30.10.2014

Les Editions du Bug sont nées

Le Bug, c’est :

Une rivière à la frontière orientale de l’Europe

Un gros crash informatique

 Maintenant c'est aussi 

et surtout :

 unnamed.gif

Votre prochaine maison d’éditions où vous fournir en bonne littérature 

Alors, le jour de Sainte-Bienvenue,

Soutenez !  Adhérez !

Tour d’horizon et Renseignements à suivre ICI

 

littérature,écriture

 

05:56 | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.10.2014

Un laboureur et du vent -9 -

éolienne.jpgLas ! Las ! Las ! Pierrot, épuisé par une longue journée de labeur sous le soleil qui avait tapé fort, se préparait à souper quand étaient arrivés ces étranges amphitryons ! Il se préparait à passer calmement sa soirée, il avait l’estomac dans les talons car il n’avait rien pris depuis quatre heures de l’après-midi, encore qu’une légère collation avalée sur le pouce entre deux tas de gerbes. D’ordinaire, il se modérait entre les repas et ne buvait pas plus qu’il n’avait soif. Même s’il est vrai qu’il avait assez souvent soif… Mais là, déstabilisé par les propos de l’Anglais et, peut-être, par le sourire énigmatique de la dame muette, il oublia qu’il était à jeun. Il servit donc à boire, fit remplir le pichet, le vida et le fit remplir encore, à la grande joie de l’Anglais qui, à chaque verre, pérorait que c’était une merveille divine, ce vin. Ce qui fait que lorsque la conclusion scabreuse fut formulée, Pierrot avait perdu les pédales : il était fin saoul. Louisette le poussait bien du coude, tâchant de le ramener à plus de bienséance, mais il n’entendait pas et divaguait complètement. Alors elle laissa faire, elle finit même par s’amuser de voir son Pierrot, si calme et si gentil d’ordinaire, excité comme une puce, malpoli comme jamais et tenant des propos qui, manifestement, n’étaient pas à lui. Quand il proposa à l’Anglais une eau-de-vie pure poire, des poires de derrière la grange, mon bonhomme, toutes naturelles, bouffées par la vermine, ça d’accord, mais toutes naturelles quand même, Louisette ne s’y opposa pas et mûrit à part elle le dessein de saouler aussi ce visiteur aux propositions saugrenues.
Ah, ah, fit Pierrot en se tapant sur les cuisses et en prenant Louisette par les épaules, ça je m’y vois… Ouais, je m’y vois bien ! Avec ma Louisette, là, à attendre les corniauds et à m’occuper de les faire visiter et les faire marcher exprès dans la crotte de dindons ! Mais l’entrée sera chère, je te préviens quand même, l’English, parce qu’il faut repeindre tout ça, arranger pour que ce soit beau. Que ça reste dans le vrai, mais un vrai beau… Qu’est-ce que c’est corr- ni - ô ?
Corniaud ? Ah, ah, c’est toué, corniaud, c’est toué et ton musée à la con. Ah, c’est curieux ! Je ne connaissais pas le mot.
Bon, c’est pas tout, ça, mais combien qu’il en dounnerait, hein, d’mon bourrier, là, à vue de nez ? Et Pierrot montrait dans un geste désordonné du bras, la cour, le tas de fumier et les vieux bâtiments alentour, maintenant plongés dans l’obscurité. Hein, combien, qu’i voudrait en dounner, le monsieur English ?
Vous voulez dire combien cela on le paierait sans doute ?
C’est ça, mon chéri  ! Dis-nous donc un peu ce que t’as dans ta cagnotte ! Minaudait Pierrot en prenant une voix niaise et chafouine, en frottant l’un contre l’autre son pouce et son index et en approchant son visage sous le nez de son interlocuteur avec des grimaces absolument ridicules.
Oh, faut voir cela avec le bureau de notre Association et quand nous aurons la subvention. Mais ça ferait beaucoup, savez-vous.
Beaucoup, beaucoup ! Mais c’est rin du tout, ça ! Beaucoup pour mézigue, ça peut être rin pour toué. Ou le contraire. Ça dépend comment on voit midi à sa porte, tout ça ! Alors beaucoup, c’est pas un chiffre sérieux, ça. C’est un chiffre de marchand de vaches,  l’English ! Tiens, faut reprendre de la goutte, là, tout de suite, avant que ça s’évapore. L’arôme est fin. Il s’envole vite. Et faut en mettre itou à ta grande bounne femme, là, qui fait pas plus de tapage qu’un carpillon dans son bocal et qui rigole aux anges comme une bécasse !
Le visiteur n’eût-il été lui-même passablement ivre, qu’il aurait sans doute pu s’indigner et partir. Mais il ne suivait plus très bien le discours décousu de son hôte et il ne comprenait pas toute la rusticité de ce langage. Il croyait cependant voir que l’affaire était en bonne voie puisqu’on en était déjà au prix, qu’il n’y avait pas eu de refus catégorique, comme le voisinage, même assez lointain, l’en avait pourtant mis en garde en haussant les épaules et en l’avertissant qu’il allait traiter avec un primitif. Alors, encouragé par l’ivresse naissante et par ce qu’il prit pour de la bonne volonté, il eut l’imprudence, voire l’impudence, d’avancer un chiffre. Il annonça, en faisant tournoyer son verre à la façon d’un grand connaisseur et en le portant à son nez : peut être cela pourrait monter, toujours si nous avons la subvention, à quarante mille euros. Mais je ne sais pas si c’est cela, n’est-ce pas ?
Quarante mille euros ! Fant’d'putain, j’sais pas exactement combien que ça fait, mais ça doit faire des pleines brouettes de bon p’tits sous, ça ! Qu’en dis-tu, ma Louisette d’amour ?
J’en dis, figure-toi, que j’avais pensé à bien plus que ça… Oui, à bien plus. Parce que c’est tout notre patrimoine, que tu tiens de ton père et qui nous fait vivre, qui s’en ira en fumée, figure-toi.
Hé oui, brama Pierrot en expédiant un grand coup de poing dans l’épaule de l’Anglais qui vacilla, suivi de petites claques, sèches et sévères, sur la nuque, faudra en rajouter un peu, mon doux mignon ! T’as entendu ce qu’a dit ma femme ? Elle sait compter, ma femme ! C’est pas assez !
Ecoutez monsieur, grinça l’Anglais, quand même un peu inquiet de ces familiarités gauloises, tout cela se décidera par un vote, quand un notaire aura estimé. Mais soyez sûrs qu’on vous donnera le juste prix.
Ah, gredin ! Vermine ! Un notaire ! Tu veux t’aller moucher à la loi, hein, sacré comédien ! Et tu veux nous baiser jusqu'au trognon comme qui rigole, pas vrai ? Miaula Pierrot, les dents serrées, le visage en feu.
La dame avait éteint son affable sourire, juste après la bourrade donnée à son mari. Elle dit quelques mots affolés et l’homme se leva aussitôt. Pierrot en fut tout surpris. Vous partez  déjà ? Allez, allez, faut prendre le dernier, on s’en va pas comme ça de chez Pierrot et Louisette, mes bons agneaux.
L’homme hésitait, pris entre l’intonation soudain pateline du paysan et sa femme qui lui pressait le coude, visiblement effrayée. Bien, finit-il par dire, mais on ne parle plus du prix ce soir, s’il vous plaît. L’important est que nous sommes d’accord sur, comment dites-vous ? Sur… Sur principe, je crois. Car tout ce projet se ferait dans longtemps.
Ah, mais non, mon chéri ! On n’est pas d’accord du tout ! Tiens, reprends-en une goutte… On n’est pas d’accord, nous autres ! Nous, ce qu’on veut c’est qu’on nous foute tranquillement la paix. On veut pas être emmerdés par des connards coumme toué, comprends-tu ? Des connards feignants comme des curés et qui se promènent avec des idées à la mords-moi-l’nœud !
Oui, oui… Nous comprenons bien. Vous ne serez pas embêtés. Vous seriez des gérants.
Des gérants, c’est très bien, c’est tranquille, affirma avec force Louisette qui voyait que ça allait vraiment tourner en jus de boudin et qui voulait en finir avec ce jeu idiot. L’Anglais lui sourit et lui fit un signe obséquieux de la tête. Il s’était rassis, il avait repris un verre d’eau-de-vie et il était à présent sérieusement ivre.
Oui, des gênants ! Voilà, ce que vous êtes, comme dit ma Louisette ! Des gênants ! Pas de musée ! Pas d’sous ! Pas d’euros ! On s’en fout de ton tas d’or, aboya Pierrot en plantant tout à coup son couteau au milieu de la table, si brutalement et avec des contorsions du visage tellement épouvantables, que la dame anglaise poussa un grand cri, très haut perché, se leva d’un bond, agrippa son mari, le tira en arrière et lui enjoignit de partir tout de suite…
Louisette s’esclaffa, Pierrot la considéra un instant, l’air idiot, complètement interloqué, puis il éclata de rire aussi et beugla encore, allez, dehors, dehors, la racaille ! Ouste ! Ouste ! Il voulut même quitter sa chaise pour, sans doute,  allier le geste à la parole, mais il y retomba lourdement. Les deux délégués de Notre boule bleue, épouvantés, couraient maintenant à toutes jambes vers leur automobile, et, en se retournant de temps à autres, l’invectivaient abondamment. En anglais.
Ouais, ouais, c’est ça, mes mignons ! C’est ça, bandits d’Allemands ! Curés malfaisants ! Au musée, les voleurs !

A SUIVRE...

07:57 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.10.2014

Un laboureur et du vent - 8 -

littérature, écritureUn de ces soirs, survint cependant un épisode qui dérégla fortement la musique. Après une rude journée passée à mettre les gerbes d’avoine et d’orge en tas sous un soleil accablant, sans une once de vent, Pierrot qui venait d’enfiler son grand verre, s’était agréablement flatté le ventre et s’apprêtait à dire que la vie était bien belle, quand un faisceau de lumière déchira soudain la pénombre de la cour. Une voiture s’était arrêtée devant chez eux et un grand monsieur, en short, maigre comme un clou et quasiment chauve, en descendait déjà, suivi d’une dame aussi grande que lui, mais plus en chair, en short également, et le cheveu blond bien peigné.
Pierrot s’était levé et Louisette, qui s’apprêtait à le faire, ne s’était pas assise. L’homme et la femme parvinrent jusqu’à eux et, très poliment, les saluèrent. Pierrot fronça les sourcils, inquiet, tant la façon dont parlaient ces gens était rigolote, comme s’ils voulaient plaisanter et faire les grotesques.
Bonsoir madame, bonsoir monsieur. Nous sommes là bien chez monsieur et dame Poitevin ? Ben oui, c’est bien  là, bonsoir. Monsieur et madame Robinson… Pierrot et Louisette écarquillèrent de grands yeux ; l’homme avait prononcé son nom de telle façon qu’ils ne le comprirent pas. Oui, nous sommes Anglais, n’est-ce pas, mais nous habitons une petite maison à Chambon, ce n’est pas très éloigné. Nous sommes presque des voisins, ria l’homme haut et maigre. En effet… Mais… Asseyez-vous, messieurs-dames, asseyez-vous. L’Anglais regarda autour de lui, fort embarrassé. Il n’y avait pas de chaises pour eux. Louisette demanda excuse, pouffant intérieurement de la gaucherie de son mari, disparut prestement dans la maison et en ramena deux vieilles. Elle avait aussi changé sa blouse et rafistolé son chignon.
Alors les visiteurs s’assirent et remercièrent beaucoup.
La dame souriait très agréablement mais ne prononçait pas un mot, regardant partout autour d’elle.
Mais nous sommes un peu tard, excusez-nous, car on nous a dit que toute la jour vous étiez aux travaux et nous n’avons pas voulu embêter.
Ah oui, dame, c’est la saison ou jamais d’engranger !
Un petit silence se fit. Pierrot offrit un verre de vin. Il souleva le pichet, voulut verser. Il n’y avait évidemment pas de verre. Louisette disparut à nouveau. Ah, nous aimons beaucoup le vin français, oui, merci.
Celui-là, vous pouvez le boire sans crainte de vous empoisonner, c’est du pur cousu-mains, pas une drogue là-dedans, pas de chaptalisation, rin que du pur jus d’octobre.
Qu’est-ce que c’est, chaptalisation ?
Ah, c’est quand on rajoute du sucre dans la vendange pour donner du degré. Mais pas de ça, chez nous, que du soleil !
Le monsieur anglais riait et battait presque des mains, ravi. Très bon, très vrai, c’est ce qui nous plaît ! C’est tout à fait  exact ! Et c’est pour cela que nous sommes venus chez vous. Ah bon ? Pierrot crut comprendre qu’ils n’étaient venus se perdre jusqu’ici que pour boire de son pinard et il se demanda s’il devait s’en réjouir ou s’en vexer.
Je dis qu’on fait une visite parce que nous avons appris que vous faisiez tout, tout, à la mode naturelle.
On vous a bien renseignés, on vous a bien renseignés, y‘a pas à dire... De toute façon on n’a pas le choix de faire autrement, alors on fait avec les moyens du bord, comme on dit. Et qu’est-ce qui… ? Pierrot allait demander, dans son langage, qu’est-ce qui lui valait l’honneur de cette visite, car il pensait, vu qu’on leur avait vanté ses vieilles méthodes, qu’ils voulaient acheter des œufs, des fruits, des légumes, de la viande peut-être.
L’homme n’attendit pas la fin de la question et se mit à parler. Il parla longtemps, s’exprimant bien et de très affable façon. Et plus il parlait, plus le gars Pierrot et sa Louisette tombaient des nues, plus ils se demandaient si tous les Anglais étaient comme ça, après tout, si c’était donc normal, ou s’ils avaient affaire à deux fous furieux. L’homme expliqua - pendant que la femme sirotait de petites gorgées de vin, toujours silencieuse, toujours souriante -  qu’ils étaient à la retraite, qu’ils avaient travaillé toute leur vie et beaucoup économisé. Ils n’avaient pas d’enfants. Ils avaient vendu tout leur patrimoine en Angleterre, très cher, et ils étaient venus s’installer là, dans cette région qu’ils adoraient. Et ils avaient beaucoup d’amis dans les environs, Anglais et Français, tous de vue écologique.
Ah ! l’avait interrompu Pierrot en reversant du vin, mon pote aussi, le voisin, il dit souvent ce mot ! Il est instituteur et je crois qu’il aime bien les écologistes, comme vous dites. Un bon gars pourtant, un bon copain ! Il dit souvent que la planète est foutue si on n’arrête pas de faire des conneries. Le monsieur anglais applaudit et abonda longtemps dans ce sens. Eux, ils étaient pour l’ancienne façon de faire, pour la vraie vie campagnarde. Alors ils avaient fondé une association, avec beaucoup de leurs amis français et anglais, n’est-ce-pas ? Notre boule bleue, qu’elle portait nom, leur association. Et ils auraient bientôt une subvention de l’Europe pour faire un musée. Un vrai musée en plein air, avec des bêtes et du matériel à l’ancienne. Ils voulaient montrer que c’était encore possible de faire un travail qui respectait la nature, les plantes, la vie sauvage, les cours d’eau. Ils avaient donc en tête de faire un musée éducatif, c’est comme ça que disait l’Anglais, un musée éducatif, et, dans cette région défigurée par la grande monoculture, c’était presque une urgence, avant que ne s’efface totalement la mémoire de ce qui fut.
Un musée ? Oh, mais c’est pour les vacanciers ça !
Non pas seulement, avait objecté le visiteur, en faisant le docte, le doigt levé… Pour les vacanciers et pour tout le monde. Un musée vivant où les gens pourront  visiter mais aussi acheter des produits de la tradition biologique. C’était un grand, un très grand projet. Ils étaient vingt à travailler dessus et il y avait beaucoup de papiers à fournir. Mais, avant tout, il fallait savoir où et qui tiendrait ce musée. Qui y travaillerait.
Là, l’homme s’arrêta, tout sourire, manifestement satisfait de son exposé et attendant une réaction qui ne vint pas. Alors il poussa jusqu’à dire, c’est pour cela, que nous avons pensé à vous, parce que vous savez tout ça en vrai.
Et puisque Pierrot faisait une moue ahurie et que Louisette allongeait le cou, comme quand on est profondément étonné, qu’on croit avoir mal compris et qu’on invite à reformuler, l’Anglais expliqua encore. Il expliqua si bien que ses hôtes d’un soir crurent comprendre qu’il proposait de racheter leur ferme, d’en faire un musée et de les payer pour en être les exploitants, les gardiens et les animateurs. Mais il y avait le temps ! Les déclarations, les papiers, l’argent, tous les règlements ne seraient pas prêts avant un ou deux ans au moins.

A SUIVRE...

09:49 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.10.2014

Un laboureur et du vent -7 -

Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.

Guy Debord - La Société du spectacle

                                                  Chapitre 3

littérature,écriturePierrot n’aimait pas trop juillet. Il s’y sentait seul, presque abandonné. D’abord, Valentin ne rentrait plus le soir. Les deux mois d’’été, il travaillait dans un atelier de  chaudronnerie, près de la Rochelle. Pour se faire deux ou trois sous, comme disait Pierrot. Il était donc hébergé chez une vieille tante, une tante à Pierrot exactement mais qu’il avait pratiquement perdue de vue.
Valentin ne rentrait donc que le dimanche.

Ensuite, dès les premiers jours de juillet, Dominique et Marie entassaient précipitamment toute une garde-robe dans le coffre de leur auto, fermaient leur maison à double tour, mettaient le chat dehors, confiaient à Louisette la clef, au cas où, et partaient marcher dans la montagne. Toujours dans le Jura.
Marcher dans la montagne ? Ça, ça coupait à chaque fois le souffle à Pierrot. Pour lui, c’était une absurdité du monde et il souffrait en silence que ses voisins, si proches, se laissassent aller à ces  fantaisies de muscadins. Ben, pourquoi vous marcheriez pas là, entre les champs ? Ou dans mes bois ? Il y a encore des petits chemins jolis, dans mes bois. Tiens, tu longes la rivière jusque dans les marais de Curé, tu rattrapes la petite route de Chaillé et t’as de belles virées à faire par là, le long des fossés… Pourquoi foutre le camp à l’autre bout du monde en voiture simplement pour y marcher ? Ça tient pas debout ! Si vous aviez pas d’automobile, vous marcheriez donc pas ? Et qu’est-ce qu’il y a de mieux à marcher dans la montagne que là, devant votre porte ? Pour marcher, faut deux jambes et rien de plus.

L’instituteur et sa jeune femme riaient aux éclats devant la brutale simplicité de tant d’évidences. Alors, ils expliquaient. Les paysages. Quoi, les paysages ? Pierrot, c’est grandiose, je t’assure. Tu pars le matin, dans la pénombre du lever du jour, et tu marches dans une nature sauvage avec devant toi de la brume et du soleil qui apparaît. Tu marches sur des sentiers qui grimpent vers des sommets et tu traverses des prairies où broutent en liberté des vaches et des chevaux… Tu arrives à la lisière des forêts, tu passes des cols, tu longes des lacs bleutés et tu vois, en te retournant en fin de matinée, tout ce décor qui se déploie en bas, absolument naturel.
Naturel, t’es sûr ? Entièrement naturel, je te dis. En montagne, on ne fait que de l’élevage. Les céréaliers ne pourraient pas faucher tout ce qui les gênerait, l’exploitation des régions accidentées est malaisée pour eux. Et puis, il y a l’air de l’altitude, les silences des versants.
Écoute, l’instit, si tu te lèves en même temps que moi et Louisette, vers quatre heures pour traire les vaches et les chèvres, hé ben, je t’assure, moi, que tu vois aussi ce que tu dis là. Des champs, du silence, et les odeurs un peu humides de la nuit qui s’en va et des vols de chouette qui rentrent se coucher sur les vieilles poutres des bâtiments et des gazouillis d’autres oiseaux qui se lèvent. Moi, tu vois, c’est à ce moment là que je trouve que la vie est la plus belle. J’ai l’impression d’en recommencer une tous les matins. Alors, hein, tu vois, t’as pas besoin d’aller courir aux cinq cents diables !
Oui, bien sûr… je te comprends, Pierrot. Mais ça change de décor aussi, d’aller ailleurs, dans des montagnes aussi vieilles que le monde est vieux.
Là, Pierrot restait perplexe, tournait légèrement la tête et regardait par la fenêtre. Le tas de fumier, les poules et les coqs, les canards, les pintades, les dindes, la meule de paille bancale que soutenaient de lourdes perches de bois, la grange au toit moussu et tout de guingois, l’écurie, la niche pourrie du chien, les cages à lapins en équilibre instable, les arbres noirs de vieillesse et de pluies. Son décor. Ça n’était pas reluisant pour une carte postale, c’est certain, mais ça devait tout de même briller quelque part en lui puisqu’il ne lui venait pas à l’idée d’en changer et qu’il murmurait, presque tout bas, bon ben, si c’est pour changer de décor… Et la discussion s’arrêtait là, parce qu’il n’y avait plus de mots pour la continuer. Pierrot offrait le coup de l’étrier, les amis se tapaient bientôt fort sur l’épaule en guise d’au-revoir et se donnaient l’accolade, Louisette tendait un panier d’osier dans lequel un déjeuner était soigneusement enveloppé dans des torchons blancs et Dominique et Marie faisaient, à ce moment-là, toujours mine de se fâcher. Si, si, pour la route… Pas de discussions ! C’est tout frais, mais on n’a pas mis de vin, dame, à cause des gendarmes et pour pas que vous versiez au fossé.
Alors l’instituteur et sa femme embrassaient les grosses joues de leur voisine et quelque chose remontait du cœur jusqu’à leurs yeux, qui les rendait humides.
Et les jours un à un ruisselaient sous la chaleur pesante et jaune. Si quelques bons orages avaient été au rendez-vous, Pierrot faisait son regain. Il fauchait aussi ses blés, ses avoines et ses orges et la robe des chevaux dégoulinait de sueur où venait s’engluer la lourde poussière des moissons. Le paysan bouchonnait donc ses bêtes avec application, longuement, doublait leur ration d’avoine et de foin, les brossait, leur disait mes mignons, c’est la saison où jamais de taper dans le collier ! Ferez du lard cet hiver !
Une carte postale arrivait vers le milieu du mois qui racontait que le temps était magnifique et qu’on respirait à pleins poumons l’air des hautes montagnes. Louisette lisait la belle écriture de l’instit, à voix haute, et Pierrot écoutait en souriant. Puis il regardait la photo, une prairie, une vallée, des fleurs, un village, des vaches rousses ou des vignes. Ça dépendait des années. Et il haussait les épaules, sacré instit, va, aller galoper si loin pour voir du ciel bleu, avec tout ce qu’il y a chez nous, qu’on en est rassasié.
Figure-toi, le taquinait Louisette, que si tu comptes les gens qui s’en vont en vacances et ceux qui s’en vont pas, eh  ben, tu verras que ceux qui s’en vont pas, il y en a plus beaucoup ! C’est le monde qui est comme ça, t’as qu’à voir tout ce qui passe sur la grand- route. Les congés payés, c’est fait pour ça, figure-toi, mon Pierrot. C’est nous autres qui sont un peu à la traîne, je crois bien.
Bah, sans doute, parce que tout le monde fait la même chose en même temps. Et Pierrot se taisait aussitôt, muré dans la conviction du contraire de ce qu’il venait de dire.
Le soir, les deux époux se payaient le luxe d’installer une petite table sous la treille où pendaient de longues grappes encore vertes, et là, ils soupaient, les jambes étendues, harassés de fatigue et de lumière, goûtant la fraîcheur qui leur tombait du ciel comme un baume sur leurs épaules endolories. Avant d’attaquer les salades, les pâtés, les boudins et le jambon, Pierrot s’enfilait une grande rasade de vin frais, se caressait le ventre, pétait un grand coup ou rotait, et, libéré, déclarait, on n’est pas bien, là, tous les deux, à regarder le soleil qui fait son lit ? Moi, je te dis qu’elle est belle la vie !
Et Louisette rigolait de ce que tout ça était quotidien, réglé comme du papier à musique.

 A SUIVRE...

11:41 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.10.2014

Un laboureur et du vent -6 -

éolienne.jpg... On frappa et Claude Grenier dut s’interrompre, le temps de laisser dire aux maîtres de céans : entrez ! Dominique apparut alors, passa doucement la tête dans l’entrebâillement, vit qu’il y avait de la visite et voulut se retirer… Non, non ! fit Pierrot, soudain radieux et en se levant de table. Qu’est-ce qui t’amène, l’instituteur ? Des œufs ? Oui, t’inquiète, on en a, on en a. Elles ont recommencé à pondre, les cocottes, et ça donne, tu peux me croire ! Mais assieds-toi, merde ! Viens trinquer avec nous, t’as ben cinq minutes ! Marie est de garde de nuit ? Bon, ben assieds-toi quand même, tu souperas avec nous. Mais à la bonne franquette, dame !
Le gars Pierrot était tout excité, tout joyeux de l’arrivée de son camarade qui faisait diversion au discours de Claude Grenier, lequel commençait à l’inquiéter vaguement. Et puis, il bombait le torse pour bien faire voir à Grenier qu’il était pas président d’un comité, lui, ni gros exploitant, ni copain avec le conseiller général, mais qu’il ne s’entendait pas moins comme larron en foire avec l’instituteur.
Grenier avait gentiment salué Dominique et il s’était levé pour lui tendre la main, tout en soulevant sa casquette. Il le connaissait bien, il avait fait la classe à ses deux garçons, il y avait six ou sept ans. Oui, ils étaient au lycée maintenant. Et ça marchait pas mal, merci. Surtout le plus jeune. Les maths, c’était son truc ! Dominique acquiesçait et se rappelait qu’effectivement le dernier, Jean-Luc Grenier, aimait le calcul.
Comme une sorte de point, ou une virgule plutôt, il y eut un silence dans la conversation, avant qu’elle ne revienne à son objet principal.
Je te disais donc qu’il nous manque l’essentiel, c’est-à-dire un cheval et un gars qui sait labourer avec. Un gars qui sait mener un bidet pour faire un sillon bien droit. Personne ne sait plus faire ça aujourd’hui, tu penses bien ! Et ce sera pourtant le clou de la fête, vois-tu…
Dominique essayait de comprendre de quoi il en retournait et interrogeait Louisette du regard. Figure-toi, le renseigna-t-elle, que Claude et le député… Conseiller général ! hurla Grenier en rigolant. Oui, conseiller général, c’est pareil, organisent cet été à… Ce sera où au fait ?
Ah, je ne l’ai pas dit ? Ça se passera dans le parc du château de Poléon, sur les prairies, un beau lieu, un lieu solennel, plein d’histoire. Pas mal, hein ? Roger a le bras long, on a déjà l’autorisation.
Figure-toi, recommença donc Louisette, que Claude et le député – Grenier eut un geste de désespoir - organisent cet été à Poléon une grande fête pour faire voir comment les gens travaillaient dans le temps dans nos campagnes, les vieilles faucheuses, les batteuses, les chevaux, les...

Louisette se tut, soudain gênée, et elle rougit jusqu’aux deux oreilles. La première, elle comprit ce que voulait Claude Grenier. La première, elle réalisa que les temps anciens, les grands-pères, les aïeux, les démodés, les vieilles façons de faire qu’on voulait montrer aux badauds, les outils délabrés, la misère du Sans l'sou, c’était leur présent à eux. C’étaient eux. C’était leur tranquille bonheur. Ils étaient là, dans la commune, comme des curiosités, comme des pauvres bougres qu’on pouvait exposer pour l’amusement. Comme au cirque. Elle déglutit, elle regarda son Pierrot, les deux coudes sur la table, la mine poupine, avec ses bons gros yeux humides, presque des yeux enfantins, qui écoutait sans broncher et qui, de temps en temps, tendait un bout de tarte ou remplissait les verres. Un immense chagrin lui brûla la poitrine… Elle dit qu’elle allait fermer le poulailler et sortit précipitamment.
Dominique baissait le nez jusques dans son verre et faisait mine d’en respirer le bouquet, comme s’il se fût agi d’un grand crû. Pierrot considéra sa femme qui s’enfuyait, jeta un coup d’œil vers son ami, avala sa salive et réalisa enfin. Il interrogea, d’une voix enrouée, comment ça ? Tu voudrais, si je saisis bien, que j’aille labourer avec mes chevaux la prairie de la marquise pour que des promeneurs du dimanche voient comment on se faisait chier dans le temps pour faire pousser un bout de pain ? Mais, mon vieux Claude, c’est un gros mensonge, ça, que tu me demandes ! Parce que c’est ce que je fais chaque automne, moi, et ça me fait pas chier du tout ! Et je vis en même temps que toué, là, en deux mille trois,  je crois bien ! Je respire le même air que toué ! Non ?
Et après ? Tu es le seul à savoir encore faire. C’est ça qui nous intéresse. Où est le problème ? Enfin, s’il y a un problème… Parce que moi, j’en vois pas. Et c’est le conseiller qui sera content de toi ! Tu sais qu’il se présente l’année prochaine pour être un député et qu’il a une grande, une très grande chance d’être élu, vu les insignifiants qu’il y aura en face ! Et quand un député est content d’un gars, hé ben, ça peut l’emmener loin, ça, le gars en question.
Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre, moi, de ton conseiller, député, et même ministre ? railla Pierrot. Tu sais, il a pas besoin de moi pour faire ses singeries et moi j’ai pas besoin de lui pour faire les miennes. Je men fous, moi, de ton gars. Je vote même pas… En plus, à peine s’il me dit bonjour quand je le croise, ou alors de loin, à la sauvette, pour rester poli sans se salir les mains. Et puis, tu sais, il est comme toi et moi, il fait une merde tous les matins, ses heures ont soixante minutes, le soleil est autant à moué qu’à li et, au bout du compte, faudra qu’il aille s’allonger comme tout le monde de l’autre côté des pissenlits !
Dominique ne put retenir un éclat de rire. C’est ce qui s’appelait une charge radicale et sans jeu de manches ! N’eût été Grenier qui écarquillait les yeux et faisait une moue indignée qui se voulait sans doute une sorte d’invite à plus de respect et de considération pour un élu de la république, qu’il aurait tapé sur l’épaule de son ami.

Le Grenier en question commençait en effet à sérieusement s’inquiéter. Il sentit, un peu tard, que ce n’était par avec cette brosse-là qu’il fallait lustrer le poil de cette espèce d’anarchiste ! Bon, d’accord, d’accord, mais moi, dis ? Moi, hein ? J’ai toujours été un bon copain. Et c’est pas d’aujourd’hui. Ça fait plus de cinquante ans que ça dure. Depuis la communale exactement !  Et c’est moi qui ai besoin de toi aujourd’hui. Tiens, toi, demande-moi un service et je te le rendrai aussitôt, ça c’est sûr, parce que ca s’appelle l’amitié, le bon voisinage. La convivialité ! Et Grenier s’appliqua à bien détacher chaque syllabe de ce dernier mot, en arrondissant la bouche en cul de poule pour bien montrer que c’était là un mot important, un mot difficile qu’il venait de pondre et que Pierrot ne pouvait raisonnablement pas prendre le risque de passer outre les principes d’un concept aussi savant !
J’ai besoin de rin, grommela Pierrot. Et quand on a besoin de rin, c’est toujours là qu’on est le mieux servi, pas vrai ? Il chancelait pourtant sous le poids de cette évocation de la vieille camaraderie et du bon voisinage. Des valeurs essentielles. Des valeurs d’homme. Il se mit donc en devoir de rassurer son visiteur. Bon, mais te fais pas trop de bile quand même, je vais en causer avec Louisette et avec le drôle, parce que si j’y vais, à ton assemblée de rin, ce sera lui qui tiendra le licol du bidet. Alors, s’il est d’accord et si ça lui fait plaisir de faire le saltimbanque devant tes messieurs-dames, hé ben, on ira... Mais t’avoueras que c’est quand même des idées à la con tout ça !
A la bonne heure ! S’empressa de conclure Claude Grenier, en passant outre la dernière assertion. Mais la parole vaut l’homme ou l’homme vaut rien, dame !
Un quart d’heure plus tard, il était parti, pressé par ses affaires de grand céréalier. Et il n’avait pas manqué, en se levant, d’envoyer une grande claque dans le dos à Pierrot, exactement comme celui-ci faisait sur la croupe de ses chevaux quand ils avaient bien mérité de leur picotin.

Le souper de ce soir-là traîna en longueur. Un souper à la fortune du pot, tel qu’annoncé. Soupe aux petits lardons, jambon grillé, confits de canard aux mojettes, tendre mâche et jeunes pissenlits des champs, fromages, œufs au lait et trois litres de pinard. Il fut long et la lune était déjà perchée haut sur le noir du ciel quand Dominique prit congé. Car il avait fallu convaincre Louisette qui, sans cesse, traitait de grand cornichon le Claude Grenier, pour le plus grand plaisir de Pierrot qui, à chaque fois, lui tapotait la cuisse et gloussait comme un dindon. Il avait fallu que Dominique et Valentin argumentent dans tous les sens, le premier le contraire de ce qu’il pensait, le second parce qu’il se faisait une joie de voir son père enfin mis en valeur, qu’il pourrait en causer au lycée, qu’il y aurait certainement des profs en goguette pour voir tout ça, et que, bon sang, c’était pas la mer à boire que de labourer deux ou trois allers et retours pour le plaisir.
Pierrot se fit longtemps tirer l’oreille et Louisette le défendait bec et ongles. Figure-toi que papa a raison, qu’elle martelait à son fils !  On n’est pas des animaux de cirque et on n’aime pas les cacahuètes, nous autres ! Alors, ce grand cornichon, qu’il achète un cheval, il en a les moyens, figure-toi !  Et qu’il fasse le comédien lui-même. Il verra que c’est moins facile que de poser ses grosses fesses sur un siège de tracteur rembourré, avec chauffage l’hiver, air frais l’été, radio et téléphone !
Un grand cornichon, ouais, ouais, ponctuait Pierrot, tressautant d’aise. Mais le fiston eut quand même le dernier mot en exprimant avec force qu’il ne se passait jamais rien dans cette vie de traîne-misère et que, pour lui, ce serait un honneur d’être sur scène à une assemblée du canton !

Et les deux parents, la mort dans l’âme et en baissant le nez, lui firent dès lors la promesse solennelle qu’ils en seraient.

Dominique, lui, savait bien que c’était la condition décalée d’un homme et d’une femme, ses amis, qu’on voulait ainsi réduire à une image impudique. Mais il savait aussi que Grenier ne pensait pas à mal, ne voulait pas faire du chagrin. Que c’était un con, c’est tout, et que c’était, lui, ce Grenier, qui était à côté de la plaque, à côté de la vie, comme tous les hommes, qu’ils soient des villes ou des campagnes, qui avaient vendu leur âme à la marche absurde d’un monde ! Mais tout ça, il ne pouvait le dire. Ce qu’il voulait éviter, avec des phrases simples, c’est que Pierrot, par un noble refus qui passerait à coup sûr pour de la bêtise, voire pour de la méchanceté, ne soit encore plus marginalisé qu’il ne l’était pour l’heure. Il le voulait pour eux et aussi pour Valentin qu’il savait souffrir en société du mode d’existence de ses parents parce qu’il atteignait maintenant cet âge ingrat où la jeunesse a besoin d’une mise en valeur, a besoin de se montrer, pour faire ses premiers pas sur le chemin de la séduction.
Et tout en ergotant habilement, Dominique faisait des efforts colossaux pour rigoler, pour se faire jovial, désinvolte, et pour minimiser l’affaire. Quand tu dis d’accord à un con, Pierrot, ce n’est pas forcément à sa connerie que tu dis d’accord, qu’il assena. Et tu n’imagines pas le nombre de choses que je fais à l’école et avec lesquelles je ne suis pas du tout d’accord !

Quand il se glissa enfin dans son lit, il vit la timide lueur d’une lune en son premier quartier qui se frayait un passage entre deux nuages et venait frôler les rideaux suspendus à la fenêtre. Il vit aussi une branche du gros pommier qui se balançait dans la pénombre, comme si elle saluait le silence. Il eut alors plein de pensées attendries pour le couple voisin et il fut long à s’endormir...
Bientôt, dans cet état de torpeur ouatée de la conscience qui quitte en douceur la réalité, il lui vint la pensée de ces indiens des plaines, vaincus, défaits, évoluant de vallée en vallée et de ville en ville sur un cirque avec leurs chevaux et leurs plumes bariolées de chefs de guerre, devant les colons hilares.

Ceux-là mêmes qui avaient violé leurs femmes, égorgé leurs frères, assassiné leurs enfants et anéanti leur civilisation.

A SUIVRE...

10:17 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.10.2014

Un laboureur et du vent -5 -

littérature, écriturePierrot s’était soudain renfrogné, un petit pincement au creux du ventre.
Il n’ignorait pas que Claude Grenier, dans le temps, avait plus ou moins conté fleurette avec la jeune Louisette, et qu’ils étaient même allés au bal ensemble. Oh, c’était il y avait longtemps, bien longtemps, c’est vrai, une trentaine d’années peut-être, dans les années soixante-dix, et Louisette était une femme droite et honnête, une tendre épouse. Pour sûr que Pierrot ne soupçonnait rien qui puisse être fâcheux! Mais il n’y pouvait rien : il n’aimait pas que le passé vienne le faire chier de cette façon. Le Grenier, en plus, il était riche comme Crésus, il exploitait sur deux cent cinquante hectares au moins, que du blé et du maïs. Un gros. Un moderne. Un gars qui avait la réputation d’aimer courir le cotillon aussi. Un gars que, si Louisette l’avait choisi, hé ben, il l’aurait mise à la tête d’une belle exploitation, avec une belle maison, des sous, une voiture et même des vacances. Alors qu’avec Pierrot… Non, décidément, il n’aimait pas ça, que Grenier vienne fourrer son museau chez lui. C’était pourtant un gars sympa, un grand gars, bel homme, robuste, avec des moustaches retombantes, et il tapait fort dans le dos de Pierrot quand ils se rencontraient. Trop fort même. Il lui tapait dans le dos comme on tape dans le dos d’un plus petit que soi, le dos d’un bonhomme, d’un plus faible, d’un brave innocent… Dis-moi, Pierrot, ça marche les affaires ? Un tantinet compatissant et même goguenard, pour tout dire.
Ben, figure-toi, expliquait Louisette, qu’il ne m’a pas dit ce qu’il voulait. Parce que c’est toi qu’il voulait voir. Une affaire d’hommes, exactement qu’il a dit. Et ça avait l’air pressé. Il a demandé où tu étais et ce que tu faisais, je lui ai dit et il a dit, bon, je repasserai ce soir à l’apéritif. Et il est parti. Mais figure-toi, que moi, ça m’a drôlement surprise tout ça, et c’est pour ça que je suis vite venue te dire… Et puis, aussi, les lapins ont plus d’herbe. J’ai apporté la faucille et un grand sac. Je vais en profiter et en ramasser un peu, là bas, au bord du pré.
Pierrot pinça la joue de sa femme ; oui, c’est drôle ça, que Claude Grenier a besoin de me causer. Et je vois vraiment pas en quoi un pauvre bougre de mon acabit peut lui être utile. Mais bon, si c’est que ça, on verra bien. Tiens, puisque t’es là, viens donc partager mon fricot. Assieds-toi là, ma belle, tout près. Voilà. Mais va pas te piquer les fesses aux épines, dame ! Alors, on n’est pas bien, là, tous les deux, dis ?
Le soleil au-dessus d’eux montait maintenant haut dans le ciel et leur caressait les cheveux. De temps en temps, il se cachait derrière un nuage blanc qui traversait très vite tout l’espace bleuté et une ombre fuyante gommait un court instant la lumière des champs. Sur les blés qui ondoyaient, se creusaient et bombaient l’échine sous les caprices de la brise, le grand busard cendré, inlassablement, virevoltait et fouillait de ses yeux ardents les profondeurs de toute cette profusion.

Bon, avait commencé Claude Grenier, après les civilités d’usage et après que Pierrot lui eut tiré la chaise la plus valide, celle dont la paille tenait encore bien, tandis que Louisette posait sur la table un pichet de vin et quelques morceaux d’une tarte aux pommes, tu sais que j’ai été élu l’année dernière président du comité des fêtes du canton, pas vrai ? Ah, non, tu m’l’apprends, avait bredouillé Pierrot en remplissant les verres et en fronçant du sourcil parce que lui et les fêtes, ça faisait vraiment deux !

Ben maintenant tu le sais et c’est pour ça que j’ai besoin de toi, mon vieux Pierrot. Oui, on a sacrément besoin de toi et tu peux nous enlever une belle épine du pied . Vois-tu, on a prévu pour le mois d’août, enfin, quand je dis qu’on a prévu, c’est pas tout à fait ça. Exactement, c’est Beunasson, Roger, le conseiller général, qui  nous l’a demandé, et quand un conseiller général demande quelque chose, hein, poliment en plus, on ne peut guère refuser. Surtout que c’est lui qui nous vote les sous pour nos routes, pour la salle des fêtes, pour le collège, enfin pour tout, quoi ! Et puis, c’est loin d’être un mauvais gars, tu le connais, et son idée est très bonne, par-dessus le marché. Bref, on a tous décidé, si tu préfères, d’organiser pour la frairie annuelle du quinze août une grande manifestation, énorme, sur le thème de l’agriculture des anciens temps. L’agriculture de nos grands pères… Oui, il y aura une vieille batteuse, encore plus décatie que la tienne, qu’un gars de Vendée nous prêtera, il y aura des vieux outils d’avant-guerre, des charrettes d’autrefois, des chars à bancs, des tombereaux, des bonnes femmes qui feront des boudins comme nos grands-mères faisaient, des gars qui faucheront à la faux, d’autres qui sèmeront à la volée. Formidable, que ce sera, mon vieux Pierrot, et ça va attirer du monde, cette affaire ! Dans d’autres cantons, ils font ça tous les ans et les gens aiment ça, l’histoire, la campagne de nos aïeux, et comment ils bûchaient dur pour gagner une misère, dans le temps… Tu vois ?
Il voyait, Pierrot. Enfin, il voyait ce que Grenier voulait organiser, il voyait ça comme des amusements et, lui, il avait pas trop le temps de s’amuser. Alors il écoutait en buvant son verre de vin et en grignotant un bout de tarte, mais il attendait de savoir ce que Grenier espérait réellement de lui car, pour l’instant, ça, il ne le voyait toujours pas.
Figure-toi, interrompit Louisette, que j’en ai entendu parler dans le poste, de ce que tu dis là. Oui, des fois, à Radio Hélène, ils causent de ce qui se passe dans le coin. C’était l’année dernière, mais je sais plus où, figure-toi.
Oh, oh, fit Claude Grenier, en levant la main et en opinant vivement du chef pour bien faire le modeste, l’idée n’est point nouvelle, je ne dis pas le contraire ! Je te répète que beaucoup de cantons le font, Ménigoute en Deux-Sèvres, Couhé dans la Vienne, plus près de nous Aigrefeuille ou Marans, parce que ça instruit les gens et ça les distrait en même temps. Faut bien distraire les gens quand on est Président d’un comité des fêtes, pas vrai ? ricana Grenier en vidant son verre et en balançant une grande claque dans le dos de Pierrot… Punaise, c’est vrai que tu fais du bon pinard, mon salaud ! Du vrai. Du solide. On n’en trouve plus beaucoup  du comme ça !
Entièrement biologique, mon gars ! Tout à la force du poignet et aucune drogue ! Rin que du soleil, du vent et de la pluie !
Bien, bien, bien, avait interrompu Grenier que les considérations biologiques, à l'évidence, agaçaient.
Bon, mon vieux Pierrot, pour notre affaire, c’est qu’il nous manque l’essentiel, vois-tu, c’est-à-dire…

A SUIVRE

15.10.2014

Un laboureur et du vent -4 -

Le travail productif relève des procédés de maintien de l’ordre.

Raoul Vaneigem - Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations -

                                        Chapitre 2

littérature,écritureLes yeux rivés sur les crochets de fer qui mordaient la terre, l’assouplissaient et arrachaient les mauvaises herbes, Pierrot, en bras de chemise, maintenait avec fermeté les mancherons de son antique bineuse que tirait Sultan, le gros percheron à la robe pommelée. Les biceps de l’homme palpitaient, secoués par les soubresauts de l’outil rencontrant l’obstacle des mottes ou celui d’une pierre.
Il y avait là quatre hectares, la plus grande parcelle dont n’ait jamais pu s’enorgueillir Pierrot. Tout le reste de son bien, d’une dizaine d’hectares environ, était éparpillé à droite à gauche sur les quatre horizons et il devait aux différents assemblages, recollages et échanges du remembrement honni que cette pièce-là fût d’un seul tenant. Mais alors que tout autour de lui les champs se déroulaient uniformes et monochromes, des champs immenses, tout verts sous la toison compacte des blés en herbe qui fuyait jusqu’aux limites du visible, jusqu’aux premiers bosquets de chêne d’une autre commune, les quatre hectares de Pierrot avaient été inégalement morcelés en trois, comme un pied de nez à l’obligation d’être rentable.
En fait, Pierrot ne cultivait pas : il jardinait.
Une partie, sur laquelle le paysan passait aujourd’hui la bineuse, avait été semée de betteraves pour les gorets, les vaches et les chèvres, sur une autre batifolait une chétive avoine pour les chevaux et les poules, sur la dernière, Pierrot avait laissé pousser un pré naturel, qu’il comptait récolter en foin.

Le cadastre communal désignait cette pièce de terre sous l’appellation de champ des quatre chemins, puisque autrefois, avant ce satané remembrement, deux chemins vicinaux se rencontraient là, formant un carrefour à quatre branches, l’une courant sur Surgères, l’autre prenant la direction de Mauzé, une troisième conduisant à Saint-Georges-du-Bois et la dernière encore pointant vers Chaillé. Mais il y avait belle lurette, plus de quarante ans, que les chemins avaient disparu sous le soc des charrues, laissant place à une voie rectiligne, blanche et nue, sans âme et sans le moindre méandre, filant de Saint-Pierre-d’Amilly à Surgères et qu’on appelait tout bonnement le chemin de remembrement.
Pierrot était ce matin-là d’une humeur printanière, à l’unisson avec la saison qui dorlotait tendrement la campagne sous une tiédeur nouvelle. Tout en guidant soigneusement son cheval entre les rangs de betteraves, il sifflotait un vieil air de Dario Moreno, si tu vas à Rio, n’oublie pas de monter là-haut, sans même savoir d’où il tenait cet air ancien et comment il s’était installé dans sa tête. Arrivé à mi-longueur du rang environ, il interrompait son sifflotement pour encourager brièvement sa bête, car il y avait là un faible raidillon à franchir, le champ des quatre chemins ayant la particularité de faire le dos rond. Il constituait ainsi une petite bosse sur la platitude des paysages alentour et  d’aucuns, qui se piquaient de géographie locale, prétendaient que le point culminant de la commune, dix mètres soixante exactement, se trouvait là, entre les rangs de betteraves de Pierrot. Et ça l’amusait beaucoup, ça, Pierrot. Au moins, de toute la commune, c’était lui qui labourait le plus près de dieu ! Ça lui faisait même une belle jambe, cette affaire, qu’il rigolait !
Il arriva bientôt au bout du champ, tira sa montre à gousset et commanda à son cheval de filer tout droit dans la chaintre, jusqu’à un petit buisson d’épines que reverdissaient les premières sèves d’avril. On va casser la croûte, mon vieux Sultan ! Et il laissa le cheval là, à brouter les jeunes rameaux des arbustes. Mais, avant d’ouvrir sa musette où l’attendait une collation, Pierrot bouchonna d’abord soigneusement l’animal et lui recouvrit l’échine d’un vieux sac de jute. Il en fit aussi le tour, flatta la puissante croupe et examina un à un les sabots. Puis il s’assit dans l’herbe tout contre la haie, bien à l’abri du vent qui soufflait fort de l’Océan, encore frais.
Du pouce, il fit sauter le bouchon de sa bouteille de vin et avala une grande lampée, longtemps, la pomme d’Adam frétillante, la tête basculée loin en arrière, les yeux fermés et le visage bien exposé au soleil. Ah ! Voilà qui fait mé d’ben qu’un coup d’pied dans l’derrière ! qu’il badina tout haut, en s’essuyant la lèvre et en reposant la bouteille sur l’herbe. Puis, avant d’entamer sa petite collation, il suivit des yeux un grand busard cendré, gris et blanc, qui, par petits coups de ses larges ailes, survolait lentement la surface ondoyante des blés. Beaucoup plus loin, depuis la branche de quelque bosquet isolé, on entendait le coucou lancinant de l’oiseau dénicheur appelant l’âme sœur. C’était la première fois de l’année. Pierrot écouta avec bonheur ce message de la belle saison revenue, fouilla dans ses poches, n’y trouva pas la moindre pièce de monnaie et sourit : cette année encore, il ne serait pas bien riche !
Il allait sortir le pain de sa musette de toile, déjà il avait ouvert son couteau, quand, levant les yeux, il vit arriver sa Louisette, en vélo sur le chemin de remembrement. Il se leva d’un bond… Nom de dieu, qu’est-ce qu’il y avait ? Louisette ne prenait le vélo que dans les situations les plus pressantes et ne venait le rejoindre aux champs que dans les cas graves. La dernière fois, il s’en souvenait très bien, c’était il y avait trois ans, quand ce garnement de Valentin, descendant du grenier avec un lourd baquet de pommes entre les bras, avait loupé un rolon et s’était cassé la jambe ! Ah, il en avait eu de la peine, le Pierrot, pour son pauvre drôle qui pleurait comme un bébé et qui gémissait et qui avait grand mal ! Il eût tout fait pour s’être cassé la figure à sa place, sûr ! Mais enfin, tout s’était bien terminé. Plus de peur que de mal. L’ambulance était venue à toute vitesse en klaxonnant de sinistres pimpons, pimpons, direction l’hôpital de Niort, plâtre, béquilles, et petit à petit, tout s’était remis en place. Mais on n’avait plus jamais envoyé Valentin chercher des pommes au grenier !

Pour l’heure, Pierrot regardait donc Louisette se dandiner sur sa selle et toute sa silhouette qui se balançait au rythme saccadé des pédales, juste au-dessus de la ligne verte des blés. Il la vit bientôt coucher le vélo au bord du chemin et continuer à pied entre deux rangs de betteraves. Le cœur en alerte, il vint à sa rencontre, s’attendant à un malheur. Sa femme pourtant n’avait pas l’air paniquée. Elle ne courait pas comme quand on est vraiment dans l‘urgence. Elle marchait vite, certes, mais pas plus que d’habitude, sans empressement excessif. Elle agita même le bras pour le saluer de loin et il vit qu’elle lui souriait. Il en fut rempli d’aise et se demanda bien, alors, qu’est ce qui pouvait l’amener là.
Ah, je t’y prends, gredin ! C’est comme ça qu’il travaille, mon homme, assis au bout du chantier à se rincer la dalle, lança-t-elle en riant, du plus loin que pouvait porter sa voix. Ben, c’est que c’est l’heure de résuna, ma jolie, et faut ben que Sultan souffle un peu aussi, pas vrai ? Mais qu’est-ce qui se passe donc chez nous autres ?

Elle le rejoignait maintenant, toute joviale. Pierrot la trouva bien belle, toute échevelée qu’elle était par le vent de sa course, ses joues abondantes et fraîches teintées de rose et ses yeux verts tout humides du courant d’air pris sur la bicyclette. Il pensa une seconde qu’il était un bonhomme bien heureux d’avoir une telle femme avec lui.
Rien de grave, t’inquiète pas. Enfin, je crois pas… Mais on a eu une visite, figure-toi, et j’ai pas pu attendre ce soir pour te le dire. Figure-toi que Grenier est venu à la maison.
Grenier ? Et pour qui faire ? Qu’est-ce qu’i veut de nous, le Grenier ?

A SUIVRE...

 

09:28 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

13.10.2014

Un laboureur et du vent - 3 -

éolienne.jpgDis-donc, Louisette, tu sais quoi ? avait soudain demandé l’instit… Ta table respire si fort le terroir, que vous devriez, avec Pierrot, là, dans la grande grange, ouvrir une auberge. Une table d’hôtes. Une ferme auberge. On en voit partout, sauf chez nous, et elles ne viennent pas à la cheville de tout ce qu’on vient de boulotter là, loin s’en faut ! Et ça ferait un bel apport d’argent. Qu’en dis-tu ?
Une auberge ? Une auberge chez nous ? Mais t’es pas fou, l’instituteur ? Se crever les reins et tout le fourbi pour que des messieurs-dames viennent manger nos affaires !? Mais… Mais tu déconnes complètement ! Oh, t’as trop bu, t’as trop bu,  mon gars Dominique !
Louisette resta un moment silencieuse à se dandiner d’un côté sur l’autre sur sa chaise, puis elle posa doucement sa main sur le bras de Marie, la jeune femme de l’instit, comme quand on s’apprête à faire une confidence, et avoua  y avoir déjà pensé, figure-toi. Que ça donnerait un but, un vrai, à tout notre travail.
Alors Pierrot, qui avait une confiance aveugle dans le jugement et la droiture de sa femme, se sentit soudain déstabilisé, abandonné même, et il répéta, hébété, une auberge, une auberge chez moi ? Pour des messieurs-dames ? Mais, enfin Louisette ! Réfléchis… Tu te vois ?
Elle se voyait, oui. Des grandes tables montées sur tréteaux, des nappes blanches, là, à l’abri dans la grange ou même ici, sur la prairie à l’ombre des poiriers, et des couverts bien mis et des repas pour les voyageurs, nombreux, mais qui passaient à toute allure sur la grand-route, filant sur Royan ou l’île d’Oléron, sans même savoir quel pays ils traversaient et qu’il y avait là des gens capables de les bien accueillir.
Capables d’offrir les spécialités régionales succulentes, avait renchéri l’instituteur. Ton travail mérite d’être connu, apprécié, goûté, Pierrot. Non ? Tout biologique, voilà ton enseigne ! Il s’échauffait, un peu gris, et Pierrot balbutiait, implorait presque du regard  le secours de sa femme. Ah, t’as de drôles d’idées… J’en sais rien, tiens ! J’me vois pas d’attaque à travailler pour ça… Et combien que tu crois qu’ils paieraient un repas, tes muscadins, hein ? Combien ? Rin, qu’ils voudront dounner. Ils s’en mettront jusqu’au menton et ils fileront comme des mandrins ! Non, c’est une idée de fou, la fin de la tranquillité pour nous tous. On n’est pas bien là, peinards, tous les quatre, avec personne pour venir nous emmerder ?
Mais l’instituteur, sa jeune femme et Louisette s’étaient déjà lancés dans des calculs abominables, les viandes, les légumes, les fruits, le pain, le temps passé, le vin, la vaisselle, le gaz,  le linge à laver, la lessive, l’eau. Marie griffonnait sur un papier, bredouillait des plus, des moins, des multiplié, des divisés et des virgules. Ils en avaient presque oublié le pauvre Pierrot, qui les écoutait, bouche bée, comme s’ils fussent soudain devenus cinglés. Il voyait avec effroi des voitures s’arrêter chez lui, des insolents endimanchés qui klaxonnaient comme des andouilles en arrivant là pour bien faire voir qu’ils étaient arrivés et qu’il fallait les servir en vitesse, qui traversaient la cour sur la pointe des pieds pour éviter les crottes de poule et les bouses, qui riaient sous cape en voyant son vieux sarreau de partout rapiécé, qui s’installaient dans la grange et qui se mettaient à boire son vin et à bouffer son goret, ses patates et son veau ! Il en était malade. Il essayait de s’interposer, de faire un geste, de dire un mot, de rappeler sa chère Louisette à la raison.
On ne l’écoutait pas.
On en était à la fin des calculs et on arrivait à environ vingt euros par tête de pipe ! Pierrot porta la main à son cœur et poussa un cri comme si on l’assassinait. Tout ça pour vingt euros ! Arrêtez, arrêtez ! On ne fit pas cas de lui. Vingt euros par tête de pipe, une vingtaine de repas par jour à la belle saison, hé, dis donc sur trois mois d’été, sans compter les longs week-ends, Pâques, l’Ascension, la Pentecôte, La Toussaint même, si le temps est clément, tout ça va chercher dans les… Voyons… Voyons… dans les cinquante, voire soixante mille euros de chiffre par an, mon vieux Pierrot, jubilait l’instituteur en donnant une bonne bourrade dans les côtes de son compagnon, lequel poussa derechef un cri épouvanté, cacha ses yeux dans ses mains comme pour ne pas voir la suite, et faillit s’écrouler. Lui aurait-on annoncé trente six mille milliards d’euros, qu’il aurait eu la même et douloureuse sensation, celle que le ciel était en train de lui tomber sur la tête et qu’on voulait le bouffer, lui, tout cru.
Louisette le prit par les épaules, lui demanda de servir une autre petite topette, et susurra, on va réfléchir à tout ça, figure-toi, oui, on va y réfléchir… Voilà qui donnerait un peu de sens à ce que nous faisons à longueur d’année. Pas vrai, Pierrot ? Le paysan ouvrait tout grand les yeux et il hochait la tête. Pour un peu, le vin et les topettes décuplant l‘émotion, il se serait mis à pleurer. Ah, sacré farceur d’instituteur, sacré farceur, qu’il murmurait, complètement abasourdi.
Vaincu, il était cependant à deux doigts de rendre les armes, surtout vis-à-vis de sa Louisette pour qui il se serait jeté dans le puits, comme on dit, et qu’il voyait, là, avec leurs amis, toute émoustillée et pleine de joie. Mais il allait servir une troisième topette quand lui vint soudain une idée lumineuse... Il reposa la bouteille avant même de remplir les verres, comme se ravisant, et, du bout des doigts, se mit à tapoter à petits coups frénétiques sur la table. Il retrouva tout son sourire et  demanda : et  l’hygiène, hein ? L’hygiène, vous y avez pensé, à l’hygiène ? L’hygiène ? Quelle hygiène ? Qu’est-ce que tu nous chantes avec ton hygiène, Pierrot ? Les trois autres étaient interloqués, ils le pressaient de s’expliquer et lui, il ricanait sottement. Oui, tu crois qu’ils vont tranquillement vous laisser batifoler à vos petites occupations, les gendarmes et tout le fourbi ? Les gendarmes ? Enfin, je veux dire les lois, les contrôleurs, les emmerdeurs… Tu crois peut-être que les gars qui se promènent en bagnole, là, les qui se poussent du col, les gars des villes, ils vont se ramener là, bouffer, payer et foutre le camp ? Ça se fait pas du tout comme ça, les affaires ! Il leur faut des  lavabos, du savon, des chiottes, du papier qui sent la violette, peut-être même une douche. Et puis, il faut une vraie cuisine, avec des ustensiles qui reluisent, des grands fourneaux, des aérations, des vrais frigos, des carrelages propres, des écoulements sains. Faut que tout ça brille comme les couilles du chat, mes mignons, quand on veut servir à manger à des gens qui sortent leur porte-monnaie pour être reçus en princes ! Alors tout ça, vous n’l’avez pas compté dans vos calculs. Et puis, il y aura les contrôles, hein, les contrôles pour voir si des fois il y aurait pas des microbes là-dedans capables de flanquer la chiasse aux bourgeois ! Et puis les impôts, les taxes… Regarde, moi, mon lait qui est nature, qui sent bon la prairie, qui est crémeux et a un goût extra, même pas le droit de le vendre parce que, soi-disant, mes affaires sont pas aux normes ! Alors, hein, comment vous allez faire, là, pour faire cuire des viandes et pétrir des gâteaux et nettoyer des légumes pour que les fines gueules qui bouffent de la merde à longueur d’année chez eux, trouvent ça aux normes comme leur chante la loi, hein ? Hé, hé, hé ! Vous allez faire comment, mes bons ?

Louisette regardait son mari, soudain admirative. Mais où est-ce qu’il était allé chercher tout ça, son Pierrot ? Dominique, tantôt secouait la tête, tantôt opinait du chef et il ouvrait la bouche, également épaté. Marie, elle, souriait de la façon dont argumentait Pierrot sur l’hygiène – Marie était une  infirmière – mais, dans le fond, elle trouvait qu’il avait raison et qu’il avait soulevé là un lièvre de taille à refroidir les ardeurs.
On finit quand même par la prendre, cette troisième topette, mais en silence, chacun à ses pensées, comme quand on vient de faire le tour d’une épineuse question et qu’il n’y a plus rien à ajouter. Dominique porta le verre d’eau-de-vie à son nez, ferma les yeux et huma le parfum vigoureux des poires. Il trempa ses lèvres et murmura d’une voix attristée, douce, tu as raison, Pierrot. Ce monde est sale dans ses vues, sale avec son argent, sale avec ses poisons et ses produits frelatés, sale en profondeur et il exige de la propreté partout. De la propreté surfaite. De la surbrillance.  T’as raison, Pierrot...
On ne reparla plus jamais de la ferme auberge un moment entrevue. Mais le paysan avait senti, quoique de très vague façon, que ces temps dont il se savait exclu, semblaient bizarrement lui coller aux fesses par une sorte de mode dont il ne saisissait pas tout et comme s’ils voulaient le mettre sous vitrine pour le tuer davantage encore.
Il en éprouva un désarroi secret, profond, d’autant que plusieurs événements se succédèrent qui vinrent plus ou moins corroborer le désagréable sentiment.

Fin du chapitre 1

A SUIVRE...

11:14 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

10.10.2014

Un laboureur et du vent -2 -

éolienne.jpgL’instituteur et sa jeune femme étaient souvent invités à la table de Pierrot. Pour un oui, pour un non. Parce qu’on avait tué le goret, parce qu’on avait fini de rentrer le foin ou les betteraves et que l’instit avait donné la main, parce que la paille était engrangée, parce que le veau était né, parce que c’était l’anniversaire de  mariage de Pierrot et de Louisette, parce que c’était le mardi gras et qu’il fallait manger des  crêpes… Ainsi, à l’instar des chevaux, Dominique était peu à peu devenu la fierté du gars Pierrot. Il était comme cul et chemise avec l’instit, lui, censé être l’homme le plus sot de toute la contrée à vingt kilomètres à la ronde ! Il y avait de quoi être fier et de quoi boucher le bec aux médisants ! Surtout que Dominique lui confiait souvent que les exploitants agricoles, les autres, les grands, les gros, étaient des saccageurs, des empoisonneurs, des videurs de nappes phréatiques alors que lui, Pierrot, il était resté authentique.  Dans le vrai, quoi… Et ça faisait bien du plaisir à Pierrot, ça, d’être dans le vrai, même s’il ne comprenait pas bien ce qu’il y avait de tellement réjouissant à être dans le vrai ! Des idées d’instit, sans doute…
Les deux hommes s’interpellaient par-dessus la clôture séparant leur cour respective ; une cour au beau milieu de laquelle pontifiait un tas de fumier d’où serpentaient des ruisseaux de purin, entourée de bâtiments délabrés et investie par tout un peuple jacassant de gallinacées, de palmipèdes et autres galliformes pour l’un, et, pour l’autre, une cour recouverte d’une verte pelouse où s’égayaient d’agréables massifs de fleurs, un petit plan d’eau et des allées de graviers blancs. Ils s’apostrophaient comme de bons vieux camarades qu’ils étaient. Hé, que fais-tu Pierrot ? As-tu besoin d’un coup d’main ? Hé, l’instit, arrive avec ta mariée pour goûter la confiture de framboises à la Louisette ! Tu m’en diras des nouvelles. Pas celle de Leclerc, t’inquiète !
Les soirs d’été, ils passaient parfois de longues heures sous les vieux poiriers plantés sur la prairie, derrière la grange. Là, assis autour d’une table de fortune,  ils contemplaient l’immensité du ciel de nuit. Le paysan était en bottes, avec son gros pantalon de travail et un maillot de corps à l’ancienne, et sous ses bras puissants on voyait les touffes en bataille d’un poil roux inondé de sueur. L’instituteur, lui, était en tee-shirt, en bermuda et en sandalettes, et ils sirotaient un verre d’eau-de-vie de poire, frappé de glace. Louisette causait avec sa jeune voisine et l’instituteur, presque allongé sur sa chaise, montrant du doigt, expliquait Cassiopée, Vénus, l’étoile du Nord et la voie lactée. Pierrot se cabrait alors très loin en arrière, jusqu’à s’en tordre le cou, écarquillait ses gros yeux, se sentait ému comme un môme devant son sapin de noël, déglutissait avec peine et déclarait immanquablement que tout ça, c’était très beau parce que c’était la nature, et qu’on n’était rien du tout sans l’immense nature fourmillant au-dessus de nous.
Au cours d’une de ces soirées, après que l’instit avait aidé Pierrot à rentrer ses charrettes de foin - en vrac bien sûr, pas de bottes, ça gâte l’arôme et ça tue les vitamines - et qu’ils avaient dîné là, sous les poiriers, par un ravissant crépuscule de juin bruissant des mille insectes de l’été, qu’on devinait le reflet orangé des lampions de Surgères sur la chute lointaine de l’horizon, qu’un souffle d’air s’était enfin levé sur le tard et caressait avec volupté la peau tout le jour exposée aux brûlures du soleil, Dominique et sa femme avaient émis une drôle de suggestion qui avait pas mal chamboulé la tête à Pierrot et fait entrer dans celle de Louisette comme une sorte d’envie. Faut dire que le dîner avait été une véritable ripaille, copieusement arrosé, et que l’idée saugrenue était venue pendant la digestion, par association sans doute.

Les commensaux étaient alors rouges comme des tomates et des gouttelettes de sueur perlaient à leur front. Muets, estourbis, ils regardaient tout là-haut les clins-d’œil étoilés du firmament.

A SUIVRE...

11:10 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.10.2014

Un laboureur et du vent -1 -

Ce que j’avais voulu dire dans ce roman (encore paysan !!) écrit en 2012 et que je me propose aujourd'hui de vous livrer par épisodes ?
J’avais tout bêtement voulu illustrer par un cas particulier les mécanismes par lesquels, sur la scène spectaculaire, un homme vrai est forcément vilipendé pour être faux et comment un homme faux est forcément loué pour être vrai.
Comment aussi «le progrès» à bout de souffle et d‘imagination cherche à ré-inventer de l’ancien en le déguisant sous son idéologie de pacotille et comment, un homme qui n’en a cure de ce «progrès», de la modernité et de ses artifices, peut se retrouver par mégarde  numéro un au hit parade de l’avant-garde.
Et comment il  finit, découvrant la supercherie, par en crever!
Tout cela parce que les notions du réel se sont renversées et ont troqué entre elles leurs signifiants respectifs.
Pour dire tout ça avec l’écriture romanesque, - plus soyeuse que le langage de la théorie - j’avais pris un monde, toujours le même, celui auquel je suis attaché comme coquillage à son rocher et parce que, aussi, je me moque, justement, d’être dans la modernité urbaine.

Mon héros, rude travailleur, étant socialement (mais non fondamentalement) tout le contraire de Zozo, j’avais également trouvé amusant d’introduire mon manuscrit par un exact détournement du premier paragraphe de Zozo, chômeur éperdu.

Bonne lecture… si tant est que vous teniez jusqu’au bout !

*

Chapitre 1

Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation.

Guy Debord - La société du spectacle -

eolienne-etats-unis.jpgPierrot était un homme bougrement en retard sur son époque. Une vraie pièce de musée.
En des temps où la paysannerie n’avait en effet plus rien du paysan, pas même le nom autrement pris que dans son acception la plus désobligeante, où l’agriculture, soit l’art de cultiver le champ, avait depuis belle lurette cédé le pas à l’art de gaver les campagnes d’une chimie sur laquelle jaillissaient des céréales de plus en plus abondants et de moins en moins comestibles, Pierrot s’obstinait à jardiner ses quelques lopins entre des buissons gourmands et selon des méthodes que ne lui auraient qu’à grand peine enviées ses lointains cousins de l’entre-deux guerres.
Tout d’abord, point d’engrais sur ses lopins. Trop chère et pas naturelle du tout, cette saloperie ! Que du bon fumier prélevé au cul des vaches, mon gars ! Du fumier épais, pissant un jus noirâtre et empestant à souhait tout le village quand, juste avant d’entreprendre les labours d’automne, Pierrot en alignait tout un tas de petits tas qu’il épandait ensuite tranquillement, avec une fourche, sur ses prairies et sur ses chaumes.
Point d’engrais, point de pesticides, fongicides ou autres insecticides non plus. Trop chères et des trucs à faire crever les gens, ces inventions ! Pas naturel pour deux sous ! Une plante bien plantée dans la nature est faite pour se défendre toute seule ! théorisait Pierrot en se dandinant sur ses courtes jambes avec un sourire faussement ingénu qui lui retroussait la lippe. De toute façon, tout ce qui était cher était forcément contre nature. C’était simple comme bonjour, pas vrai ?
Point d’engrais, point de pesticides, point de tracteur non plus. L’artiste œuvrait avec deux robustes canassons pour lesquels il était aux petits oignons, lustrant chaque matin leur poil, étrillant chaque jour leur robe et peignant scrupuleusement crinières et queues avant toute séance de travail. La fierté du gars Pierrot. Un bidet, ça bouffe du foin, de la paille et de l’avoine, le tout semé là, devant la porte ! Et, retour à l’envoyeur, le cheval avec tout ça lui crottait du fumier, très bon pour l’avoine et les prés et les blés ! Un cycle cent pour cent  naturel, ricanait Pierrot ! Tandis que le mazout, ça vient du désert, ça pue, ça s’envole en fumée, ça salit l’air, et c’est hors de portée de ma bourse, en plus !
Alors, pendant que les autres retournaient un hectare de terre à l’heure avec des tracteurs aussi lourds et aussi moches que des machines de guerre, Pierrot creusait son sillon à raison d’un tiers d’hectare à la journée, marchant de l’aube jusqu’au couchant, pas à pas derrière son soc, les cordeaux des harnais passés autour de son corps au niveau de la ceinture et ses grosses mains solidement accrochées aux mancherons de bois. 
Une vraie pièce de musée, vous dis-je.
Et si Valentin, son fils, lui en faisait remarque, chagriné de ce que son père était partout moqué à dix kilomètres à la ronde, Pierrot levait le doigt et faisait le docte. Il en appelait au Larousse ! Un gars était fait pour labourer trente trois ares par jour, pas plus,  et la terre avec, était faite pour ça. En veux-tu la preuve ? Prends le dictionnaire. Journal : unité de mesure agraire de trente trois ares correspondant à ce qu’un laboureur peut détervirer dans un jour. Ça t’en bouche pas un coin ça, fiston, toi qui essayes pourtant d’être un ingénieur ? Et le père mettait affectueusement sa main sur le cou du fils, lequel  haussait des épaules et souriait, parce que, en fait d’ingénieur, il était élève au lycée professionnel de Surgères où il apprenait la chaudronnerie.

Les grands céréaliers, donc, le torse bombé, la moustache ambitieuse et le verbe made in Bruxelles haut perché, labouraient, semaient et hersaient leurs immenses propriétés en huit ou dix jours, quand Pierrot faisait couvrailles sur ses menues parcelles tout un long mois durant. Forcément, sur une période aussi longue, la météo arrivait à le parfois contrarier et il se voyait alors contraint de laisser un bout du chétif patrimoine en jachères. On le vilipendait. Laisser de la si bonne terre improductive ! Quel gâchis, quand même ! Improductive ? Non, mon gars, elle se repose, elle prend son élan pour mieux dounner l’an prochain, elle suit les lois de la nature ! Est-ce que tu te reposes pas, toué, quand tu as travaillé toute la journée ? Hé ben, La terre, t’apprendras, elle est logée à la même enseigne que toué. Un an je travaille, un an je fais lundi ! C’est comme ça qu’on respecte la glèbe, sais-tu ?
On hochait la tête, on ricanait, on raillait qu’il n’y avait pas à discuter avec un corniaud pareil ! Un rude travailleur pourtant… Dommage !
Un rude travailleur, certes. Jamais ni fêtes ni dimanches, et ce, du premier janvier à la Saint-Sylvestre. Il ne manquait d’ailleurs pas de traiter de cossards - quoique in petto seulement car ayant une sainte horreur des disputes et des critiques ouvertes - tous ces gros agriculteurs qui, les semences une fois enfouies dans leur lit de formules chimiques, n’avaient plus qu’à se tordre les pouces au coin du feu en attendant le printemps. Certains, même, faisaient les Messieurs et allaient glisser sur la neige dans les montagnes !
Pierrot en était mort de rire et se tapait sur le ventre.
Lui, l’hiver, il bricolait son matériel, il faisait du bois, il s’occupait des quatre vaches, des deux chevaux, des trois gorets et de toute une basse-cour. Pas un jour où il y eut relâche et tout ça pour n’avoir jamais un traître sou dans sa poche, sinon pour payer les choses les plus courantes et encore, des fois, souvent même, à crédit. Beaucoup en auraient éprouvé une sourde rancune, auraient fait montre d’une humeur atrabilaire. Pierrot prenait ça avec bonhomie. Inconscience peut-être. L’idée d’avoir de l’argent ne l’effleurait même pas.
Sans doute n’aurait-il même pas su trop quoi en faire.

Il y a pourtant une chose qu’on pouvait envier à cet homme réputé pour être démuni de tout, même de jugement. C’était sa table sur laquelle le naturel avait évidemment force de loi. Tout y était en effet récolte exclusive de la ferme, jusqu’au pain, croustillant, pétri et cuit selon les usages ancestraux, compétence exclusive de Louisette, la femme de Pierrot, une femme avec laquelle il s’entendait à merveille, une femme « nature et travailleuse. »  Pour le fricot, il y avait le goret, le veau, les volailles, les lapins, les dindes, les pintades, les œufs, les canards, les salades, les confitures, le miel, les patates. Le tout garanti sans farine ni engrais. Et chacun mangeait comme quatre chez Pierrot. On y buvait beaucoup aussi. Jamais jusqu’à l’ivrognerie, oh ça non ! Mais quand même, le couple ingurgitait ses mille litres de pinard d’une vendange à l’autre et la cave, dans ses lourdes barriques soigneusement disposées sur des poutres de chêne, recelait toujours une ou deux récoltes d’avance, au cas où une gelée tardive de printemps serait venue ruiner une cuvée. C’était du pinard avec un parfum comme il n’en existait plus, un pur jus d’octobre fleurant le pampre et la grappe. Un pinard épais, franc et raboteux, bourré de tanin.C’est d’ailleurs à son seul propos que Pierrot lâchait le mot : biologique ! Un mot dont il se méfiait pourtant tant il commençait à courir la campagne en long, en large et en travers. On l’entendait même qui grésillait parfois dans le poste et on aurait bientôt plus que lui à la bouche, biologique ! C’était quoi, ce biologique-là, nom d’une pipe ? Un mot pédant pour dire naturel, c’est tout ! Mais du naturel pas naturel, du naturel biologique. En plus, ça ressemblait vilainement à chimique. C’était pas bon signe, ça.
Son voisin Dominique, l’instituteur, un jeune gars, un bon gars, un bon copain aussi, disait souvent ça : c’est biologique. Il disait que Pierrot faisait de la culture biologique. Il rigolait même qu’il était le Monsieur Jourdain de la culture biologique et Pierrot fronçait le sourcil, mécontent du propos abscons : est-ce que tout d’un coup il ne serait pas en train d’épouser les foucades du progrès ? Ça ne lui plaisait pas du tout, ce changement brutal de statut ! Si on était à la tête du progrès avec ce biologique-là, ça voulait tout simplement dire que c’était de la merde, parce que le progrès, c’était ça ; travail bâclé, récolte abondante et imbouffable ! Mais non, mais non, rassurait Dominique en lui tapotant l’épaule. C’était  une prise de conscience Une prise de la science ? Laisse tomber… Je veux dire qu’on commençait à  se rendre compte que ce qui était en train de se faire était dangereux pour la santé et pour l’environnement. La nature, si tu préfères. On commençait à comprendre qu’on était allé un peu trop loin dans la transformation de cette nature et on voulait mettre un coup de frein à tout ça. Tiens, il avait bien vu, Pierrot : il y a seulement vingt ans, on lui proposait des sous pour qu’il arrache ses haies, et maintenant, on proposait d’autres sous à ceux qui voulaient en replanter, des haies. C’était bien un signe qu’on voulait revenir un peu sur les erreurs, non ?
Ouais, marmonnait Pierrot, fort dubitatif. C’était surtout signe qu’on fait que des conneries, et les conneries, ça rapporte toujours à ceux qui les font. Moi, j’ai jamais voulu arracher mes palisses, vois-tu, j’ai donc pas eu de sous, et comme je les ai pas arrachées, j’en ai pas à replanter et j’aurai donc pas de sous encore sur ce coup-là. Bernique ! Deux fois baisé, l’gars Pierrot ! Tandis que ces gros couillons, z’eux, ils auront touché aux deux fois ! Ils s’en mettent sous le matelas en faisant des âneries, quoi.
Dominique baissait la tête et acquiesçait en silence ; il n’avait jamais considéré les choses sous cet angle-là et pourtant...

 

A SUIVRE...

10:58 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.10.2014

Naufrage

En 2009, j’avais participé à un recueil de nouvelles édité par Antidata, sur le thème de la maison et intitulé Capharnahome. Solko avait également apporté sa contribution littéraire à la rédaction de ce recueil.
J’avais alors proposé deux récits dont un avait été retenu. Celui que je vous livre aujourd’hui - déjà mis en ligne en mars 2010 - avait eu moins de chance, donc, et sommeille en mes tiroirs numériques.

*

photo_1323903595353-2-0.jpgAu nord de La Rochelle, battues par les vents mouillés, aspergées par les embruns ou ruisselantes de soleil, s’élèvent de blanches falaises au sommet desquelles pavoisent les bourgades d’Esnandes et de Lhoumeau.
Toutes les maisons font face à l’océan et depuis les fenêtres où pendent des rideaux à fleurs, les habitants, rêveurs, discernent parfois sur le lointain brumeux des eaux, les lourdes cheminées d’un bâtiment fantomatique glissant sur la crête des flots.
Quand la mer est basse et que le ciel au-dessus d’elle s'envase sur le triste horizon, de noirs bouchots hérissent l’estran, territoire humide et froid des opiniâtres artisans de la marée, tout enveloppés de noirs cirés de pluie.
Les maisons regardent l’océan, oui, mais d’assez loin. L’autorité les a contraint à reculer d’une centaine de mètres, pour la sérénité du littoral et la sécurité des citoyens : La falaise est abrupte, soumise à la violence des éléments qui la sapent au pied, et son herbe humide, aplatie sous la puissante haleine du large, peut être glissante, incertaine à la marche.
Aussi les vieux villages, les vrais villages de pierres brunes et de pêcheurs, conscients de l’énergie supérieure de l’océan, prévenus de son tumulte caractériel, sont-ils sagement retirés.
Plus impavides, par le lucre rendus audacieux, les lotissements de maisons toutes semblables se sont aventurés, eux, plus loin en avant, pour mieux voir, pour mieux être vus et mieux être balayés par les vents marins. Ils font désormais écran entre les villages historiques et la fougue récurrente des tempêtes. Aux premières loges du spectacle, ces habitations-là en prennent à leur aise, bombent avantageusement le pignon, se négocient à prix d’or et se réservent aux gens confortablement dotés.

À Lhoumeau cependant, eussiez-vous emprunté, voici quelque vingt ans déjà, cette allée de sable et d’herbes folles étrangement baptisée d’un oxymore, Ruelle du large, jusqu’à son terminus, en réalité un cul de sac, que vous auriez aperçu sur votre gauche une construction rebelle aux règlements de la prudence et des paysages, une maison aux volets bleu très foncé, coquette et basse, aux larges baies vitrées, qui lançait un défi à l’immensité venteuse et qui se dressait, provocante, solitaire, bravache et magnifique, sur les bords même des blancs escarpements de craie.
Son jardin se déroulait jusqu’à l’extrémité même de la falaise. C’était une maison du bout du monde. La maison des extrêmes, à laquelle le vide vertigineux puis, au-delà, l’indomptable univers des flots, tenaient lieu de clôture.
On entendait jusqu’à l’intérieur de ses murs respirer la gigantesque poitrine de l’océan. Et les gens du lieu, les nouveaux, alignés sur les lotissements comme hirondelles de septembre sur les fils, acrimonieux, jalousaient ce site d’exception. Ils commentaient, accusaient, récusaient et murmuraient des suppositions. Un homme de la plus haute importance ? Un qui aurait le bras tellement long qu’il lui aurait été permis, par-dessus l’austérité de la loi, de tendre ce bras pour caresser la houle ?
Les gens du cru, eux, ceux des maisons de pierre, les pêcheurs, les gens de moules et d’huîtres, ceux qui savent causer avec la mer, qui luttent avec ses caprices, dont la vie dépend de sa sagesse ou de sa fureur, haussaient simplement les épaules et levaient les yeux au ciel si on en venait à leur parler de la demeure isolée sur les hauteurs interdites.
N’empêche. La grâce déraisonnable de cette propriété soustraite au regard avide des curieux, côté continent, par de hautes palissades de haies vives, imposait le respect, forçait l’admiration et l’envie du promeneur, celui-ci eût-il été des plus insensibles aux charmes de la côte. On s’arrêtait là un moment, on contemplait les cormorans, les grands goélands et les mouettes à tête noire qui venaient faire demi-tour au-dessus du jardin avant de regagner leurs lointains horizons de brume, on voyait les arbres d’ornement dodeliner sous la brise océane, on devinait les grandes baies vitrées où réfléchissait la lumière tremblante de l’eau et on se disait ne pouvoir rêver séjour plus marin et plus fidèle métaphore d’un paradis sur terre.
Mais aujourd’hui, vous aventurant au bout de la Ruelle du large, vous pourrez seulement lire le décret d’une autorité placardé sur un poteau de bois et qui vous interdira absolument de tourner sur le vide chaotique de votre gauche, là où s’amoncellent encore, protégés par d ‘épaisses pelotes de barbelés toutes rongées de rouille, les débris d’une effroyable érosion.
Car une folle nuit de décembre, une nuit où la houle en délire soulevait des vagues comme des montagnes et creusait des tourbillons profonds comme des vallées, qu’elle frappait et creusait et rongeait le socle de la falaise avec une férocité démentielle en projetant très haut sur la noirceur des cieux des gerbes mêlées d’algues et d’écume, que l’ouragan brisait les beaux arbres d’ornement, faisait se plier les haies vives, éparpillait les buissons du jardin, que les radios signalaient au large  un cargo des antipodes en détresse, le nez piqué tel un monstre marin mortellement blessé et qui, ne pouvant plus n’y avancer ni reculer, aurait chercher à fuir vers les gouffres abyssaux, la falaise s’était éventrée en une profonde crevasse qui avait couru sur toute sa largeur, tel un répugnant lézard soudain libéré des entrailles mugissantes de la terre. Vieillie, éreintée et fourbue par cette lutte inégale menée depuis la nuit des temps, elle venait de plier le genou sous les coups de butoir des fureurs océanes. Vaincue, elle s’était enfin résignée à jeter au vacarme des vagues tout un pan de son bel équilibre, entraînant dans sa défaite et sa rémission la maison solitaire et son infortuné occupant.
Devant le drame, les gens du lieu, ceux des lotissements, s’étaient crus gens du cru, gens qui savent. Ils avaient donc dit que c’était couru d’avance, que la mer, la vaste mer, l’énigmatique mer, comme toutes les idoles et tous les totems, ne se laissait approcher que de loin et que l’orgueil coupable des hommes était seule responsable de ses colères meurtrières.
Les gens du cru, les vrais ceux-là, ceux des cirés de pluie, des huîtres, des moules et des pierres antiques, n’avaient rien dit.
Des femmes s’étaient signées et avaient dans des murmures égrené de vieux chapelets de buis.
Les hommes avaient constaté le désastre, donné de précieuses et brèves indications aux services de secours, regardé au loin le dos arrondi et maintenant paisible de l’océan, hoché la tête, et, traversant les rues des lotissements pour s’en revenir chez eux, un peu plus loin sur l’abri des terres, avaient posé sur les maisons des parvenus, toutes semblables, un regard infiniment triste et plein de commisération.

17:49 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

01.10.2014

Troc

PA020007.JPGVidés de leurs maigres froments, les champs s’endorment sous l’automne. Les bribes d’un feuillage jaunâtre et déjà pourrissant viennent s’échouer sur leur morne silence, chassées par un soupir de la forêt voisine.
La cigogne ne les arpente plus, le busard ne les survole plus de ses quêtes obstinées, le  courlis n’y chante plus, l’alouette n’y prend plus son essor musical dès la pointe du jour.
Les champs attendent. Résignés. Ils attendent le fer qui les éventrera et le semoir qui dans leurs entrailles enfouira l’espoir d’autres jours lointains, d’autres pains putatifs, d’autres saisons, d’autres lendemains…
L’éternel recommencement, l’éternel retour, tel le rocher de Sisyphe et tel le phénix rejailli de ses cendres.
Ils sont anonymes, les champs. On les dirait n’appartenir qu’à la plaine sous la morte saison. On les dirait une entité géographique, un tout souverain du paysage.
Celui-ci est pourtant à Paweł, cet autre à Piotr, cet autre encore, plus loin, à Marek ou à Bogdan.
Et Paweł, Piotr, Marek et Bogdan les tiennent de leurs pères, qui les tenaient du grand-père et, même, oui même, disent-ils en reniflant et en montrant du doigt une invisible chose, d’aïeux plus éloignés encore, tellement éloignés qu’on ne sait même plus dire leur nom et qu’on ne sait même plus quand exactement ils sont passés par là pour déchirer, eux aussi,  leur échine à fouiller les mystères de la glèbe.
Ce sont là, ces paysans qui du doigt montrent une invisible chose, des paysans surannés, des vilains des temps jadis. Des ruraux comme si le stakhanovisme de notre ère surpeuplée dédaignait leurs lopins. Trop lointains, trop pauvres, trop sablonneux, trop ombragés, trop froids, trop coincés par les bois, trop longtemps ensevelis sous un suaire de glace.
Untel mise tout sur son seigle, un autre tout sur ses citrouilles, et l’autre, là-bas, sur un dévers accablé d’horizon, tout sur sa camomille, qu'il vendra aux parfumeries.
Mais celui-ci est seul et celui-là itou. Et deux bras, pour robustes qu’ils soient, ne peuvent fournir à tout quand la saison est brève, que le matériel est cher, que la terre est ingrate et que l’esprit est ailleurs. Deux bras, c’est peu… Bien peu.
Alors on a conservé ici l’antique, l’atavique, l’oral contrat du clan néolithique. Deux bras plus deux bras, cela fait quatre bras. Et deux espoirs plus deux espoirs, cela fait des milliers d’espérances.
On échange donc des journées, on se donne du temps, on fraternise dans la sueur, on mutualise l’urgence, on salue d’un même geste le même lever du soleil.
Le temps, un troc que l'aigle politique, qui veille pourtant à ce qu’aucune proie ne passe au travers de ses filets, ne peut taxer ; du vent à l'ancienne sur lequel ses serres n’ont pas prise.
La gratuité contre la gratuité, ça a dès lors les allures d’une subversion dangereuse dans un système où même l’air non vicié - qu’on serait  pourtant en droit de respirer librement -  a un coût.
En tout cas, ce sont là des mœurs qui ne font pleuvoir ni dans les carottes de Varsovie, ni dans celles de Bruxelles. Des pratiques de pauvres gens, des us et coutumes de manants
libres, et qui rient de toutes leurs dents brisées quand la grange est, par l’effort conjugué, pleine et que la table, pour le plaisir commun, est dressée.
Des hommes debout ; véritablement debout face au monde de tous les pauvres types qui en constituent l'essence et la raison d'être, vautrés telles de misérables loques devant les comptes bancaires.

11:42 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

29.09.2014

Historique anecdote

littérature Je vous livre une anecdote lue dans une revue historique polonaise, "Mòwią wieki", Les siècles racontent.
Les Polonais, qui ont longtemps cru que Napoléon victorieux des empires centraux et du tsar de toutes les Russies serait leur libérateur, vouent malgré tout une grande admiration à l'empereur. A son propos, ils sont friands d’anecdotes .
Celle-ci,  pourtant, est
peu glorieuse  :

Après qu’il eut donné le signal de la retraite devant Moscou incendié et quasiment vide de ses habitants, l’empereur vit son armée,
délabrée et harcelée par les cosaques, s’effilocher et se traîner lamentablement dans la neige et le froid des plaines de Russie.
Lui, noblesse oblige, avait pris
la fuite loin devant tout le monde, avec une petite escorte et sur un traîneau.
Arrivé au Dniepr, il demanda à son guide de s’enquérir s’il y avait beaucoup de déserteurs français qui avaient déjà franchi la rivière.
Et le guide, renseignements pris, de  répondre :

- Non, sire, vous êtes le premier.

C'est certainement là l'occasion unique que pourrait avoir un jour Hollande de ressembler à Napoléon ! ! littérature,écriture,histoire

17:10 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature, écriture, histoire |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.09.2014

Fabliau en ré dièse augmenté

ULTIMA RATIO REGUM

Le Prince des Sans l’sous se sachant menacé
Cherchait à provoquer un écran de fumée,
Qui distrairait les ires du peuple turbulent.
Sa tête vaquait donc sur des sujets brûlants :
L’or ? La peste ? Le climat ? La répression vulgaire ?
Fi des banalités ! Rien ne valait la guerre,
Ce retour immédiat des ataviques peurs,
Qui font du roi un chef et un grand protecteur !
L’idée bien arrêtée et l’ennemi trouvé,
Sa majesté tantôt fit le canon tonner.

 Certes, nous dit-on, en ces temps reculés
De féroces barbares, visage cagoulé,
Tuaient des voyageurs du royaume de France,
Et ces assassinats réclamaient la vengeance !
«Vous êtes bons chrétiens, assez de reculades,
Car Dieu qui vous regarde commande la croisade !»
Mais le roi n’eût il eu trône sur la balance
Qu’il eût sans état d’âme sur tout ça
fait silence.

Tous les Sans l'sous pourtant- les doux, les indigents,
Les petits, les moyens, sots ou intelligents -
Applaudirent au courage d’un prince méritoire
Qui signait de leur sang sa page dans l’histoire.

12:30 Publié dans Fables | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.09.2014

Pauvres

littératureLes pauvres ont toujours perdu toutes leurs guerres et toutes leurs révolutions par le simple fait qu’ils ne se sont battus jusqu'alors que pour ne plus être des pauvres.
Misère morale, fille légitime de la misère économique : ils projetaient tout bonnement de se rayer des effectifs du peuple humain.
Et leurs éternels vainqueurs, eux, l'ont toujours su, qui, sans la brutalité des fusils, les ont gentiment collés au mur de l‘accession à la propriété et derrière le rideau noir de l' isoloir démocratique.
Ils en ont fait ainsi des pauvres un peu riches.
Ou des riches un peu pauvres.
Des serfs un peu affranchis.
Ou des affranchis un peu serfs...

Un pauvre qui ne se rebelle que par sa pauvreté est déjà un riche dans sa tête. Un  salopard social en puissance. Un salaud qui souffre de n'avoir pas les moyens d'en être un. La moindre augmentation de son pouvoir d'achat se transforme vite dans sa tête en achat d'un peu de pouvoir.
Une vraie éponge du renversement des perspectives.
Oh ! Ne lui confiez jamais, à celui-là, la tourmente désespérée de vos rêves ! Il la vendrait sur-le-champ au premier offrant qui viendrait à passer par là.
C'est d'ailleurs ce qu’il advint - en grande partie - aux poètes de toutes les mutineries, pas assez poètes et pas assez mutins, jusqu'à enrubanner leurs rimes et leurs coupures à l'hémistiche dans les plis d’un drapeau. En regardant un peu du côté de l'Histoire, ils auraient tout de même dû voir que le drapeau est le passeport flottant de toutes les trahisons :  dans ses plis, il  a toujours en réserve une salve gratuite pour ceux qui ne veulent pas saluer !
Quand on ne se bat que pour la richesse de sa survie, on ne se bat alors que pour la pérennité d'une pauvre vie.
La mutinerie sociale, la révolte par-delà la pauvreté, n’a ni cause ni drapeau. Elle est pauvre et le luxe de son toit, avec ses trous béants, laisse passer la froideur des étoiles jusqu’à sa table de chevet. Pour le reste, c'est-à-dire pour le directement visible, il y a des syndicats assis à la table ronde des politiciens.
Des gens qui mesurent jusqu'où un pauvre peut le rester sans être dangereux. Des gens qui se battent contre l'indigence pour sauvegarder la pauvreté.

Ce qu'ils ne savent pas et ne sauront jamais, ces gens-là, c'est qu'un rebelle qui s’en fout de sa condition de pauvre, qui n'envie pas la soie dans laquelle pètent ses ennemis, pas les festins dont ils se gobergent, pas leurs comptes en banque en forme de cavernes d’Ali Baba, se fout du même coup de leur illusoire pouvoir et qu'ils ne peuvent ainsi nulle part l'atteindre.
Parce que celui-là se bat à sa façon - il y a mille façons de combattre  - pour garder par-devers lui quelque chose qu'eux-mêmes ne peuvent posséder.
Il ne sera donc jamais vaincu.
Ou alors que par lui-même.
Un jour de trop lourde mélancolie, peut-être.

09:32 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

19.09.2014

Fabliau en si mineur très diminué

CONFÉRENCE

Aux yeux de ses manants ne trouvant plus de grâce
Pour avoir agréé les appétits voraces
Des grands propriétaires et des hauts dignitaires
Au grand dam et courroux du monde prolétaire,
Le Prince convoqua tous les folliculaires
Pour tenter d’apaiser la grogne populaire.
Grand comédien rompu à l’art de la tromperie
Il comptait ce faisant amadouer les esprits,
Les étourdir de  phrases et les payer de mots,
Que relaierait très bien l’engeance des grimauds.

 Du côté des ministres on faisait triste mine
Car ces gens sans aveu, honnissant la chaumine,
Craignaient que le filou n’annonçât des réformes
Plutôt que d’asperger le peuple au chloroforme.
Le roi les rassura : il fut en son discours
Si flou, si nébuleux, que même leur basse-cour
Dut froncer le sourcil et fournir gros efforts
Pour ouïr exactement le sens des anaphores.
Celles-ci au demeurant en étaient dépourvues ;
Il s’agissait pour l’heure de gouverner à vue.

 Certains chez les Sans l’sou prirent les figures de style
Pour de l’argent comptant et dirent : c’est pas facile
De guider le royaume en ces années deux-mille !
Aimons le souverain et ravalons la bile !
D’autres, bien plus obtus aux plaisirs de l’abscons,
Se virent sans ambages pris pour de pauvres cons …
C’en est trop, crièrent-ils, de ces indignes prônes,
Il nous faut sans tarder le virer de son trône !
Les mâchoires se serrèrent et les poings se fermèrent,
Mais les justes colères sont toujours éphémères.

 Si bien que le bouffon rentrant chez lui tranquille,
Pour des siècles encore régna sur des débiles.

13:42 Publié dans Fables | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.09.2014

Contradictions cohérentes

Depuis mes années de lycée, ma première barbe contestataire, mes premiers livres dits subversifs, la rencontre avec mes premières amours, j’abhorre la bassesse du monde politique alors que rares sont les jours où je ne pense pas à ce monde politique.

J’aime la camaraderie, l’amitié, l’ambiance bon enfant, les tapes fraternelles sur l’épaule, la complicité avec un frère humain… et c’est par amour que je me suis éloigné de trois mille kilomètres de toute possibilité d’amitié.

Je ne déteste rien moins que les intrigants et les intrigantes et je m’y intéresse beaucoup parce que, justement, ils m’intriguent.

Quand je rencontre une de mes qualités – j’en ai quand même quelques-unes – chez un autre, je la trouve fade, voire superflue. En matière de qualité, il me faut de l’inédit.

Je voue à la chance d’exister un véritable culte, j’éprouve un immense bonheur à vivre et chaque jour je raccourcis ma vie d’une dizaine de cigarettes accrochées aux lèvres.

Je voudrais un monde plus juste, plus humain, plus sensible et lorsque je m’imagine ce monde je me dis que je n’y ferais sans doute pas autre chose que ce que je fais dans celui-ci.

Quand je me fantasme riche, riche à millions à ne savoir qu’en faire, je me vois en train d’en redistribuer partout à ceux qui souffrent du manque d’argent. De cela, je suis certain, je le ferais. Je me vois monter une fondation, financer une foule d’initiatives généreuses, bref, inverser l’usage courant du fric, le détourner de son cours..
Et il m’arrive d’avoir un geste agacé pour un mendiant dont la main ne me réclame qu’une misérable pièce.

Je suis athée. Athée depuis le début. Et je pense en même temps que si la mort est véritablement la fin de la vie, alors, forcément, logiquement, intrinsèquement, il est absolument inconcevable que la vie n’ait pas été, elle aussi, la fin de quelque chose.
Parce que nous ne sommes pas qu’une machine montée de toutes pièces, ces pièces-là fussent-elles un spermatozoïde, un ovule et un hasard.
Il faut laisser cela à ceux qui du matérialisme réponse-à-tout ont fait un dieu, bref, il faut laisser cette idée à ceux qui n'en ont pas.

09:57 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.09.2014

Macabre devinette

point-dinterrogation-et-exclamation1.jpgLundi, l’AFP nous dit :

«Combats autour de l’aéroport de Donetsk. Les rebelles tirent depuis Donetsk, l’armée depuis l’aéroport. »

Mardi, la même AFP nous dit :

«Tir d’une dizaine d’obus sur un marché de Donetsk, des vies sont détruites.
On ne sait pas qui a tiré
.»

Les combattants auraient-ils échangé leurs positions au cours de la nuit ?

10:25 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | Bertrand REDONNET

15.09.2014

Fuir ? Chanter ? Se taire ?

On m’a gentiment fait la critique, légèrement voilée, selon laquelle l’Exil des mots consacrait depuis quelque temps beaucoup de pages à la chose politique, au détriment sans doute de textes plus personnels et (ou) littéraires.
C’est vrai ; critique pleinement justifiée.  J’en ai parfaitement conscience.
Mais Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle, S'il n'a l'âme et la lyre et les yeux de Néron ? Comme l’écrivait Lamartine.
Lamartine auquel Brassens,
s’inscrivant en faux avec sa verve coutumière, avait répondu, le feu de la Ville éternelle est éternel, alors, quand donc chanterons-nous ?
Je ne sais dès lors que dire sinon qu’en ce moment une bonne part de mes préoccupations est liée à la situation du monde et à l’immonde fourberie des gouvernants,  notamment ceux de la république de France, puisque, si mes pieds ne sont plus là-bas depuis bientôt dix ans, une partie de mon cœur y est restée, comme un adieu sans adieu.
D’ordinaire plus enclin à épouser le point de vue de Brassens plutôt que celui du poète bourguignon, je me vois donc aujourd’hui pris dans cette contradiction qui me fait délaisser l’écriture romanesque à prétention littéraire pour la critique désabusée du monde.
Je sais bien où réside la vanité d’une telle attitude ! Mes quelques textes ne changeront rien à rien au désordre inhumain qui s’est installé parmi les hommes et ne feront pas tomber les têtes qui devraient tomber. Des coups d’épée dans l’eau…
D’ailleurs, à l’ami qui me visitait cet été, je confiais justement que de parler avec lui de la France, ici, dans cette campagne étrangère encore paisible et solitaire, me faisait pleinement prendre conscience de mon éloignement, tant tout ce qui se passe là-bas (ou qui ne se passe pas, d’ailleurs) ne touche pas de près ma vie de tous les jours, mon isolement, ma tranquillité, mon bonheur d’être en famille, mon Ailleurs.
Pourtant, mon «rapprochement négatif» est venu avec ma détestation de Hollande, elle-même survenue lors des prises de position serviles - prises de position de seigneur inféodé au roi américain - de ce dernier vis-à-vis de Maïdan, de l’Ukraine et de la Russie. Auparavant, Hollande m’était indifférent comme me le sont tous les saltimbanques à deux fesses et une chasse-d’eau qui sur la terre s’amusent à faire les puissants !
Je le pressens d’ici très fort : l’Europe et les États-Unis veulent la ruine de la Russie pour une foule de raisons établies de longue date, raisons géopolitiques, de contrôle de la planète en matière énergétique, d’anéantissement de la Syrie et de l’Iran, de mise en place de l’ignoble traité de commerce transatlantique pour lequel la Russie sera un voisin plus que gênant. L’Ukraine n’est qu’un prétexte provoqué et Hollande, dans son impéritie, sa duplicité et sa bêtise d’occidentaliste primaire, mène notre pays tout droit au chaos, pour le plus grand profit de ses amis américains.
Un homme de talent et de courage, comme la classe politique n’en compte hélas plus, aurait dit non aux desseins étasuniens et bruxelloises et aurait mené son pays non pas à l’affrontement avec la Russie mais vers une entente cordiale et de bon voisinage continental, sans pour autant faire allégeance à son désir expansionniste, à supposer que ce désir existe et ne soit pas tout simplement un réflexe d’auto-défense rebaptisé « désir de grandeur» par les occidentaux pour les besoins de leur fourbe cause.
Je rappelle pour mémoire qu’en octobre 1990, pour rassurer la Russie quant à l’entrée de l'ex-Allemagne de l'est dans l’Otan, il fut décidé qu’aucune troupe étrangère, qu'aucune arme nucléaire ne seraient stationnées à l’Est et, enfin, que l'Otan ne s’étendrait jamais plus à l’Est. Et voilà cet OTAN aujourd’hui quasiment arrivé aux portes de Moscou avec la Pologne et les Pays baltes et qui, en plus, après avoir échoué en Géorgie, guigne avec plus de gourmandise encore sur l’Ukraine !
Qui dès lors bafoue les traités ? La Russie ou l’Europe américanisée ?
Et voilà quelle politique mensongère et agressive soutient ce Hollande, le débonnaire, l'insupportable, l’innommable, le ridicule Hollande, certes, mais aussi et surtout, le très dangereux Hollande.
On ne le dit pas assez :
Hai, détesté, repoussé, dénié, vilipendé, honni, acculé, méprisé, contredit, hué, mis à nu, cloué au pilori dans son pays, cet homme qui ne sait même pas mener une vie privée décente et mêle sans arrêt ses misérables histoires de cul aux histoires de la chose publique, n’aura aucun scrupule à tenter de se refaire une santé historique en engageant des guerres, en multipliant les interventions militaires, en menant une politique dont il sait pertinemment qu’elle conduit au cataclysme, bref, en faisant s’entretuer des milliers et des milliers de gens !
Et quand je pense que ce tartuffe fait mine d’honorer la mémoire de Jaurès assassiné pour son pacifisme, c’est à pleurer de dégoût !

Ça, c’est sur "la scène internationale", selon le mot des journaleux comme si les drames et les misères étaient ceux ou celles d'un théâtre.
Intra muros, le tableau est tout aussi dégueulasse et me révolte autant.
Les p’tits vieux, fatigués, la joue ridée, qui voient déjà, là-bas, scintiller le bout tant redouté de la piste, qui n’ont en leurs poches trouées que quelques menues monnaies à se mettre sous la dent, quand ils en ont, des dents, n’ont qu’à bien se tenir et se serrer encore la ceinture.
Et s’ils n’ont pas de ceinture, ils n’ont qu’à remonter leurs bretelles !
C’est d’ailleurs ce que le gouvernement socialiste vient de leur gracieusement offrir : une remontée de bretelles en les privant, eux qui n’ont que mille euros et parfois moins à bouffer par mois, de 5 euros promis en avril dernier, repoussés en octobre et finalement, sans autre forme de procès,  renvoyés aux calendes grecques.
On a envie de vomir en écoutant le gros Sapin, repu, rotant, suant le cholestérol d’une chaire trop riche et trop abondante, expliquer que l’inflation ayant été plus faible que prévue, ces 5 euros dans la poche des vieux n’étaient plus nécessaires. Superflus, pour tout dire.
Qu’en auraient-ils fait, hein, de ces 5 euros de plus, ces vieux chiens ?
C’est-à dire qu’on dit, sans honte et sans bégayer, que les vieux n’ont pas le droit de s’acheter une tablette de chocolat en plus, de s’offrir le caprice d’une petite friandise ; n’ont pas le droit d’améliorer ne serait-ce que d’une once leur misérable vie. Quand on leur balance un quignon  de pain supplémentaire, ce n’est pas qu’on les augmente pour leur confort. Que non ! On  les  réajuste ! On les maintient au même niveau, comme on maintient les bêtes dans leur enclos sur le fumier de la survie !
Pire encore,  je ne sais plus quel salaud ou quelle salope a dit que, même, on aurait pu leur baisser leur retraite aux vieux débiles, tant l’inflation a été insignifiante. Et de rajouter, en remuant de fatuité un cou flasque et gras comme celui des dindons : mais notre gouvernement, dans son infini sentiment socialiste,  ne fera pas ça.
Je suppose qu’il fallait applaudir !

D’aucuns cependant, ayant bien conscience de tout ce bourbier, disent, en se frottant les mains : oh, mais tout cela se paiera dans les urnes ! Ils seront battus à plate couture.
Et moi je dis : NON ! Des défaites électorales pour sanctionner tant de turpitudes, de bassesses, de mépris immonde, c’est peu, très peu. Les gars passent, font du dégât, gouvernent en véritables bandits et s’en retournent tranquillement dans leur jardin cultiver la fraise et le poireau, les poches bourrées d’une grasse retraite de ministre ! Le tour est joué ! Au suivant de ces messieurs  !
De telles exactions méritent un châtiment bien plus équitable et beaucoup plus sévère ! Je ne suis pas certain que Louis XVI monté sur l’échafaud se soit rendu plus coupable envers le peuple de France que ne se le rendent impunément aujourd’hui tous ces voyous de haut vol !

Alors ? Je  pourrais, après tout ça, chanter le bonheur de vivre et louer la beauté des choses de la terre ?
Difficile. Très difficile… En tout cas, il me faut d’abord respirer un grand coup et tâcher de me résigner à plus de solitude encore.
Pour l’heure, que ceux que cela ne dérange pas ou qui, même, peut-être, en profitent, chantent à s’en faire péter la glotte !
Et que grand bien leur fasse !

14:56 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littératute, écriture, politique, histoire |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.09.2014

Lecture

littératureLes paysages - ceux que l’on voit, qui accrochent le regard - se lisent en trois langues, universelles et qui gouvernent notre sensibilité du monde : la géographie, le climat et l’histoire.
Si je viens m’asseoir ici, près d’un méandre de la rivière, je n’apporte pas de livre avec moi.
Longtemps, je lis à ciel ouvert.
Je lis que le sable des champs, celui sur lequel s’ébouriffent l’avoine et le seigle, qui fait ma pelouse chétive aussi, vient de son ancien, très ancien, cours qui éroda la roche et la fit poussière scintillante.
Je lis la continentalité de la végétation qui encombre les berges, bouleaux et mélèzes ; je lis, tant l’eau musarde en de lascifs détours, la faible déclivité de la grande plaine européenne et je lis le rempart oriental d’une Europe illusoirement bras dessus bras dessous.
Dans mon dos.
Je lis la fin de l’alphabet latin, la fin des liturgies romaines et la fin de ce que nous appelons, faute de mieux et en attendant un mot qui pourrait être pire, la démocratie.
Je lis l’impuissance des hommes à  habiter leur siècle en fraternité, toujours séparés par des rivières, par des langues et des visions-propriétaires d'un improbable dieu. Car je lis que ce qui est vrai dans ce que je vis du monde est absolument faux à dix mètres de moi seulement, sur l’autre rive, au pied de ces grands arbres étrangers, qui semblent pourtant demander au vent de me faire un signe, en balançant leurs branches.

Je lis le silence enjoué d’un exil ; je lis ce que tous les hommes lisent quand ils s’arrêtent devant leurs paysages et interrogent, l'espace d'un instant sans livre ni musique, sans frère ni écho, sans leurre ni idée, le sens intimement solitaire de  leur aventure.

15:05 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littératurem écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.09.2014

Fabliau en la mineur

LE FROMAGE DU PEUPLE

Au congrès des soldats armés jusques aux dents,
Le prince des Sans l’sou en vocables ardents
Entreprit un
beau jour de déclarer sa flamme
A ceux qui croupissaient sous la misère infâme.
La gent soldatesque souleva le sourcil,
Ces mots n’ayant point cours en ces mâles conciles
Où il n’est d’ordinaire question que d’ennemis
A saigner et brûler pour sauver la patrie.
Faisant fi, nous dit-on, de la consternation
Le prince fit état d’anciennes filiations
Qui le liaient par le sang et le liaient par le cœur
Aux faibles créatures du monde travailleur ;
En un mot comme en cent, il brisa l’anathème
Qui courbait leur échine, en criant : Je vous aime ! 

 Le peuple des Sans l’sou en fut transi d’émoi
Et jura devant dieu fidélité au roi.
Il n’avait, ce bon peuple, qu’un brouet lamentable
Tous les saints jours du mois à mettre sur sa table,
Mais hélas n’ayant lu que moitié de la fable,
Il avait oublié qu’un roi qui fait l’affable
Ne le fait qu’à seule fin de piller ses étables.

Ainsi va la morale, immuable de par les âges,
Écrite par les corbeaux, les renards, les fromages.

13:18 Publié dans Fables | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.09.2014

Socialisme glamour

Nous-Deux.jpgLes affreux politiques d’un monde déboussolé me rappellent - en bien pire hélas ! - ma vieille mère et ses romans-photos à quatre sous.
De leurs mots éteints, usés, aveugles, sans signifiant ni signifié, ne suintent plus qu’amour, amour, amour et propos sulfureux du faux discours amoureux.
Un pouvoir à bout d’arguments, à bout de légitimité, à bout de représentation - ce qui est tout de même un comble d’être à bout de sa propre raison d'être - sombre ainsi dans le discours de la séduction la plus veule et d’ordinaire réservé aux maquereaux .
Celui-ci fait une déclaration d’amour aux patrons et à l’entreprise, Je vous aime ; deux jours plus tard il en fait une autre, exactement la même, à la kermesse rochelaise, J’aime les socialistes, et l’autre, l’inconséquent, l’innommable, bredouille son amour pour les pauvres.
J’aime les pauvres.
Au sommet armé jusqu'aux dents des guerriers de l'OTAN, en plus ! Vraiment, il devient urgent de se poser la question de savoir si cet homme ne serait pas tout simplement un fou, en cela digne de toute notre indulgence.
Car se rend-on compte vraiment, outre l'incongruité du lieu et du moment, de l’insulte contenue dans cette déclaration ?  Se rend-on compte de l’infamie, du crachat envoyé dans la gueule du populo ? J’aime les pauvres, les démunis, les déshérités…
Pire, le sycophante avoue : Ils sont ma raison d’être.
C’est-à-dire que j’aime que vous soyez pauvres, démunis, en haillons, sans l’sou, dans les rues, déchirés par la meute dévorante des huissiers et des créanciers, endettés, anéantis. Sans quoi, je ne vous aimerais pas, sans quoi je n’aurais nul objet sublime où fixer mon besoin d’amour, ma soif de tendresse.
Sans vous, je n’existerais pas.
Mais il est vrai aussi - entre nous - que l’aventurier qui veut baiser sa rencontre de fortune commence toujours par lui dire je t’aime.
Cela me rappelle aussi – toujours en pire – un monsieur bien mis sur lui, ongles manucurés, un directeur avec un grand D d'un service d'Aide sociale, un homme aux appointements fort avantageux, qui me disait, sans mesurer l’énormité de son propos, que la misère était source d’emplois. Rendez-vous compte, nous employons plus de deux cent travailleurs sociaux !
Est-ce à dire, monsieur, que le malheur, source de richesses, est nécessaire à la croissance, avais-je tenté, sans succès, de lui faire préciser ?

Je serais donc président de la république de France - que le destin m’en garde et je lui fais à ce sujet entière confiance  ! -  que, voulant malgré tout rester digne, je dirais plutôt : je ne vous aime pas, les pauvres, les gueux, les misérables ! Je vous hais, même ! Je vous déteste !
Et je vais faire tout mon possible pour vous détruire, pour vous tirer de ce lamentable état ! Après seulement, je vous aimerai. Peut-être. Tout dépendra de ce que vous ferez de votre pauvreté vaincue.
Mais je ne dirais même pas ça, en fait.
Parce que lorsqu’on mélange le discours des sentiments, du cœur, de l’intime privé, du beau réservé, avec celui de la responsabilité des affaires publiques, c’est qu’on est tout simplement une ordure populiste.
Ou un triple idiot sans cervelle.
Ce qui revient souvent au même.

10:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, politique, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

07.09.2014

Fabliau en douze majeur

SUBTERFUGE

Jadis en un palais doré vivait un loup,
Par rouerie élu prince du peuple des Sans l’sou.
Cette engeance, on le sait sur la machine ronde,
A le bon sens ingrat et la bévue féconde.
Ce loup, donc, du diadème aussitôt chapeauté
La meute s’empressa de bien maquereauter
Pour flatter sans ambages les grands loups dominants.
On vit bien, quelquefois, le peuple descendant
Sur le pavé des rues et y grincer des dents,
Rien n’y fit pour autant.
Le Prince des Sans l’sou n’aimait plus que l’argent !

 Dans sa couche cossue cousue d’or et de soie
Pour s’ébattre en grand fauve et se griser d’émoi
Le roi prit une louve aux épaules puissantes,
La fit reine des loups et dame sous-jacente.
Mais, soit qu’il la couvrit comme on couvre putain,
En ne donnant de soi qu’une part de butin,
Soit qu’il connut soudain pénurie de gingembre
Ou qu’elle-même ne sut roidir le royal membre,
Reléguée aux lisières,
La louve fut bannie de l'auguste tanière.

 Et l’on vit tout à coup  surgir le jamais vu :
Les Sans l’sou tous pliés pour une affaire de cul,
Tandis que sous les ors de la forêt touffue
Les grands loups dominants entassaient des écus.

16:16 Publié dans Fables | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

05.09.2014

Ectoplasme

b24.jpgIl ou elle a dans des yeux anonymes qu’aucune flamme ne vient allumer, ce petit air stupide de celui ou de celle qui sait ou qui fait mine de tout savoir du secret des dieux et des climats de l’Olympe.
Il ou elle est de toutes ces petites combines qui tiennent lieu de soleils sur les platitudes gelées des vies étriquées entre un bureau,  ou un emploi subalterne, ou une classe de têtes blondes, ou une mission ad hoc au SAMU social et une famille socialement correcte, avec des enfants sages et studieux ou alors sans enfant du tout, mais en tous cas une famille sans heurt ni passion.
Il ou elle ne marche jamais seul(e). Il lui faut une stratégie, aussi minable et inutile soit-elle, un p’tit plan, un p’tit but petitement profitable,  pour guider son pas débile.
Il ou elle sait- elle a beaucoup travaillé pour ça - à qui il faut dire bonjour et à qui il faut dire salut.
Il ou elle a son avis sur tout. Un avis plat comme une galette, rose comme une fleur de fin d’automne, insipide, convenu, glané au hasard d’une petite réunion de cellule, à la télé, chez la belle-mère, dans un mauvais livre ou alors, lumineux et sans appel, dans les sacro-saintes colonnes de Libération.
Il ou elle n’a de mots compatissants que pour les pauvres gens, les laissés-pour-compte, les loosers, mais, depuis son univers propre comme un sou neuf où l’habit fait toujours le moinillon, il ou elle a une inextinguible frousse du révolté, un mépris révulsé pour l’alcoolique, le trimardeur, le violent acculé à l’esclandre, le sale, le chômeur en fin de droits, mal rasé, déguenillé et à longueur de journée accoudé au comptoir gouailleur du PMU de son quartier.
Il ou aime le peuple qui sent bon la résignation à ses propres et raisonnables valeurs .
Il ou elle a un rêve qui guide sa marche sur les chemins lumineux de l’idéal : être remarqué(e), vu(e), reconnue(e), congratulé(e), embrassé(e) même, par un autre ou une autre perché un peu plus haut sur l’organigramme des notoriétés secondaires. Pas trop haut quand même, car il ou elle est sujet (tte) au vertige. Celui-là, ou celle-là, quand elle en parle, si ce « il » ou cette « elle » est un maire, un président quelconque, un hobereau de moindre influence, un responsable quelconque, elle ou il ne le cite que le bec oint d’une fierté pathétique et que par son prénom, comme on cite un membre de la proche famille.
Ceux d’en-dessous, il ou elle leur chie dessus, sans en avoir l’air, en prenant un air distrait, innocent, ou alors un air de rien du tout, mais toujours en arguant de la sagesse et en usant d'une langue de bois plus creuse que l’arbre mort.
Il ou elle aime la nature, les oiseaux, les abeilles, les plantes, la forêt,  parce qu’aimer la nature, ça vous classe un homme ou une femme du côté des âmes sensibles, conscientes, responsables… en un mot comme en cent, du côté de ceux qui ne savent plus quoi faire de leur intelligence.
Il ou elle vote donc tout cela avec passion,  pour celui ou celle qui lui ressemble le plus. C’est dire qui il ou elle fait régulièrement roi et c’est dire, ô misère, l’état déliquescent d’une chose publique créée à son image!
Il ou elle n’a pas de nom, pas de visage, pas de silhouette, pas de température, pas d’état d’âme, pas de fesses, pas de seins, pas de couilles : il ou elle est socialiste de base, porteur ou porteuse de bidons dans le peloton des notables.
Point.

Image : Philippe Seelen

14:15 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.09.2014

La mémoire qu'on ne dépasse pas

26828236081.jpgL’homme, encore jeune, la quarantaine à peine franchie, est assis en face de moi.
On discute.
On discute de la situation explosive en Europe, des Américains et des Russes.
Un Français et un Polonais qui discutent des Russes peuvent tomber d’accord, certes, mais, dans le fond, si l’un en parle de loin, dit ce qu’il en devine en se référant à sa connaissance de l’Histoire, à ses lectures, à quelques rencontres de fortune, à sa vision géopolitique du monde, l’autre parle de la mémoire de son peuple en général ou, ainsi qu’il advint dans ce cas précis, de sa mémoire individuelle, intime.
Cela vaut-il argument définitif ?
Je n’en sais rien. Je me fous des arguments quand c’est l’âme qui parle !
Je sais simplement que cela marque et que l’autre, s’il n’adhère toujours pas à la vision «intellectuelle» de son interlocuteur, il le comprend en profondeur, en homme, et il n’a désormais plus le cœur à le contredire.
Le cœur. C’est cela. Le cœur.
L’homme encore jeune assure donc que, en période de conflit, les Russes sont des barbares.
L’homme un peu moins jeune que je suis rétorque dans un sourire que tous les peuples de la terre sont, en période de conflit, des barbares, des tueurs et des bêtes sauvages.
Oui, mais…
Mon interlocuteur semble s’émouvoir. Il rougit même un peu, il déglutit et me confie :
- Pendant l’occupation nazie, ma grand-mère a vécu seule dans sa maison. C’était dur, c’était dramatique, mais elle a vécu. Elle a survécu. L’armée rouge est arrivée pour nous libérer… Ils l’ont violée et ils l’ont tuée. Comme ça. Gratuitement.
Je baisse les yeux.
Il me semble revoir la blouse grise de mon aïeule, son panier d’œufs et un enclos minuscule, derrière la maison, où se languissaient deux ou trois chèvres efflanquées.
Je souffle sur mon  thé. Je regarde  par la fenêtre.
Le soleil de septembre qui glisse sur la pelouse fraîchement tondue, est pourtant si beau !

 

09:30 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

01.09.2014

Pologne et présent

litélittérature,histoire,politique,écritureUne réponse exhaustive à trois fidèles lecteurs, amis de l’Exil des mots -  Feuilly, Solko et Michèle - commentant sous le texte précédent, «Pologne et Histoire», la nomination du premier ministre polonais à la présidence du conseil européen, eût été trop à l’étroit dans le cadre réservé aux commentaires.
C’est du moins ce qu’il m’a semblé car ces trois commentaires me montrent combien la conscience occidentale est encore très éloignée de l’esprit de l’Europe centrale en général  et de celui de la Pologne en particulier.
Je m’en réjouis, à tort ou à raison,  peu importe. Je m’en réjouis car je me réjouirai tant que le territoire où je passe le bout de voyage qui me reste sera autre chose qu’une simple notion météorologique, pour reprendre le mot d’Andrzej Stasiuk.
Même si, j’en conviens bien volontiers, parler de sa politique, au sens où s’entend la politique du marché électoraliste, n’est pas ce qu’il y a de plus passionnant pour aller à la rencontre d’un pays et lui donner une originalité qui vaille le coup qu’on s’y arrête.

Commençons donc par une description de l’échiquier politique de la Pologne, échiquier né, il y a vingt-cinq ans, de l’effondrement du communisme et ne perdons surtout pas de vue que cet effondrement, qui bouleversa la donne géopolitique au niveau planétaire, fut l’œuvre des Polonais portant les coups décisifs sur le mastodonte chancelant… Ce ne fut pas l’œuvre des Hongrois, des Tchèques, des Roumains ou des Bulgares, même si ceux-ci, dans des moments historiques moins propices, avaient aussi tenté de faire tomber le «Grand frère» étrangleur, en 56 pour la Hongrie, en 68 pour l’ex-Tchécoslovaquie.
Les Polonais, pour beaucoup, ont payé cher le retour à l’ère démocratique. Ça laisse des traces.

Quatre partis se partagent donc les faveurs des électeurs, au demeurant peu nombreux, toutes les élections se soldant par une abstention avoisinant les 50 pour cent.
Je mentionne d’abord deux petits  partis :
 - le PSL, vieux parti paysan, déjà présent à l’époque communiste et qui louvoie aujourd’hui pour être de toutes les coalitions, gouvernementales, régionales, départementales et communales, aucune majorité ne se dégageant nulle part lors des différents scrutins. Le plus vieux parti polonais. Genre les radicaux en France.
- La gauche,  peu nombreuse, on n’a pas beaucoup de mal à imaginer pourquoi dans un pays qui s’est appelé « République populaire » pendant 50 ans.

Passons aux deux grands partis. P.O, Platforma Obywatelsk, Plateforme civique, au pouvoir depuis 2007. Le parti de Donald Tusk. C’est un parti dit du centre-droit. Si on veut faire des analogies avec l’échiquier français – ce qui est toujours hasardeux - on pense au MODEM, le talent politique en plus. Je dis le « talent » parce que pour moi tout cela se situe au niveau de la représentation spectaculaire du réellement vécu des populations.
En second lieu, le parti de l’opposition, dit PIS, Prawo i Sprawiedliwość, Droit et justice, le parti fondé par les frères Lech et Jarosław Kaczyński, au pouvoir de 2005à 2007.
On s’en souvient trop bien. Les frères jumeaux se partageant le gâteau républicain, l’un premier ministre et l’autre président de la république1, coalition gouvernementale avec l’extrême-droite, Ligue des Familles et auto-défense, discours violemment anti-européen, russophobie poussée à l’extrême, éloge du général Franco à Bruxelles lors d’une célébration de l’abolition de la peine de mort, interdiction dans les écoles d’enseigner Gombrowicz et Dostoïevski, chasse aux sorcières par le biais de l’Institut de la mémoire nationale  pour débusquer les anciens communistes et leur interdire tout droit de se présenter à une élection… J’en passe et des meilleurs. Il me faut aussi dire que le PIS accuse toujours Moscou d’être l’auteur du crash de Smolensk qui couta la vie à Lech Kaczyński, alors président de la république, le 10 avril 2010, date anniversaire du massacre de Katyń. Le PIS, mené par Jarosław Kaczyński, flatte ainsi l’éternelle russophobie, surtout à l’est occupé pendant 120 ans par les tsars avec une russification à outrance, et y gagne en popularité.
Pour l’heure, sachez donc que ce charmant parti sera certainement au pouvoir fin 2015 et que là, ça risque de faire effectivement des flammes : anti Bruxelles, haine farouche des Allemands, haine non moins farouche des Russes, sentiment national exalté, homophobie caractérielle appuyée par l’Eglise, bref la Pologne isolée dans un étau, comme aux bons vieux temps dramatiques…
La Pologne décriée, mauvaise coucheuse et qui retourne droit dans le mur…
Pourquoi, me direz-vous,  ce parti revient-il au pouvoir ? Parce que Tusk, en dépit du boulot gigantesque qu’il a fait pour sortir son pays du marasme économique, subit l’inéluctable usure du pouvoir.
C’est  donc vous dire si la nomination de Tusk au conseil européen est ressentie ici avec une grande fierté. Je ne connais pas beaucoup de peuples qui ne seraient pas fiers – en tout cas pas celui des coqs gaulois - de partir d’un dénuement complet, avec des infrastructures complètement désuètes, pour arriver à ce statut en 25 ans seulement !
Notez bien - c’est absolument primordial - que je me situe là dans « l’esprit des peuples » et non dans le mien.
La France et les Français ne savent pas ce que c’est que le dénuement. Ceux qui l’ont connu sont de moins en moins nombreux puisqu’il remonte aux années 40 du siècle dernier. Ce dénuement a une réalité historique en France, un fantasme des temps anciens et des grands-pères chevrotants, alors qu’il est ici une réalité vécue. Les choses ne sont donc pas du tout vues de la même manière ici que là-bas.
Par ailleurs, la France et les Français sont gavés d’Europe et n’en peuvent plus de tous ses idéaux qu’on leur rabâche depuis 40 ans et qui devaient leur amener bonheur, paix et prospérité. Amen…
La France et les Français ont fait leurs comptes. Ils sont perdants. Ils sont  perdants parce que les autoroutes, les ponts, les grandes routes, les centre-bourgs, les ronds-points, le réaménagement moderne du territoire, ils ne les voient plus, ils s’en foutent.
On monte dans sa voiture à Niort, on enfourche l’autoroute et basta !  4 heures après on est aux portes de Paris. 450 Km.
Ici, on monte dans sa voiture à Kopytnik, on n’enfourche pas l‘autoroute parce qu’il n’y en a pas, on prend simplement la route et on file à Varsovie où on arrive trois heures après, voire trois heures et demi. 192 km seulement…
Moi, ça me plaît bien, beaucoup même, mais je ne suis pas Polonais. Je suis un zigoto romantique qui a vécu 50 ans à l’Ouest !

Tout ça, ce sont des insignifiances pour un Français. Ça ne fait même pas partie du confort de vie. Parce qu’on en a jusqu’à la gueule du progrès et de ses aisances, même si on s’en sert tous les jours avec avidité, comme on se sert de l’eau chaude et des micro-ondes. Les repères ne sont pas les mêmes qu’ici.
Ça viendra, ça viendra, on y court, mais pour l’heure…
Re-notez bien - c’est absolument primordial - que je me situe toujours dans « l’esprit des peuples » et non dans le mien.

Tusk, homme du centre-droit modéré, ne conduit donc pas l’Europe -  si tant est qu’on lui donne un peu de pouvoir de décision - vers  la guerre.
Pour la seule et très mauvaise raison que l’Europe, cette idiote utile, est déjà entrée dans une logique de guerre, sans même que les Européens de l’ouest, pourtant si orgueilleux de leur conscience globale - ne s’en soient rendus compte. C’est du propre !
Ecoutez donc la présidente lituanienne Dalia Grybauskaité : "la Russie est en état de guerre avec l'Ukraine, c'est-à-dire pratiquement en guerre contre l'Europe".
Quant à L’OTAN, grand protecteur des pays baltes, il rêve d’en découdre et multiplie, on le sait, les appels du pied dans cette direction.

Dans ce contexte, Donald Tusk est le seul Européen qui critique ouvertement l’Otan, qu’il dit n’être qu'aux ordres des USA.
De plus, il fut, en 2010, l’artisan d’un rapprochement historique avec la Russie de Poutine, auquel il donna l’accolade, près d’un lieu écrasé par une mémoire de haine et de ressentiment, Katyń.
Ce qui lui valut les foudres du PIS, l’accusant d’être un traitre au service de la Russie.
Une fois ce PIS revenu aux commandes, avec la Russie, ce sera donc la guerre totale.
C’est couru d’avance : ce sont des idiots passionnés, amoureux-fous de l’oncle Sam, en plus. Comment, sinon en isolant complètement leur pays, allieront-ils leurs discours anti-européens avec leur haine viscérale de la Russie ?
Les jours qui viennent seront donc sombres, de l’Atlantique à l’Oural. Et puisque les politiques européens ont choisi un Polonais pour présider leur conseil, ils ont sans doute choisi le meilleur.

A mon sens et en insistant une troisième fois sur le fait que je me situe dans «l’esprit des peuples» et non dans le mien.

 1 - La Pologne n’est pas dans un régime présidentiel mais parlementaire. Le premier ministre gouverne et le Président inaugure les chrysanthèmes

13:47 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : litélittérature, histoire, politique, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.08.2014

Pologne et histoire

littératureOn peut dire des choses fausses sur le présent. Ça s’appelle des erreurs ou, si elles sont volontaires, des prises de position.
On peut dire des choses fausses sur l’avenir. On ne peut même dire que cela à mon sens, tant la marche du monde est falsifiée
et surtout tant, en matière d'avenir, on s’appuie le plus souvent sur une logique, un système d'analyse, que la réalité se charge de démentir.
Il n'y a pas moins scientifique ni moins matérialiste que l'histoire et le tristement célèbre matérialisme historique a conséquemment fourni maintes fois la preuve de son inspiration purement spéculative.

Sur le passé, l’erreur est le plus souvent idéologique. Il s’agit d’une appréciation orientée par des engagements pris dans le présent. Le révisionnisme stalinien en fut le parangon le plus cruel : on fait dire au passé ce qu’on attend de lui dans le présent. Moins dramatique, mais tout aussi probant - par exemple mais nullement par hasard - tous les historiens, loin s’en faut, n’ont pas la même lecture de la Commune de Paris. Pour les uns, c’est un mouvement spontané du peuple à la recherche de son honneur et de sa dignité, pour les autres, c’est un ramassis de voyous, d’ivrognes, de déguenillés, de pervers et de pouilleux. Parmi les contemporains, écrivains et non historiens, de cet exécrable vision des choses, j’ai déjà cité, dans un autre texte, l’affreux Théophile Gautier et le bon bourgeois Flaubert.

La lecture du passé de la Pologne ne peut prêter à aucune confusion. Ce passé sent la poudre, le sang, les larmes et le déchirement. Cette Pologne fut aussi, on le sait, le théâtre de la catastrophe majeure du XXe siècle. A quelques kilomètres de chez moi, en sont encore les stigmates… C’est une des raisons pour laquelle - je dis bien une des raisons - je suis révulsé, haineux même, quand, parfois, j’entends parler ou vois écrit : Les camps polonais.
Il faut un sacrée dose de culot et de malhonnêteté perverse pour oser employer une telle expression. C'est tout simplement confondre  le billot et le bourreau.
Je me demande vraiment ce qu’en pensent les Allemands, eux qui pensent toujours à la place des autres... En mieux, bien sûr.
Une lecture plus reculée dans l’histoire de la Pologne se confond avec cent vingt-trois ans d’anéantissement. Plus d’un siècle durant, le pays rayé de la carte. Et si on regarde cette période d’un peu plus près, on voit que ce ne sont ni les armes ni les insurrections qui l’ont fait renaître de ses cendres le 11 novembre 1918, mais la pérennité de sa culture.
L’écroulement des Empires centraux fut en effet l’opportunité historique, l’événement gigantesque qui souleva la chape et on découvrit sous cette chape un peuple qui n’avait pas voulu laisser mourir son identité. Sans la culture, il n’y aurait plus rien eu de la Pologne à sauver, sinon un territoire géographique.
Songez – sans nous faire les apologistes des prix littéraires ou autres mais simplement en les considérant comme des points posés sur l’histoire-  que trois prix Nobel on été attribués à des Polonais sans Pologne ! Sienkiewicz pour la littérature et Marie Skłodowska, alias madame Curie, pour la physique et la chimie.  Mais que ces arbres ne cachent cependant pas la forêt de tous les littérateurs, artistes et autres musiciens ! La revue Kultura installée à Maisons-Laffitte a su aussi entretenir sous les décombres d’un pays, le feu d’une culture spécifiquement polonaise.
Ce qui fit d’ailleurs dire à Alfred Jarry : la preuve que la Pologne existe, c’est qu’il y a des Polonais.
Ce qui fit dire aussi que la France fit exactement au XIXe siècle le contraire de ce que tentera la Russie stalinienne au XXe. La France a sauvegardé une grande part de la culture de Pologne, Staline a essayé de l’anéantir, notamment avec Katyń.

Tout cela devrait donc faire réfléchir les hobereaux libéraux au pouvoir aujourd’hui, tous issus de Solidarność, qu'ils soient maires, présidents de région ou autres. Quand je vois en effet qu’on ampute les budgets culture de plus des trois quarts pour faire des ronds-points et des ponts, je me dis que ces nouveaux maîtres n’ont absolument rien compris à l’histoire de leur pays.
Car ils enterrent l’arme par laquelle il s’est vu ressusciter.
Pour ressembler aux autres. Pour vivre en Europe.
Mais à force de ressembler aux autres, on n’est plus bientôt que les autres.

Et c'est bien ce que me disait, en substance, l'ami qui me fit la gentillesse d'une visite cet été. Spontanément, cet ami a ressenti
autre chose sur ce territoire  ; une chose perdue en France. Il disait qu'un certain bonheur du vivre ensemble flottait encore dans l'air des rues. Comme dans la  France des années 60.
C'est sans doute parce que la Pologne, surtout à l'est, n'a pas encore totalement bradé sa mémoire à l'illusoire vivre ensemble européen.
Les fâcheux appelleront cela du repli identitaire, voire du nationalisme.
Les fâcheux  ignorent le mot mémoire.
Mais qu'ils se rassurent
cependant : la mémoire polonaise est en sursis. Le projet que nous fomentent les imbéciles mondialistes de tous poils fera que partout sera en même temps nulle part, et vice-versa.
Ils nous préparent le monde de l'impossible exil.

Illustration : Adam Mickiewicz, écrivain et collègue de Jules Michelet au Collège de France

14:58 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.08.2014

Henri Calet, un style, une époque, une écriture...

littérature" Nous avions gagné la guerre grâce au canon de 75, à la Rosalie, au pinard, à la Madelon, et surtout grâce à nos vertus immortelles. Pour ma part, j’avais un très bon moral. Celui de ma mère était moins bon ; elle avait dû quitter le Buckingham Palace où, à force de respirer la poussière des beaux tapis, elle avait contracté la tuberculose.
Ce furent des jours de liesse. Les vainqueurs rentraient dans leurs foyers, à l’exception de ceux qui étaient restés pour tout de bon dans la terre de France ; à l’exception du poilu inconnu à qui l’on trouva un site admirable pour y passer l’éternité. Chaque ville, chaque bourgade eut le  sien  en métal ou en pierre, selon les possibilités des  finances communales, ce qui fit bientôt lever une immense armée de soldats à jamais démobilisés, à jamais impassibles dans des poses héroïques et presque aussi vraies que nature. L’un lançant adroitement la grenade vers la tranchée adverse, l’autre dans une charge à la baïonnette comme, hélas ! on n’en fait plus. Les localités par trop pauvres s’offrirent un obélisque, une plaque, une fontaine, un simple médaillon. Ce fut une grande époque pour la statuaire, en France.
Mon père ne tarda guère à revenir des Pays-Bas. Il avait également un bon moral. Il nous dit qu’il avait eu une vive nostalgie de Paris et de nous, il nous dit aussi qu’il n’avait jamais douté de la victoire du droit. Je ne le reconnus point, il s’était apparemment policé au contact des Hollandais, il s’habillait mieux qu’avant. La guerre lui avait été profitable, en somme. Si tout le monde mourait à chaque coup… Il y a, heureusement, bien des balles qui se perdent.
Il avait d’importants projets d’exportation de pommes de terre de semence ; il était ressaisi par le goût du négoce ; il allait monter une affaire, pour cela on lui avait avancé là-bas un gros capital. Mon père inspire confiance aux gens, il est sympathique. Il reprit son nom, qu’il avait dû abandonner temporairement. Les lendemains paraissaient assurés.
Nous ne nous entendîmes pas dès l’abord. C’est ma faute, je sortais à peine de l’âge ingrat et je m’ingéniais à me faire une personnalité.
Le logement d’un héros de la guerre, qui n’était pas rentré, se trouva vacant au premier étage de la maison. Nous l’occupâmes. Il se composait de deux pièces. Mes parents y habitent encore. Déjà, en 1918, la porte des cabinets ne fermait pas. En arrivant sur le palier, c’est ce qui capte immédiatement l’attention : les chiottes, au bout du couloir.
La situation n’était pas redevenue tout à fait normale. Il y avait une réglementation du commerce avec l’étranger, et concernant les pommes de terre de semence, en particulier. En attendant un retour de la complète liberté des échanges, mon père résolut de mettre à l’épreuve une méthode aux courses qu’il avait fignolée à loisir sur le papier, pendant ces années terribles. Il décida du même coup que mes études avaient assez duré, et il m’emmena avec lui à Auteuil, à Longchamp, à Enghien, au Tremblay, à Saint-Cloud, à Vincennes, à Maisons-Laffitte…
C’est de cette manière que je me familiarisai avec les environs de Paris. D’autant mieux qu’il nous advenait souvent de rentrer à pied, après avoir perdu jusqu’à la monnaie que nous aurions dû garder pour le tramway ou l’autocar du retour. Nous étions aussi peu raisonnables l’un que l’autre. Tel père, dit-on, tel fils.
Sur le chemin, mon père me répétait en guise de consolation :
«  On est venu au monde tout nu, le reste c’est du bénéfice. »
Je l’approuvais. Il y avait au fond de moi la même philosophie fataliste."

Extrait de Le tout sur le tout.  Chez Henri Calet, tout est en finesse, le véritable propos en filigrane. A la limite de l'antiphrase permanente.
Un peu comme chez Darien.
De grandes leçons d'écriture.

 

10:36 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.08.2014

Parapluie

672159.jpgLa presse internationale fait ses choux gras de l’affligeant spectacle auquel se donnent une nouvelle fois les hommes et les femmes censés représentés représenter la république de France.
Je me servirai, pour dire à ma manière ce spectacle, d’une image d’Épinal usée jusqu'à la corde : alors que le peuple de Paris s’apprêtait à prendre d’assaut la Bastille, le roi Louis XVI, lui, bonhomme, s’amusait à démonter et remonter des pendules.
Aujourd’hui, il n’y a plus de Bastille, plus de roi, plus de pendule, sinon numérique, et plus de peuple. Mais il y a partout, aux quatre horizons, le canon qui gronde, le feu qui détruit, des pans entiers d’immeubles qui s’effondrent sur de pauvres gens et la mitraille qui fauche.
L’Ukraine, la Syrie, la Lybie, l’Irak, Gaza, le Mali, le Centrafrique, et même l’Iran qui parle désormais d’armer ouvertement les Palestiniens, partout sont le sang et la mort.
Longtemps que le monde n’avait senti aussi intensément la poudre. Nous sommes bien à deux doigts du chaos et il n’y a guère que les intéressés à ce chaos pour ne pas le dire ou que les imbéciles pour ne pas le voir.
Et pendant ce temps-là, les socialistes de la république de France exposent sous les feux de la rampe un de ces nouveaux numéros de bouffonnerie dont ils ont le secret. Ils font tranquillement leur lessive dans une maison où la cave est en flammes.
Et il y en a de la lessive à faire ! Hélas, alors qu’il s’agirait de décrotter le costume entier, les lavandières s’attachent à brosser quelques chaussettes !
Pendant ce temps-là, celui qui fait désormais figure d’imposteur, voire d’usurpateur si on compare sa politique à son discours d’avant-sacre, continue à asphyxier le scénario.

Mais j’aime ce pays. Un pays qui m’a tout donné. La culture, la langue, l'éducation, les chants, la connaissance de l’histoire, la vie, le sens d’un voyage, l’écriture et les souvenirs, les compagnons, les amis…
C'est bien pourquoi je ne dis jamais - du moins essayé-je d'éviter de le dire - mon pays. Ce n'est pas le mien ; il ne m'appartient pas. C'est moi qui lui appartiendrais plutôt, comme ressortissant.
Après, on vit sa vie où l’on veut. On n'est pas tenu de rester en France pour être Français, et ce, fort heureusement, depuis la nuit des temps. Mais, où que l'on soit et de quelque origine que l'on soit, on n'a pas pu laisser son identité, son bagage constitutif, dans une quelconque consigne. Un loup qui s’écarte de la meute et vagabonde en solitaire n’en reste pas moins un loup.
Conséquemment - sans qu'il y ait dans mon esprit la moindre réflexion- en dépit de l’aversion que je peux éprouver pour les aventuriers politiques qui gouvernent ce pays, ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier, je ne serai jamais de ceux qui se réjouissent de ses clowneries à répétitions.
Car je ne suis pas de ceux qui croient que de la couleur du parapluie dépendent l'intensité et la durée de l'orage.

12:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.08.2014

Bonne ou mauvaise fausse route ?

littérature, écritureEn ce temps-là - qui me paraissent aujourd'hui fort reculés - j’étais bûcheron et marchand de bois de chauffage.
Oui, mon gars ! Avec un diplôme universitaire en poche, quand on est un feignant qui a la sale manie de critiquer tous les systèmes - de production et de pensée -, on en arrive à pousser la contradiction jusqu’au point de travailler beaucoup plus durement que si on avait eu le courage de se faufiler tout de suite dans une administration bien chauffée l'hiver et pas mal climatisée l'été.
Mais bon, se fourvoyer là ou ailleurs, puisqu'il faut forcément se fourvoyer quand on veut échanger son temps pour du pain, c'est-à-dire
deux choses fondamentalement inéchangeables...
Je livrais donc principalement mon bois de chauffage à La Rochelle, Châtelaillon, Fouras et sur l’île de Ré. Je faisais alors, à l’automne et durant tout l’hiver, la navette entre les forêts de Benon ou de Chizé et les susdits lieux.
La mer et la forêt.
J’aimais beaucoup ce métier. J'allais dire ce "passe-temps", tant je m'y sentais, illusoirement, hors-salariat... Je le passais donc, ce temps, dans les bois ou au volant de mon camion et j’avais mes points d’eau réguliers où je m’arrêtais pour siffler une ou deux bières ou prendre un repas. Et puis, finalement, les affaires tranquillement menées, sans zèle excessif, me permettaient de survivre sans pour autant m’enrichir.
De toute façon, c’est simple, quand tu travailles à ton compte,
pour vox populi, de deux choses l’une : si tu bouffes la grenouille c’est que t’es un bon à rien, un traînard qui va au café, un insignifiant, un gland, un gars de rin. Si tu réussis et que tu fais briller un peu les talbinuches, alors là, c’est que t’es un voleur, un bandit, un mandrin !
Sage et avisé comme je le suis, je n’ai donc pas bouffé la grenouille ni roulé carrosse, clouant ainsi le bec à vox populi, qui n'en put mais...
Tu me diras avec raison que ça n’est pas bien sorcier de couper des arbres, de les débiter en bûches, de les mettre sur un camion et d’aller les décharger chez un client contre menue monnaie. Certes, certes… Je n’ai pas dit que c’était sorcier. Mais c'est lourd ! Ce que le cerveau ne fait pas, les biceps s'en chargent, hé, hé... J'ai calculé un jour que pendant mes huit ans de bûcheronnage, plus de 40 000 tonnes de bois m'étaient passées sur les bras !
Et puis ce n’est pas aussi simple que ça, quand même ! Vendrais-tu du vent spécial pour faire couiner tel ou tel accordéon, que l’État te demanderait des factures, des comptes, de la TVA, des revenus bien nets, des revenus bien bruts, des justificatifs, des usures de pneus motivées, des fiches de repas, des notes, des courriers, du temps de travail effectué et tout et tout…
C’est là-dedans que je me suis perdu et j’ai beaucoup plus sué du front à remplir toutes leurs saloperies qu’à brasser mes bûches.
Parce qu'un cerveau utilisé pour des conneries, ça fatigue bien plus que des bras employés à soulever des tonnes ! T'as qu'à voir la gueule des ministres, par exemple. On dirait toujours qu'ils sortent d'une nuit de cauchemars !
C'est tellement usant, donc, que j’ai fini par abandonner les papiers, que j’ai fourré tout ça dans un tiroir, que ça s’est entassé, entassé dangereusement, froissé, déchiré, souillé, et que je ne m’y suis plus retrouvé à l’heure où j’ai fait ma cessation d’activité en bonne et due forme. Il y avait des montagnes d'arriérés dans mon sillage !
Tout le monde me courait après : les impôts, la caisse de retraite, l’URSSAF, la MSA, la sécu, les bureaux de la TVA. Une meute hirsute et toute disposée à me déchiqueter vivant !
Comme l'autre qui jetait des grives aux loups pour les distraire de la sale intention qu'ils avaient de le bouffer, j’ai réglé tout ça en vendant mon camion, mes tronçonneuses, mes scies, mon fichier clients, je leur ai flanqué le produit de mes transactions sur la table, avant d'aller, ouf, reprendre mon souffle, bien à l'abri, cette fois-ci côté producteur de paperasses, dans une administration.
Mais c’était moins rigolo…
Tu le sais aussi bien que moi : c’est toujours moins rigolo quand tout est en règle, propre comme un sou neuf, planifié.
Mais bon, c’est reposant aussi. Tellement reposant qu’on finit même par s’y endormir.

17:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET