17.05.2012

J'ai eu l'temps

4765812_low.JPGLe temps.
Celui qui coule sur notre temps, sous nos pieds, sur nos sentiments, sur nos pages, sur nos blogs.
Autant dire sur nos soliloques.
De quelle nature faut-il l’habiller, ce temps ? Matérielle ? Immatérielle ? Réelle ? Fictive ? Est-il à nous ou n’est-il qu’une parallèle qui nous accompagne ? Une parallèle douée d’un mouvement  autonome.
Il est les deux sans doute. Il y a le tic tac de la pendule, les levers et les couchers du soleil et chacun d’eux est un grain de sable qui chute dans le sablier. Il s’écoule, tel s’écoule l’eau de la rivière, de la roche première à l’Océan béant. Il est notre cheval de randonnée et l’ennui consiste souvent à descendre du cheval pour le regarder trottiner seul. Qui va au but. Sans vous mais quand même en même temps que vous.
Il faut enfourcher le temps. Tirer sur les rênes selon notre choix, aller à hue ou à dia, marcher, trotter ou galoper, choisir les paysages traversés.
C’est simple et le temps, le sablier, ne seront vaincus qu’à ce rythme. C’est simple mais très difficile à réaliser cependant.
Combien sommes-nous qui chevauchons direction l’horizon sans maîtriser la course du cheval ? Une haridelle qui n’en fait qu’à sa tête ! Qui va plus vite qu’on aimerait ou qui lambine. C’est ce qu’il nous semble. L’haridelle marche pourtant d’un pas absolument régulier.
On devrait apprendre aux hommes, d’abord, à chevaucher le temps. A ne pas jouer la montre.
A ne jouer dans leur tête que la fatalité d’un voyage.


Je lisais - on me traduisait plus exactement - il y a quelque temps, un texte des plus sérieux qui disait que les vieillards, ceux pour qui le cheval a déjà longuement marché et qui, à l’approche de l’écurie promise, presse soudain le pas, ne vivaient pas tous le temps de la même façon, selon qu’ils soient des vieillards maussades, apathiques, recroquevillés au coin des feux ou selon qu’ils soient des vieillards débordant d’activités, débridés, amoureux, entreprenants, ces derniers conduisant leur monture et les autres la regardant s’enfuir toute seule. Vers la fin du temps.
Contrairement à ce qui vient directement à l’esprit et à ce que je pensais jusqu’alors, ce sont pour ceux qui sont actifs, les randonneurs émérites, les fougueux, que passe plus lentement le temps. Parce que ce temps est habité, truffé de points de repère et fourmillant de souvenirs, chaque jour un nouveau préparé pour le lendemain, alors que les contemplatifs, les assis, les cacochymes, trouvent que le temps défile devant leurs yeux à une vitesse folle, parce que leur temps est toujours le même, sans pic ni chute, qu’il est uniforme, qu'il n'a pas de mémoire qui vaille la peine d’être utilisée, de le personnifier, semblable d’un bout à l’autre d’une année et que, finalement, son inutilité est ressentie comme un vide vertigineux, qui roule à une vitesse également vertigineuse, à cause du vide, justement. Comme une pierre jetée dans un trou profond et qui, par le poids contrarié de son inertie naturelle, prend de la vitesse sans jamais dévier d'un but qu'elle ne poursuit même pas, mais qui s'impose à elle.
Pour ceux-là, le temps est en distorsion : les journées sont affreusement longues et les années désespérément courtes.
Etonnant. Remise en cause fondamentale des poncifs tels que tuer le temps, s’occuper pour ne pas voir le temps passer. Dérision. Il passera de toute façon. Il est sablier et tout sablier contient en lui un dernier grain de sable.
Vivre pleinement, donc, c’est ralentir la course du temps. Le faire s'éterniser dans la multiplicité des expériences. Pour qu’il perde son latin à s'y retrouver.
Le vivre en temps morts, c’est, au contraire, l'accélérer. Ce que personne ne voudrait, à commencer par les amoureux de la vie et leur horreur de ces temps morts. Ne pas s'ennuyer devient un oxymore : c'est trouver le temps long.
Mais la parallèle autonome avec ses tics tacs et ses levers et ses couchers de soleil ne se souciera pas de vos façons de faire, alertes ou passives.
Il s’agit donc de créer une illusion.

Vaincue par l'éphémère frappé au front de sa naissance, la vie serait donc la sagesse de vivre en trompe-l’œil : car plus on navigue vite et plus tard il semble qu'on atteigne aux derniers rivages.

16.05.2012

Politique et idéologie

- Quand la fantaisie m'en prend, je ne cherche pas à démonter les mécanismes et buts d'un système pour le plaisir intellectuel de démonter ou parce que j'aurais une certaine idée morale de ce qui est bien et de ce qui ne l'est pas. C’est beaucoup plus simple, moins méritoire et plus ambitieux.
Je cherche à dénoncer, pour ma gouverne seule,  et en tant qu'acteur-témoin de cette époque, en quoi les multiples ramifications de ces mécanismes et de ces buts, sont des obstacles à vivre pleinement ma vie, telle de plaisir que j'estime qu'elle vaille la peine d'être vécue.

- Je ne me plais pas pleinement dans un monde construit sur le modèle économique. Cette seule raison suffit à me prouver qu'il est mauvais.

 - Il ne s'agit pas pour nous-autres d'énoncer des choses nouvelles, d'annoncer une nouvelle théorie qui éclairerait la vie d'une lumière jusque là inconnue.
Il s'agit d'administrer un rappel obstiné contre l'aliénation, de faire savoir, ne serait-ce qu'en murmure, que nous sommes encore quelques-uns à ne pas être dupes et à ne pas vouloir mourir de notre défaite.
Il s'agit de dire encore et encore, après des milliers d'autres hommes, que la fumisterie ambiante est essentiellement caduque et non, comme voudraient le laisser bêtement croire tous les tenants du pouvoir et tous ses aspirants, l'histoire achevée.
A ce titre, nous n'avons ni adversaires ni amis préconçus. Nous n'avons que faire des soi-disant classes sociales. Car nous savons pertinemment qu'il y a partout des charognes et partout des hommes et des femmes préoccupés de l'intégralité de l'existence.

- L'Europe est une idée qui s'est imposée au capital financier de même que l'abolition des anciennes provinces de la royauté s'était imposée aux intérêts de plus en plus exigeants de la bourgeoisie révolutionnaire.
Je ne perçois donc dans tout ça aucune grandeur de vue dont puissent se targuer les hommes : est-ce que le berger conduit son troupeau dans un pacage plus dru et plus vaste pour faire plaisir aux brebis ou pour qu'elles lui soient d'un meilleur rapport ?

- L'idéologie est ce prisme déformant qui appréhende le réel de telle sorte qu'il puisse apparaître comme la preuve a priori du bien fondé de sa propre existence. Pour ce faire, le prisme s'évertue à remplacer la vie par l'abstraction de la vie, à inverser tour à tour les causes et les conséquences, à maquiller les postulats en conclusions, bref à changer le magma en fumée.

- Le fondement de toute idéologie est la poursuite d'objectifs, clairement énoncés ou non-dits.
Ces objectifs une fois atteints, l'idéologie continue de bénéficier pour un temps de l'élan qui l'a portée jusque là. Elle atteint ainsi le point extrême de surbrillance au-delà duquel elle ne peut plus faire illusion.
Ce après quoi elle s'écroule d'elle-même sous les effets dévastateurs de son propre triomphe.
Si elle n'est auparavant clairement dénoncée et combattue, l'idéologie n'avoue donc son caractère fallacieux que dans sa réalisation.

 - Le mot peuple est un mot en mouvement, un concept de l'irruption.
Il désigne des gens lassés des conditions faites à leur existence, de quelque horizon social qu'ils viennent et à quelque strate de la hiérarchie qu’ils appartiennent. Des gens qui prennent d'assaut les palais du mensonge, par les armes et par la voix, renversent les statues, brisent les interdits, voire coupent des têtes, parce qu'ils exigent que leur soit restituée la poétique initiale de leur vie.
En période de révolte, le mot peuple désigne l'instigateur et l'acteur de la mutinerie sociale.
En période de modus vivendi, il ne signifie qu'un terreau vague, un tas de fumier sur lequel guignent les politiques pour y ensemencer à bon compte et dans l'endormissement général les graines de leurs prétentions au pouvoir.

- Au stade où nous en sommes du brouillage des cartes dans la conduite de nos vies, l'inversion est quasiment consumée entre le superflu et le nécessaire.

 - Les grands bouleversements sociaux sont intuitifs. Leur pérennité, tout comme leur caducité, est discursive.

 - Mai 68 : la honte d'exister soudain transformée en fierté de vivre.
Le reste est verre d'eau dans lequel se noie l'affrontement discursif d'idéologies diverses.

 - Le mensonge est bien sûr la vérité falsifiée, mais pas seulement.
L'évolution du pouvoir spectaculaire l'a conduit du subtil non-dit au mensonge délibéré, puis du mensonge délibéré à l'affabulation pure et simple.
Le spectacle est aujourd’hui ce mensonge parvenu à son point de non-retour, difficilement identifiable d'un seul regard, et qui ne peut plus évoluer que par la fuite en avant, jusqu'à ressembler à de la vérité.

 - L'image, telle que critiquée par Debord et les situationnistes, atteint les dimensions de sa plénitude dans le discours officiel du pouvoir comme dans celui de tous ses complices, aspirants ou contemplatifs intéressés. On peut dorénavant assener des contre-vérités accablantes, des aberrations grotesques, des contresens ridicules à la barbe du monde entier et ne risquer pour autant qu'un petit murmure éphémère et indigné des chaumières.
Le spectacle à ce très haut degré d'insolence suppose que le mensonge soit tacitement admis de tous, nécessaires à tous, dirigeants et dirigés, comme règle du vaste jeu de l'inversion du réel et comme projet commun d'une disparition de la vie au profit de sa représentation.

 - Je ne compte pas assez de doigts aux mains, quand bien même les affublerais-je de mes orteils, pour dire le nombre de courtisans, d'imbéciles, de staliniens repentis, voire d’idéologues de la vieille droite, que j'ai pu croiser et qui, sans vergogne, faisaient l'éloge de la Société du spectacle ou du Traité de savoir-vivre, allant même jusqu'à se réclamer de la justesse de leur analyse.
Comme quoi la grenade situationniste est bel et bien et définitivement dégoupillée.
Comme quoi aussi la justesse d’une théorie devrait toujours être tue, tant elle éclaire le chemin de ses adversaires.

 - Un politique qui serait pris de la fantaisie soudaine de ne pas mentir se retrouverait exactement dans la situation du coureur du Tour de France qui refuserait les intraveineuses. Peinant dans l'ascension, relégué en queue de peloton, zigzaguant lamentablement puis finalement contraint à l'abandon en dépit des encouragements pour la forme de deux ou trois excités Kronenbourg.

 - Depuis Nietzsche et dieu, Les surréalistes et l'art, les situationnistes et le vieux monde, les numéristes et le livre traditionnel, je me méfie comme de la peste de ceux qui dissèquent prématurément les cadavres !

 - La coexistence pacifique entre la planète, comme lieu de résidence des hommes, et l'idéologie du bonheur économique est absolument incompatible.
La lutte est permanente et ne peut s'achever que par la mise à mort de l'une des deux combattantes.

- Le développement durable est un lapin exhibé de leur chapeau par les escamoteurs du capital en guise de modus vivendi capable de distraire l'attention et pour tâcher de camoufler un temps les douleurs de plus en plus stridentes de la contradiction.
Le développement du râble est un langage qui devrait être réservé aux éleveurs de lapins.

 - Ce qu'on appelle écologie n'est que - mais c'est énorme - le reflet idéologico-politique, récupéré et réducteur, d'une exigence première : l'occupation humaine de la planète.

- La mondialisation, concept savamment flou pour le contribuable et pratique quotidienne du banquier, désigne en fait dans ses dernières extrémités, le jardin indispensable à l'âge triomphal du capital.
Cette ultime mainmise sur la planète pourrait s'avérer être le point de basculement, tout comme chez Clausewitz l'effort consenti par le conquérant lors de l'offensive à son point culminant, conduit à l'épuisement de ses forces-ressources, bientôt à son effondrement.
La survie d'un conquérant est cependant toujours fonction de ses nouvelles conquêtes, comme la sauvegarde d'un mensonge est toujours au prix d'un nouveau mensonge.
Les diverses tentatives de conquête de l'espace peuvent être lues comme la recherche de nouvelles richesses à extorquer au cosmos, de nouvelles poubelles à exploiter, voire d'intelligences à asservir.
En un mot comme en cent, comme le projet d'un recul encore plus lointain des clôtures de l’idéologie d'un bonheur tributaire du seul économique.

15.05.2012

Portrait peu reluisant d'un blogueur qui voulait reluire

1267166271.jpgLongtemps camouflé derrière le prisme déformant  de la littérature - celle d’avant guerre de préférence - ce nostalgique d'années qu'il n'a jamais vécues, a laissé la bile envahir ses entrailles douloureuses.
Sa plume, pour laquelle on avait quelque respect parce qu’elle était habile et qu'on ne la croyait tout de même pas trempée dans le curare jusqu’à ce point là, ne se nourrit plus qu’aux égouts des instincts les plus veules. Depuis près de six mois, le pauvre bougre agonise, il a la fièvre, il s’agite, il se retourne sur sa couche, il délire, il éructe, il hallucine, et le fiel, trop longtemps retenu par la bienséance, dégouline désormais sur son blog, lequel a pris l’odeur d’une poubelle, où s’entassent pêle-mêle tous les déchets de la pensée falsifiée.
Au début, on se prenait au jeu.
Il avait été un de nos amis du net. Il avait été un de nos amis parce que sa différence, sa mélancolie, son savoir-écrire aussi, apparaissaient appartenir à un révolté de l'intérieur, authentique, contre toutes les formes de mascarade du pouvoir, à gauche, au centre, à droite et à l’écart… Puis, la foule de ses thuriféraires dociles venant vomir ses commentaires nauséabonds, puérils, malsains - avec son aval patelin - on a préféré laisser tout ce joli monde à ses fantasmes et à ses haines.
Les fantasmes et les haines, finalement, de la droite la plus stéréotypée, en dépit, bien évidemment, des dénégations sans queue ni tête du pauvre blogueur ; pauvre au point de ne même pas reconnaître l’idéologie qui lui empoisonne la cervelle.
Ce petit professeur atrabilaire, qui jusqu’alors citait la Société du spectacle à tour de bras (livre auquel, à l’évidence, il n’a pas compris la moindre phrase), société du spectacle dont il affirmait qu’il était bien en dehors, a perdu tous ses moyens et, du même coup, son masque d’histrion s’est fissuré jusqu’à lui tomber sur les pieds.
Et tout ça simplement parce que le social-démocrate Hollande s’est fait élire Président de la République !
En voilà bien une affaire ! Et en voilà une déconvenue pour un soi-disant misanthrope, un en dehors, un engagé de la solitude ex cathedra  !

Tout ce qu’il a pu écrire, du moins ce que j'ai pu lire sur son blog depuis 4 ans, est tombé en une misérable poussière. En pluie de merde, plutôt. A la faveur du non-évènement d’une élection présidentielle, le pauvre type aux abois s’est avéré n’être qu’un vulgaire réactionnaire, sans doute pas heureux en amour, un paumé, une espèce de séducteur en bras de chemise, désespéré de voir se dessiner à l’horizon l’aube de la soixantaine, la queue pendante, le regard morne de n’avoir jamais rien réussi de tangible au cours de son douloureux voyage, sinon, peut-être, une intégration besogneuse dans l’éducation nationale !
Sa dernière trouvaille, me dit-on : Hollande n’est pas marié ! Et sa compagne, la salope, a divorcé plusieurs fois !
La calotte pointe le bout de son nez, le catholique chafouin reprend le dessus, ne se contrôle plus, devient pitoyable d’agitation mesquine. Si on y attachait quelque importance et qu’on aurait encore un peu de sympathie pour cette âme en perdition, on aurait envie d’appeler un vétérinaire. Vite ! Une saignée salvatrice !

Ça vole haut et clair dans la sphère des idées, du côté des malades mentaux de l’acrimonie ! Son copain, sur un  autre blog, un prof aussi bien sûr, s’en prend au fils du social-démocrate et à sa barbe de trois jours… A la télévision. Mais qu'est-ce qu'il foutait devant la télé celui-là, à une heure où ils étaient déjà des millions devant la susdite télé ? On dirait un muscadin qui, sous l'empire d'une incontrôlable pulsion, n'a pu s'empêcher de soulever le couvercle d'un pot de chambre et s'est offusqué d'y apercevoir un étron !
On a envie d’éclater de rire.
Quelle honte ! Et quel aveu encore flagrant du virtuel mensonger, trompeur, abusif, sans teneur humaine aucune, avec lequel se tissent les affinités internet ! C’est vraiment de la merde en barres, de celle qui pue. Du pur spectacle, sudation de la misère !
Et comme je suis un homme heureux de ne pas ressembler, au fond de mon cœur, dans ce que j’aime, dans ce qui me révolte, dans ce que j’espère de la vie, à toute cette fripouille maquillée en fins intellectuels !

L’aube ce matin était bien sereine au-dessus du Bug ! Quatre heures, et l'étoile incandescente qui déjà effleurait le toit de ma voisine, la mémé. Comme tout cela m'a semblé beau, avec ou sans Hollande trottinant sur le tapis rouge des institutions de mon pays !

L'image est de Philip Seelen

14.05.2012

L'éternel politique

C'en est presque amusant.
On peut depuis belle lurette interchanger n'importe quel discours, de n'importe quel homme, de n'importe quelle époque, dans n'importe quelle situation, et n'en pas moins demeurer
d'une désarmante actualité.
Comme quoi les misérables blogueurs-onanistes-plumitifs, vautrés sur leur canapé du dimanche soir, abreuvés d'une télévision qu'ils font mine d'exécrer pour faire les intelligents qui ne s'en laissent pas compter - au lieu de, comme moi, ne pas  avoir de télévision du tout - ont dans le cerveau un cadavre. Toujours le même.

littérature" C’est un discours édifiant que prononce sur les ondes, le 21 août 1938, Edouard Daladier, notre bon président du Conseil :
« En face d’Etats autoritaires qui s’équipent et qui s’arment sans aucune considération de la durée du travail, à côté d’Etats démocratiques qui s’efforcent de retrouver leur prospérité et d’assurer leur sécurité et qui ont adopté la semaine des 48 heures, la France, plus appauvrie en même temps que plus menacée, s’attardera-t-elle à des controverses qui risquent de compromette son avenir ? Tant que la situation internationale demeurera aussi délicate, il faut qu’on puisse travailler plus  de 40 heures, et jusqu’à 48 heures dans les entreprises qui intéressent la défense nationale. »
En lisant la retranscription de son discours, je me suis dit que, décidément, remettre la France au travail était un fantasme éternel de la droite française. J’étais scandalisé que les élites réactionnaires, prenant si peu la mesure de la situation, ne songent qu’à utiliser la crise des Sudètes pour régler leurs comptes avec le Front populaire. Il faut dire qu’en 1938, dans la presse bourgeoise, les éditorialistes stigmatisaient sans vergogne les travailleurs qui ne pensaient qu’à profiter de leurs petits congés payés.
Mais mon père m’a opportunément rappelé que Daladier était un radical-socialiste, en conséquence de quoi il vait dû participer au Front populaire. Je viens de vérifier et en effet, c’est stupéfiant : Daladier était ministre de la Défense nationale dans le gouvernement de Léon Blum ! J’en ai le souffle coupé. C’est à peine si je parviens à récapituler : Daladier, ancien ministre de la défense nationale du Front populaire, invoque des questions de défense nationale, non pas pour empêcher Hitler de démembrer la Tchécoslovaquie, mais pour revenir sur la semaine de 40 heures, c’est-à-dire justement l’un des acquis du Front populaire. A ce degré de bêtise politique, la trahison devient presque une œuvre d’art. »

Laurent Binet -  HHhH - Le livre de poche - Octobre 2011 - Pages 101 et 102.

13.05.2012

Controverse autour d'un livre putatif

littératureUn hiver, peut-être celui de mes quatorze ou quinze ans, je ne sais plus, je m'étais attelé à la rédaction d'un vrai roman.
J'avais d'abord et longtemps guerroyé avant obtenir le privilège, sous couvert de travaux scolaires énormes à rendre pour la rentrée de Noël, de m'enfermer dans la chambre, zone absolument interdite autrement que pour y aller dormir.
Personne ne viendrait vérifier mes productions cérébrales même si ma mère s'assurait parfois, en entrebâillant légèrement la porte, s'il n'y avait pas là-dessous quelque sournoise et inavouable occupation. Elle me trouvait complètement absorbé par mon cahier d'écriture et cela suffisait amplement à la convaincre que je me consacrais bien à des élucubrations intellectuelles qui réclamaient réflexion solitaire.
Je n'apparaissais que pour les repas.
Réquisitionnés au dehors sur divers travaux, réparation du toit aux poules, sciage et fendage des bûches, jardinage ou rafistolage de clôtures, mes frères maugréaient de désobligeantes observations, du style pas besoin de te laver les mains pour te mettre à table, tu ne les salis pas beaucoup. Des conciliabules et des disputes sur le fondement et l'origine des inégalités parmi nous s'ensuivaient, que je concluais en me dédouanant, bêtement, de toute responsabilité quant à leur peu de goût pour la lecture et  l'écriture. La querelle tournait alors au vinaigre et sans l'entremise du corps diplomatique, serait allée jusqu'au conflit ouvert. Ma mère calmait donc les esprits en louant le travail manuel, la noblesse de l'ouvrier bâtisseur face à la médiocrité des fainéants de la politique et des bureaux, ce dernier amalgame allant de pair avec des études, des livres et des écrits. Bref, du papier.
Entre deux pommes de terre chaudes, les ouvriers retroussaient alors leurs manches, pavoisaient comme des pigeons juste après l'accouplement et se mettaient en devoir de décrire minutieusement l'avancée de leur chantier respectif.
Cette partie là étant pacifiée, la diplomatie concédait à l'autre qu'il fallait aussi des gens honnêtes, en appuyant bien sur le mot et en me fusillant du regard, des gens honnêtes du peuple qui étudient convenablement et qui aident bien les ouvriers à lire toutes les choses qu'on leur donnait à signer sans qu'ils les comprissent et aussi qu'ils les épaulent pour calculer les sous que les employeurs leur volaient.
Si j'ai bien retenu la leçon, les intellectuels honnêtes devaient aider les ouvriers à compter les sous qu'ils n'avaient pas. Ma mère était vraiment une visionnaire. À la lumière de ce précepte maternel, je n'ai rencontré dans ma vie que des intellectuels honnêtes, certains s'affligeant de l'ampleur de ce que le peuple n'aurait jamais et les autres s'en réjouissant, mais tous avec un petit ventre ventre replet.
Les ouvriers en herbe se tournaient vers moi, affables. Il régnait soudain autour du repas l'harmonie d'un monde solidaire et réconcilié. Ma mère concluait quand même qu'il fallait que je donne un coup de main à l'empilage  du bois scié, quand j'en aurai fini avec ma paperasserie, peut-être histoire que je ne perde pas trop de vue le monde du vrai travail ; une sorte de stage, quoi.

Installé juste devant la fenêtre de la chambre, j'avais sous les yeux la cour humide et des oiseaux silencieux, les arbres nus et la lisière des premiers bois, loin devant moi, sur l'horizon d'une prairie. Mon plaisir, plus grand peut-être que celui même d'écrire, c'était que j'avais le confort et le statut d'un écrivain retiré du monde, solitaire, uniquement préoccupé de son travail d'écrivain. Je ciselais des phrases et m'aventurais à taquiner le passé conditionnel deuxième forme. Mon cahier se remplissait. Chaque fois que je tournais une page, j'exultais comme un architecte qui voit son monument, pierre après pierre, prendre de l'élégance et de la hauteur, sinon de l'équilibre. J'en étais bien à la vingtième feuille, dont au moins sept ou huit de nulles et non avenues parce que barbouillées, rayées, maculées, toutes marges surchargées de corrections elles-mêmes raturées, quand une  grande croix dépitée ne gommait pas le tout.

Au dîner cependant, les ouvriers, encore plus las après une nouvelle demi-journée maussade passée à enfoncer des pointes ou à manier une bêche, se faisaient oublieux des accords de paix conclus au déjeuner et étaient tout disposés au dîner à rouvrir les hostilités, cette fois-ci non seulement à l'encontre de mon oisiveté mais aussi entre eux.
Ce soir-là, les revendications portaient sur une redistribution des rôles. On exigeait des charges qu'elles fussent interchangeables, on se bagarrait dans une cacophonie invraisemblable pour obtenir des mutations. Les haricots blancs et les boudins grillés fumaient dans les assiettes et ma mère écoutait sourdre  a rébellion des troupes, n'accordant à personne ni un regard, ni un mot, uniquement préoccupée de la dégustation de son plat.
Les deux forçats affectés aux bûches étaient les plus virulents, se plaignant de tout, du poids, de la poussière, du manque de lumière au bûcher, des outils, une scie qui ne coupait pas bien et une hache dont le manche était dix fois trop long.
Celui qui rénovait la clôture de la cour, faite de minces lames de bois pointues assemblées entre elles par de petits bouts de fils de fer à fagots, affirma que ses mains étaient blessées par ces petits bouts de fer agressifs et rouillés et à force de manier la pince. Il montrait ses paumes et faisait une grimace douloureuse. Il lui fallait une fonction où il n'aurait pas besoin de ses mains, autant dire un congé-maladie.
Le raccommodeur du  toit aux poules se plaignait d'une seule voix avec celui affecté au toit à cochon de l'odeur et de la saleté. Ces deux là regroupés en un puissant syndicat ne demandaient pas. Ils exigeaient. Il n'y avait pas à négocier. Ils ne céderaient pas. Demain, ils feraient  autre chose ou alors rien, un point c'est tout. Le préavis de grève était clair. Ma mère leva la tête un instant et, tout en continuant de savourer un bout de boudin, les fixa un moment, prête à engager le bras de fer. Ils voulaient faire quoi ? Ils ne savaient pas mais il ne feraient pas cela. Chacun son tour d'être dans la merde, conclurent-ils, fort élégamment.
Il n'y avait que l'aîné, préposé au jardin, qui ne se plaignait pas tout à fait comme les autres. Il montrait l'exemple de la résignation au devoir. Il soupirait bien que nom d'un chien, la terre était basse et qu'il faisait un froid de canard en plein vent d'ouest,  mais il acceptait. Il fallait que ça se fasse. Il en avait encore pour un bon petit bout de temps à tout mettre en ordre et personne, bien sûr, ne le ferait aussi bien que lui. Connaissant l'oiseau, je subodorai qu'il n'y avait là strictement rien à faire, en plein mois de décembre.
Je lui proposai de l'aider et la véhémence avec laquelle il s'y opposa fut pour moi un aveu. Il ne voulait personne avec lui à tout esquinter et à patauger sur le guéret détrempé ! Il prit ma mère à témoin qui confirma : marcher sur le labour l'hiver compromettait les semailles de printemps, de grosses mottes dures et impraticables s'y formant. L'aîné replongea dans son assiette en hochant la tête, trempant de gros bouts de pain dans ses haricots, comme quelqu'un qui n'est plus concerné par le débat.  Il avait son poste et obtenu de le garder. Que les autres s'arrangent entre eux !
Le jardin était à l'ouest, derrière la maison, bien à l'abri des regards. J'avais bien supputé : je sus que le fourbe enjambait la clôture et descendait sournoisement patauger dans la rivière, magnifique à cette saison, majestueuse comme un grand lac, étalée sur les champs et entre les arbres des bosquets.
Le fromage et les pommes sonnèrent le glas des jérémiades.  Poules, clôture, cochon, bois, jardin, chacun finirait sa tâche avant dimanche, sinon gare. Gare à quoi ? Mieux valait prudemment ne pas s'en enquérir et abandonner la lutte. Les vaincus alors se retournèrent vers moi, grimaçants de mal vécu. On n'avait pas discuté de mon cas. Je n'avais pas bientôt fini ? Que faisais-je donc de si important que je restais bien au chaud, et dans la chambre, en plus ? Hein ? Je pouvais le dire au moins ? Du latin ? Du chinois ?
J'ignore encore pourquoi, peut-être du fait de cet alphabet abscons ou alors pour les yeux toujours rieurs des asiatiques, mais dire qu'on parle ou qu'on écrit du chinois, fait toujours bien rire. On peut dire aussi de l'Hébreu. C'est tout aussi évocateur, mais ç'est sérieux, ça ne fait pas rire, c'est même empreint d'un occulte sévère.
On rigolait donc à gorges chaudes, on ne se disputait plus, on avait trouvé un terrain de cohésion sociale. L'infortune n'unit les hommes que s'ils se découvrent un adversaire commun qu'on puisse vilipender sans trop de risques. Ma mère laissa faire. Mieux encore, son silence et les regards narquois qu'elle me jeta, signifiaient qu'elle m'invitait à me justifier très vite si je ne voulais  pas être mobilisé sur le front des diverses corvées du dehors. Alors... Alors...


littératureJ'écrivais un livre, un vrai livre.
Je les aimais trop pour les connaître vraiment, en fait. Obnubilé par la conviction intime que j'avais de la noblesse de mon entreprise et par l'avancée de mes travaux que je jugeais satisfaisante, j'eus la naïvete de penser que ça leur ferait plaisir et même, qu'ils pourraient en éprouver quelque fierté.
Un livre, s'exclama t-on ? Et pour quoi faire un livre ? Alors là, c'était la meilleure de l'année qui pourtant touchait à sa fin ! Eux, ils s'échinaient à l'entretien de la maison, ils se blessaient les mains, ils pataugeaient dans les fientes de poules et le fumier du cochon, ils attrapaient des tours de reins à brasser du bois, ils avaient froid, ils s'enrhumaient et Monsieur restait le cul sur une chaise à écrire un livre ! C'en était trop, le scandale dépassait la mesure ! Ma mère fut appelée au secours. Elle ne pouvait cautionner ça, un châtiment exemplaire s'imposait. Des devoirs d'école, d'accord, quoique l'argument ne passât qu'avec peine, mais là, s'amuser à faire un livre, c'était mille fois non ! La révolte des mutations tantôt éteinte se  faisait maintenant rébellion et la rébellion était sur le point d'éclater en révolution, à tel point que l'aîné, qui pourtant aurait dû sagement se faire tout petit dans son jardin secret, demanda à ma mère d'intervenir tout de suite.
Quoique encore vierge de cette expérience, j'eus vraiment l'impression d'être devant un tribunal passionné et vindicatif, dont elle était la Présidente, calme et sereine, professionnelle mais implacable. Je fus invité froidement à m'expliquer dans le détail, non sans qu'elle ne m'ait signifié un premier chef d'inculpation pour le prétexte fallacieux des compositions scolaires.
Chacun me dévisageait en épluchant sa pomme et on attendait des aveux complets. N'eussions-nous été en décembre qu'on aurait entendu une mouche voler.
J'écrivais un livre sur nous tous, voila.
J'avais dit ce qui m'était immédiatement venu à l'esprit et j'ignore aujourd'hui encore pourquoi cela s'imposa à moi, mystère peut-être des impressions fugaces et des désirs non identifiés mais qui s'imposent à la parole.
Car il y avait chez nous un vagabond en haillons, couvert de saleté, une barbe en broussailles telle qu'on n'y voyait jamais ni la bouche, ni les yeux qu'à moitié, en bandoulière toujours une musette d'où toujours dépassait le goulot d'une bouteille de vin et qui parcourait inlassablement les chemins, les champs et les bois, de village en village, de commune en commune, disait-on même. Boulitte, c'était son quolibet, apparaissait régulièrement et les gamins épouvantés couraient annoncer la nouvelle, comme pour les bohémiens, voila Boulitte ! voilà Boulitte ! Des paysans lui offraient à boire et le taquinaient de grossières plaisanteries. Il racontait entre ses dents barbues des histoires effrayantes, des crimes et des bêtes sauvages en roulant les  « r » comme des cascades et ses yeux, je les revois ses yeux, étaient bleus, d'un bleu livide, presque transparent, presque mort. Boulitte avait son rôle. Il servait de père Fouettard dans toutes les maisons, sauf la nôtre, parce que nous, nous en avions un, enfin une. Menacer d'aller chercher Boulitte, ramenait en effet immédiatement à de plus raisonnables sentiments tout garnement rétif. On disait qu'il habitait dans les bois, à la belle étoile et en toutes saisons. Cet étrange vagabond me faisait peur en même temps que me fascinaient son errance et son total dénuement, comme s'il eût été un être entre l'animal et l'humain. Ma mère le saluait, le tutoyait et causait même deux ou trois mots avec lui. Je l'admirais pour cela, comme si elle était capable de rentrer en communication avec l'ésotérique.
C'est sur cet homme des bois  et des chemins que besognait ma première tentative littéraire. Je m'échinais à vouloir en faire une allégorie de la liberté.
Mais quand je mentis spontanément et déclarai que notre famille était le sujet de mon livre, la consternation fut telle que les cous se tendirent démesurément, que les yeux s'écarquillèrent dangereusement, que les bouches s'ouvrirent sans qu'aucun son n'en put sortir et que les couteaux qui épluchaient les pommes retombèrent un à un dans les assiettes. Comme prise en photo, ma mère se figea littéralement, un quartier de son fruit planté au bout de sa lame, en suspens, à mi-chemin entre la bouche restée bée et la table.
Je me lancai dans une improvisation étrangement inspirée. Je m'entendais parler aussi, de très loin mais distinctement, comme si ce fût un autre qui avait pris la parole.
Au regard d'un monde qui changeait et qui partait à la dérive, notre vie pouvait paraître pauvre. Elle était pourtant d'une richesse qu'on ne reverrait bientôt plus. Nos préoccupations étaient rudimentaires et nous ne savions encore lire les mutations de ce monde qu'à la lumière de nos ancestrales erreurs. Nous savions le chant du coq qui claironnait la fin toute proche de la nuit, nous savions la position exacte de la grande ourse au quinze août, nous savions le refrain  des saisons, nous savions distinguer l'empreinte du lièvre de celle du lapin sur la boue rougeâtre d'un chemin forestier, nous savions semer, nous savions planter et nous savions manger. Nous savions beaucoup de choses mais c´étaient là des choses dont le monde naissant n'avait que faire et qui même entravait son essor. Nous n'étions pas préparés à l'exil, nous allions être sacrifiés à une aube nouvelle, laissés pour compte dans cette levée de rideau qui ne voulait plus d'insignifiants de notre espèce.
Je me tournai vers ma mère. Ses Pères Noëls travailleurs et justes ne viendraient jamais. Il n'existait pas plus de Pères Noëls  qu'il n'existait de dieu ou de « beurre au cul », comme elle se plaisait à dire. Il n'existait, il n'avait toujours existé que des hommes et ces hommes aujourd'hui proposaient un univers qui n'était pas pour nous.
L'heure allait bientôt sonner de devoir nous séparer. Il faudrait alors que chacun, avec les pauvres armes que lui avaient données le vent, la pluie, l'odeur de nos champs et le vol des oiseaux, trace la piste de son exode et tâche de se frayer un chemin dans une jungle inextricable. Personne d'entre nous ne s'y retrouverait cependant et nous n'aurions pas de cailloux à semer pour jalonner la route. Nous errerions, toujours plus loin. Nous nous éloignerions de plus en plus et jamais ne reviendrions à la douceur de cette table, à cette odeur chaude des haricots de nos sillons, à ce fumet sucré de nos oignons dans les boudins.
Je leur disais tout ça et j'écrivais tout ça pour qu'ils s'en souviennent à jamais et parce que je les aimais.
Alors, oui, je savais le latin et je prétendais savoir écrire et j'aimais les livres, l´histoire et la poésie. Mais cela ne servait strictement à rien. Je voulais bien tâcher de donner un coup de main,  pour  empiler des bûches, rapiècer une clôture ou curer un poulailler. C´étaient là les derniers gestes d´un monde en perdition, des gestes qui, comme les miens, n'étaient plus qu'inutilités. Qu´ils me donnent seulement le temps d´écrire, pour eux et pour empêher que le chemin qu´ils imprimeraient bientôt derrière eux ne se perde à jamais dans l´éternité cruelle du nul et non avenu.
Je leur faisais là une promesse solennelle.
En saisirent-ils tout le sens ?
En tout cas, leur bouche s'était refermée, leurs lèvres étaient parcourues d'un petit tremblement convulsif , leur visage était doux et une lumière humide avait allumé la couleur de leurs yeux silencieux.
Quarante ans m'auront été nécessaires pour tenir cette parole étrangement spontanée.
Le sauront-ils jamais ?

Le silence des chrysanthèmes

11.05.2012

La Gana

La-Gana.jpgPour la première fois - comme quoi tout arrive - je m’apprête à abandonner la lecture d’un excellent livre, un livre culte et qui frise le chef-d’œuvre : La Gana de Fred Deux, alias Jean Douassot.
C’est un livre où le sordide tient lieu de grand art, un livre où le vulgaire partout présent ne l’est jamais, un livre au regard duquel L’Assommoir, par exemple, ferait figure de roman de hall de gare, dilué à l’eau de rose pour midinette écervelée.
Pourtant, Fred Deux est tout, sauf un naturaliste. Il serait même à l’opposé, si on peut simplifier, son texte étant, à bien des égards, d’inspiration plutôt surréaliste, tant l’irruption du rêve dans le réel est fréquente, allant jusqu’à ce que le lecteur ne puisse dissocier l’un de l’autre qu’après coup. La frontière entre l’onirique et le vécu est donc très ténue. Une vraie passoire. On navigue de l’un à l’autre en deux lignes, sans s’en apercevoir vraiment. Car la vie est un rêve.
Souvent un cauchemar.
Mais ce livre me ramène trop à mes propres peurs et angoisses refoulées.
Et certaines pages sont d’une crudité insoutenable, très difficiles à distancier.
Illustration : le narrateur est un môme qui vit dans une cave qui tient lieu de domicile à sa famille, son père et sa mère étant gardiens de l’immeuble, même s’ils grattent à l’extérieur, le père d’usine en usine tandis que la mère vend des patates sur les marchés. L’oncle, lui, personnage central de l’évocation, personnage superbe dans l'esprit et le cœur du narrateur, ne fait rien. Il dort, il fume, il vole, il baise à la sauvette, réfléchis beaucoup et parle à son neveu du désespoir de vivre… Il en est l’initiateur. Il se suicidera.
Une cave, donc, et une bouche d’égout au milieu, planquée sous la table. Quand  la Seine monte, l’hiver, la cave est inondée par ce trou qui fascine véritablement l’enfant. Les rats débarquent et nagent dans la piaule, se faufilent sous les meubles, couinent. La mère, alitée, tuberculeuse, expédie ses glaviots répugnants et sanguinolents qui dérivent au fil de cette eau malsaine et sur lesquels se précipitent avec délectation les bestioles. Et etc. …

Il y a beaucoup d’autre chose dans ce livre,  pourtant superbe. L’oncle, le père - dit le vieux alors qu’il n’a qu’une trentaine d’années - sont des prolos -presque du lumpen - qui fauchent, qui boivent, qui s’emmerdent, et qui jettent sur leur vie un regard acerbe, désabusé, mais toujours gourmand. Ils font, dans leur désarroi, une critique radicale du social, critique en actes quotidiens, non théorisée, non intellectualisée. Pleine d'une vérité spontanée.
C'est ce que j'avais retenu de ce livre, croisé il y a quelque vingt-deux ans.

Mais je n’ai aujourd'hui plus envie de toute cette misère qui dégouline de pages en pages. Je n’ai pas envie de toutes ces pentes à remonter et de toutes ces descentes aux enfers, même si, dans toute cette ignominie, étincellent en filigrane  les étoiles de la joie et de la volonté de vivre. Je n’ai pas envie d’un monde sale, même beau dans sa saleté. Les descriptions du cul, de la  merde qui sort du trou de balle, de la pisse, des crapauds dans le nez qu’on déguste du bout des doigts, des odeurs, des règles des femmes, de la pine, des poils, de la baise, de la branlette, envahissent les pages sans jamais être importunes. Presque avec un tact délicat, malgré la brutalité réaliste des mots.
Mais je n’ai pas envie. J’ai lu 500 pages sur les 800 dont est constitué le livre. J’ai besoin de prendre l’air. Peut-être reprendrai-je plus tard ma lecture.  Je n'en sais trop rien. J’ai besoin de rêver à autre chose qu’à nos fonctions purement organiques. Car c’est cela qu’on ressent à la lecture de La Gana : nous ne sommes qu’un amas répugnant d’organes englués de réactions chimiques, qui pataugent au milieu d’un corps social en putréfaction. Nous chions, nous pétons, nous rotons, bref, nous ne sommes qu’un tabou dont la littérature s’empare comme d’un péché originel, à mettre en évidence, en marge en même temps que dans l’essence même de notre existence.
J’abandonne. Ce livre me met mal à l’aise, trop face à mon corps et à ses hypocrisies séductrices et sociales. Une plongée trop brusque dans ce qui sera pourtant notre seul destin, à l'heure blême : la pourriture.
Ce que j’aimerais beaucoup, c’est qu’on me donne la réplique. Ici ou en privé. Que quelqu’un qui a lu ce livre jusqu’au bout et qui a tenu le coup, m’en donne son sentiment. Etre confronté à une autre lecture. Et qu’il dise dans quel état il en est ressorti.
Oui, j’aimerais beaucoup en parler.
Car je ne sais trop quoi penser en définitif de mon ressenti et c’est bien la première fois que j’abandonne la lecture d’un livre qui, par-delà les scènes insupportables, est profondément à mon goût à beaucoup de points de vue.
Un livre publié par Maurice Nadeau en 1958, puis par Georges Monti en 2011, ces deux faits conjugués étant de nature à plaider en faveur d'une qualité profondément littéraire de l’œuvre.

09.05.2012

Chasse aux étymons

Gibet Montfaucaon.jpgLe gibier est, par définition, l’animal qu’on  recherche, qu’on débusque, qu’on traque, dans le seul but de le tuer.
Pour la nécessité de manger et, donc, pour la conservation de l’espèce s’agissant de nos ancêtres les plus lointains, nomades, non encore fédérés par un état et des liens culturels, sinon à l’intérieur d’un même clan.
Pour le plaisir sans nécessité autre que lui-même à partir des royaumes établis. Plaisir de traquer d’abord, avec les chasses royales, à courre, les chasses forestières. Plaisir exclusif de tuer ensuite avec la chasse prolétarienne. Celle qui parcourt les chaumes sous les feux de septembre, en France.
En tout cas plaisir d’éliminer un être vivant : un animal réduit à sa condition de gibier.
Du gibier. C’est étrange. C’est donc comme une cible. D’autant qu’initialement le mot gibiez ne désignait que les oiseaux car le verbe gibeler disait, en ancien français, remuer des ailes. Tout comme la gibelotte, cette fricassée au vin blanc - le plus souvent de lapin - nous viendrait selon P. Guiraud, de gibelet, soit plat de petits oiseaux...
L’histoire du mot, car un mot n’évolue qu’en fonction de la nécessité qu’en ont les hommes, a donc considéré un beau jour qu’un lapin de garenne, un lièvre, un cerf, un sanglier ou un chevreuil, ça battait des ailes. Que ça volait.
Tous ces étymons ne me satisfont donc pas car ils ne suffisent pas à expliquer, pour mézigue tout du moins, la notion de gibier.
Il faut en effet que celui soit consommable. Le mot renferme l’exigence d’une nourriture, même si le but n’est plus cette nourriture. Et le mot tait cette exigence. J’en veux pour preuve que les chasseurs de loups, ou de renards, ne qualifient jamais ces renards ou ces loups comme appartenant au gibier.
Pas plus que le taupier ne dira que la taupe est un gibier. A moins qu'il ne s'en fasse en douce de succulentes poêlées !
Le gibier est donc une cible comestible et, à ce titre essentiel, il y a un trou de mémoire dans l’histoire du vocable qui le désigne.

C’est un mot que j’ai entendu dès mon plus jeune âge. Et pas seulement prononcé par des chasseurs ! Ma mère, à chaque nouvelle connerie que je pouvais faire, très souvent donc et de plus en plus gravement quant à la hiérarchie communément établie des délits, me traitait de gibier de potence.
Tiens, tiens… Reprenant sans le savoir une expression lexicalisée, considérait-elle tout d’un coup que j’étais comestible et se proposait-elle de me bouffer ? Non point. Elle était, elle aussi, victime du trou de mémoire du mot car, tout comme la locution, elle considérait - par extrapolation de la colère bien sûr -  que je méritais la potence. De la graine de voyou, disait-on aussi. Ce qui était quand même moins violent et comportait un certain charme. Surtout pour quelqu’un qui n’avait jamais croisé son géniteur.

Mais en voilà bien d’une autre paire de manches ! Le gibier serait alors celui qui mérite son sort, qui s’est rendu fautif au point de risquer d’être traqué ? Qui serait voué à…
Pauvres pigeons ramiers, ortolans et autres joyeuses perdrix, qu’avez-vous donc fait au monde pour qu’il en soit ainsi ? Vos ailes peut-être ? Ce sont peut-être vos battements d’ailes que le chasseur vous envie, dans un obscur complexe refoulé d’Icare ! Vous seriez coupables du fait de gibeler ! Et si, en plus, votre chair, à l’égal de celle du lapin ou du lièvre, est délicate, alors quelle lourde malédiction pèse sur vos vies ! De la venaison. Voilà à quoi vous en êtes réduits.

Mais le voyou, lui, en admettant qu’il ait mérité sa condamnation du point de vue d’une morale vulgaire, pourquoi le comparer à vous ?  Il a volé, d’accord, mais sans vos ailes, que je sache.
Du gibier au gibet, on le voit avec cette maudite potence, il n’y a que deux petites lettres de différence. Un saut de puce. Gibier de gibet eût d’ailleurs été plus éloquent car les fourches patibulaires, en plus, exposait au public le corps des suppliciés.

Pies, corbeaulx nous ont les yeuls cavez
Et arraché la barbe et les soucilz.

Deux fois condamné, vivant et mort, pour cause d'allitération, le supplicié du gibier de gibet !

08.05.2012

D'une langue l'autre

200908261615_zoom.jpgLa route accompagne la forêt. D’un côté seulement. De l’autre, s’étirent des prairies et des blés en herbe, que le vent bouscule jusqu’aux lisières d’une autre forêt. La même, en fait.
Nous ne savons même plus quand nous traversons des clairières. Nous ne savons même plus donner leur juste nom aux paysages. C'est que nous sommes trop grands pour ça ! Nous avons d’autres soucis. Nous sommes des gens sérieux !
C’est un bel endroit pourtant et le soleil, entrecoupé de gros nuages blancs, se balade au-dessus.
..

Il déboule sur ma droite, surgi de la profondeur des pins. Il est impressionnant. Avec une couronne royale, superbe, large, qui s'étale sur sa tête. Et il court très vite, l’autre limite de la forêt en point de mire. La clairière, à lui, doit bien sembler immense ! Comme si l'horizon reculait sans cesse. Comme dans les mauvais rêves.
C’est un cerf. Puissant, roux, les naseaux au vent.
Je m’arrête. Nous le suivons des yeux. Il s’évanouit bientôt dans l’ombre des sous-bois lointains. Chez lui.
La lumière arrosait sa robe.
Jeleń. Le cerf. Un faux ami. Pas l’animal, mais le mot qui le désigne aux hommes. Sa prononciation, yélègne, me l’a souvent fait confondre avec l’élan, autre grand cervidé parcourant ces forêts humides de la proche vallée du Bug. L’élan, c’est łoś. Rien à voir.
Et ce jeleń, ce cerf, est un mot qui n’est pas très gentil pour les Polonais. Car il désigne aussi, appliqué aux humains, celui qu’on peut rouler facilement, ou qu’on se propose de rouler. Dans la farine.  L’ingénu. La proie facile des malfaisants.
Je cherche pourquoi. Sans résultat. Un équivalent peut-être en français ? Oui. Il faut, dans ce cas-là, traduire le cerf en pigeon.  Oui, chez nous on dit un pigeon.
J'illustre. Il y a quelques décennies, en virée quelque part dans le Lot avec trois copains de mon joyeux acabit, nous cherchons un bistro, une auberge, et nous la trouvons bientôt, douillettement ombragée par de vénérables arbres… Avec un ruisseau qui  gambade en son jardin. Charmant, tout ça. Exactement ce qu’il nous faut. Oui, mais l’’enseigne, qui se balance sous la brise d’été, grince : Aux quatre pigeons… Moues dubitatives. Ça tombe mal : nous sommes quatre et l’un de mes compagnons de marmonner, au moins, ils annoncent la couleur !
Ici, c’eût donc été Aux quatre cerfs. Aucun sens détourné, aucune évasion allégorique possible. Ou alors une auberge pour des cocus. Quatre cocus en vadrouille cherchant à noyer leur chagrin dans le fond des verres. C’est élégant.

"Et oui, je suis cocu, j’ai du cerf sur la tête" chantait Brassens…

Quel écart, donc, entre les images-raccourcis d’une langue à l’autre ! Une vision différente du monde. Une imagerie de l’imaginaire sans rapport l’une avec l’autre.
Mais j’insiste. Pourquoi un cerf ? Et pourquoi donc un pigeon ? me rétorque-t-on avec juste raison. Je n’en sais ma foi rien. Je consulterai les dictionnaires.
Et je n’apprendrai alors que d’insipides évidences. Plumer un pigeon, vieille expression du XVIe, pour dire duper. Rideau. Ces dictionnaires ne semblent pas en savoir plus long que moi. Sinon qu’il y a aussi le dindon. De la farce le plus souvent. On peut aussi plumer un dindon, c'est bien vrai ; surtout si on se propose de le bouffer. C’est d'ailleurs conseillé.
Tout cela ne me construit aucune passerelle entre le cerf polonais et le pigeon français. Chaque langue a-t-elle ses propres transpositions anthropomorphistes ? Sans doute.
Et j’en concluerai plaisamment que dans un couple polonais-français, si on laisse se répandre l’ennui, par exemple, alors, le pigeon serait celui auquel on planterait du cerf sur la tête.
Mariant ainsi, si j’ose, les deux langues dans l’infortune.

07.05.2012

L'imposteur au placard

b6.jpgEntre la peste brune, insidieuse, rampante et masquée, qui fait mourir à petit feu toute dignité, accable le modeste pour élever le grand au pinacle, et la grippe qui ne fait que faire tousser, les Français, ceux qui votent tout du moins, ont choisi la grippe.
Depuis mon lointain exil, je leur en sais, quelque part, gré.
J’ai dit, parfois explicitement, toujours implicitement, ici, dans les quelque mille textes qui composent l’Exil des mots, mon sentiment à l’égard du politique, sentiment en totale adéquation avec la vie que je mène. Il n'est donc pas besoin  que je précise que je ne vais pas changer quelque chose de cette vie, faire sauter le bouchon ou regarder d’un œil nouveau le soleil se lever sur l’horizon du Bug.
Mais je ne vais pas non plus mentir - d'autres font ça mieux que moi - en faisant le dédaigneux que le choix du moindre mal complètement indiffère.
Car j’ai grand, très grand plaisir, à savoir que le pire des imposteurs que mon pays ait eu à supporter comme président depuis la fin de la guerre, soit aujourd’hui contraint de remballer ses misérables et clinquants effets, de prendre son mannequin à la noix sous le bras et de déguerpir, comme le Duc de Bordeaux, tête basse.
François Hollande a déjà accompli, dans ma seule tête, cette mission historique d’importance : chasser du paysage l’abominable réplique de l’abominable monsieur Thiers.
Une bonne chose de faite.
Nous pouvons revenir à nos moutons.
Et à propos de moutons,  je ris sous cape en pensant à ces dernières semaines où, sur leurs blogs qui n’avaient jusqu’alors que bredouiller leur sympathie pour la vermine réactionnaire et pour les traditions les plus aliénantes de notre culture, certains chafouins, emportés par leur passion, ont été obligés de jeter bas le masque, dévoilant le fond peu ragoutant de leur cœur et de leur pensée, évidemment suivis par la horde toujours caquetante et bêlante de leurs commentateurs.
Ces blogs, à prétentions littéraires, peuvent bien désormais faire les beaux sur ou avec tel ou tel texte. Pour moi, leurs mots en filigrane pueront toujours les mauvaises intentions et ceux qui, en connaissance de cause, continueront de les lire, pueront forcément de la gueule.
Car la littérature c’est aussi, et même avant tout, une vision du monde. Une vision généreuse. Et la leur est tout ce qu'on voudra, sauf généreuse.
Qu’ils fassent aujourd’hui un nez long de six pieds, atrabilaires, n’est pas non plus pour me déplaire.

Image : Philip Seelen

04.05.2012

Łomazy : la mémoire

Le 20 mai 2009, je publiai ici un extrait de ce qui allait devenir sur Publie.net  Polska B Dzisiaj. 
Cet extrait suscita un échange édifiant, riche de précisions historiques, attentif et fort courtois entre Philip Seelen et Barbara Miechowka, échange  que j'avais repris avec leur amicale autorisation, tant le souci permanent qui les anime de rétablir ou d'établir dans le détail ce qu'il peut y avoir encore d'occulte dans une des périodes les plus noires de l'histoire de l'humanité, principalement en Pologne, méritait beaucoup plus que de figurer comme des annexes à un texte.
Je remets en ligne aujourd'hui parce que, occupé à la rédaction d'un recueil de nouvelles et l'une d'entre elles faisant allusion à la tragédie de Łomazy, ici commentée, j'ai relu avec attention et beaucoup d'émotion tout ce qu'en avaient dit Philip et Barbara.
Je les salue fraternellement au passage et, n'en ayant plus de nouvelles, espère du fond du coeur que tout va bien pour eux.

Łomazy est une petite commune sur le territoire de laquelle j'ai jeté l'ancre. Je connais donc les lieux du drame. Les photos que je publie ici sont celles de ce lieu d'épouvante et de tristesse éternelle, que j'ai moi-même prises. Les photos 2 et 3 sont celles du cimetière juif où ont été inhumés en 1988 les corps des suppliciés, à deux kilomètres environ de la forêt sanglante.
Cette première partie, consacrée aux crimes nazis et à l'antisémitisme avant l'établissement proprement dit des camps de la mort, avait été suivie d'une autre, plus spécialement axée sur l'extermination
systématique des juifs par ces mêmes nazis, la shoah, et, par-delà, sur  le film de Lanzmann.
 


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Photo 1


À Bertrand, de la part de Philip Seelen,

17 AOUT 1942 A ŁOMAZY, 1700 JUIFS MASSACRES PAR DES ALLEMANDS ORDINAIRES …


Sujet bien grave que tu nous as donné à lire, cher Bertrand, pour ce week-end parisien de la mi-mai froid, venteux et pluvieux. C'est au petit déjeuner que je prends connaissance avec Krzysztof Pruszkowski de ton dernier récit édité sur ton "Polska B dzisiaj", "Le billot des bourreaux".
Krzysztof a beau fouiller dans sa mémoire, rien ne lui rappelle le nom de ce village, Łomazy, rien ne lui rappelle le massacre dont tu fais référence. La date elle-même lui pose problème, août 1944. Le camp allemand d'extermination de Sobibor fut détruit en octobre 1943. Le 18 juillet 1944, l'Armée rouge et les Polonais du général Berling passèrent le Bug, et un ''Comité polonais de libération nationale'' (P.KW.N.), s'installait à Lublin le 24 juillet 1944, aussitôt reconnu par Staline comme unique représentant du peuple polonais.
Donc, qui a pu massacrer plus de 2000 juifs dans une forêt du district de Lublin en août 1944 ?

Surpris par la surprise de mon ami qui m'a toujours semblé bien connaître l'histoire troublée de la Pologne, de l'occupation nazie et de l'invasion de l'Armée Rouge, je lui suggère que peut-être il s'agit d'une erreur de date et que Le billot des bourreaux fait référence au massacre en 1942 de 1700 juifs par les hommes du fameux bataillon 101 de la gendarmerie allemande chargée de l'extermination des juifs dans les territoires occupés de l'est de la Pologne.
C'est en 1994, que j'ai commencé à suivre les nouvelles parutions des chercheurs juifs américains sur le génocide des juifs d'Europe par les Allemands. J'ai relu Raul Hilberg, connu mondialement pour son ouvrage de référence  La destruction des Juifs d’Europe. Puis mes lectures m'ont amené à  Des hommes ordinaires, le troisième livre de Christopher Browning, élève de Raul Hilberg.
L'auteur suit dans cet ouvrage le parcours des 500 hommes du 101e bataillon de réserve de l’Ordnungspolizei, entre juillet 1942 et novembre 1943. Cette étude s’appuie sur les témoignages recueillis lors de l’enquête judiciaire faite sur le bataillon en Allemagne fédérale au cours des années 1960. Christopher Browning a également utilisé des documents sur l’activité d’autres unités de police et des Einsatzgruppen, quelques témoignages de survivants juifs ainsi que des photos fournies par la bibliothèque Yad Vashem à Jérusalem et l’Institut historique juif de Varsovie.
L’intérêt de l’analyse de Christopher Browning réside dans le fait qu’elle suit des exécutants, sans qui les ordres de Hitler, Himmler, Goebbels n’auraient pu être appliqués. Dans le 101e bataillon les hommes ne sont pas fanatisés par les théories hitlériennes, ils sont issus du prolétariat et n’ont reçu de formation idéologique que tardivement. Ils ont même eu le choix avant leur premier massacre. Il s’agit ici de comprendre comment ces hommes ordinaires sont devenus des acteurs du génocide.

Initiation au massacre en masse : la tuerie de Jòzefòw

Aux alentours du 11 juillet 1942, le commandant Trapp est informé de la nouvelle mission du 101e bataillon : rafler les 1 800 Juifs de Jozefòw. Les hommes en âge de travailler seront séparés des autres, pour être envoyés dans un des camps du district. Ceux qui resteront, femmes, enfants, vieillards, devront être abattus sur place.
Le commandant Trapp en informe les officiers du bataillon le 12 juillet, et fait rassembler les différentes unités. Le lieutenant Buchmann, qui commande la 1e section de la 1e compagnie, refuse de participer à l’opération. Il demande une autre affectation et est chargé de l’escorte des « Juifs de labeur » envoyés à Lublin. Les hommes du rang ne savent rien.
Arrivés sur place le commandant Trapp expose la mission, et fait sa surprenante proposition aux hommes parmi les plus âgés : s’ils ne s’en sentent pas capables, ils peuvent être dispensés. Deux témoins seulement mentionnent cette proposition du commandant, tout en soulignant que des hommes plus jeunes ont aussi quitté les rangs. En recoupant leurs témoignages avec le comportement, plus tard, des officiers qui exemptaient des tueries les hommes qui le demandaient, Christopher Browning a accordé foi à leurs propos.
Après avoir donné ses ordres, le commandant Trapp installe son quartier général en ville et y reste la plupart du temps. En tout cas, il ne s’est pas rendu sur les lieux de la tuerie. Il est évident alors pour tous les hommes qu’il est désespéré par la situation et qu’il regrette d’avoir eu à donner ces ordres. Plusieurs témoins racontent l’avoir trouvé en pleurs.
Mais les hommes exécutent les ordres. Il semble que la plupart évitent encore, pour cette première action, de tirer sur les enfants et les nourrissons, laissant les mères les emmener avec elles sur la place du marché. La rafle terminée, le médecin du bataillon et le sergent-major de la 1e compagnie expliquent aux hommes comment tuer leurs victimes.
Les Juifs sont amenés dans la forêt par groupes, un nombre égal de policiers les rejoint : un tireur par victime. Le massacre n’est interrompu qu’en milieu de journée pour une pause où l’on fournit de l’alcool aux tireurs. La 2e compagnie est affectée en renfort des tireurs. Cependant ses hommes n’ont reçu aucune « formation ». Ils se retrouvent couverts de sang, d’éclats d’os et de cervelle. Plusieurs racontent qu’après avoir tiré une fois ainsi, cela les a rendus malades et ils ont arrêté.
Vers neuf heures du soir, le massacre est finalement terminé. Rien n’a été prévu pour enterrer les cadavres. De retour à la caserne, on fournit de l’alcool en grande quantité aux policiers, qui sont sous le choc. Un consensus tacite s’établit au sein du bataillon, plus personne ne reparle du massacre de Jozefòw.
Si seulement une douzaine d’hommes a réagi à la proposition du commandant Trapp le matin, d’autres se sont manifestés au cours de la journée, au fur et à mesure qu’ils étaient confrontés à la réalité de la tâche qui les attendait. Certains ont demandé à être relevés, ce qui leur fut accordé, d’autres se sont cachés d’une manière ou d’une autre.

Photo 2
Lomazy.JPGTuerie de Łomazy : Un massacre de la 2e compagnie du 101ème.

Le 101e bataillon est envoyé fin juillet 1942 dans le secteur nord du district de Lublin.
Le 17 août, les hommes de la 2e compagnie se rendent à Łomazy. Le quartier juif doit être évacué. Dès son arrivée, un contingent de Hiwis (Volontaires recrutés par les Allemands dans les pays occupés pour faire les sales besognes) , dirigé par un officier SS allemand, fait une pause pour boire de la vodka.
Une fosse est creusée en forêt puis les policiers amènent les Juifs. Ceux qui tombent en route sont abattus sur-le-champ. Arrivés sur le site, les Juifs doivent se déshabiller. Ils déposent leurs vêtements et leurs objets de valeur, avant de s’allonger face à terre pour attendre.
C’est à cette occasion que se manifeste le caractère sadique du lieutenant Gnade, commandant la 2e compagnie. Il humilie, frappe les victimes avant leur exécution, ou demande à ses hommes de le faire.
Les Hiwis étant de plus en plus soûls, les policiers doivent former des pelotons de tir. Au bout de deux heures, les Hiwis ont repris leurs esprits et remplacent les Allemands. La tuerie s’achève vers 19 heures. Les hommes qui ont creusé la fosse sont ramenés pour la recouvrir, puis abattus.

Cette opération diffère de celle de Jòzefòw. Il y a eu davantage de tentatives d’évasion. Les tueurs ont été beaucoup plus efficaces : le nombre de victimes est plus important avec trois fois moins d’hommes et en moitié moins de temps. Les vêtements et les biens des Juifs ont été récupérés et une fosse commune a été prévue. Enfin, ce sont surtout les Hiwis qui ont tiré, ce qui allège le fardeau psychologique des policiers. Personne n’a offert le choix aux policiers, ils ont dû prendre leur poste à tour de rôle. Quelques-uns se sont apparemment éclipsés mais la plupart ont obéi aux ordres.

Ces deux massacres sont aujourd'hui emblématiques de la politique d'extermination menée par les allemands dans les territoires de l'Est européen entre 1941 et 1944. Il est par contre plus compliqué pour moi d'expliquer ici, en quelques mots, pourquoi ces massacres sont si peu connus de mes amis polonais.
Cher Bertrand, cette question sera un des sujets d'une de mes prochaines lettres dans le cadre de nos échanges sur la Pologne.
Depuis 1945, les forêts, grâce aux historiens, aux chercheurs acharnés, ont livré déjà une bonne partie de leurs secrets. La lutte pour la vérité et contre l'oubli continue à ce jour.
C'est une contribution essentielle à une vie plus harmonieuse en société.


Bien à toi. Il se fait tard. Bonne nuit.
Philip Seelen.

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A l'attention de Philip Seelen de la part de Barbara,

Tout comme Krzysztof Pruszkowski, je ne connaissais pas l'histoire de ces massacres qui se sont pourtant déroulés sur l'actuel territoire polonais. A mon avis, cela s'explique par la façon dont ont circulé les travaux des chercheurs sur le plan international.
Les historiens polonais de l'après 1989 se sont d’abord intéressés aux affaires dans lesquelles le problème du degré de responsabilité des Polonais était en cause  et qu'ils  n'avaient  jamais pu élucider du temps du communisme, en raison de la censure sur le sujet de l'extermination des Juifs sous ce régime. Censure qui a commencé vers 1950, dès que Moscou a fait le choix politique de soutenir les pays arabes dans une politique hostile à l'état d'Israël. La raison de cette censure était que les recherches faites par des Polonais risquaient d'éveiller en Pologne des sentiments de compassion à l'égard des Juifs en général et en particulier envers ceux d'entre eux qui ont survécu et ont quitté la Pologne après 1947, notamment pour s'installer en Israël.
Donc les chercheurs polonais se sont d'abord intéressés à tous les événements polonais qui conduisaient vers Israël, d’où venaient beaucoup de critiques du comportement des Polonais, afin d’évaluer leur degré de bien-fondé: explication de la participation chaotique des Juifs de Pologne à l'armée d'Anders quand elle se constituait sur le territoire de l'URSS à partir de la seconde moitié de 1'année 1941, explication des dessous du pogrom de Kielce en 1946  qui a eu pour effet que les survivants ont quitté massivement la Pologne.
Puis il y a eu de plus en plus de livres sur le déroulement de la Shoah en Pologne.


Le dernier problème qui a été élucidé à partir de 2000 est celui de massacres qui se sont déroulés en juillet 1941,  c’est-à-dire dès le début de l'attaque nazie contre l'URSS, sur l'actuel territoire polonais, avec la participation d'habitants polonais de la campagne environnant les bourgades de ces tous premiers massacres  connus. Emblématiquement, ces massacres sont connus sous le nom de JEDWABNE. Là, les nazis ont utilisé l'hostilité envers les Juifs des habitants d'une petite bande de territoire située  à l’Ouest du Bug qui, de septembre 1939 à juin 1941, a été occupée par l'URSS et où les Juifs avaient accueilli l'Armée Rouge en 1939 avec des acclamations enthousiastes.

Or , cher Philip, ce que montre le texte  que vous résumez sur ces massacres datant de 1942 est que les nazis ont eu alors recours à des Ukrainiens ou des Lettons, ou d’ autres peuples vivant encore plus à l'Est, les ressources que l'on pouvait tirer de la participation de Polonais ayant été très rapidement épuisées. Là, les nazis ont embarqué sous leur bannière de pauvres types qui s'imaginaient que Hitler allait débarrasser leur pays de l'occupation russe et communiste, ont attisé les antagonismes nationaux avec les Polonais sur les territoires qui appartenaient à la Pologne jusqu’en 1939 pour recruter des collaborateurs, et enfin  ont recruté des prisonniers de l’Armée  rouge qui se sentaient menacés de mourir rapidement, tant ils étaient maltraités dans les camps allemands.
Ravie de l’innovation du texte à  plusieurs voix et bien à vous,
Barbara Miechowka

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A l'attention de Barbara de la part de Philip Seelen,

Merci pour toutes vos précisions sur la question du génocide et des massacres de juifs polonais ayant impliqué des  Polonais. Ajoutons que le gouvernement et l’état polonais ont érigé un monument sur les lieux du massacre de Jedwabne et présenté leurs excuses à la communauté juive au nom de tout le peuple polonais pour ce massacre fou de juifs polonais par des citoyens polonais en plein génocide allemand des juifs d'Europe.

Mais les plaies sont encore en partie ouvertes. Je reviendrai sur cette question, notamment sur l'image que donne de la population des campagnes polonaises le très long film célèbre, incontournable et si prenant de Claude Lanzmann "Shoah" sur l’extermination des juifs d'Europe par les Allemands.

Philip

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 Photo 3
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Cher  Philip,

Jedwabne n'a pas eu lieu "en plein génocide allemand". Car ces exterminations du début de juillet 1941 ont suivi de quelques jours l'arrivée de l'armée allemande sur un territoire occupé par l'Armée Rouge depuis la fin de septembre 1939.
La méthode était incroyablement artisanale, car on y enfermait les Juifs dans des granges en bois à la toiture de chaume , qui ensuite étaient incendiées. La Shoah par balles a commencé après ces premières expériences.

A la date de juillet 1941, personne en Pologne ne pouvait deviner qu'il y avait un projet génocidaire: la seule chose connue de la résistance était la fermeture des ghettos de quelques grandes villes et la misère matérielle à l'intérieur de ces grands ghettos fermés. La résistance polonaise ne connaissait que les premières manifestations de l'épuisement par les maladies dues à la malnutrition.
En revanche, dans les campagnes occupées par les Allemands depuis septembre 1939, à la date de juillet 1941, les Juifs n'étaient pas encore enfermés. Ainsi, j'ai sous les yeux un texte sur la petite bourgade de Miechow, qui se trouve à mi-chemin entre Cracovie et Kielce: on y écrit que la création du ghetto date de février 1942. Il en était de même plus à l’Est, comme à Łomazy par exemple.
Il y a effectivement beaucoup de choses à dire sur l'image des campagnes polonaises créée par Shoah de Lanzman. La première fois que j'avais vu le film dès sa sortie en France, je suis sortie sans attendre la fin de la première séance de 4 heures, tant j'étais excédée par la façon perverse de conduire les interviews et le subtil décalage entre image/traduction et le sens réel des propos des personnes interviewées, tel qu'il sonne réellement en Polonais. Je serais donc heureuse  que nous puissions crever cet abcès qui, en France, est une source de savoir tronqué et de certitudes sous forme de clichés d’autant plus vigoureux qu’ils s’appuient sur l’impact  de l’image sur les consciences.

Votre dévouée
Barbara

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A Barbara, de Philip Seelen

Vos dernières remarques sont importantes et je vous sais gré de corriger mon imprécision langagière. En effet, l'extermination par balles des juifs par les Allemands, prémices puis mode courant et implacable de la mise en oeuvre de "la solution finale" par les troupes de la Wehrmacht, des bataillons de gendarmerie et les SS ne pouvait pas en juillet et août 1941 laisser présager de la folie sanguinaire de la politique raciale allemande.
La manipulation allemande de l'antisémitisme historique existant parmi des couches de la population des campagnes polonaises, s’ajoutant à l'exploitation par l'occupant de l'émotion suscitée dans la population polonaise par l'accueil chaleureux d'une partie de la population juive polonaise à l'invasion de la moitié est de la Pologne en 1939 par l'Armée rouge, ont favorisé et développé ce climat de haine favorable au déclenchement de pogroms sanglants dont fut victime le peuple juif.
Il est donc important de préciser qu'aucune autorité polonaise constituée et souveraine ne porte une quelconque responsabilité dans ces pogroms. Nous pouvons bien mesurer ici que sur cette question la vérité des faits et l'analyse que l'on fait de cette vérité influencent immédiatement notre perception contemporaine de ces événements tragiques de notre histoire européenne qui nous est aujourd'hui commune à tous.


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A Philip Seelen, pour compléter l’information sur Jedwabne

Le travail des chercheurs polonais actuels a été facilité par le fait que les témoignages écrits étaient nombreux et qu'il suffisait de les soumettre à une analyse:
- témoignages de Juifs qui ont réussi à se cacher et à échapper à la mort,
- témoignages polonais, car tout de suite après la guerre , il y a eu des procès et des peines prononcées contre les acteurs polonais qui avaient fait preuve de zèle à l'égard des volontés allemandes.
La première chose qui sort de ces témoignages est que les Polonais acteurs qui ont mis le feu aux granges étaient connus dans les environs pour être des délinquants potentiels. Ils ont été incités à passer à l'acte par la promesse allemande qu'ils auraient le droit d'aller piller les maisons vidées de leurs habitants juifs.
La deuxième chose qui apparaît est que l'Einsatzgruppe nazi qui est arrivée dans la bourgade tout de suite après le passage de l'armée allemande a utilisé des techniques de mise en scène qui manifestement ont été mises au point bien avant juillet 1941, et dont le but était d'anesthésier les sentiments de la population polonaise locale et de déshumaniser la population juive de la bourgade. Les Juifs ont été obligés par les Allemands de mettre leurs habits rituels de cérémonies religieuses et de tourner en rond sur la place centrale en psalmodiant des prières, d'abattre la statue de Lénine qui était au centre de la place depuis la fin de 1939, de nettoyer la place en brossant les pavés. Bref, un spectacle a été organisé par les Allemands pour amuser les spectateurs polonais, au préalable rassemblés par des appels à une réunion publique.
Manipulation de la population polonaise locale est donc bien le mot juste.

Je suis sortie profondément affectée par la découverte de ce qu'on peut faire faire à des humains , après la lecture des deux gros volumes d'articles et de documents publiés par l'IPN vers 2002 sous le titre "W okol Jedwabnego". Etude de la psychologie des foules et des techniques de manipulation n'avaient manifestement pas de secrets pour les artisans de la construction du pouvoir nazi.
Cordialement,
Barbara

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A Barbara de la part de Philip Seelen,

A PROPOS DES TECHNIQUES DE MANIPULATION DE FOULES ET D'OPINION ...

Je me suis très tôt intéressé aux techniques de manipulation des esprits et des foules développées par les offices de propagande qu'ils aient été communistes ou fascistes, colonialistes ou impériaux, démocrates ou autoritaires. Après la seconde guerre mondiale les techniques issues de ces officines ont été retravaillées et adaptées pour servir les buts lucratifs de la publicité de masse et de ce qu'on appelle aujourd'hui la publicité ciblée.
Un des exemples récent sur lequel j'ai travaillé, dans le cadre de la production de sens, pour un film témoignant du génocide du peuple tutsi par le peuple hutu au Rwanda, m'a laissé pendant longtemps des sentiments intensément pénibles et a provoqué chez moi une véritable dépression pénible à vivre, surtout après avoir rencontré une  victime rescapée et un bourreau ne manifestant aucun esprit de repentir : "C'était eux ou nous et si c'était à refaire  je n'hésiterais pas !"
Mon étude, mes lectures ont été psychiquement éprouvantes. La manipulation de l'opinion hutu par les dirigeants racistes de ce peuple  a provoqué un des génocide les plus fou du 20ème siècle. Ce génocide a été exécuté principalement à coups de machettes, machettes que les organisateurs du génocide avaient fournies gratuitement par centaine de millier à la population hutue après les avoir massivement importées de Chine Populaire, la production locale de machettes ne suffisant pas à répondre à une telle commande.
Les techniques de manipulation de l’opinion ont été ici effectuées grâce aux tristement fameuses radios-libres hutues, dont la plus connue était "Radio Libre des Mille Collines". S'appuyer sur les délinquants et les éléments culturellement et intellectuellement les plus faibles de la population hutue pour faire basculer des pans entiers de l'opinion publique du stade d'observateur consentant au stade d'acteur agissant a été une technique que les dirigeants du génocide visant le peuple tutsi ont naturellement reprise de ses célèbres prédécesseurs nazis, staliniens ou de la clique du sinistre Pol-Pot.
Comment nier le caractère humain des futures victimes en ne cessant de les comparer à des porcs ou à des cloportes pour abattre les barrières morales qui peuvent encore retenir le passage à l'acte des populations manipulées par les « génocideurs » ? Une telle question n'avait plus rien de secret pour les speakers des radios-libres hutues.


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A Barbara et philip de la part de Bertrand

Je lis, quoi qu'il en paraisse, avec beaucoup d'attention et de bonheur vos échanges et, ma foi, je trouve que lesdits échanges, sont plus riches que le texte initial, ce qui me remplit aussi d’une certaine fierté.
Le fleuve est toujours plus large que sa source, n'est-ce pas ?

Je crois qu'il y a eu un malentendu avec une internaute, laquelle internaute, je pense, ne voulait nullement se montrer désobligeante. Ce malentendu est hélas monnaie courante dès qu'on parle de la Pologne en profondeur. On ne peut rester insensible, même quand c'est la désinformation et les "idées reçues » qui s'expriment. Ce pays ne se comprend que si on l'aime d’instinct, si on a partagé et compris sa terrible histoire et même, si on vit avec et dedans.
Cette attitude dépréciative, je l'ai, hélas, retrouvée chez des polonais eux-mêmes. J’en ai été profondément peiné. " Qu'est-ce que tu fous là, il n'y a rien à faire ici. Quand repars-tu en France ?"
Ça n'était nullement agressif. Bien au contraire. Profondément amical. Presque protecteur.
Ça n'est pas, pour un Polonais, du moins celui des campagnes que je fréquente, le sens dans lequel s'effectuent d’ordinaire les exils. Ça lui semble contre-nature.
Le poids de la culpabilisation est énorme et, là encore, il faut en tenir pour responsable l’image facile qu’a pu donner la France, l’amie de toujours pourtant, de ce pays.

L’antisémitisme supposé ou réel des campagnes. J’ai entendu en France, de la part de gens pouvant se targuer pourtant d’une certaine ouverture d'esprit,  ce vieux cliché ressorti comme une vérité définitive, et, quoique m’y évertuant, ce fut peine perdue que d’essayer de le démonter comme désobligeant poncif. L’image facile, toujours.
A ce titre, le film de Lanzmann m'était apparu, dès le début, comme entaché d'une certaine intention. Et il a frappé fort dans les consciences.
J’ai découvert, au jour le jour en vivant ici, encore plus l’affreuse inexactitude de certains émoignages distribués en pâture facile et sous l'étiquette bien sérieuse de "document historique". La fameuse image du conducteur de locomotive polonais manœuvrant son train à l’entrée de Treblinka, la tête démesurément extirpée de son engin, a participé, sciemment ou non, à une immonde confusion.
Tout ça pour dire combien ce peuple, en plus d’être martyrisé, a été calomnié, comme si l’ouest voulait se déculpabiliser d’une certaine et coupable défaillance à son égard.
L’horreur consiste, parfois et en filigrane, à vouloir amalgamer le bourreau et le billot, d’où le titre de mon texte.

Un copain polonais me faisait remarquer hier, que je n’aurais pas dû utiliser dans ce texte le terme "pogrom". Que pour lui, ce mot désignait les exactions commises par les seuls Polonais.
Je me suis inscrit en faux.
Ce mot est russe et est passé dans la langue polonaise, comme dans la langue française et dans bien d'autres langues encore, pour désigner une action violente contre les ghettos. Comme il a été utilisé pour Kielce ou Radom, il en est donc réduit à ce seul usage. Ce que je peux comprendre.
Le sujet est grave et la peine de mon copain était bien réelle.
J’aimerais avoir votre sentiment, Philip et Barbara, là-dessus et, le cas échéant, rectifier.
Amicalement
Bertrand


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Cher Bertrand,

Le mot "pogrom" est bien un mot russe. Il contient la racine "grom" qui signifie "tonnerre" et que l'on retrouve dans quelques mots polonais de langue soutenue. Il désigne des actions de violence collective, quand la foule se jetait sur un groupe de juifs désignés comme coupables de quelque vilenie réelle ou imaginaire. Le mot est ensuite passé au Polonais et dans toutes les langues d’Europe. En somme, « pogrom » est un équivalent  du mot anglais « lynchage »

Les Polonais en ont quelques-uns à leur actif.
Il y en a eu à la fin de la guerre 1914-1918, à Lviv (Lwow) lors des conflits liés à la reconquête du territoire national polonais. L'écho qu'ils ont eu dans la presse américaine (car beaucoup de Juifs de l'empire russe ont émigré aux USA au 19ème siècle) a été suivi d'une campagne politique qui a eu pour effet que le Traité de Versailles a été accompagné d'un second traité (dit petit traité)sur les droits des minorités nationales dans les états qui sont nés de la décomposition de l'Empire d'Autriche-Hongrie. Ce traité, qui obligeait notamment les nouveaux états à financer des écoles propres aux minorités nationales, a eu malheureusement pour effet de politiser un problème social réel dans le nouvel état polonais, car le parti nationaliste, qui était une force politique assez importante mais insuffisante pour gouverner à elle seule, l'a ressenti comme une insulte à son programme de polonisation de toutes les populations non-polonaises, calqué sur les traditions politiques de la France à partir de la Révolution de 1789.

Lors de l'assassinat de  Gabriel Narutowicz, premier président de la République de Pologne élu en raison des voix des députés représentant les minorités nationales qui se sont portées sur lui, il y a eu des tentatives de provocation de pogrom à Varsovie.

Puis dans la période 1935-1939, alors que dans les campagnes la grogne montait en raison d’une misère accrue par les effets  de la crise économique de 1929, le parti nationaliste a intensifié sa propagande anti-juive,  au motif qu'il s'imaginait que l'émigration des Juifs résoudrait tous les problèmes sociaux en Pologne. Il y a eu des bagarres  avec les Juifs dans une dizaine de bourgades, où se tenaient les marchés où les paysans venaient vendre leurs produits ou acheter des outils, de la vaisselle, des vêtements, etc... Il faut dire que dans ces bourgades, en général, la population juive constituait la moitié ou parfois plus de  la  population, qu’elle entretenait pieusement son altérité culturelle et tenait presque tous les commerces. Ces bagarres  surgissaient en général à la fin de la journée de marché qui se déroulait dans une atmosphère tendue de boycott  organisé des échoppes juives. Notons que le parti paysan utilisait des moyens fort différents pour exprimer sa colère : il organisait des grèves et des blocages de routes et il n’y a jamais eu de pogrom dans les localités où l’influence politique du parti paysan l’emportait sur celle des nationalistes.
Barbara


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P5070047.JPGA BERTRAND ET A BARBARA, de la part de Philip Seelen

L'extermination des juifs d'Europe par les Allemands, organisée par les nazis et exécutée par les SS et par des soldats allemands ordinaires, qu'on appelle communément la Shoah ne peut être assimilée à un pogrom ou être nommément désignée comme telle.

L'utilisation de « pogrom » pour désigner le massacre de Łomazy partie intégrante de ce que l'on appelle aujourd’hui "La Shoah par balles" est inappropriée. L'exécution massive de juifs de l'Est européen qui débuta juste après le déclenchement de l'invasion de la Russie par la Wehrmacht et avant la construction des camps d'extermination, c'est à dire de juillet 1941 à l'automne 1942, ne peut être assimilée à un pogrom. Il s’agit des opérations du début du génocide.

Les pogroms liés à la tragique histoire de l'antisémitisme russe et européen, dont le mot fini par entrer dans le langage courant, ne peuvent être confondus avec le génocide planifié commis par les allemands. Les pogroms n’ont jamais eu pour but l’annihilation d’une population entière.

Je peux donc comprendre, Bertrand, la réaction de ton interlocuteur polonais. Les pogroms impliquant des Juifs et des Polonais, ou des Juifs et des Russes par exemple, même s'ils font plusieurs centaines de victimes, ne sont pas  assimilables au génocide planifié par les allemands. Ceci est d'autant plus valable pour le massacre de  Ł omazy où les allemands et leurs auxiliaires Hiwis jouent les rôles déclencheurs et exécuteurs du massacre.

Dans le cas de Jedwabne soulevé par Barbara, là non plus on se saurait parler de pogrom dans la mesure où les Agents allemands organisent, et financent les massacres en assurant d'avance les protagonistes de pouvoir impunément se payer sur les biens des victimes, argent, or, objets, et maisons.

MASSACRE PAR BALLES DE BABI YAR

C'est le 28 septembre 1941 qu'eut lieu le plus "célèbre" des massacres de "la Shoha par balles". Des soldats allemands, membres de l’Einsatzgruppe C (groupe mobile d'extermination), assistés par d’autres unités des SS et de la police allemande et par des auxiliaires ukrainiens, exécutèrent par petits groupes plus de la moitié de la population juive de Kiev au lieu-dit Babi Yar, nom d’un ravin situé au nord-ouest de la ville. Il s’agit de l’un des plus importants meurtres de masse perpétrés au cours de la Seconde Guerre mondiale.

D’après les rapports de l’Einsatzgruppe C à l’état-major, 33 771  Juifs furent massacrés en deux jours. Au cours des mois qui suivirent, les autorités de allemandes stationnées à Kiev organisèrent au même endroit l’assassinat de milliers d’autres Juifs et non-Juifs, parmi lesquels des Tsiganes, des communistes et des prisonniers de guerre soviétiques. Au total, on estime que 100 000 personnes environ ont été assassinées à Babi Yar.

Le massacre de Łomazy est donc de la même nature que celui de Babi Yar. Tout ceci n’a donc rien d’un pogrom.
Bien à vous,
Philip Seelen

*****

 Cher Philip,

J'entends bien à propos du terme "pogrom".
Cependant - et je viens à l'instant d'en rediscuter avec lui - l'ami polonais faisait quand même l'erreur de lire "pogrom" comme un mot exclusivement polonais, réservé aux violences de Polonais contre des Polonais.
Je comprends bien, et sa réaction, en tant que Polonais, l'honore.
Il craignait donc que, par ce mot utilisé dans mon texte, le massacre de Łomazy soit lu par d'autres avec sa lecture, à lui, du mot. Me connaissant bien, il ne doutait nullement de ma pensée et de mes intentions, mais d'une utilisation fautive du terme.
On ne sera jamais assez précis sur le sujet et il a, finalement, bien fait de m'interpeller sur la question, à laquelle Barbara et toi avez répondu avec la clarté qui vous caractérise.
Amitié et fraternité  à vous deux.
Bertrand

 

02.05.2012

Pourquoi mettre un titre ?

1.JPGLes oiseaux migrateurs, ces grands bohémiens des ciels d'équinoxes, ont cela de plus - ou peut-être de moins, - sur les hommes en exil, qu’ils savent que leur errance  est un éternel retour.
Même si plus d’un, l’’aile rompue et du sang plein les yeux, mourra, ils savent que le leitmotiv des saisons qui chavirent les ramènera au point d’un éternel départ.
Ils naviguent entre les nuages et sur un  demi-cercle du temps et de l’espace.
Perchés sur les bosquets de la Pologne orientale, à quelques coups d’ailes des  steppes de la Russie, se souviennent-ils des rivages ocre jaune de l’océan ou de la luxuriance d’une forêt tropicale ? Se rappellent-ils ces climats comme des ports d’attache ou comme les points de chute d’un exode pour la survie ?
Je peux les regarder et les écouter des heures et ne puis alors éviter de leur prêter mes songes, à des siècles de la critique facile de l’anthropomorphisme, dont je me fous, dans ces instants-là, vraiment. Et mon esprit navigue alors d’eux à moi et aux autres. Aux gens que j’ai croisés et qui de leur vie avaient fait un vagabondage perpétuel, de l’espoir à l’angoisse, du bonheur à la détresse. Comme à ceux, beaucoup plus nombreux, dont le seul horizon, réduit à un point vide d’émotions, tenait lieu de vérité définitive. Ceux qui savent tout et mieux que quiconque.

Il y a entre la vie et la vie des passerelles inconnues. Poétiques encore.
J’ai beaucoup de respect pour ces voyageurs ailés, par-delà tous les froids arguments de l’ennuyeuse  raison.
J’ai repéré le rouge-queue. Chaque année, il revient en avril et se glisse dans le même tout petit trou de mon vieux bâtiment. Chaque année, il se perche là, sautille là-bas, pérore ici, gazouille plus loin, picore un bourgeon du même sorbier. D’où vient-il et quelle mémoire l’anime ? Sa mémoire s’appelle-t-elle paysages ou conservation de l'espèce ?
Mon pays à moi, ce sont d’abord des paysages et un chant. Une langue. Des mots. Douceur et tendre mélancolie. Du vent sur les marais, des peupliers qui frémissent le long de lourds canaux, des livres lus, emportés avec moi ou reçus depuis.
Quand ce sont des hommes, ce n’est déjà plus un pays.
C’est un lieu.
Commun,  jusqu’à la «dépoétisation» de l’éternel retour des petits voyageurs posés sur mon jardin.

01.05.2012

Domicile fixe

P6030015.JPGJ'habite en Pologne. Et toi, mon camarade, où habites-tu donc ?
Moi ? Je suis à. Je reste à. Je passe ma vie à.
Passer sa vie.
Voilà donc le verbe
qui laisse enfin voir ce qu'il a vraiment dans les tripes, pour peu qu'on tire dessus comme un forcené, qu'on l'allonge au point d'en faire une périphrase translucide.
Passer sa vie.
C'est depuis ce coin de ciel-là, que j'appréhende le monde. C'est ce micro-mouchoir de poche de la machine ronde que j'occupe de ma présence assidue. C'est là que je passe ma vie.
Non. C'est là que se passe ma vie, plutôt. Moi, j'habite et la vie, elle, elle se joue, jour après jour. Elle va son plus ou moins petit bonhomme de chemin.

J'habite là.  C'est à dire que j'y dors, j'y mange, j'y pense, j'y aime, j'y ris, j'y pleure, j'y baise, j'y lis, j'y écris, j'y tonds une pelouse, j'y allume le feu, j'y regarde des arbres,  j'y reçois quelques amis, je m'y promène... bref, j'y demeure.
Ah, j'y demeure ! Verbe statique s'il en est, celui-là, verbe de l'anti-mouvement à l'intérieur d'une foule de mouvements.
Verbe périlleux.
Il y a péril en la demeure à ce que ce monde de cinoques et de faux-monnayeurs demeure en l'état, par exemple. Il y a grand danger à prendre du retard à bousculer l'ordre des choses...L'expression est bien mal comprise aujourd'hui, la demeure n'y signifiant pas l'habitat, le logis, mais le retard, selon le premier sens latin.  Demeurer, c'est bien prendre du retard, qu'on le veuille ou non. C'est reculer que d'être stationnaire, disait une vieux cantique anar. Tant et si bien que si, intellectuellement, on prend trop de retard, on finit, voire on demeure, demeuré.
Rien à voir avec habiter, cette demeure-là...

J'habite un pays froid comme le ventre du glacier l'hiver et chaud comme les entrailles de l'enfer l'été. Il n'y a cependant pas péril en la demeure à ce que j'y reste.
C'est là que je suis. Et quand je dis ça, je ne réponds pas à la question tu es où ? mais à la question  tu es comment ?. Il y a de l'habit étymologique là-dessous, même si la racine fondamentale de l'habit et d'habiter diverge... C'est quand même cousu de fil blanc. L'habit, au sens premier, c'est bien la manière d'être, avant de muer en vêtement d'ecclésiastique, un vêtement qui ne faisait pas le moine pour autant, à ce qu'il paraît.
L'habitat. Une façon d'être.  Si on voulait vraiment  se faire bien épouser le monde et ses mots - qui lui sont ce que la note est à la mélodie - on devrait faire de ce verbe un verbe d'état, un verbe de l'essence.

Il habite à Lyon, il habite à Bruxelles, il habite à Nantes... Lyon, Bruxelles et Nantes,  attributs du sujet «il». Car il n'y a pas d'action là-dedans, messieurs de la grammaire ! Le complément de lieu est passé, il était dans la décision, le déménagement, le trajet, la mutation, que sais-je encore ? D'ailleurs, quand  on habite vraiment, on  n'habite jamais un complément, voyons. Ou alors un complément de soi.
J'habite... C'est une de mes définitions. Ça me qualifie.  Je suis habitant, pas habité... Ah, là, ce serait tout autre chose !
Et voyez que dès qu'on veut faire d'un verbe d'état un verbe d'état, il y a redondance fâcheuse. Il ne supporte pas la forme passive,
alors il se rebelle et de son sujet fait un soumis, un aliéné, un irresponsable.
Je suis habité par l'angoisse, par le remords, par la honte, par le désir. Je suis aux prises avec ma névrose, je suis hanté par...
Dans les cas extrêmes hallucinés,  par le Diable.  Satan m'habite !
Y'a vraiment pas d'quoi.

30.04.2012

Pauvres

littératureLes pauvres ont perdu toutes leurs guerres et toutes leurs révolutions du simple fait qu’ils ne se sont battus jusqu'alors que pour ne plus être des pauvres.
Misère morale, fille légitime de la misère économique : ils projetaient tout bonnement de se rayer de la carte.
Et leurs vainqueurs l'ont toujours su. Qui, sans la brutalité des fusils, les ont gentiment collés au mur de l‘accession à  la propriété et derrière le rideau noir d'un isoloir. Des pauvres un peu riches. Ou des riches un peu pauvres.  Des serfs un peu affranchis ou des affranchis un peu serfs...
Un pauvre qui ne se rebelle que par sa pauvreté est déjà un riche dans sa tête. Un  salopard social en puissance. Un salaud qui souffre de n'avoir pas les moyens d'en être un. La moindre augmentation de son pouvoir d'achat se confondra vite dans sa tête avec l'achat d'un peu de pouvoir.
Une éponge.
Oh ! Ne lui confiez jamais, à celui-là, la tourmente désespérée de vos rêves les plus humains ! Il la vendrait au premier offrant qui passerait.
C'est d'ailleurs ce qu’il advint - en grande partie - aux poètes de toutes les mutineries, pas assez poètes et pas assez mutins, jusqu'à enrubanner leurs rimes dans les plis d’un drapeau. Passeport pour toutes les trahisons : un drapeau dans ses plis a toujours en réserve une salve pour ceux qui ne veulent pas saluer ! Quand on ne se bat que pour la richesse de sa survie, on ne se bat que pour la pérennité d'une pauvre vie.
La mutinerie sociale, la révolte par-delà la pauvreté, n’a ni cause ni drapeau. Elle est pauvre et le luxe de son toit, avec ses trous béants, laisse passer la froideur des étoiles jusqu’à sa table de chevet. Pour le reste, C'est-à-dire pour le directement visible et l'impossible à toucher, il y a les syndicats.

Un rebelle pauvre et qui s’en fout de cette condition-là, qui n'envie pas la soie où pètent ses ennemis, leur fait peur. Parce qu'il se bat pour quelque chose qu'eux-mêmes  ne possèdent pas.
Il ne sera donc jamais vaincu.
Ou alors que par lui-même.
Un jour de trop lourde mélancolie, peut-être.

28.04.2012

Aimer faire ce que l'on fait

Deux.jpgUne fois n’est pas coutume, j’ai envie de vous parler de ce que je vais faire, à peu près, de ma vie ce week-end. Ceci dit, je ne suis pas certain que le sujet soit de nature à vous follement intéresser, mais bon… Ecrire, n’est-ce pas  surtout satisfaire - partiellement du moins -  une envie ?
Tout d’abord,  je ne suis absolument pour rien dans ce qui se prépare : il va faire très beau et même très chaud, aux alentours de 30 degrés.  Il y a deux mois, il faisait également 30 degrés, mais dans la partie congélateur du thermomètre.
Le ciel sera donc vide et bleu au-dessus des verdures premières, et il y aura certainement un léger vent, du sud, qui aura pris naissance sur les rivages de la mer noire. Je regarderai ces paysages à angle plat entrecoupés par la forêt. Il y aura du silence, du beau silence ; je serai à des années-lumière des préoccupations tapageuses du monde, notamment de celles de mon pays, qui est en train de se mordre la queue et qui, in fine, d’une colline mille fois fouillée ne sortira qu’à peine une souris.
Dans les grands bouleaux que la sève fait frémir, je guetterai le loriot. Je ne l’ai pas encore entendu. Il me tarde. J’aime cet oiseau, son chant, son habilité à se camoufler, son jaune et noir, une plume pour l’anarchie, une autre pour l’opprobre.
Je ferai tout ça en finissant de fendre mon bois. Du pin qui sent bon la résine, le jus de la forêt. Car il ne faut jamais perdre de vue le soleil : s’il monte en ce moment, pris d’une mégalomanie de lumière, je sais bien qu’il déchoira, emporté par son élan, fusillé par le grand basculement des choses et qu’un jour, les arbres se remettront à geindre sous des griffes gelées. Il faudra alors suppléer son absence par de grands feux. J’aime cette idée de travailler sous le soleil pour un temps où il ne sera plus qu’un sourire falot des  horizons en déclin. J’ai toujours aimé savoir comment je n’ai pas froid. Je n’ai jamais supporté ces maisons et ces appartements dans lesquels on ne voit pas la source de chaleur, sinon par un immonde tuyau ou un radiateur vissé au mur, laid comme le cul des chiens. La chaleur, ça a, ça doit avoir, quelque chose d’esthétique. D'humain. Sinon, c’est froid. Ça ne chauffe que la peau.
Je travaillerai donc pour construire de la chaleur à venir.
Et quand je serai fatigué ou quand descendront les ombres, je lirai. Je continuerai ma lecture d’une écriture colossale, qui m’emporte et me fait frémir. C’est un livre impromptu, tombé dans ma boîte aux lettres cette semaine. Un livre que j’avais lu dans ma jeunesse, enfin, non, vers quarante balais je crois, un livre qu’on m’avait offert à Paris. La Gana, Fred Deux, alias Jean Douassot. C’est sous pseudonyme que Maurice Nadeau avait publié le livre en 1958. La réédition de George Monti, 2011, est établie, elle, sous  le nom véritable de l’écrivain.
Je lirai et je fendrai du bois.
Je suis sûr que le loriot viendra.

Illustration : Fred Deux, photo empruntée à Georges Monti

27.04.2012

Quand le ciel nous tombait sur la tête

arbre.jpgEnfant, je n'aimais pas l'été.
Je n'ai jamais aimé l'été.
Je n'ai jamais aimé ces jours qui s'essoufflent, sans une ombre, qui sont inondés de sueur et qui n'en finissent pas de rattraper les pénombres rafraîchissantes du crépuscule.

Avec des insectes et des midis éblouissants,  des couleurs fatiguées et des longs mois d'oisiveté.
J'avais bien des livres mais, passés les flonflons du quatorze juillet, ils étaient déjà tous engloutis, sans que j'en apprécie peut-être tous les charmes littéraires à leur juste valeur, du moins ceux que les auteurs voulaient  y faire goûter, mais un livre a bien des niveaux de lecture, presque autant qu'il y a de saisons dans la vie d'un lecteur.
Notre Dame de Paris et Les Misérables, Les Trois Mousquetaires et La Tulipe Noire, les Jules Verne et autres Loti sont passés à la trappe de mes appétits de lecture au milieu des champs, à surveiller un chétif troupeau. Plus tard, Julien Sorel et Fabrice Del Dongo ont gardé les vaches avec moi. Le Grand Meaulnes aussi, bien sûr, et François le Champi,  mais ils y étaient plus à leur place que les deux autres.
Ça relevait plus de leur condition.
D'ailleurs, je n'aimais pas le quatorze juillet. Je n'aimais pas ses drapeaux qui pavoisaient, ses roulements de tambour et ses trompettes qui sonnaient, ses feux d'artifice que je voyais de loin colorier le ciel de la nuit et ses sourdes détonations qui ressemblaient plus aux explosions d'une guerre qu'aux pétarades d'une joyeuse commémoration. Tout ça m'évoquait aussi la montée d'un orage.
Ma mère disait qu'avec leurs âneries patriotiques, ces cons-là détraquaient le temps, énervaient les nuages et faisaient venir le tonnerre. C'était presque vrai : peu après la prise de la Bastille, le ciel était souvent pris de folie incendiaire.
L'orage m'épouvantait. Le ciel me tombait dessus.
L'orage vrai ou putatif. Car mon angoisse naissait dès que l'air devenait un peu plus lourd, que les nuages noircissaient sur l'horizon des prairies, que les hirondelles à toute vitesse rasaient les chemins poussiéreux, que les vaches d'ordinaire si placides humaient l'air tiède de leurs naseaux inquiets et se mettaient soudain à courir et à sauter avec force ruades, la queue ridiculement levée, éperdues, piquées jusqu'au sang par des mouches et des taons vampirisés.
Par une bourrasque tiède, sèche et très brève, il arrivait que la menace tournât en vent, arrachant des bouquets de feuilles toutes vertes qui montaient en tourbillons, très haut dans le ciel. Puis tout redevenait calme. On disait, en tordant la bouche et en reniflant un grand coup pour faire le gars qui s'y connaît, qu'il avait dû éclater là-bas ou bien là-bas, sur tel ou tel autre village.
J'en étais quitte pour une frayeur... jusqu'aux prochains nuages, chauds et noirs.
Et quand la tourmente éclatait vraiment, je sombrais dans l'horreur. Ma mère fermait les volets, se cachait sous la table ou plongeait au fond de son lit, sous les draps et les couvertures, poussant des gémissements d'effroi à chaque déflagration.
Les éclairs nous faisaient tressaillir et en claquant des dents nous comptions les secondes qui menaient jusqu'au fracas des cieux. Un kilomètre pour une seconde. Si nous n'avions pas le temps de compter jusqu'à un, l'épouvante nous arrachait des cris de suppliciés. Le monstre était là, accroupi sur notre toit et allait tout passer par les flammes.
La cheminée si chérie, autel adulé des soirs d'hiver autour duquel nous disposions les chaises en demi-rond, n'était plus qu'une gueule béante et noire d'où allait surgir l'enfer. Forcément, la foudre et son magma allaient s'engouffrer par là.
Nous allions tous griller comme des gorets.

Je n'aimais vraiment pas l'été.

Le silence des chrysanthèmes (2006)

Image : Philip Seelen

26.04.2012

Texte vain

Ce texte avait déjà été mis en ligne en janvier 2011. Je le remets aujourd'hui parce qu'il me semble en avoir lu l'idée principale, en d'autres termes exprimée, sur un blog ce matin. Un blog ex-ami et qui, en catimini, besogne pourtant à faire allusion critique à certaines de mes prises de position récentes. Comme quoi la surbrillance originale de certaines convictions affichées n'a parfois d'original que cette surbrillance.

littératureLa seule chose qui vaille la peine d’être vécue, constitue une tautologie : la vie.
Hé ben, me direz-vous, en voilà une vérité définitive et ingénue ! Faut vraiment ne plus savoir trop quoi mettre sur son blog pour en arriver à y afficher de telles banalités !
Vous vous dites cela ? Passez votre chemin, je vous prie, ne perdez pas un temps qui vous est sans doute précieux et que vous ne maîtrisez sans doute plus depuis longtemps déjà.
Vous vous dites, oui, je suis d’accord avec vous, et après ? Restez un moment, je vais vous dire quelques poncifs qui n’en sont plus. Pas des leçons, non, je ne connais pas de leçons pour n'en avoir jamais apprises par coeur. Mes tripes, c’est tout. Ce sont elles qui commandent à ma tête. Une tête, ça triche, ça a une stratégie, séductrice ou destructrice. Les tripes, beaucoup moins. C’est pour cela que depuis longtemps, longtemps, on n’écrit plus qu’avec sa tête. A de rares exceptions près.
Mais d’abord, écoutez une seconde les bribes indécentes du brouhaha du monde : on s’interpelle, on s’invective, on déclare, on jure, on s’énerve, on propose, on dit, on écrit, on s’indigne, on critique, on se branle l’esprit, on pleurniche, on montre des dents de lait qu’on voudrait bien faire passer pour des dents de loup, on ment, on fait semblant, on répète des phrases, on plagie des discours éculés, on…
Mais laissons là cette bouillie pour chats ! Revenons bien vite à la vie.

La vie humaine a commencé son véritable déclin vers les tombeaux de la momification - disons que son déclin s’est dramatiquement accéléré à cette époque- après la véritable fin du néolithique, dans les années soixante du XXe siècle. Depuis, nous n’avons fait que nous éloigner de nous, nous nous sommes dit au revoir en quelque sorte, nous avons pris congé de notre humaine condition, nous avons brisé le cou à ce qu’il nous restait d’authenticité, pour épouser le destin grandiose des sociétés.
Dans de véritables groupements humains, l’individu vivrait en indompté, ce qui, à part pour les imbéciles et les thuriféraires de la politique - de tous bords et même des apparences extrêmes - n’exclut ni l’amour libre et fraternel, ni la solidarité, ni l’affection, ni le désir et le plaisir d’être ensemble, ni la joie de jouir de tout.
C’est la recherche de cette sauvagerie fraternelle et primaire qu'il faut mener. Tout homme qui critique la société des hommes et ses maux sans mettre au centre de sa préoccupation sa solitude sauvage, individuelle, initiale, ce magma de désirs et d’émotions qu'il porte constitutivement en lui, est un dangereux félon qui participe, tout comme les adversaires qu’il semble combattre, à l’enterrement pur et simple de la vie.
Regardez et écoutez autour de vous : quel courage voyez-vous poindre qui ramènerait l’individu sur le devant de la scène humaine, sous les feux de la rampe, sous la poésie du ciel et de la terre, vers le bonheur d’exister ? On ne vous parle que d’épiphénomènes grossiers, d’injustices,  de pauvres et de riches, que de travailleurs et de chômeurs, que de lois qu’il faudrait faire pour... On ne vous propose que des solutions sociétales, parmi lesquelles, horreur ! honte abominable ! dégoût ! la pire des aliénations, la pire des insultes jamais faite à la vie et présentée comme un bonheur : le travail !
On va taper sur les riches
  ! qu'on s'égosille, pour que les pauvres soient un peu moins pauvres, on va faire ça, on va faire ci…  Entendez-vous une fois seulement les mots vie et individu, dans tout ça ? Entendez-vous poésie de vivre, désir de respirer fort, envie d’aimer, jouissance ? Non ? Alors, laissez dire…Ne rajoutez pas au brouhaha stupide une once de brouhaha, aux caquètements de la basse-cour claudicante un énième caquètement boiteux… Quand la Camarde viendra vous chuchoter à l'oreille, avec sa bouche glacée et la puanteur de ses haleines, hé, c’est l’heure, faut plier bagages, les ténèbres t’attendent, qu’en aurez-vous à faire du devenir et du passé des sociétés ? Votre peur sera alors individuelle, féroce. Vous n’aurez connu que ça de votre individu : la dernière peur, atroce, solitaire, désespérée, impuissante, sans jamais n’avoir eu accès à la moindre jouissance de votre personne.
N’est-ce pas là l’injustice suprême, résultante de la bêtise la plus crasse ?
Alors, quand vous entendez critiquer le monde, si vous ne voyez poindre dans cette critique aucune exigence de la grandeur individuelle, foutez le camp en crachant par terre : l’opinion dénuée de courage ne parle que de la société, ne parle que des autres, c’est de la faute à, ce sont de méchants voyous, qui…. jamais des exigences enfouies dans l’individu et chaque seconde bafouées!
Ce sont ces exigences de vivre en homme, en individu, qui sont pourtant les seules exigences de nature à détruire l'absurdité des sociétés où l’humain s’est dilué.
C’est la raison pour laquelle on ne vous en parle jamais, de ces exigences si simples. Parce qu’on a des intérêts sournois à la pérennité de ces sociétés qu'on fait mine de vilipender ! Et parmi ces intérêts sournois, le pire est sans doute celui, jamais avoué concrètement, du désir cadavérique d’être pris en charge par un Etat, des lois, une famille de l'ennui, des amours sans passion, un travail, trois ou quatre sous, et toutes les formes du bonheur tributaire, pareil à celui du mouton respirant la chaleur épaisse du troupeau.

Tout ça, hélas, n’est peut-être que du pipeau, de la profession de foi, du cantique, de l’écriture encore : la crasse qui recouvre le monde est d’une telle vieillesse, qu’elle en est une croûte épaisse, solide, difficile à briser, impossible peut-être, eu égard au stade de déliquescence où en est parvenue la volonté de vivre. La pensée dite révolutionnaire est tellement malade de ses propres défaites et fantasmes que les véritables mutins seront forcément des mutants.
Et ce ne sont pas tant les pouvoirs et les apologistes de ces pouvoirs qui ont brisé la volonté et consolidé notre linceul, que la fausse et pleutre critique du monde.
Comme le disait, en substance, Lissagaray dans la préface de son Histoire de la Commune : la fausse critique est criminelle parce que semblable aux fausses cartes qu'un géographe assassin fournirait à des navigateurs.

25.04.2012

L'extrême-droite en France : une pantomine au service de tous

le_pen_sarkozy.jpgA mon sens, il faut d’abord comprendre l’histoire de l’extrême-droite en France depuis les années 60, savoir d’où elle vient et les objectifs qu’elle poursuit, avant de se lancer dans tout commentaire qualitatif sur ses succès électoraux depuis 1986, dont le dernier aurait eu lieu dimanche 22 avril, sous les yeux effarouchés des démocrates frileux et ceux triomphants des nostalgiques atrabilaires des Camelots du roi.
Le Front national est né d’un mouvement que nous connaissions bien lors de nos affrontements de jeunesse sur les campus des années 70, Ordre Nouveau. Ce groupuscule violent, - mais pas plus que nous autres situés à l’autre bout de la galaxie de l'idéologie révolutionnaire, bien au-delà du PCF, du PS et même des lénifiants trotskystes- souvent armé de barres de fer et autres frondes, se distinguait d’abord par le courage convaincu dont faisaient montre ses membres, n’hésitant pas à trois ou quatre seulement - je m’en souviens très bien - pour venir provoquer de leurs saluts nazis des assemblées entières où grouillaient des centaines et des centaines de gauchistes de tout bord, certains brandissant le drapeau rouge du stalinisme à la Mao ou du trotskysme emberlificoté, d’autres le drapeau noir du romantisme anarchiste, d’autres le drapeau noir et rouge de l’anarcho-syndicalisme espagnol, et d’autres encore, sans drapeau mais le verbe acerbe de la théorie situationniste aux lèvres ; ma sympathie, sinon mon appartenance, allant à ces derniers.
Disons que c’est dans leurs maigres mais fort joyeux rangs, que je comptais quelques valeureux amis, que j'ai gardés pendant des décennies.
Plus tard, la frénésie des A.G s’étant apaisée et le souffle de la révolte perdant de son enthousiasme, chacun est devenu apparemment ce qu’il était essentiellement. La plupart laissèrent en route leurs fougues pour finir au PCF ou, dans le pire des cas, au parti socialiste, d’autres, au contraire, continuèrent la bataille en apaches isolés, avec coups reçus, défaites cuisantes, enfermements psychiatriques ou cellulaires à la clef, marginalisations et, aussi, quelques victoires non spectaculaires engrangées.
De ces victoires de l’ombre qui permettent de rester propre et debout. Même avec soixante printemps au compteur. Victoire essentielle, également, pour n’avoir jamais cédé un pouce de soi-même à l’organisation de la non-vie. Victoire et, forcément, défaite totale sur le plan de la réussite sociale, cela irait sans dire si certains phraseurs-bloggueurs d’aujourd’hui, peinardement installés dans le coton du salariat systémique et dont, peut-être, les seules luttes vaillantes ont été menées en vue de l'obtention de promotions internes, n’avaient pas la prétention de venir nous donner la leçon.

Mais revenons aux assemblées post-soixante-huitardes : quand tout ce beau monde s’est dissous, le combat d’Ordre Nouveau, lui, semblait devoir finir faute de combattants. Dans la pensée de ses quelques dirigeants, le moment était donc venu de sortir des caves de la subversion pour venir affronter le monde sur son propre terrain, celui de la politique.
Ainsi ces dirigeants partirent-ils à la pêche au notable fascisant, capable de leur assurer une aura et une sorte de légitimité sur la scène politique.
Alain Robert et François Brigneau, chefs d’Ordre Nouveau, repèrent alors un certain Jean-Marie Le Pen. Un poujadiste, un ancien député de la IVe république qui a abandonné son mandat pour partir combattre en Algérie. Un para qui est revenu de ce combat honteux avec une réputation de tortionnaire et de brutalité. Tout cela fait bien leur affaire. Leur intention est d’en faire un homme de paille, une potiche, un drapeau, et d’accéder ainsi à la voix publique sous son couvert.
C’était mal connaître le bonhomme. De son propre aveu : cela ne m’intéressait pas de parader à la tête d’un groupe de jeunes gens énervés.
Son ambition est de fonder un grand parti à la droite de la droite. L'homme est un pragmatique et il phagocytera tout le monde, après que le gouvernement eut interdit en même temps la Ligue communiste révolutionnaire et Ordre Nouveau pour leurs affrontements, bénis par le stratège Le Pen,  à la Mutualité en 1973.

L’auteur du premier programme du Front National est alors un jeune loup, aujourd’hui ministre de Sarkozy, ministre de la défense, excusez-moi du peu : Gérard Longuet, plus tard compromis dans des affaires de haute corruption… Dans cette mouvance de jeunes fascistes, venue d’Ordre Nouveau et du mouvement Occident, on trouve aussi un certain…Patrick Devedjian. Que du beau monde, donc, autour du Président républicain !
D’autres cadres sont recrutés au FN et je vous laisse apprécier leur honorable  pedigree :
- Victor Barthélémy, engagé volontaire chez les SS,

- François Gauchet, collaborateur qui reprochait à  Pétain d’être trop mou quant aux directives données par Hitler,
- Léon Gautier, ancien milicien, grand chasseur de résistants,
- François Duprat, néo-nazi activiste, assassiné par on ne sait toujours pas qui et dont le FN fera un martyr…

La suite, on la connaît. L’ascension du Front National, Le Pen médiatisé éructant ses fantasmes sur la place publique. Ça, il le doit essentiellement à Mitterrand qui, encore plus fin que lui dans l’art de la perversion politique, répond favorablement à sa demande écrite d’être admis sur les plateaux de télévision au même titre que les autres leaders politiques. Le Président dit socialiste compte sur la montée de l’extrême droite (dont il connaît tous les mécanismes, et pour cause) pour faire exploser son opposition officielle, la droite parlementaire. La machine est enclenchée. Le Pen fait de l’audience, les médias le considèrent donc comme un excellent client, bien juteux pour leur tirelire et lui offrent régulièrement leurs plateaux.
L’ogre est sorti de sa caverne et crache sur le soleil pâlot de la démocratie désastreuse.

Le même Mitterrand ouvre au Front National les portes du Palais Bourbon avec son bricolage de proportionnelle en 1986 et c’est là que la machine fasciste commence à s’enrayer. Elle ne s’enraye pas dans la défaite, mais bien dans le succès. Vitrolles, Orange, des mairies sont conquises. Maigret, enthousiaste, s’écrie alors devant le chef : "Nous sommes prêts ! Nous sommes à deux doigts de prendre le pouvoir !"
Ce à quoi, flegmatique, Le Pen répondra : "Dieu nous en garde !"
Le rideau tombe douloureusement sur l'ambition chauffée à blanc des jeunes cadres du FN : Le Pen ne désire pas le pouvoir, ne l’a jamais désiré. Il s’y perdrait. Ce qu’il veut, c’est conduire son parti, le gérer comme on gère une PME, en chef incontestable, et qu'il  pèse dans le paysage, qu'il soit incontournable, qu'il fasse et défasse des rois, pollue tout le débat républicain, le pervertisse et l’accable, que chacun de ces saltimbanques démocrates soit contraint et forcé de se positionner par rapport à lui.
Sa victoire est alors totale quand Chirac, piteux, lui demande une entrevue entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1988. Mitterrand est aux anges : les loups se prennent à la gorge et, lui, d’un œil plus apaisé que jamais, fait mine de veiller à la tranquillité républicaine d’un troupeau d’imbéciles.
Mais le grand victorieux est in fine Le Pen. D’une intelligence redoutable et d’un talent politique remarquable, il a tout compris du spectacle et s’est attribué, à l'intérieur de ce spectacle, le rôle qu’il a toujours voulu y jouer. Etant certain que ses outrances ne seraient jamais applicables dans un programme de pouvoir, il en est d'autant plus fort pour les défendre avec la conviction que l'on sait, maniant en même temps la contradiction et la provocation verbale. Chaque scrutin est donc pour lui une victoire en ce qu'il frôle de très près la ligne entre opposition battue et élection réussie, en prenant toujours grand soin de ne pas franchir cette ligne qui l'enverrait tout nu devant la nation et l'obligerait à mettre en pratique l'impraticable. Qui le priverait, donc, de la parole.
Sur cette lisière subtile de l'échec réussi est l'avenir, la survie, de son personnage politique. Et là seulement.

Alors la question qui se pose aujourd’hui : Marine Le Pen est-elle dans la stratégie de son père ou dans celle de Maigret ?
Je serais tenté de dire qu’elle est dans la stratégie de son père. Celui-ci ne lui a pas donné les clefs d’une boutique construite de si haute lutte sans promesses résolues faites sur l’avenir. Il lui a donné les clefs de la pérennité, et, dans ce cas, la France entière est manipulée, 18 pour cent de ses électeurs votent pour l’ambition d’une dynastie de bouffons qui ne veut surtout pas les représenter, la France est pervertie dans son fonctionnement, elle assiste à un ballet répugnant dont les citoyens sont les instruments décoratifs, ballet auquel se prêtent avec complaisance et profit tous les acteurs de la vie politique.
Au premier rang desquels sont les deux rescapés du premier round de la farce tragique, mi-élus, mi-nommés par les tout-puissants sondages.

24.04.2012

L'automobile et le steak frites : deux signes ostentatoires de la richesse des pauvres

53QG0006.jpgPour les pauvres gens, le monde des riches est toujours fait de symboles. C’est peut-être ce qui en explique, pour une part,  la pérennité. Guignant sur ses allégories, le pauvre ne voit pas trop bien la richesse exactement où elle se trouve.
S’il lorgne avec envie, il se fait nécessiteux, atrabilaire. S’il regarde avec mépris, il se fait impécunieux, mais en même temps philosophe ou combattant. Il trouve même à son indigence une certaine noblesse, une estimable morale.
Le critère le plus manifeste de la richesse était, du temps de ma jeunesse folle, évidemment l’automobile, alors que le vélo, pour le commun des gens, la motocyclette, pour ceux qui étaient favorables au progrès mais n’avaient pas les moyens de pousser jusqu’au bout leur raisonnement, ou le cheval attelé, pour ceux qui s’étaient toujours déplacés ainsi et qui ne voyaient pas de raison évidente à changer leur habitude, tenaient lieu de moyens de locomotion justes et raisonnables.
Avant qu'elle n'eût l'heur de s’installer au volant de sa Simca, ma mère dépréciait et vilipendait ouvertement ces orgueilleux possesseurs d’autos.
Mais pas tous.
Elle reconnaissait que certains en avaient besoin. Le médecin par exemple, même s’il arrivait toujours en retard. Les gendarmes aussi, même si c’était pour emmerder les gens plus rapidement. Elle les avait connus en vélo, les pandores ! Ils faisaient moins les fiers à bras, ils ne furetaient pas dans les bourgs et les villages et ils étaient faciles à éviter. À  semer même, le cas échéant.
Mais que le notaire ait une voiture, la révulsait et la renforçait dans sa conviction du caractère grotesque de cette invention. Il était un salopard, ce notaire qui voulait tenir son rang de bourgeois avec les sous extorqués aux gens, en échange d’une signature illisible apposée au bas des parchemins, pour un champ, pour un jardin, pour une maison, pour tout ce qui, en fait, ne le regardait pas.
Qu’avait-il besoin d’une auto, ce gros pourceau parfumé, toujours renfermé qu’il était entre ses armoires croulant sous les actes et sous la poussière ? C’était vraiment pour montrer qu’il était le notaire et sa femme, une grande et belle bécasse, une cocotte ramassée au hasard d’une soirée de luxure, jouait maintenant les grandes dames et au bridge avec ses jupes, ses talons hauts, ses chignons parfumés et surtout son automobile ! Ma mère prétendait qu’elle était bête à payer patente et qu’elle ne savait même pas écrire son nom.
Je ne sais pas pourquoi elle haïssait tant le notaire et sa poule. Une affaire, peut-être la maigre maison que nous habitions, ou bien les quelques bois de châtaigniers dont elle avait hérité du grand-père large d’esprit et de la grand’ mère rigoriste, avait dû mal tourner. Quand elle prononçait le mot actes, il résonnait toujours comme un mot redoutable, savant et dangereux, un mot de bandit, à manier avec précautions, capable de tout et dont il était bon de se méfier.
Ses railleries
les plus saumâtres sur l'automobile étaient cependant réservées aux quelques petits propriétaires terriens qui s’étaient affublés d’un véhicule à moteur. Ceux-là étaient franchement saugrenus, avec leur deux-cent-trois ou leur quatre - chevaux. Ils n’avaient pas le sou, ne mangeaient que des pommes de terre et des gros haricots qui les faisaient péter plus haut qu’ils n’auraient jamais le cul, et ils avaient une auto !
Ils se rendaient aux champs à pied, une binette ou une fourche à l’épaule, au marché à cheval ou en vélo, et n’exhibaient la voiture que le dimanche, pour aller le matin à la messe et l’après-midi nulle part, sinon à la barbe des jaloux. C’était bien la preuve de leur immoralité et de leur vanité ridicule ! Pour sûr qu’elle ne les enviait pas. Elle les plaignait plutôt et elle n’aurait jamais de voiture, elle.
A moins qu’on ne la lui donnât, et cette fantasque invraisemblance lui arrachait des éclats de rire.
Je crois qu’elle était sincère. Avec dix estomacs à faire taire trois fois par jour, elle en était tellement à la recherche  du nécessaire que le moindre superflu la révoltait. Elle était sincère mais faisait tout de même sienne la philosophie du renard sous les raisins.
Car si ses arguments pour l’automobile tenaient à peu près la route, ceux avancés pour une autre fantaisie de rupins, la viande de bœuf, ne me semblaient pas tout à fait exempts de mauvaise foi.
L’unique boucher de la commune était honni à peu près au même titre que le notaire. Ėvidemment, il avait une auto. Il pouvait se permettre cette fantaisie avec tout ce qu’il volait aux paysans en leur achetant trois francs six sous un veau qu’il revendait ensuite à prix d’or.
Seuls les riches passaient le pas de sa boutique et mangeaient du bœuf. Le beefsteak sur une table était alors la marque indiscutable d’une vie confortable, acheter de la viande était un luxe, une excentricité de Monsieur, un snobisme de muscadin.
Je n’ai jamais vu un beefsteak sur notre table. Mes papilles n’en ont goûté les premières saveurs, très approximatives, que dans la cohue d’un réfectoire de collège.
Ma mère affirmait qu’il ne lui viendrait pas à l’idée de manger de la vache ! D’ailleurs, elle en avait mangé. Oui,  pendant la guerre.
Décidément, il s’en était passé, des choses pendant cette guerre ! J’entendais tellement de braves gens se vanter de leur débrouillardise, de leurs sacrifices, de leur courage, de leurs tricheries à la barbe de l’ennemi, de leur haine du Boche, de leur révolte et de leur désobéissance, que je me demandais comment les occupants, avec de tels voyous à tenir en respect, avaient pu rester si longtemps.
Tout ce qui me parlait de la guerre me paraissait alors suspect, ennuyeux, égarements de gâteux tant la peinture que chaque diseur faisait de lui-même différait du portrait en chair et en os que j’avais sous les yeux. Je mettais cela sur le compte des mémoires altérées, trop de temps s’étant écoulé depuis ces lugubres évènements.
Je me suis aperçu bien plus tard, à l’âge où l’on prend réellement conscience du peu de temps, justement, qui nous est imparti, que c’était hier, la guerre, que j’étais arrivé dans les draps d’un berceau juste après que le fracas des armes se fut tu et que j’avais grandi sur une terre encore fumante des incendies du cataclysme, avec des hommes et des femmes aux reins toujours meurtris par la peur et l’humiliation.
Pour ma mère, la guerre se résumait à deux choses : les bals étaient interdits et son frère aîné avait pris la clef des bois du Fouilloux pour rejoindre les maquisards.  Car à la lisière de ces bois touffus s’étirait la grande route nationale, la N.10, celle qui relie Paris à la frontière espagnole, construite par Napoléon portant ses armes jusqu’en terre ibérique. Normal alors que les ogres nazis marchassent sur les pas du grand conquérant et empruntassent régulièrement, avec leurs chars, leurs tanks, leurs voitures, leurs cohortes et leurs légions de fantassins une voie tracée par le grand stratège. Les bois du Fouilloux constituaient subséquemment un excellent abri, propice aux guets-apens les plus meurtriers.
Quand j’ai arpenté en long, en large et en travers lesdits bois, la tête pleine d’admiration pour mon tonton partisan, j‘ai pensé qu’il était malin ou que les autres, pour envahisseurs victorieux qu’ils aient été, n’étaient pas très futés, ou qu’ils n’avaient pas eu le temps de s’occuper de lui. Parce que ces bois n’étaient pas capables de couvrir la course d’un lapin plus de cinq minutes, sans que celle-ci ne débouchât sur le découvert des champs ou sur le chemin d’un hameau.
Prise au dépourvu par ces impertinentes suspicions, ma mère confessa qu’il s’y était enfui un après-midi pour enterrer son fusil de chasse, que des soldats gutturaux étaient justement passés à ce moment-là pour réclamer des œufs, que la grand-mère avait failli en succomber de peur et que l’acte de franche bravoure du tonton aurait pu coûter le poteau d’exécution à toute la famille. Et que je me taise enfin, moi qui n’avais pas vécu cette sombre période !
C’est à ce moment-là qu’elle enchaîna avec son dégoût de la viande de cet aigrefin de boucher. D’ailleurs, le père du boucher n’avait pas enterré son fusil de chasse, lui. Il recevait les grandes casquettes, il leur réservait le peu qu’il avait dans son magasin et même, comble de l’ignominie, plaisantait avec eux. Quand les bonnets phrygiens en tractions étaient enfin venus remplacer les grandes casquettes en voitures blindées, il avait été à deux doigts de se retrouver accroché par la gorge derrière son étalage, en lieu et place de ses quartiers de sale viande.
Brassard tricolore au bras et son fusil de chasse récupéré en bandoulière, le tonton devenu flingueur en était. Mais quelqu’un qui n’aura jamais de nom s’était interposé et avait sauvé le boucher pendard d’une horrible pendaison.
Le grand-père, donc, racontait ma mère après toutes ces vindicatives digressions, avait frauduleusement sacrifié une bête de son maigre cheptel, une nuit, à la bougie, par un froid neigeux comme jamais on n’en avait vu par chez nous. On avait englouti la vache en morceaux, en pots au feu, en saucisses, en saucissons, en ragoût, en grillades, et le tonton était allé enterrer peau, tripes et boyaux dans les bois du Fouilloux. Ça devenait vraiment une manie avunculaire ces enfouissements dans les bois du Fouilloux !

Eh ben, ça n’était pas bon du tout, la viande de vache, nous pouvions la croire sur parole ! Ça empestait une forte odeur de charogne. Alors, les nantis et les faux bourgeois et les péteurs plus haut que leur gros cul, pouvaient bien s’en goinfrer à leur guise. Ça n’était pas elle qui irait s’inviter à leur table ! Si elle avait des sous, elle, elle achèterait des huîtres autrement qu’à Noël, et des langoustines aussi.
Les langoustines étaient un régal, un fricot trop fin pour tous ces imbéciles qui n’entendaient rien aux bonnes choses et qui ne savaient même pas se servir correctement de leur argent ! Elle en avait goûté une fois, avec de la mayonnaise et des fines herbes, à une noce lointaine, la noce à... Elle ne se souvenait plus exactement. En tout cas,  avant la guerre.
Autant dire chez des gallo-romains.

Extrait d'un manuscrit déjà vieux " Le silence des chrysanthèmes"

23.04.2012

La France, triste émule de la Hongrie

1588722327.jpgLa cinquième impuissance mondiale a roté voté.
Faut-il en prendre note autrement qu’en baissant la tête parce qu’un sur cinq de ces «voteurs» est un abruti d’extrême droite ?
Que dis-je ? Bien plus que ça, en fait… Car dans ce que le petit pervers de l’Elysée a pu engranger, se cache au moins une bonne moitié qui n’en pense pas plus trivialement.
Le ventre de la bête immonde, banalisée depuis plus de trente ans par les médias, dans les têtes, dans les cœurs, dans les propagandes, régulièrement remis à la Une par des drames spectaculaires (au sens premier du terme) dont on se demande comment ils peuvent survenir, s’étale désormais sans vergogne et sans tabou sur la place publique.
Triste pays, que j’aime pourtant, triste époque, que je vis pourtant, triste Europe, qu’on m’impose pourtant, tristes hommes, dont je suis pourtant !
Et tristes imbéciles du confusionnisme intéressé qui, dans leur rejet épidermique du socialiste - oh, que je peux comprendre ! - marchent dans la merde jusqu’aux genoux en se disant incommodés par une autre odeur, délétère, mais pas encore à la portée de leurs narines, celle-là. Des fascistillons par anticipation intellectuelle.
Mon sentiment ce matin s’apparente à de la honte. Rien de ce qui a été vécu, enseigné, dit, pensé sur les dangers de la haine en histoire n’a été retenu par les esprits reptiliens des urnes dominicales. Qu’y faire ?

La Pologne qu’on glose, en faisant le laïc éclairé, pour être catholique - certes, elle l’est à m’en faire parfois frémir - n’oserait jamais donner vingt pour cent de ses voix à un discours systématique de rejet de l’autre, un discours de détestation, d’orgueil national et de visées barbares. Je le sais bien. Je le vis. Je suis un étranger, un athée assumé, et ne vois autour de moi pour m’accueillir que gentillesse et urbanité.
La Pologne sait trop, elle, que la haine finit toujours par tremper son drapeau dans le sang. Ce que semblent
encore ignorer - à moins qu'ils ne le désirent - vingt pour cent de citoyens de chez Rousseau et Montaigne.

Je n’ai jamais rien attendu des hommes de la politique pour tenter d’être heureux. Pour changer le monde de la marchandise pure en monde humain.
Mais, pour l’étiquette, pour un sursaut de dignité, je souhaiterais vivement que le socialiste déclare sans ambages préférer perdre cette élection plutôt que d’avoir à se compromettre avec toute la racaille d’extrême droite. Qu’il laisse aux valets de la grande finance le soin de se tremper les doigts dans l’infecte mélasse de la perversion des esprits.
Ils en ont déjà le discours. Leur manque plus que l’audace de ce discours ; audace que leur légitimeront bientôt les isoloirs et les intellectuels à la ramasse.
Mais je ne rêve pas trop. Du moins pas à un sursaut de dignité de la politique. Une élection se gagne par queues de poisson exécutées par des ambitieux devant d'autres ambitieux en même temps qu'une forêt de pieds-de-nez en direction des électeurs.

Image : Philip Seelen

21.04.2012

Ciel, un ciel !

littératureDepuis le temps qu’il y a des hommes et qui ont au-dessus de leur tête un firmament, peu sont venus pour le contempler d’un juste regard.
Ou du moins sont-ils dramatiquement de moins en moins nombreux, si je m'en réfère à ce que j'ai lu récemment.
C’est pourtant beau, un ciel, la nuit quand la nuit est sans nuage. Merveilleuse mise en scène d’un univers chaotique, fait de gaz et de roches, de trous noirs, de feu, de déluges vindicatifs et d’explosions titanesques, mais qui, vu de si loin, vu de la prairie qu’enveloppent les ténèbres, ne semble dispenser ses paisibles et innocents clins d’œil que pour l’émerveillement du poète ou les considérations pascaliennes des esprits en mal de philosophie.
Le ciel est une illusion d’optique, mais quelle illusion ! Tellement prégnante que l’art, et en particulier la littérature, s’en est emparé au point de reléguer
au rang d'un affligeant poncif toute considération esthétique sur le sujet .
N’est-ce pas ?
Sans doute. Mais il y a cette surpopulation de la planète, fortement concentrée dans les grandes métropoles, et qui, force lui fut faite, opta pour les éclairages publics, sortes de forêts de lumière qui cachent l’arbre des lueurs.
Ainsi, lors du tremblement de terre de Los Angeles en 1994, l’immense cité s’était-elle
soudain retrouvée plongée dans l’obscurité totale et les services de secours avaient alors été inondés d’appels - bien sûr, c’est normal - mais beaucoup d’entre eux pour signaler dans le ciel la présence de phénomènes inquiétants et qui faisaient mention absolument paniquée d’une attaque d’extra-terrestres : il s’agissait en fait de la voie lactée, pour la première fois aperçue par de nombreux habitants ! 

20.04.2012

Même les plus grands...

200px-Gustave-Flaubert2.jpgÈcrire un livre qu'on se propose de proposer à l'édition demande des soins exigeants, minutieux, moult relectures dans l'ombre... Précisions qui s'ajoutent, passages qu'on biffe, mots superflus qu'on raye, traits de caractère qu'on peaufine, dates qu'on vérifie, inepties qu'on s'empresse de mettre à la poubelle, allusions historiques dont on prend soin qu'elles soient effleurées à bon escient...
Forcément, quand on pense en avoir fini, qu'on ne trouve plus rien à retoucher, on se dit que, cette fois-ci, le manuscrit est paré pour la grande aventure.
La correction des épreuves vient alors apporter la démonstration du contraire. Les échanges avec l'éditeur sont, à ce niveau-là, d'une importance capitale et d'un
indéniable enrichissement. On est même fort surpris de n'avoir pas vu certaines  choses, d'avoir laissé passer quelques incohérences.

Et puis, le livre est sous presse. Alea jacta est, le Rubicon en moins. Et on se dit que, sans doute...

Nous savons, à ce titre, que Flaubert plancha cinq ans sur Madame Bovary, refit dix fois les mêmes phrases et livra au bout de son travail acharné un immortel monument à la littérature.
Style d'une perfection quasi absolue, mots aiguisés comme des rasoirs, scènes décrites à la loupe, les âmes fouillées comme au scalpel. Ses contemporains, hélas, n'y verront que l'exposé d'une dépravation des bonnes mœurs et un procès. C'est vraiment con, des contemporains !
Seuls, peut-être, Baudelaire et Hugo salueront un chef-d’œuvre.

Et bien malgré tout ça,  je relève, assez perplexe :
Emma a rendez-vous avec son amant Rodolphe sous la tonnelle du jardin. Leur départ - du moins le croit-elle - est enfin décidé après une kyrielle d'atermoiements mensongers.  Il est soi-disant prévu pour le lundi 4 septembre et nous sommes le samedi 2 septembre.....
La lune monte  au-dessus de la prairie, les ombres des grands peupliers s'étirent, les deux amants sont enlacés, quoique, dans leur âme, ils soient à des années-lumière l'un de l'autre.
La nuit embaume des odeurs du...seringa !
Jamais vu, et ne verrai sans doute jamais, de seringa fleurir en septembre, pas plus que d'orangers sur le sol irlandais.
Comme quoi...
Modestie, modestie...Outre les soins apportés à la rédaction, c'est bien ce qui doit animer, en tout premier lieu, l'homme qui se met en devoir d'écrire.

19.04.2012

Présidentielles élections

LE SIEUR HOLLANDE :

 LE SIEUR SARKOZY :

 LE RESTE DE LA CLIQUE :

Le Roi boiteux

Un roi d'Espagne, ou bien de France,
Avait un cor, un cor au pied;
C'était au pied gauche, je pense;
Il boitait à faire pitié.

Les courtisans, espèce adroite,
S'appliquèrent à l'imiter,
Et qui de gauche, qui de droite,
Ils apprirent tous à boiter.

On vit bientôt le bénéfice
Que cette mode rapportait;
Et de l'antichambre à l'office,
Tout le monde boitait,boitait.

Un jour, un seigneur de province,
Oubliant son nouveau métier,
Vint à passer devant le prince,
Ferme et droit comme un peuplier.

Tout le monde se mit à rire,
Excepté le roi qui, tout bas,
Murmura: "Monsieur, qu'est-ce à dire ?
Je vois que vous ne boitez pas."

"Sire, quelle erreur est la vôtre!
Je suis criblé de cors, voyez :
Si je marche plus droit qu'un autre,
C'est que je boite des deux pieds."

Gustave Nadaud - Musique G. Brassens

18.04.2012

Le calcul et la vie

P1150150.JPGAssez dramatiquement amusé de m'être récemment livré à quelque mathématique distributive sur ma vie, alors que je fendais du bois, au soleil de printemps et aux lisières de la forêt. Car quand on fend du bois, on pense à tout, sauf à fendre du bois, bien sûr.
A soixante balais, donc, et selon les normes qui établissent que l’homme dort en moyenne huit heures par jour, j’ai dormi pendant 20 ans !
Ça me fait froid dans le dos et ça me donne soudain envie de bâiller. Pas vous ?
Sur les 40 restants - et bien que j’aie toujours fui comme la peste le travail salarié - j’ai quand même travaillé pendant 22 ans !
Vous pensez bien que je n'archive pas ces 22 années au rayon de ce qui constitue l’art de vivre... Je les en retranche même d’une soustraction rageuse.
M’en reste donc plus que 18. Ça ne fait pas lourd, tout ça ! Et encore, bon an mal an, je considère que si je mets bout à bout, dans ses dix-huit ans, les moments où je me suis profondément ennuyé, il faut que je retranche encore, disons... Allez, deux ans.
La portion congrue laissée à la jouissance de vivre s’élève donc - s’abaisse plus exactement - à 16 ans  !

Du coup, je me suis assis sur un vieux tronc d’arbre, ma lourde hache posée entre mes cuisses. J’ai allumé une clope et j’ai écouté le vent dans les pins et les oiseaux de si loin revenus qui se chamaillaient dans les sous-bois. Et je me suis dit que là, j’étais en train de vivre… Mais quelle misère, tous ces gens qui sont allés, vont, ou iront jusqu’à quatre-vingt printemps, qui auront porté le joug du salariat pendant quarante quatre ans et dormi  pendant vingt six !
Faites le calcul : ils auront passé 10 ans sur terre ! Pour peu qu'ils se soient fait chier pendant deux ou trois ans, de-ci, de-là, ces respectables vieillards ne seront plus, quant au plaisir de vivre, que des têtes blondes en culottes courtes.
Les pauvres !

Un des graffiti de Mai 68, laconique, aigu, précis, lapidaire telle l’arme de précision, un des plus beaux, le plus beau même, prévenait pourtant : VITE !

Illustration : pour ceux d'entre vous qui ont lu Polska B Dzisiaj et, surtout, Le Théâtre des choses, voici Cigogneau sur nid venant de me "taper" une cigarette, lequel Cigogneau, depuis 5 ans, me dit qu'il a 80 ans !
Il a tout compris des sournois calculs de la vie, lui, Cigogneau !

16.04.2012

Pouvard et Bécuchet

bouvard-et-pecuchet_couv.jpgEn cessant de publier pour un temps sur ce blog, j’attendais aussi un déclic.
Qui n’est pas venu, celui du recul et du plaisir reconquis à babiller mes émois  sur l’Exil.
Force m’est alors faite de constater que j’ai perdu une bonne part du goût que j’avais à écrire ici. Du moins à la cadence où je le faisais auparavant.
Je me suis retrouvé en effet avec beaucoup plus de temps libre, aussi bien au niveau de la pendule solaire que de la tête, et j’ai consacré ce temps à la lecture, à la relecture-corrections de manuscrits, à des occupations diverses de la campagne, "fendage" du bois, balades… Bref, beaucoup de choses données en contrepartie du silence, alors que l'illusion de la parole même ne m’apportait plus rien.
Je reviens donc, bêtement et contradictoirement, plus persuadé que lorsque je suis parti du fait que tenir un blog relève de cette bêtise vaniteuse dont les parangons littéraires pourraient bien être Bouvard et Pécuchet. Une activité de copiste du monde sans aucune utilité quant à la marche de ce monde. Une activité qui veut tout embrasser à la fois et qui, effleurant ce tout du bout de ses doigts maigres et virtuels, ne touche absolument à rien, exactement comme les deux imbéciles flaubertiens qui expédient tour à tour l’agronomie, l’arboriculture, le jardinage, la conserverie, la distillerie, la chimie, l’anatomie, la physiologie, la médecine, la nutrition, l’astronomie, la zoologie, la géologie, l'archéologie, la littérature, la politique, l'amour, la philosophie, la gymnastique, le spiritisme, la religion, l'éducation, l’histoire naturelle et qui, finalement, ne comprenant rien à rien en ayant néanmoins un avis important sur tout, en reviennent à leur infâme besogne de copistes.
Avec ces deux niais, Flaubert avait fait le projet d’écrire une sorte d’encyclopédie de la bêtise humaine. Il s’est noyé dans l’accumulation de sa documentation, plus de 1500 livres inutiles, plus ennuyeux les uns que les autres, il s'est fait bouffer par ses deux personnages jusqu'à en devenir, presque, ces personnages mêmes, et, survenant la Faucheuse, il  n’a pas mené son projet à terme.
Mais s’il y a encore un Flaubert dans la salle, je suis sûr qu’il pourrait reprendre le flambeau et mener à bien le projet de l’écrivain en recopiant les milliers de blogs de cet espace de liberté de l'enfermement qu’on appelle Internet. De celui de la mamie qui raconte son chat à celui de l’intellectuel critique littéraire qui se prend pour tout sauf pour une merde, en passant par le mien et tous les autres.

Quand on est seul dans la campagne, qu’on y est bien, dépollué du bavardage, on a parfois des idées idiotes. Les idées de la solitude apaisée. Vous le savez aussi bien que moi. Mais vous ne l’écrivez pas. Vous n’êtes pas si c… Un après-midi, assis sur l’herbe fraîche enfin retrouvée après des mois ensevelie sous la neige, donc, j’observais deux grands corbeaux, énormes, des vrais, aux envergures puissantes, de ceux qui jadis hantaient les gibets et les champs jonchés des putréfactions guerrières. J’aime ces oiseaux à sinistre réputation, car ce que les névroses humaines qualifient de patibulaire a forcément une certaine noblesse. Le soleil sur leurs épais plumages renvoyait des éclairs bleutés. Ils virevoltaient lourdement à la frontière des prairies et des forêts et s’apprêtaient à s’aimer, à échafauder un nid dans les parages. Ils se poursuivaient en donnant des cris rauques, montaient vers les nuages blancs, se laissaient un moment porter, redescendaient, revenaient à leur branche et lustraient là leurs plumes, avant de s'envoler derechef sous le ciel venteux. Je me suis dit alors que ces deux oiseaux, s’ils tenaient un blog n’auraient pas grand chose à dire mais que cette chose là serait plus élégante que tous les textes que j’ai pu écrire ici ou lire sur les divers blogs, parce qu’ils voyaient le monde d’en haut et qu’ils n’étaient préoccupés que d’eux-mêmes, sans souci de le faire savoir à qui que ce soit…

Je regrette beaucoup qu’on ait tué en nous l’animalité au profit d’un ersatz culturel qui fait de notre éphémère passage un accident in-signifiant et de notre cerveau un photocopieur qui se croit un créateur.
Je crois aussi que si l’écriture est un art, elle mérite mieux que ces apparitions sporadiques sur fond d’écran, où elle semble s'amuser à combler son vide.

29.03.2012

A quoi bon tout ça ?

Ayant, à part moi, répondu à rien ou à si peu de choses, je m'absente quelque temps.
Merci, lecteur, de ta fidélité de tous ces temps derniers
.

28.03.2012

Écrire une chanson

PC280020.JPGA tort ou à raison, peu importe ici, l’expression écrire une chanson a toujours sonné faux à mes oreilles, ce qui est un comble.
Pour la chanson, je veux dire.

Faux et un peu niais, même.
On n’écrit pas une chanson. On écrit un livre, un poème, une lettre, une note, un post sur un blog, un article, un mail, un rapport,  un mot sur la porte qui dit qu'on revient dans cinq minutes, que sais-je encore ?
Mais une chanson, franchement  ?
Une chanson, c’est des mots soutenus par des notes. Des mots dits avec de la musique. Ou des notes qui soutiennent des mots, me direz-vous. Ça dépend. Ça dépend de ce qu’on fait en premier. A moins qu’on fasse à peu près simultanément les deux…

En ce qui me concerne, je prends ma guitare et si, tout à coup, il y a une suite d’accords, comme ça, égrenée au hasard,  qui me plaît bien, je chantonne des mots dessus… Des états d’âme du moment, tendresse, colère, amertume, vagues souvenirs …Neuf fois sur dix, on en reste là.
Ça s’appelle « un moment agréable. »
La dixième fois, ça peut se concrétiser…Ça peut. Pas toujours.
Alors, la rime et le verbe viennent, je dirais sous les doigts, comme s’ils avaient été là, avant, cachés sous l’harmonie des accords. Je rechante alors plein de fois ce qui a ainsi spontanément germé,  en changeant des mots quand même, en peaufinant le rythme, en permutant, par exemple, un accord mineur en son sixième plaqué en septième majeur…Si ça me plaît toujours, ça finit par faire une chanson.
Que je n’écris nulle part, ni notes ni mots. Sinon dans ma tête.
Je ne dirais pas alors que j’ai écrit une chanson. Je dirais plutôt, si je viens à en parler ou s’il me prend fantaisie de la chanter à des amis, que j’ai fait une chanson.
Bricolé ? Oui, si vous voulez…On peut dire ça comme ça. En tout cas, pas composé. Ça, ça  fait vraiment trop haut de gamme et je n’ai jamais eu la prétention de croire que quelques accords affublés d’une sorte de poème, puissent tenir lieu de composition.
Mais si on écrit d’abord un poème (au sens large, parce que le nombre de chansons qu’il nous est donné d’entendre, qui riment effectivement tout en ne rimant strictement à rien, faut tout de même pas appeler ça des poèmes), si on écrit, donc, d’abord des mots, qu’on est content et qu’on mette de la musique dessus, alors là, je dirais plutôt qu’on a écrit un poème et qu’on l’a mis en musique.
Toute proportion gardée, comme Ferré avec Rimbaud, Verlaine ou Baudelaire ou comme Brassens avec Aragon, Musset, Corneille, de Banville  ou Paul Fort.
Si on est un musicien confirmé, qu’on compose un véritable morceau, qu’on en écrive consciencieusement la partition avant de jouer quoi que ce soit et qu’on se mette en devoir, quelque temps après, de mettre un discours là-dessus, là, je dirais qu’on a fait une composition.
D'où est née une chanson ? Oui, si vous voulez..Là aussi, on peut dire ça comme ça. Mais alors en deux temps bien distincts, avec deux dispositions d'esprit complètement différentes. Deux écritures du monde qui, à un moment donné, ont voulu fusionner.
On n’a donc pas écrit une chanson, en soi. On a composé une partition et sur chaque note, on a collé des syllabes.
Voilà. Enfin, c’est ce que je crois.
Mais je peux me tromper.
Ça m'arrive assez souvent.

27.03.2012

Historique anecdote

russie.jpgPas trop envie d’écrire et, en plus, pas grand chose à raconter qui vaille vraiment la peine, alors je vous livre une anecdote lue dans une revue historique polonaise, Mòwią wieki, Les siècles racontent.
Les Polonais, qui ont longtemps cru que Napoléon victorieux des empires centraux serait leur libérateur, sont friands d’anecdotes sur son compte. Celle-ci est pourtant peu édifiante.
Après qu’il eut donné le signal de la retraite devant Moscou incendié, l’empereur vit son armée s’effilocher et se traîner lamentablement dans la neige et le froid des plaines de Russie, délabrée et harcelée par les cosaques. Lui, noblesse oblige, avait pris
la fuite loin devant tout le monde, avec une petite escorte et sur un traîneau.
Arrivé au Dniepr, il demanda à son guide de s’enquérir s’il y avait beaucoup de déserteurs français qui avaient déjà franchi la rivière.
Et le guide, renseignements pris, de  répondre :
- Non, sire, vous êtes le premier.

26.03.2012

Liaisons dangereuses et homonymies fâcheuses

Un homme nu venait, l’habit à la main.
Quelle drôle d’idée quand même !

A l’assemblée, les manifestants ont hué les députés.
Quand ? Quand ? Où ça ?
Où ça ?

Les héler serait vain !
Pas plus ? Que de laxisme quand même !

Les héros de la guerre 14 ont leur monument dans chaque village de France.
Oh !

Nos ennemis sont cachés dans les halliers.
Ça arrive assez fréquemment, ce genre de truc.

Les hanses n’existent plus.
Oui, on avait cru remarquer.

Dans ce pays, les haras ne sont pas brillants.
Ah  bon ? I sont comment alors ?

Les politiques déploient leur zèle.
Normal. Ils cherchent à voler.

Un Président de la République ne doit pas avoir de parti.
Le pauvre ! Déjà qu’il n'en avait pas beaucoup quand il n’était que candidat !

Les poules s’étaient échappées dès qu’on leur avait ouvert la porte.
Ah les salauds !

25.03.2012

L'agonie du réel

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La réification du monde par l'image est en bonne voie d'achèvement.

Un instituteur demande à ses élèves s'ils ont déjà vu des chevreuils en vrai.
Oui, moi, j'en ai vu, répond joyeusement un gamin.
Où était-ce ?
A la télé.
Oui, d'accord, mais dans la forêt, est-ce que tu en as vu ?
Mais, m'sieur, on n'emmène pas la télévision dans la forêt !

24.03.2012

Le jour où il me prit fantaisie d'être Néron

brule.jpgLa chaleur quelquefois était insupportable et le ciel, longtemps, refusait d'arroser la terre qui craquait et gémissait sous la soif. Les prairies devenaient jaunes, d'un jaune sale, les  arbres se recroquevillaient et leur ombre était moins fraîche à notre peau en sueur.
Les gerbes de blé dans les cours de ferme, en barges rondes comme des tourelles de château, libéraient prématurément leurs épis trop secs, abandonnant aux poules, aux canards, aux moineaux et aux mulots les grains précieux.
Le paysan poussait des cris de désespoir et de détestation en levant les poings au ciel et en expédiant sur la terre des crachats vindicatifs. Sa femme, pour absoudre le blasphème et implorer clémence, courait s'agenouiller dans la fraîcheur de l'église.
Le puits menaçait d'être à sec. Chaque seau en était extrait avec  parcimonie. On se contrôlait jalousement, on se disputait, on s'accusait mutuellement de dilapidation.
Un peu partout se déclaraient des feux, sans qu'on en sache l'origine. C'était dans une meule de foin, c'était dans une grange, c'était dans un chaume, c'était dans une forge, c'était dans une remise, c'était, désastre suprême, dans un fenil, au-dessus d'une étable.
On disait que c'étaient des morceaux de verre négligemment jetés et qui faisaient loupe sous l'action du soleil et de la chaleur. On disait aussi, mais à voix plus basse ou, au contraire, en braillant après boire, que c'était là l'œuvre de malfaisants. On ne nommait personne. On faisait des allusions. On lorgnait aussi du côté des fumeurs de tabac gris et de leurs mégots, pourtant rejetés jaunes de salive et depuis longtemps éteints au coin des lèvres.
Toujours est-il qu'on s'effrayait, qu'on s'épiait et qu'on ne parlait plus que du feu dévastateur, capable de surgir à tous moments et n'importe où.
Tout cela, ça n'était pas souvent. C'était parfois.
Comme cet été-là.
La grande frairie annuelle de début septembre arriva sans qu'une goutte d'eau ne soit venue rafraîchir les esprits. C'était une belle frairie, m'avait-on raconté. Avec des stands de tir à la carabine, des jeux à la pêche aux bibelots, des clowns, des buvettes et un bal qui ne taisait ses flonflons valseurs que très tard dans la nuit.
Tout fraîchement lavés, vêtus de propre, mes frères avaient été autorisés à s'y rendre. Je les avais regardés partir dans les rires et les bousculades, avec d'autres garçons et filles du village tout aussi bien accoutrés qu'eux. Ils m'avaient abandonné là, sous le tilleul, dans mes vêtements sales et troués, comme un objet inutile cloué au pilori de l'opprobre car frappé d'une interdiction formelle de me rendre à cette assemblée, en expiation de je ne sais quelle ânerie commise la veille.
Je les avais maudits et j'avais maudit ma mère comme jamais.
La haine, la révolte, le sentiment d'injustice, agitaient tout mon corps hystérique, en pleurs et en cris.  J'exécrai soudainement cette mère et, je m'en souviens parfaitement, une envie folle de la tuer et de me jeter dans ses bras vint achever de troubler ma raison.
J'étais éperdu de solitude et d'humiliation, dans cette douloureuse confrontation des sentiments contradictoires, poussés à l'extrême.
Et soudain la douleur n'eut plus aucun objet. Je devins calme, presque souriant : une brutale et ferme intention s'était emparée de tout mon être d'assouvir une vengeance en commettant l'irréparable. Moi le proscrit, j'allais punir la communauté tout entière et  déshonorer ma mère.
Un plaisir extraordinairement suave m'envahit à l'idée d'une mère déshonorée.
Portées par des vents faibles, j'entendais les notes dansantes de l'accordéon de la fête lointaine, qui ajoutaient encore à la souffrance de l'exclusion.
Il n'y avait plus personne au village, que du silence, ma mère, un frère au berceau et quelques vieillards cacochymes, abandonnés sur leur fauteuil branlant, à l'ombre confortable d'un marronnier ou d'un ormeau.
Comment naquit l'idée du feu ? Sans doute en avait-on trop parlé en ma présence depuis des mois et puisque je voulais soudain me conduire en fléau, c'est ce fléau-là qui s'imposa à mon âme malade d'acrimonie.
J'allais ajouter à la peur et paniquer le monde, en me dissimulant derrière la psychose générale.
J'allais me faire bout de verre ou mégot. J'allais faire accuser le soleil d'un nouveau crime.
Sage et silencieux,  comme résigné et endormant ainsi la vigilance maternelle, avec des précautions feutrées de criminel qui me procurèrent une jouissance jamais éprouvée jusqu'alors et que j'identifierai bien plus tard comme étant très proche de la délectation présexuelle, je volai la boîte d'allumettes familiale et embrasai une énorme meule de foin, établie juste en face de notre cour, de l'autre côté du chemin communal.
Les flammes soudaines et gigantesques, jaunes et rouges, la fumée monstrueuse noircissant le bleu du ciel et voilant la lumière, me réveillèrent en sursaut de mon délire. Ma pulsion assouvie, toute excitation m'abandonna, me laissant tétanisé, épouvanté par le  point de non-retour jusqu'où m'avait entraîné la folie.
Les chemins tout à l'heure tellement silencieux grouillaient maintenant de gens terrifiés, qui couraient, s'interpellaient, se bousculaient, s'invectivaient. Des femmes pleuraient.  Les enfants poussaient des cris d'effroi.
Néron prodige, je contemplais, ahuri, les aboutissements chaotiques de ma démence. Plus de clowns, plus d'accordéon, plus de buvettes et plus de frairie. L'étincelle assassine d'une allumette venait de sonner le glas des liesses champêtres et de précipiter tout le monde dans le drame.
Les gendarmes diligentés sur les lieux m'ont évidemment pris, allumettes en poche, les pompiers m'ont sermonné durement et ma mère s'est écroulée de honte.
Mes frères ont reculé et m'ont étrangement regardé. Longtemps, les voisins ne m'ont plus dit un mot, les copains d'école m'ont fui pour ne pas trembler devant mes colères, les odeurs âcres de foin brûlé m'ont poursuivi, jusqu'au vomissement, jusqu'à l'anéantissement, à tel point que j'en tombai malade. Je sombrai dans le sommeil durant toute une semaine, la fièvre au corps et le cerveau martelé de bottes de pompiers, de casques rutilants, de cris d'épouvante et de ceinturons épais de gendarmes.
C'est par ce corps révolté que j'ai obtenu, sinon le pardon de tous, du moins le silence tabou qui s'est établi par la suite autour de l'évènement.
Ma mère jamais ne m'a puni pour ce forfait.  Sans doute  m'étais-je mis hors de portée de son autorité, sur une zone orbitale où elle n'avait plus prise. En son for intérieur, peut-être s'était-elle déclarée incompétente à juguler les pulsions criminelles de ce fils dénaturé.
J'avais inversé les rôles. Elle me craignait désormais comme on craint l'incompréhensible et l'ésotérique. N'ayant pas de père à tuer, je venais de tuer le symbole qui en tenait le rôle. Je l'avais anéanti par les flammes. J'avais brandi ma colère et imposé mon existence par l'étincelle destructrice d'une allumette.
En même temps Caïn et Œdipe, j'avais éliminé une absence en tuant un père en jupes.

Rien d'étonnant alors à ce que les pièces de ma structure mentale ne soient pas tout à fait disposées dans l'ordre qui préside habituellement aux perspectives courantes de notre architecture culturelle. Il m'a toujours semblé qu'une cheville ouvrière de la charpente était défectueuse, compromettant, sinon la solidité de l'ensemble de l'édifice, du moins sa capacité à s'intégrer dans un paysage et à résister sans dommages aux tempêtes.
Car cette
tacite démission maternelle fut peut-être la condamnation la plus cruelle qui pouvait m'être  infligée. Une condamnation à perpétuité qui m'emmura à tout jamais dans l'idée fixe de la liberté à tout prix.
Désormais, entre moi et toute manifestation d'autorité, toute velléité de hiérarchie, de code à respecter, de conseils à suivre, d'obligations à honorer, de contrats à signer, de serments à tenir, la guerre était déclarée. Une guerre épidermique, sans merci, sans usages ni conventions.
À qui que ce fût, jamais je n'ai pu reconnaître de légitimité à prétendre remplacer ce que j'avais vaincu de si haute lutte, aux prix de la  souffrance, de la solitude et du délire, et que j'avais tant aimé.
Dans ce conflit entre la morale apodictique et l'éthique intime, les armistices n'ont été que de courte durée et seulement destinés à refaire mes forces. Il n'y a jamais eu de véritable traité de paix et je n'ai toujours plié le genou que pour mieux relever la tête.
J'y ai aussi laissé beaucoup plus de plumes et ouvert de blessures que je n'y ai glané de lauriers. Mes arcs de triomphe ne sont visibles que de moi-même et les soldats qui reposent  sous leurs arches ne me sont, hélas, que trop connus.
D'aucuns qui ont croisé ma route, voire qui m'ont aimé dans des périodes de non- turbulence, pourraient penser que je suis pour le moins immodeste et que je me flatte avantageusement d'un bel esprit de rébellion, m'éclairant  ainsi d'un agréable jour. Il me faudrait alors, soit déplorer la transparence de mon écriture, soit m'affliger de la pertinence de leur savoir-lire, les deux à la fois peut-être.
Car ce ne sont pas là forfanteries d'un torse bombé, mais bien chagrines et intimes contrariétés d'avoir dû vivre ma vie en décalage de tout un édifice. Même si je récuse encore et récuserai jusqu'à mon dernier souffle la pertinence humaine de ce système dans lequel se sont enfermés les hommes, j'eusse aimé, à l'heure où se lèvent les premières bourrasques de l'automne, qu'il en fût autrement de mes printemps.
J'eusse aimé les avoir vécus sur des « modus vivendi » acceptables plutôt que sur le mode perpétuel du « casus belli ».

Le silence des chrysanthèmes (2006)
Image : Philip Seelen