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27.03.2020

L’humour Brassens

littératurePierre Cordier est un artiste belge.
 Il faisait partie, avec André Tillieu et bien d'autres encore, de ce qu'on appelait la bande des Belges, chère à Brassens.
C'est d'ailleurs Brassens qui l'encouragea «à suivre un chemin encore mal fréquenté et plein d’escarpements», quand il inventa le  chimigramme.

 Il a travaillé aussi sur des hommages à Michaux.

Dans son bouquin Je me souviens de Georges, livre magnifique parsemé de photos de son cru et de petits textes anecdotiques relatifs à son amitié avec Brassens il confie qu’il reste persuadé que si Georges avait eu une alimentation un peu plus saine, un peu plus équilibrée, la Faucheuse ne serait pas venue si tôt moissonner son dernier jour.
Georges Brassens est mort, à soixante ans, d’un cancer du colon qui s'est généralisé.
On connaît les années de vaches maigres de l’impasse Florimond, Brassens attendant pendant plus de sept ans que quelqu’un daigne enfin venir jeter un coup d’œil sur son travail.
Ça viendra.
En attendant, ce sont des années où Georges ne mange que des conserves et des pâtes. Il grossit d'outrancière façon. Ses amis, qui ne l’appellent plus que «Le Gros»,  s’inquiètent, enfermé qu’il est à longueur de journée et de nuit à lire, lire, lire encore, et à écrire, écrire, toujours écrire.
L'opiniâtreté de celui qui croit en ce qu'il fait.
On sait aussi que le succès étant venu, cet homme qui n’a par ailleurs pas changé grand-chose à ses habitudes marginales et à son train de vie, s’est tout de même acheté une maison, une  gentilhommière à Crespières.


Un jour donc, Cordier et un autre ami, voulant faire plaisir à Brassens, débarquent inopinément à Crespières avec des cageots de mirabelles toutes fraîches, resplendissantes, dorées, achetées au marché.
Ils sont accueillis par des sarcasmes joyeux, des railleries, des boutades et d'amicales plaisanteries du poète qui descend précipitamment à la cave et qui s'écrie bientôt :
- Moi aussi, j'ai de belles mirabelles !
Et notre homme d'exhiber des boîtes de conserve de prunes. Les meilleures selon lui...qui s'y connait en conserves.

Pierre Cordier a récemment lu un ouvrage sur la diététique, l’hygiène alimentaire...
Il veut donc argumenter et commence ainsi  son propos :
  -Tu sais, Georges, j’ai lu un livre qui…

Et Brassens de l’interrompre aussitôt en signe de renoncement et en remisant ses foutues boîtes dans un placard :

- Alors, si t’as lu un livre…

 

11:18 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.02.2020

Climat

20180719_095910.jpgIl serait temps pour moi de reprendre enfin la plume, au risque qu’elle ne se meurt définitivement.
Une plume qui, fin septembre 2016, s’était arrêtée brusquement de vagabonder de par les mots, les pages et les phrases.
Je ne sais pas écrire dans la tourmente et la peur.
Aujourd’hui, même s’il conserve des stigmates, le ciel semble vouloir s’éclaircir dans ma tête. Un ciel de traine, comme ils disent. 

Mais, pendant que je me soignais, à l’ombre du monde, il a changé, le monde !
Si la France est déchirée par les cris des émeutiers, mêlés aux vociférations de ceux qui, à l’abri, voudraient bien profiter de l’émeute pour asseoir leur sale cul sur les chaises du pouvoir, cela n’est pas nouveau.
L’Histoire a toujours ainsi fonctionné : de véritables acteurs qu’on oublie et des profiteurs qu’on fait entrer dans les livres.
Non, ce qui a changé, c’est la quasi-certitude que l’humanité peut maintenant atteindre très vite ses limites et s’éteindre, comme il y a des millions d’années s’éteignirent les dinosaures. Nous avons dépassé le stade du fantasme alarmiste et de bon aloi.
Là où je vis, on n’a jamais vu ça de mémoire de Polonais : un hiver sans un flocon et des gels, rares, sporadiques, ne descendant pas en-dessous des moins 4.
Des fossés secs, un manque d’eau criant. La Pologne, comme toute la planète, reçoit les signes avant-coureurs de la catastrophe.
Inclinaison de la terre ? Phénomène naturel et récurrent au cours des ères ? Activité des hommes ? Surpopulation ?
Nul n’a la réponse, quand tout le monde prétend l’avoir. Comme toujours.
Mais je ne sais pas écrire dans la peur et la tourmente, disais-je.
Alors peut-être, cette fois-ci, n’ai-je pas peur que pour moi.
Mais pour les enfants à qui nous n’aurons pas offert le droit fondamental de vivre, parce que, peut-être, nous aurons grillé leur chance pour notre propre usage.

13:25 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

02.12.2019

Les Champs du crépuscule

BAT COUV 1806 REDONNET-1.jpg" J’ai donc fini de lire vos Champs du crépuscule, avec le sentiment d’être devant une belle unité entre l’auteur et son sujet. Vous parlez admirablement bien de ce grand bouleversement des campagnes et du rapport à la terre et savez le faire incarner par des personnages bien typés, en même temps pleins de contradictions souvent cachées.
Je crois vous l’avoir dit pour un précédent ouvrage, mais je vous situe volontiers dans la lignée d’un Pérochon. Un Pérochon du début du XXIe siècle, revenu de pas mal de choses, d’expériences et d’utopies. Et on sent chez vous une sensibilité vraiment charnelle aux paysages. Vos personnages ont quelque chose des paysages ; et vos paysages ont quelque chose des personnages. Une piste de lecture parmi bien d’autres… mais comme je ne suis pas grand amateur des analyses emberlificotées, je m’en tiens à vous dire tout le plaisir que j’ai eu à vous lire et le regard sur ce grand bouleversement que votre livre a renouvelé en moi.
Comme je fais ma généalogie depuis 30 ans et que j’essaie de reconstituer, par-delà la sécheresse de l’état civil, le quotidien, les parcours de vies et l’enchaînement des générations, je suis sensible à la préhistoire de ce grand bouleversement. Ces changements étaient plus ou moins visibles, du XVIIe au XIXe déjà. J’avais de nombreux ancêtres tisserands à domicile, dès la fin du XVIIe, dans les marches du Poitou et de la Bretagne, pourvoyeurs de flanelle et d’indigènes pour les négociants nantais, qui les envoyaient aux quatre coins du monde. Une certaine mondialisation déjà, où le passage du travail à la terre vers un travail de manufacture a sans doute provoqué bien des interrogations, des espoirs, des inquiétudes et des remords.
Voilà donc, à chaud, les quelques réflexions nées de la lecture de votre ouvrage."

Frédéric Constant
Directeur de la Médiathèque de l'Institut français de Varsovie

11:22 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.11.2019

Malins, les renards !

littérature,écritureTrois grandes sources président à l’autorité du droit : l’écrit, la coutume et la jurisprudence, ces trois sources étant, selon les États et les époques, plus ou moins panachées.
En Angleterre, par exemple, le droit est comme la connerie : il est coutumier.

En France, le droit est surtout écrit et jurisprudentiel.

Mais  si on en vient à avoir besoin d’un renseignement sur tel ou tel de ses droits ou devoirs et qu’on a la prétention de savoir lire,  il faut minutieusement fouiller dans le casse-tête chinois que constitue alors le droit écrit où une loi renvoie à une autre qui l’a subrepticement modifiée, laquelle modifiée oriente le citoyen vers un décret d’application qui ne se gêne pas pour botter en touche en évoquant une ordonnance, une jurisprudence, voire un autre décret facétieux qui aurait précisé et remplacé l'alinéa 4 de l'article 8, encore qu’il faille bien prendre en compte, attention, attention ! que le susdit alinéa avait quand même fait jurisprudence en l’an de grâce 20… et que, ma foi, on ne sait plus trop.
L’honnête homme - l’homme normal, disons - contraint d’avaler un tube d’aspirine pour faire taire son mal à la tête et s’épongeant le front, découvre alors une quatrième source du droit, branche-sœur du droit écrit : la coutume non écrite de rouler les pauvres bougres dans la farine et de les prendre joliment pour des cons...

L’État annonce : nul n’est censé ignorer la loi ! Bien. Mais quand il a dit ça, il peut aller se coucher, l’État. Il a tout dit de lui et rien des autres. Car, en fait, nul n’est censé être capable de comprendre la loi, à moins d’être un génie de la virgule, du renvoi, de la phraséologie et du jargon juridiques qui cryptent des millions et des millions de textes publiés en pattes de mouches.
En plus.
Un exemple :
Monsieur Dupont, brave homme s'il en est ! Pas "chéti" pour un sou !
Bien, mais ce Monsieur Dupont, il a un projet fort louable et il s’adresse à une administration décentralisée car il a ouï dire, oui, oui, que cette administration-là avait compétence pour lui donner un p’tit coup de pouce dans la conduite du susdit projet.

Il s’applique, monsieur Dupont, il expose en long en large et en travers les tenants et les aboutissants de son dossier, et, content de lui, il termine par de suaves salutations longues comme le bras…
Et il attend.
Il attend une semaine, deux semaines, trois semaines, un mois. Ben merde, alors, personne ne fait écho à son beau courrier et il commence à s’énerver, le brave homme  !
Bon, allez, encore un peu de patience. Il sait que les politiciens locaux sont surchargés et qu’il faut les comprendre, hein, les pauvres… Il attend encore, rien ne vient, alors il fouille dans les textes pour voir si, quand même, cette foutue administration ne serait pas, par hasard, tenue de lui répondre, ne serait-ce que « merde ! »
Et il trouve ! J’te tiens, saligaud,  qu’il dit ! Ah, malotru, mal élevé !
Il lit, Dupont,  le Décret n°2001-492 du 6 juin 2001 pris pour l'application du chapitre II du titre IV de la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000 et relatif à l'accusé de réception des demandes présentées aux autorités administratives.
Vous avez bien lu ? Déjà rien que pour le titre, il faut bien dix minutes pour reprendre son souffle et son esprit... Mais bon, c’est  un décret  d’application, certes,  mais qui ne s’applique qu’à un sous-chapitre d’un chapitre d’une loi… Hé ben !
Dupont comprend tout de même que déjà, on aurait dû lui accuser réception. Grand seigneur, il passe outre et fouille dans la loi, les décrets, les ordonnances… Et il en découvre des choses, dans ces poubelles de la littérature d’État!
Il découvre d'abord, émerveillé, que si l’administration ne lui a pas répondu dans les deux mois, ça vaut acceptation de sa demande…
Youpi, qu’il dit !
Il va plus loin et il ravale, abattu, son « youpi !». Un p’tit paragraphe de rien du tout annonce soudain  tout le contraire, à savoir que si l’administration ne lui a pas répondu dans les deux mois, ça vaut un rejet.
Ah bon ? Pourquoi donc, nom de dieu d'bon dieu de texte de rin ? Tu viens de me dire le contraire !
Parce que dans ta demande, mon bon Dupont, il y avait des éléments financiers…

Futé, hein, le législateur ?! Il ne se mouille pas comme ça. Il t'annonce pendant dix lignes une bonne nouvelle qui te fait bien voir qu'il s'occupe de Toi et qu'il est de ton côté, et, hop, juste une petite ligne insignifiante pour te dire que ce que tu viens de lire, mon gars, ça ne vaut pas pour Toué. C'est du vent, de la messe de démocrate. Du pet de rédacteur en chef.
Car toute demande à une administration, si elle n’est pas une demande de rendez-vous galant avec une ou un chef de cabinet – ou, beaucoup plus réaliste et probable, une lettre d’insultes - comporte forcément un élément financier. Ne serait-ce que le prix de l’enveloppe payée par le contribuable, pour la réponse normalement obligatoire. Ou le temps que va passer- disons au bas mot une semaine de 35 heures moins les pauses-café, la pause-déjeuner, les pauses-pipi, les courses en ligne, la causette à la photocopieuse et la lecture du journal - un obscur fonctionnaire pour rédiger cette foutue réponse d'une cinquantaine de mots au moins !
Plus sérieusement : supposez un gars qui demande au maire qu’il veuille bien émonder des arbres appartenant à la commune parce qu’ils sont vieux, bancals et menacent ainsi sa sécurité ou alors qu'ils ombragent fâcheusement son jardin, son toit de maison, son balcon...
Émonder des arbres ? Oh la la ! C’est au moins deux jours de travail pour mes employés communaux, ça… C’est cher ! Éléments financiers dans la demande de cet emmerdant. Je ne réponds pas. Rejet.
Même, poussons à l’extrême : un pauvre hère fait une demande d’emploi… Non fictif, s'entend. Autrement il écrirait à Mélenchon ou à Le Pen et le tour serait joué. Non, il veut travailler, le gars, payer son loyer, acheter du lait et des couches pour son bambin...
Là, c’est vraiment financier, du coup ! Parce qu’il ne fait pas une demande de bénévolat, le loustic… I veut gagner sa croûte.
Mais la masse salariale, les charges et tout…
Pas de réponse = rejet. Point. Qu’il aille se faire f… C'est la loi !

Ben moi je dis que des législateurs pareils, avec leurs gueules pleines de promesses et de bonnes intentions, sont tout simplement des voyous de haut vol dont les innombrables délits tardent, tardent, tardent, mais tardent comme ce n’est pas possible,  à être sanctionnés.
Et quand je pense itou  que des millions et des millions d'électeurs de merde se préparent à aller leur donner le droit d'écrire le droit, hé ben je dis que les hommes tardent, tardent, tardent, mais tardent comme ce n'est pas possible,  à devenir intelligents.

16:12 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.10.2019

Le traducteur et le bilingue

P9180021.JPGLes "quatre horizons crucifient le monde", écrivit Francis Jammes.... L’image est belle, certes...
Un peu difficile tout de même, la crucifixion étant lourde, très lourde, de sens et d'histoire.

Reste que ces quatre horizons servent à l'orientation et sont désignés dans toutes les langues. En français et en langue géographique : nord, sud, ouest, est. En langue plus poétique, le midi, le couchant, l’orient ou le levant.

Le midi… C’est le plus souvent ainsi que disaient les paysans quand ils étaient encore des paysans… Les gens du midi, la route du midi, le vent du midi, les gens vont en vacances dans le midi… Mot qui colle au plus près du grand mouvement des choses, mot de l’observation atavique du ciel quand l’étoile du jour, à la moitié de sa course, à midi, milieu du jour exactement, désigne la direction du sud au solstice de l’été.
Une évidence. Oui, une évidence. De celles qu’on pratique quasiment au quotidien à tel point qu’on en oublie la beauté ancestrale. Qu’on en oublie le pourquoi, le comment, et surtout l’origine, qui est celle de l’observation du monde, avant même l’écriture. Ils sont rares, les mots antérieurs à l’écriture. Le plus souvent, ce sont les mots qui sont en dette vis-à-vis de l’écriture car c’est elle qui, en les faisant les porte- parole de son art, leur a donné leurs lettres de noblesse. Mais parfois, c’est le contraire ; quand l’écriture a puisé au plus profond de la conceptualisation, de cette conscience parlée, que l'on nomme "le langage".

Ainsi la langue polonaise n’a pas d’autres mots que "le couchant" et "le levant" pour dire l’ouest et l’est , "zachód" et "wschód". La langue, là, est restée au plus près du mot que lui a soufflé la course du soleil. De même, pour le sud, le polonais n’a que "południe", littéralement la moitié du jour, le midi.
Mais ce qui me trouble, c’est le nord. J’en perds le nord, si on veut... La langue le désigne avec un mot qui est l’exacte contraire de midi, "Północ", la moitié de la nuit. Mi-nuit. Le même mot que l’on dira pour dire l’heure fatidique inscrite à la pendule.
Ainsi la conceptualisation s’est-elle faite là par antinomie. Sans doute. Sinon quelle étoile, quel satellite, quel habitant du ciel, quel mouvement peut faire désigner le nord comme étant minuit à la pendule des hommes ?
Très beau. Je trouve que ce mot en dit très long sur la langue polonaise et comment elle sait coller au réel antédiluvien de la planète.
Alors un traducteur qui aura à traduire que le vent venait du nord, s’il butte sur le mot "Północ", prendra son dictionnaire et verra que le mot dans son contexte forcément en appelle au nord et non à minuit. Et il traduira bien. Il ne traduira pas "le vent venait de minuit." Enfin, j'espère... Surtout si la phrase dit Wczoraj w po
łudnie był północny wiatr qui signifie "hier à midi, le vent venait du nord"...
Mais s’il traduit sans sentir le reste, sans sentir que dans cette langue "les quatre horizons qui crucifient le monde" épousent au plus près le grand mouvement des choses - comme le nom des mois, juillet, le tilleul, juin, les cerises, novembre, la feuille qui tombe, etc -  alors, il ne sera pas un traducteur mais un simple technicien.

Et même bon, un technicien ne sera jamais qu’un technicien. Un artiste, l’âme en moins ou, en amour, un amant sans amour.

09:37 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.08.2019

Le casse-noisettes...

Gros-bec-casse-noix.jpgUne fin d’après-midi du plein été, que les ombres s’allongeaient aux lisières comme si elles attendaient  la chute complète du soleil pour se fondre dans la nuit, une dizaine de curieux oiseaux étaient venus s’égayer dans ma cour, sous le vieil orme.
Je les avais tout d’abord pris pour des pinsons, mais, à la réflexion, quelque chose m’avait semblé étrange dans leur morphologie. Je cherchai un moment ce qui me troublait dans ces oiseaux-là et découvris l’importance un peu disproportionnée de leur bec.
Je n’avais jamais vu un tel oiseau. Je consultai donc un de mes livres et reconnus, justement, le gros-bec.
Je retournai très vite à la fenêtre pour en être tout à fait certain. Sous l’orme, il n’y avait plus déjà que de l’ombre grandissante.
J’avais eu de la chance, je crois, même si j’eusse aimé observer plus longtemps mes petits visiteurs du crépuscule, sans perdre ce temps à vérifier leur identité. J’avais eu de la chance car il est difficile à rencontrer, le gros-bec.
Plus difficile à voir qu’à entendre.
Une oreille attentive, parfois, dans la cime épaisse des grands feuillus peut en effet percevoir comme un craquement, comme le bruit sec d’un petit objet que l’on casserait là-haut, dans les frondaisons. Et ce peut être alors notre oiseau, tout occupé à ouvrir le noyau d’un quelconque fruit.

Parce qu'il est un original.
Un fin gourmet. Un exigeant. Lui, ce qui l’intéresse dans votre cerisier, ce n’est pas la cerise elle-même comme s'il était un vulgaire étourneau ou un merle chapardeur. Non. C'est son noyau. Même pas le noyau ! L’amande du noyau. Il va au fond des choses, cet oiseau. Il veut de la substantifique moelle et pour l’obtenir il remonte le temps d’un puissant coup de son gros bec. Il remonte presque le cours de la cerise, dont il dédaigne la chair, jusqu’au temps où elle n’était qu’une fleur délicate du mois d’avril, suspendue toute blanche à sa branche.
Je dis la cerise, mais ce peut bien être un autre fruit. Qu’importe le flacon, n’est-ce pas, pourvu qu’on ait l’ivresse… du noyau ! Mais il faut tout de même, pour ce petit volatile qui semble absolument vouloir mettre à profit l’outil dont la nature l’a doté, que ce soit des fruits à coque dure. Sinon, il se contentera des pépins de pomme, de poire… Ou alors, mais rarement, en situation de crise (non financière,) il se rabattra sur des graines d’herbe folle, sans doute très vexé d’en être réduit à cette extrémité facile, à la portée du bec le plus insignifiant !

C’est aussi un erratique, le gros-bec. J’aime beaucoup ce mot. Erratique. Il fait apatride, il ouvre la porte à l’imagination, il résonne d'incertitudes. Plus que le mot migrateur qui, lui, indique une zone de départ et une zone d’arrivée, toutes les deux régulières, toujours les mêmes. Le migrateur sait sa trajectoire et connaît sa carte du ciel sur le bout des ailes. Pour fabuleux à mes yeux que soit son périple, il est programmé dans sa cervelle, avec l’étoile du Nord, la hauteur du soleil ou l'angle de telle ou telle constellation du firmament qui définissent a priori le chemin de son exil.
Il a presque la froideur du scientifique, le migrateur.
L’erratique, lui, va au gré des saisons et de leurs intempéries soudaines. Il envahit là, s’en va, revient, cherche le territoire d’un éphémère accueil. Ainsi, dans l’est polonais le gros-bec de l’été n’est-il pas le gros-bec de l’hiver. Il déménage. Dès les premiers froids, il fuit vers le sud ou l’ouest plus cléments et d’autres congénères venus des lointaines steppes et forêts, plus septentrionales et plus orientales, viennent emprunter sa branche.
Comme si l’accord était tacite, convenu entre eux. Comme une sorte de solidarité de conservation de l’espèce et comme si, dans cette population des gros-bec, les individus, les groupes, avaient des capacités différentes à affronter les rigueurs climatiques, selon la latitude de leur berceau, et s'offraient, s'échangeaient ainsi, l'espace vital.
Pas comme les hommes qui, eux, à l'heure venue des grands changements climatiques, rejettent à la mer d'autres hommes en détresse, venus  des contrées déja en feu.
Ils les rejettent à la mer et font valoir la loi du premier occupant.
La loi des purs salauds qui, pourtant, souvent, pour ce faire, se réfèrent à leur dieu ! 

11:51 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.08.2019

Il est disponible

Merci, pour l'heure, aux lecteurs qui l'ont déjà adopté, comme à ceux qui l'ont commandé.
A tous, je souhaite évidemment une lecture qui leur poserait question, non pas sur le monde pris pour objet dans ces pages, mais bien sur celui dont il a accouché !

Un monde de merde, fait par des merdes, pour des merdes, et vécu par des merdes...

 

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Quatrième de couverture

Vers la fin des  années 60 du siècle dernier, tordant le cou à leurs dernières velléités paysannes, les hommes achevaient leur longue procédure de divorce d’avec la terre, ses paysages et ses fruits. Ils ouvraient ainsi la voie à la production de masse de l’agriculture industrielle, aujourd’hui tellement honnie mais toujours grandement pratiquée, au grand préjudice de leur santé et de la qualité de leur vie.
Le récit qui nous est proposé ici est celui de cette rupture au sein d’une petite communauté villageoise de la Vienne. Nous assistons alors à l’assassinat d’un vieillard, sans que nous soit pour autant livrée l’identité de l’assassin.
Tous les protagonistes avaient en effet au moins une bonne raison de supprimer cet empêcheur de cultiver en rond, même si tous n’étaient pas disposés à faire allégeance à la nouvelle époque qui s’annonçait.

 

Auteur de romans, de nouvelles et d’un essai sur Georges Brassens, qui lui valut au début des années 2000 l’amitié des derniers compagnons du poète sétois, Bertrand Redonnet vit depuis 2005 en Pologne, au confluent des frontières biélorusse et ukrainienne.
Les Champs du crépuscule est son dixième ouvrage.

 

La photo de couverture est celle de La Bouleure, petite rivière de mon village natal.
Cadeau d'un ami d'enfance.

17:54 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.06.2019

Le pigheon à Cail...

pigeon-ramier-2-104544.jpgQuelles qu'aient été les conditions de notre enfance, celle-ci regorge toujours a posteriori d’insignifiants détails qui, sans que l’on sache vraiment pourquoi, sont restés insensibles à l’érosion du temps et ont ainsi accédé au rang des souvenirs indélébiles. Quand on se retourne un moment vers les premiers horizons, ils forment une mosaïque de broutilles remarquables, bien à part des grands événements qui nous ont été clairement constitutifs.
Ils sont la mémoire sans la pensée délibérée. L'évocation instinctive.
D’aucuns, récitant alors leur lecture, réelle ou supposée, totale ou partielle, personnelle ou scolaire, de Proust, classeront peut-être ce que j’appelle ici mosaïque de broutilles remarquables, au placard de la fameuse "madeleine", grand et incontournable poncif de la culture de surface. Il est d’ailleurs étonnant que cette misérable madeleine, par ses odeurs, ses rondeurs, son goût, ses couleurs, soit devenue l’archétype littéraire de la réminiscence du détail et de l’émotion du temps de l’enfance perdue, car, bien avant Proust, et de façon tout aussi pertinente et sensible, bon nombre d’auteurs avaient mis la plume sur la chose.
Dont Maupassant, dans plusieurs de ses contes et nouvelles, notamment En famille, récit dans lequel l’auteur met en scène un homme dont la mère vient de mourir et qui, promenant son chagrin sur les bords de la Seine, retrouve, dans les odeurs du soir que dégage le fleuve, toutes les scènes, les détails, les paroles de son enfance, quand il accompagnait la disparue sur les rives d’un mince ruisseau, où elle avait coutume de laver le linge.
Louis Forestier note à ce propos :
Maupassant offre, ici, l’exemple d’un fait de mémoire involontaire, d’une de ces réminiscences dont on a beaucoup parlé à propos de Proust, oubliant qu’elles n’étaient pas rares auparavant, et jusque chez Rousseau (qu’on se rappelle le « Ah ! voilà de la pervenche » au livre VI des Confessions). 
J’ai relevé avec délectation parce que Proust et ses inconditionnels m’ont toujours passablement énervé et parce que, depuis toujours, dans la recherche de mon propre temps perdu, je préfère de loin la lecture de Maupassant ou de Rousseau à celle du p’tit Marcel, pour édifiante  que soit cette dernière.
Question tout à fait personnelle, intime, mais, au risque de faire preuve d'une coupable immodestie, j’affirmerai cependant que déclarer ne pas se pâmer d’admiration devant Proust, ou devant tout autre incontournable icône du panthéon, participe d’un certain courage qui peut tout de go vous exclure de la gente élégamment cultivée.
Mais assez – beaucoup trop sans doute – de digressions introductives !

Ainsi, parmi une foule d'insignes bagatelles du passé qui s’invitent au gré d’autres bagatelles surgies de façon impromptue dans le présent, la gorge délicatement rosée, la collerette dentelée de blanc et la silhouette quelque peu ronde et massive, du pigeon ramier, toujours me ramènent vers les chemins et les bois de mon enfance.
Ce bel oiseau est un ami de ma mémoire spontanée. Un fantôme suggestif du temps de mes culottes courtes.
Quand l’automne avait mûri les fruits des chênes antiques au point qu’on les entendait se détacher de leur branche pour rebondir sur les feuilles des sous-bois déjà durcies par les premières gelées blanches, mes compagnons de vagabondage et moi-même guettions sur la cime des plus hauts arbres le jabot mordoré de quelques ramiers venus se réchauffer aux pâles rayons du soleil. Les oiseaux semblaient être pour un temps sortis de l’ombre humide pour prendre un bain de lumière déclinante, avant de disparaître à nouveau, dans un claquement d’ailes alarmées, sous le sombre couvert de la forêt.
Car c’était alors un oiseau essentiellement forestier, farouche et même assez rare. C’était une perle de la faune ailée de nos contrées poitevines. Il n’était pas encore ce citadin des parcs, des jardins et des rues, ce clochard familier se mêlant parfois aux troupes de leurs vagues congénères, éclopés cacochymes des grandes métropoles. Il fuyait l’homme, qui, toujours aussi délicat, l’avait d’ailleurs rangé au rang de ses gibiers de prédilection. Son habitat n’avait pas encore été dévasté par la frénésie des tronçonneuses et ses mœurs encore sauvages ne venaient nullement démentir son identité étymologique, ramier, celui qui vit dans les branches, du latin ramus, puis  de l’ancien français raim.
Le terme a d’ailleurs évolué de sens en sens, tout en restant pareillement… branché. Il s’est élargi, de l’oiseau qui vit parmi les arbres, jusqu’à désigner tout ce qui est sauvage. Il s’est même vu qualifier un homme coureur des bois et des forêts, un chemineau, un être ramier. Puis, par métonymie, il est devenu chant de ceux qui vivent dans les branches, principalement les oiseaux donc, pour donner le ramage.
Un très joli mot, selon mon goût.
Certes, me direz-vous, il existe encore de nombreux ramiers des campagnes, des bois et des forêts. Mais, pour que subsistent ceux-ci, ceux-là ont dû s’adapter aux murs de la cité, muter leur condition d’oiseaux sylvestres en oiseaux urbains, familiers, communs, que les hommes des villes, courbés sur leur trottoirs, la tête à leurs amusements et leurs soucis, ne pensent plus à dénicher ou chasser et, même, nourrissent abondamment des surplus et détritus de leur hyperconsommation.

17:55 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.05.2019

Nouvelles

20171228_071020.jpgComplètement inutile de brasser l’évidence : je ne viens plus guère alimenter ce blog.
L’envie s’en est allée, tout simplement, après douze ans de présence assidue et de textes éparpillés. Et il faut dire aussi qu'il y avait  ici, avant, de l’amitié, de la complicité, des échanges sympathiques avec d’autres blogueurs ou des lecteurs, qu’on avait fini par connaître et aimer.
Tout ça a disparu. Evaporé. Nous vivons des temps bien singuliers.
Mais il est vrai également que ce qui se passe en France depuis maintenant six mois, est tellement chaotique, tellement difforme, dans tous les camps de l’affrontement, que je grille le plus clair de mon temps libre – et j’en ai beaucoup – à discuter sur les réseaux sociaux.
« Discuter », je vous le concède, n’est peut-être pas le terme approprié. Plutôt dire mon point de vue, avec d’autres gens qui ont sensiblement le même. Car essayer, sur ces canevas où l’on ne brode courageusement qu’avec des doigts lointains, de confronter ses avis, vire aussitôt à l’insulte et à l’injure, surtout avec les p’tits soldats de Le Pen, de la Bécassine Autain ou de Mélenchon.
C’est marrant cinq minutes, pas plus. Après, ça tombe dans le convenu inconvenant.

Pendant ce temps-là, donc, plus que jamais, passent le temps et ses saisons. Sans tristesse. Comme ça, comme des parallèlles bienveillantes.
Je me demande souvent, hanté par les vieux amis partis, avec leurs illusions de fraternité, au panthéon des inconnus, ce qu’ils auraient pensé et dit de ce brouillon révolutionnaire, né sur un taux de CSG et le prix d'un bidon d'essence pourrie, fait d’approximations et, aussi, il faut bien le dire, de trucs dégueulasses.


J’écris à mes heures les plus riches. Je ne sais ni pourquoi ni pour quoi. Pour faire un livre, peut-être.
Mon livre, l'autre, le dernier, écrit il y a longtemps, déjà du passé, est toujours en prévente ICI.
A plus tard, donc, bien hypothétique lecteur ! 

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27.02.2019

Les Champs du crépuscule

redonnet.pngEn littérature, il n’y a pas, dit-on, mille terrains où promener la plume : La vie, l’amour, la difficulté d’être, la fuite du temps et la mort…
La « qualité » d’un livre dépendrait donc de la façon dont son sujet est traité ; du travail littéraire effectué pour dire, voire transmettre.
Dans Les Champs du crépuscule, j’ai ainsi voulu dire la fuite du temps historique, qui change les hommes et les rapports qu’ils entretiennent entre eux. J’ai pris pour ce faire un moment, un point de basculement, que je situe à la fin des années 60 du siècle dernier, dans les campagnes françaises.
C’est là en effet que je vois la véritable fin du néolithique, quand les hommes achevèrent leur longue procédure de divorce d’avec la terre et d’avec les fruits de la terre ; quand ils tordirent définitivement le cou au cueilleur-chasseur qui survivait en eux, pour se tourner vers la production de masse et l’agriculture industrialisée. 
Quand ils furent contraints, par les nécessités des temps nouveaux, de travailler la terre sans plus la voir ni la toucher, jusqu'à la tuer.

J’ai pris comme échantillon géographique une commune de la Vienne, où je suis né et où j’ai passé mon enfance, et comme symbole humain du point de basculement, de la charnière, l’assassinat d’un vieillard.
Alors qu’il est en train d’élaguer des merisiers, ce vieil homme est sauvagement assassiné. Le lecteur assiste à la scène sans que lui soit pour autant livrée l’identité de l’assassin. Tout ce qu’il comprend, c’est que la victime connaît son agresseur.
Tous les personnages du roman, ou presque, avaient une raison de supprimer cet homme. Comme on supprime une époque pour aller de l’avant. Le lecteur désignera donc, in petto, si ça lui chante, son coupable.

Le manuscrit avait trouvé trois preneurs chez différents éditeurs, dont Luc Eyraud, qui préside aux  destinées des Editions La p’tite Hélène.
La photo de couverture est celle d’une petite rivière totalement méconnue des géographes, La Bouleure, très présente dans le roman, et qui promenait ses méandres à Senillé, le petit hameau où je suis né. C'est à mon ami d’enfance, Christian, qui coule aujourd’hui ses jours près de Bordeaux, que je dois ce clin d'oeil amical.

Le livre est donc actuellement en prévente, pendant deux mois, sur le site de l’éditeur. Aux dernières nouvelles, c’est bien parti.
Je compte donc sur Vous, amis lecteurs !

 

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13.02.2019

Je ne serai jamais des leurs !

3133093500007WEB01.jpgToute ma vie, il m’a fallu ruser avec le manque d’argent. Comme tous les pauvres de la planète.
Et toute ma vie, j’ai honni ce système injuste et menteur, où il te faut jouer des coudes pour voir un peu de ciel bleu.
C’est pourquoi, aujourd’hui que les soi-disant pauvres, vêtus de jaune, prétendent vouloir renverser le monde, je me demande souvent pourquoi ils ne m’inspirent aucune confiance et même me révulsent.
Ils ne sont pas mes frères, ces gens-là ! Le monde qu’ils proposent d’échafauder serait pour moi un monde ennemi, pire que celui dans lequel j’ai passé mon existence. Un monde sans l'inutile beauté de l'idéal. Un monde au langage unique.
Car ils sont des pauvres qui envient la richesse et il n’y a rien de pire au monde que d'envier celui qu’on méprise et qu’on fait mine de vouloir combattre !
Et ils sont pauvres de quoi, en fait, ces « bruants jaunes » ? Pauvres de ne pouvoir acheter toutes les brillantes ordures, souvent inutiles et malsaines, qui inondent tous les secteurs de la vie ?
Allons, allons… Un pauvre qui refuse de prostituer sa dignité, trouvera toujours, sans pour autant faire la manche ni les poubelles, quelque chose à croûter, à boire ou, surtout, à lire, s’il est assez démerdard dans son  genre. Bref...
Et puis, il y a cela aussi : moi, si j'ai vécu une vie de misère, je sais y être pour quelque chose. Pour beaucoup même. Je n'ai pas voulu m'ennuyer à gagner des sous. Rester près du feu à réciter des certitudes.  J'ai pris des chemins de traverse, j'ai trébuché, je suis tombé, je me suis relevé et ainsi de suite, jusqu'au bout de la piste, la gueule au vent, le soulier crotté !
J'ai voulu écrire et chanter, écrire pour être un auteur... On n'écrit pas bien le cul bien au chaud dans un fauteuil ! Ce qui ne signifie en rien que le talent sort forcément du caniveau.
J'ai écrit, j'écris. Sans les résultats dont je rêvais, certes, mais je porte ainsi "mon maillon d'une chaine éternelle."
Et je me souviens dès lors de ce que j’écrivais, en 20o3.
Je n’ai pas dévié d’un iota. C’est donc que la révolte des jaunes n’est pas la mienne. Je l’aurais reconnue, tant je l’ai convoquée de fois pour m’opposer aux aliénations les plus cuisantes. 
Et j’invite ainsi tous les pauvres, ceux qui le sont vraiment et qui veulent un monde plus juste et plus fraternel autrement que pour se goinfrer de ses cochonneries, à ne pas rejoindre leurs rangs d’envieux frustrés.
Comme le précisait Hans Ryner : Le sage sait trop que l’opprimé qui se plaint aspire à devenir oppresseur.

Voici donc ce texte de 2013, juste pour dire aux "révoltés" d'aujourd'hui que je n'ai pas attendu leur violence aveugle pour savoir dans quel monde je vivais :


" Ce qui est grave,  très grave même, c’est que, quand tu es pauvre, tu en arrives à être taxé sur ta pauvreté. Et ça, c’est insupportable. Car il n’y a guère d’évasions fiscales possibles pour s’en sortir. Si on peut en effet facilement dissimuler qu’on est riche à crever, trouver des combines, soudoyer un fonctionnaire moitié pauvre, un homme de paille, on ne peut en revanche guère abuser le monde sur sa pauvreté. Aucun coffre-fort, surtout suisse, n’acceptera de prendre tes haillons en consigne.  Sous un faux nom, en plus. 
La pauvreté offshore, ça n’existe pas.
Donc, t’es pauvre et ça se paye, ça, mon gars ! D’abord, si tu veux t’élever jusqu’au nécessaire un  peu superflu, avoir une bagnole par exemple, qu'est-ce que tu fais ? T’empruntes.
-  Bonjour monsieur, j’voudrais bien m’acheter une automobile
-  Vous voulez mettre combien pour rouler carrosse, cher monsieur ?
-  Heu… Ben, c’est-à-dire que j’en sais rien encore. Je n’ai pas la queue d’un.
-  Ah, ah, je vois ! Monsieur est un pauvre !
-  Ben.  Oui, en quelque sorte… On peut dire ça comme ça.
-  C’est très bien, monsieur. J’adore les pauvres. Dans mon métier, on est friand de pauvres. On ne se lasse pas d’en bouffer.
-   Ah ! Très bien. Donc, j’avoue sans ambages : je suis pauvre.
-   Ça me convient. Alors, combien ?
-   ….
-  Blabla, Bla, Bla, une signature ici, une autre là, deux ou trois  paraphes par ci, par là, voilà, cet exemplaire écrit tout petit, tout petit, petit, petit, c’est pour vous. Allez ! Ite missa est !  Courez vite acheter votre auto, monsieur…

Tu parles si t’es content !  T’es tombé sur un philanthrope, dis-donc ! T’as acheté une merde à 5000 euros et tu vas la payer 8000 ! Trois mille euros, rien que parce que t’as avoué que t’étais pauvre. Tu en connais, toi, des riches, qui sont taxés à cette hauteur ? Et en plus, ils s’évadent, les cons !
Mais c’est pas tout. C’est que c’est cher, un crédit tous les mois ! Alors, tu n’arrives plus à joindre les deux bouts.  Tu t’essouffles.
- Bonjour monsieur, je n’arrive plus à joindre les deux bouts !
- Ah ! Je vois…Toujours aussi pauvre ?
-  De plus en plus, mon brave monsieur !
Ça me convient toujours. Tenez, signez là. Je vous offre un découvert de 600 euros par mois.
- Ah, merci, vous êtes vraiment trop bon !
Tu parles si t’es encore content ! T’as 600 euros qui te tombent du ciel, que t’arriveras jamais à remonter et qui vont te coûter encore 150 euros d’agios par trimestre ! Bingo, voilà encore une taxe ! Plus t’as la tête sous l’eau, plus le philanthrope appuie dessus.
Ce doit être un maladroit.

Alors, zut, tiens ! je sais plus où j’en suis, j’étouffe ; je me paye de l’essence avec un chèque en bois. Parce que à quoi ça sert, tout ça, hein, si je peux même pas me servir de mon automobile ?
- Bonjour monsieur, vous m’avez convoqué ?
- Bien oui, corniaud  de pauvre ! T’as payé en monnaie de singe !
- Ben…
- Bon, on va rattraper le coup. Mais ça va faire des frais, tout ça !
Bref, t’as fait un truc en bois de 15 euros, qui va t’en coûter  60 ! Et comme, dans la lancée, t’en as fait un autre au bistro, un autre au bureau de tabac et encore un autre pour du pinard, puis au supermarché, t’as englouti une fortune que tu n’auras jamais, sinon en négatif, dans la zone rouge. 
T’es fait comme un rat. T'as vécu une survie qui n'était pas à Toi... T'es pendu, on ne joue plus !

C’est un exemple. Il y en a des milliers comme ça. Tiens, le gars qui s’achète une maison pour mettre à l’abri sa petite famille. Une maison, mettons, allez, pas chère, à 40 000 euros. Un boulet au pied. Une rame de galère plantée dans la paume ! Un truc qui va lui couper les ailes définitivement, jusqu’au cimetière. Il sue sang et eau pour la payer, il rogne sur ses plaisirs, se fait du souci, gueule, oublie d’honorer sa femme, devient aigri, et, quand il a fini, il l’a payée 120 000 euros, la mansarde ! Il a ruiné sa vie pour payer du vide ! 80 000 euros parce qu'il est un pauvre ! Une fortune qui prend les allures d'un sceau d'infamie, sur son front gravé au fer rouge.
Et comme c’était du bas de gamme, une gamme de pauvres, après 25 ans d’intempéries, elle est tout de guingois, la bicoque ! Les volets sont déchirés, les murs lépreux, le toit pisse la pluie, reste plus qu’à réparer tout ça pour ne pas mourir dehors, quand même, et, pour ce faire, qu'à aller voir le philanthrope pour un nouveau coup d'assommoir qui va estourbir pendant dix ans...

On le voit donc : la pauvreté, c’est une richesse, un puits inépuisable où s'abreuve le cynisme de misérables salopards. Et tu crèves un jour, pauvre bête de somme usée pour les beaux yeux de la banque !
Moralité : adoptons la stratégie de nos ennemis. Dissimulons notre pauvreté, planquons tout ça dans les ruelles, les égouts, les bas-fonds. Soyons les escamoteurs du dénuement et cessons de confondre lamentablement confort frelaté et masque social, pouvoir d'achat et achat d'un peu de pouvoir ! 
S’ils ne la voient pas, notre pauvreté, ils ne s’en nourriront pas, s’ils ne s’en nourrissent pas, ils s’affaibliront et, peut-être, un jour, ou une nuit, c’est nous qui les mangerons ainsi.

Si toutefois nous avons encore la force de remuer les mandibules..."

 

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25.01.2019

Rencontre

littérature,écritureQuelque chose que nous ne percevons pas, que nous ne concevons pas même, présiderait-il aux surprenants clins d’œil que nous concède parfois le hasard ?
Je ne sais pas, moi, l’alignement des planètes, une distorsion de l’espace-temps, la marche millimétrée du vaste monde, un caprice quantique, la vitesse du vent dans les barreaux de chaise ...
Toujours est-il que, récemment, je suis resté perplexe devant un de ces clins d’œil…
Et pourtant, le hasard, c’est comme le néant, ça n’existe pas. En concevoir l’existence, c’est déjà en nier la définition.
Mais commençons plutôt par le début…

Les campagnes de l’Est polonais sont désertes et dorment sous la neige et les silences transis.
Comme chaque jour, j’ai pris mon vieux bâton d’acacia et je suis parti marcher sur la route de la forêt. Six kilomètres, c’est là ma distance. D’habitude, il me faut environ une heure, mais, depuis quelques jours, je dois ralentir le pas, calculer où je le pose, car la glace est traître et les lois de la pesanteur douloureuses. 
Mes pensées divaguent, des bonnes, des tristes et des insipides…
Je me suis habitué finalement à ce rude climat, jusqu’à l’aimer, même.
Les copains avec lesquels «je discute» par mails ou messagerie, là-bas, du côté des rives océanes, à l’autre bout du continent, s’émerveillent parfois d’un flocon égaré sous la brise de leur latitude. Rarement, il est vrai. Ce qui en fait tout le charme…
Un grand corbeau promène son ombre désolée par-delà la cime des grands pins. J’entends son aile qui chuinte  sur le gris du ciel. Là-bas, d’où je suis venu, tout près de Mauzé-sur-le-Mignon, une petite bourgade de deux mille âmes chère au Cochon de Morin de Maupassant,  il n’y a plus de corbeaux depuis fort longtemps. Que des vols de corneilles mêlés aux freux et aux choucas. Lacus duorum corvorum est pourtant tout près, à quelques chemins de halage seulement, qui garde la légende du grand oiseau noir.

Une voiture cependant, que je n’ai pas entendue venir, s’arrête à ma hauteur. Le vagabondage de mes pensées en est évidemment interrompu tout net.
L’homme est jeune, une quarantaine d’années à peine. Il me sourit, son visage a quelque chose de poupin et de bienveillant.
Sans doute pense-t-il que je vais au  bourg de la commune, Łomazy, situé à dix kilomètres de là, car il propose fort gentiment de me prendre à son bord.
Je le remercie, je lui explique que je fais de la marche pour ma santé, pratiquement tous les jours, une sorte de sport. Pour le plaisir aussi.
Il sourit encore : à mon fort accent, il vient de comprendre que je n’étais pas Polonais.
Effectivement, lui dis-je, je suis Français. J’habite tout près, au village que vous venez de passer…
Français ? Ah, il garde un très bon souvenir de la France ! Il y est allé, il y a de ça une vingtaine d’années.
Je ne suis pas étonné, beaucoup de Polonais, même ici, dans l’Est, sont allés en France. Je lui demande alors où et je m’attends à Paris, Lille, Rennes, Lyon ou Bordeaux…

 - Une toute petite ville, me dit-il, Mauzé-sur-le-Mignon.

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18.01.2019

Niort et Houellebecq

240px-Panorama_Niort.jpg " La troisième journée de voyage fut interminable, l’autoroute A10 semblait presque entièrement en travaux, et il y eut deux heures de bouchons à la sortie de Bordeaux. C’est dans un état d’exaspération avancée que j’arrivai à Niort, une des villes les plus laides qu’il m’ait été donné de voir. Yuzu ne put réprimer… etc. et etc.…" 

Michel Houellebecq - Sérotonine -

Houellebecq ne m’intéresse pas. Il fait son bisness littéraire, il tisse toujours la même toile, il rabâche ses angoisses, ausculte son nombril ; cela ne nous regarde pas. Il a du succès, la critique se pâme, grand bien lui fasse, et, franchement, tant mieux pour le bonhomme !
Les livres que j’ai lus de lui, le dernier en date étant La Carte et le territoire, ne m’ont pourtant pas laissé cette empreinte indélébile, cette sorte de désarroi jubilatoire que vous laissent les grands livres, une fois le dernier mot refermé…
Mais, vivant à l'autre bout de l'Europe et venant de la région de Niort, ayant même « travaillé » pendant quinze ans dans ses murs, je me suis forcément intéressé à la polémique suscitée par une phrase de l’écrivain à propos de cette ville.
Et une fois encore, s'il en était besoin, preuve m’a été donnée que tous les braillards du monde, quel que soit le propos incriminé, ne savent brailler que sur des bribes sans contexte, tout os étant bon à ronger pour le braillard.
Je me fous  en effet comme de ma première chemise bleue que Niort soit laid ou beau, mais je trouve que Houellebecq, sur ce coup-là, a été très perspicace, très proche du réel, très « écrivain ».
Car -  je le dis souvent - tous les endroits sont beaux ou laids selon ce qu’on y vit. Or le narrateur arrive dans la ville dans un  état d’exaspération  avancée.
Rien n’est plus vrai : dans cette disposition d’esprit, tout est moche.
Je me souviens de promenades dans le cirque de Gavarnie alors que je n’étais pas bien du tout dans ma tête. J’aurais pu écrire que ce site était moche comme le cul des chiens !

Imaginez un instant la phrase : "C’est dans un état d’exaspération avancée que j’arrivai à Niort, une des villes les plus chatoyantes qu’il m’ait été donné de voir."
Ridicule !
Donc, bravo Houellebecq.  Niort est ici hors sujet… 

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16.01.2019

Le génie de Balzac

sapins.jpgRelevé chez Balzac* :

" Les parvenus sont comme les singes desquels ils ont l'adresse : on les voit en hauteur, on admire leur agilité pendant l'escalade ; mais, arrivés à la cime, on n'aperçoit plus que leurs côtés honteux."

Et me suis dit que, certainement, c'était ça le génie littéraire : être capable  d'écrire quatre pages sur un bouquet de fleurs* et dire en deux lignes des milliers et des milliers de gens, intemporels, de tous les milieux et de toutes les conditions.

* Le Lys dans la vallée, édition de poche 1995, page 95

* Félix glanant  sur les champs de la vallée de l'Indre un bouquet pour Mme de Mortsauf

 

Image  : Philip Seelen

18:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.01.2019

Quand rampe l'indicible

Crocodile_egouts_Paris_inondation_zoo_vincennes.jpgCe matin, je n’ai pas les mots pour dire mon écœurement, jusqu’au vertige, devant les termes d’une lettre anonyme adressée à la députée Aurore Bergé.
Ce genre de lettres, certes, n’est jamais reluisant mais depuis quelque temps, depuis les alentours du 17 novembre pour être bien clair, elles sont légion et ne sont même plus celles de corbeaux croassant, mais bien celles de monstres indéfinis, surgis des entrailles les plus putrides de la terre.
Et qu’on ne me chante pas la messe sur fond d'orgues lénifiantes : ce n’est pas ça, les gilets jaunes, eux, ils sont gentils, ils sont pacifiques et gnagnagna et  amen et amen encore !
J’affirme haut et fort qu’un mouvement sain, même violent, un mouvement humain, dressé le poing levé face au pouvoir pour la justice sociale et la fraternité, n’aurait jamais drainé dans son sillage de telles immondices, une telle abjection et un tel relâchement des fantasmes les plus sordides.
Et la responsabilité de ce cloporte de Mélenchon, moitié aliéné, est complètement engagée. Depuis le début ce petit homme, ce minable apprenti bolchevique aux coffres ruisselants d'or, montre, éructant et bavant, le chemin à emprunter pour repousser de plus en plus loin les limites. Voir un voyou pareil siéger à l'Assemblée c'est voir un furoncle purulent grossir sur le visage de tout le pays !
Même Marine Le Pen est plus décente que lui !
Honte imprescriptible à lui ! Honte à tous ces politiques impuissants ! Honte à ces gilets jaunes aux louches aspirations ! Honte à la France entière et aux Français, où qu'ils soient dans le monde, de laisser ainsi salir la mémoire de leurs ancêtres comme de compromettre un peu plus chaque jour l'avenir de leurs enfants  !
Soutenir un mouvement, c’est soutenir ses dérives latentes et réelles.
Quoi qu’en disent tous les mi-figues, mi raisins, tous les cueilleurs de choux flatteurs de chèvres, tous les faiseurs d’omelettes aux œufs durs et tous les culs complaisamment assis entre deux chaises.

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31.12.2018

Archéologie animale, forêt primaire de Białowieża

IMG_20170611_142029.jpgLa découverte, l'étude et l’interprétation des traces tangibles de la mémoire, l’archéologie, permet aux scientifiques de la discipline de reconstituer, tessons après tessons, outils après outils, l’histoire.
L’histoire des hommes. Mais qu’en est-il de celle des champs, des forêts et des chemins ? Cette histoire "naturelle", on le sait, est toujours fonction de celle des humains, la conquête de l’environnement et de la matière ayant été le moteur principal de leur évolution, jusqu’à l’atome et, après nous…comme disait le despote éclairé.
Faire l’archéologie de la forêt, par exemple, c’est faire l’archéologie des rapports entre cette forêt et l’homme, de la grande forêt hercynienne jusqu’à la forêt d’aujourd’hui, parcellarisée, démantelée, hachée plus ou moins menue selon les pays et les régions, et si on voulait ouvrir un chapitre nouveau (j’ignore s’il existe) de l’archéologie en investissant la mémoire des choses de l’environnement, ce chapitre ne serait bien évidemment qu’un sous-chapitre, car il faudrait alors considérer l’environnement, hors évolution naturelle et climatologique, en tant qu’outil utilisé par l’intelligence humaine.

C’est bien une des grandes questions sur laquelle achoppent actuellement les hommes devant l’épuisement manifeste, l’usure visible, de l’outil  : les uns sont préoccupés par la sauvegarde de l’idéologie de la croissance et donc par la sauvegarde de l’exploitation forcenée de cet outil, les autres sont soucieux de la sauvegarde de l’outil lui-même- ce qui est un non-sens métonymique car il s’agit en fait de la sauvegarde de la vie humaine en tant qu’utilisatrice de l’outil -, les uns attribuant donc les changements climatiques à une logique autonome de l’individu cosmique "terre", les autres l’attribuant à une utilisation anarchique et abusive. Tous cependant sont des archéologues du futur, en ce qu’ils projettent leurs idées et leur comportement sur une utilisation future et un devenir de l’environnement-outil.
Vaste débat sur lequel je suis bien trop incompétent pour mettre mon grain de sel, même si je déteste au plus haut point l’idéologie de la croissance lamentablement amalgamée, pour cause de profit, avec le bonheur humain.

Il en va des animaux comme de la forêt. Faire l’archéologie du cheval, autre exemple, commanderait que l’on parte de son état initial, sauvage, pour aller vers sa domestication, comment et pourquoi. Puis qu'on analyse le cheval à travers les guerres, l’histoire du déplacement, l’histoire de l’agriculture, l’histoire des transports, l’histoire de la poste, jusqu’au…PMU !
Et les petits animaux ? Les insectes, par exemple. Et, parmi ces insectes, ceux que nous avons domestiqués, transformés en outils, les abeilles ?
L’élevage proprement dit de ces insectes pour en tirer le maximum de miel, ne date en fait que du XVIIIe siècle. C’est donc assez récent. Une archéologie de l’outil "abeilles" devrait donc comporter deux grands chapitres : les abeilles et le miel avant et après ce XVIIIe siècle.
Car la récolte du miel, elle, est vieille de 12 000 ans environ… La récolte en ruches sauvages, dans les troncs d’arbre. C’est donc la très longue époque d’avant la révolution néolithique, l’époque du prélèvem
ent simple, de la cueillette.
Plus tard, avec le néolithique, partout en agriculture l’élevage, l'ensemencement et la plantation se substituèrent à la cueillette et c’est ainsi que naquit l’apiculture primaire, qui connut son essor dans l’antiquité, notamment dans la Grèce Antique.
Pline l’Ancien écrivit un véritable traité d’apiculture, comment transporter le tronc renfermant l’essaim, comment le conserver, comment en extraire le miel sans détruire la colonie, etc. Virgile également consacra un chant des Géorgiques à l’apiculture.
Voilà, succinctement, très succinctement, l’archéologie de l'abeille, qui ne serait qu’un sous-sous-sous-chapitre, un paragraphe, que dis-je ? à peine une demi-ligne, de l’histoire de la conquête environnementale. 


Ces quelques réflexions, qui vous semblent peut-être quelque peu amphigouriques, m’ont été inspirées par les ruches sauvages conservées en l’état dans la forêt primaire de Białowieża, et qui sont devenues une curiosité mondiale.
La récolte du miel constituait une des ressources de la forêt. L’apiculteur de l’époque et de ces lieux - forêt de
 Białowieża du XVIe siècle - ignorait encore qu’on pouvait transporter la ruche naturelle et en construire même la réplique. Ne s'étant pas encore dissocié totalement de sa terre, il considérait que la récolte du miel était l’exclusivité de la forêt profonde et, plus encore, qu’elle ne pouvait se faire que sur des arbres très élevés, principalement des pins. Cette façon de concevoir l’outil environnemental, façon néolithique, a perduré jusqu’au XIXe siècle, alors qu’en Europe de l’ouest l’apiculture sauvage avait disparu dès le Xe siècle  !
Mais l’homme néolithique, de cette époque pourtant moderne, avait un redoutable concurrent, l’ours. Il lui fallut donc inventer un outil qui l'en préserverait. Il plaça devant l’entrée de la ruche sauvage un énorme balancier, un tronc d’arbre entier verticalement suspendu aux branches les plus hautes. L’ours gourmand et rageur repoussait alors ce balancier d’un violent coup de patte et le tronc revenait, par effet de boomrang, le frapper. Souvent même, le choc le faisait chuter de l’arbre et, dans ces cas-là,  il venait s’empaller sur des pieux aigus prélablement installés au sol.
D’une pierre deux coups : l’homme sauvegardait le miel et récoltait la peau de l’ours...après l’avoir tué !
Cet ingénieux balancier est donc un outil dans l’outil de l'outil. Un mot de l’archéologie devant lequel je suis un instant resté pantois, mesurant l’ingéniosité des hommes lointains face à la complexité environnementale.
Ces lieux intacts, les derniers de la forêt qui recouvrait toute la plaine européenne, sont de véritables sanctuaires.
 

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24.12.2018

Un conte de noël polonais

PC080964.JPG

C’est noël. La nuit des étoiles magiques, la nuit au cours de laquelle parlent même les oiseaux et toutes les créatures de la terre.
Une vieille dame me confie
cependant qu’elle ne fête plus Wigilia1, que c’est pour elle jour d’une affligeante tristesse.
Je m’en étonne. Je la sais en effet fort dévote. Alors je dis que c’est quand même la nuit où son dieu est né et que… Oui, m’interrompt-elle en posant doucement sa main ridée sur mon avant-bras, mais c’est aussi la nuit où mon pauvre mari est mort !
- Ah ! que je fais, décontenancé.
- Oui, soupire-t-elle. Je voulais pour notre réveillon faire des bliny, vous savez, ces bonnes crêpes traditionnelles faites avec de la farine de sarrasin. Je lui ai alors demandé d’aller au grenier me chercher un peu de cette farine que je gardais là-haut bien au sec et…
Sa voix s’étrangle.
- Il a glissé de l’échelle et s’est tué là, le pauvre homme, devant moi.
Je m’étrangle aussi, ému jusqu’aux larmes :
- Et qu’avez-vous fait, ma pauvre Madame ?
- J’ai fait une soupe de betteraves.

1 : Littéralement la Veille, c'est-à-dire le 24 décembre

 

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15.12.2018

Le jaune, les gilets et ma vie...

20180719_095910.jpgPour garder estime de soi sans pour autant en être fier, je crois qu’il faut toujours essayer de ne voir que le réel dans sa propre vie, que le vrai, que la direction prise par le vent pour faire voguer l'existence.
Et tenter ainsi de ne pas se perdre en considérations amphigouriques et idéologiques, lesquelles constituent toujours autant de mensonges pour enluminer les postures.
Je suis dès lors assez amusé de voir en ce moment les «révolutionnaires» de canapé faux-cuir de chez Carrefour twitter leur soutien, voire leur admiration, aux gilets jaunes. Blottis derrière leur clavier, ils applaudissent et se gargarisent de mots.
Creux, parce que, comme chacun le sait, plus c’est creux,  plus ça résonne et moins ça raisonne…
Ça m’agace donc parce que les gilets jaunes, qui me sont en soi  pourtant sympathiques dans leur rôle de contestation de la richesse confisquée, m’agacent profondément. Et le mot est bien faible.
Ils défendent leur survie, les bougres !  et ils veulent avoir le droit de consommer autant de merdes inutiles que les autres. Il n’y a qu’à les voir tous avec leurs smartphones branchés internet et et caetera... Ils n’ont pas assez de pain pour finir le mois, mais ils ont des smartphones.
La morale est sauve et ils sont ainsi au cœur de nos temps frelatés.
Bref, qu’ils se battent pour avoir plus à grignoter, rien de plus normal et rien de moins louable. Non, non, ne me dites pas qu’ils se battent pour la justice sociale, pour le peuple, pour plus de  démocratie citoyenne, laissez, je vous prie, ces conneries à l’autre cinglé de Mélenchon, à Le Pen, Onfray ou autres vampires de la misère sociale ! 
Ils se battent pour leur beefsteak et ils ont raison. Point. C'est d'ailleurs à partir de cette exigence primaire, fondamentale, que se sont embrasées toutes les révolutions du monde.
Je n'en reste pas moins farouchement contre eux. Parce qu’ils se battent en même temps, sans le savoir bien sûr, pour bousiller la façon dont s'est construite ma vie.
Je m'explique : j’ai beaucoup moins d’argent à ma disposition que n'importe lequel d'entre eux, je suis bien en-dessous des minimas sociaux à la sauce française, mais je vis en Pologne et il faut alors multiplier mon maigre revenu par 4 et des poussières, ce qui fait un salaire plus que correct, surtout que j'habite un modeste et paisible village frontalier de la Biélorussie, que je suis là pour aimer et écrire sans être constamment sollicité par toutes les immondices que charrient les torrents de la consommation ordinaire.
Mais si les gilets jaunes gagnent la bataille, l’euro s’effondre et je me retrouve plus misérable que le plus misérable d’entre eux. Ce ne sera pas un forfait internet dont je devrais me séparer, mais du goût même du pain frais!
Alors, vive les gilets jaunes, mais pas trop fort quand même… Des fois que le cours de l’Histoire entendrait…
Voilà, c’est ainsi,  comme je le disais au début, qu’on ne ment ni à soi-même, ni aux autres.

D'ailleurs, que celui ou celle qui condamne, argumente, pérore ou soutient sans voir d'abord midi à sa propre porte, me jette la première pierre !

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09.12.2018

Perplexité déroutante

Bez tytułu.pngL’exilé jette chaque jour un œil attentif sur les actualités de son pays. En triant, en pesant, en décodant le plus possible avec ce qu’il sait de ce pays.
Ce clin d’œil est sans doute indispensable pour ne pas désolidariser fondamentalement l’arbre de sa racine et j’imagine qu’il en va de même pour tous les expatriés du monde, où qu’ils soient et d’où qu’ils viennent.
Si l’exilé agit ainsi, c’est pour son plaisir, pour entendre la respiration de sa lointaine patrie, même si ce qu’il lit ou voit ne l’agrée pas toujours.
Hélas me voilà contraint – momentanément,  j’espère -  de tordre le cou à cette habitude, tant ce que je lis et entends me dégoute. Partout. Sur les sites d’infos comme sur les réseaux sociaux, hauts lieux des ego malades d’acrimonie et des paranoïas suraigües. Là où la bêtise la plus crasse est déguisée en perspicacité et la mièvrerie de la parole en saillies fort avisées.
La palme du nauséabond revient à n’en pas douter à Mélenchon, capable de dire le contraire de ce qu’il a dit deux heures auparavant, sans vergogne, comme s’il était fou. Ce qu’il est sans doute de plus en plus.
Dégoût des idéaux sans idéal, des malversations, des inversions, du confusionnisme, de la haine, du langage de charretier. De tout.
La Pologne me semble, à côté, un havre d’intelligence et de paix.
Et je me demande comment 120 000 personnes sur tout le territoire français peuvent semer ainsi la pagaille et distribuer le chaos, quand ils étaient 250 000 à Varsovie intra muros le 11 novembre dernier pour célébrer le centenaire de la renaissance de ce beau pays, avec des éléments ultranationalistes  mêlés à la foule…
Pas un heurt, pas une casse, pas une bagarre, pas la moindre égratignure à la moindre voiture.
Perplexité
De la singularité d’être français, écrivait Roger Vailland.
Singularité désastreuse !

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04.12.2018

Du jaune et des gilets

IMG-20181125-WA0000.jpgA force de voir le destin lui benoitement sourire, le sieur Macron, ci-devant Président de la République de France, s’est sans doute cru invincible.
Et c’est bien le pire qui puisse arriver à un homme quand il prétend à quelque esprit : perdre le contact avec la semelle de ses chaussures. Il se fait, en quelque sorte, l’astrologue de la fable qui tombe sottement dans le puits pour avoir eu trop longtemps le nez levé sur la trajectoire des étoiles.
Résumons très prosaïquement : il (Macron, pas l’astrologue) fouille dans la poche des petits vieux et des derniers prolétaires, fait leurs fonds de tiroir, leur pique leur monnaie, augmente les produits dont tout le monde a besoin, gèle les salaires et les pensions, assomme le citoyen avec les taxes et, en même temps, de l’autre main, distribue ses largesses aux plus riches.
Comment peut-il dès lors s’étonner que ça pète ?
D’ailleurs s’en étonne-t-il ? Peut-être avait-il fait le pari sournois que les gens, abrutis par les incohérences et les reculades de ses prédécesseurs, allaient tout simplement obtempérer et accuser la fatalité des temps.
Pari raté et Paris s’enflamme. Il revenait en effet à Emmanuel Macron de pousser encore un peu plus loin le bouchon jeté depuis longtemps par quarante ans de falsification politique et il l’a poussé, l’idiot, jusqu’au point de rupture.
Il est désormais trop tard, je pense, pour ramener tout le monde à la sérénité, car chacun a compris la férocité de l’injustice et, surtout, chacun a compris que s’il n’avait pas élevé la voix, hé bien, on aurait fini par lui manger le peu de laine qui lui restait sur le dos.
A posteriori, la colère, l’envie d’en découdre et les ressentiments se sont donc décuplés.

J’entends de-ci de-là les crétins habituels évoquer mai 68… Ce sont pourtant deux séquences historiques qui n’ont strictement rien à voir entre elles et qui sont même diamétralement opposées dans leur genèse.
En mai 68, il y avait moins de 600 000 chômeurs dans toute la France ! Les gens vivaient bien, personne – ou pas grand monde - n’avait à souffrir de l’exigüité des salaires et des revenus. Personne ne dansait devant le buffet ! L’explosion eut lieu non pas pour la survie et les exigences du nécessaire, mais pour une jouissance, intellectuelle et physique, encore plus grande de la vie. Ce qui explique, en partie, et sa brièveté factuelle et la longueur de son onde de choc dans les esprits.
La révolte d’aujourd’hui est, elle, brute de pomme, c’est  la révolte autour du pain. Le cri du ventre. Et ça, ça ne se calme pas avec des bonbons et des friandises.
Le raz de marée, débridé, va donc maintenant tenter de tout balayer sur son passage, jusqu’à satiété. Le ventre plein l’homme peut discuter, chantait un vieux cantique libertaire, et même si ce mouvement est tout sauf d’inspiration libertaire, il s’agit bien de cela.
J’espère qu’il n’oubliera pas d’engloutir aussi les salauds opportunises qui, depuis le début, soufflent sur les braises, appellent aux urnes, non pas pour plus de justice à l’égard du peuple, mais pour qu’on élise leur petite personne crapuleuse en lieu et place des actuels dirigeants !

Et puis, si, de cette insurrection, naissent un jour des hommes nouveaux, des citoyens libres et généreux, ils n’oublieront pas qu’ils doivent l’organisation de leur victoire aux réseaux sociaux, que c’est là qu’ils se sont rencontrés et qu’ils ont fédéré leur courroux.
Quand les temps alors se seront apaisés et qu’à leur tour ils voudront légiférer sur le dos courbé des gens, ils sauront donc comment faire pour museler les grognes et les cantonner dans les chaumières.
Et franchement, ça m’amuse par anticipation tant je vois les pseudo-intellos, pseudo-écrivains, pseudo-penseurs de réalité frelatée, pseudo-tout et pseudo-rien, bomber le torse, applaudir au soulèvement sans savoir qu’ils sont, les jocrisses, en train de saboter le canevas où se brode leur dernière illusion d’exister !

Car toute révolution, une fois accomplie, se met à table et commence par bouffer ses enfants.

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25.11.2018

Le pacte

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La honte que je peux éprouver à soutenir Macron - car je sais bien, pour en être, la justesse des colères du petit peuple - n'égalera jamais celle que j’éprouverais à me retrouver aligné sur le même discours que les deux crapules ci-dessus.
Leur sale museau fouille partout le désespoir des petites gens. Dégoûtant !

11:33 Publié dans Considérations non intempestives | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.11.2018

Les ronds-points de la colère

baguettes-de-pain.jpgOn l’aura peut-être remarqué : j’ai supprimé le billet précédent, qui ne disait rien sinon une réaction épidermique devant les manifestations d’une partie de mes compatriotes contre l’augmentation des prix, celui de l’essence ayant servi de détonateur
Le pain, on s’en fout un peu. On n’est plus au siècle de Jean Valjean… A la grand’ rigueur, on peut vivre sans pain, mauvais pour la santé à cause du gluten, en plus !
Mais sans essence, ça non ! D’autant que pour gagner son pain, il faut se déplacer. En voiture.
Pas à dos d’âne, bien sûr.
Nous tournons en rond, bloqués sur les ronds-points de l’absurdité chronique.
Bref…
Après réflexion, je me suis donc dit que la colère de tous ces gens était sans doute légitime et que mon courroux, à moi, n’allait finalement pas vers eux, mais vers les crapules politiques qui, comme toujours, tentent de prendre en marche le train de la misère, histoire de mieux asseoir la fortune de leur boutique personnelle.
Macron fait les poches et les fonds de tiroirs du "peuple". Soit. Ce n’est pas nouveau pour un Président et un gouvernement ayant en charge la sauvegarde d’un système financier. Mais les « avocats » du susdit "peuple" comptent bien, eux, voler la poche elle-même et emporter le tiroir tout entier.
Voire le pantalon et le meuble.
Le pire de ces escrocs, je crois, est Ducon-Aignan, qui, alors que le gouvernement a maintes fois mis en garde contre les risques d’accidents mortels - mises en garde qu’il a balayées d’un revers de sa main opportuniste et sale - s’insurge devant la première victime : Mais combien faudra-t-il de morts pour que le gouvernement entende ?
Dégoutant personnage !
Et puis il y a Corbières, qui, avec ses revenus grassouillets de parlementaire, pique sournoisement dans la caisse des aides à la rénovation pour son logement, Mélenchon le richissime franc-maçon, tellement plein aux as qu'il «oublie» dans un carton le salaire annuel d’un smicard comme s'il s'agissait d'une vulgaire pièce de cent sous ! Il y a également Ruffin, qui dit tout et son contraire, pourvu qu’il donne de la voix comme un chien de meute... Et Le Pen qui vocifère toujours les mêmes contre-vérités et insanités, quelle que soit la nature des évènements.
Comme une pendule bien remontée.
Toute cette horde est main dans la main d'un bout à l'autre de l'échiquier des idéologies. La chaîne de la putasserie.
Dégoutants personnages !
Dégoutants personnages qui, trop occupés à étancher leur soif de pouvoir, ne voient rien venir de la catastrophe Trump-Poutine-Salvini et consorts, sinon en encourageant cette catastrophe et en précipitant les peuples dits souverains dans les bras de la brutalité patriotique et identitaire !
Dégoutants personnages !
Quand le monde aura chaviré dans le cataclysme guerrier, que les morts aux entrailles crevées recouvriront les déserts de la bataille, que l’avenir de leurs enfants sera dévasté, ils seront les premiers, bêlants et chafouins, à inonder la planète de leurs larmes de crocodiles humanistes.

Et puis, je me fais une autre réflexion, tout aussi prosaïque…
Ici, en Pologne, le SMIG est à 1700 zlotys. L’essence est à plus de 5 zlotys ! Non, non, ne convertissez pas en euros, c'est idiot, les gens sont ici payés en zlotys, l’euro n’a rien à voir dans leur vie !
Alors que font donc les Polonais ?  Ils n’ont pas de gilets ? Ils n’aiment pas le jaune ?
 Il y a une erreur quelque part.
Mais il est vrai que le monde tout entier est devenu une sinistre erreur.

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14.11.2018

Car tel est notre bon plaisir

littérature

Il y a quelques années déjà, j'avais lu avec délectation le Roman de Renart.
Je n'en avais jusqu'alors lu que des extraits, assez larges tout de même, et l’envie m’avait donc pris de lire ce maître-livre du Moyen-âge, d’un seul trait, dans sa totalité.
Car voilà bien un roman - au sens où il fut rédigé en langue romane - qui a bercé notre apprentissage littéraire sur les bancs de bois de la prime école et dont les célèbres animaux-personnages ont longtemps hanté notre imaginaire.


On y apprend beaucoup sur la langue et, en filigrane, sur une certaine société des XIIe et XIIIe siècles.
Bref, voyez comme, sur les susdits bancs de bois des écoles de notre enfance, on nous a gentiment gavés d’erreurs qui, par la suite, se sont accrochées à notre âme comme le chapeau chinois à son rocher.
Je me suis donc souvenu de cette phrase avec laquelle, selon nos bons vieux instituteurs républicains, les méchants rois de France motivaient leurs ordonnances et expédiaient leurs sujets sur la paille humide des cachots : Car tel est notre bon plaisir.
On nous la rabâchait, cette phrase de l'arbitraire motivé,  pour nous bien montrer la cruauté des despotismes d'antan et, par contraste, pour nous éclairer sans doute sur cette belle République à la lumière de laquelle nous avions la chance de nous épanouir.
Je me souviens aussi du sentiment de révolte qui sourdait alors en mes juvéniles tripes devant ces dictateurs "emperruqués" qui, par plaisir, par jouissance perverse, se plaisaient à faire la pluie ou le beau temps.

Il en était peut-être un peu ainsi. Certes. Mais l’exemple qu’on nous donnait pour faire entrer dans nos jeunes caboches les abus de l’Ancien Régime, n’en était pas moins traîtreusement falsifié.
Dans le procès de Renart, deuxième livre, le chien Rooniaus est désigné comme justice. C’est-à-dire comme juge. Les Anglais ont d’ailleurs gardé ce sens primitif et désignent sous le nom de justice le Président d’un tribunal. Le plaids, c’est l’enquête, l’instruction, en même temps que la décision du juge motivée par cette enquête et cette instruction.
Et ce plaids-là apparaissait en latin dans le tale placitum, soit " telle est la décision prise par la cour."
Voilà la traduction exacte de notre fameux tel est notre plaisir.
Ne nous a donc pas dès lors enseigné un véritable contresens, la décision d’une cour après instruction étant censée être l’exact contraire de l’arbitraire et du plaisir pris à punir ?
Ah, combien de mots et combien de formules employons-nous ainsi, dans nos paroles comme dans nos écrits, à l'envers de leur véritable mission ?
J'en suis presque effrayé.

19:56 Publié dans Acompte d'auteur, Lettres à Gustave | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.11.2018

Le bœuf, le coquelicot et… le loup

littérature,écritureUne légende polonaise raconte que, victime de son insatiable manie du bavardage, jamais le geai ne parvient à déserter les grands frimas de l’hiver continental.
Tous les ans pourtant, à l’approche des neiges et des verglas, il se prépare à rejoindre les contrées plus charitables de l’ouest et du sud. Mais il veut auparavant que tout le peuple sylvestre en soit averti ! Il entreprend donc la tournée de tous ses voisins des bois et des forêts pour les saluer et pour qu’ils lui souhaitent bon vent. Il jacasse ainsi des heures durant avec la mésange et le pic noir, cancane le lendemain chez le corbeau, déblatère le jour suivant chez la corneille, détaille cet autre jour encore son itinéraire chez l’écureuil, papote la semaine suivante chez le renard, avant d’aller jaser de plus belle chez la pie, et ainsi de suite.
Tant et si bien qu’il n’y a plus une seule feuille aux branches des arbres, que le ciel est tourmenté par les vents furibonds venus de soufflent de l’est et que la neige engloutit déjà tous les paysages, quand enfin il en a terminé de sa tournée des adieux.
Il est désormais bien trop tard pour entreprendre le grand périple. Contraint et forcé, le geai ne quitte donc pas ses quartiers d’été, défait ses valises et, maugréant, se promet dur comme glands et châtaignes d’être moins prolixe l’automne prochain.

Au cours de ses atermoiements d’incorrigible phraseur, sans doute le geai de la légende rend-t-il ainsi visite à ce passereau joliment coloré et sédentaire, le bouvreuil, que l’on voit d’ailleurs surtout au cœur de l’hiver, voltigeant auprès des mangeoires ou sur les allées des parcs, quand il n’est pas recroquevillé et piaulant sur des branches d’arbrisseaux que lustre la glace et que bousculent des bourrasques transies.
Aux belles saisons, tout occupé à la conservation de son espèce dans la pénombre de la forêt - surtout lorsqu’elle est peuplée de grands résineux - il est beaucoup plus discret.
Quoique de petite taille, c’est un oiseau trapu, ramassé et courtaud et c’est cette morphologie particulière qui, par une métaphore un peu cocasse, lui a délivré sa carte d’identité. Jusqu’au XVIIIe siècle le bouvreuil était en effet dit le bouvreur, mot directement issu du radical latin bov, qui donna bœuf. D’ailleurs, certaines langues vernaculaires ou dialectales filent aujourd’hui plus clairement encore la métaphore en l’appelant tout simplement bœuf ; dans le Morbihan par exemple, tout comme dans certaines régions du Centre.
D’autres linguistes attribuent la naissance du mot bouvreuil à une deuxième génération d’étymologie, si je puis dire, en invoquant comme racine le mot bouvier, désignant celui qui mène les bœufs au labour ou celui qui garde les vaches. Je suis cependant de l’avis du Dictionnaire historique de la langue lorsqu’il dit que sémantiquement cette origine ne colle pas du tout à la plume de cet oiseau essentiellement granivore, lequel, conséquemment, ne recherche jamais sa nourriture derrière les troupeaux ni dans les sillons creusés par le laboureur.
Tant il est vrai que les mots qui naissent, se transforment, s’aiguisent, s’élargissent et, pour notre délectation, précisent le monde, le font toujours en vertu d’une observation, sinon exacte, du moins admise comme telle par la conscience collective des époques successives.
Les mots sont des sédiments de la mémoire.

Voilà donc pour la silhouette du bouvreuil. Un autre qualificatif en précise la couleur, car notre petit bœuf s’appelle aussi le bouvreuil ponceau, le ponceau étant, comme chacun le sait ou ne le sait pas encore, ce pavot sauvage que l’on nomme plus communément le coquelicot.
Mais, s’ils voient tous rouge, les dictionnaires ne distinguent cependant pas toujours dans le même ton puisque certains préfèrent parler de bouvreuil pivoine.
S’il en était besoin, preuve est ainsi encore faite que les dictionnaires sont à la langue ce que les thermomètres sont à la température : ils l’indiquent mais ne la créent pas. Car en poitevin saintongeais, notre bouvreuil s’appelle carrément la pive.
Rouge comme une pivoine, expression lexicalisée, fait pourtant allusion à une rougeur accidentelle, d’origine émotive, et pas du tout permanente comme l’est la teinte de notre oiseau. Mais bon…
Les dialectes ne sont-ils pas prophètes en leurs territoires ?

En polonais, le bouvreuil se dit gil 1.
Et là, de façon tout à fait inattendue, il prête son nom à ces humeurs de l’appendice nasal qui se dessèchent sur les parois des narines et que nous appelons, nous, de façon tout aussi inattendue, des loups.
Ragoûtant, n’est-il pas ?
A vue de nez, comme ça, je ne vois vraiment pas le rapport. Celui du gil, pas plus que celui du loup. Sans doute faudrait-il fouiller plus consciencieusement les ramifications respectives et dédaléennes des deux langues.
Quoique… Peut-être la piste indo-européenne, floue mais que je note cependant. Bos, qui donna le bœuf et, entre autres, on l’a vu, le bouvreuil, serait, tout comme lupus qui donna le loup, un de ces mots assez rares de la langue des Sabins ayant réussi à pénétrer la langue romaine.
Mais de là à conclure sur une certitude...
Mais tout de même. J’entrevois là, plaisamment, comme une lueur lointaine et diffuse dans le long cheminement des ténèbres lexicales.

 1 – Lire guil 

19:53 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.10.2018

En le disant vite...

littérature,écritureOn ne devient pas poète. On naît poète. Pas génétiquement bien sûr, ce serait effroyable !
On naît poète comme le chiendent pousse sur certains sols laissés en friche  et pas sur d'autres.
Ce poète-là, d’ailleurs, est souvent amoureux de l'impossible.
Et il n'est  pratiquement jamais payé de retour.

 La poésie ce serait, pour dire vite,  le monde sans ses fonctionnalités. C’est-à-dire les fleurs sans la botanique, l'amour sans la gynécologie et la révolution sociale sans Mélenchon.

 Je ne conçois de poésie que subversive.

 La vie d'un poète est forcément en dents de scie, chaotique, décalée à l'intérieur, voire partout.
Ce qui ne signifie pas que toute vie chaotique soit celle d'un poète. Loin s’en faut !

S'il convoite de belles chaussures, hélas trop grandes pour lui, le poète est celui qui accusera la petitesse de ses pieds.
L'émoi est d'autant plus fort que la contrariété est insurmontable.

 Je pense la poésie comme étant très accessoirement une écriture et essentiellement une façon de vivre sa vie.
Encore une évidence qu'on se refuse à brasser. 

Quand les poètes se feront des voyous et les voyous des poètes, l'espoir aura peut-être une chance de changer enfin de camp...
Mais pour avoir fréquenté les uns et les autres,  je peux vous  assurer que ce n’est pas demain la veille !

Je demande à mon écriture de me ramener chez moi, à mes lectures de me conduire chez les autres.
Mais il arrive que les rôles soient inversés.

***

Les imbéciles faisant les intellectuels et les intellectuels faisant les imbéciles se rejoignent souvent pour s'extasier devant une merde rebaptisée « chef-d'œuvre ».

***

Je me méfie des être cohérents. Ils sont immobiles, ennuyeux et donneurs de lecons qui ne le sont pas moins..

 ***

L'impensé n'est pas l'impensable. Mais je comprends que beaucoup de monde puisse être intéressé par l'amalgame.
Et ce qui n'existe que dans mon imagination existe pourtant bel et bien et participe de ma vie et de mes moyens autant que l'utilisation du moteur à explosion, du caddy de supermarché ou de tout autre ingrédient de ma totalité.

Ce que nous appelons le réel n'est qu'une dimension de nos possibilités et l’imagination une autre dimension du réel. Par-delà cette imagination sont les inconnues que j’appellerais volontiers, n'ayant pas d'autres concepts à ma disposition, les abstractions vécues.

L'éternité a vu sa poésie confisquée, dénaturée, désamorcée par les religions. C'est pourquoi le matérialisme et le déisme sont deux garde-fous complices d'une même tentative de conjuration de l'angoisse de l'impensable.

Car si notre galaxie compte des millions et des millions d’étoiles, qu’elle est elle-même accompagnée de millions d'autres galaxies qui comptent chacune des millions et des millions d’étoiles et qu'à son tour chacune de ces millions de millions d'étoiles nourrit un système équivalant à notre système solaire, alors j’imagine que cette grandeur, même purement physique, touche de près à l'éternité, telle que je la conçois.
Supposer ou admettre que l'homme, en tant que composant de l'univers, participe forcément de cette éternité est cependant du strict domaine de l'idéologie.

 ***

Les synonymes sont les faux culs du langage. L'intangible n'est pas l'immatérialité tout comme la matérialité n'est pas forcément tangible.

Je ne prétends pas que la pensée possède une logique autonome dans son rapport à la vie. Je ressens confusément qu'il y a une abstraction vécue, de l'intangible dans la vie et vice-versa, que les matérialistes redoutent et qu'ils qualifient de mysticisme, d'idéalisme, de religiosité, de métaphysique et autres plaisantes dérobades.

D'ailleurs, le matérialisme est toujours le raccourci des imbéciles qui veulent faire  intelligents.

06.10.2018

Si cet oiseau m'était conté

images.jpgLe convive qui avait dégusté toutes les têtes d'oiseaux rôties et ointes de graisse parce qu’un des longs becs tournant sur un petit dispositif ingénieux mis en place par le baron des Ravots l’avait désigné pour ce faire, était alors tenu de raconter une histoire pour dédommager ses commensaux de n’avoir pas eu l’heur de goûter à ce mets, à ce qu’il paraît absolument succulent.
On aura reconnu, je n’en doute pas un instant, la scène introductive de ce petit joyau de la littérature - n’en déplaise à tous les pédants - que sont Les Contes de la bécasse.
Désigné par un bec. Voilà bien l’oiseau des bois et des fourrés épais tout à fait désigné lui-même : c’est en effet à ce bec particulier, démesuré, effilé telle une aiguille, qu’il doit son nom.
L’oiseau est farouche, secret, ne sortant pratiquement jamais des sous-bois où, dissimulé par son plumage aux couleurs de feuilles mortes, il est le plus souvent au sol, fouillant de son long appendice l’humus et le terreau. Prisé des chasseurs et des gourmets, sa capture est donc très difficile, affaire de patience et d’affût prolongé et aussi d’adresse car, lorsqu’il prend son envol, c’est toujours en zigzaguant entre les branches et surtout, pour accentuer encore la difficulté, aux heures crépusculaires.
Il ne nous déplaît pas dès lors, c’est certain, que ce  bel oiseau échappe le plus souvent au coup de fusil du chasseur assassin, lequel tombe ainsi sur un bec, mais pas vraiment sur celui qu’il escomptait.
Mais il est vrai que ces becs-là, fort heureusement, n’existent pas dans les profondeurs des bois. Car l’expression, rencontrer une difficulté importante, fait allusion en fait au réverbère, au bec de gaz sur lequel, dans une semi-obscurité, un maladroit - ou un pochard, ce qui revient au même -  viendrait à heurter.
Le bec, d’ailleurs, quand il se mêle d’expressions métaphoriques, ne fait jamais allusion à celui de l’oiseau mais plutôt à la bouche des hommes. Un bec fin, un bec salé, claquer du bec, avoir une prise de bec avec quelqu’un et tutti quanti.
Ce que je ne m’explique cependant pas, concernant notre belle et astucieuse  bécasse, c’est qu’elle désigne aussi une femme niaise. Une péronnelle. "Quelle bécasse !"  dit-on. Et ce n’est pas vraiment un compliment. Peut-être faudrait-il y voir une lointaine paronymie avec bêta. Mais c’est un peu tirer par les plumes, je vous le concède.
Cette capture difficile dont peut s’honorer l’oiseau, avait autrefois produit une bien belle expression qui n’a pas résisté à l’usure du temps et dont on ne se sert donc quasiment plus aujourd'hui. Et c'est bien dommage, ma foi !
Tendre le sac aux bécasses, pour dire user de procédés grossiers, rudimentaires, inappropriés, dans la poursuite d’un but difficile et, par extension, irrémédiablement voué à l’échec.
Ce sac-là, hélas, en bien des circonstances, j'ai cru bon de m'en servir...
Il va sans dire que je suis à chaque fois tombé sur un bec.

20:29 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.09.2018

Automne venu

IMAG0386.jpgLe vent de l’équinoxe bouscule les grands bouleaux déjà jaunes et les tilleuls qui s’ébouriffent. Entre deux sautes, la chute des feuilles frôle l’inertie silencieuse de l’après-midi.
Je regarde par la fenêtre. Depuis des lustres, aucun voyageur n’accoste plus à mes rivages, c’est pourquoi je regarde, simplement.
Je n’interroge plus l’horizon.
Regarder sans attendre est pur plaisir.
D’ailleurs, ce serait chimère que d’interroger un horizon que délimite une forêt. De là, nul ne peut arriver. On ne peut qu’en surgir.
Comme ce loup d’un matin de décembre.
Un éclair fauve qui ne m’avait laissé que le dessin de ses griffes sur la neige du talus. Pour me signifier sans doute que jamais plus je ne le reverrais. La trace, l’empreinte, le vestige, donnent toujours cette impression du jamais plus, cette odeur de fuite et de disparition. La trace gravée sur un passage, c’est un peu la mort qui survit. La comète du fouilleur. Qui la questionne, s’évertue à la faire parler, qu’elle dise son nom, qu’elle murmure son âge et pourquoi elle s’est fossilisée là, précisément. Il la veut humaine, sans doute pour qu’elle le ramène à sa place à lui, dans la sempiternelle ronde des mondes qui succèdent aux mondes.
Je m’étais agenouillé ce matin-là sur la neige et j’avais tenté de lire pourquoi ce loup, là, sans meute, errant sur mes lisières ; pourquoi cette apparition fuyarde du mythe honni des contes et des légendes.
La bête avait la beauté farouche des dieux anciens. Des dieux scandinaves qui dévorent les étoiles et les nuages.
Le stigmate m’avait confié alors la solitude errante d’un vieux voyageur, de ces voyageurs qui ne suivent jamais votre route, mais la traversent. Juste le temps de vous couper le souffle et que renaissent dans votre tête les vestiges ataviques de rêves mal formulés.
C’est ce langage-là que j’avais entendu.

Je m’étais relevé. Comme pour tenter de freiner la fuite du sauvage, j’avais encore scruté la pénombre blanche des sous-bois où de menus flocons gelés et tombant en averse crépitaient sur les aiguilles des pins.
Puis j’avais regagné ma maison ; mon temps à moi dans la sempiternelle ronde des mondes qui succèdent aux mondes.
Je regarde par la fenêtre.
Le ciel épais est gris. C’est une couleur qui côtoie sans crier toutes les autres. C’est lui qui domine aujourd’hui et c’est lui qui donne aux verts sombres des pins, aux jaunes des bouleaux, aux marrons des tilleuls, aux rouges fanés des dernières fleurs de mon parterre, toute l’opportunité de leur présence dans le paysage. Au service des autres teintes, le gris n’existe pas en tant que tel. Sans elles il est triste et laid, sans lui elles sont fades, comme elles le sont toujours sous un ciel céruléen. Même le silence prend toute sa force avec le gris. Un silence lumineux m’est toujours apparu comme une anomalie tapageuse.
Mais le temps me pousse, nous pousse, inexorablement vers les ultimes ténèbres et ce ciel bas sur le monde, ce souffle qui déplume les arbres, ce mutisme tranquille du village... comme un prélude.

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15.09.2018

Proust, Maupassant et les pigeons

littérature,écriture

Quelles que furent les conditions de notre enfance, celle-ci regorge toujours a posteriori d’insignifiants détails qui, sans que l’on sache vraiment pourquoi, sont restés insensibles à l’érosion du temps et ont ainsi accédé au rang des souvenirs indélébiles. Quand on se retourne un moment vers les premiers horizons, ils forment une mosaïque de broutilles remarquables, bien à part des grands événements qui nous ont été clairement constitutifs.
Ils sont la mémoire sans la pensée délibérée. L'évocation instinctive.
D’aucuns, récitant alors leur lecture, réelle ou supposée, totale ou partielle, personnelle ou scolaire, de Proust, classeront peut-être ce que j’appelle ici mosaïque de broutilles remarquables, au placard de la fameuse madeleine, grand et incontournable poncif de la culture de surface. Il est d’ailleurs étonnant que cette misérable madeleine, par ses odeurs, ses rondeurs, son goût, ses couleurs, soit devenue l’archétype littéraire de la réminiscence du détail et de l’émotion du temps de l’enfance perdue, car, bien avant Proust, et de façon tout aussi pertinente et sensible, bon nombre d’auteurs avaient mis la plume sur la chose.
Dont Maupassant, dans plusieurs de ses contes et nouvelles, notamment En famille, récit dans lequel l’auteur met en scène un homme qui vient de perdre sa mère et qui, promenant son chagrin sur les bords de la Seine, retrouve, dans les odeurs du soir que dégage le fleuve, toutes les scènes, les détails, les paroles de son enfance, quand il accompagnait la disparue sur les rives d’un mince ruisseau, où elle avait coutume de laver le linge. Louis Forestier note à ce propos :

 Maupassant offre, ici, l’exemple d’un fait de mémoire involontaire, d’une de ces réminiscences dont on a beaucoup parlé à propos de Proust, oubliant qu’elles n’étaient pas rares auparavant, et jusque chez Rousseau (qu’on se rappelle le « Ah ! voilà de la pervenche » au livre VI des Confessions). 

J’ai relevé avec délectation parce que Proust et ses inconditionnels m’ont toujours passablement énervé, et parce que, depuis toujours, dans la recherche de mon propre temps perdu, je préfère de loin la lecture de Maupassant ou de Rousseau à celle du p’tit Marcel.
Question tout à fait personnelle, intime, mais, au risque de faire preuve d'une coupable immodestie, j’affirmerai cependant que déclarer ne pas se pâmer d’admiration devant Proust, ou devant tout autre incontournable icône du panthéon, participe d’un certain courage qui peut tout de go vous exclure de la gente élégamment cultivée.
Ainsi, parmi une foule d'insignes bagatelles du passé qui s’invitent au gré d’autres bagatelles surgies de façon impromptue dans le présent, la gorge délicatement rosée, la collerette dentelée de blanc et la silhouette quelque peu ronde et massive, du pigeon ramier, toujours me ramènent vers les chemins et les bois de mon enfance.
Ce bel oiseau est un ami de ma mémoire spontanée. Un fantôme suggestif du temps de mes culottes courtes.
Quand l’automne avait mûri les fruits des chênes antiques au point qu’on les entendait se détacher de leur branche pour rebondir sur les feuilles des sous-bois déjà durcies par les premières gelées blanches, mes compagnons de vagabondage et moi-même guettions sur la cime des plus hauts arbres le jabot mordoré de quelques ramiers venus se réchauffer aux pâles rayons du soleil. Les oiseaux semblaient être pour un temps sortis de l’ombre humide pour prendre un bain de lumière déclinante, avant de disparaître à nouveau, dans un claquement d’ailes alarmées, sous le sombre couvert de la forêt.
Car c’était alors un oiseau essentiellement forestier, farouche et même assez rare. C’était une perle de la faune ailée de nos contrées poitevines. Il n’était pas encore ce citadin des parcs, des jardins et des rues, ce clochard familier se mêlant parfois aux troupes de leurs vagues congénères, éclopés cacochymes des grandes métropoles. Il fuyait l’homme, qui, toujours aussi délicat, l’avait d’ailleurs rangé au rang de ses gibiers de prédilection. Son habitat n’avait pas encore été dévasté par la frénésie des tronçonneuses et ses mœurs encore sauvages ne venaient encore nullement démentir son identité étymologique, ramier, celui qui vit dans les branches, du latin ramus, puis  de l’ancien français raim.Le terme a d’ailleurs évolué de sens en sens, tout en restant pareillement… branché. Il s’est élargi, de l’oiseau qui vit parmi les arbres, jusqu’à désigner tout ce qui est sauvage. Il s’est même vu qualifier un homme coureur des bois et des forêts, un chemineau, un être ramier. Puis, par métonymie, il est devenu chant de ceux qui vivent dans les branches, principalement les oiseaux donc, pour donner le ramage.
Un très joli mot...
Certes, me direz-vous, il existe encore de nombreux ramiers des campagnes, des bois et des forêts. Mais, pour que subsistent ceux-ci, ceux-là ont dû s’adapter aux murs de la cité, muter leur condition d’oiseaux sylvestres en oiseaux urbains, familiers, communs, que les hommes des villes, courbés sur leur trottoirs, la tête à leurs amusements et leurs soucis, ne pensent plus à dénicher ou chasser et, même, nourrissent abondamment des surplus et détritus de leur hyperconsommation. 

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25.08.2018

Toponymie, entre lisière et prairie

indeks.jpgJe me souviens d’un différend qui opposait fermement deux hommes qui se prétendaient également propriétaire d’une même parcelle de terrain.
Et je me souviens dès lors que le susdit différend eût trouvé son aboutissement devant l’austérité d’un juge de tribunal d’instance si, chaussant leurs bottes et ayant empoché les photocopies du cadastre, les deux protagonistes ne s’étaient rencontrés sur le terrain et ne s’étaient alors l’un
et l’autre subitement piqués de toponymie.
C’était en région saintongeaise.

La  parcelle, longue de deux cent cinquante mètres au moins et large de six mètres seulement, était située à l’orée d’une petite forêt de chênes.
Pour l’un elle constituait l’extrémité des prairies qui vallonnaient jusque là depuis la rivière en contrebas, pour l’autre elle était au contraire la lisière des bois, qu’il se proposait d’ailleurs de raser pour sa provision de chauffage.
Il y avait là de beaux fûts de chênes noirs.
On était en novembre et le vent de l’ouest se balançait doucement dans les feuilles bigarrées. Une à une, elles venaient se poser délicatement sur les chemins fangeux, comme pour ne pas y mourir trop brutalement.
Les deux hommes possédaient des actes en bonne et due forme et arpentant, mesurant, multipliant par l’échelle du plan cadastral, ils tombaient invariablement sur la même bande de terre, trois mètres de pré, trois mètres de chênaie.
Ils en juraient tous leurs saints dieux.
L’un tenait cette parcelle de son père qui la tenait de son grand-père maternel qui la tenait lui-même d’une dame Vrignon née Drahoney et de…
Les noms changeaient, on se perdait dans la généalogie.
L’autre prétendait aux mêmes héritages sauf que, léger avantage, le grand-père était paternel et que donc le patronyme voyageait beaucoup plus loin dans le temps.
Erreur de bornage, de cadastre, de successions, d’inscriptions ? Ce bout de terrain, moitié pacage, moitié taillis, appartenait bel et bien à l’un et à l’autre, et il faudrait sans doute finir par en appeler à la sagesse d'un jugement public.
On se désolait de part et d’autre de la longueur de la procédure et surtout des frais dans lesquels entraînerait forcément un procès.
On se toisait, on se jetait des regards torves car lesdits frais, on le savait trop bien, seraient réclamés au perdant.
Etait-ce bien raisonnable ?
L’un dit qu’il avait entendu son grand-père nommer l’endroit le Bois des Essarts.
L’autre contesta. Chez lui, on appelait ce terrain Les Renfermis.
On s’agrippa, on s’énerva. On se traita de menteur et de sacré voleur et, la fantaisie de faire les érudits ne les eût-elle pris, qu’ils en seraient certainement venus aux mains.
Les Renfermis, rin de tout ça dans la mémoire de notre famille !
Les Essarts, que ça veut dire quoi Les Essarts, pour dire un bois ?
Une prairie !
Non ! Un bois !
Les Essarts, ignorant que tu es, ça veut dire un endroit qui a été défriché.
Les Renfermis, ignorant toi-même, ça veut dire un champ entouré de bois, naturellement clos, tellement qu’on peut y mettre les bêtes à paître sans surveillance.
De lourds dictionnaires ayant été consultés derechef au détriment des minces actes notariés, on en vint à dire que l’endroit avait été travaillé jadis par deux ancêtres peu scrupuleux, l’un ayant fait reculer le bois des Essarts et l’autre, au contraire, l’ayant laissé gagner sur Les Renfermis.
La bande de ce minuscule coin de la planète appartenait bel et bien aux deux compères.
On calcula des heures et des heures, on griffonna, on ratura, on se prit presque par le colbach avant d’arriver à un certain nombre de litres de lait à fournir à l’année en échange d’un cubage de bois de chauffage, de valeur équivalente.

Ce après quoi, on trinqua abondamment à la santé des dictionnaires et, se tapant fort sur les cuisses, on dit que nom de dieu, on avait bien fait de ne pas s’aller fourrer entre les pattes des chats fourrés !

 

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15.08.2018

Déjà...

20180808_150340(1).jpgDans l’air, pourtant toujours rassasié de lumière et de touffeur, y aurait-il déjà quelque chose de l’automne que nous, les hommes, ne percevrions pas mais que verraient, sentiraient et respireraient les grands oiseaux du ciel ?
Ou alors, ce pressentiment de la lente disgrâce de l’été leur serait-il donné par une carte que nous ne savons lire que très approximativement, celle des étoiles, des planètes et des galaxies ?
Mais il est vrai qu’il y a aussi, tout près de nous, sous nos yeux, les ombres qui s’allongent aux lisières des bois et des forêts et les fruits de plus en plus lourds aux branches des arbustes.
Toujours est-il que les cigognes, d’ordinaire plutôt solitaires, se sont regroupées sur les chaumes et la poussière des prairies.
Et, au loin, depuis les clairières humides, encombrées d’ajoncs et de broussailles, les grues jettent leurs cris discordants, qu’on a peine à imaginer être ceux d’un oiseau.
Bientôt, tout ce beau monde prendra donc le ciel ; à grands coups d’ailes, vers d’autres ciels, d’autres horizons, toujours les mêmes…
Et passent ainsi les humeurs des saisons, toujours les mêmes, mais qui, chaque fois, nous trouvent plus fragiles et plus démunis, tant ce va-et-vient, nous le savons bien, n’a d’éternel que notre brièveté.

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