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01.06.2009

Comment on peut avancer en littérature

_MG_0976.jpgSelon Julien Gracq, cité par François Bon, « en littérature on avance à l’ancienneté.»
C’est un bon mot. Un peu désespérant si on a commencé à cinquante ans, évidemment. Suivez mon regard.
Encore que cela dépende de ce qu’on a accumulé de soi dans sa friction au monde et qu’on se propose de dire par l’écriture.
Le paradoxe de Rimbaud me semble aussi montrer tout à fait le contraire, et que dire alors de Lautréamont ?
Mais c’est une boutade à ne pas prendre au pied de la lettre et à restituer, évidemment, dans son contexte.

A la lumière (tamisée) de ma récente expérience, je crois qu’on avance, pour une bonne part, en confrontant son texte à l’édition, quand celle-ci est disposée à vous en faire l’exacte critique.
Je dis cela parce que dans «  Zozo, chômeur éperdu » le dernier paragraphe de trois ou quatre lignes, la chute si on peut dire, n’a pas été prise en compte par l’éditeur.
Ma première réflexion avait été de ne pas être trop d’accord. Puis j’ai relu sans ce dernier paragraphe et il m’est apparu alors qu’il constituait  un énorme défaut, le défaut du débutant, celui de vouloir trop en dire, de vouloir trop prendre en charge son lecteur, de vouloir envoyer des messages trop clairs, de grignoter en fait sur son imaginaire et ses propres dispositions et que l’éditeur, qui connaît, lui, le côté lecture de ce qu'il veut éditer,  avait d’emblée repéré.
C’est donc ce paragraphe qui a fort heureusement échappé à l’édition et que je vous livre ici :

Bien sûr. Bien sûr. On peut dire ça comme ça.
Mais il me plaît à moi d’imaginer qu’il  y eut des conversations post-mortem et que Zozo pour ses voisins de nuages absolument hilares a sans doute composé en arrivant là-bas une fable haute en couleurs de sa sanglante sortie du monde des vivants.
Parce que peut-être, mais peut-être seulement, les conteurs sont des figures immortelles : 
- « …


Il s’agit en fait d’écrire dans l’imaginaire sans pour autant enfoncer les clous indispensables à la construction d'un roman. De laisser beaucoup plus d’espace au plaisir du lecteur.
Et puisque j’ai commencé par François Bon citant Julien Gracq, je termine par cette réflexion admirable de François parlant de ce même Gracq :

« C’est en ayant coupé ainsi avec le roman, que Gracq agrandit d’une pièce la littérature française et nous montre un chemin neuf, qui nous augmente dans notre présence au monde. Aujourd’hui, pas un écrivain pour échapper à ce positionnement, là où le réel même exige la fiction, mais peut se dispenser de l’arsenal du roman. »

10:57 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.05.2009

Polska B dzisiaj - Le billot des bourreaux -

Emprise.jpgUn vieux bonhomme de mes voisins a suivi pas à pas et chaque jour les travaux de ma maison. De la démolition à la reconstruction.
Chaque jour, il est venu fureter. Il a commenté, examiné, critiqué, montré du doigt, balbutié.
Je n’ai pourtant compris que deux choses de ses discours vacillants. Parce que, par ces deux fois,  il avait été plus éloquent, utilisant les gestes, les mains et les yeux.
La première, sans rapport avec la maison, c’est qu’il avait quatre-vingt ans déjà et que le plus grand désespoir de cet âge était de ne plus pouvoir bander. «Koniec», la fin, avait-il inlassablement répété en branlant du chef de dépit.
Ses yeux sont mi-clos comme si la lumière l’indisposait et sa bouche sans dents avec des gencives rouge vif est toujours ouverte et agitée d’un petit tremblement convulsif. Il bée.
Aussi  l’ai-je surnommé «cigogneau sur nid», parce que ces grands oisillons sont toujours comme ça sur leur nid aux étés finissants, bec ouvert sur la chaleur tremblante, comme si leurs poumons manquaient d’air ou leur gosier d’eau.


La seconde fois où j’ai reçu le message de Cigogneau, je lui disais que j’allais peindre ma maison enfin terminée en vert. Avec le toit et les volets marron.
Il n’a pas du tout aimé. Sa petite voix très haut perchée s’est égosillée qu’il ne fallait pas faire ça, qu’avant la guerre c’était la couleur des maisons juives. A Łomazy, le bourg de la commune, il n’y avait que des juifs et Łomazy n’était alors qu’une maison verte.
Et alors ? Les juifs de Łomazy ont été massacrés dans la forêt, tout près de là. Plus de deux mille la même épouvantable journée d’un mois d’août 1944. Du sang à faire vomir de dégoût tous les nuages du ciel.
Il n’y a plus une seule maison verte dans les environs. Il y a une mémoire et un monument sur le charnier où végètent des fleurs sans parfum et sautillent des oiseaux toujours muets.
Nous y sommes allés. Il faut longtemps cahoter à travers la forêt comme si on remontait quelque Golgotha bien décidé à mener jusqu’aux ténèbres de la barbarie.
Nous nous sommes égarés et déjà tombait la nuit de novembre. Dans les sous-bois, il y avait un homme, avec un fusil et qui rentrait chez lui, une maison  isolée au milieu de la forêt. Nous nous sommes enquis d’où était le lieu du massacre des juifs et le monument. L’Homme a grondé qu’il n’en savait rien. Que chacun chez soi, que les juifs étaient chez eux maintenant et lui chez lui. J’ai eu peur...
Les bois, le fusil, l’ombre grandissante,  muette et solitaire,  et ces propos rugueux. Des propos comme des couteaux.

Alors  Cigogneau a-t-il peur que je me fasse massacrer à mon tour? Hait-il cette couleur qui lui dit les horreurs d’un pogrom* ? Une couleur qui porterait malheur et dont il voudrait me protéger.
Ou alors, les vieux fantômes de la haine ancestrale reviennent-ils marteler sa vieille caboche ?
Je ne sais pas. Je le regarde. Il a l’air si gentil. J’opte pour la superstition protectrice. Sans quoi je ne pourrais plus le regarder. Sa bouche tremble et écume pourtant. Mais il est vrai qu’elle tremble et écume tout le temps.
Je ne peindrai pas ma maison en vert. J’ai changé d’avis. Parce que je n’aime pas faire injure aux fantômes. Surtout ceux-là. Ils me poursuivent depuis mes premiers bancs d’école, depuis mes premiers livres d’histoire. Mais de très loin.
Maintenant, ils sont là. Chaque jour je longe l’orée de cette  forêt où les corps mitraillés du ghetto méconnu de Łomazy se sont tordus d’épouvante.
Et derrière ma forêt, plus au sud sur la frontière ukrainienne, j’ai pointé du doigt un nom sur un pli de ma vieille carte. Une déchirure sur une déchirure. Ce nom, mon vieil instituteur le prononçait avec effroi.
Je me souviens : Anxieux, je regardais par la fenêtre la quiétude rougeâtre des vieux platanes, la feuille en pluie qui venait effleurer les larges fenêtres, les étourneaux chamarrés qui picoraient la cour silencieuse et je pensais alors que ça ne pouvait être que dans un autre monde. Un monde par-delà la terre et où avaient régné des monstres sanguinaires. Pas le monde des cours d’école, des platanes, des feuilles en pluie et des étourneaux.
Et mon doigt s’est posé sur ce monde, à cinquante kilomètres de ma maison, détruisant les derniers remparts de l’enfance. Mon doigt est descendu, a contourné lentement la forêt, enjambé une rivière, épousé la ligne en pointillés de la frontière et s'est arrêté, hypnotisé.
Le nom est surligné de jaune, comme n’importe quel autre nom de commune : Sobibor. Autour sont de grandes surfaces vertes. Des  forêts.
Bor, c’est la forêt.

* Voir commentaires ci-dessous à propos de l'utilisation de ce terme.

Image : philip Seelen

15:12 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (50) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

12.05.2009

Cordial salut aux commentateurs

Avenir.jpgPreuve est une nouvelle fois faite que lorsqu’on écrit un coup de cœur ou un coup de gueule, par définition sans préméditation, la réalité se charge d’en souligner aussitôt les limites.
Car en écrivant le silence des « sites amis », je ne pensais ni à Feuilly, ni à Solko, ni à Michèle qui nous accompagne tous de sa lecture avisée, quoique j’aie employé un article défini, fautif. Il eût fallu écrire « des ».
Je vous prie de le croire.
Je me sens dès lors un peu gêné, comme si j’avais forcé la main : «  Oh, hé, les gars, mon livre ! »
Au nom de notre complicité sur la toile, je vous demande donc la faveur de ne vous faire l'écho de ce livre que si vous le  jugez  digne d'être relayé. De le traiter non pas comme le livre de Bertrand Redonnet, mais comme un livre quelconque qui aurait retenu votre attention.
C’est en ce sens qu’on devient plus humainement complices que partenaires et les complices sont toujours plus efficaces que les partenaires.

L’artiste croit le plus souvent à la qualité de son œuvre. Du moins lorsqu’elle est tout fraîchement sortie de son atelier. Après, avec le temps, il ne s'y reconnaît pas tout à fait et devient plus à même d’en corriger les défauts, de la réajuster, et ainsi de suite, tant la création n’est pas momifiée mais, frottée au monde, évolutive, toujours perfectible.

Il n’en va pas de même pour l’éditeur dont le choix est définitif et c’est en cela que je disais que je faisais confiance au « coup de cœur » de Georges Monti et que, donc, j’étais pour l’heure fier et satisfait de mon texte.
Un peu comme au billard quand on frappe la boule à gauche pour qu'elle aille à droite.

Ce que dit Solko est loin de participer du domaine de la banalité. Ce que j’ai ressenti par les tripes en évoluant parmi les gens de mon pays pendant ces dix jours, je le subodorais préalablement par la tête. Il y a en France, comme dans d’autres pays sans doute mais qui me sont moins chers, l'achèvement d’une décadence entamée au début des années 80.
Nous sommes entrés dans l’ère de l’épuisement des consciences dans ce qu’elles réclament, pour être des consciences, d’autonomie. L’accumulation des aliénations, l’acceptation de plus en plus d’entorses faites à l’éthique humaine, le recul progressif de l’exigence de jouir de sa vie et l’oreille de plus en plus consentante prêtée  à une foule de mensonges, de contrevérités, d'aberrations grotesques, bassement cruelles, presque infantiles de manichéisme et émanant de gens d'extrême droite déguisés en intellectuels puissants, supérieurs et précis, ont  fini par inverser totalement l’apparence et l’être.
En dépit des murmures, des grèves sporadiques parfaitement encadrées, tous les acteurs du pouvoir complices, des contestations désabusées à la chandelle des chaumières, l’idéologie dominante s’est faite la seule force matérielle.
Cet état désastreux, marécage de désespoir dans lequel a sombré l'individu, a forcément des influences néfastes sur les rapports dits amicaux, chacun ayant perdu le sens et le bonheur de l'affection au profit des faux intérêts de sa survie.
Je n'ai donc pas retrouvé mes amis mais des êtres extérieurs, abîmés et agitant les bras pour ne pas sombrer tout à fait.
Dans ces conditions, quand on est à 2500 km et qu'on n'apparaît pas quatre ans durant, il est dramatiquement normal que l'érosion ait été cruelle. La roche n'était pas assez dure.

Nous sommes muselés. Comme des oiseaux pris aux crins du rets, nous nous débattons encore, pas tout à fait morts, incapables cependant de reprendre notre envol à l’assaut des nuages.
Le piège a été patiemment tissé et ce, pour une bonne part, par l’acceptation quotidienne de plus en plus de concessions à la destruction programmée de la vie. Un peu comme dans « Matin brun ».
Le slogan de Mitterrand « Changer la vie », volé sans vergogne à la critique situ, avait sonné le glas des espérances de renversement de la falsification.  Ce désamorcement de la grenade situationniste* offert en pâture aux espoirs populaires s'était préalablement nourri des différentes  défaites et abdications de la guerre sociale …

Et ainsi de suite…Jusqu’à Sarkozy, bouffon politique au service de l’enfermement de l’individu dans les prisons de l’apparence.
C’est donc en France que j’ai ressenti cet accablement des personnes et je l’ai ressenti parce que je vis dans un pays qui n’est pas le mien, en vacances perpétuelles, uniquement préoccupé d’écriture et où, donc, les aliénations me sont beaucoup moins perceptibles, les agressions moins brutales.
Si vous lisez « Zozo », vous apercevrez  tout ça, dit complètement autrement et par un personnage fort simple.
Les gens de peu ruminent moins que les penseurs agréés,  vivent plus directement les contradictions et assument donc plus humainement et plus directement leur exigence de bonheur.
Un personnage comme il n’en existe plus.
Relevant plus de l’ethnologie que de la sociologie, participation descriptive et prospective au fonctionnement d'une ruche où le nec plus ultra est réservé à la Reine, gardienne de la conservation de l'espèce laborieuse.

Tout ça, c'est certainement encore et encore  du blabla :

La redécouverte de la vie devra forcément passer par un affrontement armé entre l’intelligence et la veulerie.
J’en suis certain. Nous serons alors, tous et toutes sans doute, déjà passés de l'autre côté des nuages. Notre responsabilité n'en demeurera pas moins entière.

* C'est hallucinant la multitude de gens qui, aujourd'hui, prétendent lire ou avoir lu Debord. Pire, l'avoir compris et adhérer à sa critique du monde. Debord est d'une lecture très difficile. Il y a seulement quarante ans (1967) nous n'étions qu'une poignée à vouloir entendre la brochure strasbourgeoise " De la misère en milieu étudiant considérée sous ses trois aspects....", elle même écho des thèses situationnistes. Georges Monti me disait, très justement à La Rochelle, qu'un Sollers, par exemple, écrivait sur Debord des choses qu'il n'aurait jamais osé écrire du vivant de ce dernier.
Bref, qu'il écrivait sur Debord à la lumière de son cadavre...Ce qui tend à prouver, une fois de plus, que pour les chiens de garde de la misère et du malheur, une bonne théorie, radicale, est une théorie morte.
Et quel dommage que tous les adeptes  d'aujourd'hui ne l'aient pas été quand cette théorie battait son plein de joie et d'espoir ! Que de déboires et de bassesses eussions nous évités !

Image : Philip Seelen

12:13 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.05.2009

Retour

_MG_0981.jpgC’est un poncif. Une vraie lapalissade.
Mais en vertu de quelle outrecuidance ne serions plus autorisés à vivre des poncifs dont s’emparerait notre écriture ?  Á force de chercher à tout prix sa source dans des méandres forcément originales, il arrive que l'écriture ne raconte plus qu’elle-même, à l’attention de gens faisant profession de comprendre ce qui, de propos délibéré,  ne signifie plus rien.

C’est donc une image d’Epinal.
Je suis sorti, parfaitement exténué, dans la nuit de ce début de mai.
Devant moi, au sud, la pleine lune arrosait la forêt d’une brume laiteuse et au plus profond des halliers, là, à deux pas, le rossignol progmé vrillait sa romance cristalline.
C’était la première fois que je l’entendais cette année, l’oiseau moche au chant sublime.
« Si je suis un serein, c’est un de ces sereins auxquels on crève les yeux pour les apprendre à mieux chanter », écrivait Darien.
J’avais dans la nuit les yeux crevés et le cœur à vif…
Je venais tout juste de traverser la France, la Belgique, une partie de la Hollande, l’Allemagne et la Pologne, tout ça en 41 heures d’une harassante randonnée en minibus,  train, bus de ville,  autocar grandes lignes et autres métros.
Je venais de fermer sur mon exil une parenthèse ouverte une dizaine de jours plus tôt, une parenthèse chérie, attendue, désirée, convoitée, après plus de deux ans et demi d’absence et d’une vie essentiellement écrite en polonais.
Je rentrais au cœur de ma forêt, profondément déçu, blessé même.
Et plein d’espoir. Car enfin libéré d’un fantasme, je pouvais dès lors respirer à pleins poumons la douceur solitaire de la nuit et entamer avec de nouvelles dispositions d’esprit l’acte II, scène 1, de mon isolement librement décidé.

J’étais donc parti le coeur léger. Cinq heures du matin sous une aube radieuse, resplendissante de lumière.
J’emportais avec moi Michelet, le second tome de « L’histoire de la révolution française.»
De longues heures avec une vitre infidèle entre le monde et moi. Autant les passer en compagnie des « Onze », version presque originale.

Le premier coup d’œil sur mon pays eut lieu le lendemain matin, sous une aube maintenant grise et froide, à la frontière sans frontière et franco-belge...Enfin, pas si gommés que ça quand même les pointillés de Schengen, puisque il y avait là, aperçue au travers de la vitre morose, une patrouille cagoulée, bottillons cloutés et pistolet mitrailleur à la hanche. Histoire que les choses soient bien claires, me suis-je dit, et que je comprenne bien qu’ici commençait la France de Sarkozy. Je venais en effet de faire plus de 2000 Km sans avoir vu le moindre uniforme. Étrange impression. Malaise comme un présage.
Je me demande d’ailleurs, ce matin, à ce stade post-scriptum du directement vécu,  si nous ne sommes pas bernés par nos premières impressions, si la suite des événements que nous pensons autonome et libre n’est pas qu’une conséquence inconsciemment formulée de cette première impression, une série de faits visant à la corroborer. C’est ce qu’on appellerait plus joliment un « présage. »
Bref…
Mon premier contact physique avec l’amère patrie eut lieu, lui, quelques dizaines de kilomètres plus loin, après être passé sans embûches devant la cohorte prétorienne de la république des droits de l’homme et du citoyen.
Pas très loin de Valmy, d’ailleurs…
L’autocar s’était arrêté dans une grande station-service afin que chacun puisse y acheter une boisson chaude et, évidemment, ce fut d’abord la ruée vers les toilettes. Les femmes et les hommes hébétés par une nuit de demi-sommeil inconfortable  trouvèrent hélas portes closes et  gardées par un gros cerbère du sexe qu’on dit beau, balai à la main et qui agitait frénétiquement une serpillière plaquée au sol.
Bien à l’abri derrière sa langue et la vulgarité de ses mots, le succube se mit en devoir d’invectiver les pauvres Polonais, qu’est-ce que c’est que ça à nous faire chier dès le matin ? ! Un car de Polaks sans doute ?! C’est fermé ! Allez voir ailleurs si j’y suis. C’est fermé ! Du vent !

Peut-être dans un éclair de lucidité sur sa propre condition, elle n’a pas dit « du balai ! »
Je dus m’interposer, ulcéré  :
- Madame, ces polaks sont mes compagnons de route et viennent de faire 2000 Km en autocar !  Ouvrez vos portes de merde! Où vous croyez-vous donc, là , planquée derrière votre minable rôle de balayeuse de chiottes ! C’est une honte !
L’affligeant dragon, surprise d’entendre en son  langage réponse à ses impolitesses, rouge jusqu’aux deux oreilles, s’empressa alors d’ouvrir et de prier ces messieurs-dames de bien vouloir aller se soulager…Obséquieuse jusqu’au dégoût.  Comme tous les lâches pris la main dans la poubelle de leur veulerie.
Nous repartîmes. J’étais morose et honteux. Je me suis surpris un moment à penser que cette bonne femme du tout petit peuple, peut-être ancienne allocataire du RMI, échouée là par la bonté d’un élu local éprise un soir de ses grosses fesses ou par la vertu d’un hasard de circonstances, figurait le symbole des imbéciles, à quelque échelon qu’ils se trouvent, et à qui on confie une graine de pouvoir.
Tristesse.

M’attendait à Paris un ami d’Internet. Rencontre joviale. Vraie rencontre. Plaisir de voir l’autre en « vrai » comme dirait JLK. Echanges chaleureux et bons moments. Promesses de se revoir, bien sûr et plein de projets aussi…
Puis ce fut un autre copain, gare de Niort, gentillesse exquise. Un copain que je ne « fréquentais » pas du temps de ma vie en France et qui mettait pour mon séjopur une voiture à ma disposition. Nous nous sommes en fait découverts par échange de courriers. Il est un excellent musicien et compose parfois sur des textes que je lui envoie.


Une autre anicroche, parmi d’autres, est survenue quelques jours plus tard quand, me servant pour 20 euros d’essence, j’eus la maladresse de dépasser d’un centime ! Les doigts de la caissière repliés telles les serres de l’épervier, me réclamant ce centime, refusant de m’ouvrir le passage si je n’avais pas ce centime en poche….Je lui ai balancé 50 centimes. 49 centimes à prendre pour prix de mon mépris….
Je n’étais plus habitué à cette déshumanisation achevée des rapports humains...En Pologne, avec 20 centimes de trop versés dans le réservoir, on dit tant pis, se sera pour une prochaine fois !
Vieille France, qu’as-tu fait de ton esprit rieur et saltimbanque ? Fatiguée que tu m’es apparue. Humiliée. Á genoux. Sans âme.  Inquiète et insipide. Parfois ridicule. Méchante même. Á force de donner ta voix à l’aveuglette, trompée par le  prisme déformant du suffrage universel truqué, tu as donc fini par perdre la parole !
Tu n'es plus en état de donner des leçons au monde. Tu es mûre pour en recevoir.

Puis ce furent les amis…
Les amis….
« Il n’y a plus rien » chantait Ferré…Sans aller jusque là, je plagierais plutôt :  Il n’y a plus grand chose.
En tout cas, il n’y a plus ce souffle qui donne chaud, envie de vivre et de chanter sa vie. Les amis ont vécu sans moi quatre ans durant et le temps est la plus terrible des gommes. Rien ne lui est indélébile.
Je devinais, plus tard, vers la fin de mon séjour, que pour agiter cette gomme, on leur avait quand même gentiment tenu le bras. C’est une autre histoire. Privée. Presque lamentable.
La face cachée de la lune, lointaine et silencieuse, est plus difficile à lire que le visage qu’elle inscrit au ciel de la nuit. Et, pour une foule de gens, parmi lesquels certains furent mes amis, ce qui est plus facile à lire est forcément  plus vrai.
Dégoûté.


Á la Rochelle, j’ai parlé de mon livre et dédicacé beaucoup…Les amis devenus des copains étaient tous là. Mais comme des desserts posés sur une table inaccessible. De la virtualité en chair et en os.
Je me suis aussi souvenu, au cours de  cette soirée de dédicaces,  que l’écrivain Denis Montebello, fort de son expérience, m’avait conseillé il y a longtemps, à l’époque de mon « Brassens »  qu’il ne fallait jamais être copain avec son éditeur…Les temps ont dû changer…En tout cas, moi, de Georges Monti rencontré à La Rochelle, je me ferais volontiers un copain, voire un ami, tant sa gentillesse est sensible et son intelligence pétillante ! Au diable l’éditeur, donc, si tant est que l’affectif et l’édition soient termes inconciliables !
J’ai embrassé avec tendresse partagée ma proche famille. Les yeux intacts, nous avons beaucoup ri.

Je suis reparti….
Je suis sorti sous la lune et j’ai écouté le chant du rossignol. Quelque chose s’est à nouveau brisé en moi. Mais les cassures n’attendent que les printemps pour refleurir un jour.

Et puis, un coup d’œil sur Internet déserté depuis deux semaines. Un peu étonné qu’aucun blog ou sites « amis » ne fasse allusion à la parution de mon livre.
Là, j’ai souri.
Je n’étais plus à une mélancolie près.
Les « amis virtuels » ne sont en fait que les acteurs d'un partenariat. C'est dire qu'ils ne sont pas tenus à plus de fidélité que ceux qui m’ont fréquenté pendant trente ans.
Et puis, il est peut-être trop tôt. Ou trop tard, va t’en savoir. Ou alors ça vaut rien…Ce qui m’étonnerait beaucoup. Non pas que j’ai confiance en moi, mais aux choix du « Temps qu’il fait ».
J’ai lu de-ci, de là, quelques bavardages bloggisants..

Je me suis résolu à être heureux avec mes rossignols, mes automnes, mes neiges et ma forêt.
Là où je suis étranger.
On se sent mieux étranger à l’étranger qu’au coin de sa cheminée.
Résolu au bonheur, oui. Mais cette fois-ci non pas grâce aux hommes, mais bien en dépit d’eux.
C’est ce que j’appelle Exil, Acte II, Scène 1…

C'est une pièce sur l'Amour et l'essentiel se joue en coulisses.

17:43 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.04.2009

Chemins d’école et ponts d'Arcole

14 18.jpgLa guerre

Du pont de la route de Brux jusqu’à la laiterie de Chaunay, le chemin longeait la Bouleure. Odeurs de lait caillé et de fromages en ferments, travailleurs le cheveu gras en salopettes blanches et bottes toujours vertes pataugeant dans de grandes flaques  opalines, la laiterie, industrie décalée dans un monde essentiellement attelé au sillon d’une charrue.
Ce n’était un chemin qu’aux beaux jours. L’hiver, la Bouleure l’effaçait du paysage, en faisait son second lit de débauche. Des bois morts y flottaient à la dérive et au-dessus, inscrivant sur le ciel de grands cercles inquiets, les vanneaux huppés piaulaient pathétique.
C’était aussi un oxymore, un détour pour éviter le chemin des écoliers quand  les bohémiens surgis de la nuit et leurs yeux noirs étincelants comme ceux des chats harets,  campaient sur un petit tertre herbeux de l’autre berge.
Le chemin pour contourner les couteaux qui pendaient à leurs ceintures, les haillons d’une marmaille aux gestes brutaux,  les feux de camp, , les paniers tressés d’osier,  les roulottes, les petits chevaux mouchetés comme ceux des Comanches et les guitares.
Le chemin des couards. Le chemin de la peur de l’Autre.
C’était aussi un ordre. Les poules renfermées à double tour, les lapins verrouillés dans leurs cases, les outils de jardin remisés, les bicyclettes entravées, les saloirs camouflés dans la maison,  les billets des allocations enfouis plus profondément sous la pile de draps, la dernière précaution était enjointe : Prenez le p’tit chemin de la laiterie.
Puis, un jour,  le chemin nous fit les archéologues de la guerre.
Car  un vieil orme d’un autre monde, déjà mort,  avec un trou comme une grotte à sa base, gémissait là sans douleur entre le ciel et l’eau. C’était un monument, la cabourne, le désignait-on, et un matin un chat-huant somnolait sur le pas de cet antre froid qui semblait vouloir fouiller de ses ombres les entrailles de la terre.
Nous avons admiré l’endormi les yeux mi-clos, nous avons dévisagé ses petites oreilles emplumées et un souffle de vent qui faisait frémir le poitrail, puis nous l’avons cruellement effrayé.  L’oiseau somnambule a lourdement heurté la cime des haies et s’est évanoui quelque part sous les nuages.
Alors nous nous sommes approchés avec cette fascination étrange du chasseur  et du chien de meute à vouloir respirer l’endroit même où l’oiseau évanescent s’était reposé, comme s’il eût pu oublier là quelque chose de lui, quelque chose de concret et dont nous nous serions saisis. Agenouillés, nous avons scruté et reniflé la senteur humide de la cabourne et nos yeux comme  des fouines se sont habitués à l’ombre.
Nous avons reculé, épouvantés et en jetant des cris.
C’était étrange, c’était long, c’était rond, c’était rouillé, c’était pointu.
Un obus !  Une bombe !  Une torpille ! C’est les bohémiens !  Non,  c’est les boches ! La guerre !
La guerre, celle dont on nous rebattait tant les oreilles, avec des Allemands vociférants des ordres et voleurs de chevaux, de vaches, d’œufs et de lait, était de retour.
Nous avons fui.
Mais le soir,  à pas feutrés pour ne pas déranger la mort qui dormait là depuis si longtemps, avec des précautions rampantes et muettes d’indiens à l’affût, nous sommes revenus. La guerre tel un monstre paisible était toujours  posée sur la terre noire  de la cabourne.
Alors, nous nous sommes peu à peu habitués à cette inquiétante présence d’un passé tumultueux, un passé d’avant nous,  fait de feux et de sang et nous avons juré le secret. L’arbre mort avec la mort lovée à ses pieds est devenu notre totem. Chaque fois que nous sommes passés par là, faisant même un détour pour y parvenir,  régulièrement, nous sommes venus veiller sur le sommeil du monstre.
Et nous n’avons rien dit, meurtris dans notre chair et comme si nous étions des soldats assassins, quand le tranchant luisant d’une hache est venu par un sale matin de printemps  réveiller la colère de notre redoutable idole.

Les membres déchiquetés, le cantonnier Gustave s’est éparpillé sur les herbes et du rouge, beaucoup de rouge,  s’est répandu sur le blanc et le jaune des pâquerettes et des boutons d’or.

Même sous les cabournes les plus innocentes où somnolent des chats huants, la guerre, la guerre  chez les hommes ne dort toujours que d’un œil mauvais.

Image : Philip Seelen

14:28 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.04.2009

Commentaire des commentaires

Merci de votre petit mot, Solko...Et...bonnes vacances.
Je suis d'accord avec vous concernant l'espèce de "religiosité" qu'imposent à notre âme les bâtiments consacrés au sacré. Cette émotion, comme vous le dites, n'est pas l’apanage des églises et cathédrales mais naît devant tout ce qui recèle la mémoire d'une certaine métaphysique, devant tous les sanctuaires, parmi lesquels je compte les grottes de l'art rupestre, les pierres de Stonehedge, de Carnac, les temples divers etc… Tout ce qui touche à une vision au-delà du réel.
Grand bois, vous m’effrayez comme des cathédrales !
A ce propos, j'indique au passage que je ne suis nullement nourri de la pensée matérialiste. Mais ce serait encore trop long...

Rosa, je regrette que vous taxiez mon texte de "dur". Si affirmer sur un blog, espace de création personnelle, la façon, la philosophie avec laquelle on appréhende le monde, est faire preuve de dureté, alors, je n'ai effectivement pas grand chose à foutre dans la blogosphère, ou du moins dans l'édition d'un blog ouvert au public. Ce faisant, évidemment, on égratigne plus ou moins violemment la philosophie différente, parfois contradictoire de la sienne. Il n’y a pas de dureté là-dedans, ou alors il n’y a de douceur que dans les propos byzantins, les ronds de jambes et la tartuferie.
Vous préférez me lire sur les "Sept mains", ce qui laisse entendre que vous prenez congé de "l'Exil". Dommage, je le regrette, mais je ne fais pas de clientélisme. Je ne suis pas de ces blogs qui ne parlent du monde qu'au travers la vision des autres, qui se satisfont du nombre de commentaires défilant sous leurs textes, qui n'égratignent pas (ou plus) les pouvoirs en place parce que c'est stérile, qui répugnent au grand débat d’idées pour ratisser plus large et qui ont l'oeil rivé sur les statistiques de leur petit territoire.
Je conçois mon blog comme atelier de mon écriture et, à l'instar de François Bon, quoique plus sommairement, j'ouvre cet atelier au public qui veut bien entrer et jeter un coup d'oeil sur mon travail.  Et dans cet atelier, il y a un forgeron qui forge et qui pense le monde avec sa tête et ses tripes, parce que c’est de ce monde, et de nulle part ailleurs, que germe son écriture.
Jamais ce forgeron ne s’obligera à câliner ce qui lui est contraire ou trop éloigné. Donc, voyez-vous, s'il y a des sujets tabous, alors, c'est l'ensemble de l'atelier qui devient tabou. Et, je le répète :  Je ne suis pas là pour faire plaisir à des lecteurs au-delà de mes possibilités, jusqu’à mon effacement, ma dissolution dans un consensus chafouin. Qu'on ne me soutienne pas ou que l'on ne dégouline pas de compliments sur mes textes, ne m'animent d'aucune émotion. Je suis évidemment heureux quand mon écriture plaît et que des échanges s'installent. Mais je ne suis pas forcément malheureux quand cette écriture heurte.  Qui sait séduire tout le monde a de grande chance de n'être aimé profondément de personne. La littérature est une histoire d'amour et, tout comme en amour, mieux vaut donc être seul que mal accompagné. Alors, il ne me déplaît pas de déplaire à certains.. Je ne dis pas cela pour vous, croyez-le bien.
Ceux qui essaient de parler littérature, poésie, vie, en refusant, au prétexte d’une fausse modestie, de mettre en avant les convictions qui les animent, « parlent avec un cadavre dans la bouche » et donnent à lire non pas des textes mais des spectres de textes.
C’est hélas le travers de plus en plus récurrent des blogs-miroirs, où chacun peut venir déposer son petit commentaire quotidien et fourré au miel réchauffé «  Ah, comme c’est beau ! Comme c’est magnifique ! Quelle écriture ! Quel texte !» et qui ne m’intéresse pas outre mesure. Je qualifie ça, in petto,  de nouvelle société du spectral !
Et c’est précisément tout l’humanisme d’Internet, comme espace de débat transversal, de confrontations d’idées et de friction directe au monde des hommes, bref comme espace d'une communication de l'intelligence,  que remettent en question ces blogs de l'onanisme, blogs exposés comme des étalages d'une foire et qui n'attendent que les félicitations du chaland.


Simone, je vous rejoins sur l'idée  agnostique. Je ne prétends pas, je n'ai jamais prétendu détenir la vérité sur la question de l’éternité. Il me plaît de la croire possible, par-delà toute religion, quand, les yeux rivés au ciel, je contemple ces milliards d’étoiles inscrites au firmament et que je devine, derrière, je ne sais où, d’autres milliards d’étoiles encore qui s’agitent, qui meurent et qui demeurent dans un espace qui n’a pas de nom.
Mais, mon intelligence bute sur l'éternelle question. Et je dénie aux matérialistes purs ayant résolu une fois pour toutes la question aussi bien qu’aux déistes de tout bord, le droit d'affirmer quoi que ce soit de fiable sur le sujet.


Et que chacun(e) alors promène sa vie avec ce qui l'aide à la promener...
Cordialement

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03.04.2009

A l'ami Solko et ses amis

La JCible.jpgJ’en ai souvent fait la triste expérience : On ne peut guère discuter avec un chrétien qui ne renie pas son église dans ce qu'elle a de plus repoussant. Avec un tartufe, un dévot ou un bigot, oui. Ceux-là sont démontables comme des pièces mécaniques mal conçues. À chaque coin de phrase, il y a une contradiction, un mensonge, un préjugé, une leçon apprise, une malversation de l’ordre des choses, du blanc vendu pour du noir et inversement.
Mais le chrétien profond, celui qui est spirituellement animé par le sentiment de la foi – ce qui est pour moi du domaine inviolable de l’intimité – mais est intellectuellement persuadé que l’église chrétienne s’écrit avec un E majuscule - ce qui est pour moi du domaine exécrable de l’idéologie - celui-ci, vous enroulera dans ses filets et vous fera perdre votre latin, si vous en possédez un qui ne soit pas ecclésiastique.
Le premier obstacle, immense, incontournable, c’est qu’il vous spolie gentiment votre identité. Vous êtes athée ou agnostique, mais vous êtes un cœur grand comme ça, vous n’aimez pas faire mal aux gens, vous êtes généreux même et vous donneriez votre chemise à un pauvre hère s’il venait à cogner à votre huis. Vous l’avez déjà donnée d’ailleurs. Maintes fois.  Sans rien demander en retour. Vous êtes comme ça parce que vous êtes un être animé d’un fol espoir de vivre pleinement la vie,  vous aimez l’amour et l’amitié vagabondes, vous n’êtes en rien attaché à ce qui fait la richesse matérielle,  vous êtes à peu près dénué de tout, vous aimez les vivants et avez un désespoir secret, parfois manifeste, devant l’inéluctabilité de l’échéance fatale de votre voyage. Vous êtes un être qui a besoin, pour vivre, de mains fraternelles.

Le chrétien vous dira alors - exception faite pour l’échéance fatale et les amours vagabondes- que ce sont là, pour la plupart, ses valeurs à lui. Que ce sont là les enseignements de son Dieu. Ou du fils de son Dieu gesticulant dans le désert palestinien. Il vous dira chrétien qui s’ignore. Un chrétien sans dieu…Bref, vous voilà phagocyté. Presque bouche bée.

Je ne voudrais pas être méchant, mais ça s’appelle du vol et je ne suis pas certain de ne pas oublier un i dans ce dernier mot : Le chrétien a le monopole des bons sentiments, de fait, puisqu’il appartient à une grande communauté deux fois millénaire et qui les prêche.
Je me souviens, pour anecdote, d’un soir où je donnais un concert-répertoire Brassens, avec un autre musicien de mes amis, dans une espèce de cabaret et où un gars, à la fin, était venu nous voir pour nous dire que Chanson pour l’Auvergnat (que nous n’interprétions jamais) était une chanson profondément chrétienne. Et pourquoi donc, cher Monsieur ? Parce que c’est une chanson qui respire la bonté et la générosité. Et voilà…CQFD.
Je précise que nous n’interprétions jamais "l'Auvergnat", non pas à cause de cette fausse ambiguïté relevée par le spectateur  chrétien, mais parce que nous avions fait le choix de présenter les textes les moins connus de Brassens, le plus souvent posthumes. La Brave Margot, La Chasse aux papillons, Le Gorille et autres Les Copains d’abord n’étaient donc jamais à notre répertoire. Leur notoriété, en outre, nous semblait, et nous semble toujours d’ailleurs, occulter la profondeur plus secrète d’une œuvre.
Comme si on limitait Victor Hugo à Jean Valjean ou Rimbaud au Dormeur du val.
Mais je m’égare. Revenons à nos ouailles…

Cette fâcheuse tendance à s’approprier ce que nous promenons en nous de plus humain, est cependant mise à rude épreuve dès que vous vous en prenez, au nom même du bonheur de vivre qui vous anime, à l’institution chrétienne, à la muflerie de ses enseignements, tous contraires à votre joie de vivre, et aux comportements scandaleux et ignorants de ses représentants.
Le chrétien honnête n’aura pas peur de tirer à boulets rouges sur cette institution. Au nom même de la foi qui l'habite. Celui-ci, même si spirituellement nous ne sommes pas des voisins, force mon respect et sa main sur mon épaule ne me dérange pas. Au contraire.
Anecdote encore. Enfin, plus qu’une anecdote…Ou alors anecdote dramatique, passez-moi l’oxymore. J’ai été très ami, autrefois dans la campagne poitevine, avec un jeune ancien prêtre, un homme fin, d’une intelligence et d’une gentillesse exquises et aussi d’une foi inébranlable, presque la foi du Charbonnier, mais qui avait quitté son saint ministère, offusqué par les pratiques de son église. Il se disait et était toujours profondément chrétien. Chrétien frondeur. Trahi, avouait-il même. Un homme profondément seul. Désemparé. Nous avons passé des nuits et des nuits en longues dissertations orales ponctuées de bons coups de vin frais de sa vigne.
Son dernier geste ne fut pas chrétien. Du point de vue de l'ignominie du dogme. Si dieu existe ailleurs que dans la chrétienté, un dieu qui ne condamne pas qu’on puisse librement, en homme digne, mettre fin à sa souffrance,  alors je suis certain qu’il aura pardonné.

Mais le chrétien, même honnête, ne supporte que très peu qu’on soit violemment critique à l’égard de sa sainte famille. Il vous dira qu’il est d’accord sur le passé scandaleux, criminel, de cette famille, qu’il est d’accord que les pratiques de l’église sont à revoir, qu’il n’est pas un inconditionnel du dogme, mais…Il y a ce « mais. « Et ce « mais » le fait dérailler, soudain partial, soudain protecteur de sa chapelle.
Je précise – et c’est d’importance -  que là n’est pas le propre du chrétien. Tous ceux qui appartiennent à une chapelle s’accommodent un tant soit peu de la criminalité des fondateurs. J’ai exactement la même aversion pour tout ce qui s’est dit communiste après Lénine et Cronstadt, Trotski et Makhno, après le pacte germano-soviétique, après les crimes de Staline, après Katyń, après les poignards plantés dans le dos des anarchistes espagnols en lutte contre l’insurrection fasciste, après les troupes du pacte de Varsovie fusillant à bout portant les jeunes Pragois,  etc.…etc.
La liste serait longue.

Pour en revenir au chrétien, je fis récemment le nouveau constat de cette frilosité à reconnaître, même du bout des lèvres, l’aberration des déclarations et agissements de son église.
J’avais d’abord écrit ceci. Puis, en visite sur un blog ami, j’avais lu une espèce de défense, voire une justification de ces propos criminels.
Premier avatar : Nous sommes manipulés par les médias.
Oui, voilà bien une porte ouverte largement défoncée !
Donc, ce n’est pas exactement ce que sa sainteté a dit. Et puis, le préservatif n’est pas la panacée. Il faut changer les politiques africaines, changer les comportements, informer…
C’est là encore un fâcheux travers du raisonnement chrétien. Il vous dira des évidences tellement grosses qu’elles occultent la vérité immédiate, la seule qui mérite d’être examinée dans l’urgence. Parce que je suis bien d’accord avec l’argumentation développée, mais elle est fortement déplacée. Tout comme les ignobles boniments du pape.
C’est comme si vous étiez au chevet d’un accidenté de la route, tremblant de froid, perdant abondamment son sang par une horrible blessure ouverte à la cuisse, et que vous lui disiez, ne vous inquiétez pas, le SAMU est prévenu, il sera là dans une vingtaine de minutes et patati et patata, et que vous omettiez complètement de lui faire un garrot avec votre ceinture de pantalon avant de le recouvrir de votre veston.
Avec ces gestes pourtant, vous lui sauvez la vie, à cet inconnu aux yeux épouvantés. Jamais, au grand  jamais, vous n’irez prétendre que votre garrot et votre veston sont la solution avec un grand S et que le malheureux gisant dans le fossé n’a plus besoin qu’on s’occupe de lui !
Soyons sérieux, tout de même ! Que diriez-vous d’une autorité spirituelle qui vous déconseillerait l’usage de ce garrot en attendant plus amples secours ?

Le maître de céans du susdit blog a beaucoup de lecteurs. Et il le mérite bien tant il est d’un ton juste, intelligent  et délicat, pourvu qu'il ne se mêle pas de tenter de justifier l’injustifiable.
Et j’ai relevé, parmi les commentaires de ses lecteurs et lectrices,  celui d’une femme ou d’une jeune fille, je ne sais pas,  qui disait tout bonnement : « Que vouliez-vous qu’il fît, monsieur Redonnet, le pape ? Qu’il dise aux Africains :  Allez-y, baisez comme des lapins ! "

Non là, Madame ou Mademoiselle, je suis quelque peu décontenancé. Car entre baiser comme des lapins  - outre que je n'irai jamais comparer une société humaine à un élevage de lapins - et vivre pleinement, joyeusement, librement, son plaisir sexuel, il y a une marge, que dis-je, un océan, que vous semblez,  soit ignorer complètement,  soit que, pour les besoins de la cause publicitaire, vous avez sciemment occulté.
Moi qui suis un être bon et généreux, voyez-vous, je vous souhaite vivement que ce soit cette dernière hypothèse qui vaille. Je vous souhaite plus le mensonge que l'ignorance.

J’ai bien conscience de n’avoir pas été, dans cette petite note, très exhaustif. Il faudrait du temps et du temps encore pour mettre tout cela à plat. Mais j’avais plus ou moins dit que je ferai ici écho à cette polémique. Je m’en sentais comme un peu redevable.
Disons alors que je l’ai fait partiellement (partialement ?).

En tout cas, en toute courtoisie.

Image : Philip Seelen

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30.03.2009

Sans titre

Parce que la viande était à point rôtie
Parce que le journal détaillait un viol
Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie
La servante oublia de boutonner son col

Parce que, d'un lit grand comme une sacristie,
Il voit sur la pendule un couple antique et fol
Et qu'il n'a pas sommeil et que sans modestie
Sa jambe sous le drap frôle une jambe au vol

Un niais met sous lui sa femme froide et sèche
Contre son bonnet blanc frotte son casque à mèches
Et travaille en soufflant inexorablement

Et de ce qu'une nuit sans rage et sans tempête
Ces deux êtres se sont accouplés en dormant
O Shakespeare, et toi Dante ! il peut naître un poète.

Stéphane Mallarmé - Gallimard NRF/Poésies 1998 - Page 156

10:47 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.03.2009

La conjuration du sablier

arbre.jpgLa plaine qui n’ondulait jamais était humide et la forêt tout au bout mettait brutalement fin à son destin de plaine.
C’était un mur de pins sombres où bataillait le vent, la forêt, et c’était vers ce mur que je marchais, cependant que le soleil tout pâle glissait sur les dernières plaques de neige. Derrière moi, il n’y avait rien. Que du souffle invisible sur le silence de mon histoire.
J’ai levé les yeux au ciel. J’y  cherchais un oiseau, j’y cherchais un voyage qui pût me rassurer du mien, me chuchoter tu n’es pas si seul dans la désespérance, pas si perdu dans tes errances, regarde la blessure fatiguée de mes ailes, regarde l’immensité des nuages à l’assaut desquels me porte cette blessure, regarde le sang par les vents injecté dans mon œil, vois l’impossibilité de mes chimères ataviques et vois la mort au bout sans qu’aucun vide, nulle part, ne s’inscrive sur la face du monde. Mort anonyme. Sépulture introuvable. Néant dérisoire.
Mais le ciel était muet. Pas même un nuage en forme d‘allégorie, de ces nuages qu’on lit, comme des monstres ou comme des jouets,  quand on a refermé tous ses livres.

Je marchais vers la forêt parce que j’y avais cru voir la silhouette chancelante d’un homme. On ne voit pas beaucoup d’hommes par ici. On ne voit que la plaine et sa toile de  fond, le rideau des pins.
Que viendraient faire ici les hommes ? Depuis longtemps mon pacte avec eux avait été rompu. A tel point que même là, sous le vent, sur la neige éparse et sous le ciel immaculé, la forêt semblait reculer devant moi, comme si elle refusait que je la rejoigne, comme si sous mes pas s’allongeait la plaine et comme si l’intrus échoué là bas, à la lisière, s’obstinait à repousser l’échéance d’une rencontre.
C’est alors que j’ai vu l’oiseau. Non. J’ai d’abord vu son ombre qui se déployait sur le sol. Après seulement, j’ai reconnu un corbeau. Un vrai corbeau. Pas une de ces corneilles ou autres freux qui habitaient là-bas, autrefois, sur les marais et les labours paisibles des brises océanes. Un grand corbeau. Un lointain consanguin des nettoyeurs d’Austerlitz. Tellement noir qu’il m’en a semblé  bleu.
Il a plongé sur la lisière et je me suis arrêté tout net. C’était un signe. Je devais m’arrêter là. Il  y avait de la mort blottie sous l’envergure puissante de ses ailes.
La forêt est venue jusqu’à moi. Un nuage est passé et le soleil s’est tu, vaincu par la pénombre.
L’oiseau picorait avec force délectation les yeux de l’homme sur le sol étendu. Le mort n’était pas mort et se prêtait au jeu. Il embrassait le bec et caressait la plume à chaque lambeau de chair arraché à sa vie.
Quelqu’un a frappé. J’ai cru. C’était le vent qui secouait violemment les volets.
En sursaut, j’ai regardé par la fenêtre. La lune dormait encore entre deux branches livides.
Je me suis levé. J’ai bu la dernière eau-de-vie de mon histoire et me suis mis à écrire.
Je n’ai depuis lors jamais cessé de tenter de remonter le temps.
Faire reculer la forêt.

Image : Philip Seelen

10:05 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.03.2009

En attendant le dégel...

 

Incompréhension.jpg

IMAGE : Philip Seelen

08:20 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.03.2009

Tempête

DSC04669.JPG

(Premières et dernières lignes d'un roman qui ne verra jamais le jour)

C’en était presque effrayant.
L’hiver hurlait des souffles gonflés de pluie et les arbres se tordaient en tous les sens en sifflant telles des âmes errantes, prises d’épouvante. Des nuages épais et si noirs qu’on les eût dit chargés d’encre ou de charbon, traversaient le ciel au triple galop et déversaient des trombes furieuses sur les chemins qui ruisselaient.
Des tôles mal arrimées aux portes des granges ou aux lucarnes des fenils, battaient violemment au vent, tandis qu’allongés de tout leur corps devant les feux, absolument indifférents aux vacarmes du dehors, les chats ronflaient.
Mais des turbulences s’engouffraient parfois dans les cheminées, chahutant la flamme qui devenait rouge et se mettait à vrombir. Des brandons incandescents étaient alors projetés dans la fourrure épaisse des mistigris. Ils se réveillaient en sursaut, s’ébrouaient, maugréaient, trottinaient jusqu’à leur pâtée comme des automates et reprenaient leur sieste.
Les fumées sur les toits se couchaient au ras des tuiles et filaient sous la noirceur du ciel, où elles s’évaporaient aussitôt, comme diluées dans les tourbillons.
Sur les labours et les tout jeunes blés, sur les marais, sur les prairies et sous les peupleraies, les fossés et les canaux avaient depuis quelques jours déployé une grande nappe d’eau qu’agitaient de courtes mais brusques vaguelettes. Des colonies inquiètes de mouettes et de goélands délogées de leurs falaises et de leurs plages par l’incessante tempête, y voguaient, moroses, en attendant que les cieux retrouvent la sérénité,  que le vent tourne au nord ou à l’est, que la gelée des matins perle enfin sur l’herbe des fossés et que le pâle soleil de décembre réapparaisse.
Le vent ébouriffait leur plumage blanc.
Mais pour l’heure, les jours étaient noirs comme des nuits et sanglotaient d’un crachin nerveux, fouetté par la bourrasque.
Un gros cargo battant pavillon panaméen, venant d’Anvers, était en détresse au large d’Oléron. La télé en parlait et montrait des images d’écumes vociférantes se jetant à l’assaut du mastodonte en perdition, lui harcelant les flancs de puissants coups de butoir, comme avec une opiniâtre volonté de le vouloir fracasser.
Pris au piège des éléments, le titan des mers gîtait dangereusement, tanguait et semblait même vouloir piquer du nez, tel un monstre marin surgi des profondeurs abyssales et qui tenterait, touché à mort, de s’y réfugier.
On finit tout de même par annoncer que la tourmente avait jeté par-dessus bord neuf fûts de la cargaison, neuf fûts d’un terrible poison, avec un nom imprononçable et long comme un jour sans pain. Ils dérivaient sans doute vers les côtes charentaises. Ou bretonnes. Vendéennes peut-être, voire celles de l’Aquitaine. En tout cas, interdiction absolue était formulée, d’un ton grave et responsable, d’y toucher si par hasard un promeneur - follement audacieux par ce temps de chien - venait à en découvrir un, gisant sur le sable ou échoué parmi les rochers.
C’était dangereux. Voire mortel.
Il fallait vite le signaler aux autorités si vous veniez à trébucher sur une de ces ordures.


Deux jours et deux nuits durant, le vent mugit, ne faiblissant que par instants, comme pour reprendre son haleine et repartir de plus belle à l’assaut des villages et des bois.
Pas question par ce temps de chien d’aller abattre en forêt sans risquer d’y périr écrasé sous un arbre.
Quentin était donc cloué à la maison près de la cheminée. Comme le chat.
Il naviguait des rideaux de la fenêtre, qu’il écartait pour voir si la tempête ne manifestait pas quelque signe d’épuisement, jusqu’au baromètre qu’il tapotait de son index, vingt fois par jour, comme si ce geste nerveux eût été capable d’inverser la tendance.
Mais l’aiguille ne remontait pas, désespérément bloquée en dessous des mille hectopascals.
Quentin revenait alors s’asseoir près du feu, reprenait son livre, lisait trois pages sur la bataille de Borodino et les grandes manœuvres opposées de Koutouzov et de Napoléon, vaste partie d’échecs où s’éventraient des hommes, tâchait d’apprécier les visions épiques de Tolstoï puis, refermant l’ouvrage, caressait le chat et en revenait à sa fenêtre et à son baromètre, non sans avoir, à chaque voyage, fait le détour par la cuisine, sur la table de laquelle trônait une bouteille de vin, flanquée de son verre.
Sa femme l’observait du coin de l’œil et bougonnait. Il n’en avait pas marre de s’agacer en rond, comme ça ? Est-ce que ça changeait quelque chose qu’il se tourne les sangs en eau de Javel ? Ça finirait bien par se taire, cette tempête….
Alors il prenait sa guitare, égrenait deux ou trois accords mineurs et revenait à Tolstoï, à la fenêtre, au baromètre et au chat, ou bien il allumait la télé, cliquait sur toutes les chaînes et l’éteignait aussitôt en pestant contre tant d’imbécillités.
- Tu devrais tout de même aller voir à tes oiseaux.
- Je ne veux pas me prendre une tuile sur le coin de la gueule. Ou une tôle qui me sectionnerait le cou…
Mathilde riait :
- Tu exagères. Il faudra bien que je sorte pour mes visites, moi.
- J’ai mis une protection. La volière est à l’abri…Si mon rideau a tenu le coup… Ce qui m’inquiète, c’est le retard de la coupe. J’aurais dû la finir ces jours-ci. La replantation est prévue pour début janvier.
- Ils la retarderont, voilà tout. Tu n’y es pour rien.
- Tes malades attendront aussi. Tu n’y es pour rien non plus.
- Tu dis des bêtises.

15:42 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.03.2009

Tout simplement parce que...

Parce que nous avons, dans ce qu'elle a d'essentielle de joie et de tristesse, la même lecture du monde, Philip Seelen m'a offert de mettre en ligne quelques uns de ses regards sur les paysages.

Regards de poète. Regards de celui dont le monde s'inscrit à la pupille et qui nous le restitue en images. Plus condensé, par lui réfléchi.

Merci, Philip, pour cette empreinte gravée ici par l'amitié.

Rêveries solitaires.jpg

Rêveries solitaires

 

Solitude.jpg

Solitude

 

Murailles des peines.jpg

Murailles des peines

 

Moi !.jpg

Lui !

 

Le Retour.jpg

L'éternel retour

 

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13.03.2009

Etre écrivain - Dernière suite, enfin !

Finalement, tout ce débat, c'est du blabla, de la bouillie pour les chats errants, de la crotte de chiens faméliques.

De l'écume aux lèvres désoeuvrées de la planète solitude.

De l'onanisme besogneux à l'ombre des forêts crevées.

Parce que, être écrivain, du moins le devenir, c'est simplement ça :

Le lien ne fonctionne pas, alors copiez/collez. Ça vaut le détour.

http://www.lemotif.fr/fr/actualites/actualites-du-motif/bdd/article/307

Et  qu'on ne me parle plus de tous ces pauvres types autodidactes :

Flaubert3.GIFhugo82.jpgStendhal.gifCeline.jpgVaillant.jpg

 

Maupassant.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

etc...etc...etc...

09:52 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.03.2009

Etre écrivain - suite -

Tout d’abord merci à Feuilly d’avoir "répondu à la réponse" que je lui avais formulée ici même sans qu’il en fasse la demande, donc une vraie réponse, une réponse étant toujours plus à propos quand on ne vous demande rien alors que vous êtes concerné par le sujet livré au public.
Merci à celles et ceux également qui ont apporté leur contribution sous forme de commentaires, Michèle, Débla Rosa, Philip, Meriem, commentaires que je vous invite à consulter ici et chez Marche Romane, ce qui m’évitera de les reprendre et de d’y faire référence sans entrer pour autant dans le détail de chacun.  En filigrane, donc.

Si le sujet mobilise, c’est bien qu’il est essentiel pour nous autres qui écrivons et qui lisons sur la toile et ailleurs, qui sommes édités ou qui ne le sommes pas encore, qui nous éditons nous-mêmes, via nos blogs respectifs.
Crise existentielle ?
Feuilly est parti d’une recherche, assez réduite à mon sens, de ce qu’est l’écrivain et je lui ai donc fait écho, de façon pas assez précise à mon goût. En outre, les débats qui ont suivi ont partiellement fait évoluer ma réponse spontanée. Feuilly a offert alors des précisions dans un deuxième texte et, ma foi, si on a un peu avancé, on en est pour l’essentiel au même point : on ne sait toujours pas à partir de quand on peut dire de quelqu’un qu’il est un écrivain et on ne sait toujours pas si on doit qualifier d'« écrivain » un idiot(e) vautré(e) avec ses livres de merde sur les étals insolents de la marchandise pure.
Ceci dit, un épicier qui vend des petits pois véreux, reste un épicier. Mauvais, certes, mais un épicier quand même, avec un numéro de SIRET à la chambre du commerce...


Recommençons donc par le commencement : être édité. C‘est quoi ?
C’est tomber d’accord avec un éditeur pour qu’il imprime et distribue votre œuvre. Qu’il fasse de vous, donc, socialement, un écrivain. Pas une vedette. Un écrivain. Quelqu’un qui a écrit un livre qu’on peut trouver en librairie. Encore que... J’y reviendrai bientôt.
Le compte d’auteur ne compterait pas, alors ? Le compte d’auteur, c’est un gars qui écrit des trucs, que personne ne veut de ses trucs, mais que lui, il  est tellement persuadé qu’il est un écrivain,  qu’il finit par payer un imprimeur et qu’il se démerde ensuite tout seul à refiler son bouquin à ses amis, à sa famille, à ses anciens copains de lycée, à ses perruches, à ses chats et à ses chiens, s’il en a…
J’ai l’air de moquer. Hé bien non ! Parce qu’un gars qui fait ça, il a une qualité essentielle, que j’admire et qui nous manque peut-être à tous : il est convaincu de la qualité de son art. A tort ou à raison, peu importe.
Moi, en matière d’art, je respecte la conviction qu’on a de soi.
En tout cas, c’est pas une pute. C’est même tout le contraire parce que, lui, il paye pour se vendre !
Pour ne citer qu’un seul  mais lumineux exemple dans ce sombre océan de l’échec : Apollinaire a publié d’abord Les Onze Mille Verges sous le manteau, à compte d’auteur. Heureusement qu’il était convaincu de son art, celui-là !
Bref, si je reprends, en substance, ce qui a été dit ici et là, au gars qui aura fait son bouquin en solitaire, on ne daignera dire en public, autour d’un  verre, dans une soirée ou inopinément dans la rue, qu’il est un écrivain que s’il a trouvé autour de lui assez de réseaux sociaux pour écouler ses cartons de bouquins.
Permettez-moi de vous dire - et que personne ici n’en prenne ombrage -  : Ça ne tient pas debout ! C’est comme les choux : Ça n’a ni queue ni tête.
J’ai déjà dit par ailleurs, dans ce débat, que j’avais été édité trois fois, que mon premier livre s’était vendu à 2000 exemplaires et que, pour autant, je ne me présenterai jamais à quelqu’un en qualité d’écrivain. J’aurais l’air de bomber le torse et je crois que je baisserais les yeux, honteux de ma ridicule fatuité.
Je dirai plutôt alors, si vraiment je suis sommé de dire ce que je fais de mes dix doigts,  que j’écris et que, oui, j’ai été publié et le serai encore bientôt. Mais j’ajouterai aussitôt, et peut-être même que je commencerai par là, que je tiens un blog et j’en donnerai l’adresse.
Parce que l’essentiel de mon activité d’écriture, en volume, en temps, en diversité et en écho que j’en reçois, se passe ici !

Alors, la question de qui a le droit, sans être un usurpateur, de se déclarer écrivain ou pas, est une fausse question. La partie visible d'un iceberg à la dérive.
C’est une question d’intimité personnelle : celle de la conscience qu’on a de soi.
J’ai entendu un copain un jour, en Bretagne, un éditeur, un chanteur et un poète, oui un anar si vous voulez, dire à un connard qui lui cassait les oreilles avec je ne sais plus quelle balourdise sur la chanson, que Brassens et Ferré ne faisaient pas le même métier que Mike Brant.
Dont acte ici :
- François Bon ou Pierre Bergounioux ne font pas le même métier qu’Amélie Nothomb,
- Qu'un imbécile ou qu'une imbécile qui a commis une merde chez Gallinacés, Talbin Missel ou Tartapion, une merde qui marche bien parce que Gallinacés, Talbin Missel ou Tartanpion ont les moyens de fourguer des vessies comme étant des lanternes,  se déclare écrivain, je m’en fiche éperdument.  Du moment qu’il ou qu'elle ne prétend pas me donner la leçon et ne me prend pour son complice.

J’en reviens maintenant à ce que je disais s’agissant des livres qu’on trouve en librairie.
Si tout le monde est un peu perdu dans ces notions d’écrivains, d’auteurs et d’éditeurs, c’est parce que les grandes maisons d’édition se sont faites les avocats du Diable Marchand. Elles ont biseauté les cartes, avili la noblesse du métier, réduit notre art à des palettes de gribouillis livrables rayon culture chez Leclerc ou Carrefour.
Le système a parfaitement été explicité par François Bon et d’autres avec lui. Je schématise à outrance : un éditeur édite à tour de bras, inonde les librairies, retour au bout de 15 jours tout au plus, pilonnage et hop…Il y en a un ou deux qui vont « marcher »…Ça suffira pour couvrir les frais et réaliser une plus-value substantielle. D'autant que c'est l'auteur, in fine, qui paye les frais de retour avec des exemplaires non rémunérés.
Et le gars qui a édité son livre, personne ne l’aura vu, personne n’en aura entendu parler, sauf lui, ses amis, sa famille, ses perruches, ses chats et ses chiens, s’il en a…Il aura été, en fait, édité à compte d’auteur par un éditeur parce que c’est lui qui aura fait les frais de ses désillusions. Pire : il aura contribué par son anonymat englué dans la masse d'autres anonymats à promouvoir un autre livre que le sien !

Mais, en dépit de cet ignoble gâchis, la littérature n’est pas morte, n’en déplaise à tous ceux qui aiment célébrer prématurément les obsèques des grandes activités humaines. Laissons cela à ceux qui, de plus en plus besogneux dans leurs érections, déclarent tout à coup que le genre humain a cessé de bander et accusent je ne sais quelle déviance médico-technique du corps social !
La littérature est prise en otage par les perversions marchandes et spectaculaires, à tel point que le bon grain n’est plus dissocié de l’ivraie.
Un écrivain, cher Feuilly, c’est quelqu’un qui essaie, avec ses moyens, de soustraire cette littérature aux griffes de ses répugnants geôliers.
Un éditeur, c’est quelqu’un qui fait sienne la devise du Monsieur qui m’éditera au mois d’avril :
« Nous avons choisi d’éditer des auteurs plutôt que des livres », ou qui, comme Publie.net, propose de court-circuiter le bordel marchand en diffusant des créations littéraires à l’écran, en complémentarité de l’édition traditionnelle digne de ce nom.


Oui, j’ai cité mes deux éditeurs.
Parce que j’en suis fier. D'une fierté qui n'a pas à rougir. Une fierté militante, à des années-lumière de la forfanterie.

Amitié à toutes et à tous.

PS : Sitôt après avoir mis en ligne, je vois que Feuilly, ici, écrivait en même temps que moi et sur le même sujet. Nous nous sommes croisés...Nous nous retrouverons bientôt, comme toujours les amis se retrouvent. En tout cas, une nouvelle fois, merci à lui...

Comme il le dit lui-même : arg ! ça va trop vite !

 

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09.03.2009

Ècrivain : Réponse à Marche romane

Cher Feuilly,

Mais pourquoi t’obstines-tu à vouloir confronter, comparer, mettre en parallèle, faire se jauger, le statut social d’un homme d’une part et son ambition, ses velléités, son talent ou sa médiocrité d’écrivain, d’autre part ?
Je sens bien que la question  te turlupine, plusieurs fois sur le tapis, ici ou là, qu'elle revient.

L’écrivain, qu’il soit de génie, de talent intermédiaire ou pitoyable grimaud, est un homme qui écrit. C’est là, tout bêtement, la source étymologique. C’est l’écrivain au sens large. Humain, pourrait-on dire.
La définition sociale, plus restreinte, c’est qu’il est un homme ou une femme, de génie, de talent intermédiaire ou piètre grimaud encore une fois, qui est publié(e) et qui touche à cet égard des droits d’auteur, contractuels et au prorata des ventes de ses ouvrages, quoique l’espace numérique investi comme lieu de création littéraire ait profondément modifié cette définition du concept social.
En effet, tu es un écrivain et je le suis. Débla est un écrivain,  Solko, Andréas sont des écrivains, Michèle, philip (dont je n'ai plus de nouvelles mais que je salue très amicalement au passage), et tous les autres que je ne cite pas et qui me le pardonneront, sont des écrivains qui disent des choses qui s’inscrivent dans une volonté d’être lue et qui le sont. Peu importe à quel niveau...
Il faudrait  y revenir dans un autre débat. Il y a beaucoup, beaucoup  à dire là-dessus.

Mais revenons à l’écrivain, tel que précédemment défini. Ce qu’il fait ou ce qu’elle fait par ailleurs de sa vie n’intéresse que médiocrement l’amateur de littérature. Et c’est là qu’à mon sens tu te perds dans des conjectures qui n’aboutiront pas, parce que tu confrontes deux sujets totalement étrangers l’un à l’autre.
L’écrivain publié, qu’il soit rentier, professeur, prisonnier, capitaine de gendarmerie, chômeur, rien du tout sinon écrivain, clochard  ou ministre des finances, donne à lire la sensibilité qu’il a du monde par lui traversé, le témoignage de sa fonction autre qu’écrivain, son idéologie, ses tourments, ses joies, ses erreurs ou ses convictions.
Pourquoi ? Parce qu’il en a le droit. Même si c’est pour noircir de conneries  et de mensonges des tonnes de papier qui seraient mieux exposées dans les latrines que chez les libraires, parfois.
Souvent même.
Mais là, si j’ai bien compris, n’est pas le propos.
Je crois que tu ne trouves pas le bon chemin parce que tu t’obstines à vouloir faire de l’écrivain une profession. Un métier. Ça peut l’être mais ça peut aussi ne pas l’être. Et cela ne change rien, absolument rien à la qualité, excellente ou misérable, de l’écrit.
Tu cherches une morale, une éthique, plutôt, là où il n’y a pas lieu d’en chercher et je dirais même : où il n’en est nul besoin.. Parce que le lecteur est souverain dans son plaisir. Même quand il prend plaisir à lire d’immondes bêtises.

Si je te dis Choderlos de Laclos. Tu peux me dire que c’était un officier militaire, intrigant malpropre près le Duc d’Orléans, puis chez les Jacobins, royaliste et courtisan félon, puis républicain artisan de Valmy, puis bonapartiste, inventeur de l’obus, et finalement crevé je ne sais où et dont la sépulture fut profanée et détruite par les Bourbons revenus au pouvoir. Je  te répondrai :  oui c’est  ça,  Choderlos de Laclos . Comment pourrais-je te dire le contraire ? Nous parlons d’un homme.
Mais si tu t’en fous de tout ça, de la saleté politique, de l’armée et de l’histoire, et que nous sommes devant un verre en train de parler littérature, dès la première syllabe du nom, tu vas évoquer - magistralement, j'en suis sûr - une oeuvre majeure du patrimoine littéraire.
Je te cite cet exemple – il y en a des foules de la sorte – pour dire que, dans le débat d’une définition de l’écrivain, l’essentiel est de savoir de quoi on parle : de littérature ou de la façon qu'a le littérateur de mener sa barque…
Personnellement, ça ne m’intéresse pas de savoir ce que les hommes et les femmes font de leur survie et de leur vie ailleurs que ce qu’ils en font dans le domaine précis qui serait susceptible de m’intéresser, de s’adresser à moi.
Parce que les gens que je lis ne sont pas mes amis. Au mieux et à un moment donné, des complices.
Ceci dit, il y a souvent corrélation entre la teneur de l’écriture et la position sociale de l’écrivain. Je te l’accorde sans difficultés.
Mais c’est encore  un  autre débat et encore une fois : le lecteur, de quelque horizon, pourri ou somptueux, qu’il vienne, est souverain.

Amitiés
Bertrand

13:32 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.02.2009

Transition

celle-ci.JPGOn pourrait faire de la neige une allégorie de la beauté en même temps que l’antinomie du chef-d’œuvre.
Comme la beauté, elle subit les affronts du temps, d’autant plus sévèrement que le souvenir de son éclat est encore très présent à l’esprit. Tout le contraire du chef-d’œuvre.
Avec les premières velléités de redoux, la blancheur accumule la fatigue et se fait bâtarde. Les paysages s'abîment dans le chaos d’une boue glissante. Les trottoirs sont maculés comme d’une gélatine et les forêts et les villages et les clôtures et la ville se répandent des pleurs de l’éternel éphémère.
La lutte est rude entre la saison qui meurt et celle qui voudrait naître. Des tourbillons de neige voltigent encore sous une saute brutale du vent, rageurs, opiniâtres, arrière-garde désespérée du temps passé, sitôt remplacés par une averse de gouttes, puis de gros flocons à nouveau, puis des salves de pluie qui frappent le sol comme pour en reprendre possession et chasser enfin les derniers stigmates de l’hiver, qui s’agrippent pourtant aux fossés et résistent encore sous abri des sous-bois.
Le thermomètre observe le combat et marque les points. + 1 pour le nouveau né. 0 pour l’ancien. + 2, attention ! - 3 et nouvelle contre-offensive du prétendant au trône, très forte, + 4…
Les hommes éternuent sous le souffle de l’indécision et interrogent la course des nuages.
Seules les premières mélodies de la grive litorne revenue de ses villégiatures océanes et des mortes saisons, siffleront impérativement la fin de la partie.
Bientôt. Et cessant d’éternuer, les hommes remiseront enfin au placard bonnets, gants, écharpes, vestons et autres pelures.
Le grand mouvement des choses qui, comme promis dès la première heure, nous conduit vers la onzième.

10:42 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.02.2009

20 février, c'est toujours l'hiver...

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50 Km/h maxi...Ou alors... Take a Walk on the Wild Side
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Me suis demandé jusqu'où iraient ses pas
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Hé,  les arbres ? Un bourgeon peut-être ?
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C'était un trou de verdure où coulait une rivière

10:49 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

19.02.2009

Le livre

C'est donc cette bête-là qui sera en librairie le 24 avril prochain.
Et déjà des fâcheux, esprits chagrins,  me conseillent plutôt le salon de l'agriculture que celui du livre !
Zozo.jpg

12:54 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.02.2009

L'étranger

P1070017.JPGCe sera fin avril.
En France, là-bas, ce sera le vrai printemps déjà. Plein de feuilles partout, accrochées aux branches des marronniers, aux arbustes des buissons et des halliers aussi. Et des fleurs jaunes qui vagabonderont sur des talus.
Mais 2500 km, c’est long à parcourir pour un printemps !
La sève ici commencera à peine d’escalader les troncs et les branches, poussant devant elle les premières velléités de bourgeons, les premiers embryons de feuilles en tortillons encore, indécises entre le blanc et le vert. L’herbe au fossé sera encore un peu jaune, étouffée des mois et des mois durant sous le gel et la neige.
2500 km, des bords d’un océan aux frontières des Russies, c’est si long à parcourir, pour un printemps !
Il y aura plus d’oiseaux, des ramiers et des passereaux, tous revenus de leurs quartiers d’hiver. Des cigognes aussi qui planeront sur les champs et claqueront du bec, comme les poètes, le cou très renversé en arrière sur le gros amoncellement de brindilles qui leur tient lieu de nid.
Ce sera fin avril.
Le vent léger sera frais encore quand nous sauterons, très tôt le matin, dans un tout petit bus. Jusqu’à Varsovie. Puis dans un gros bus, avec une télévision qui braille des fois, et des gens qui causent fort. Nous nous installerons  là pour vingt-quatre ou vingt-six heures, direction la frontière ouest, puis Berlin dans la nuit, Hanovre, Bruxelles, puis enfin, exténués mais joyeux, Paris.
Nous aurons passé la frontière sans frontière après Bruxelles. On aura doucement chuchoté sur mon épaule endormie,  "c’est la France." J'aurai regardé défiler mon pays, de l’autre côté d'une vitre anonyme. Je n’aurai pas bien vu ces routes et ces buissons et ces maisons encore assoupies sous l’aurore. Trop de souvenirs devant les yeux. Trop longtemps. Trop d'échecs. Trop de désillusions. Trop de tout.
2500 km, c’est long à parcourir, même quand on n’est plus un printemps !
Le soir, après métro et train rapide, racketteur des pauvres gens, je verrai s’abandonner le jour sur les ondulations de cette campagne charentaise où j’ai si longtemps promené ma vie.
J’irai saluer mon ami. Je lui dirai un mot tendre. Je lui dirai qu'il me manque tellement et que c'était bien sa visite en Pologne.  Juste avant...Jamais je ne suis revenu en France depuis qu'il a quitté la terre. Je ferai un baiser sur ma main et  le soufflerai vers son silence. Une larme. Une seule. Celle de l'amitié trahie par le destin.
Puis, je ne sais pas…J'embrasserai mon fils, mon frère et quelques amis. Ensuite, je ferai ce que je suis venu faire. Pour mon livre.
Je regarderai l’océan, sans doute, comme on regarde les écumes du passé venir encore mouiller ses pas.
Je ne sais pas quel remous de lui s'agitera dans ma poitrine.  Mais ça n'a pas d'importance : on est nulle part et partout chez soi  quand on ne sait plus exactement où on est un étranger.

Ce sera fin avril…
Il neige.

08:57 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.02.2009

Sept mains dans la forêt Écriture

manuscrit.jpg

C'est ici et c'est ouvert.

Un cahier d’écriture à autant de mains que la semaine compte de jours : foin, donc , du repos dominical : n'ayant pas la prétention des créateurs d'univers, le cahier ne se sent guère plus fatigué le dimanche que les autres jours !

Cordialement à toutes et tous et bon voyage parmi nous, au fil des jours...

09:11 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.02.2009

Rien

P6150048.JPGRien.
Il n’y a rien dans l’âme humaine qui ne soit quelque part perverti par la peur.
De soi-même ?
Mais comment avoir peur de soi-même, à moins d’être en même temps un autre ?
Des autres, alors ?
Mais que sont les autres sinon l’idée que l’on s’en fait, comme une projection de ses propres visions de la vie ?
De la fin, ça c’est sûr !
Mais comment avoir peur d’une fin si c’est vraiment une fin ? Comment avoir peur de rien, s’il n’y a rien, pas même la conscience du rien ?
- J’ai peur…T’as peur de quoi, mon gars ? J’ai peur de rien…Alors, t’es un grand courageux !
M’expliquerez-vous, à la fin ! ?
S’il y a de la peur, il n’y a pas de néant.
Alors c’est d’un dieu qu’on a peur !
Mais comment avoir peur d’un dieu, s’il n’est un dieu mauvais, laid, méchant, cruel, pervers et monstrueux ?
Là, d’accord, je veux bien avoir peur.
Mais vous rendez-vous compte à quel prix ?
Il faudrait incendier la planète tout entière pour rectifier l’abyssale méprise. Et encore…

J’ai marché dans la plaine en longeant des forêts qui se courbaient, se bousculaient, se cassaient et qui hurlaient et qui gémissaient. J’étais effrayé. Je l’avoue bien volontiers.
S’il n’y avait eu ces arbres, je n’aurais ni vu, ni entendu ce vent.
De quoi ai-je eu peur, alors ?
Des arbres ou du vent ?
Je ne le sais pas trop.
Je crois en fait qu’on a peur du rien, amis,  que par ce qu’on nous en  dit et qu’on nous en montre.
Bref, tout ça, c’est du vent…

11:25 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

02.02.2009

Le moine et le parano

DSC_0641.JPGLe jeune moine souriait. Ce qui n’était pas forcément une bonne idée.
Pour deux raisons.
D’abord, parce qu’un ecclésiastique qui me sourit, moi, ça me met tout de suite sur mes gardes. D’instinct, je me demande ce qu’il cherche à me brader de son fonds de commerce métaphysique.
Du miel dans du vinaigre, que je me dis aussitôt.
Ensuite, parce que si le visage de celui-ci, du moins ce qu’on pouvait en deviner entre les broussailles de la barbe orthodoxe, était agréable et assez finement dessiné, le sourire quant à lui dénonçait une dentition clairsemée, en dents de scie, ce qui est un comble en la matière. L’émail des éléments rescapés souffrait en outre d’un jaunissement précoce, d’autant plus contrasté que la blancheur de la neige sur les paysages alentour était absolument éclatante.
Il fume en cachette, le fourbe, que j’ai pensé, malveillant comme tout. De l’herbe, si ça se trouve, même.

Tout ça, c’est bête comme chou. C’est réflexe culturel de l’athée de mauvaise foi. C’est pas glorieux, vraiment ! Ce moinillon était d’une exquise sympathie et il souriait de toutes ses quelques dents parce qu’il était content d’avoir des visiteurs. Tout simplement.
Ah, alors, s’il est content, c’est qu’il n’aime pas la solitude, le bougre ! Il en a plein le froc du cloître. Il doute ! Le monde lui manque !
Un Catogan épais sortait de la calotte et retombait lourdement sur son dos.
Barbe abondante comme des halliers, cheveux très longs, visage osseux, dents en mauvais état…Je jetais mentalement son habit aux orties et l’habillais d’un jean délavé et d’un large tee-shirt approximatif. Il ressemblait alors à un guitariste de groupe pop des années soixante-dix. Une Fender rouge et blanche au bout de ses longs bras maigres qui miaulerait des pentatoniques lui siérait assurément mieux que cet accoutrement, que je me disais.
Et lui il disait que la police était venue la semaine dernière pour les prévenir de ne pas trop s’éloigner de l’ermitage. Un homme bourré d’armes et d’explosifs avait traversé la frontière à la faveur du gel…Un Musulman.
Evidemment, que je le moquais intérieurement. Il est parano, en plus…
Mais qu’on se rassure, on pouvait se promener à notre aise, l’homme était maintenant sous les verrous.
Le jeune moine montrait le Bug retenu par les glaces, avec, sur l’autre berge la Biélorussie et l’œil de Minsk rivé au poteau rouge et blanc.
Le vent glacé, le vent des steppes, soulevait les pans de sa lourde soutane et il posait par moments la main sur sa calotte, de peur qu'elle ne s’envole. Vers l’ouest, du coup.

Je ne parlais pas bien sa langue et nous étions bientôt au chaud, dans la petite boutique que les ermites tiennent à l’entrée du monastère. Je voulais acheter du miel. J’aime le miel et celui des moines, depuis Rabelais, m’inspire toujours, ces moines fussent-ils ceux des liturgies gréco-latines. Du miel que je savais soigné, orthodoxe, du miel toutes fleurs de ce rucher que j’apercevais sous de vieux pommiers, pour l’heure torturés par la neige et le gel.
Le jeune moine, toujours souriant,  opina en branlant du chef quand je lui montrais l’objet de  toutes mes convoitises matérialistes. 15 złotys…Mais il n’avait pas de monnaie, nulle part, à me rendre sur les vingt que je lui tendais…Il avait beau fouiller partout, dans les tiroirs, sous les livres, sous les bibelots religieux, dans ses grandes poches, sous le bureau,  pas un sou.
J’allais faire le généreux et lui proposer de tout garder, histoire de lui montrer combien les mécréants peuvent être magnanimes.
Il me devança et m’offrit une icône affichée à 10 złotys… Mon élan du cœur se brisa tout net.
Toujours le dernier mot en matière de bonté, ces gens-là…Toujours…Le monopole du cœur, comme disait l’autre abruti à l’autre renard, que je grommelais en reprenant le chemin du retour, entre des lacs gelés et des bois silencieux.
Le jeune moine, lui, catogan au vent dans mon rétroviseur, faisait un signe amical de la main et….souriait toujours.

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21.01.2009

Polska B dzisiaj - Le haras de Janǒw podlaski (suite et fin)

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...La première guerre mondiale, première grande tuerie de l’ère industrielle.
Les Polonais ne parlent souvent que de la fin.  Le 11 novembre, la Pologne renaît de ses cendres. C’est la fête nationale. Ça m’a surpris et même choqué au début, le drapeau blanc et rouge pavoisant un peu partout aux balcons des immeubles et aux fenêtres des maisons. Outre mon aversion pour les drapeaux, dans le froid de novembre ils claquent triste, ces étendards. Mais j’ai intégré par la suite cette idée que pour un Polonais, le 11 novembre c’est le réveil d’un coma de plus d’un siècle. Le traumatisme est toujours douloureux. La plaie est refermée mais la cicatrise est sensible encore. Je ne sais pas si c’est bien, ces drapeaux. Je ne sais pas si ça nourrit un sentiment nationaliste, toujours dangereux, ou un sentiment humaniste, toujours de bonne augure, qui prévient que « plus jamais ça ».
Je ne peux pas en juger. Je viens d’un pays où les gens ne mettent plus depuis longtemps un drapeau à leur fenêtre. Ils y mettent leur nez, c'est déjà pas si mal.
Je dis que les Polonais ne parlent souvent que de la fin parce que cette guerre, ils l’ont faite sous des drapeaux, justement, qui n’étaient pas à eux. Pas de pays, pas de drapeau. Enrôlés dans les armées des empires centraux. Les mineurs émigrés dans le nord de la France et victimes du racisme parce qu’ils étaient, forcés, apatrides et contraints, du côté de l‘ennemi, en ont su quelque chose. Ils ont bu deux fois la même honte. Jusqu'à la lie. Violés et accusés du viol.
Je pense souvent à ces hommes, exilés de la tristesse infinie. J’y pense avec tendresse. J'y pense avec douleur. J'y pense avec respect. Comme si ça pouvait réparer quelque chose de l'incommensurable connerie humaine !

Pour notre haras, plus de chevaux à partir de 1914. Tous en première ligne. Pas un seul ne reviendra du carnage. Et puis ça va vite. Peut-être le guide se lasse t-il. Ou alors il doit rejoindre maintenant son service au pansage des bestiaux car je vois là-bas les troupeaux qui traversent les prairies en galop serré, soulevant la poussière et aiguillonnés par des gars qui lèvent les bras au ciel, lancent de grands cris et les poussent vers les écuries.
Le guide saute à 1939. Comme si pendant cette courte période où la jeune Pologne s’exerçait à l’autonomie, le cheval n’existait pas ou alors n’avait de rôle que pour brouter l’herbe des prairies.
Un écureuil gambade sur un vieux tronc, sa dernière sortie avant les neiges de l’hiver, nous dit le garçon d’écurie.  Il  dit aussi qu’il y en a beaucoup ici.
Premier septembre 1939, les chars du putois le plus sanguinaire et le plus désaxé de l’histoire de l’Europe enfoncent la frontière occidentale de la Pologne.
A l’ouest, on a la conscience facile. On donne des leçons à qui est assez con pour en demander et on lève la tête, on va fièrement son chemin. Car on a retenu ce 1er septembre comme étant la date du déclenchement de la deuxième guerre mondiale. Les démocraties ventripotentes forcées de prendre enfin parti, par le jeu subtil des alliances. Français donneurs de leçons, Français affublés aujourd’hui du plus ridicule et du plus saugrenu des Présidents, Français héroïques de 93, coupeurs de têtes de monarque, Français dont je suis, vous ne pouvez savoir combien vos amis Polonais vous ont attendus, ont guetté l’horizon du soleil couchant, désespérant de voir apparaître votre fierté, votre courage, votre honneur, combien on vous a attendus en mourant massacrés, anéantis, torturés, violés sous la botte infâme du Nazi !
A l’ouest on la conscience facile ! On retient donc le 1er septembre. On faisait la moue. Mourir pour Dantzig ? Bof…La cause est lointaine, floue…Ainsi on n’a pas retenu le 17 septembre…Ce jour-là, Staline étrangle aussi la Pologne. Le pays pris entre les tenailles dégoulinantes de sang  des deux plus grands criminels du 20ème siècle! Et à l’ouest, on faisait là-bas la drôle de guerre. Pourquoi n’a t-on pas parlé de l’invasion de Staline concomitante de celle d’Hitler ? Pourquoi, nom de dieu ?!
Si vous saviez comme ils vous ont attendus, vos amis Polonais ! Aujourd’hui encore, les yeux baissés, gênés, il leur arrive d’en parler tout doucement.
Ils ne croient plus beaucoup à l’amitié, les Polonais. Fût-elle auréolée d’un drapeau bleu à étoiles jaunes. On ne leur fera pas deux fois le coup des beaux sentiments. Trop cher !
C’en est donc fini, en septembre 39, de la liberté polonaise. Elle aura duré vingt ans. Vingt ans de liberté depuis 1775. Si on songe à la suite des évènements et comment les Alliés l’ont vendu ensuite à Staline, disons que le drapeau rouge et blanc, jusqu’alors, a flotté librement 40 ans depuis Louis XV et Voltaire ! On comprend encore mieux que les jours de fête, il ait du mal à s’embrasser librement et en public avec l’autre, le bleu et ses étoiles.

Je peux le déplorer intellectuellement. Viscéralement cependant, je le comprends très fort.


Alors les chevaux lentement partent en exode. Direction plus à l’est, dans l’actuelle Ukraine où tous finiront par crever de froid et de faim. L’infâme croix nazie flotte cependant sur Janǒw, puis bientôt la faucille et le marteau du grand frère étrangleur. Et ainsi de suite, jusqu’à cet après-midi d’automne parmi les pur-sang destinés aux ventes aux enchères pour milliardaires.
L’histoire traverse mon présent à dos de cheval. Ses drames, ses politiques sanglantes et ses lâchetés ruissellent par les mots rapides et chuintants d’un jeune homme.
Un Polonais qui raconte, sans haine et sans passion, comment le cheval de Janǒw est aussi un livre ouvert sur sa mémoire.

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19.01.2009

Changement de frontière

La rivière fougueuse, le Bug, l'intrépide et sauvage Bug qui fait ici office de frontière orientale de l'Europe, a baissé pavillon et changé de statut. C'est maintenant une frontière solide.
Solidifiée, je veux dire.

Et de l'autre côté, l'oeil de Minsk, inquiet de cette fourberie de la nature, s'affuble d'une caméra. De ce côté-ci, l'Europe veille également au grain : traces de pneus à gros crampons, allées et venues des pas inscrits sur la neige, témoignent d'une surveillance accrue.

Le paysage en tout cas, foin des paranoïas humaines, est d'une beauté singulière.

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Le Bug
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Le Bug
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Le Bug
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Le Bug
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Le monastère orthodoxe de Jabłeczna, adossé à la frontière et mentionné dans Chez Bonclou et autres toponymes

14:52 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.01.2009

Polska B dzisiaj - Le haras de Janǒw podlaski

P6200022.JPGPosé sur la frontière, Janǒw Podlaski est au parc naturel de la vallée du Bug ce que Coulon est au marais poitevin, le fourmillement du tourisme vert en moins. L’eau aussi, bien qu’elle soit partout présente mais dissimulée dans la forêt, dans les fossés et les étangs marécageux. La forêt humide est un biotope exceptionnel en Europe, mais fréquent ici. Ça donne les cigognes et les grues du printemps, les moustiques exténuants de l’été, les brouillards des sous-bois l’automne et rien l’hiver. Que de la glace engloutie sous la neige.
Nous allons à Janǒw parce que je veux visiter le haras, le plus grand du genre en Pologne. En fait, j’ai lu son histoire étroitement liée, comme tout ici, à celle du pays, elle-même sanglante grille de lecture des grands antagonismes de l’Europe.
Et puis j’aime bien les chevaux. J’ai donc lu l’histoire. Je veux la voir au présent.
Nous sommes sous la botte d’Alexandre 1er, tsar de toutes les Russies. Napoléon quant à lui n’est plus qu’un nabot boursouflé dictant ses mémoires sur un rocher anglais harcelé par les tempêtes. Ici, Napoléon est un héros, un libérateur. Sa grande armée, son bicorne et son ulcère à l’estomac, ornent parfois les murs de telle ou telle salle, publique ou privée. On lui voue reconnaissance éternelle pour la création du grand Duché de Varsovie, un éclair d’espoir sous les ténèbres qui asphyxiaient le pays. Et puis, son idylle avec Madame Walewska reste un grand fait divers de l’histoire et qui alimente encore les points de vue. Walewska femme simplement aimante ou patriote acharnée se sacrifiant pour séduire le vainqueur des Prussiens, des Russes et des Autrichiens et le convaincre ainsi, sur l'oreiller , d’ordonner que l’étau soit desserré ? Si l’histoire ne peut évidemment dire si la première de ces femmes a été comblée, elle peut affirmer que la seconde a échoué. Mais peut-être, aussi, était-ce la même femme. Patriote et amoureuse. C'est celle en tout cas qu'il me plaît de retenir.
Héros ou pas,  Napoléon a massacré, outre des hommes par milliers, tous les chevaux de l’Europe de l’est. Sa chute consumée, il n’y en a pratiquement plus un seul digne de ce nom sur le territoire russo-polonais et un pays sans chevaux, c’est un pays désarmé. Un oukase du tsar ordonne donc en 1817 que soit créé à Janǒw un haras de reproduction de chevaux arabes, anglais, perses, turcs, danois et autres, prélevés sur ses propres troupeaux.
C’est donc ici.
Nous descendons une petite route fort ombragée et nous pénétrons dans le haras par un portail assez étroit. On dirait une vaste propriété seigneuriale. En fait, c’en est une, mais d’Etat. J’apprendrai bientôt que ce haras c’est aussi une exploitation de plus de 2000 hectares, dont une moitié en pâtures et l’autre en terres cultivées de céréales et plantes fourragères.
Il flotte dans l’air cette odeur tiède des bestiaux, de la paille et du foin. D’énormes tilleuls bordent les allées et des prairies s’étirent tout alentour, entrecoupées de haies sauvages. De magnifiques pur-sang y broutent.  Les écuries sont de belle facture aussi, des bâtiments blancs où le soleil oblique irradie. On les dirait posées un peu n’importe comment dans toute cette végétation déclinante, haute en couleurs. Un ordre doit y présider qui m’échappe.
On m’explique. Chaque écurie a son histoire et sa fonction. Là, sont les jeunes, là, les mères, là, les étalons, là, les vieux qui ne servent plus à rien, là, l’infirmerie vétérinaire, là, la maternité. Plus loin, un peu à l’écart, c’est le cimetière. Dans un bois.  Avec d’énormes pierres rondes, presque des mégalithes, chacune portant une plaque. Reposent ici les plus célèbres chevaux de Janǒw, ceux qui ont gagné des concours prestigieux. Les imperfectibles de la forme et du mental. Les absolus de l’eugénisme chevalin. Je calcule qu’un cheval vit en gros de vingt à vingt-cinq ans.
J’entends le garçon blond avec des taches de rousseur qui nous a pris en charge et nous guide. Ses phrases interminables sont faites de mots rapides. C’est ce qu’il me semble. Je le regarde. Je compte ses dents. Deux en bas, trois ou quatre en haut. Ses yeux sont ceux de la bonne humeur et de la gentillesse. Il fait de longues pauses pour que D. ait bien le temps de me traduire. Les cataclysmes de l’histoire, que j’ai appris, des qui se sont passés chez nous aussi et des spécifiques à ce coin de terre,  à nouveau hantent le lieu. Je me dis que c’est bien normal. Guerre, conquête, occupation, attaque, révolte, tout ça eût été impossible sans les chevaux. Je jette un coup d’œil sur le troupeau qui pâture paisiblement, à deux pas de nous, de l’autre côté de la clôture. Au moins, ils ne font plus la guerre, ceux-là. Ils ne finiront pas éventrés par un boulet de canon sur un champ de bataille ruisselant de sang. Ils sont là pour assurer la pérennité de la race et pour les concours de la beauté pure.
De l’art pour l’art en somme.
Des hommes du monde entier viennent acheter de ces spécimens aux grandes ventes aux enchères du 15 août. Des riches et des célèbres, dont Charlie Watt. Grâce à Alexandre 1er, ou plutôt grâce à Napoléon exterminateur de chevaux,  qu’il a de beaux étalons, le batteur des Rolling Stones ! Ça relativise drôlement les relations de causes à effets en histoire. Ç’est ça le monde des hommes. Leurs ambitions et leurs appétits pétrissent les choses. Hier ces chevaux n’avaient de valeur qu’en tant que des armes pour tuer, attaquer ou se défendre. Ils sont aujourd’hui des objets d’art, trots particuliers, queue levée, naseaux comme ça, sabots comme ci et leur race n’est pérennisée que pour la beauté minutieuse des critères de perfection, invisibles à l’œil nu du néophyte. Ils sont des icônes.
De deux choses l’une, expose le garçon à la denture approximative : Pendant les  guerres, les chevaux sont laissés à l’abandon ou alors ils sont réquisitionnés pour le transport et le champ de bataille.
Je me demande si ce brave gars est content de nous expliquer, à moi surtout venu de si loin pour l’écouter, ou s’il est pressé d’en finir et de s’en retourner au vif de son sujet : les chevaux présents. Il y a un décalage énorme entre cet homme qui s’occupe chaque jour de chevaux bien en chair et moi qui veux qu’on me parle des chevaux morts il y a deux siècles. Je trouve qu’il parle vraiment vite. Ça doit être terrible pour lui qui raconte en sachant pertinemment que je ne comprends rien. Je me demande aussi si ce n’est pas pour tout ça qu’il parle si vite. Il fait confiance à ma traductrice. Pourtant, quand il parle, c’est moi qu’il regarde. Comme s’il avait deviné que c’était moi qui avais voulu venir là.  Comme s’il pensait aussi qu’une jeune et belle compatriote, ça s’en fout complètement des grandes tueries de l’histoire du cheval.
La première étape du développement du haras s’achève après l’insurrection patriotique de 1831, qu’il dit.
Terribles émeutes. A l’ouest, on ignore à peu près tout de ces révoltes armées du peuple polonais pour tenter de retrouver sa carte d’identité. Il y eut celle de 1863. Toutes les deux sauvagement réprimées dans le crime et le sang. On dit parfois que les Polonais sont paranos, en dessous, renfermés. Qu’on y regarde à plusieurs fois. J’imagine les Français avec leur pays rayé de la carte et leur langue interdite pendant cent-vingt-trois ans. J’imagine l’humiliation transmise de génération en génération, nous qui n’avons pas tout pardonné des guerres de cent ans aux Anglais ! En plus, les Polonais ne sont pas vraiment comme ça. Ils sont ailleurs. Il me semble que les exigences du monde moderne ne pèsent pas lourd sur leurs épaules. Ça les rend inciviques, tricheurs impénitents, la désobéissance érigée quasiment en devoir moral. Car elle fut longtemps liée à la survie, la désobéissance.
En 1831, donc, pas question de laisser à la portée de ce peuple de quoi équiper tout un régiment de cavalerie rebelle. Le tsar ordonne la fermeture du haras qui ne sera rouvert que cinquante ans plus tard.
Le guide ne dit ni pourquoi ni par qui. Peut-être l’ignore t-il lui-même. Il fait une pause le temps de la traduction. Il ajoute cependant - je l’apprendrai un peu plus tard- avec un geste vague en direction du rideau d’arbres situé à quelque deux cents mètres et qui marque la fin du territoire polonais, que les Russes ne changeront jamais. Poutine est un salaud de tsar. Il en veut terriblement à Poutine pour l’embargo sur la viande polonaise. Il me semblait effectivement avoir entendu Putin. Mais je ne pouvais pas faire le lien avec les chevaux. D’ailleurs, il n’y en avait pas. C’est souvent comme ça. Ça tombe comme des chevaux, des cheveux je veux dire,  sur la soupe.
Comme les félonies de l’histoire sur leur destin.

La suite bientôt...

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14.01.2009

Polska B dzisiaj

P1070011.JPGAu dehors, la neige se couche presque à l’horizontale. Elle fuit comme paniquée devant les souffles gelés de janvier et  elle s’engouffre à toute vitesse sous le rideau noir des pins. J’essuie la buée de la vitre et jette un coup d’œil au thermomètre que le vent chahute de droite à gauche, tant qu’on dirait une pendule qui s’activerait pour que les heures ne se figent pas elles aussi sous la morsure du gel.
Moins dix neuf.
Je pense à mon grand père. S’il tombait trois flocons sur sa ferme délabrée et si d’aventure le thermomètre cloué sur la porte de sa grange indiquait zéro, il évoquait immanquablement la guerre et les loups. Il racontait les yeux mi-clos, sa voix vacillait et sa langue fourchait autant sous le poids du vin que sous celui des années perdues.
Sous la chandelle timide, nous l’écoutions en silence. Une bande de loups était venue vadrouiller dans les bois du Fouilloux pendant l’hiver 42 où il avait fait un froid de canards. Les gens s’étaient armés de fourches et de bâtons et les enfants avaient manqué l’école. Parlait-il des Allemands, mon grand père, ou de la bête famélique des bois ? Sans doute des deux puisqu’il parlait du mal. Mais je me demande encore pourquoi dans sa tête pleine de fatigue et d’ennuis, la guerre et les loups étaient ainsi associés aux velléités neigeuses de l’hiver.
Mon voisin Marek, lui, n’a pas connu la guerre. Il est né quelque douze ans après la fin des tueries. Il montre pourtant les lisières de la forêt où tourbillonne la tempête en neige et il dit y avoir vu des loups.
Je veux qu’il me raconte et il s’en étonne, un brin moqueur. Quoi d’intéressant là-dedans, hein  ?
Il ne peut bien sûr comprendre que son vécu fait partie de mes légendes. Que nous sommes décalés d’un monde et que, bien qu’étant quasiment un siècle plus jeune que lui, il parle comme mon grand père.
Il n’y a pas si longtemps. Dans les années soixante dix, celles de ses vingt ans.
La nuit, il entendait parfois hurler des loups depuis les profondeurs humides de la forêt. Ça n’était pas forcément l’hiver. Bien sûr,  il était arrivé deux ou trois fois que son père et lui s’arment de fusils et suivent sur la neige des traces qui s’étaient dans la nuit approchées de trop près des bâtiments. C’étaient comme les empreintes d’un gros chien, mais plus profondément creusées et avec les griffes nettement dessinées. Ils tâchaient d’éloigner la bête par des cris et des coups de feu en investissant une part de son territoire. La piste courait cependant très loin dans les sous-bois. Elle se perdait bientôt dans les marécages gelés tandis que la nuit revenait très vite à l’assaut du monde. Toujours, ils avaient abandonné la quête avant d’avoir pu rencontrer le rôdeur.
Mais c’était surtout les nuits d’été qu’il les entendait gémir depuis son lit d’enfant. Il n’aimait pas ça, c’était d’une tristesse effrayante. Comme la plainte d’un blessé qu’on aurait jeté aux fourrés et qui crierait son désespoir et sa souffrance aux mondes étoilés.
Marek parle aussi d’une brebis égorgée en plein après-midi et au beau milieu de cette prairie que j’aperçois aujourd’hui devant moi, engloutie sous le matelas neigeux. Il s’en souvient bien : son père l’avait violemment réprimandé. C’est lui en effet qui en avait la garde mais le printemps était vert, l’air bleu se réchauffait doucement et le soleil arrosait joliment les cimes de la forêt. Marek était parti  en vadrouille.

Comme mon esprit sous les chuintements de son histoire. Il a cinquante ans et il parle effectivement comme mon grand père à quatre vingt, il y a de cela plus de quarante ans. Comme si le monde avait été beaucoup moins vite ici, comme si, dans le même temps,  les « il était une fois » de là-bas étaient ici les présents.
Et je remonte le temps encore. Quand l’époque gallo-romaine resplendissait de toutes ses villas sur les bords de mer de la campagne charentaise, il n’y avait ici que de la forêt immense, sombre et inconnue, hantée par des tribus errantes et sans nom parce que sans histoire encore. La mémoire polonaise remonte aux Piast, la dynastie fondatrice de la nation, vers la fin du premier millénaire et la christianisation de 966.
Nous en étions déjà sur nos rivages, à presque 1000 ans de controverses politiques et de prises successives de pouvoir dynastique.
Pas étonnant alors que l’extermination des loups ait pris du retard et que, même, au hasard d’un hiver plus brutal, ils réapparaissent encore sporadiquement.
Mais les vrais loups aujourd’hui ne se cachent plus dans les profondeurs sauvages de la forêt. Ils ont su se faire aimer des hommes.
Las de saigner les brebis, ils hypnotisent plutôt les ouailles.

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08.01.2009

Après la plaine blanche, une autre plaine blanche

hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii.JPGC’est toujours comme ça, comme si l’esprit enregistrait le réel avec un temps de décalage.
C’est toujours comme ça quand le désordre des choses est bousculé.  Après coup, on se demande comment c’est venu, s’il y avait des signes avant-coureurs, qu’est-ce qu’on faisait « avant ».
Puis on remet en place  ses repères, un à un, ceux plantés le long de sa route, pour éviter le fossé, la déviance. Pour tâcher d’aller là où l’on va sans plier le genoux. J’ai une horreur épidermique des genoux qui se plient.
Bref, on se remet à la construction quotidienne du bonheur d’exister.

Depuis quinze jours, trois semaines, le mercure n’était pas remonté au-dessus de moins trois. Il vagabondait parfois jusqu’à moins huit. Des badineries de l’hiver polonais. On est bien avec ce froid et il y a de la neige qui virevolte autour des bouleaux, des pins et le long des routes. Personne n’en cause. Le Polonais de l’est commence à parler « hiver » en-dessous de moins quinze.
C’est lundi 5 que j’ai eu des doutes…..Moins onze au lever, entendez par là cinq heures du matin. Moins onze, tiens, tiens, ça s’énerve un peu, on dirait. Puis, moins treize, puis moins seize à sept heures et le ciel, le ciel chargé de neige depuis des jours qui chassait tout ça et ouvrait ses grands bras bleus. C’est pas bon, un ciel qui ouvre ses grands bras bleus quand le thermomètre fait une dépression…Il y a comme une antinomie tumultueuse des humeurs.

L’après-midi est descendu à moins dix-huit, la soirée à moins vingt, la fin de soirée à moins vingt-deux, la nuit à moins vingt-sept…
Une nuit à moins vingt-sept, pour un occidental comme moi, ça fait peur. Oui, la nuit était livide, calme, avec la froideur silencieuse, sauvage et précise du cran d’arrêt et quand je suis sorti vers quatre heures du matin - parce que je suis sorti pour rallumer les chauffages tout étant gelé à l’intérieur -  je ne respirais pas bien. L’air qui s’engouffrait dans mes poumons semblait pailleté de cristaux aigus et descendre bien au-delà de ces poumons.
Des branches  chargées de givre se plaignaient sous la torture. Je les ai entendu gémir. La lune, elle, dans un cosmos irréel souriait de mes peurs. Un chien errant s'est engouffré sous les arbres lunaires.
La nuit suivante, ça s’est radouci d'un millimètre. Moins vingt-six et l’eau dans les tuyaux a refusé à nouveau de remplir son statut de liquide.
Je me suis surpris à penser au réchauffement climatique et aux conférences des imbéciles heureux qui passent leur vie au chaud et au frais des autres. Ils disent le monde avec des moyennes. Les moyennes sont la langue morte du monde. Dans tous les domaines.

C’est venu. Pas les imbéciles heureux, le réchauffement, je veux dire.

Ce matin, l’air à moins huit degrés est doux à la peau, je vous assure. Le plombier polonais – celui dont les Français, ceux handicapés d'un bout de cervelle poujadiste,  grippe-sous et paranoïaque, ont eu tant peur  - a réchauffé les tuyaux en badinant des mots de tous les jours, des mots de Pologne de l’est, des mots de voyageur, oui, il avait travaillé en France, les mots de ceux qui n’ont, parfois,  pas d’autre choix que l’exil alimentaire et qui n’en font pas toute une affaire.
Ce peuple a le courage opiniâtre des longues randonnées.

Là-dessus, la neige est arrivée en tempête pour signer en blanc  la fin des intempéries sibériennes.
Je ne frime pas. A moins huit ce matin, on dirait le printemps. Je n’entends pas pépier encore, mais presque.
Il y a des fleurs partout dans la tête des hommes. Ce sont des fleurs que les rigueurs ne gèlent pas.

Et mon expérience la plus singulière de tout ça ?  Puisque l’eau refusait désormais de chasser ce qu’on lui demande d’ordinaire de chasser, force me fut bien d’aller déposer chez Dame Nature surgelée ce que tout corps humain s'obstine à considèrer comme inutilisable.
J’ai fait ça par moins vingt-trois dans la neige et dans la nuit.
J’ai fait vite.
Puis, rentré au chaud, j’ai quand même tout recompté soigneusement. Jusqu’à deux.
Il ne me manquait rien.

celle là.JPG

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05.01.2009

En vrac

J’ai commencé l’année par une étourderie.
A peine sorti de la douche que je me suis engouffré dehors. La neige était dure sous mes pas, il y faisait moins 16. Mes cheveux encore mouillés et dressés sur la tête ont aussitôt gelé et je me suis demandé soudain, nom de dieu, jusqu’à quelle profondeur ça a gelé là-dedans !? J’ai essayé de penser. Ça a à peu près fonctionné. J’en ai été un peu rassuré.
J’ai pensé à la Palestine. J’ai pensé à ce conflit de soixante ans et que le monde marchait dans sa conscience à la vitesse des escargots quand ils sont vraiment très lymphatiques.
En fait, cette nouvelle année n’a de nouveau qu’un nouveau chiffre à la clef. Un neuf ancien. Sarkozy fera tout ce qu’il est humainement possible de faire pour la paix. C’est-à-dire rien ou le contraire de rien. On sait trop de quel côté du canon il se trouve et ce dont humainement, il est capable.
Et ce genre de conneries, et ce genre d’agressions de l’impérialisme sauvage israélien, et tout le fourbi, continueront pendant 365 jours. Puis on s’embrassera une nouvelle fois, on fera un feu d’artifice et péter du champagne, et ce sera reparti pour 365 nouveaux jours de stupidités humaines.

De guerre lasse, j’ai choisi l’éloignement. Lâchement ? Mais ajouter quoi au bruit dément du monde ?  Ajouter quoi qui ait un sens et qui soit autre chose que de la bonne conscience pas trop chèrement payée et jetée comme bouteille à la fureur des océans ?
Rien.
Ne plus se sentir concerné, responsable, de la barbarie de son espèce. Pas moins. Ne pas mourir de la mort d’un monde répétitif. Essayer de rester debout.

L’hiver frappe dur. La neige et les températures ont tout statufié. Même mes doigts. Impossible de gratter la guitare. Le vent et le maniement du bois de chauffage les ont fendus à leur extrémité. Douleur au moindre appui sur la corde et je n’ai pas la dextérité de Django. J’ai besoin de mes dix doigts, moi.
Je ferai comme les oiseaux : Je chanterai aux beaux jours revenus.

Direction Włodawa samedi, sur la frontière ukrainienne, croisé deux énormes élans qui cheminaient sur la solitude des champs, entre deux morceaux de forêts où le soleil dégoulinait une agonie rouge sang sur la neige, la femelle devant et le mâle avec son imposante ramure derrière, qui suivait à distance. Première fois que je voyais ces grands cervidés en vadrouille. Impressionnant. Une errance glacée.  Et le vent qui hurlait et la neige qui soulevait ses cotillons blancs, comme au bal.
Je suis un triple idiot d'avoir laissé l'appareil photo à la maison. Philip pensera, écrira peut-être, que c'est impardonnable !

C’est cela que j’ai à dire…Rien de moins.
Peut-être que, finalement, ça a gelé en profondeur…

15:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.12.2008

Souvenir de quand j'étais bûcheron

P6180036.JPGDans la forêt de Benon, je pratiquais des tailles blanches, orientées du sud au nord, dans d’immenses parcelles de chênes noirs, d’érables et de gros noisetiers. Je coupais des bandes larges de dix mètres, laissais dix mètres de forêt et ainsi de suite. Dans ces bandes, sitôt la récolte débardée en grumes ou en stères, des machines dessouchaient, d’autres percaient des trous et des essences nouvelles étaient replantées.
Des merisiers, des noyers, des chênes truffiers aussi, à titre  expérimental.
Ce qui me faisait ricaner. Une fois à la barbe de l’ingénieur forestier,  pour des eucalyptus.
- L’orientation est parfaite et le terrain est bon, avait dit le jeune ingénieur.
- Ils gèleront, avais-je prédit pour le taquiner et parce que je n'aime pas les végétations exilées sous un climat qui n'est pas le leur. Je n'aime pas qu'on force la main aux paysages.
- Ils peuvent supporter jusqu’à moins dix. C’est exceptionnel chez nous. Tous les vingt, vingt cinq  ans, et encore…
- Et ils  sont exploitables au bout de combien de temps,  tes eucalyptus ?
- A peu près vingt ans. Le terrain est bon, avait répété le jeune homme,  au demeurant fort sympathique et qui, quand il n’était pas en train d’échafauder de nouvelles erreurs,  en  prenant  des échantillons de terre et en calculant des orientations, aimait s’entretenir avec moi. De politique, de livres, de nature. Ou alors d’histoire.
Nous nous asseyons tous les deux autour de la petite table de la cabane où je rangeais mes outils et faisais réchauffer mon déjeuner. Là, sous cet abri rustique, on sirotait un verre de vin chaud ou alors, si l’heure était propice, on allait manger un morceau à Saint-Georges, chez Mémène, petit établissement sombre aux plafonds bas où la lumière ne s’éteignait jamais et qui faisait tout, café, restaurant, coiffeur, bureau de tabac, grainetier, dépôt de pain, épicerie et...crédit.
- Ça tombe mal, avais-je insisté pour les eucalyptus …Voilà bien longtemps qu’il n’a pas gelé comme ça chez nous. Si tes prévisions sont justes, ils ne passeront pas au travers.
L’ingénieur m’avait chahuté et traité d’emmerdeur pragmatique. Il avait assuré aussi que rien n’était systématique en climatologie.

Sauf que, au tout début de janvier 85, le quatre exactement, sous un ciel livide, le vent avait brusquement tourné au nord. Un blizzard épouvantable qui avait fait se tapir, gémir et trembler les chiens au fond des granges.
La neige était tombée en abondance dans la nuit et le mercure, devenu fou, était descendu à moins dix, puis moins quinze et jusqu’à moins dix huit.
On eût dit que les thermomètres étaient brisés.
Huit jours d’un froid polaire avaient momifié la campagne. Les rivières et les canaux étaient devenus durs. Les vieux avaient bien dit qu’ils avaient déjà vu ça, « autfoué », pendant la guerre évidemment. Mais les vieux ont toujours ce privilège de l’âge de prétendre avoir tout vu, comme s’ils se plaisaient à vouloir banaliser l’exceptionnel et comme si cette banalisation était de nature à conjurer leurs peurs.
Il n’en reste pas moins vrai que des canalisations d’eau avaient éclaté, que les camions étaient restés coincés sur les routes, leur gas-oil gelé, et que sous les épaisses rangées de houppiers alignées le long de chaque coupe, j'avais ramassé par dizaines des oiseaux anéantis, des grives, des merles, des mésanges et des rouge-gorge qui s’étaient traînés jusqu’à cet ultime abri d’un dernier désespoir, petits squelettes de plumes et d’os.
Les quatre hectares d’eucalyptus avaient grillé sur place, foudroyés.
On avait tout arraché. Au printemps, lorsque j'en avais fait d’immenses brasiers, les feux avaient embaumé comme des pastilles de pharmacie.
L’ingénieur n’avait plus reparlé d’eucalyptus. En lieu et place, on avait mis des merisiers, plus rustiques. Mais les chevreuils, en dépit des protections installées autour de chaque plant, grignotaient une à une, méthodiquement, chaque nouvelle pousse.
Alors, on avait clôturé  les parcelles replantées.
- Une fortune partie en fumée, avais-je dit en haussant les épaules, goguenard.
- Une fortune, avait rétorqué l’ingénieur en embrassant d’un geste fier les plantations de merisiers, gaillardes et toutes ces belles ramures vert tendre, soigneusement alignées, que la brise de mai faisait trembloter.

11:26 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.12.2008

Polska B dzisiaj

jhjhjhjhjhj.JPGLa Pologne orientale vit cahin-caha à l’heure des vulgarités marchandes charriées par les vents de l’ouest.
Comme si elle lévitait cependant, légèrement décalée au-dessus du sol. Observée avec le recul de l'étranger, il semblerait qu’elle ne prenne cependant pas encore toute cette euphorie boutiquière très au sérieux. Qu’elle s’amuse aux marchands, en quelque sorte.
Car je les devine bien, ces Polonais de l’est. Avec leur gentillesse pleine de roublardise, je crois qu’ils ne jouent pas à fond le jeu qu’on voudrait leur faire jouer, soit qu’ils n’en connaissent pas encore toutes les règles, soit qu’elles ne leur conviennent pas tout à fait.
Alors on construit tous azimuts, en briques et en ciment. En bois pour ceux qui ne veulent pas tout à fait perdre leur âme. Pour les autres, le bois est révolu, le matériau de l’est et des pauvres. Ce sont, à l’envers, les mêmes dispositions d’esprit qu’en France où construire sa maison en briques ou en parpaings est d’une banalité affligeante tandis que la concevoir en bois participe d’un certain raffinement. Les paysages de l’habitat rural semblent vouloir se répondre par écho inversé.
C’est leur manière de rencontre.
On s’installe donc, on produit, on entreprend et on roule à tombeau ouvert au volant de grosses cylindrées sur la sinuosité étroite des routes. Ce sont de vraies voitures ou alors ce sont des épaves ramenées d’Allemagne ou de France et dont les morceaux ont été savamment recollés. Trois ruines finissent par faire un bolide flamboyant.
A Biała Podlaska, on rénove les vieux bâtiments laissés en état de délabrement par les années dites communistes. On en fait des galeries marchandes où domine le vêtement. Une orgie vestimentaire. Du lourd manteau d’hiver aux dessous affriolants pour dames et demoiselles, ces derniers souffrant d’une publicité tellement suggestive que je vois bien que la calotte, pragmatique, cède des pans entiers de sa morale devant les exigences nouvelles d’un libéralisme qu’elle a appelé de ses vœux et qui doivent sans doute, en juste retour, lui procurer quelque agréable confort bien de ce monde. Le string et l’habit de bure, d’instinct et sans table ronde préalable, ont trouvé leur modus vivendi.
Tout ça n’est qu’un vaste fourbi de pantalons, tailleurs, maroquineries rutilantes ou robes dernier cri. Que des boutiques de prêt-à-porter ou des parfumeries. L’heure est à la toilette et au chatoyant, mais je me demande quand même si cet étalage de richesses ne va pas s’écrouler tel un château de cartes. Je ne vois en effet pas trop comment la masse salariale distribuée va pouvoir satisfaire toutes ces appétences  excitées par l’odeur du profit.
Mais il faut dire que tous les visiteurs de l’ouest que j’ai vus ici ont froncé le sourcil au premier coup d’œil jeté d’une part sur le niveau de vie ostentatoirement mené et le salaire moyen officiellement annoncé, d’autre part. Difficile en effet d’établir une équation qui tienne la route. Beaucoup d’inconnues. La ruche coule son miel autant en plein soleil que dans l’ombre alors évidemment l’inflation galope contradictoirement aux côtés d’une croissance débridée et les économistes font mine de courir derrière des questions dont les réponses sont inavouables. Pour ces derniers en effet, pointer du doigt la vérité reviendrait à couper la branche sur laquelle ils sont douillettement vautrés.
Toujours, donc, ce carpe die - et noctem en l’occurrence - de l’éphémère, lisible en filigrane jusque dans les thèses et les discours officiels.
On ouvre boutiques dans une débauche d’initiatives pleines d’enthousiasme. Témoin cette pharmacie avec pignon fort avantageux sur rue et où les chalands défilent dans un va-et-vient perpétuel. Par l’odeur alléché, un autre apothicaire décide lui aussi de s’installer là, à quatre ou cinq mètres, pas plus. Personne ne songe à venir lui contester ce droit. On verra bien. Les pharmacies, d’ailleurs, poussent comme des champignons. L’enseigne d’une ou plusieurs apteka offre ses services le long d’une rue sur trois.
Les Polonais ne sont pourtant pas plus cacochymes que les autres et le remboursement des médicaments est très aléatoire.

La voie est libre, alors on fonce. Et je le comprends bien. Nous aussi, nous avons foncé. Tête baissée et droit dans le mur. A tel point que nous y avons laissé une bonne part de notre soi-disant esprit. Je trouve quand même dommage cet usage fait de la liberté retrouvée.
Du gâchis. Toujours le même schéma dont on sait bien qu’il a maintes fois et partout fait les preuves de son incapacité à procurer le bonheur du plus grand nombre. Libéré de l’idéologie dite communiste, on s’engouffre à corps perdu dans son exact contraire, comme les prisonniers d’un boyau souterrain s’engouffreraient vers le premier soupçon de lumière.
Je crois que c’est une grossière erreur mais je ne m’en explique pas. On ne comprendrait pas ce que je veux dire. Ou on dirait encore que je suis un égoïste de l’ouest repu, un romantique décalé. Alors…Et puis, tout ça, c’est aussi dans la logique des choses et des hommes. Nous sommes des êtres inachevés qui manquons de l’inspiration nécessaire à la construction des mondes nouveaux. Les idées fusent mais l’imagination est tarie. Une imagination qui ne sait créer que du superflu a perdu depuis longtemps le sens d’une certaine beauté à réinventer le nécessaire.
J’aimerais tout de même bien que Norman Davies, historien dont les travaux sur la Pologne font autorité, nous explique maintenant si c’est pour l’aboutissement à cet immense souk, pour cette Pologne en train de brûler son âme de rebelle romantique sous les feux du pragmatisme libéral et de l’avachissement copie conforme occidental, qu’on a jeté l’ignoble mur de Berlin par terre.
Les assertions et les conclusions de cet universitaire anglais m’apparaissent être celles d’un idéologue aux prises avec une haine primaire des systèmes de l’ex-bloc de l’est, plus que celles d’un historien serein. C’est précisément ce prosélytisme farouche, plus que la justesse de ses analyses, qui ont fait sa notoriété en Pologne. La preuve : Solidarność en lutte traduisait ses ouvrages clandestinement.
Or, que je sache, les révolutionnaires de tous pays et de toutes époques traduisent les ouvrages de ceux qui défendent leur cause. Les historiens n’interviennent que sur des faits avérés où les spéculations sur l’avenir n’ont plus cours. Ça tombe sous le sens.
Bien sûr que je suis heureux que la Pologne soit débarrassée du système dit communiste. Mais si c’était pour en arriver là, au règne absolu de la marchandise au détriment de toute autre valeur, règne béni par les onctions obsessionnelles de la soutane, vraiment, ça me semble d’une hygiène douteuse, genre qui aurait traité des charançons avec une poudre propice à la reproduction des cancrelats.

Toute cette foule semble pressée comme si la foire risquait de fermer ses portes avant que tout le monde ne soit servi. Car plus que partout ailleurs, on a quand même ici cette modestie devant l’histoire dont on sait trop qu’elle n’est qu’une suite de moments, l’un pouvant radicalement et brutalement venir contredire l’autre.
Les prétentions des temps achevés n’ont pas cours sur ces territoires. « La grâce de dieu monte un cheval fou » dit un proverbe Polonais. Alors, on vit le moment, on profite de façon anarchique de cette accumulation anarchique des pacotilles de qualité.
Tout ça, c’est dans la ville. Moyenne ou grande. La ruralité, plus circonspecte, observe à distance et sur la plaine endormie où batifolent les fruits éternels d’une activité éternelle, on est plus serein, moins concentré sur le changement. On a tellement vu le monde changer de mains, qu’on a appris à le conduire par et pour soi-même. A quelques exceptions près, le paysan reste donc un modeste. Pas de grandes plaines céréalières, pas d’arrachages de haies et de bosquets, pas de canons à eau vidant les sous-sols de leurs fraîcheurs liquides, mais des vergers de pommes, de groseilles, de cassis ou de cerises griottes, des champs de camomille, des blés maigres où batifolent encore les coquelicots, des parcelles de seigle encore tout émaillées de bleuets.
Régulièrement apparaît un cheval de trait sur la route fraîchement recouverte d’une enveloppe européenne. Il est lourd, le plus souvent roux avec une crinière d’un blond phosphorescent, et conduit par un pépé qui regarde avec lenteur autour de lui, comme si son monde venait d’être brusquement envahi par des sauterelles.
Celui-ci n’a cure de la flambée des prix du pétrole. Il n’a d’yeux que pour le prix du baril d’avoine.
J’ai toujours cette impression que le décor est truffé de flash-back et que ce mélange cocasse des époques produit un temps quantique, un peu schizophrène, une sorte de film où le scénario indécis abuserait de ces retours en arrière à tel point qu’on ne saurait pas trop si l’essentiel du propos réside dans ces allusions vivantes au passé, dans ce présent en science-fiction désordonnée ou dans un avenir qu’on se refuserait à évoquer.
Revenant fort tard de prendre le thé chez un voisin, nous avons croisé l’autre nuit un homme en vélo sans lumière et qui tenait en laisse un énorme cheval. Tout ce singulier attelage piaffait sur le bas-côté quand il a surgi dans les phares de ma voiture, telle l’apparition fulgurante et désordonnée d’un autre monde.
D s’agace un peu de mes questions. Mais que fait-il ? Où va-t-il ? Qu’est-ce qu’il fout avec un cheval à cette heure ? Et le vélo ?
Elle n’a pas de réponse parce qu’il n’y a pas matière à questions. Pourtant, j’ai beau vouloir imaginer en amont une situation qui expliquerait le tableau, je n’en trouve pas. Je ne vois là qu’incident, évènement grave, chose louche, alors qu’il n’y a que de l’ordinaire.
Un homme promène son cheval de trait dans la nuit avancée du mois de mai et il le promène en vélo. Point.
En fait d’apparition, c’est moi qui surgis dans un monde qui n’est pas le mien.

10:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET