26.11.2014

Malentendu mal entendu

A un éditeur qui tergiversait depuis longtemps, j'avais dit un jour au téléphone, profondément agacé : mais pensez donc à m'éditer, bon sang !
Au long silence qui s'en était suivi avant les salutations d'usage, je fus certain qu'il avait entendu une tautologie des plus saugrenues...

Du coup, il avait suivi mon conseil et ne m'a jamais édité.

10:53 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.11.2014

Malins comme des renards !

littérature,écritureTrois grandes sources président à l’autorité du droit : l’écrit, la coutume et la jurisprudence, ces trois sources étant, selon les États, plus ou moins panachées.
En France, le droit est surtout écrit et jurisprudentiel.
Mais, si on en vient à avoir besoin d’un renseignement sur tel ou tel de ses droits ou devoirs et qu’on a la prétention de savoir lire,  il faut minutieusement fouiller dans le casse-tête chinois que constitue alors le droit écrit où une loi renvoie à une autre qui l’a subrepticement modifiée, laquelle modifiée oriente le citoyen vers un décret d’application qui ne se gêne pas pour botter en touche en évoquant une ordonnance, une jurisprudence, voire un autre décret facétieux qui aurait précisé et remplacé l'alinéa 4 de l'article 8, encore qu’il faille bien prendre en compte, attention, attention ! que le susdit alinéa avait quand même fait jurisprudence en l’an de grâce 20… et que, ma foi, on ne sait plus trop.
L’honnête homme - l’homme normal, disons - contraint d’avaler un tube d’aspirine pour faire taire son mal à la tête et s’épongeant le front, découvre alors une quatrième source du droit, branche-sœur du droit écrit : la coutume non écrite de rouler les pauvres bougres dans la farine.

L’État annonce : nul n’est censé ignorer la loi ! Bien. Mais quand il a dit ça, il peut aller se coucher, l’État. Il a tout dit de lui. Car, en fait, nul n’est censé être capable de comprendre la loi, à moins d’être un génie de la virgule, du renvoi, de la phraséologie et du jargon juridiques qui cryptent des millions et des millions de textes publiés en pattes de mouches.
En plus.
Un exemple :
Monsieur Dupont, brave homme s'il en est, a un projet fort louable et il s’adresse à une administration décentralisée car il a ouï dire, oui, oui, que cette administration-là avait compétence pour lui donner un p’tit coup de pouce dans la conduite du susdit projet.
Il s’applique, monsieur Dupont, il expose en long en large et en travers les tenants et les aboutissants de son dossier, et, content de lui, il termine par de suaves salutations longues comme le bras…
Et il attend.
Il attend une semaine, deux semaines, trois semaines, un mois. Ben merde, alors, personne ne fait écho à son beau courrier et il commence à s’énerver, le Dupont !
Bon, allez, encore un peu de patience. Il sait que les politiciens locaux sont surchargés et qu’il faut les comprendre, hein, les pauvres…Il attend encore, rien ne vient, alors il fouille dans les textes pour voir si, quand même, cette foutue administration ne serait pas, par hasard, tenue de lui répondre, ne serait-ce que « merde ! »
Et il trouve ! J’te tiens, qu’il dit ! Ah, malotru, mal élevé !
Il lit, Dupont,  le Décret n°2001-492 du 6 juin 2001 pris pour l'application du chapitre II du titre II de la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000 et relatif à l'accusé de réception des demandes présentées aux autorités administratives.
Vous avez bien lu ? Déjà rien que pour le titre, il faut bien cinq minutes pour reprendre son souffle et son esprit... Mais bon, c’est  un décret  d’application, certes,  mais qui ne s’applique qu’à un sous-chapitre d’un chapitre d’une loi… Hé ben !

Dupont comprend tout de même que déjà, on aurait dû lui accuser réception. Grand seigneur, il passe outre et fouille dans la loi, les décrets, les ordonnances… Et il en découvre des choses, dans ces poubelles de la littérature d’État!
Il découvre d'abord, émerveillé, que si l’administration ne lui a pas répondu dans les deux mois, ça vaut acceptation de sa demande…
Youpi, qu’il dit !
Il va plus loin et il ravale, abattu, son « youpi !». Un p’tit paragraphe de rien du tout annonce soudain  tout le contraire, à savoir que si l’administration ne lui a pas répondu dans les deux mois, ça vaut un rejet.
Ah bon ? Pourquoi donc, nom de dieu d'bon dieu de texte de rin ? Tu viens de me dire le contraire !
Parce que dans ta demande, mon bon Dupont, il y avait des éléments financiers…

Futé, hein, le législateur ?! Il ne se mouille pas comme ça. Il t'annonce pendant dix lignes une bonne nouvelle qui te fait bien voir qu'il s'occupe de Toi et qu'il est de ton côté, et, hop, juste une petite ligne insignifiante pour te dire que ce que tu viens de lire, mon gars, ça ne vaut pas pour Toué. C'est du vent, de la messe de démocrate.
Car toute demande à une administration, si elle n’est pas une demande de rendez-vous galant à une ou un chef de cabinet – ou, beaucoup plus réaliste et probable, une lettre d’insultes - comporte forcément un élément financier. Ne serait-ce que le prix de l’enveloppe payée par le contribuable, pour la réponse normalement obligatoire. Ou le temps que va passer- disons au bas mot une semaine de 35 heures moins les pauses-café, la pause-déjeuner, les pauses-pipi, les courses en ligne, la causette à la photocopieuse et la lecture du journal - un obscur fonctionnaire pour rédiger cette foutue réponse d'une cinquantaine de mots au moins !
Plus sérieusement : supposez un gars qui demande au maire qu’il veuille bien émonder des arbres appartenant à la commune parce qu’ils sont vieux, bancals et menacent ainsi sa sécurité ou alors qu'ils ombragent fâcheusement son jardin, son toit de maison, son balcon...
Émonder des arbres ? Oh la la ! C’est au moins deux jours de travail pour mes employés communaux, ça… C’est cher ! Éléments financiers dans la demande de cet emmerdant. Je ne réponds pas. Rejet.
Même, poussons à l’extrême : un pauvre bougre fait une demande d’emploi… Là, c’est vraiment financier ! Parce qu’il ne fait pas une demande de bénévolat, le gars… I veut gagner sa croûte.
Mais la masse salariale, les charges et tout…
Pas de réponse = rejet. Point. Qu’il aille se faire f… C'est la loi !

Ben moi je dis que des législateurs pareils, avec leurs gueules pleines de promesses et de bonnes intentions, sont tout simplement des voyous de haut vol dont les innombrables délits tardent, tardent, tardent, mais tardent comme ce n’est pas possible,  à être sanctionnés.
Point barre.

13:58 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.11.2014

Les Editions du Bug

logo-bug-emploi.gifC’est juste un détail. Mais j’ai la faiblesse de penser que c’est aussi un détail juste.
Nous avions décidé, avec mon coéquipier, que les livres que publieront les Éditions du Bug, seraient brochés.
Plus aucun livre en France n’est broché, m’assure Roland, et ça donnera une touche d’originalité qualitative à nos publications.
Les devis ayant été établis par l’imprimeur, c’était largement jouable. J’ai examiné sous toutes les coutures- c’est le cas de le dire ou jamais – des livres imprimés et cousus par le susdit imprimeur… Beau travail, assurément, et du solide ! Avec cependant ce petit renflement en haut de la tranche, si la couverture est souple, qu’on ne trouve plus nulle part et qui, sincèrement, ne me plaisait pas trop, en fait…
Mais là n’est pas le problème.
La décision était prise et c’était une bonne décision.
Mais voilà que des gens sérieux, des gens qui travaillent dans le livre, qui ont de l’expérience et qui à notre égard nourrissent des sentiments amicaux, nous ont déconseillé ce brochage.

- Et pourquoi donc ?
- Vous passerez pour des snobs.

Voilà donc le travail de sape, réussi, de toute une époque qui se complaît dans des normes admises comme définitives et incontournables. Faire de la qualité autre est mal vu et relève d'un esprit obsolète et précieux.
Un peu comme un cordonnier farfelu dont la caboche de ringard s'obstinerait à  proposer des souliers artisanaux, par lui faits main.
On le moquerait sans doute, sous cape ou ouvertement.

Nos livres seront donc collés, solides, très solides, j‘en ai fait le test en tirant dessus comme un malade. Ce qui m'a un peu désolé quand même, c'est que l'imprimeur semblait dire que c'était là une sage décision.
Il faudra donc chercher un peu plus en profondeur ce en en quoi ils n'épousent pas forcément tous les critères de leur temps et, la quête positivement achevée, ne pas rester bouche cousue.

08:56 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.11.2014

Des bas démocratiques

renard.jpgDimanche dernier, la Pologne votait. Enfin... Des Polonais votaient. Ils votaient en tir groupé :  maires, conseils municipaux, conseils du Powiat (équivalant des cantonales en France) et conseils régionaux.
Ils font tout ça d’un coup, les Polonais, comme pressés d’expédier les affaires courantes. Pas besoin d’y revenir. V’là une bonne chose de faite ! Pas comme dans l’Hexagone où il y a toujours un p’tit chouia d'un scrutin mesquin qui se balade en filigrane dans les diverses péroraisons des saltimbanques.
Bref…Ah oui, j’allais oublier ! En Pologne, le maire est élu au scrutin uninominal, indépendamment des conseillers municipaux. Après, il est fonctionnaire, interdiction de cumul et émoluments bien dodus pour prévenir des tentations de la corruption…
Il arrive ainsi qu’il n’y ait qu’un seul candidat à ce poste de maire. Peinard, le gars… Mais il joue quand même le jeu : il pose ses affiches, fait sa p’tite campagne pépère, serre des paluches à droite à gauche. Un peu comme Don Quichotte et ses moulins à vent, donc, puisque personne ne veut en découdre avec lui.
C’est ce que je croyais et je rigolais… A tort.
Car dans une commune proche de celle où j’ai élu domicile, voilà t-y pas qu’un gars, un maire sortant, se retrouve seul candidat. Il sourit assez niaisement derrière une petite moustache qu’il a taillée très fine ; il est assuré d’en reprendre pour 4 ans… A l’aise dans ses souliers vernis.
Elle est pas belle, la vie ?
Coquin de sort ! Il a dû en faire une binette quand il s’est aperçu, dimanche soir, qu’il n’était pas élu ! Il a dû croire que les étoiles lui tombaient sur sa tête ! En effet, plus de 55 pour cent des votants avaient glissé dans l'urne un bulletin : Non !
Le pauvre bougre s’est retrouvé Gros Jean comme devant et les moulins à vent lui ont foutu une raclée…
Cocasse, non ? Le gars qui se bat tout seul et qui n’est même pas foutu de gagner !

Il m’a fait penser, du coup,  à un vieux et bon copain que j’avais en France, boxeur et plein d’humour, qui me disait : bon, d’accord, je n’ai jamais gagné un combat, mais j’ai quand même toujours fini deuxième !

09:42 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : écriture, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.11.2014

Un laboureur et du vent -16 -

éolienne.jpgCar un an et demi plus tard, lorsqu’il voulut labourer son champ au-dessus duquel tournoyaient les hélices gigantesques en projetant au sol des ombres inquiétantes qui rampaient et fuyaient tels des serpents sortis des entrailles de la glèbe et que le vent sifflait comme une âme en peine entre les bras étincelants des machines monumentales, jamais les chevaux ne voulurent se laisser conduire. Epouvantés, ils tremblaient de toute leur robe, ils écumaient, ils ruaient dans les attelages, se cabraient, hennissaient, cassaient les chaînes et, arc-boutés sur leurs pattes de derrière, refusaient d’avancer. Pierrot fit plusieurs tentatives désespérées puis, le cœur en émoi devant la terreur de ses pauvres bêtes, abandonna.
Comme il dut dès lors abandonner tout le reste éparpillé de-ci de-là par petits morceaux, et dont la culture dépendait uniquement de ce qui sortait de la grande parcelle des quatre chemins. La méchanceté revancharde lâcha alors la bonde, on se tapa sur les cuisses, tordu de rire, on moqua le paysan qui courbait l’échine et on osa des jeux de mots qu’on trouva tellement succulents qu’on se les répétait à gorge déployée, de feu en feu.
Hé, Pierrot, quand on veut être dans le vent, faut au moins avoir des outils qu’en n’ont pas peur, du vent ! Sinon, pssst, du balai !  Tu vois bien !
Pierrot mit donc ses deux chevaux au pré, sans bride ni licol. Au début, il vint les voir chaque jour, pour les caresser, les étriller et, durant des heures, leur tenir un langage que les deux bêtes, en tournant vers lui leurs gros yeux humides, semblaient vouloir entendre.
Le monde ne veut plus de nous, mes jolis ! Le monde nous a foutus à la porte de chez li et tout ça, c’est à cause de moué. J‘ai fait une bêtise, une grosse bêtise, une énorme bêtise. Je vous ai vendus pour avoir de l’avoine sans avoir à me baisser pour la semer ! Ah, misérable, tu connaissais rin au monde et t’as voulu t’en mêler ! Et à présent, mes jolis, me voilà bien puni et vous avec parce que leur tirelire m’a chambardé le ciboulot !
Puis, trop attristé de voir ses chevaux  mis au rebut dans cet enclos où ils baissaient la tête, immobiles comme s’ils se mouraient d’ennui, il cessa soudain de leur rendre visite. Il ne travailla bientôt plus que sa vigne, encore que sans ardeur. Puis il l’abandonna aussi, ne s’occupa plus que des quatre vaches, puis que des trois gorets, puis que de la basse-cour, puis que du chat qu’il caressait à longueur de journée…
Puis de plus rien du tout.

Le cœur nauséeux, il s’immobilisa sur un tabouret, l’hiver au coin du feu, l’été sous les frais ombrages de la treille, les mains entre les genoux, la tête baissée, silencieux, en fuite vers des horizons de chagrin et de regrets. Il se mit surtout à boire énormément, beaucoup plus que d’habitude, beaucoup trop et, par voie de conséquence sans doute, à ne plus grignoter que du bout des dents, lui, le joyeux gourmand des tables abondantes. Et tout cela en dépit des supplications accablées de Louisette, qui ne reconnaissait en rien son Pierrot. En dépit aussi des sollicitations de Dominique, qui ne le quittait quasiment plus, qui lui tapotait la main, un peu comme on fait avec les enfants pour les consoler de leurs bobos, qui lui parlait inlassablement, tâchait de le ramener à la vie, l’exhortait à faire autre chose, de l’élevage unique par exemple, des volailles, des pigeons, que savait-il encore ? Qu’il l’aiderait à construire les installations, qu’il prendrait même un congé pour ça, s’il le fallait.
Mais le paysan souriait du bout des lèvres, lui posait fraternellement la main sur l’épaule, et, hormis quelques rares onomatopées de désarroi, restait muet, désormais étranger au bruit du monde.
La douleur évolua alors au physique, d’abord sourde. Elle se déploya ensuite lentement, rampa, se fit de plus en plus insidieuse, puis, soudain, se rua à l’assaut de tout le corps, colonisant le moindre mouvement. Louisette, Dominique et Marie - laquelle conçut de lourdes craintes dont elle fit part à son mari - l’obligèrent à consulter et le firent bientôt admettre à l’hôpital.
Trop tard. Le cancer du foie s’était généralisé à une vitesse stupéfiante et avait ruiné jusqu’au cerveau. En quelques mois, il emporta Pierrot dans la souffrance, tantôt délirant, tantôt fortement agressif, le plus souvent inconscient.
Pierrot avait cinquante huit ans.

 Le choc fut d’une épouvantable brutalité. Il pleuvait les pluies d’un automne froid à fendre l’âme. Louisette, Valentin, Dominique, Marie, la vieille tante des environs de La Rochelle et le maire, suivirent seuls le sapin et chacun sur le cercueil laissa tomber une pluie de cette lourde terre que Pierrot avait tant respectée, tant respirée, tant aimée jusqu’au mortel chagrin de ne la plus pouvoir pétrir.
Puis, dans le silence accablé où hoquetaient des larmes, par la pelle et le râteau s’était brusquement refermé le dernier sillon du laboureur.

Le soir même, l’âme déchirée, Dominique ferma à double tour la porte de sa chambre, abandonnant au salon Marie et Louisette effondrée dans sa douleur. Il s’installa devant l’ordinateur, essuya ses yeux rougis de pleurs, se moucha longuement et réfléchis encore en regardant par la fenêtre la branche du gros pommier qui se balançait sous la pluie noire.
Il eut encore un soubresaut de souffrance remontant de très loin, puis tout à coup, comme sous la dictée d’une force dont jamais il n’aurait soupçonné qu’elle fût en lui, il se lança et ses doigts se mirent à courir sur le clavier :

 

«Pierrot était un homme bougrement en retard sur son époque. Une vraie pièce de musée.
En des temps où la paysannerie n’avait en effet plus rien du paysan, pas même le nom autrement pris que dans son acception la plus désobligeante, où l’agriculture, soit l’art de cultiver le champ, avait depuis belle lurette cédé le pas à l’art de gaver les campagnes d’une chimie sur laquelle jaillissaient des céréales de plus en plus abondants et de moins en moins comestibles, Pierrot s’obstinait à jardiner ses quelques lopins entre des buissons gourmands et selon des méthodes que ne lui auraient qu’à grand peine enviées ses lointains confrères de l’entre-deux guerres…»

FIN

07:30 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.11.2014

Un laboureur et du vent -15 -

Il y a plus de vérités dans vingt-quatre heures de la vie d'un homme que dans toutes les philosophies.

Raoul Vaneigem - Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations              

 

Chapitre 5

littérature,écritureAlors le paysan à la traîne, le passéiste, l’arriéré jusqu’au pathétique, fut soudain catapulté à l’avant-garde de son époque, laissant loin derrière lui les arguties stationnaires de ceux qui jusqu’à présent n’avaient eu de cesse qu’ils n'aient fait montre de toute l’insolence de leur modernité. Car ceux-là mêmes qui avaient tant moqué les façons préhistoriques du laboureur, tantôt à gorge déployée, tantôt en prenant les airs condescendants de la commisération, soudain le vouèrent avec violence aux gémonies pour son ridicule à prétendre embrasser les excentricités des temps nouveaux.
Il y eut bien des débats, des contre-débats, des joutes verbales, de violents échanges, des réunions et des contre-réunions. Une association fut même créée qui s’affubla d’un nom qui fit bien rigoler Pierrot, Le contrevent. Ses adhérents, pour la plupart des chasseurs, des gros exploitants, des pépés et des mémés aussi, firent signer des pétitions, demandèrent à grands cris une enquête d’utilité publique, sollicitèrent une audience auprès du préfet. Rien n’y fit cependant. Le conseil municipal vota, la préfecture autorisa, Pierrot signa, la société allemande loua, planta des mâts et posa des sondes.
Les dés étaient jetés mais les passions n’en baissaient pas pour autant pavillon.
Pierrot ne participa que de loin aux différentes controverses. Il ne s’était jamais mêlé des affaires de qui que ce soit, il ne voyait donc pas en quoi il aurait dû défendre devant quiconque un point de vue ne concernant, selon lui, que ses propres oignons. Il se faisait raconter les bruits et les rumeurs par Dominique, fortement engagé dans le camp des partisans des éoliennes, et il n’eut à croiser le verbe qu’une seule fois, encore que tout à fait par hasard.
L’occasion lui fut ainsi offerte, sans doute pour la première fois - en tout cas ce fut la dernière - de livrer à haute voix et avec conviction, une bonne part de son sentiment à l’égard du monde.

Penché sur son sillon, il binait les choux fourragers d’une parcelle étroite, coincée entre deux haies touffues. Un jeune gars d’une quarantaine d’années, Didier Boutin, un gros, un grand, un qui semait plus de cent hectares de maïs et plus de trois cents hectares de blé pissant chacun quatre vingt dix quintaux l’hectare, un arrogant, un irriguant, un de ceux qui avaient largement contribué à faire du terroir de l’Aunis un laboratoire à angle plat, vint à passer par là et accosta Pierrot.
Alors, bonhomme, ça pousse au moins, tes affaires ?
Ben… On fait pousser, mon gars, on fait pousser.
Mais est-ce que tu te rends compte, avait aussitôt dévié Boutin, pauvre sot que tu es, l’allure que va prendre le paysage avec tes éoliennes à la con de quatre-vingt mètres de haut et leurs pales de quarante mètres qui vont se balancer en l’air ? Est-ce que tu te rends seulement compte comment l’horizon va être défiguré, qu’on les verra à vingt kilomètres à la ronde ! Une honte ! Et tout ça pour trois méchants sous et à cause d’un pauvre diable comme toi soutenu par cet insignifiant de maire !
Pierrot avait posé sa binette, avait hoché la tête et esquissé un sourire. Puis il était venu tranquillement bien en face du céréalier, tout près, les yeux dans les yeux.
Mon garçon, qu’il avait commencé, t’aurais pas un peu forcé sur le goulot aneu pour me tenir des propos de même ? Sais-tu au moins ce que tu racontes, dis, en venant me causer de paysages, à moué ? Depuis vingt cinq ans, ton père, tous ceux de son engeance et maintenant toué, vous avez enterré les chemins de traverse sous vos charrues, vous avez rasé nos bois, déterviré les arbres de plein-vent, brûlé les taillis, arraché les palisses, bouché les fossés, empesté l’eau des rivières, fait crever les anguilles, vidé les réservoirs d’eau sous la terre, empoisonné les abeilles, fait fuir les oiseaux qui nichaient là et de tout ce qui nous entourait de joli et de gai, vous avez fait un désert, qu’on voit même les HLM de Niort à trente kilomètres ! Et tu viens m’accuser, là, moué qu’ai seulement jamais tué une mouche et même pas arraché un arbuste, d’abîmer les paysages ? Mais il y en a plus de paysages, mon pauvre garçon ! Et c’est toué et les gredins de ton espèce qui les ont donnés à bouffer à vos comptes en banque !
Passe donc ton chemin, Boutin, tu es un infect imbécile vendu aux banquiers ! Laisse-moi à présent travailler à mon aise !
Cet argument de la sauvegarde des paysages objecté par des gens qui avaient consacré leur existence à les massacrer, était, selon Dominique à qui Pierrot raconta plaisamment son altercation, un des plus couramment avancé. D’autres chicanes évoquaient le danger encouru par les oiseaux et le bruit qu’étaient censées faire les larges pales des éoliennes. Une rigolade au regard des nuisances sonores générées par l’intensité de la circulation sur les grands axes autoroutiers et par les trains à grande vitesse, toujours selon l’instit. Pierrot écoutait tout ça d’une oreille distraite en hochant la tête et en buvant son verre de vin.
Car plus rien n’y ferait, il avait signé et comptait ne pas se dédire.
Il confia alors à Dominique qu’il s’en foutait d’être conspué, critiqué, méprisé et qu’il s’en foutait également des éoliennes, d’être à la pointe du progrès ou à la remorque de l’époque. Il avait toujours vécu sa vie comme il l’entendait, au milieu des champs, de ses jachères et de ses labours, avec le plus grand bonheur. Mais là, avec Louisette, ils avaient pris leur décision uniquement pour Valentin. Eux, ils ne changeraient absolument rien à leur mode de vie, ils n’achèteraient rien de plus, parce qu’ils n’avaient besoin de rien. Ils mettraient tout à la banque de Surgères, au nom de leur fils, au centime près. Parce que vois-tu, Dominique, nous, on est des pauvres bougres et contents de l’être, en plus. Mais le gamin, lui, il a pas choisi cette vie. On lui impose, comprends-tu ? On lui impose la vie qu’on aime, nous autres, et c’est pas juste. C’est pas comme ça qu’on aime le peu de gens qu’on aime. Alors, il aura les douze mille euros chaque année pour se mettre le pied à l’étrier et pour choisir une direction dans sa vie. Voilà pourquoi il y aurait des éoliennes sur le champ des quatre chemins. Pour aucune autre raison.
Et Dominique, qui ravala sa salive et baissa les yeux, ne put qu’approuver son camarade. Une fois de plus, il put aussi mesurer combien Pierrot et sa femme étaient des personnages souverains, des En dehors, des êtres profondément libres qui, ne se souciant ni des ravages de vox populi , ni de la marche obstinée du monde, en ignoraient jusqu’à l’égoïsme pervers.

Hélas ! Ce que le laboureur ignorait aussi c’est qu’en signant l’autorisation d’élever ces foutues éoliennes, il paraphait en même temps sa propre fin.

A SUIVRE...

 

13:41 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

12.11.2014

Un laboureur et du vent -14 -

éolienne.jpgLe voyant qui vacillait sous le poids de cette somme - et qui n’aurait certes pas été jugée mirobolante par tout autre que lui - Robert Morisset finit de le chavirer avec ces pollueurs irresponsables de la planète, ces gaz empoisonnés, ces émissions de carbone et ces engins de mort que sont les centrales nucléaires, lesquelles, un jour, pourraient bien nous péter au nez et vider le pays, du nord au sud et de l’ouest à l’est, de toute existence humaine. Les éoliennes, c’était fait pour éviter tout ça, pour puiser dans la nature, oui, la nature, cher ami, ta chère nature, ce qui s’y trouve pour faire de l’énergie propre. Ce n’était pas beau, ça ? C’était le progrès qui avait réfléchi et qui revenait en arrière avec des choses simples. Tiens, dans le temps, vraiment dans les temps anciens, les gars ils se chauffaient avec de la bouse de vache séchée. Du naturel sans concession ! Hé bien les éoliennes, en abrégeant un peu, c’était le même esprit. Prendre ce que la planète offrait naturellement, d’elle-même, plutôt que de la voler, que de la piller, et que de la souiller comme on avait fait depuis trop longtemps déjà !
Ben bon dieu, parvenait seulement à murmurer Pierrot, si j’m’attendais à ça ! Il voulut reverser à boire, le maire refusa gentiment en posant sa lourde main sur son verre. Il était en voiture et il avait encore à faire à Surgères. L’alcool au volant était un véritable fléau, se mit-il à pontifier, une catastrophe meurtrière qui chaque jour privait de leur vie une foule de gens, surtout des jeunes gens, et les pouvoirs publics avaient le devoir urgent de…

Louisette, qui reprenait peu à peu ses esprits, le coupa. Figurez-vous, monsieur le maire, qu’il faut qu’on réfléchisse à tout ça. On est des pauvres gens, nous autres, vous comprenez, et vous arrivez là avec des sous plein les poches, alors ça nous casse un peu le crâne. Ça fait voir l’avenir autrement. Faut qu’on y réfléchisse, voir s’il y a pas des inconvénients qu’on voit pas tout de suite, parce que mon Pierrot et moi, il y a bien longtemps qu’on a arrêté de croire au père-noël, figurez-vous, monsieur le maire. Quand quelqu’un offre et qu’il n’est pas un ami, c’est que ça doit faire mouiller dans ses carottes quelque part, pas vrai ? Faut qu’on voit pourquoi ils veulent nous donner tous ces sous à rien faire et surtout à nous qui demandons rien du tout.
Pierrot regardait sa femme, ses gros yeux humides et brillants d’un amour naïf. C’était ça qu’il fallait lui dire, au Morisset. Il n’y aurait peut-être pas pensé, lui.
Oh ! Vous avez raison, Louisette… Vous avez mille fois raison. Si les Allemands offrent des sous c’est parce que ça leur rapporte, pardi ! Et si moi j’y tiens, c’est parce que, une, ça fera, comme je ne vous l’ai pas caché, une bonne rentrée d’argent sur le budget communal, et deux, une sacrée publicité. Saint-Georges-du-Bois à la pointe du progrès écologique ! Saint-Georges-du-Bois pionnier des énergies nouvelles ! Il n’y a pas de père-noël dans cette affaire, Louisette, pas d’entourloupette non plus, seulement du hasard et du bon sens. C'est un échange, ni plus ni moins, et c’est tombé sur vous parce que les ingénieurs ont jugé que cet endroit culminant était bien venteux, qu’il était loin des habitations, loin de tout émetteur radio, télé ou téléphone, bref, qu’il réunissait toutes les conditions. Voilà tout. Mais ce ne serait pas pour demain. Pour l’année prochaine sans doute. Il faut qu’ils prennent encore des mesures, il faut les autorisations préfectorales, il faut que le conseil municipal vote son accord. Ça, remarquez bien, je m’en charge, mais les autres procédures seront longues. Faudra que tu fasses encore couvrailles cette année, cher ami, t’endors pas tout de suite sur tes lauriers !
Et une nouvelle tape vint flatter Pierrot qui faisait le dos rond.
Par contre, pour entamer toutes ces instructions, la première condition, c’est que vous donniez votre accord. Que vous signiez les documents. C’est là le point de départ de tout. Sinon les Allemands, ils vont viser ailleurs. Sur Aigrefeuille, d’après ce que j’ai compris, et ce serait bien dommage pour nous tous ! Alors, réfléchir, oui, bien sûr, Louisette, rien de plus normal, mais assez vite. En attendant, je compte sur vous : bouche cousue. Pas besoin de trop ébruiter le projet avant qu’il soit bien en place et sûr d’aboutir !

Recommandation bien inutile s’il en fut ! D’abord parce que Pierrot et Louisette n’avaient ni le goût, ni l’occasion de colporter ce qui les concernait, ensuite parce que c’était un vrai secret de polichinelle. Ils n’en parlèrent donc qu’à Dominique et à sa jeune femme et s’aperçurent, effarés, que leurs amis savaient déjà, qu’ils venaient de l’apprendre, parce que tout le monde savait et que toute la commune ne parlait plus désormais que de l’implantation de ces fameuses éoliennes sur ses horizons. Certains applaudissaient, d’autres fulminaient. Chacun avait ses raisons contraires, certaines d’entre elles ne tenant vraiment pas debout.
D’accord, mais toi, l’instit, qu’est-ce que t’en dis ?
J’en dis que je suis fier que la commune soit la première de la région à se lancer dans cette belle innovation et encore plus fier que ça tombe sur toi, Pierrot ! Voilà ce que j’en dis. Mais tu sais, c’est toi qui dois choisir, toi et Louisette. C’est vous qui devez peser le pour et le contre, mais que vous décidiez oui ou que vous décidiez non, ça ne change rien pour nous. On ne se fâchera pas pour autant et on continuera à bien rigoler ensemble.
Bien sûr.
Mais l’instit avait dit qu’il serait fier de lui. C’était déjà, dans le cœur de Pierrot, faire lourdement peser la balance du côté de sa signature.
Et puis, il y avait ces foutus douze mille euros, qu’il y avait juste à se baisser pour les ramasser. Ce qu’on en ferait ? On verrait bien ! Mais ils tournaient déjà aussi bien la tête de Valentin que celle de Louisette, sans vraiment laisser la sienne en paix.
Alors…

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10.11.2014

Un laboureur et du vent -13 -

éolienne.jpgL’interrogation de Pierrot se muait en angoisse. Il but un coup et déglutit. Ça sentait déjà l’argent, cette visite, et il n’aimait pas cette odeur dans les conversations, surtout là, venant du maire, tout aupéesse qu’il fût.
Alors voilà, poursuivit Robert Morisset, as-tu seulement déjà entendu parler d’éoliennes ? Sais-tu ce que c’est, au juste ? Pierrot fit une moue qui voulait signifier son ignorance et secoua la tête. Une machine sans doute, avec un nom pareil !
Une machine, oui, cher ami, et je m’en vais t’expliquer ce qu’elle fait, cette machine. Elle fait de l’électricité et elle ne marche pas à l’essence, ni au mazout, ni au charbon, ni à l’avoine - le maire pouffa et s’excusa - mais au vent, oui, au vent ! Est-ce que tu te rends comptes ? Au vent qui souffle ! Et comme l’angoisse de Pierrot évoluait maintenant vers l’ironie et que ça se voyait nettement à l’éclat de ses yeux et au trait narquois de sa lèvre, le maire décrivit longtemps l’éolienne. En bon pédagogue, il illustra même son propos en exhibant des photos et en les posant sur la table.
Pierrot et Louisette examinèrent les clichés un à un, les retournèrent dans tous les sens, trouvèrent ça aussi moche que  le cul des chiens mais reconnurent néanmoins que c’était curieux de faire de la lumière avec des engins pareils.
C’était curieux, ça oui, mais c’était surtout la fine fleur de la haute technologie, la pointe du progrès, le chemin de l’avenir et peut-être le début de la fin pour la pollution de notre belle planète.
Pierrot était de nouveau aux abois. Dans la même phrase, le maire avait mis progrès et ne plus salir la planète. Les foutus Anglais revinrent le hanter une demi-seconde, il les chassa aussitôt parce que l’intention du maire, quoique non encore formulée, ne semblait pas se diriger vers une glorification du passé mais plutôt vers un éloge du futur. Les mots biologiques, écologiques, les mots à la mode, les mots de l’instit, lui revinrent aussi. Dominique était pourtant très remonté contre ce progrès qui avait donné la grande culture et les industries qui asphyxiaient l’atmosphère. Alors, ce bon dieu de maire était en train d’essayer de l’entourlouper, c’était sûr ! Mais pourquoi ?
Comme si l’élu avait lu dans la caboche renfrognée du paysan, la réponse ne se fit pas attendre. Il vida d’abord son verre, félicita copieusement le vigneron, fameuse piquette, ma foi, et se lança. Une société allemande venait de faire d’alléchantes propositions à la commune. En plus clair, elle avait offert de lui verser chaque année beaucoup d’argent  par le biais d’une taxe professionnelle. Ça arrangerait bigrement bien le budget qu’on arrivait plus à y joindre les deux bouts avec tout ce qu’il y avait à payer et les nouvelles compétences qui n’arrêtaient pas de lui dégringoler d’en haut sur l’échine. Avec les Allemands,  c’était une manne qui lui tombait du ciel, à la commune ! On allait pouvoir faire plein de choses si ça voulait marcher, parce que cette fameuse société allemande voulait monter quatre éoliennes sur le territoire de la commune, cher ami ! Au meilleur endroit qu’ils avaient déjà pointé sur les cartes et maintenant ils allaient revenir y poser des mas pour étudier le vent, sa fréquence, sa vitesse, sa direction dominante. Dans un bon corridor où ça passait tout le temps, le vent. Pour tout te dire, cher ami, ils avaient jeté leur dévolu sur le point culminant de la commune ! Tu m'suis maintenant ?
Ah ça non ! laissa échapper Pierrot et ce fut un cri du cœur. Mon champ, le plus grand que j’ai, la seule pièce à peu près valable. Non, non, le champ des quatre chemins n’est pas à vendre, monsieur le maire. Vous faites erreur. Ah, j’en suis ben désolé pour vous, mais faudra voir les affaires autrement avec les Allemands. Les envoyer chez Plumeau ou leur faire planter leurs mécaniques ailleurs que sur moué.

Robert Morisset ne fut pas du tout surpris. Il s’était préparé à la réaction de ce bougre de Pierrot accroché à son jardin comme le chapeau chinois à son rocher ! Il le savait retors, aussi sociable qu’un sanglier solitaire de la forêt de Benon et c’était la raison pour laquelle il était venu en personne. Ce n’était d’ailleurs pas en sautant au plafond qu’il avait appris que les développeurs du projet avaient justement pointé sur sa propriété.
Vous ne pouviez guère tomber plus mal, qu’il leur avait d’abord signifié, puis, se ravisant, encore faut-il considérer l’affaire de près. Car le pauvre hère n’en fait pas grand-chose de ses terres, pour tout dire, il n’en tire rien. On dirait qu’il s’y amuse. Alors que si on était tombé sur un gros, au beau milieu de ses maïs ou de ses blés, peut être que ça aurait été une autre paire de manches ! Faut voir comment négocier avec le bonhomme. En tout cas, surtout ne pas le prendre à rebrousse-poil !
Il ne fut donc pas surpris, mais tout à coup sacrément content de ce que la véhémente contestation du paysan venait de lui donner un argument de choc.
Vendre, cher ami ? Mais qui donc t’a parlé d’acheter ta grande pièce ? Pas moi, en tout cas. Parce que ton champ, tu le gardes, il reste à toi, t’en as la jouissance comme tu veux, comme avant, comme toujours. Les Allemands le louent, un point c’est tout, cher ami. Et tu sais combien ? Tu sais combien ils veulent te mettre dans la main pour planter ces superbes instruments des temps modernes sur ton champ ? Douze mille euros par an ! Quatre éoliennes, trois mille euros par éolienne, ça fait douze mille euros nets, qui te tombent dans le bec comme des alouettes toutes rôties. Tu mets ça au chaud et tu continues à labourer, à semer, à herser, comme  ça t’amuse. Et là, le maire, emporté par son élan, échoua encore à tenter de juguler un petit rire. Comprends-tu ? Douze mille euros rien qu’à écouter le vent siffler dans tes éoliennes, les bras croisés !
Louisette suffoquait et serrait le coude de son mari. Une fortune à laquelle ils n’avaient jamais prétendu, qu’ils n’avaient jamais espérée, jamais désirée, jamais même imaginée qu’elle pouvait exister, venait s’inviter à leur table. Elle serra plus fort encore le bras de son Pierrot qui restait muet et accusait le coup, jetant de temps en temps des regards torves sur le tiroir où dormaient les quatre cents malheureux euros dont il ne savait que faire, en vérité... Ça avait commencé par eux, ces satanés quatre cents euros ! Ils avaient été prestement rangés au fond du tiroir mais, de là, ils avaient commencé à trotter bizarrement dans sa tête. Pourtant, jamais il n’avait cherché à avoir un traître sou en poche. Il n’avait cherché qu’à respirer le parfum des champs et des saisons, qu’à sentir la chaude palpitation des animaux sous ses mains, qu’à regarder le soleil tourner autour de lui, qu’à  bien se nourrir et boire tout son saoul, qu’à dormir sous son toit et aimer sa Louisette et son Valentin. C’était là tout ce qui faisait de sa vie, une vie. Et maintenant, l’argent, les sous, ce pour quoi le monde était devenu fou, semblait vouloir s’accrocher aux poches vides de son paletot.
Il en chancelait dans un sentiment étrange, mêlé de haine, de peur et d’une indéfinissable envie…

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08.11.2014

Un laboureur et du vent -12 -

éolienne.jpgLes deux compagnons partaient tôt le matin par le chemin de remembrement, traversaient de jeunes blés qui n’en finissaient pas de s’étaler devant leurs yeux, bifurquaient le long d’une petite route et arrivaient enfin aux bois, qui formaient un îlot épais au milieu de la morne vacuité des paysages céréaliers. Dominique portait dans son grand sac à dos, celui qui marchait dans les montagnes, le déjeuner, les petits outils, et Pierrot poussait une brouette sur laquelle étaient rangés les haches, les serpes, les bidons d’huile et d’essence pour cette satanée tronçonneuse et la tronçonneuse elle-même. Tout le jour, ils abattaient. Plus exactement, Dominique abattait les arbres et les tronçonnait, car Pierrot avait d’emblée déclaré forfait quant à se servir de cet engin qui fumait, qui puait, qui pétaradait et faisait un bruit du diable. Il en était donc réduit à ranger les branches et à faire le feu, mais il jubilait malgré tout de voir son copain travailler dur, attentif à sa besogne, efficace, soigneux. A midi, les deux hommes sortaient un déjeuner copieux préparé par Louisette, il faisait réchauffer tout ça sur la braise et ils dégustaient là, assis sur des souches, le bon fricot fermier et le pain tendre. Seul Pierrot buvait de grandes lampées de vin car l’instituteur, qui prenait son rôle très au sérieux, avait déclaré qu’avec ces ustensiles- là dans les mains, dangereux comme tout, fallait constamment rester concentré. Et Pierrot le poussait du coude, le moquait, lui envoyait de grandes bourrades dans les côtes, tu vois bien que c’est de la connerie, de la pure connerie ! Même pas le droit de se mouiller les amygdales, avec leurs trucs à la con ! Même plus le droit de se laisser vivre un peu !
N’empêche que les deux copains passèrent là des heures délicieuses, au milieu des bois où se coulaient des brouillards en volutes, heureux d’être ensemble, heureux de faire quelque chose ensemble, bras dessus bras dessous, fraternels.

N’empêche aussi que Pierrot, qui dans sa tête avait prévu de rentrer une quinzaine de stères, pas plus, de la mi-décembre à la mi-février, se retrouva avec une quarantaine de mètres bien empilés dès la fin des congés scolaires de l’instit. Il en fut tout ébahi, étonné, perdu même, comme si son monde venait soudain de se mettre à tourner plus vite et lui donnait le tournis. Il attaqua donc la nouvelle année oisif, ne sachant pas à quelles occupations vouer ses heures. Surtout que janvier s’éternisa dans la grisaille, avec des jours noirs telles des soirées à l’agonie et balayés par de tristes crachins.
Pire encore dans ce soudain bouleversement des habitudes : Dominique qui, en dépit des vives désapprobations de son camarade, n’avait prétendu qu’à cinq stères pour lui-même arguant du fait qu’il en aurait au moins pour deux ans avec son truc sous vitrine à boire l’apéro, proposa à Pierrot d’en vendre dix à un de ses collègues de Surgères qui, chaque année, en cherchait partout. Pierrot trouva bien la suggestion saugrenue, de vendre ce qu’ils avaient fait ensemble, en complicité, mais l’idée de faire plaisir à son ami fut plus forte que ses réticences. Il empocha donc quatre cents euros, que Louisette rangea dans un tiroir, ne sachant vraiment pas quoi en faire.
Les bêtes une fois pansées et les litières remises à neuf, Pierrot rentrait donc à la maison, s’asseyait au coin du feu et attendait là, les bras ballants. Il venait, tout à fait par hasard, de rencontrer le temps libre et ce temps-là lui semblait une terre inconnue sur laquelle il ne savait comment marcher.
Louisette le secouait un peu. Figure-toi que j’ai l’impression, mon Pierrot, que tu t’agaces un peu à rester avec moi, hein ? T’es pas bien là ? Au chaud ? Ah, dame si, assurait Pierrot en faisant de petites minauderies à sa femme, et en allant même jusqu’à lui pincer les fesses. Sûr qu’on est bien là, on est tous les deux, une fois notre ouvrage fait, à se tordre les pouces, non pas qu’à se rincer la peau dehors ! Mais son regard démentait aussitôt et revenait vers le crépitement des flammes, se fixait dessus et le ramenait vers un silence inquiet. Un silence où tournoyait une suite d’éléments qu’il tâchait de relier de façon cohérente entre eux, tronçonneuse, plein d’ouvrage abattu, quatre cent euros dans un tiroir, temps pour se reposer et puis… Et puis rien.
Survint alors monsieur le maire, messager des promoteurs du vent.

On frappa à la porte, la pluie fouaillait contre les carreaux et l’après-midi se traînait, sombre et bas sur le désordre de la cour. Robert Morisset pénétra dans la chaumière et salua gaiement. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, court, les membres puissants, d’allure pataude, avec un gros visage sanguin, qui aurait pu paraître fâcheux s’il n’eût en permanence été agrémenté d’un sourire en demi-teinte. De lui, Dominique et Marie avaient dit une fois qu’il était aupéesse. Pierrot n’avait pas pigé de quoi il en retournait de cet aupéesse mais, à la façon dont ils avaient dit ça, il avait jugé que ça voulait dire que c’était un brave type.
Pierrot se leva brusquement de sa chaise, comme pris en flagrant délit de fainéantise, et Louisette s’essuya vitement les mains à son tablier, avant d’en tendre une vers le maire.
Hé ben, mon gars, on se la coule douce, à ce que je vois ! Le maire donna une tape amicale sur l’épaule de Pierrot, de plus en plus pantois et intimidé.
Ben, l’ouvrage est fait, le bois est empilé, les bêtes ne manquent de rin, ma foi, je prends un peu de bon temps avant la saison.
Et t’as bien raison, mon ami ! assura Morisset en ponctuant d’une nouvelle tape, dans le dos cette fois-ci. Aujourd’hui, le monde est tellement compliqué pour tout le monde, qu’il faut savoir se détendre et prendre du temps pour soi. Bon, ben, à part ça, c’est quand même une affaire très importante qui m’amène. Très importante pour toi et pour la commune.
Claude Grenier et ses conneries, l’Anglais et son musée surgirent dans la tête de Pierrot. Putain, moi et la commune, qu’est-ce qu’ils ont encore déniché sous leurs casquettes, ces escogriffes ? Il lorgna sur le pichet vide posé au beau milieu de la table, se dit qu’il avait bien déjeuné à midi et qu’il ne risquait pas de menacer le maire de son couteau. Il offrit donc à Robert Morisset de s’asseoir et pendant que Louisette apportait des verres et filait à la cave, il développa tout haut ce qu’il avait pensé tout bas, les escogriffes en moins.
Moi et la commune ? Oh, c’est que je suis pas un bon citoyen, vous le savez ben. On se cause pas beaucoup, la commune et moi, qu’une fois l’an par l’intermédiaire d’une feuille d’impôts fonciers, alors… Avec les rappels, bien entendu, histoire de pas laisser mourir la conversation.
Le maire accentua son sourire, tapota de nouveau sur l’échine du paysan et lui fit admettre qu’il ne l’avait jamais emmerdé avec ça, qu’il avait même causé au percepteur pour obtenir des étalements sans majoration, pas vrai ? Cher ami, l’affaire qui m’amène est beaucoup plus importante que ta feuille d’impôts, vois-tu. D’ailleurs, ça n’est pas tous les jours que je me déplace chez un administré et si je le fais aujourd’hui, ça n’est pas pour une broutille. Cette affaire, elle pourrait même t’amener à payer tes malheureux impôts sans  que ce soit un tracas. Comme une lettre à la poste. Et bien plus que ça encore !

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06.11.2014

Un laboureur et du vent -11 -

Ce qui se fait par manque est manqué d'avance, car il n'y a pas de misère qui ne se laisse acheter ou vendre.

Raoul Vaneigem - Le livre des plaisirs

                                            Chapitre 4

littérature,écritureOn imagine sans mal qu’aucun commerce des environs n’était depuis longtemps en mesure de fournir à Pierrot la moindre pièce de rechange pour son matériel antédiluvien et qu’aucun artisan n’était compétent – ou du moins prétendait ne pas l’être - pour s’amuser à perdre son temps à en réparer telle ou telle avarie.
Aussi Pierrot entretenait-il lui-même ses outils, tailladait-il et torsadait-il lui-même la ferraille, aiguisait-il, rafistolait-il le cas échéant un attelage, un essieu, une roue, un timon. Il avait donc, par la force des choses, appris à souder et à tarauder et il s’était également fabriqué une petite forge sous le vieil hangar attenant au poulailler. Là, il avait installé le travail spécial sur lequel il ferrait lui-même ses chevaux, secondé par Louisette qui, soit actionnait le soufflet, soit maintenait la patte de l’animal.
Il restaurait lui-même ses charrettes, son tombereau et son char à bancs, avec du chêne prélevé sur ses bois. Il savait extraire d’un tronc bien sélectionné un brancard galbé selon les règles antiques de l’art, ou, s’il le fallait, droit comme un I. Tout cela se faisait à la morte saison, quand la terre était au repos sous des jours sans éclat ni vigueur, chargés de brumes et de pluie.
Le laboureur était donc tout à la fois menuisier, charron, forgeron, soudeur, ce qui ne manquait pas d’engendrer l’admiration de Dominique qui, parfois, venait le voir à l’œuvre, histoire de discuter le bout de gras.
Tu sais vraiment tout faire, mon vieux Pierrot. On n’en fait plus des comme toi !
Oh, oh ! rigolait le paysan, je sais pas tout faire, loin s’en faut ! Et tu vois, ben, j’échangerais volontiers ce que je sais faire contre tout ce que je sais pas faire. Suis certain que je gagnerais au change. Tiens, lire, par exemple, je sais lire, bien sûr, mais pas vite et pas des livres comme toi, avec des centaines de pages écrites en tout petit. Et puis, écrire, je sais pas écrire comme toi, avec des belles lettres, sans fautes, avec des virgules, des points. Des trucs, en somme, qui font bien voir à celui qui lit ce qu’on a voulu dire. Alors, tu vois, hein ?
L’instit demeurait pantois devant toute cette franchise et toute cette modestie. L’important, qu’il rectifiait alors, c’est avoir du cœur à ce qu’on fait. C’est cela que je voulais dire, et toi, tu en as.
Pas toi ?
Pas toujours, non !
Ah ben… suspendait Pierrot et il tapotait sur l’épaule de son ami.
On eût presque dit un geste de consolation.
En le voyant parfois usiner une pièce de métal, percer un trou, refaire un filetage, remplacer une dent de son herse, rénover ses ruches, brosser ses chevaux, semer à la volée, biner à la main, moissonner à l’ancienne, monter sur son dos par une échelle de fortune ses sacs de grain au grenier, couper son bois à la hache, entasser son foin en vrac dans la grange, broyer la farine qui ferait le pain, Dominique pensait souvent que cet homme était une mémoire en action, une mémoire de la totalité plongeant ses racines dans un monde totalement anéanti, celui d’avant la division du travail. Il le regardait répéter un à un des gestes transmis depuis des générations et des générations de laboureurs, des gestes rebelles à épouser les avatars du temps et, ému, il songeait qu’il était sans doute le dernier à faire perdurer l’inutilité de cette mémoire, comme un fou sublime oublié par le temps sur les bas côtés du chemin ; qu’après lui un point final décréterait définitivement la fin d’une époque humaine. Et personne, absolument personne, ne se souviendrait que cet homme aux usages désynchronisés était passé sur terre dans un XXIe siècle croulant sous les richesses et agglutiné autour de distractions dérisoires ; qu’il avait été contemporain des hommes virtuellement reliés entre eux par internet et qu’il avait vécu pratiquement comme ses cousins du néolithique. Il y avait là-dedans quelque chose d’injuste. Une parole confisquée. Alors Dominique se surprenait à imaginer qu’il devrait écrire un livre qui rendrait cette parole à son ami.
Aussitôt cependant, il pensait aux deux Anglais et à leur musée, à Claude Grenier et à ses manifestations pitoyables, et il se trouvait aussi inconvenant qu’eux, caudataire de la misère depuis le confort d’une tribune et les pieds bien au chaud. Pourtant, poursuivait-il in petto, ce qu’il faudrait dire, c’est toute cette joie d’être, toute cette bonne humeur qui pétille dans cette vie d’apparence pouilleuse. Toute cette dignité à être à la fois ailleurs qu’au cirque et en même temps que lui. Mais je ne saurais jamais écrire ça convenablement, alors...
Alors il le vivait dans la camaraderie. Et cet hiver-là, justement, cet hiver où l’instituteur avait eu la pensée fugitive, vite remisée au rang des phantasmes, d’écrire un livre sur Pierrot, celui-ci lui avait fait une bien sympathique proposition.
C’était quelques jours avant ses vacances de Noël. Le ciel était grisâtre, bas, et les brouillards sur les champs n’avaient même plus la volonté de se lever ; des journées entières, leur lourde nébulosité pesait sur des paysages anesthésiés. Pierrot avait décidé de faire du bois, beaucoup de bois, parce qu’une parcelle de soixante ares environ n’avait pas été coupée depuis… depuis, voyons voir, c’était avec son père, il était alors tout gamin et il ramassait les brindilles pour les fagots, oui, depuis au moins quarante cinq ans. Il était temps de prélever là-dedans une provision de bois de chauffage, dont la réserve faiblissait, en plus. Alors, ce serait bien si Dominique venait lui donner la main. Il aurait ainsi de quoi alimenter sa petite cheminée sous vitrine à boire l’apéro, comme brocardait Pierrot, parce que chaque fois que lui et Louisette avaient été invités à prendre un verre, Marie les avait installés au salon, devant cette petite cheminée qui crépitait joyeusement, sur des fauteuils moelleux au fond desquels ils s’enlisaient, les fesses quasiment au niveau du sol et ne sachant pas trop quelle attitude adopter pour ne pas être tout à fait ridicules.
L’instituteur avait bien sûr été enchanté de l’offre de Pierrot. Mais il ne voulait pas abattre à la hache, ça non, c’était là tout un art auquel il n’entendait évidemment goutte ! T’apprendras, rétorquait Pierrot. Tout s’apprend. Tu parles ! Quand j’aurais  fini d’apprendre, il y aurait déjà des feuilles à tes arbres, la saison serait foutue et tu n’aurais pas un bout de bois par terre ! Et Dominique acheta en douce une petite tronçonneuse, à la CAMIF bien sûr, à la grande stupéfaction du paysan, qui bayait du bec, faisait des gros yeux, tâtait prudemment la machine, la retournait dans tous les sens comme s’il se fût agit d’un objet tombé du ciel et qui allait lui exploser au nez. Ce faisant, il grognait que bon sang, de bon sang, il avait dépensé dans cette invention idiote plus qu’il n’aurait dépensé en achetant ses quatre ou cinq mètres de bois chez un marchand ! T’inquiète pas de ça, je viens pour t’aider, alors parce que je n’ai pas ta science, j’apporte la technique.
Et les deux hommes avaient rigolé un bon coup, l’un content d’avoir convaincu avec son acquisition et l’autre parce que c’était là encore, assurément, une idée d’instit !

Petit événement, événement insignifiant jusqu’au non-événement même, mais très lourd de conséquences. Car ce fut là pour Pierrot le début d’un changement de direction, comme si toute la sérénité de cet équilibre reposant sur l’atavisme et in fine sur une certaine vision du monde, n’avait pas pu supporter la moindre intrusion d’un soupçon de modernité dans ses engrenages. Ce fut cette chose étrange, celle qui conteste aux hommes le droit et le plaisir d’user à leur guise de leur temps de travail et derrière laquelle ils courent pourtant depuis des siècles, qui s’insinua pour la première fois dans la tête du laboureur : la rentabilité.

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04.11.2014

Un laboureur et du vent -10 -

éolienne.jpg[...] Toute la journée du lendemain cependant, les stigmates de cette soirée chaotique tracassèrent la mémoire en demi-teinte du malheureux Pierrot. Il n’en avait en effet retenu que des fragments, et, quand on ne se souvient de ses inconduites que par bribes équivoques, elles prennent des proportions plus grandes, questionnent et culpabilisent encore plus. D’autant que le récit que lui fit Louisette n’avait cessé de le tourmenter, parce qu’il ne se reconnaissait pas du tout dans ce personnage brutal et vindicatif qu’il mettait en scène.
D’abord, il accusa la fatigue avec cette chaleur prise toute la journée sur son crâne, puis le vin qui provenait d’une barrique mise en perce la veille, et qui, peut-être, était peuté. Devant l’air dubitatif et taquin de Louisette, il en vint à soupçonner sa collation de l’après-midi… Oui. Les rillettes d’oie. Il les avait pourtant bien mises à l’ombre d’un tas de gerbes, mais le soleil avait tourné, pardi !  Et elles étaient chaudes comme tout quand il les avait mises sur son pain ! Elles s’étaient gâtées sans doute et lui avaient porté sur l’estomac. Qu’en penses-tu ? Louisette lui agita en riant le doigt sous le nez et fit taratata, taratata, mon Pierrot ! La fatigue et les rillettes n’ont rien à voir là-dedans, figure-toi. C’est le vin, oui, mais pas parce qu’il était peuté, mais bien parce que j’en ai tiré cinq litres, que là-dessus tu en as bu plus de la moitié et que tu l’as ensuite assaisonné avec de la gnôle, et tout ça avec rien dans l’estomac, figure-toi bien.
C’est vrai, c’est vrai, concédait Pierrot et, baissant le nez, il demandait encore et encore des précisions, sur lui, sur ce satané Anglais, sur ce qu’ils avaient dit et fait les uns et les autres, tout en étalant de la paille fraîche derrière les vaches, tandis que Louisette, assise sur un tabouret de bois, trayait les lourdes mamelles. Elle finit par lui dire d’arrêter de se tourmenter de la sorte, parce que oui, c’est sûr, il avait été grossier, le mal était fait maintenant, il n’y avait plus à revenir là-dessus, mais le visiteur et sa poule avaient été tout aussi grossiers que lui, sinon plus, avec leurs absurdes boniments. Et puis, il y avait une grande partie de sa faute, à elle , figure-toi. Elle aurait dû ne pas obéir et ne pas remplir le pichet quand il le demandait et elle n’aurait pas dû non plus sortir la bouteille d’eau-de-vie. Oui, c’était beaucoup de sa faute ! Et Pierrot se fâchait que bon sang, de bon sang de bonsoir !  D’accord elle avait tiré le pinard, mais elle ne lui avait pas mis dans le bec comme on fait avec les oies et les canards avant la Neau ! Alors, c’était de sa faute à lui, complètement, il s’était conduit en imbécile, et allez, t’as raison, on n’en cause plus.

C’est ainsi que Pierrot s’en retourna à ses solitaires ouvrages des champs sans prendre la mesure exacte de ce qu’il avait été une fois encore mis à l’index par une sorte d’engouement pour sa condition de bouseux archaïque et que son mode de vie, misérable au regard des canons de son époque mais exemplaire aux yeux de ceux qui ne le voyaient qu’en image, qui ne le vivaient surtout pas, était devenu, par un phénomène de renversement, une sorte d’idéologie attractive.
Quand Dominique et Marie rentrèrent de leur randonnée dans les montagnes, ils furent par le menu mis au courant de l’esclandre. Et s’ils en rirent d’abord à gorge déployée, se renversant sur leurs chaises à se tordre même le ventre de douleur et à en avoir bientôt les yeux débordant de pleurs, soudain sérieux, ils n’en conclurent pas moins que, si vous n’y prenez garde tous les deux, on vous paiera bientôt pour que vous fassiez semblant d’être ce que vous êtes.
A cet énoncé, Pierrot se tapa sur les cuisses, reversa à boire et s’esclaffa, sacré instit, va, l’air de la montagne t’a saoulé plus que mon vin encore, parce que v’la que je comprends rien à ce que tu me chantes à présent !

Plus lourds de conséquence furent les bruits qui, telle une traînée de poudre, coururent tout le canton. Monsieur et madame Robinson, surtout madame, profondément choked, ne manquèrent pas en effet d’échafauder une épouvantable fable quant à leur visite chez ce fou furieux, un alcoolique, un sauvage qui puait la shit, qui les avait longtemps insultés en leur postillonnant au visage et avait même menacé de les saigner avec son couteau, avant de les jeter dehors manu militari. Ils n’avaient dû leur salut qu’à la fuite. Ils contèrent également qu’en dépit de sa balourdise et de sa malveillance, l’homme était un cupide et un envieux.  Il avait en effet estimé son bout de ferme à des sommes tellement astronomiques que jamais ils n’auraient pu accéder à ses prétentions, se fût-il conduit en galant et honnête homme. Mais la question ne se posait même plus et tous les camarades de Notre boule bleue étaient bien d’accord pour ne  plus jamais avoir à traiter quoi que ce soit avec ce dangereux vaurien.
On écouta les Anglais avec beaucoup de complaisance, certains en riant sous cape quand même, d’autres en affirmant que, eux, ils savaient tout ça depuis fort longtemps et qu’ils avaient d’ailleurs prévenu, d’autres encore en faisant consciencieusement montre d’une stupéfaction scandalisée. Parmi cette dernière catégorie, les épouses des grands céréaliers, la plupart employées de bureau dans une administration quelconque, poste, conseil général, mairie, préfecture, ou dans des compagnies d’assurance privées, tinrent le haut du pavé, le double menton agité comme celui des pintades, gloussant et jacassant leur indignation de blondasses parfumées.
La réputation du pauvre Pierrot, en plus de celle d’un olibrius en décalage d’un demi-siècle, s’enrichit donc de celle d’un méchant, d’un ivrogne et d’un pauvre hère sans aucune notion de la valeur financière des choses. Ce qui, ma foi, donnait à l’ensemble du tableau un air de cohérence et de crédibilité, ceci pouvant expliquer cela et cela étant de nature à expliquer ceci.
La roue tournait donc, toujours dans le même sens, celle de l’exclusion d’un bonhomme n’ayant d’autre prétention que celle d’un bonheur suranné.  

Et ce fut le vent, oui, le vent, celui qui balaie l’écume opaline des vagues, qui s’engouffre sur les plaines, passe par-dessus les bois en les ébouriffant et poursuit sa course jusqu’à l’horizon des derniers nuages, qui vola un moment, le dernier, à son secours, inversa la rotation de la roue, renversant cul par-dessus tête les positions de chacun sur le grand cadran de la marche du monde.

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30.10.2014

Les Editions du Bug sont nées

Le Bug, c’est :

Une rivière à la frontière orientale de l’Europe

Un gros crash informatique

 Maintenant c'est aussi 

et surtout :

 unnamed.gif

Votre prochaine maison d’éditions où vous fournir en bonne littérature 

Alors, le jour de Sainte-Bienvenue,

Soutenez !  Adhérez !

Tour d’horizon et Renseignements à suivre ICI

 

littérature,écriture

 

05:56 | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.10.2014

Un laboureur et du vent -9 -

éolienne.jpgLas ! Las ! Las ! Pierrot, épuisé par une longue journée de labeur sous le soleil qui avait tapé fort, se préparait à souper quand étaient arrivés ces étranges amphitryons ! Il se préparait à passer calmement sa soirée, il avait l’estomac dans les talons car il n’avait rien pris depuis quatre heures de l’après-midi, encore qu’une légère collation avalée sur le pouce entre deux tas de gerbes. D’ordinaire, il se modérait entre les repas et ne buvait pas plus qu’il n’avait soif. Même s’il est vrai qu’il avait assez souvent soif… Mais là, déstabilisé par les propos de l’Anglais et, peut-être, par le sourire énigmatique de la dame muette, il oublia qu’il était à jeun. Il servit donc à boire, fit remplir le pichet, le vida et le fit remplir encore, à la grande joie de l’Anglais qui, à chaque verre, pérorait que c’était une merveille divine, ce vin. Ce qui fait que lorsque la conclusion scabreuse fut formulée, Pierrot avait perdu les pédales : il était fin saoul. Louisette le poussait bien du coude, tâchant de le ramener à plus de bienséance, mais il n’entendait pas et divaguait complètement. Alors elle laissa faire, elle finit même par s’amuser de voir son Pierrot, si calme et si gentil d’ordinaire, excité comme une puce, malpoli comme jamais et tenant des propos qui, manifestement, n’étaient pas à lui. Quand il proposa à l’Anglais une eau-de-vie pure poire, des poires de derrière la grange, mon bonhomme, toutes naturelles, bouffées par la vermine, ça d’accord, mais toutes naturelles quand même, Louisette ne s’y opposa pas et mûrit à part elle le dessein de saouler aussi ce visiteur aux propositions saugrenues.
Ah, ah, fit Pierrot en se tapant sur les cuisses et en prenant Louisette par les épaules, ça je m’y vois… Ouais, je m’y vois bien ! Avec ma Louisette, là, à attendre les corniauds et à m’occuper de les faire visiter et les faire marcher exprès dans la crotte de dindons ! Mais l’entrée sera chère, je te préviens quand même, l’English, parce qu’il faut repeindre tout ça, arranger pour que ce soit beau. Que ça reste dans le vrai, mais un vrai beau… Qu’est-ce que c’est corr- ni - ô ?
Corniaud ? Ah, ah, c’est toué, corniaud, c’est toué et ton musée à la con. Ah, c’est curieux ! Je ne connaissais pas le mot.
Bon, c’est pas tout, ça, mais combien qu’il en dounnerait, hein, d’mon bourrier, là, à vue de nez ? Et Pierrot montrait dans un geste désordonné du bras, la cour, le tas de fumier et les vieux bâtiments alentour, maintenant plongés dans l’obscurité. Hein, combien, qu’i voudrait en dounner, le monsieur English ?
Vous voulez dire combien cela on le paierait sans doute ?
C’est ça, mon chéri  ! Dis-nous donc un peu ce que t’as dans ta cagnotte ! Minaudait Pierrot en prenant une voix niaise et chafouine, en frottant l’un contre l’autre son pouce et son index et en approchant son visage sous le nez de son interlocuteur avec des grimaces absolument ridicules.
Oh, faut voir cela avec le bureau de notre Association et quand nous aurons la subvention. Mais ça ferait beaucoup, savez-vous.
Beaucoup, beaucoup ! Mais c’est rin du tout, ça ! Beaucoup pour mézigue, ça peut être rin pour toué. Ou le contraire. Ça dépend comment on voit midi à sa porte, tout ça ! Alors beaucoup, c’est pas un chiffre sérieux, ça. C’est un chiffre de marchand de vaches,  l’English ! Tiens, faut reprendre de la goutte, là, tout de suite, avant que ça s’évapore. L’arôme est fin. Il s’envole vite. Et faut en mettre itou à ta grande bounne femme, là, qui fait pas plus de tapage qu’un carpillon dans son bocal et qui rigole aux anges comme une bécasse !
Le visiteur n’eût-il été lui-même passablement ivre, qu’il aurait sans doute pu s’indigner et partir. Mais il ne suivait plus très bien le discours décousu de son hôte et il ne comprenait pas toute la rusticité de ce langage. Il croyait cependant voir que l’affaire était en bonne voie puisqu’on en était déjà au prix, qu’il n’y avait pas eu de refus catégorique, comme le voisinage, même assez lointain, l’en avait pourtant mis en garde en haussant les épaules et en l’avertissant qu’il allait traiter avec un primitif. Alors, encouragé par l’ivresse naissante et par ce qu’il prit pour de la bonne volonté, il eut l’imprudence, voire l’impudence, d’avancer un chiffre. Il annonça, en faisant tournoyer son verre à la façon d’un grand connaisseur et en le portant à son nez : peut être cela pourrait monter, toujours si nous avons la subvention, à quarante mille euros. Mais je ne sais pas si c’est cela, n’est-ce pas ?
Quarante mille euros ! Fant’d'putain, j’sais pas exactement combien que ça fait, mais ça doit faire des pleines brouettes de bon p’tits sous, ça ! Qu’en dis-tu, ma Louisette d’amour ?
J’en dis, figure-toi, que j’avais pensé à bien plus que ça… Oui, à bien plus. Parce que c’est tout notre patrimoine, que tu tiens de ton père et qui nous fait vivre, qui s’en ira en fumée, figure-toi.
Hé oui, brama Pierrot en expédiant un grand coup de poing dans l’épaule de l’Anglais qui vacilla, suivi de petites claques, sèches et sévères, sur la nuque, faudra en rajouter un peu, mon doux mignon ! T’as entendu ce qu’a dit ma femme ? Elle sait compter, ma femme ! C’est pas assez !
Ecoutez monsieur, grinça l’Anglais, quand même un peu inquiet de ces familiarités gauloises, tout cela se décidera par un vote, quand un notaire aura estimé. Mais soyez sûrs qu’on vous donnera le juste prix.
Ah, gredin ! Vermine ! Un notaire ! Tu veux t’aller moucher à la loi, hein, sacré comédien ! Et tu veux nous baiser jusqu'au trognon comme qui rigole, pas vrai ? Miaula Pierrot, les dents serrées, le visage en feu.
La dame avait éteint son affable sourire, juste après la bourrade donnée à son mari. Elle dit quelques mots affolés et l’homme se leva aussitôt. Pierrot en fut tout surpris. Vous partez  déjà ? Allez, allez, faut prendre le dernier, on s’en va pas comme ça de chez Pierrot et Louisette, mes bons agneaux.
L’homme hésitait, pris entre l’intonation soudain pateline du paysan et sa femme qui lui pressait le coude, visiblement effrayée. Bien, finit-il par dire, mais on ne parle plus du prix ce soir, s’il vous plaît. L’important est que nous sommes d’accord sur, comment dites-vous ? Sur… Sur principe, je crois. Car tout ce projet se ferait dans longtemps.
Ah, mais non, mon chéri ! On n’est pas d’accord du tout ! Tiens, reprends-en une goutte… On n’est pas d’accord, nous autres ! Nous, ce qu’on veut c’est qu’on nous foute tranquillement la paix. On veut pas être emmerdés par des connards coumme toué, comprends-tu ? Des connards feignants comme des curés et qui se promènent avec des idées à la mords-moi-l’nœud !
Oui, oui… Nous comprenons bien. Vous ne serez pas embêtés. Vous seriez des gérants.
Des gérants, c’est très bien, c’est tranquille, affirma avec force Louisette qui voyait que ça allait vraiment tourner en jus de boudin et qui voulait en finir avec ce jeu idiot. L’Anglais lui sourit et lui fit un signe obséquieux de la tête. Il s’était rassis, il avait repris un verre d’eau-de-vie et il était à présent sérieusement ivre.
Oui, des gênants ! Voilà, ce que vous êtes, comme dit ma Louisette ! Des gênants ! Pas de musée ! Pas d’sous ! Pas d’euros ! On s’en fout de ton tas d’or, aboya Pierrot en plantant tout à coup son couteau au milieu de la table, si brutalement et avec des contorsions du visage tellement épouvantables, que la dame anglaise poussa un grand cri, très haut perché, se leva d’un bond, agrippa son mari, le tira en arrière et lui enjoignit de partir tout de suite…
Louisette s’esclaffa, Pierrot la considéra un instant, l’air idiot, complètement interloqué, puis il éclata de rire aussi et beugla encore, allez, dehors, dehors, la racaille ! Ouste ! Ouste ! Il voulut même quitter sa chaise pour, sans doute,  allier le geste à la parole, mais il y retomba lourdement. Les deux délégués de Notre boule bleue, épouvantés, couraient maintenant à toutes jambes vers leur automobile, et, en se retournant de temps à autres, l’invectivaient abondamment. En anglais.
Ouais, ouais, c’est ça, mes mignons ! C’est ça, bandits d’Allemands ! Curés malfaisants ! Au musée, les voleurs !

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07:57 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.10.2014

Un laboureur et du vent - 8 -

littérature, écritureUn de ces soirs, survint cependant un épisode qui dérégla fortement la musique. Après une rude journée passée à mettre les gerbes d’avoine et d’orge en tas sous un soleil accablant, sans une once de vent, Pierrot qui venait d’enfiler son grand verre, s’était agréablement flatté le ventre et s’apprêtait à dire que la vie était bien belle, quand un faisceau de lumière déchira soudain la pénombre de la cour. Une voiture s’était arrêtée devant chez eux et un grand monsieur, en short, maigre comme un clou et quasiment chauve, en descendait déjà, suivi d’une dame aussi grande que lui, mais plus en chair, en short également, et le cheveu blond bien peigné.
Pierrot s’était levé et Louisette, qui s’apprêtait à le faire, ne s’était pas assise. L’homme et la femme parvinrent jusqu’à eux et, très poliment, les saluèrent. Pierrot fronça les sourcils, inquiet, tant la façon dont parlaient ces gens était rigolote, comme s’ils voulaient plaisanter et faire les grotesques.
Bonsoir madame, bonsoir monsieur. Nous sommes là bien chez monsieur et dame Poitevin ? Ben oui, c’est bien  là, bonsoir. Monsieur et madame Robinson… Pierrot et Louisette écarquillèrent de grands yeux ; l’homme avait prononcé son nom de telle façon qu’ils ne le comprirent pas. Oui, nous sommes Anglais, n’est-ce pas, mais nous habitons une petite maison à Chambon, ce n’est pas très éloigné. Nous sommes presque des voisins, ria l’homme haut et maigre. En effet… Mais… Asseyez-vous, messieurs-dames, asseyez-vous. L’Anglais regarda autour de lui, fort embarrassé. Il n’y avait pas de chaises pour eux. Louisette demanda excuse, pouffant intérieurement de la gaucherie de son mari, disparut prestement dans la maison et en ramena deux vieilles. Elle avait aussi changé sa blouse et rafistolé son chignon.
Alors les visiteurs s’assirent et remercièrent beaucoup.
La dame souriait très agréablement mais ne prononçait pas un mot, regardant partout autour d’elle.
Mais nous sommes un peu tard, excusez-nous, car on nous a dit que toute la jour vous étiez aux travaux et nous n’avons pas voulu embêter.
Ah oui, dame, c’est la saison ou jamais d’engranger !
Un petit silence se fit. Pierrot offrit un verre de vin. Il souleva le pichet, voulut verser. Il n’y avait évidemment pas de verre. Louisette disparut à nouveau. Ah, nous aimons beaucoup le vin français, oui, merci.
Celui-là, vous pouvez le boire sans crainte de vous empoisonner, c’est du pur cousu-mains, pas une drogue là-dedans, pas de chaptalisation, rin que du pur jus d’octobre.
Qu’est-ce que c’est, chaptalisation ?
Ah, c’est quand on rajoute du sucre dans la vendange pour donner du degré. Mais pas de ça, chez nous, que du soleil !
Le monsieur anglais riait et battait presque des mains, ravi. Très bon, très vrai, c’est ce qui nous plaît ! C’est tout à fait  exact ! Et c’est pour cela que nous sommes venus chez vous. Ah bon ? Pierrot crut comprendre qu’ils n’étaient venus se perdre jusqu’ici que pour boire de son pinard et il se demanda s’il devait s’en réjouir ou s’en vexer.
Je dis qu’on fait une visite parce que nous avons appris que vous faisiez tout, tout, à la mode naturelle.
On vous a bien renseignés, on vous a bien renseignés, y‘a pas à dire... De toute façon on n’a pas le choix de faire autrement, alors on fait avec les moyens du bord, comme on dit. Et qu’est-ce qui… ? Pierrot allait demander, dans son langage, qu’est-ce qui lui valait l’honneur de cette visite, car il pensait, vu qu’on leur avait vanté ses vieilles méthodes, qu’ils voulaient acheter des œufs, des fruits, des légumes, de la viande peut-être.
L’homme n’attendit pas la fin de la question et se mit à parler. Il parla longtemps, s’exprimant bien et de très affable façon. Et plus il parlait, plus le gars Pierrot et sa Louisette tombaient des nues, plus ils se demandaient si tous les Anglais étaient comme ça, après tout, si c’était donc normal, ou s’ils avaient affaire à deux fous furieux. L’homme expliqua - pendant que la femme sirotait de petites gorgées de vin, toujours silencieuse, toujours souriante -  qu’ils étaient à la retraite, qu’ils avaient travaillé toute leur vie et beaucoup économisé. Ils n’avaient pas d’enfants. Ils avaient vendu tout leur patrimoine en Angleterre, très cher, et ils étaient venus s’installer là, dans cette région qu’ils adoraient. Et ils avaient beaucoup d’amis dans les environs, Anglais et Français, tous de vue écologique.
Ah ! l’avait interrompu Pierrot en reversant du vin, mon pote aussi, le voisin, il dit souvent ce mot ! Il est instituteur et je crois qu’il aime bien les écologistes, comme vous dites. Un bon gars pourtant, un bon copain ! Il dit souvent que la planète est foutue si on n’arrête pas de faire des conneries. Le monsieur anglais applaudit et abonda longtemps dans ce sens. Eux, ils étaient pour l’ancienne façon de faire, pour la vraie vie campagnarde. Alors ils avaient fondé une association, avec beaucoup de leurs amis français et anglais, n’est-ce-pas ? Notre boule bleue, qu’elle portait nom, leur association. Et ils auraient bientôt une subvention de l’Europe pour faire un musée. Un vrai musée en plein air, avec des bêtes et du matériel à l’ancienne. Ils voulaient montrer que c’était encore possible de faire un travail qui respectait la nature, les plantes, la vie sauvage, les cours d’eau. Ils avaient donc en tête de faire un musée éducatif, c’est comme ça que disait l’Anglais, un musée éducatif, et, dans cette région défigurée par la grande monoculture, c’était presque une urgence, avant que ne s’efface totalement la mémoire de ce qui fut.
Un musée ? Oh, mais c’est pour les vacanciers ça !
Non pas seulement, avait objecté le visiteur, en faisant le docte, le doigt levé… Pour les vacanciers et pour tout le monde. Un musée vivant où les gens pourront  visiter mais aussi acheter des produits de la tradition biologique. C’était un grand, un très grand projet. Ils étaient vingt à travailler dessus et il y avait beaucoup de papiers à fournir. Mais, avant tout, il fallait savoir où et qui tiendrait ce musée. Qui y travaillerait.
Là, l’homme s’arrêta, tout sourire, manifestement satisfait de son exposé et attendant une réaction qui ne vint pas. Alors il poussa jusqu’à dire, c’est pour cela, que nous avons pensé à vous, parce que vous savez tout ça en vrai.
Et puisque Pierrot faisait une moue ahurie et que Louisette allongeait le cou, comme quand on est profondément étonné, qu’on croit avoir mal compris et qu’on invite à reformuler, l’Anglais expliqua encore. Il expliqua si bien que ses hôtes d’un soir crurent comprendre qu’il proposait de racheter leur ferme, d’en faire un musée et de les payer pour en être les exploitants, les gardiens et les animateurs. Mais il y avait le temps ! Les déclarations, les papiers, l’argent, tous les règlements ne seraient pas prêts avant un ou deux ans au moins.

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22.10.2014

Un laboureur et du vent -7 -

Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.

Guy Debord - La Société du spectacle

                                                  Chapitre 3

littérature,écriturePierrot n’aimait pas trop juillet. Il s’y sentait seul, presque abandonné. D’abord, Valentin ne rentrait plus le soir. Les deux mois d’’été, il travaillait dans un atelier de  chaudronnerie, près de la Rochelle. Pour se faire deux ou trois sous, comme disait Pierrot. Il était donc hébergé chez une vieille tante, une tante à Pierrot exactement mais qu’il avait pratiquement perdue de vue.
Valentin ne rentrait donc que le dimanche.

Ensuite, dès les premiers jours de juillet, Dominique et Marie entassaient précipitamment toute une garde-robe dans le coffre de leur auto, fermaient leur maison à double tour, mettaient le chat dehors, confiaient à Louisette la clef, au cas où, et partaient marcher dans la montagne. Toujours dans le Jura.
Marcher dans la montagne ? Ça, ça coupait à chaque fois le souffle à Pierrot. Pour lui, c’était une absurdité du monde et il souffrait en silence que ses voisins, si proches, se laissassent aller à ces  fantaisies de muscadins. Ben, pourquoi vous marcheriez pas là, entre les champs ? Ou dans mes bois ? Il y a encore des petits chemins jolis, dans mes bois. Tiens, tu longes la rivière jusque dans les marais de Curé, tu rattrapes la petite route de Chaillé et t’as de belles virées à faire par là, le long des fossés… Pourquoi foutre le camp à l’autre bout du monde en voiture simplement pour y marcher ? Ça tient pas debout ! Si vous aviez pas d’automobile, vous marcheriez donc pas ? Et qu’est-ce qu’il y a de mieux à marcher dans la montagne que là, devant votre porte ? Pour marcher, faut deux jambes et rien de plus.

L’instituteur et sa jeune femme riaient aux éclats devant la brutale simplicité de tant d’évidences. Alors, ils expliquaient. Les paysages. Quoi, les paysages ? Pierrot, c’est grandiose, je t’assure. Tu pars le matin, dans la pénombre du lever du jour, et tu marches dans une nature sauvage avec devant toi de la brume et du soleil qui apparaît. Tu marches sur des sentiers qui grimpent vers des sommets et tu traverses des prairies où broutent en liberté des vaches et des chevaux… Tu arrives à la lisière des forêts, tu passes des cols, tu longes des lacs bleutés et tu vois, en te retournant en fin de matinée, tout ce décor qui se déploie en bas, absolument naturel.
Naturel, t’es sûr ? Entièrement naturel, je te dis. En montagne, on ne fait que de l’élevage. Les céréaliers ne pourraient pas faucher tout ce qui les gênerait, l’exploitation des régions accidentées est malaisée pour eux. Et puis, il y a l’air de l’altitude, les silences des versants.
Écoute, l’instit, si tu te lèves en même temps que moi et Louisette, vers quatre heures pour traire les vaches et les chèvres, hé ben, je t’assure, moi, que tu vois aussi ce que tu dis là. Des champs, du silence, et les odeurs un peu humides de la nuit qui s’en va et des vols de chouette qui rentrent se coucher sur les vieilles poutres des bâtiments et des gazouillis d’autres oiseaux qui se lèvent. Moi, tu vois, c’est à ce moment là que je trouve que la vie est la plus belle. J’ai l’impression d’en recommencer une tous les matins. Alors, hein, tu vois, t’as pas besoin d’aller courir aux cinq cents diables !
Oui, bien sûr… je te comprends, Pierrot. Mais ça change de décor aussi, d’aller ailleurs, dans des montagnes aussi vieilles que le monde est vieux.
Là, Pierrot restait perplexe, tournait légèrement la tête et regardait par la fenêtre. Le tas de fumier, les poules et les coqs, les canards, les pintades, les dindes, la meule de paille bancale que soutenaient de lourdes perches de bois, la grange au toit moussu et tout de guingois, l’écurie, la niche pourrie du chien, les cages à lapins en équilibre instable, les arbres noirs de vieillesse et de pluies. Son décor. Ça n’était pas reluisant pour une carte postale, c’est certain, mais ça devait tout de même briller quelque part en lui puisqu’il ne lui venait pas à l’idée d’en changer et qu’il murmurait, presque tout bas, bon ben, si c’est pour changer de décor… Et la discussion s’arrêtait là, parce qu’il n’y avait plus de mots pour la continuer. Pierrot offrait le coup de l’étrier, les amis se tapaient bientôt fort sur l’épaule en guise d’au-revoir et se donnaient l’accolade, Louisette tendait un panier d’osier dans lequel un déjeuner était soigneusement enveloppé dans des torchons blancs et Dominique et Marie faisaient, à ce moment-là, toujours mine de se fâcher. Si, si, pour la route… Pas de discussions ! C’est tout frais, mais on n’a pas mis de vin, dame, à cause des gendarmes et pour pas que vous versiez au fossé.
Alors l’instituteur et sa femme embrassaient les grosses joues de leur voisine et quelque chose remontait du cœur jusqu’à leurs yeux, qui les rendait humides.
Et les jours un à un ruisselaient sous la chaleur pesante et jaune. Si quelques bons orages avaient été au rendez-vous, Pierrot faisait son regain. Il fauchait aussi ses blés, ses avoines et ses orges et la robe des chevaux dégoulinait de sueur où venait s’engluer la lourde poussière des moissons. Le paysan bouchonnait donc ses bêtes avec application, longuement, doublait leur ration d’avoine et de foin, les brossait, leur disait mes mignons, c’est la saison où jamais de taper dans le collier ! Ferez du lard cet hiver !
Une carte postale arrivait vers le milieu du mois qui racontait que le temps était magnifique et qu’on respirait à pleins poumons l’air des hautes montagnes. Louisette lisait la belle écriture de l’instit, à voix haute, et Pierrot écoutait en souriant. Puis il regardait la photo, une prairie, une vallée, des fleurs, un village, des vaches rousses ou des vignes. Ça dépendait des années. Et il haussait les épaules, sacré instit, va, aller galoper si loin pour voir du ciel bleu, avec tout ce qu’il y a chez nous, qu’on en est rassasié.
Figure-toi, le taquinait Louisette, que si tu comptes les gens qui s’en vont en vacances et ceux qui s’en vont pas, eh  ben, tu verras que ceux qui s’en vont pas, il y en a plus beaucoup ! C’est le monde qui est comme ça, t’as qu’à voir tout ce qui passe sur la grand- route. Les congés payés, c’est fait pour ça, figure-toi, mon Pierrot. C’est nous autres qui sont un peu à la traîne, je crois bien.
Bah, sans doute, parce que tout le monde fait la même chose en même temps. Et Pierrot se taisait aussitôt, muré dans la conviction du contraire de ce qu’il venait de dire.
Le soir, les deux époux se payaient le luxe d’installer une petite table sous la treille où pendaient de longues grappes encore vertes, et là, ils soupaient, les jambes étendues, harassés de fatigue et de lumière, goûtant la fraîcheur qui leur tombait du ciel comme un baume sur leurs épaules endolories. Avant d’attaquer les salades, les pâtés, les boudins et le jambon, Pierrot s’enfilait une grande rasade de vin frais, se caressait le ventre, pétait un grand coup ou rotait, et, libéré, déclarait, on n’est pas bien, là, tous les deux, à regarder le soleil qui fait son lit ? Moi, je te dis qu’elle est belle la vie !
Et Louisette rigolait de ce que tout ça était quotidien, réglé comme du papier à musique.

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20.10.2014

Un laboureur et du vent -6 -

éolienne.jpg... On frappa et Claude Grenier dut s’interrompre, le temps de laisser dire aux maîtres de céans : entrez ! Dominique apparut alors, passa doucement la tête dans l’entrebâillement, vit qu’il y avait de la visite et voulut se retirer… Non, non ! fit Pierrot, soudain radieux et en se levant de table. Qu’est-ce qui t’amène, l’instituteur ? Des œufs ? Oui, t’inquiète, on en a, on en a. Elles ont recommencé à pondre, les cocottes, et ça donne, tu peux me croire ! Mais assieds-toi, merde ! Viens trinquer avec nous, t’as ben cinq minutes ! Marie est de garde de nuit ? Bon, ben assieds-toi quand même, tu souperas avec nous. Mais à la bonne franquette, dame !
Le gars Pierrot était tout excité, tout joyeux de l’arrivée de son camarade qui faisait diversion au discours de Claude Grenier, lequel commençait à l’inquiéter vaguement. Et puis, il bombait le torse pour bien faire voir à Grenier qu’il était pas président d’un comité, lui, ni gros exploitant, ni copain avec le conseiller général, mais qu’il ne s’entendait pas moins comme larron en foire avec l’instituteur.
Grenier avait gentiment salué Dominique et il s’était levé pour lui tendre la main, tout en soulevant sa casquette. Il le connaissait bien, il avait fait la classe à ses deux garçons, il y avait six ou sept ans. Oui, ils étaient au lycée maintenant. Et ça marchait pas mal, merci. Surtout le plus jeune. Les maths, c’était son truc ! Dominique acquiesçait et se rappelait qu’effectivement le dernier, Jean-Luc Grenier, aimait le calcul.
Comme une sorte de point, ou une virgule plutôt, il y eut un silence dans la conversation, avant qu’elle ne revienne à son objet principal.
Je te disais donc qu’il nous manque l’essentiel, c’est-à-dire un cheval et un gars qui sait labourer avec. Un gars qui sait mener un bidet pour faire un sillon bien droit. Personne ne sait plus faire ça aujourd’hui, tu penses bien ! Et ce sera pourtant le clou de la fête, vois-tu…
Dominique essayait de comprendre de quoi il en retournait et interrogeait Louisette du regard. Figure-toi, le renseigna-t-elle, que Claude et le député… Conseiller général ! hurla Grenier en rigolant. Oui, conseiller général, c’est pareil, organisent cet été à… Ce sera où au fait ?
Ah, je ne l’ai pas dit ? Ça se passera dans le parc du château de Poléon, sur les prairies, un beau lieu, un lieu solennel, plein d’histoire. Pas mal, hein ? Roger a le bras long, on a déjà l’autorisation.
Figure-toi, recommença donc Louisette, que Claude et le député – Grenier eut un geste de désespoir - organisent cet été à Poléon une grande fête pour faire voir comment les gens travaillaient dans le temps dans nos campagnes, les vieilles faucheuses, les batteuses, les chevaux, les...

Louisette se tut, soudain gênée, et elle rougit jusqu’aux deux oreilles. La première, elle comprit ce que voulait Claude Grenier. La première, elle réalisa que les temps anciens, les grands-pères, les aïeux, les démodés, les vieilles façons de faire qu’on voulait montrer aux badauds, les outils délabrés, la misère du Sans l'sou, c’était leur présent à eux. C’étaient eux. C’était leur tranquille bonheur. Ils étaient là, dans la commune, comme des curiosités, comme des pauvres bougres qu’on pouvait exposer pour l’amusement. Comme au cirque. Elle déglutit, elle regarda son Pierrot, les deux coudes sur la table, la mine poupine, avec ses bons gros yeux humides, presque des yeux enfantins, qui écoutait sans broncher et qui, de temps en temps, tendait un bout de tarte ou remplissait les verres. Un immense chagrin lui brûla la poitrine… Elle dit qu’elle allait fermer le poulailler et sortit précipitamment.
Dominique baissait le nez jusques dans son verre et faisait mine d’en respirer le bouquet, comme s’il se fût agi d’un grand crû. Pierrot considéra sa femme qui s’enfuyait, jeta un coup d’œil vers son ami, avala sa salive et réalisa enfin. Il interrogea, d’une voix enrouée, comment ça ? Tu voudrais, si je saisis bien, que j’aille labourer avec mes chevaux la prairie de la marquise pour que des promeneurs du dimanche voient comment on se faisait chier dans le temps pour faire pousser un bout de pain ? Mais, mon vieux Claude, c’est un gros mensonge, ça, que tu me demandes ! Parce que c’est ce que je fais chaque automne, moi, et ça me fait pas chier du tout ! Et je vis en même temps que toué, là, en deux mille trois,  je crois bien ! Je respire le même air que toué ! Non ?
Et après ? Tu es le seul à savoir encore faire. C’est ça qui nous intéresse. Où est le problème ? Enfin, s’il y a un problème… Parce que moi, j’en vois pas. Et c’est le conseiller qui sera content de toi ! Tu sais qu’il se présente l’année prochaine pour être un député et qu’il a une grande, une très grande chance d’être élu, vu les insignifiants qu’il y aura en face ! Et quand un député est content d’un gars, hé ben, ça peut l’emmener loin, ça, le gars en question.
Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre, moi, de ton conseiller, député, et même ministre ? railla Pierrot. Tu sais, il a pas besoin de moi pour faire ses singeries et moi j’ai pas besoin de lui pour faire les miennes. Je men fous, moi, de ton gars. Je vote même pas… En plus, à peine s’il me dit bonjour quand je le croise, ou alors de loin, à la sauvette, pour rester poli sans se salir les mains. Et puis, tu sais, il est comme toi et moi, il fait une merde tous les matins, ses heures ont soixante minutes, le soleil est autant à moué qu’à li et, au bout du compte, faudra qu’il aille s’allonger comme tout le monde de l’autre côté des pissenlits !
Dominique ne put retenir un éclat de rire. C’est ce qui s’appelait une charge radicale et sans jeu de manches ! N’eût été Grenier qui écarquillait les yeux et faisait une moue indignée qui se voulait sans doute une sorte d’invite à plus de respect et de considération pour un élu de la république, qu’il aurait tapé sur l’épaule de son ami.

Le Grenier en question commençait en effet à sérieusement s’inquiéter. Il sentit, un peu tard, que ce n’était par avec cette brosse-là qu’il fallait lustrer le poil de cette espèce d’anarchiste ! Bon, d’accord, d’accord, mais moi, dis ? Moi, hein ? J’ai toujours été un bon copain. Et c’est pas d’aujourd’hui. Ça fait plus de cinquante ans que ça dure. Depuis la communale exactement !  Et c’est moi qui ai besoin de toi aujourd’hui. Tiens, toi, demande-moi un service et je te le rendrai aussitôt, ça c’est sûr, parce que ca s’appelle l’amitié, le bon voisinage. La convivialité ! Et Grenier s’appliqua à bien détacher chaque syllabe de ce dernier mot, en arrondissant la bouche en cul de poule pour bien montrer que c’était là un mot important, un mot difficile qu’il venait de pondre et que Pierrot ne pouvait raisonnablement pas prendre le risque de passer outre les principes d’un concept aussi savant !
J’ai besoin de rin, grommela Pierrot. Et quand on a besoin de rin, c’est toujours là qu’on est le mieux servi, pas vrai ? Il chancelait pourtant sous le poids de cette évocation de la vieille camaraderie et du bon voisinage. Des valeurs essentielles. Des valeurs d’homme. Il se mit donc en devoir de rassurer son visiteur. Bon, mais te fais pas trop de bile quand même, je vais en causer avec Louisette et avec le drôle, parce que si j’y vais, à ton assemblée de rin, ce sera lui qui tiendra le licol du bidet. Alors, s’il est d’accord et si ça lui fait plaisir de faire le saltimbanque devant tes messieurs-dames, hé ben, on ira... Mais t’avoueras que c’est quand même des idées à la con tout ça !
A la bonne heure ! S’empressa de conclure Claude Grenier, en passant outre la dernière assertion. Mais la parole vaut l’homme ou l’homme vaut rien, dame !
Un quart d’heure plus tard, il était parti, pressé par ses affaires de grand céréalier. Et il n’avait pas manqué, en se levant, d’envoyer une grande claque dans le dos à Pierrot, exactement comme celui-ci faisait sur la croupe de ses chevaux quand ils avaient bien mérité de leur picotin.

Le souper de ce soir-là traîna en longueur. Un souper à la fortune du pot, tel qu’annoncé. Soupe aux petits lardons, jambon grillé, confits de canard aux mojettes, tendre mâche et jeunes pissenlits des champs, fromages, œufs au lait et trois litres de pinard. Il fut long et la lune était déjà perchée haut sur le noir du ciel quand Dominique prit congé. Car il avait fallu convaincre Louisette qui, sans cesse, traitait de grand cornichon le Claude Grenier, pour le plus grand plaisir de Pierrot qui, à chaque fois, lui tapotait la cuisse et gloussait comme un dindon. Il avait fallu que Dominique et Valentin argumentent dans tous les sens, le premier le contraire de ce qu’il pensait, le second parce qu’il se faisait une joie de voir son père enfin mis en valeur, qu’il pourrait en causer au lycée, qu’il y aurait certainement des profs en goguette pour voir tout ça, et que, bon sang, c’était pas la mer à boire que de labourer deux ou trois allers et retours pour le plaisir.
Pierrot se fit longtemps tirer l’oreille et Louisette le défendait bec et ongles. Figure-toi que papa a raison, qu’elle martelait à son fils !  On n’est pas des animaux de cirque et on n’aime pas les cacahuètes, nous autres ! Alors, ce grand cornichon, qu’il achète un cheval, il en a les moyens, figure-toi !  Et qu’il fasse le comédien lui-même. Il verra que c’est moins facile que de poser ses grosses fesses sur un siège de tracteur rembourré, avec chauffage l’hiver, air frais l’été, radio et téléphone !
Un grand cornichon, ouais, ouais, ponctuait Pierrot, tressautant d’aise. Mais le fiston eut quand même le dernier mot en exprimant avec force qu’il ne se passait jamais rien dans cette vie de traîne-misère et que, pour lui, ce serait un honneur d’être sur scène à une assemblée du canton !

Et les deux parents, la mort dans l’âme et en baissant le nez, lui firent dès lors la promesse solennelle qu’ils en seraient.

Dominique, lui, savait bien que c’était la condition décalée d’un homme et d’une femme, ses amis, qu’on voulait ainsi réduire à une image impudique. Mais il savait aussi que Grenier ne pensait pas à mal, ne voulait pas faire du chagrin. Que c’était un con, c’est tout, et que c’était, lui, ce Grenier, qui était à côté de la plaque, à côté de la vie, comme tous les hommes, qu’ils soient des villes ou des campagnes, qui avaient vendu leur âme à la marche absurde d’un monde ! Mais tout ça, il ne pouvait le dire. Ce qu’il voulait éviter, avec des phrases simples, c’est que Pierrot, par un noble refus qui passerait à coup sûr pour de la bêtise, voire pour de la méchanceté, ne soit encore plus marginalisé qu’il ne l’était pour l’heure. Il le voulait pour eux et aussi pour Valentin qu’il savait souffrir en société du mode d’existence de ses parents parce qu’il atteignait maintenant cet âge ingrat où la jeunesse a besoin d’une mise en valeur, a besoin de se montrer, pour faire ses premiers pas sur le chemin de la séduction.
Et tout en ergotant habilement, Dominique faisait des efforts colossaux pour rigoler, pour se faire jovial, désinvolte, et pour minimiser l’affaire. Quand tu dis d’accord à un con, Pierrot, ce n’est pas forcément à sa connerie que tu dis d’accord, qu’il assena. Et tu n’imagines pas le nombre de choses que je fais à l’école et avec lesquelles je ne suis pas du tout d’accord !

Quand il se glissa enfin dans son lit, il vit la timide lueur d’une lune en son premier quartier qui se frayait un passage entre deux nuages et venait frôler les rideaux suspendus à la fenêtre. Il vit aussi une branche du gros pommier qui se balançait dans la pénombre, comme si elle saluait le silence. Il eut alors plein de pensées attendries pour le couple voisin et il fut long à s’endormir...
Bientôt, dans cet état de torpeur ouatée de la conscience qui quitte en douceur la réalité, il lui vint la pensée de ces indiens des plaines, vaincus, défaits, évoluant de vallée en vallée et de ville en ville sur un cirque avec leurs chevaux et leurs plumes bariolées de chefs de guerre, devant les colons hilares.

Ceux-là mêmes qui avaient violé leurs femmes, égorgé leurs frères, assassiné leurs enfants et anéanti leur civilisation.

A SUIVRE...

10:17 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.10.2014

Un laboureur et du vent -5 -

littérature, écriturePierrot s’était soudain renfrogné, un petit pincement au creux du ventre.
Il n’ignorait pas que Claude Grenier, dans le temps, avait plus ou moins conté fleurette avec la jeune Louisette, et qu’ils étaient même allés au bal ensemble. Oh, c’était il y avait longtemps, bien longtemps, c’est vrai, une trentaine d’années peut-être, dans les années soixante-dix, et Louisette était une femme droite et honnête, une tendre épouse. Pour sûr que Pierrot ne soupçonnait rien qui puisse être fâcheux! Mais il n’y pouvait rien : il n’aimait pas que le passé vienne le faire chier de cette façon. Le Grenier, en plus, il était riche comme Crésus, il exploitait sur deux cent cinquante hectares au moins, que du blé et du maïs. Un gros. Un moderne. Un gars qui avait la réputation d’aimer courir le cotillon aussi. Un gars que, si Louisette l’avait choisi, hé ben, il l’aurait mise à la tête d’une belle exploitation, avec une belle maison, des sous, une voiture et même des vacances. Alors qu’avec Pierrot… Non, décidément, il n’aimait pas ça, que Grenier vienne fourrer son museau chez lui. C’était pourtant un gars sympa, un grand gars, bel homme, robuste, avec des moustaches retombantes, et il tapait fort dans le dos de Pierrot quand ils se rencontraient. Trop fort même. Il lui tapait dans le dos comme on tape dans le dos d’un plus petit que soi, le dos d’un bonhomme, d’un plus faible, d’un brave innocent… Dis-moi, Pierrot, ça marche les affaires ? Un tantinet compatissant et même goguenard, pour tout dire.
Ben, figure-toi, expliquait Louisette, qu’il ne m’a pas dit ce qu’il voulait. Parce que c’est toi qu’il voulait voir. Une affaire d’hommes, exactement qu’il a dit. Et ça avait l’air pressé. Il a demandé où tu étais et ce que tu faisais, je lui ai dit et il a dit, bon, je repasserai ce soir à l’apéritif. Et il est parti. Mais figure-toi, que moi, ça m’a drôlement surprise tout ça, et c’est pour ça que je suis vite venue te dire… Et puis, aussi, les lapins ont plus d’herbe. J’ai apporté la faucille et un grand sac. Je vais en profiter et en ramasser un peu, là bas, au bord du pré.
Pierrot pinça la joue de sa femme ; oui, c’est drôle ça, que Claude Grenier a besoin de me causer. Et je vois vraiment pas en quoi un pauvre bougre de mon acabit peut lui être utile. Mais bon, si c’est que ça, on verra bien. Tiens, puisque t’es là, viens donc partager mon fricot. Assieds-toi là, ma belle, tout près. Voilà. Mais va pas te piquer les fesses aux épines, dame ! Alors, on n’est pas bien, là, tous les deux, dis ?
Le soleil au-dessus d’eux montait maintenant haut dans le ciel et leur caressait les cheveux. De temps en temps, il se cachait derrière un nuage blanc qui traversait très vite tout l’espace bleuté et une ombre fuyante gommait un court instant la lumière des champs. Sur les blés qui ondoyaient, se creusaient et bombaient l’échine sous les caprices de la brise, le grand busard cendré, inlassablement, virevoltait et fouillait de ses yeux ardents les profondeurs de toute cette profusion.

Bon, avait commencé Claude Grenier, après les civilités d’usage et après que Pierrot lui eut tiré la chaise la plus valide, celle dont la paille tenait encore bien, tandis que Louisette posait sur la table un pichet de vin et quelques morceaux d’une tarte aux pommes, tu sais que j’ai été élu l’année dernière président du comité des fêtes du canton, pas vrai ? Ah, non, tu m’l’apprends, avait bredouillé Pierrot en remplissant les verres et en fronçant du sourcil parce que lui et les fêtes, ça faisait vraiment deux !

Ben maintenant tu le sais et c’est pour ça que j’ai besoin de toi, mon vieux Pierrot. Oui, on a sacrément besoin de toi et tu peux nous enlever une belle épine du pied . Vois-tu, on a prévu pour le mois d’août, enfin, quand je dis qu’on a prévu, c’est pas tout à fait ça. Exactement, c’est Beunasson, Roger, le conseiller général, qui  nous l’a demandé, et quand un conseiller général demande quelque chose, hein, poliment en plus, on ne peut guère refuser. Surtout que c’est lui qui nous vote les sous pour nos routes, pour la salle des fêtes, pour le collège, enfin pour tout, quoi ! Et puis, c’est loin d’être un mauvais gars, tu le connais, et son idée est très bonne, par-dessus le marché. Bref, on a tous décidé, si tu préfères, d’organiser pour la frairie annuelle du quinze août une grande manifestation, énorme, sur le thème de l’agriculture des anciens temps. L’agriculture de nos grands pères… Oui, il y aura une vieille batteuse, encore plus décatie que la tienne, qu’un gars de Vendée nous prêtera, il y aura des vieux outils d’avant-guerre, des charrettes d’autrefois, des chars à bancs, des tombereaux, des bonnes femmes qui feront des boudins comme nos grands-mères faisaient, des gars qui faucheront à la faux, d’autres qui sèmeront à la volée. Formidable, que ce sera, mon vieux Pierrot, et ça va attirer du monde, cette affaire ! Dans d’autres cantons, ils font ça tous les ans et les gens aiment ça, l’histoire, la campagne de nos aïeux, et comment ils bûchaient dur pour gagner une misère, dans le temps… Tu vois ?
Il voyait, Pierrot. Enfin, il voyait ce que Grenier voulait organiser, il voyait ça comme des amusements et, lui, il avait pas trop le temps de s’amuser. Alors il écoutait en buvant son verre de vin et en grignotant un bout de tarte, mais il attendait de savoir ce que Grenier espérait réellement de lui car, pour l’instant, ça, il ne le voyait toujours pas.
Figure-toi, interrompit Louisette, que j’en ai entendu parler dans le poste, de ce que tu dis là. Oui, des fois, à Radio Hélène, ils causent de ce qui se passe dans le coin. C’était l’année dernière, mais je sais plus où, figure-toi.
Oh, oh, fit Claude Grenier, en levant la main et en opinant vivement du chef pour bien faire le modeste, l’idée n’est point nouvelle, je ne dis pas le contraire ! Je te répète que beaucoup de cantons le font, Ménigoute en Deux-Sèvres, Couhé dans la Vienne, plus près de nous Aigrefeuille ou Marans, parce que ça instruit les gens et ça les distrait en même temps. Faut bien distraire les gens quand on est Président d’un comité des fêtes, pas vrai ? ricana Grenier en vidant son verre et en balançant une grande claque dans le dos de Pierrot… Punaise, c’est vrai que tu fais du bon pinard, mon salaud ! Du vrai. Du solide. On n’en trouve plus beaucoup  du comme ça !
Entièrement biologique, mon gars ! Tout à la force du poignet et aucune drogue ! Rin que du soleil, du vent et de la pluie !
Bien, bien, bien, avait interrompu Grenier que les considérations biologiques, à l'évidence, agaçaient.
Bon, mon vieux Pierrot, pour notre affaire, c’est qu’il nous manque l’essentiel, vois-tu, c’est-à-dire…

A SUIVRE

15.10.2014

Un laboureur et du vent -4 -

Le travail productif relève des procédés de maintien de l’ordre.

Raoul Vaneigem - Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations -

                                        Chapitre 2

littérature,écritureLes yeux rivés sur les crochets de fer qui mordaient la terre, l’assouplissaient et arrachaient les mauvaises herbes, Pierrot, en bras de chemise, maintenait avec fermeté les mancherons de son antique bineuse que tirait Sultan, le gros percheron à la robe pommelée. Les biceps de l’homme palpitaient, secoués par les soubresauts de l’outil rencontrant l’obstacle des mottes ou celui d’une pierre.
Il y avait là quatre hectares, la plus grande parcelle dont n’ait jamais pu s’enorgueillir Pierrot. Tout le reste de son bien, d’une dizaine d’hectares environ, était éparpillé à droite à gauche sur les quatre horizons et il devait aux différents assemblages, recollages et échanges du remembrement honni que cette pièce-là fût d’un seul tenant. Mais alors que tout autour de lui les champs se déroulaient uniformes et monochromes, des champs immenses, tout verts sous la toison compacte des blés en herbe qui fuyait jusqu’aux limites du visible, jusqu’aux premiers bosquets de chêne d’une autre commune, les quatre hectares de Pierrot avaient été inégalement morcelés en trois, comme un pied de nez à l’obligation d’être rentable.
En fait, Pierrot ne cultivait pas : il jardinait.
Une partie, sur laquelle le paysan passait aujourd’hui la bineuse, avait été semée de betteraves pour les gorets, les vaches et les chèvres, sur une autre batifolait une chétive avoine pour les chevaux et les poules, sur la dernière, Pierrot avait laissé pousser un pré naturel, qu’il comptait récolter en foin.

Le cadastre communal désignait cette pièce de terre sous l’appellation de champ des quatre chemins, puisque autrefois, avant ce satané remembrement, deux chemins vicinaux se rencontraient là, formant un carrefour à quatre branches, l’une courant sur Surgères, l’autre prenant la direction de Mauzé, une troisième conduisant à Saint-Georges-du-Bois et la dernière encore pointant vers Chaillé. Mais il y avait belle lurette, plus de quarante ans, que les chemins avaient disparu sous le soc des charrues, laissant place à une voie rectiligne, blanche et nue, sans âme et sans le moindre méandre, filant de Saint-Pierre-d’Amilly à Surgères et qu’on appelait tout bonnement le chemin de remembrement.
Pierrot était ce matin-là d’une humeur printanière, à l’unisson avec la saison qui dorlotait tendrement la campagne sous une tiédeur nouvelle. Tout en guidant soigneusement son cheval entre les rangs de betteraves, il sifflotait un vieil air de Dario Moreno, si tu vas à Rio, n’oublie pas de monter là-haut, sans même savoir d’où il tenait cet air ancien et comment il s’était installé dans sa tête. Arrivé à mi-longueur du rang environ, il interrompait son sifflotement pour encourager brièvement sa bête, car il y avait là un faible raidillon à franchir, le champ des quatre chemins ayant la particularité de faire le dos rond. Il constituait ainsi une petite bosse sur la platitude des paysages alentour et  d’aucuns, qui se piquaient de géographie locale, prétendaient que le point culminant de la commune, dix mètres soixante exactement, se trouvait là, entre les rangs de betteraves de Pierrot. Et ça l’amusait beaucoup, ça, Pierrot. Au moins, de toute la commune, c’était lui qui labourait le plus près de dieu ! Ça lui faisait même une belle jambe, cette affaire, qu’il rigolait !
Il arriva bientôt au bout du champ, tira sa montre à gousset et commanda à son cheval de filer tout droit dans la chaintre, jusqu’à un petit buisson d’épines que reverdissaient les premières sèves d’avril. On va casser la croûte, mon vieux Sultan ! Et il laissa le cheval là, à brouter les jeunes rameaux des arbustes. Mais, avant d’ouvrir sa musette où l’attendait une collation, Pierrot bouchonna d’abord soigneusement l’animal et lui recouvrit l’échine d’un vieux sac de jute. Il en fit aussi le tour, flatta la puissante croupe et examina un à un les sabots. Puis il s’assit dans l’herbe tout contre la haie, bien à l’abri du vent qui soufflait fort de l’Océan, encore frais.
Du pouce, il fit sauter le bouchon de sa bouteille de vin et avala une grande lampée, longtemps, la pomme d’Adam frétillante, la tête basculée loin en arrière, les yeux fermés et le visage bien exposé au soleil. Ah ! Voilà qui fait mé d’ben qu’un coup d’pied dans l’derrière ! qu’il badina tout haut, en s’essuyant la lèvre et en reposant la bouteille sur l’herbe. Puis, avant d’entamer sa petite collation, il suivit des yeux un grand busard cendré, gris et blanc, qui, par petits coups de ses larges ailes, survolait lentement la surface ondoyante des blés. Beaucoup plus loin, depuis la branche de quelque bosquet isolé, on entendait le coucou lancinant de l’oiseau dénicheur appelant l’âme sœur. C’était la première fois de l’année. Pierrot écouta avec bonheur ce message de la belle saison revenue, fouilla dans ses poches, n’y trouva pas la moindre pièce de monnaie et sourit : cette année encore, il ne serait pas bien riche !
Il allait sortir le pain de sa musette de toile, déjà il avait ouvert son couteau, quand, levant les yeux, il vit arriver sa Louisette, en vélo sur le chemin de remembrement. Il se leva d’un bond… Nom de dieu, qu’est-ce qu’il y avait ? Louisette ne prenait le vélo que dans les situations les plus pressantes et ne venait le rejoindre aux champs que dans les cas graves. La dernière fois, il s’en souvenait très bien, c’était il y avait trois ans, quand ce garnement de Valentin, descendant du grenier avec un lourd baquet de pommes entre les bras, avait loupé un rolon et s’était cassé la jambe ! Ah, il en avait eu de la peine, le Pierrot, pour son pauvre drôle qui pleurait comme un bébé et qui gémissait et qui avait grand mal ! Il eût tout fait pour s’être cassé la figure à sa place, sûr ! Mais enfin, tout s’était bien terminé. Plus de peur que de mal. L’ambulance était venue à toute vitesse en klaxonnant de sinistres pimpons, pimpons, direction l’hôpital de Niort, plâtre, béquilles, et petit à petit, tout s’était remis en place. Mais on n’avait plus jamais envoyé Valentin chercher des pommes au grenier !

Pour l’heure, Pierrot regardait donc Louisette se dandiner sur sa selle et toute sa silhouette qui se balançait au rythme saccadé des pédales, juste au-dessus de la ligne verte des blés. Il la vit bientôt coucher le vélo au bord du chemin et continuer à pied entre deux rangs de betteraves. Le cœur en alerte, il vint à sa rencontre, s’attendant à un malheur. Sa femme pourtant n’avait pas l’air paniquée. Elle ne courait pas comme quand on est vraiment dans l‘urgence. Elle marchait vite, certes, mais pas plus que d’habitude, sans empressement excessif. Elle agita même le bras pour le saluer de loin et il vit qu’elle lui souriait. Il en fut rempli d’aise et se demanda bien, alors, qu’est ce qui pouvait l’amener là.
Ah, je t’y prends, gredin ! C’est comme ça qu’il travaille, mon homme, assis au bout du chantier à se rincer la dalle, lança-t-elle en riant, du plus loin que pouvait porter sa voix. Ben, c’est que c’est l’heure de résuna, ma jolie, et faut ben que Sultan souffle un peu aussi, pas vrai ? Mais qu’est-ce qui se passe donc chez nous autres ?

Elle le rejoignait maintenant, toute joviale. Pierrot la trouva bien belle, toute échevelée qu’elle était par le vent de sa course, ses joues abondantes et fraîches teintées de rose et ses yeux verts tout humides du courant d’air pris sur la bicyclette. Il pensa une seconde qu’il était un bonhomme bien heureux d’avoir une telle femme avec lui.
Rien de grave, t’inquiète pas. Enfin, je crois pas… Mais on a eu une visite, figure-toi, et j’ai pas pu attendre ce soir pour te le dire. Figure-toi que Grenier est venu à la maison.
Grenier ? Et pour qui faire ? Qu’est-ce qu’i veut de nous, le Grenier ?

A SUIVRE...

 

09:28 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

13.10.2014

Un laboureur et du vent - 3 -

éolienne.jpgDis-donc, Louisette, tu sais quoi ? avait soudain demandé l’instit… Ta table respire si fort le terroir, que vous devriez, avec Pierrot, là, dans la grande grange, ouvrir une auberge. Une table d’hôtes. Une ferme auberge. On en voit partout, sauf chez nous, et elles ne viennent pas à la cheville de tout ce qu’on vient de boulotter là, loin s’en faut ! Et ça ferait un bel apport d’argent. Qu’en dis-tu ?
Une auberge ? Une auberge chez nous ? Mais t’es pas fou, l’instituteur ? Se crever les reins et tout le fourbi pour que des messieurs-dames viennent manger nos affaires !? Mais… Mais tu déconnes complètement ! Oh, t’as trop bu, t’as trop bu,  mon gars Dominique !
Louisette resta un moment silencieuse à se dandiner d’un côté sur l’autre sur sa chaise, puis elle posa doucement sa main sur le bras de Marie, la jeune femme de l’instit, comme quand on s’apprête à faire une confidence, et avoua  y avoir déjà pensé, figure-toi. Que ça donnerait un but, un vrai, à tout notre travail.
Alors Pierrot, qui avait une confiance aveugle dans le jugement et la droiture de sa femme, se sentit soudain déstabilisé, abandonné même, et il répéta, hébété, une auberge, une auberge chez moi ? Pour des messieurs-dames ? Mais, enfin Louisette ! Réfléchis… Tu te vois ?
Elle se voyait, oui. Des grandes tables montées sur tréteaux, des nappes blanches, là, à l’abri dans la grange ou même ici, sur la prairie à l’ombre des poiriers, et des couverts bien mis et des repas pour les voyageurs, nombreux, mais qui passaient à toute allure sur la grand-route, filant sur Royan ou l’île d’Oléron, sans même savoir quel pays ils traversaient et qu’il y avait là des gens capables de les bien accueillir.
Capables d’offrir les spécialités régionales succulentes, avait renchéri l’instituteur. Ton travail mérite d’être connu, apprécié, goûté, Pierrot. Non ? Tout biologique, voilà ton enseigne ! Il s’échauffait, un peu gris, et Pierrot balbutiait, implorait presque du regard  le secours de sa femme. Ah, t’as de drôles d’idées… J’en sais rien, tiens ! J’me vois pas d’attaque à travailler pour ça… Et combien que tu crois qu’ils paieraient un repas, tes muscadins, hein ? Combien ? Rin, qu’ils voudront dounner. Ils s’en mettront jusqu’au menton et ils fileront comme des mandrins ! Non, c’est une idée de fou, la fin de la tranquillité pour nous tous. On n’est pas bien là, peinards, tous les quatre, avec personne pour venir nous emmerder ?
Mais l’instituteur, sa jeune femme et Louisette s’étaient déjà lancés dans des calculs abominables, les viandes, les légumes, les fruits, le pain, le temps passé, le vin, la vaisselle, le gaz,  le linge à laver, la lessive, l’eau. Marie griffonnait sur un papier, bredouillait des plus, des moins, des multiplié, des divisés et des virgules. Ils en avaient presque oublié le pauvre Pierrot, qui les écoutait, bouche bée, comme s’ils fussent soudain devenus cinglés. Il voyait avec effroi des voitures s’arrêter chez lui, des insolents endimanchés qui klaxonnaient comme des andouilles en arrivant là pour bien faire voir qu’ils étaient arrivés et qu’il fallait les servir en vitesse, qui traversaient la cour sur la pointe des pieds pour éviter les crottes de poule et les bouses, qui riaient sous cape en voyant son vieux sarreau de partout rapiécé, qui s’installaient dans la grange et qui se mettaient à boire son vin et à bouffer son goret, ses patates et son veau ! Il en était malade. Il essayait de s’interposer, de faire un geste, de dire un mot, de rappeler sa chère Louisette à la raison.
On ne l’écoutait pas.
On en était à la fin des calculs et on arrivait à environ vingt euros par tête de pipe ! Pierrot porta la main à son cœur et poussa un cri comme si on l’assassinait. Tout ça pour vingt euros ! Arrêtez, arrêtez ! On ne fit pas cas de lui. Vingt euros par tête de pipe, une vingtaine de repas par jour à la belle saison, hé, dis donc sur trois mois d’été, sans compter les longs week-ends, Pâques, l’Ascension, la Pentecôte, La Toussaint même, si le temps est clément, tout ça va chercher dans les… Voyons… Voyons… dans les cinquante, voire soixante mille euros de chiffre par an, mon vieux Pierrot, jubilait l’instituteur en donnant une bonne bourrade dans les côtes de son compagnon, lequel poussa derechef un cri épouvanté, cacha ses yeux dans ses mains comme pour ne pas voir la suite, et faillit s’écrouler. Lui aurait-on annoncé trente six mille milliards d’euros, qu’il aurait eu la même et douloureuse sensation, celle que le ciel était en train de lui tomber sur la tête et qu’on voulait le bouffer, lui, tout cru.
Louisette le prit par les épaules, lui demanda de servir une autre petite topette, et susurra, on va réfléchir à tout ça, figure-toi, oui, on va y réfléchir… Voilà qui donnerait un peu de sens à ce que nous faisons à longueur d’année. Pas vrai, Pierrot ? Le paysan ouvrait tout grand les yeux et il hochait la tête. Pour un peu, le vin et les topettes décuplant l‘émotion, il se serait mis à pleurer. Ah, sacré farceur d’instituteur, sacré farceur, qu’il murmurait, complètement abasourdi.
Vaincu, il était cependant à deux doigts de rendre les armes, surtout vis-à-vis de sa Louisette pour qui il se serait jeté dans le puits, comme on dit, et qu’il voyait, là, avec leurs amis, toute émoustillée et pleine de joie. Mais il allait servir une troisième topette quand lui vint soudain une idée lumineuse... Il reposa la bouteille avant même de remplir les verres, comme se ravisant, et, du bout des doigts, se mit à tapoter à petits coups frénétiques sur la table. Il retrouva tout son sourire et  demanda : et  l’hygiène, hein ? L’hygiène, vous y avez pensé, à l’hygiène ? L’hygiène ? Quelle hygiène ? Qu’est-ce que tu nous chantes avec ton hygiène, Pierrot ? Les trois autres étaient interloqués, ils le pressaient de s’expliquer et lui, il ricanait sottement. Oui, tu crois qu’ils vont tranquillement vous laisser batifoler à vos petites occupations, les gendarmes et tout le fourbi ? Les gendarmes ? Enfin, je veux dire les lois, les contrôleurs, les emmerdeurs… Tu crois peut-être que les gars qui se promènent en bagnole, là, les qui se poussent du col, les gars des villes, ils vont se ramener là, bouffer, payer et foutre le camp ? Ça se fait pas du tout comme ça, les affaires ! Il leur faut des  lavabos, du savon, des chiottes, du papier qui sent la violette, peut-être même une douche. Et puis, il faut une vraie cuisine, avec des ustensiles qui reluisent, des grands fourneaux, des aérations, des vrais frigos, des carrelages propres, des écoulements sains. Faut que tout ça brille comme les couilles du chat, mes mignons, quand on veut servir à manger à des gens qui sortent leur porte-monnaie pour être reçus en princes ! Alors tout ça, vous n’l’avez pas compté dans vos calculs. Et puis, il y aura les contrôles, hein, les contrôles pour voir si des fois il y aurait pas des microbes là-dedans capables de flanquer la chiasse aux bourgeois ! Et puis les impôts, les taxes… Regarde, moi, mon lait qui est nature, qui sent bon la prairie, qui est crémeux et a un goût extra, même pas le droit de le vendre parce que, soi-disant, mes affaires sont pas aux normes ! Alors, hein, comment vous allez faire, là, pour faire cuire des viandes et pétrir des gâteaux et nettoyer des légumes pour que les fines gueules qui bouffent de la merde à longueur d’année chez eux, trouvent ça aux normes comme leur chante la loi, hein ? Hé, hé, hé ! Vous allez faire comment, mes bons ?

Louisette regardait son mari, soudain admirative. Mais où est-ce qu’il était allé chercher tout ça, son Pierrot ? Dominique, tantôt secouait la tête, tantôt opinait du chef et il ouvrait la bouche, également épaté. Marie, elle, souriait de la façon dont argumentait Pierrot sur l’hygiène – Marie était une  infirmière – mais, dans le fond, elle trouvait qu’il avait raison et qu’il avait soulevé là un lièvre de taille à refroidir les ardeurs.
On finit quand même par la prendre, cette troisième topette, mais en silence, chacun à ses pensées, comme quand on vient de faire le tour d’une épineuse question et qu’il n’y a plus rien à ajouter. Dominique porta le verre d’eau-de-vie à son nez, ferma les yeux et huma le parfum vigoureux des poires. Il trempa ses lèvres et murmura d’une voix attristée, douce, tu as raison, Pierrot. Ce monde est sale dans ses vues, sale avec son argent, sale avec ses poisons et ses produits frelatés, sale en profondeur et il exige de la propreté partout. De la propreté surfaite. De la surbrillance.  T’as raison, Pierrot...
On ne reparla plus jamais de la ferme auberge un moment entrevue. Mais le paysan avait senti, quoique de très vague façon, que ces temps dont il se savait exclu, semblaient bizarrement lui coller aux fesses par une sorte de mode dont il ne saisissait pas tout et comme s’ils voulaient le mettre sous vitrine pour le tuer davantage encore.
Il en éprouva un désarroi secret, profond, d’autant que plusieurs événements se succédèrent qui vinrent plus ou moins corroborer le désagréable sentiment.

Fin du chapitre 1

A SUIVRE...

11:14 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

10.10.2014

Un laboureur et du vent -2 -

éolienne.jpgL’instituteur et sa jeune femme étaient souvent invités à la table de Pierrot. Pour un oui, pour un non. Parce qu’on avait tué le goret, parce qu’on avait fini de rentrer le foin ou les betteraves et que l’instit avait donné la main, parce que la paille était engrangée, parce que le veau était né, parce que c’était l’anniversaire de  mariage de Pierrot et de Louisette, parce que c’était le mardi gras et qu’il fallait manger des  crêpes… Ainsi, à l’instar des chevaux, Dominique était peu à peu devenu la fierté du gars Pierrot. Il était comme cul et chemise avec l’instit, lui, censé être l’homme le plus sot de toute la contrée à vingt kilomètres à la ronde ! Il y avait de quoi être fier et de quoi boucher le bec aux médisants ! Surtout que Dominique lui confiait souvent que les exploitants agricoles, les autres, les grands, les gros, étaient des saccageurs, des empoisonneurs, des videurs de nappes phréatiques alors que lui, Pierrot, il était resté authentique.  Dans le vrai, quoi… Et ça faisait bien du plaisir à Pierrot, ça, d’être dans le vrai, même s’il ne comprenait pas bien ce qu’il y avait de tellement réjouissant à être dans le vrai ! Des idées d’instit, sans doute…
Les deux hommes s’interpellaient par-dessus la clôture séparant leur cour respective ; une cour au beau milieu de laquelle pontifiait un tas de fumier d’où serpentaient des ruisseaux de purin, entourée de bâtiments délabrés et investie par tout un peuple jacassant de gallinacées, de palmipèdes et autres galliformes pour l’un, et, pour l’autre, une cour recouverte d’une verte pelouse où s’égayaient d’agréables massifs de fleurs, un petit plan d’eau et des allées de graviers blancs. Ils s’apostrophaient comme de bons vieux camarades qu’ils étaient. Hé, que fais-tu Pierrot ? As-tu besoin d’un coup d’main ? Hé, l’instit, arrive avec ta mariée pour goûter la confiture de framboises à la Louisette ! Tu m’en diras des nouvelles. Pas celle de Leclerc, t’inquiète !
Les soirs d’été, ils passaient parfois de longues heures sous les vieux poiriers plantés sur la prairie, derrière la grange. Là, assis autour d’une table de fortune,  ils contemplaient l’immensité du ciel de nuit. Le paysan était en bottes, avec son gros pantalon de travail et un maillot de corps à l’ancienne, et sous ses bras puissants on voyait les touffes en bataille d’un poil roux inondé de sueur. L’instituteur, lui, était en tee-shirt, en bermuda et en sandalettes, et ils sirotaient un verre d’eau-de-vie de poire, frappé de glace. Louisette causait avec sa jeune voisine et l’instituteur, presque allongé sur sa chaise, montrant du doigt, expliquait Cassiopée, Vénus, l’étoile du Nord et la voie lactée. Pierrot se cabrait alors très loin en arrière, jusqu’à s’en tordre le cou, écarquillait ses gros yeux, se sentait ému comme un môme devant son sapin de noël, déglutissait avec peine et déclarait immanquablement que tout ça, c’était très beau parce que c’était la nature, et qu’on n’était rien du tout sans l’immense nature fourmillant au-dessus de nous.
Au cours d’une de ces soirées, après que l’instit avait aidé Pierrot à rentrer ses charrettes de foin - en vrac bien sûr, pas de bottes, ça gâte l’arôme et ça tue les vitamines - et qu’ils avaient dîné là, sous les poiriers, par un ravissant crépuscule de juin bruissant des mille insectes de l’été, qu’on devinait le reflet orangé des lampions de Surgères sur la chute lointaine de l’horizon, qu’un souffle d’air s’était enfin levé sur le tard et caressait avec volupté la peau tout le jour exposée aux brûlures du soleil, Dominique et sa femme avaient émis une drôle de suggestion qui avait pas mal chamboulé la tête à Pierrot et fait entrer dans celle de Louisette comme une sorte d’envie. Faut dire que le dîner avait été une véritable ripaille, copieusement arrosé, et que l’idée saugrenue était venue pendant la digestion, par association sans doute.

Les commensaux étaient alors rouges comme des tomates et des gouttelettes de sueur perlaient à leur front. Muets, estourbis, ils regardaient tout là-haut les clins-d’œil étoilés du firmament.

A SUIVRE...

11:10 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.10.2014

Un laboureur et du vent -1 -

Ce que j’avais voulu dire dans ce roman (encore paysan !!) écrit en 2012 et que je me propose aujourd'hui de vous livrer par épisodes ?
J’avais tout bêtement voulu illustrer par un cas particulier les mécanismes par lesquels, sur la scène spectaculaire, un homme vrai est forcément vilipendé pour être faux et comment un homme faux est forcément loué pour être vrai.
Comment aussi «le progrès» à bout de souffle et d‘imagination cherche à ré-inventer de l’ancien en le déguisant sous son idéologie de pacotille et comment, un homme qui n’en a cure de ce «progrès», de la modernité et de ses artifices, peut se retrouver par mégarde  numéro un au hit parade de l’avant-garde.
Et comment il  finit, découvrant la supercherie, par en crever!
Tout cela parce que les notions du réel se sont renversées et ont troqué entre elles leurs signifiants respectifs.
Pour dire tout ça avec l’écriture romanesque, - plus soyeuse que le langage de la théorie - j’avais pris un monde, toujours le même, celui auquel je suis attaché comme coquillage à son rocher et parce que, aussi, je me moque, justement, d’être dans la modernité urbaine.

Mon héros, rude travailleur, étant socialement (mais non fondamentalement) tout le contraire de Zozo, j’avais également trouvé amusant d’introduire mon manuscrit par un exact détournement du premier paragraphe de Zozo, chômeur éperdu.

Bonne lecture… si tant est que vous teniez jusqu’au bout !

*

Chapitre 1

Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation.

Guy Debord - La société du spectacle -

eolienne-etats-unis.jpgPierrot était un homme bougrement en retard sur son époque. Une vraie pièce de musée.
En des temps où la paysannerie n’avait en effet plus rien du paysan, pas même le nom autrement pris que dans son acception la plus désobligeante, où l’agriculture, soit l’art de cultiver le champ, avait depuis belle lurette cédé le pas à l’art de gaver les campagnes d’une chimie sur laquelle jaillissaient des céréales de plus en plus abondants et de moins en moins comestibles, Pierrot s’obstinait à jardiner ses quelques lopins entre des buissons gourmands et selon des méthodes que ne lui auraient qu’à grand peine enviées ses lointains cousins de l’entre-deux guerres.
Tout d’abord, point d’engrais sur ses lopins. Trop chère et pas naturelle du tout, cette saloperie ! Que du bon fumier prélevé au cul des vaches, mon gars ! Du fumier épais, pissant un jus noirâtre et empestant à souhait tout le village quand, juste avant d’entreprendre les labours d’automne, Pierrot en alignait tout un tas de petits tas qu’il épandait ensuite tranquillement, avec une fourche, sur ses prairies et sur ses chaumes.
Point d’engrais, point de pesticides, fongicides ou autres insecticides non plus. Trop chères et des trucs à faire crever les gens, ces inventions ! Pas naturel pour deux sous ! Une plante bien plantée dans la nature est faite pour se défendre toute seule ! théorisait Pierrot en se dandinant sur ses courtes jambes avec un sourire faussement ingénu qui lui retroussait la lippe. De toute façon, tout ce qui était cher était forcément contre nature. C’était simple comme bonjour, pas vrai ?
Point d’engrais, point de pesticides, point de tracteur non plus. L’artiste œuvrait avec deux robustes canassons pour lesquels il était aux petits oignons, lustrant chaque matin leur poil, étrillant chaque jour leur robe et peignant scrupuleusement crinières et queues avant toute séance de travail. La fierté du gars Pierrot. Un bidet, ça bouffe du foin, de la paille et de l’avoine, le tout semé là, devant la porte ! Et, retour à l’envoyeur, le cheval avec tout ça lui crottait du fumier, très bon pour l’avoine et les prés et les blés ! Un cycle cent pour cent  naturel, ricanait Pierrot ! Tandis que le mazout, ça vient du désert, ça pue, ça s’envole en fumée, ça salit l’air, et c’est hors de portée de ma bourse, en plus !
Alors, pendant que les autres retournaient un hectare de terre à l’heure avec des tracteurs aussi lourds et aussi moches que des machines de guerre, Pierrot creusait son sillon à raison d’un tiers d’hectare à la journée, marchant de l’aube jusqu’au couchant, pas à pas derrière son soc, les cordeaux des harnais passés autour de son corps au niveau de la ceinture et ses grosses mains solidement accrochées aux mancherons de bois. 
Une vraie pièce de musée, vous dis-je.
Et si Valentin, son fils, lui en faisait remarque, chagriné de ce que son père était partout moqué à dix kilomètres à la ronde, Pierrot levait le doigt et faisait le docte. Il en appelait au Larousse ! Un gars était fait pour labourer trente trois ares par jour, pas plus,  et la terre avec, était faite pour ça. En veux-tu la preuve ? Prends le dictionnaire. Journal : unité de mesure agraire de trente trois ares correspondant à ce qu’un laboureur peut détervirer dans un jour. Ça t’en bouche pas un coin ça, fiston, toi qui essayes pourtant d’être un ingénieur ? Et le père mettait affectueusement sa main sur le cou du fils, lequel  haussait des épaules et souriait, parce que, en fait d’ingénieur, il était élève au lycée professionnel de Surgères où il apprenait la chaudronnerie.

Les grands céréaliers, donc, le torse bombé, la moustache ambitieuse et le verbe made in Bruxelles haut perché, labouraient, semaient et hersaient leurs immenses propriétés en huit ou dix jours, quand Pierrot faisait couvrailles sur ses menues parcelles tout un long mois durant. Forcément, sur une période aussi longue, la météo arrivait à le parfois contrarier et il se voyait alors contraint de laisser un bout du chétif patrimoine en jachères. On le vilipendait. Laisser de la si bonne terre improductive ! Quel gâchis, quand même ! Improductive ? Non, mon gars, elle se repose, elle prend son élan pour mieux dounner l’an prochain, elle suit les lois de la nature ! Est-ce que tu te reposes pas, toué, quand tu as travaillé toute la journée ? Hé ben, La terre, t’apprendras, elle est logée à la même enseigne que toué. Un an je travaille, un an je fais lundi ! C’est comme ça qu’on respecte la glèbe, sais-tu ?
On hochait la tête, on ricanait, on raillait qu’il n’y avait pas à discuter avec un corniaud pareil ! Un rude travailleur pourtant… Dommage !
Un rude travailleur, certes. Jamais ni fêtes ni dimanches, et ce, du premier janvier à la Saint-Sylvestre. Il ne manquait d’ailleurs pas de traiter de cossards - quoique in petto seulement car ayant une sainte horreur des disputes et des critiques ouvertes - tous ces gros agriculteurs qui, les semences une fois enfouies dans leur lit de formules chimiques, n’avaient plus qu’à se tordre les pouces au coin du feu en attendant le printemps. Certains, même, faisaient les Messieurs et allaient glisser sur la neige dans les montagnes !
Pierrot en était mort de rire et se tapait sur le ventre.
Lui, l’hiver, il bricolait son matériel, il faisait du bois, il s’occupait des quatre vaches, des deux chevaux, des trois gorets et de toute une basse-cour. Pas un jour où il y eut relâche et tout ça pour n’avoir jamais un traître sou dans sa poche, sinon pour payer les choses les plus courantes et encore, des fois, souvent même, à crédit. Beaucoup en auraient éprouvé une sourde rancune, auraient fait montre d’une humeur atrabilaire. Pierrot prenait ça avec bonhomie. Inconscience peut-être. L’idée d’avoir de l’argent ne l’effleurait même pas.
Sans doute n’aurait-il même pas su trop quoi en faire.

Il y a pourtant une chose qu’on pouvait envier à cet homme réputé pour être démuni de tout, même de jugement. C’était sa table sur laquelle le naturel avait évidemment force de loi. Tout y était en effet récolte exclusive de la ferme, jusqu’au pain, croustillant, pétri et cuit selon les usages ancestraux, compétence exclusive de Louisette, la femme de Pierrot, une femme avec laquelle il s’entendait à merveille, une femme « nature et travailleuse. »  Pour le fricot, il y avait le goret, le veau, les volailles, les lapins, les dindes, les pintades, les œufs, les canards, les salades, les confitures, le miel, les patates. Le tout garanti sans farine ni engrais. Et chacun mangeait comme quatre chez Pierrot. On y buvait beaucoup aussi. Jamais jusqu’à l’ivrognerie, oh ça non ! Mais quand même, le couple ingurgitait ses mille litres de pinard d’une vendange à l’autre et la cave, dans ses lourdes barriques soigneusement disposées sur des poutres de chêne, recelait toujours une ou deux récoltes d’avance, au cas où une gelée tardive de printemps serait venue ruiner une cuvée. C’était du pinard avec un parfum comme il n’en existait plus, un pur jus d’octobre fleurant le pampre et la grappe. Un pinard épais, franc et raboteux, bourré de tanin.C’est d’ailleurs à son seul propos que Pierrot lâchait le mot : biologique ! Un mot dont il se méfiait pourtant tant il commençait à courir la campagne en long, en large et en travers. On l’entendait même qui grésillait parfois dans le poste et on aurait bientôt plus que lui à la bouche, biologique ! C’était quoi, ce biologique-là, nom d’une pipe ? Un mot pédant pour dire naturel, c’est tout ! Mais du naturel pas naturel, du naturel biologique. En plus, ça ressemblait vilainement à chimique. C’était pas bon signe, ça.
Son voisin Dominique, l’instituteur, un jeune gars, un bon gars, un bon copain aussi, disait souvent ça : c’est biologique. Il disait que Pierrot faisait de la culture biologique. Il rigolait même qu’il était le Monsieur Jourdain de la culture biologique et Pierrot fronçait le sourcil, mécontent du propos abscons : est-ce que tout d’un coup il ne serait pas en train d’épouser les foucades du progrès ? Ça ne lui plaisait pas du tout, ce changement brutal de statut ! Si on était à la tête du progrès avec ce biologique-là, ça voulait tout simplement dire que c’était de la merde, parce que le progrès, c’était ça ; travail bâclé, récolte abondante et imbouffable ! Mais non, mais non, rassurait Dominique en lui tapotant l’épaule. C’était  une prise de conscience Une prise de la science ? Laisse tomber… Je veux dire qu’on commençait à  se rendre compte que ce qui était en train de se faire était dangereux pour la santé et pour l’environnement. La nature, si tu préfères. On commençait à comprendre qu’on était allé un peu trop loin dans la transformation de cette nature et on voulait mettre un coup de frein à tout ça. Tiens, il avait bien vu, Pierrot : il y a seulement vingt ans, on lui proposait des sous pour qu’il arrache ses haies, et maintenant, on proposait d’autres sous à ceux qui voulaient en replanter, des haies. C’était bien un signe qu’on voulait revenir un peu sur les erreurs, non ?
Ouais, marmonnait Pierrot, fort dubitatif. C’était surtout signe qu’on fait que des conneries, et les conneries, ça rapporte toujours à ceux qui les font. Moi, j’ai jamais voulu arracher mes palisses, vois-tu, j’ai donc pas eu de sous, et comme je les ai pas arrachées, j’en ai pas à replanter et j’aurai donc pas de sous encore sur ce coup-là. Bernique ! Deux fois baisé, l’gars Pierrot ! Tandis que ces gros couillons, z’eux, ils auront touché aux deux fois ! Ils s’en mettent sous le matelas en faisant des âneries, quoi.
Dominique baissait la tête et acquiesçait en silence ; il n’avait jamais considéré les choses sous cet angle-là et pourtant...

 

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04.10.2014

Naufrage

En 2009, j’avais participé à un recueil de nouvelles édité par Antidata, sur le thème de la maison et intitulé Capharnahome. Solko avait également apporté sa contribution littéraire à la rédaction de ce recueil.
J’avais alors proposé deux récits dont un avait été retenu. Celui que je vous livre aujourd’hui - déjà mis en ligne en mars 2010 - avait eu moins de chance, donc, et sommeille en mes tiroirs numériques.

*

photo_1323903595353-2-0.jpgAu nord de La Rochelle, battues par les vents mouillés, aspergées par les embruns ou ruisselantes de soleil, s’élèvent de blanches falaises au sommet desquelles pavoisent les bourgades d’Esnandes et de Lhoumeau.
Toutes les maisons font face à l’océan et depuis les fenêtres où pendent des rideaux à fleurs, les habitants, rêveurs, discernent parfois sur le lointain brumeux des eaux, les lourdes cheminées d’un bâtiment fantomatique glissant sur la crête des flots.
Quand la mer est basse et que le ciel au-dessus d’elle s'envase sur le triste horizon, de noirs bouchots hérissent l’estran, territoire humide et froid des opiniâtres artisans de la marée, tout enveloppés de noirs cirés de pluie.
Les maisons regardent l’océan, oui, mais d’assez loin. L’autorité les a contraint à reculer d’une centaine de mètres, pour la sérénité du littoral et la sécurité des citoyens : La falaise est abrupte, soumise à la violence des éléments qui la sapent au pied, et son herbe humide, aplatie sous la puissante haleine du large, peut être glissante, incertaine à la marche.
Aussi les vieux villages, les vrais villages de pierres brunes et de pêcheurs, conscients de l’énergie supérieure de l’océan, prévenus de son tumulte caractériel, sont-ils sagement retirés.
Plus impavides, par le lucre rendus audacieux, les lotissements de maisons toutes semblables se sont aventurés, eux, plus loin en avant, pour mieux voir, pour mieux être vus et mieux être balayés par les vents marins. Ils font désormais écran entre les villages historiques et la fougue récurrente des tempêtes. Aux premières loges du spectacle, ces habitations-là en prennent à leur aise, bombent avantageusement le pignon, se négocient à prix d’or et se réservent aux gens confortablement dotés.

À Lhoumeau cependant, eussiez-vous emprunté, voici quelque vingt ans déjà, cette allée de sable et d’herbes folles étrangement baptisée d’un oxymore, Ruelle du large, jusqu’à son terminus, en réalité un cul de sac, que vous auriez aperçu sur votre gauche une construction rebelle aux règlements de la prudence et des paysages, une maison aux volets bleu très foncé, coquette et basse, aux larges baies vitrées, qui lançait un défi à l’immensité venteuse et qui se dressait, provocante, solitaire, bravache et magnifique, sur les bords même des blancs escarpements de craie.
Son jardin se déroulait jusqu’à l’extrémité même de la falaise. C’était une maison du bout du monde. La maison des extrêmes, à laquelle le vide vertigineux puis, au-delà, l’indomptable univers des flots, tenaient lieu de clôture.
On entendait jusqu’à l’intérieur de ses murs respirer la gigantesque poitrine de l’océan. Et les gens du lieu, les nouveaux, alignés sur les lotissements comme hirondelles de septembre sur les fils, acrimonieux, jalousaient ce site d’exception. Ils commentaient, accusaient, récusaient et murmuraient des suppositions. Un homme de la plus haute importance ? Un qui aurait le bras tellement long qu’il lui aurait été permis, par-dessus l’austérité de la loi, de tendre ce bras pour caresser la houle ?
Les gens du cru, eux, ceux des maisons de pierre, les pêcheurs, les gens de moules et d’huîtres, ceux qui savent causer avec la mer, qui luttent avec ses caprices, dont la vie dépend de sa sagesse ou de sa fureur, haussaient simplement les épaules et levaient les yeux au ciel si on en venait à leur parler de la demeure isolée sur les hauteurs interdites.
N’empêche. La grâce déraisonnable de cette propriété soustraite au regard avide des curieux, côté continent, par de hautes palissades de haies vives, imposait le respect, forçait l’admiration et l’envie du promeneur, celui-ci eût-il été des plus insensibles aux charmes de la côte. On s’arrêtait là un moment, on contemplait les cormorans, les grands goélands et les mouettes à tête noire qui venaient faire demi-tour au-dessus du jardin avant de regagner leurs lointains horizons de brume, on voyait les arbres d’ornement dodeliner sous la brise océane, on devinait les grandes baies vitrées où réfléchissait la lumière tremblante de l’eau et on se disait ne pouvoir rêver séjour plus marin et plus fidèle métaphore d’un paradis sur terre.
Mais aujourd’hui, vous aventurant au bout de la Ruelle du large, vous pourrez seulement lire le décret d’une autorité placardé sur un poteau de bois et qui vous interdira absolument de tourner sur le vide chaotique de votre gauche, là où s’amoncellent encore, protégés par d ‘épaisses pelotes de barbelés toutes rongées de rouille, les débris d’une effroyable érosion.
Car une folle nuit de décembre, une nuit où la houle en délire soulevait des vagues comme des montagnes et creusait des tourbillons profonds comme des vallées, qu’elle frappait et creusait et rongeait le socle de la falaise avec une férocité démentielle en projetant très haut sur la noirceur des cieux des gerbes mêlées d’algues et d’écume, que l’ouragan brisait les beaux arbres d’ornement, faisait se plier les haies vives, éparpillait les buissons du jardin, que les radios signalaient au large  un cargo des antipodes en détresse, le nez piqué tel un monstre marin mortellement blessé et qui, ne pouvant plus n’y avancer ni reculer, aurait chercher à fuir vers les gouffres abyssaux, la falaise s’était éventrée en une profonde crevasse qui avait couru sur toute sa largeur, tel un répugnant lézard soudain libéré des entrailles mugissantes de la terre. Vieillie, éreintée et fourbue par cette lutte inégale menée depuis la nuit des temps, elle venait de plier le genou sous les coups de butoir des fureurs océanes. Vaincue, elle s’était enfin résignée à jeter au vacarme des vagues tout un pan de son bel équilibre, entraînant dans sa défaite et sa rémission la maison solitaire et son infortuné occupant.
Devant le drame, les gens du lieu, ceux des lotissements, s’étaient crus gens du cru, gens qui savent. Ils avaient donc dit que c’était couru d’avance, que la mer, la vaste mer, l’énigmatique mer, comme toutes les idoles et tous les totems, ne se laissait approcher que de loin et que l’orgueil coupable des hommes était seule responsable de ses colères meurtrières.
Les gens du cru, les vrais ceux-là, ceux des cirés de pluie, des huîtres, des moules et des pierres antiques, n’avaient rien dit.
Des femmes s’étaient signées et avaient dans des murmures égrené de vieux chapelets de buis.
Les hommes avaient constaté le désastre, donné de précieuses et brèves indications aux services de secours, regardé au loin le dos arrondi et maintenant paisible de l’océan, hoché la tête, et, traversant les rues des lotissements pour s’en revenir chez eux, un peu plus loin sur l’abri des terres, avaient posé sur les maisons des parvenus, toutes semblables, un regard infiniment triste et plein de commisération.

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01.10.2014

Troc

PA020007.JPGVidés de leurs maigres froments, les champs s’endorment sous l’automne. Les bribes d’un feuillage jaunâtre et déjà pourrissant viennent s’échouer sur leur morne silence, chassées par un soupir de la forêt voisine.
La cigogne ne les arpente plus, le busard ne les survole plus de ses quêtes obstinées, le  courlis n’y chante plus, l’alouette n’y prend plus son essor musical dès la pointe du jour.
Les champs attendent. Résignés. Ils attendent le fer qui les éventrera et le semoir qui dans leurs entrailles enfouira l’espoir d’autres jours lointains, d’autres pains putatifs, d’autres saisons, d’autres lendemains…
L’éternel recommencement, l’éternel retour, tel le rocher de Sisyphe et tel le phénix rejailli de ses cendres.
Ils sont anonymes, les champs. On les dirait n’appartenir qu’à la plaine sous la morte saison. On les dirait une entité géographique, un tout souverain du paysage.
Celui-ci est pourtant à Paweł, cet autre à Piotr, cet autre encore, plus loin, à Marek ou à Bogdan.
Et Paweł, Piotr, Marek et Bogdan les tiennent de leurs pères, qui les tenaient du grand-père et, même, oui même, disent-ils en reniflant et en montrant du doigt une invisible chose, d’aïeux plus éloignés encore, tellement éloignés qu’on ne sait même plus dire leur nom et qu’on ne sait même plus quand exactement ils sont passés par là pour déchirer, eux aussi,  leur échine à fouiller les mystères de la glèbe.
Ce sont là, ces paysans qui du doigt montrent une invisible chose, des paysans surannés, des vilains des temps jadis. Des ruraux comme si le stakhanovisme de notre ère surpeuplée dédaignait leurs lopins. Trop lointains, trop pauvres, trop sablonneux, trop ombragés, trop froids, trop coincés par les bois, trop longtemps ensevelis sous un suaire de glace.
Untel mise tout sur son seigle, un autre tout sur ses citrouilles, et l’autre, là-bas, sur un dévers accablé d’horizon, tout sur sa camomille, qu'il vendra aux parfumeries.
Mais celui-ci est seul et celui-là itou. Et deux bras, pour robustes qu’ils soient, ne peuvent fournir à tout quand la saison est brève, que le matériel est cher, que la terre est ingrate et que l’esprit est ailleurs. Deux bras, c’est peu… Bien peu.
Alors on a conservé ici l’antique, l’atavique, l’oral contrat du clan néolithique. Deux bras plus deux bras, cela fait quatre bras. Et deux espoirs plus deux espoirs, cela fait des milliers d’espérances.
On échange donc des journées, on se donne du temps, on fraternise dans la sueur, on mutualise l’urgence, on salue d’un même geste le même lever du soleil.
Le temps, un troc que l'aigle politique, qui veille pourtant à ce qu’aucune proie ne passe au travers de ses filets, ne peut taxer ; du vent à l'ancienne sur lequel ses serres n’ont pas prise.
La gratuité contre la gratuité, ça a dès lors les allures d’une subversion dangereuse dans un système où même l’air non vicié - qu’on serait  pourtant en droit de respirer librement -  a un coût.
En tout cas, ce sont là des mœurs qui ne font pleuvoir ni dans les carottes de Varsovie, ni dans celles de Bruxelles. Des pratiques de pauvres gens, des us et coutumes de manants
libres, et qui rient de toutes leurs dents brisées quand la grange est, par l’effort conjugué, pleine et que la table, pour le plaisir commun, est dressée.
Des hommes debout ; véritablement debout face au monde de tous les pauvres types qui en constituent l'essence et la raison d'être, vautrés telles de misérables loques devant les comptes bancaires.

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29.09.2014

Historique anecdote

littérature Je vous livre une anecdote lue dans une revue historique polonaise, "Mòwią wieki", Les siècles racontent.
Les Polonais, qui ont longtemps cru que Napoléon victorieux des empires centraux et du tsar de toutes les Russies serait leur libérateur, vouent malgré tout une grande admiration à l'empereur. A son propos, ils sont friands d’anecdotes .
Celle-ci,  pourtant, est
peu glorieuse  :

Après qu’il eut donné le signal de la retraite devant Moscou incendié et quasiment vide de ses habitants, l’empereur vit son armée,
délabrée et harcelée par les cosaques, s’effilocher et se traîner lamentablement dans la neige et le froid des plaines de Russie.
Lui, noblesse oblige, avait pris
la fuite loin devant tout le monde, avec une petite escorte et sur un traîneau.
Arrivé au Dniepr, il demanda à son guide de s’enquérir s’il y avait beaucoup de déserteurs français qui avaient déjà franchi la rivière.
Et le guide, renseignements pris, de  répondre :

- Non, sire, vous êtes le premier.

C'est certainement là l'occasion unique que pourrait avoir un jour Hollande de ressembler à Napoléon ! ! littérature,écriture,histoire

17:10 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature, écriture, histoire |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.09.2014

Fabliau en ré dièse augmenté

ULTIMA RATIO REGUM

Le Prince des Sans l’sous se sachant menacé
Cherchait à provoquer un écran de fumée,
Qui distrairait les ires du peuple turbulent.
Sa tête vaquait donc sur des sujets brûlants :
L’or ? La peste ? Le climat ? La répression vulgaire ?
Fi des banalités ! Rien ne valait la guerre,
Ce retour immédiat des ataviques peurs,
Qui font du roi un chef et un grand protecteur !
L’idée bien arrêtée et l’ennemi trouvé,
Sa majesté tantôt fit le canon tonner.

 Certes, nous dit-on, en ces temps reculés
De féroces barbares, visage cagoulé,
Tuaient des voyageurs du royaume de France,
Et ces assassinats réclamaient la vengeance !
«Vous êtes bons chrétiens, assez de reculades,
Car Dieu qui vous regarde commande la croisade !»
Mais le roi n’eût il eu trône sur la balance
Qu’il eût sans état d’âme sur tout ça
fait silence.

Tous les Sans l'sous pourtant- les doux, les indigents,
Les petits, les moyens, sots ou intelligents -
Applaudirent au courage d’un prince méritoire
Qui signait de leur sang sa page dans l’histoire.

12:30 Publié dans Fables | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.09.2014

Pauvres

littératureLes pauvres ont toujours perdu toutes leurs guerres et toutes leurs révolutions par le simple fait qu’ils ne se sont battus jusqu'alors que pour ne plus être des pauvres.
Misère morale, fille légitime de la misère économique : ils projetaient tout bonnement de se rayer des effectifs du peuple humain.
Et leurs éternels vainqueurs, eux, l'ont toujours su, qui, sans la brutalité des fusils, les ont gentiment collés au mur de l‘accession à la propriété et derrière le rideau noir de l' isoloir démocratique.
Ils en ont fait ainsi des pauvres un peu riches.
Ou des riches un peu pauvres.
Des serfs un peu affranchis.
Ou des affranchis un peu serfs...

Un pauvre qui ne se rebelle que par sa pauvreté est déjà un riche dans sa tête. Un  salopard social en puissance. Un salaud qui souffre de n'avoir pas les moyens d'en être un. La moindre augmentation de son pouvoir d'achat se transforme vite dans sa tête en achat d'un peu de pouvoir.
Une vraie éponge du renversement des perspectives.
Oh ! Ne lui confiez jamais, à celui-là, la tourmente désespérée de vos rêves ! Il la vendrait sur-le-champ au premier offrant qui viendrait à passer par là.
C'est d'ailleurs ce qu’il advint - en grande partie - aux poètes de toutes les mutineries, pas assez poètes et pas assez mutins, jusqu'à enrubanner leurs rimes et leurs coupures à l'hémistiche dans les plis d’un drapeau. En regardant un peu du côté de l'Histoire, ils auraient tout de même dû voir que le drapeau est le passeport flottant de toutes les trahisons :  dans ses plis, il  a toujours en réserve une salve gratuite pour ceux qui ne veulent pas saluer !
Quand on ne se bat que pour la richesse de sa survie, on ne se bat alors que pour la pérennité d'une pauvre vie.
La mutinerie sociale, la révolte par-delà la pauvreté, n’a ni cause ni drapeau. Elle est pauvre et le luxe de son toit, avec ses trous béants, laisse passer la froideur des étoiles jusqu’à sa table de chevet. Pour le reste, c'est-à-dire pour le directement visible, il y a des syndicats assis à la table ronde des politiciens.
Des gens qui mesurent jusqu'où un pauvre peut le rester sans être dangereux. Des gens qui se battent contre l'indigence pour sauvegarder la pauvreté.

Ce qu'ils ne savent pas et ne sauront jamais, ces gens-là, c'est qu'un rebelle qui s’en fout de sa condition de pauvre, qui n'envie pas la soie dans laquelle pètent ses ennemis, pas les festins dont ils se gobergent, pas leurs comptes en banque en forme de cavernes d’Ali Baba, se fout du même coup de leur illusoire pouvoir et qu'ils ne peuvent ainsi nulle part l'atteindre.
Parce que celui-là se bat à sa façon - il y a mille façons de combattre  - pour garder par-devers lui quelque chose qu'eux-mêmes ne peuvent posséder.
Il ne sera donc jamais vaincu.
Ou alors que par lui-même.
Un jour de trop lourde mélancolie, peut-être.

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19.09.2014

Fabliau en si mineur très diminué

CONFÉRENCE

Aux yeux de ses manants ne trouvant plus de grâce
Pour avoir agréé les appétits voraces
Des grands propriétaires et des hauts dignitaires
Au grand dam et courroux du monde prolétaire,
Le Prince convoqua tous les folliculaires
Pour tenter d’apaiser la grogne populaire.
Grand comédien rompu à l’art de la tromperie
Il comptait ce faisant amadouer les esprits,
Les étourdir de  phrases et les payer de mots,
Que relaierait très bien l’engeance des grimauds.

 Du côté des ministres on faisait triste mine
Car ces gens sans aveu, honnissant la chaumine,
Craignaient que le filou n’annonçât des réformes
Plutôt que d’asperger le peuple au chloroforme.
Le roi les rassura : il fut en son discours
Si flou, si nébuleux, que même leur basse-cour
Dut froncer le sourcil et fournir gros efforts
Pour ouïr exactement le sens des anaphores.
Celles-ci au demeurant en étaient dépourvues ;
Il s’agissait pour l’heure de gouverner à vue.

 Certains chez les Sans l’sou prirent les figures de style
Pour de l’argent comptant et dirent : c’est pas facile
De guider le royaume en ces années deux-mille !
Aimons le souverain et ravalons la bile !
D’autres, bien plus obtus aux plaisirs de l’abscons,
Se virent sans ambages pris pour de pauvres cons …
C’en est trop, crièrent-ils, de ces indignes prônes,
Il nous faut sans tarder le virer de son trône !
Les mâchoires se serrèrent et les poings se fermèrent,
Mais les justes colères sont toujours éphémères.

 Si bien que le bouffon rentrant chez lui tranquille,
Pour des siècles encore régna sur des débiles.

13:42 Publié dans Fables | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.09.2014

Contradictions cohérentes

Depuis mes années de lycée, ma première barbe contestataire, mes premiers livres dits subversifs, la rencontre avec mes premières amours, j’abhorre la bassesse du monde politique alors que rares sont les jours où je ne pense pas à ce monde politique.

J’aime la camaraderie, l’amitié, l’ambiance bon enfant, les tapes fraternelles sur l’épaule, la complicité avec un frère humain… et c’est par amour que je me suis éloigné de trois mille kilomètres de toute possibilité d’amitié.

Je ne déteste rien moins que les intrigants et les intrigantes et je m’y intéresse beaucoup parce que, justement, ils m’intriguent.

Quand je rencontre une de mes qualités – j’en ai quand même quelques-unes – chez un autre, je la trouve fade, voire superflue. En matière de qualité, il me faut de l’inédit.

Je voue à la chance d’exister un véritable culte, j’éprouve un immense bonheur à vivre et chaque jour je raccourcis ma vie d’une dizaine de cigarettes accrochées aux lèvres.

Je voudrais un monde plus juste, plus humain, plus sensible et lorsque je m’imagine ce monde je me dis que je n’y ferais sans doute pas autre chose que ce que je fais dans celui-ci.

Quand je me fantasme riche, riche à millions à ne savoir qu’en faire, je me vois en train d’en redistribuer partout à ceux qui souffrent du manque d’argent. De cela, je suis certain, je le ferais. Je me vois monter une fondation, financer une foule d’initiatives généreuses, bref, inverser l’usage courant du fric, le détourner de son cours..
Et il m’arrive d’avoir un geste agacé pour un mendiant dont la main ne me réclame qu’une misérable pièce.

Je suis athée. Athée depuis le début. Et je pense en même temps que si la mort est véritablement la fin de la vie, alors, forcément, logiquement, intrinsèquement, il est absolument inconcevable que la vie n’ait pas été, elle aussi, la fin de quelque chose.
Parce que nous ne sommes pas qu’une machine montée de toutes pièces, ces pièces-là fussent-elles un spermatozoïde, un ovule et un hasard.
Il faut laisser cela à ceux qui du matérialisme réponse-à-tout ont fait un dieu, bref, il faut laisser cette idée à ceux qui n'en ont pas.

09:57 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.09.2014

Macabre devinette

point-dinterrogation-et-exclamation1.jpgLundi, l’AFP nous dit :

«Combats autour de l’aéroport de Donetsk. Les rebelles tirent depuis Donetsk, l’armée depuis l’aéroport. »

Mardi, la même AFP nous dit :

«Tir d’une dizaine d’obus sur un marché de Donetsk, des vies sont détruites.
On ne sait pas qui a tiré
.»

Les combattants auraient-ils échangé leurs positions au cours de la nuit ?

10:25 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | Bertrand REDONNET

15.09.2014

Fuir ? Chanter ? Se taire ?

On m’a gentiment fait la critique, légèrement voilée, selon laquelle l’Exil des mots consacrait depuis quelque temps beaucoup de pages à la chose politique, au détriment sans doute de textes plus personnels et (ou) littéraires.
C’est vrai ; critique pleinement justifiée.  J’en ai parfaitement conscience.
Mais Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle, S'il n'a l'âme et la lyre et les yeux de Néron ? Comme l’écrivait Lamartine.
Lamartine auquel Brassens,
s’inscrivant en faux avec sa verve coutumière, avait répondu, le feu de la Ville éternelle est éternel, alors, quand donc chanterons-nous ?
Je ne sais dès lors que dire sinon qu’en ce moment une bonne part de mes préoccupations est liée à la situation du monde et à l’immonde fourberie des gouvernants,  notamment ceux de la république de France, puisque, si mes pieds ne sont plus là-bas depuis bientôt dix ans, une partie de mon cœur y est restée, comme un adieu sans adieu.
D’ordinaire plus enclin à épouser le point de vue de Brassens plutôt que celui du poète bourguignon, je me vois donc aujourd’hui pris dans cette contradiction qui me fait délaisser l’écriture romanesque à prétention littéraire pour la critique désabusée du monde.
Je sais bien où réside la vanité d’une telle attitude ! Mes quelques textes ne changeront rien à rien au désordre inhumain qui s’est installé parmi les hommes et ne feront pas tomber les têtes qui devraient tomber. Des coups d’épée dans l’eau…
D’ailleurs, à l’ami qui me visitait cet été, je confiais justement que de parler avec lui de la France, ici, dans cette campagne étrangère encore paisible et solitaire, me faisait pleinement prendre conscience de mon éloignement, tant tout ce qui se passe là-bas (ou qui ne se passe pas, d’ailleurs) ne touche pas de près ma vie de tous les jours, mon isolement, ma tranquillité, mon bonheur d’être en famille, mon Ailleurs.
Pourtant, mon «rapprochement négatif» est venu avec ma détestation de Hollande, elle-même survenue lors des prises de position serviles - prises de position de seigneur inféodé au roi américain - de ce dernier vis-à-vis de Maïdan, de l’Ukraine et de la Russie. Auparavant, Hollande m’était indifférent comme me le sont tous les saltimbanques à deux fesses et une chasse-d’eau qui sur la terre s’amusent à faire les puissants !
Je le pressens d’ici très fort : l’Europe et les États-Unis veulent la ruine de la Russie pour une foule de raisons établies de longue date, raisons géopolitiques, de contrôle de la planète en matière énergétique, d’anéantissement de la Syrie et de l’Iran, de mise en place de l’ignoble traité de commerce transatlantique pour lequel la Russie sera un voisin plus que gênant. L’Ukraine n’est qu’un prétexte provoqué et Hollande, dans son impéritie, sa duplicité et sa bêtise d’occidentaliste primaire, mène notre pays tout droit au chaos, pour le plus grand profit de ses amis américains.
Un homme de talent et de courage, comme la classe politique n’en compte hélas plus, aurait dit non aux desseins étasuniens et bruxelloises et aurait mené son pays non pas à l’affrontement avec la Russie mais vers une entente cordiale et de bon voisinage continental, sans pour autant faire allégeance à son désir expansionniste, à supposer que ce désir existe et ne soit pas tout simplement un réflexe d’auto-défense rebaptisé « désir de grandeur» par les occidentaux pour les besoins de leur fourbe cause.
Je rappelle pour mémoire qu’en octobre 1990, pour rassurer la Russie quant à l’entrée de l'ex-Allemagne de l'est dans l’Otan, il fut décidé qu’aucune troupe étrangère, qu'aucune arme nucléaire ne seraient stationnées à l’Est et, enfin, que l'Otan ne s’étendrait jamais plus à l’Est. Et voilà cet OTAN aujourd’hui quasiment arrivé aux portes de Moscou avec la Pologne et les Pays baltes et qui, en plus, après avoir échoué en Géorgie, guigne avec plus de gourmandise encore sur l’Ukraine !
Qui dès lors bafoue les traités ? La Russie ou l’Europe américanisée ?
Et voilà quelle politique mensongère et agressive soutient ce Hollande, le débonnaire, l'insupportable, l’innommable, le ridicule Hollande, certes, mais aussi et surtout, le très dangereux Hollande.
On ne le dit pas assez :
Hai, détesté, repoussé, dénié, vilipendé, honni, acculé, méprisé, contredit, hué, mis à nu, cloué au pilori dans son pays, cet homme qui ne sait même pas mener une vie privée décente et mêle sans arrêt ses misérables histoires de cul aux histoires de la chose publique, n’aura aucun scrupule à tenter de se refaire une santé historique en engageant des guerres, en multipliant les interventions militaires, en menant une politique dont il sait pertinemment qu’elle conduit au cataclysme, bref, en faisant s’entretuer des milliers et des milliers de gens !
Et quand je pense que ce tartuffe fait mine d’honorer la mémoire de Jaurès assassiné pour son pacifisme, c’est à pleurer de dégoût !

Ça, c’est sur "la scène internationale", selon le mot des journaleux comme si les drames et les misères étaient ceux ou celles d'un théâtre.
Intra muros, le tableau est tout aussi dégueulasse et me révolte autant.
Les p’tits vieux, fatigués, la joue ridée, qui voient déjà, là-bas, scintiller le bout tant redouté de la piste, qui n’ont en leurs poches trouées que quelques menues monnaies à se mettre sous la dent, quand ils en ont, des dents, n’ont qu’à bien se tenir et se serrer encore la ceinture.
Et s’ils n’ont pas de ceinture, ils n’ont qu’à remonter leurs bretelles !
C’est d’ailleurs ce que le gouvernement socialiste vient de leur gracieusement offrir : une remontée de bretelles en les privant, eux qui n’ont que mille euros et parfois moins à bouffer par mois, de 5 euros promis en avril dernier, repoussés en octobre et finalement, sans autre forme de procès,  renvoyés aux calendes grecques.
On a envie de vomir en écoutant le gros Sapin, repu, rotant, suant le cholestérol d’une chaire trop riche et trop abondante, expliquer que l’inflation ayant été plus faible que prévue, ces 5 euros dans la poche des vieux n’étaient plus nécessaires. Superflus, pour tout dire.
Qu’en auraient-ils fait, hein, de ces 5 euros de plus, ces vieux chiens ?
C’est-à dire qu’on dit, sans honte et sans bégayer, que les vieux n’ont pas le droit de s’acheter une tablette de chocolat en plus, de s’offrir le caprice d’une petite friandise ; n’ont pas le droit d’améliorer ne serait-ce que d’une once leur misérable vie. Quand on leur balance un quignon  de pain supplémentaire, ce n’est pas qu’on les augmente pour leur confort. Que non ! On  les  réajuste ! On les maintient au même niveau, comme on maintient les bêtes dans leur enclos sur le fumier de la survie !
Pire encore,  je ne sais plus quel salaud ou quelle salope a dit que, même, on aurait pu leur baisser leur retraite aux vieux débiles, tant l’inflation a été insignifiante. Et de rajouter, en remuant de fatuité un cou flasque et gras comme celui des dindons : mais notre gouvernement, dans son infini sentiment socialiste,  ne fera pas ça.
Je suppose qu’il fallait applaudir !

D’aucuns cependant, ayant bien conscience de tout ce bourbier, disent, en se frottant les mains : oh, mais tout cela se paiera dans les urnes ! Ils seront battus à plate couture.
Et moi je dis : NON ! Des défaites électorales pour sanctionner tant de turpitudes, de bassesses, de mépris immonde, c’est peu, très peu. Les gars passent, font du dégât, gouvernent en véritables bandits et s’en retournent tranquillement dans leur jardin cultiver la fraise et le poireau, les poches bourrées d’une grasse retraite de ministre ! Le tour est joué ! Au suivant de ces messieurs  !
De telles exactions méritent un châtiment bien plus équitable et beaucoup plus sévère ! Je ne suis pas certain que Louis XVI monté sur l’échafaud se soit rendu plus coupable envers le peuple de France que ne se le rendent impunément aujourd’hui tous ces voyous de haut vol !

Alors ? Je  pourrais, après tout ça, chanter le bonheur de vivre et louer la beauté des choses de la terre ?
Difficile. Très difficile… En tout cas, il me faut d’abord respirer un grand coup et tâcher de me résigner à plus de solitude encore.
Pour l’heure, que ceux que cela ne dérange pas ou qui, même, peut-être, en profitent, chantent à s’en faire péter la glotte !
Et que grand bien leur fasse !

14:56 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littératute, écriture, politique, histoire |  Facebook | Bertrand REDONNET