bottes cuirassées qu'on a connus ! C'est deux cents ans d'avilissement progressif de l'esprit  sous la logique implacable du papier monnaie. Et on s'en est pas remis...La liberté ? Oui. La liberté d'être un con parmi les cons. Et les cons de la pire espèce, en plus  : ceux qui sont persuadés d'être au-dessus de toute la connerie  du monde.
Le monde du fric et du mensonge a compris, à force de revers et de luttes,  que pour faire de vrais esclaves, bien dociles, pas rebelles pour un sou, comme le note Stéphane Beau dans son Coffret, il suffisait de les affranchir.

Vite ! Retour vers le village...En traversant les faubourgs et les banlieues où scintillent dans la pénombre de l'après-midi, les enseignes de Leroy-Merlin, Conforama,  Carrefour, Leclerc, Décathlon, et autres Pères Noël de la décadence joyeuse.

Retour vers le village qui, riche de lui-même, de sa forêt, de sa plaine, de ses brumes et de nos silences, fait tous les efforts du monde pour rester pauvre !

mardi, 17 novembre 2009

Les lectures de l'enfermement

Avenir.jpgL'instituteur avait, depuis quelque temps sans doute, pointé son docte doigt sur cet analphabète du calcul qui récitait la pâle étoile du soir, messagère lointaine, qui commentait l'histoire sans vraiment la comprendre, louait Danton, conspuait Robespierre, applaudissait Napoléon qui, entre deux chevauchées à l'autre bout de l'Europe,  avait fait emprisonner le chef suprême des curés.
Il convoqua donc ma mère qui se présenta en vélo et en pantalon, les lèvres outrancièrement appuyées de rouge incarnat qui maculait le bout filtre de la cigarette mentholée.
C'était la première fois que je la voyais dans l'enceinte d'une école. Si ma mémoire ne me trahit pas, ce fut aussi la dernière.
Dans cette classe où il se passait tant de choses qu'elle ignorait, cette classe que je croyais tellement éloignée de notre maison, dans ce jardin privé qui échappait à ses commandements et où se cultivait le savoir du monde, au milieu des tables et des encriers, dans cette odeur de craie, de charbon des poêles, de sueur et de papier mêlée, elle détonait à m'en faire baisser les yeux.  
J'eus alors le sentiment déchirant de ne pas connaître cette femme. Elle souriait, parlait posément, faisait des phrases telles que je ne lui en avais jamais entendu énoncer. Elle célébrait l'instruction  publique qui, seule, pouvait sortir le pauvre de ses fondrières et tenir la dragée haute aux boniments des calotins. Elle louait ma passion des livres, elle disait que je griffonnais sur des vieux cahiers des histoires que j'inventais...
J'en fus mortifié. Jamais elle n'avait fait la moindre allusion à mes velléités de poète que j'exerçais en secret, dans les champs, sur les chemins, au bord de la rivière. Quelques-uns de mes frères étaient au courant et, goguenards, m'appelaient Ronsard, parce qu'ils avaient retenu ce nom au hasard d'une récitation besogneuse.
Ça devait vouloir dire que je m'occupais de choses aussi emmerdantes qu'insignifiantes.
Jamais à la maison je n'avais sorti mes ébauches manuscrites. Il n'y avait là guère de place où isoler son âme et le clan exigeait des jeux qui impliquassent tout le monde. Des jeux fédératifs, garants de la solidité de la structure.
Je voulais être un écrivain. C'était pour moi le plus beau mot de la langue française, un mot magique au service duquel se devaient d'être tous les autres. Je barbouillais effectivement des pages descriptives sur les saisons, sur la pluie, sur les oiseaux, sur les voisins, sur les chevaux. J'apprenais à transcender mon monde par l'écriture, à le voir mieux et digne d'être vécu.
Un écrivain, c'était pour moi quelqu'un qui ne vivait pas dans le monde, une espèce de  demi-dieu solitaire, un Zarathoustra farouche et romantique, quelqu'un qu'on ne voyait pratiquement jamais, qu'on ne connaissait que par la magie de ses livres, écrits depuis quelque inaccessible et mystérieuse retraite.
Longtemps, très longtemps, trop longtemps, et aujourd'hui encore, hélas, la première pensée que m'inspire une masure isolée au milieu d'une aimable campagne, surtout si c'est l'hiver et si toute chose y est muette, c'est qu'elle est un lieu idéal pour s'y retirer et pour y écrire de belles choses. Je n'ai jamais pu me débarrasser complètement de cette première naïveté selon laquelle l'écriture se tient forcément à l'écart du brouhaha superflu du monde.
Rien d'étonnant alors, on le comprendra aisément,  à ce que je n'ai jamais su être un véritable écrivain.
Mais ma mère savait donc tout de ma passion et elle s'était tue, par une pudeur qui ne lui ressemblait guère, ou alors parce qu'elle s'en fichait éperdument. À son corps défendant, elle qui aurait aimé être une chanteuse, il est vrai que la vie et ses misérables réalités lui avaient déjà fait le coup de l'artiste ratée. Elle ne s'y était que partiellement résignée.
Pour l'heure, dévoilant au maître d'école ma manie du gribouillage, c'est comme si elle lui avait dit, avec autant d'émotion que si elle avait annoncé le prix du cochon sur pied, qu'elle m'avait surpris en train de me masturber.
En revanche, elle ne dit pas un mot de mes indisciplines. Comme si j'étais un chérubin ordinaire, filant son petit bonhomme de chemin. Ni elle ni l'instituteur ne pouvaient pourtant avoir oublié mes bagarres à répétition, les larcins commis dans les vergers environnants et même chez le vieil épicier marchand de friandises, ainsi que mes multiples altercations avec le garde-champêtre.
Le maître d'école écoutait complaisamment. Il prononça alors les mots obscurs de cours complémentaire, de collège et enfin, devant les quelques objections de sa visiteuse et qui m'apparurent d'ordre purement matériel, il proposa celui de pension.
Ce dernier résonna à mes oreilles comme une terrible condamnation. Je regardai, abasourdi, mon maître tout sourire, comme s'il venait de m'asséner un traître coup.
Car chaque fois que ma mère s'était trouvée à bout d'arguments et n'avait osé s'aventurer à promulguer  une punition trop sévère qui m'aurait encore certainement conduit à commettre quelque honteux forfait, elle me traitait de gibier de potence et jurait de me mettre bientôt en pension, derrière des barreaux.
Je ne savais pas exactement ce que signifiait cet avertissement récurrent, mais la façon dont il était proféré, évoquait plus le château d'If qu'un paisible endroit où l'on fait ses premières humanités.
Quoique déstabilisé, je réfléchis néanmoins que le mot était sorti de la bouche de l'instituteur. J'en retrouvai quelque peu mes esprits. Un homme comme lui, qui savait tant de choses intelligentes, qui s'indignait de la cruauté de Louis XI, vilipendait tous les rois, exaltait Valmy et les libertés, prônait les égalités et chantait les fraternités, ne pouvait suggérer qu'on m'envoyât dépérir dans un lieu d'infâme pénitence.
Cet homme me voulait du bien, j'en étais sûr. Ma mère et lui ne parlaient pas de la même chose.
Je voulus hasarder un mot qui éviterait aux deux interlocuteurs de s'enliser plus avant dans un regrettable quiproquo. Après tout, c'était de mon cas dont ils délibéraient à leur guise. Ma mère sortit alors son grand mouchoir et me l'appuya doucement sur le nez, en exerçant toutefois une pression suffisamment robuste pour me mettre hors d'état de  protester. Elle ordonna que je me mouche.
Tant de prévenance me cloua effectivement le bec.

savoir.jpgEt ce ne fut que par un beau dimanche après-midi de l'automne suivant, quand les grilles se refermèrent sur moi, qu'on me conduisit au milieu des lits et des armoires avec une valise remplie de linge, avec des draps, un oreiller et avec des ustensiles fort singuliers, genre petite brosse, savonnette, dentifrice, gant de toilette, lime à ongles, qu'on m'abandonna là avec tout ce barda, seul, déchiré, que je compris qu'il n'y avait pas eu méprise et que cette fois-ci, j'étais bel et bien chez Monte-Cristo.
Seules avaient différé leurs intimes motivations.
Mais cela m'est apparu clairement à l'esprit que bien plus tard ; trop tard pour remercier celui-ci d'une virile poignée de main et celle-là d'une adulte embrassade.
Dans cet enclos rébarbatif, je fis pourtant ma rencontre avec les déclinaisons, les découpages savants de la phrase et,  peu à peu, avec le Bellum Gallicum, les Annales et autres De ira. J'ai dû multiplier par cent les versions qu'on exigeait que je fasse.
J'exhumais une à une les tubercules enfouis de mon vocabulaire avec l'émerveillement d'un archéologue en train de reconstituer le crâne d'un de ses frères lointains. Je me passionnai pour la grammaire, m'enflammai avec Corneille et Rodrigue, m'ennuyai avec Racine et Britannicus, fis la découverte de poètes et d'écrivains de tous les siècles, de toutes les plumes, de toutes les rimes.
De la fin de la classe jusqu'au coucher, les heures d'étude étaient si interminables qu'une fois expédiées les matières courantes,  j'y avalai toute la famille Rougon-Macquart, méthodiquement, livre après livre, dans l'ordre généalogique.
Je sautai de Gide à Genevoix en passant par Maupassant, Flaubert et Camus. Tout y passait. Même Sartre. Mais là, j'avoue, je n'y compris goutte et déclarai promptement forfait...
Et puis je fis la connaissance du garde de chasse de Lady Chatterley. Camouflé sous mon oreiller, il devint mon compagnon de chevet. J'en fis mes premières lectures sous la chaleur des draps, avec une petite pile dérobée dans la salle dite de Sciences. Prêté par un grand, un élève presque adulte qui avait pris sous son aile protectrice ce dévoreur de romans, le livre était formellement interdit
et cela suffisait pour en faire à mes yeux un chef-d'œuvre.
Je sus pourquoi quand, paragraphe après paragraphe, j'interrompais régulièrement mon investigation littéraire pour me livrer aux plaisirs tout aussi poétiques de la masturbation.
Ce qui devait arriver arriva. Trahi par le halo de la petite lampe, le délectable ouvrage me fut confisqué.
J'ai toujours soupçonné le surveillant de l'avoir gardé par-devers lui et de s'en être lui-même servi comme exutoire de ses propres occupations intimes, car aucune convocation chez les grands sénateurs de la discipline ne s'ensuivit.
En tout cas, je me délectais à l'idée que l'autorité, à la faveur de l'endormissement de ses sujets,  puisse se sournoisement branler. Du coup, elle en devenait grotesque et sur moi complètement inopérante, là comme partout ailleurs. La moindre de ses admonestations ne m'arrachait alors que  le sourire soupçonneux, aigre-doux, de celui qui sait et auquel il ne faut pas en conter.
Du miel dans du vinaigre.

Le silence des chrysanthèmes

Images : Philip Seelen

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