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15.09.2018

Proust, Maupassant et les pigeons

littérature,écriture

Quelles que furent les conditions de notre enfance, celle-ci regorge toujours a posteriori d’insignifiants détails qui, sans que l’on sache vraiment pourquoi, sont restés insensibles à l’érosion du temps et ont ainsi accédé au rang des souvenirs indélébiles. Quand on se retourne un moment vers les premiers horizons, ils forment une mosaïque de broutilles remarquables, bien à part des grands événements qui nous ont été clairement constitutifs.
Ils sont la mémoire sans la pensée délibérée. L'évocation instinctive.
D’aucuns, récitant alors leur lecture, réelle ou supposée, totale ou partielle, personnelle ou scolaire, de Proust, classeront peut-être ce que j’appelle ici mosaïque de broutilles remarquables, au placard de la fameuse madeleine, grand et incontournable poncif de la culture de surface. Il est d’ailleurs étonnant que cette misérable madeleine, par ses odeurs, ses rondeurs, son goût, ses couleurs, soit devenue l’archétype littéraire de la réminiscence du détail et de l’émotion du temps de l’enfance perdue, car, bien avant Proust, et de façon tout aussi pertinente et sensible, bon nombre d’auteurs avaient mis la plume sur la chose.
Dont Maupassant, dans plusieurs de ses contes et nouvelles, notamment En famille, récit dans lequel l’auteur met en scène un homme qui vient de perdre sa mère et qui, promenant son chagrin sur les bords de la Seine, retrouve, dans les odeurs du soir que dégage le fleuve, toutes les scènes, les détails, les paroles de son enfance, quand il accompagnait la disparue sur les rives d’un mince ruisseau, où elle avait coutume de laver le linge. Louis Forestier note à ce propos :

 Maupassant offre, ici, l’exemple d’un fait de mémoire involontaire, d’une de ces réminiscences dont on a beaucoup parlé à propos de Proust, oubliant qu’elles n’étaient pas rares auparavant, et jusque chez Rousseau (qu’on se rappelle le « Ah ! voilà de la pervenche » au livre VI des Confessions). 

J’ai relevé avec délectation parce que Proust et ses inconditionnels m’ont toujours passablement énervé, et parce que, depuis toujours, dans la recherche de mon propre temps perdu, je préfère de loin la lecture de Maupassant ou de Rousseau à celle du p’tit Marcel.
Question tout à fait personnelle, intime, mais, au risque de faire preuve d'une coupable immodestie, j’affirmerai cependant que déclarer ne pas se pâmer d’admiration devant Proust, ou devant tout autre incontournable icône du panthéon, participe d’un certain courage qui peut tout de go vous exclure de la gente élégamment cultivée.
Ainsi, parmi une foule d'insignes bagatelles du passé qui s’invitent au gré d’autres bagatelles surgies de façon impromptue dans le présent, la gorge délicatement rosée, la collerette dentelée de blanc et la silhouette quelque peu ronde et massive, du pigeon ramier, toujours me ramènent vers les chemins et les bois de mon enfance.
Ce bel oiseau est un ami de ma mémoire spontanée. Un fantôme suggestif du temps de mes culottes courtes.
Quand l’automne avait mûri les fruits des chênes antiques au point qu’on les entendait se détacher de leur branche pour rebondir sur les feuilles des sous-bois déjà durcies par les premières gelées blanches, mes compagnons de vagabondage et moi-même guettions sur la cime des plus hauts arbres le jabot mordoré de quelques ramiers venus se réchauffer aux pâles rayons du soleil. Les oiseaux semblaient être pour un temps sortis de l’ombre humide pour prendre un bain de lumière déclinante, avant de disparaître à nouveau, dans un claquement d’ailes alarmées, sous le sombre couvert de la forêt.
Car c’était alors un oiseau essentiellement forestier, farouche et même assez rare. C’était une perle de la faune ailée de nos contrées poitevines. Il n’était pas encore ce citadin des parcs, des jardins et des rues, ce clochard familier se mêlant parfois aux troupes de leurs vagues congénères, éclopés cacochymes des grandes métropoles. Il fuyait l’homme, qui, toujours aussi délicat, l’avait d’ailleurs rangé au rang de ses gibiers de prédilection. Son habitat n’avait pas encore été dévasté par la frénésie des tronçonneuses et ses mœurs encore sauvages ne venaient encore nullement démentir son identité étymologique, ramier, celui qui vit dans les branches, du latin ramus, puis  de l’ancien français raim.Le terme a d’ailleurs évolué de sens en sens, tout en restant pareillement… branché. Il s’est élargi, de l’oiseau qui vit parmi les arbres, jusqu’à désigner tout ce qui est sauvage. Il s’est même vu qualifier un homme coureur des bois et des forêts, un chemineau, un être ramier. Puis, par métonymie, il est devenu chant de ceux qui vivent dans les branches, principalement les oiseaux donc, pour donner le ramage.
Un très joli mot...
Certes, me direz-vous, il existe encore de nombreux ramiers des campagnes, des bois et des forêts. Mais, pour que subsistent ceux-ci, ceux-là ont dû s’adapter aux murs de la cité, muter leur condition d’oiseaux sylvestres en oiseaux urbains, familiers, communs, que les hommes des villes, courbés sur leur trottoirs, la tête à leurs amusements et leurs soucis, ne pensent plus à dénicher ou chasser et, même, nourrissent abondamment des surplus et détritus de leur hyperconsommation. 

15:21 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

25.08.2018

Toponymie, entre lisière et prairie

indeks.jpgJe me souviens d’un différend qui opposait fermement deux hommes qui se prétendaient également propriétaire d’une même parcelle de terrain.
Et je me souviens dès lors que le susdit différend eût trouvé son aboutissement devant l’austérité d’un juge de tribunal d’instance si, chaussant leurs bottes et ayant empoché les photocopies du cadastre, les deux protagonistes ne s’étaient rencontrés sur le terrain et ne s’étaient alors l’un
et l’autre subitement piqués de toponymie.
C’était en région saintongeaise.

La  parcelle, longue de deux cent cinquante mètres au moins et large de six mètres seulement, était située à l’orée d’une petite forêt de chênes.
Pour l’un elle constituait l’extrémité des prairies qui vallonnaient jusque là depuis la rivière en contrebas, pour l’autre elle était au contraire la lisière des bois, qu’il se proposait d’ailleurs de raser pour sa provision de chauffage.
Il y avait là de beaux fûts de chênes noirs.
On était en novembre et le vent de l’ouest se balançait doucement dans les feuilles bigarrées. Une à une, elles venaient se poser délicatement sur les chemins fangeux, comme pour ne pas y mourir trop brutalement.
Les deux hommes possédaient des actes en bonne et due forme et arpentant, mesurant, multipliant par l’échelle du plan cadastral, ils tombaient invariablement sur la même bande de terre, trois mètres de pré, trois mètres de chênaie.
Ils en juraient tous leurs saints dieux.
L’un tenait cette parcelle de son père qui la tenait de son grand-père maternel qui la tenait lui-même d’une dame Vrignon née Drahoney et de…
Les noms changeaient, on se perdait dans la généalogie.
L’autre prétendait aux mêmes héritages sauf que, léger avantage, le grand-père était paternel et que donc le patronyme voyageait beaucoup plus loin dans le temps.
Erreur de bornage, de cadastre, de successions, d’inscriptions ? Ce bout de terrain, moitié pacage, moitié taillis, appartenait bel et bien à l’un et à l’autre, et il faudrait sans doute finir par en appeler à la sagesse d'un jugement public.
On se désolait de part et d’autre de la longueur de la procédure et surtout des frais dans lesquels entraînerait forcément un procès.
On se toisait, on se jetait des regards torves car lesdits frais, on le savait trop bien, seraient réclamés au perdant.
Etait-ce bien raisonnable ?
L’un dit qu’il avait entendu son grand-père nommer l’endroit le Bois des Essarts.
L’autre contesta. Chez lui, on appelait ce terrain Les Renfermis.
On s’agrippa, on s’énerva. On se traita de menteur et de sacré voleur et, la fantaisie de faire les érudits ne les eût-elle pris, qu’ils en seraient certainement venus aux mains.
Les Renfermis, rin de tout ça dans la mémoire de notre famille !
Les Essarts, que ça veut dire quoi Les Essarts, pour dire un bois ?
Une prairie !
Non ! Un bois !
Les Essarts, ignorant que tu es, ça veut dire un endroit qui a été défriché.
Les Renfermis, ignorant toi-même, ça veut dire un champ entouré de bois, naturellement clos, tellement qu’on peut y mettre les bêtes à paître sans surveillance.
De lourds dictionnaires ayant été consultés derechef au détriment des minces actes notariés, on en vint à dire que l’endroit avait été travaillé jadis par deux ancêtres peu scrupuleux, l’un ayant fait reculer le bois des Essarts et l’autre, au contraire, l’ayant laissé gagner sur Les Renfermis.
La bande de ce minuscule coin de la planète appartenait bel et bien aux deux compères.
On calcula des heures et des heures, on griffonna, on ratura, on se prit presque par le colbach avant d’arriver à un certain nombre de litres de lait à fournir à l’année en échange d’un cubage de bois de chauffage, de valeur équivalente.

Ce après quoi, on trinqua abondamment à la santé des dictionnaires et, se tapant fort sur les cuisses, on dit que nom de dieu, on avait bien fait de ne pas s’aller fourrer entre les pattes des chats fourrés !

 

15:44 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

15.08.2018

Déjà...

20180808_150340(1).jpgDans l’air, pourtant toujours rassasié de lumière et de touffeur, y aurait-il déjà quelque chose de l’automne que nous, les hommes, ne percevrions pas mais que verraient, sentiraient et respireraient les grands oiseaux du ciel ?
Ou alors, ce pressentiment de la lente disgrâce de l’été leur serait-il donné par une carte que nous ne savons lire que très approximativement, celle des étoiles, des planètes et des galaxies ?
Mais il est vrai qu’il y a aussi, tout près de nous, sous nos yeux, les ombres qui s’allongent aux lisières des bois et des forêts et les fruits de plus en plus lourds aux branches des arbustes.
Toujours est-il que les cigognes, d’ordinaire plutôt solitaires, se sont regroupées sur les chaumes et la poussière des prairies.
Et, au loin, depuis les clairières humides, encombrées d’ajoncs et de broussailles, les grues jettent leurs cris discordants, qu’on a peine à imaginer être ceux d’un oiseau.
Bientôt, tout ce beau monde prendra donc le ciel ; à grands coups d’ailes, vers d’autres ciels, d’autres horizons, toujours les mêmes…
Et passent ainsi les humeurs des saisons, toujours les mêmes, mais qui, chaque fois, nous trouvent plus fragiles et plus démunis, tant ce va-et-vient, nous le savons bien, n’a d’éternel que notre brièveté.

17:30 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.08.2018

Un malade imaginé

littérature,écritureJe n’aime pas la foule, le troupeau, la cohorte, le commun, la grégarité, la nuée. Pas plus chez les hommes que chez les animaux.
C’est pourquoi sans doute, vivant en France, je n’avais jamais attaché une attention particulière à l’étourneau, sinon lors d’un fait divers remarquable où des milliers de ces oiseaux ayant choisi des lignes électriques comme reposoirs nocturnes, les avaient fait se rompre sous le poids de leur multitude erratique, privant ainsi les citoyens de toute une ville - dont je ne me souviens ni de l'importance, ni du nom - de leur journal télévisé et de leur feuilleton favori. Un arrêté municipal avait aussitôt déclaré les vandales comme d’exécrables nuisibles et les avait voués à la vindicte populaire du chasseur. Car priver les citoyens de leur feuilleton ou de leurs informations tronquées est d’une impardonnable incivilité, tout le monde, qui n’est pas un oiseau, est en mesure de comprendre ça.

En Pologne de l’est où je coule mes jours, ces démonstrations de masse de l’étourneau n’existent pas.
Car il est un oiseau du voyage, solitaire ou en couple, que je ne vois plus dès l'été finissant et qui réapparaît aux premières velléités printanières, drapé de sa livrée nuptiale, toute chamarrée d’un camaïeu de bleu, de violet, de vert et de noir.
Avant de le voir vraiment, je l’entends un beau matin. Non pas son chant, un sifflement limpide ou un désagréable grincement du bec, mais le bruit qu’il fait pour emménager chez moi. Depuis plusieurs années en effet, un couple s’est installé sous un revers de mon toit et quand j’entends là qu’on se glisse, qu’on fourrage et qu’on s’active, je sais que mes deux hôtes ailés sont de retour des contrées de l’ouest européen ; de là-bas où ils sont un fourmillement compact d’acrobaties désordonnées survolant inlassablement, sous le gris du ciel que bouscule la bourrasque, les champs dénudés de la morte saison.
Les deux étourneaux qui, désertant les bandes tapageuses de leurs congénères sédentaires, prennent leurs quartiers d’été sous le toit de mon exil, sont dès lors un peu comme des messagers de mon pays. Ils vont et viennent du point où je suis venu à celui d’où je suis parti. Ils ont traversé les paysages, les rivières, les forêts, les prairies, les lacs et les chemins qui me séparent de la terre natale, l’œil fixé sur le toit de ma maison, guidés par la rose des vents et les mouvements de la lumière sur les horizons changeants.
C’est là un fait avéré. En période de migration, des étourneaux captifs d’une vaste volière ronde volaient toujours en direction d’un éclairage qu’on avait disposé à un certain endroit sur le pourtour de leur prison expérimentale. Lorsque, par un subtil jeu de miroirs, on déplaçait cet éclairage, les oiseaux changeaient aussitôt de direction et mettaient le cap sur la lueur artificielle.
J’espère seulement qu’après cette expérience on a relâché les captifs et qu’à tire-d’aile ils se sont enfuis vers l’étoile du jour, la vraie cette fois-ci.
De toute façon, je n’aime pas ces expériences.
Qu’a-t-on besoin en effet de prouver ce que l’on imagine ?

Notre étourneau cependant partage avec l’élégante grive un plumage joliment moucheté. C’est la raison pour laquelle on l’appelle aussi le sansonnet, mot qui désignait tout oiseau au plumage tacheté de blanc, dont la grive, par référence au sas, le tamis. Mais il partage également avec cette dernière une étymologie que j’appellerais volontiers d'usurpation.
Turdus
, la grive latine, a en effet donné le mot étourdi, par allusion à son comportement après qu’elle s’est gavée de raisins frais et capiteux. Un comportement inconséquent, voisin de celui que donne l’ivresse. Et l’étourneau, qui aime aussi les raisins, certes, a hérité, si j’ose dire, de cette étymologie par simple paronymie. Chez Molière, un étourneau, c’est tout bonnement un étourdi.
Chez Brassens aussi d’ailleurs, avec le sens plus fort encore de celui qui commet de regrettables confusions :

A l’appel de cet étourneau,
A l’appel de cet étourneau,
Grand branle-bas dans Landerneau
Grand branle-bas dans Landerneau

A l’ombre du cœur de ma mie.

 

Pourtant, j’ai beau observer l’oiseau nicheur sous mon toit, il m’a l’air de tout sauf d’un étourdi. Il vaque à ses occupations avec sérieux et constance, des prairies environnantes à la becquée, puis de la becquée aux bosquets ou aux vergers, parent  dévoué et sérieux, l’œil attentif à ce que le moindre indésirable ne vienne marauder aux alentours de sa nichée.
Sous son autre appellation de sansonnet, notre oiseau a donné aussi cette curieuse litote, que j’aime beaucoup et qui dit : ce n’est pas de la roupie de sansonnet, pour signifier a contrario une chose qui a de la valeur ou une opinion qui est digne d’intérêt.
Les dictionnaires en toussotent, en éternuent et me semblent se perdre en conjectures. Car le langage populaire qui se lexicalise a ses raisons occultes et son cheminement ténébreux que la langue ne saisit pas toujours. Certains linguistes ont bien hasardé un courageux calembour avec sans son nez pour sansonnet, mais qui pourrait en être sincèrement convaincu, même si on ne peut, non plus, affirmer de façon péremptoire qu’il est absolument erroné ?
Là encore, mon hôte de printemps ne semble pas avoir d’humeur nasale particulière, fût-elle des plus insignifiantes, qui serait digne de lui ouvrir toutes grandes les portes du panthéon des expressions et locutions.
Sans doute vaut-il mieux dès lors laisser filer la métaphore, bien évocatrice, bien ancrée dans sa sémantique allégorique, car toute explication tentant d’en percer le mystère risquerait bien de se casser le nez, se faisant du même coup véritable roupie de sansonnet.

19:52 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.07.2018

L'os des nécrophages

kruger-national-park.jpgLa France est loin de moi mais je ne suis jamais loin d’elle…
En un mot comme en cent, ce qui la touche touche mon cœur d’exilé.
Il n’est dès lors pas besoin d’être Jérémie pour deviner que depuis quelques jours le lamentable feuilleton de l’été, joliment sous-titré l’affaire Benalla, m’afflige à tout point de vue.
Que les faits reprochés au collaborateur du Président soient fortement répréhensibles, certes, il n’y a pas grand monde pour en disconvenir, même  pas l’intéressé lui-même.
Mais les cris de vierges effarouchées des Le Pen et consorts et des comédiens cabotins de la France qui se dit insoumise ne sont guère plus brillants. Peut-être même pires...
Entendre en effet éructer à l’unisson les apprentis bolcheviques, les nostalgiques atrabilaires du fascisme et les imbéciles meurtris de la droite naufragée - le tout pour tenter de se refaire une santé politique à pas trop cher après les cuisants échecs des uns et des autres -  a quelque chose de profondément répugnant et le tableau dépasse en turpitude celui d’un aventurier proche du Président et malmenant un gars dans une manifestation où, soit dit en passant, tout le monde est là pour malmener tout le monde.
Ce qui n’excuse rien à l'ignominie des actes du susdit aventurier, je m’empresse de le dire avant que les imbéciles bêlants ne s'empressent de me le faire remarquer.

J’ai donc relevé deux réflexions à mourir de rire pour ne pas avoir à en chialer de honte.
La première, c’est Marine Le Pen qui accuse le Président Macron de se conduire en chef de clan. Ça n’est tout de même pas banal  d’entendre ça d’une admiratrice de la Milice, thuriféraire de la Phalange espagnole  et complice idéologique de la ligue du Nord italienne….
Comme « clans » , difficile de trouver plus sordides, coco !
Mais le pompon appartient quand même à la deuxième, soit à l’excité moitié gauchiste, moitié artiste, moitié député de la gouaille, qu’est Ruffin. Seule la police a le privilège de la violence légale, qu’il déclare sans vergogne, le bonhomme.
Oui, Ruffin, gars de rin ! T’as malheureusement raison.
Le problème c'est que de Lénine à Pinochet toutes les crapules sanguinaires de la terre n'ont jamais dit autre chose…

Alors, pour faire chier toute cette clique, je dis : Vive le Président Macron ! Hahahaha !

07.07.2018

Un copain de jadis

ibridi-mais-2016-890x395_c.jpgLes champs sont immobiles sous les torpeurs de l’été. Tant qu'on dirait que personne ne viendra plus les éventrer ni les bousculer.
Ils sont comme des trapèzes, et ça n’est pas facile à circonscrire, un trapèze. Ils sont comme des triangles, ça a des angles aigus difficiles à investir, les triangles.

A des quadrilatères difformes et sans angles droits, qu’ils ressemblent, ces champs de misère !  Rarement, très rarement, ils sont ces rectangles pragmatiques des grandes cultures de l’ouest et qui, vus d’avion, dessinent si bien la terre en un jardin impeccablement entretenu mais sans âme vagabonde ; un jardin à la Française.
Par association d’idées contraires, un vieux copain oublié depuis quelque trente années déjà, surgit dans ma mémoire tandis que je regarde ces champs silencieux qu’on dirait bien que ce sont les grands pins et les bouleaux qui commandent ici.
Les lisières des bois dessinent celles des cultures. Pas l’inverse.
Mon copain un peu agriculteur, raisonnablement écolo, viscéralement anar, résolument fêtard, superbement enjoué et terriblement humain, c’est au sud qu’il habitait, sur la plaine toulousaine bousculée par le vent d’autan, le vent qui, soi-disant, rend fou.
Il racontait, mon copain, qu’au Moyen-âge, des crimes étaient pardonnés s’ils avaient été commis alors que soufflait ce satané vent d’autan. Parce que c’était lui, in fine, le vent, qui était jugé responsable du dérèglement intempestif des passions.
Je ne sais pas si c’est vrai. Jamais vérifié… L’histoire est belle et c’est suffisant pour ne pas aller lui chercher des poux dans les mots… Il aimait ça, mon copain, raconter des histoires de vent d’autan… Autant, oui, en emportait le vent, en ces temps-là !
Quand il ne racontait pas d’histoires, l’ami, il cultivait le maïs sur des terres qu’il avait en location. Mais tout le monde là-bas cultivait du maïs ! La plaine immense n’était qu’un affligeant tapis de maïs. Alors je lui demandai un jour – une nuit plutôt - comment il faisait pour retrouver ses billes dans cet océan monocorde, monochrome, monopoliste, monozygote, monotone, mono tout de maïs.
Il dit que c’était simple : il semait et récoltait toujours le dernier. Quand tout le monde en avait terminé, quand cette vaste étendue enfin mise à nue sous les désolations de novembre ne présentait plus qu’une parcelle ridiculement isolée en son beau milieu, c’est que c’était forcément à lui.
Ce qui restait.
Je crois qu’il a fait faillite.

C’est ce que font toujours les hommes qui, sous nos cieux, n’entendent rien à l’hégémonie destructrice des grands espaces...

16:07 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

01.07.2018

Une étrange prison

cigogne.blanche.redu.5p.jpgLes cigognes blanches se rencontrent toujours en milieu ouvert, sur les champs, sur les plaines et les prairies humides.
Ou alors dans les villages, leurs gros nids alignés le long de l'unique rue, de poteau en poteau.
Aussi ai-je été bien surpris d’en croiser une en forêt, errant sur le bas-côté de la route, du haut de ses longues pattes maladroites.
Pourtant, de prime abord, je n’y ai prêté qu’une attention distraite. Des cigognes, j’en vois tous les jours, de la fin mars à la mi-août…
Puis, quelque chose m’a soudain semblé étrange, quelque chose d’inhabituel, pas à sa place dans le décor.
C’était précisément parce que je n’avais jamais vu de cigogne sur une route de forêt.
L’oiseau s’est envolé ; pas loin ni haut, en suivant la route…
J’ai filé la mienne, de route. J’ai pensé à autre chose.
Je ne sais évidemment plus à quoi j’ai pensé, tant je pense à une foule de choses ces derniers temps, toutes plus insignifiantes les unes que les autres, d’ailleurs.
Mais le lendemain, je l’ai retrouvée, ma cigogne, à un kilomètre de distance de la veille, toujours en forêt.
Et le jour suivant aussi.
Je me suis arrêté.
Le grand oiseau s’est élancé, a volé un peu, a essayé de prendre de la hauteur et n’a pas pu dépasser la cime des arbres.
Elle s’est posée un peu plus loin et j’ai compris.
J’ai compris qu’elle était handicapée, pour une raison ou pour une autre, qu’elle ne pouvait pas s’élever dans les airs et avait donc perdu tous ses repères d’oiseau des grands espaces.
Plus d’orientation, au milieu de ces rideaux d’arbres masquant d’autres rideaux d’arbres, tous identiques, tous fermés, tous sombres.
Prisonnière d’un environnement où, depuis que le monde est monde, tous les animaux sont libres… Presque par définition.
Et une nuit, sans doute, elle sera endormie sur ce territoire étranger, la grande cigogne blanche ; sur ce territoire d’exil où elle s’est par malheur fourvoyée, quand un prédateur sylvestre se présentera pour mettre fin à son cauchemar.

19:10 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.06.2018

Le traducteur et le bilingue

P9180021.JPGLes "quatre horizons crucifient le monde", écrivit Francis Jammes.... L’image est belle, certes...
Un peu difficile tout de même, la crucifixion étant lourde, très lourde, de sens et d'histoire.

Reste que ces quatre horizons servent à l'orientation et sont désignés dans toutes les langues. En français et en langue géographique : nord, sud, ouest, est. En langue plus poétique, le midi, le couchant, l’orient ou le levant.

Le midi… C’est le plus souvent ainsi que disaient les paysans quand ils étaient encore des paysans… Les gens du midi, la route du midi, le vent du midi, les gens vont en vacances dans le midi… Mot qui colle au plus près du grand mouvement des choses, mot de l’observation atavique du ciel quand l’étoile du jour, à la moitié de sa course, à midi, milieu du jour exactement, désigne la direction du sud au solstice de l’été.
Une évidence. Oui, une évidence. De celles qu’on pratique quasiment au quotidien à tel point qu’on en oublie la beauté ancestrale. Qu’on en oublie le pourquoi, le comment, et surtout l’origine, qui est celle de l’observation du monde, avant même l’écriture. Ils sont rares, les mots antérieurs à l’écriture. Le plus souvent, ce sont les mots qui sont en dette vis-à-vis de l’écriture car c’est elle qui, en les faisant les porte- parole de son art, leur a donné leurs lettres de noblesse. Mais parfois, c’est le contraire ; quand l’écriture a puisé au plus profond de la conceptualisation, de cette conscience parlée, que l'on nomme "le langage".

Ainsi la langue polonaise n’a pas d’autres mots que "le couchant" et "le levant" pour dire l’ouest et l’est , "zachód" et "wschód". La langue, là, est restée au plus près du mot que lui a soufflé la course du soleil. De même, pour le sud, le polonais n’a que "południe", littéralement la moitié du jour, le midi.
Mais ce qui me trouble, c’est le nord. J’en perds le nord, si on veut... La langue le désigne avec un mot qui est l’exacte contraire de midi, "Północ", la moitié de la nuit. Mi-nuit. Le même mot que l’on dira pour dire l’heure fatidique inscrite à la pendule.
Ainsi la conceptualisation s’est-elle faite là par antinomie. Sans doute. Sinon quelle étoile, quel satellite, quel habitant du ciel, quel mouvement peut faire désigner le nord comme étant minuit à la pendule des hommes ?
Très beau. Je trouve que ce mot en dit très long sur la langue polonaise et comment elle sait coller au réel antédiluvien de la planète.
Alors un traducteur qui aura à traduire que le vent venait du nord, s’il butte sur le mot "Północ", prendra son dictionnaire et verra que le mot dans son contexte forcément en appelle au nord et non à minuit. Et il traduira bien. Il ne traduira pas "le vent venait de minuit." Enfin, j'espère... Surtout si la phrase dit Wczoraj w po
łudnie był północny wiatr qui signifie "hier à midi, le vent venait du nord"...
Mais s’il traduit sans sentir le reste, sans sentir que dans cette langue "les quatre horizons qui crucifient le monde" épousent au plus près le grand mouvement des choses - comme le nom des mois, juillet, le tilleul, juin, les cerises, novembre, la feuille qui tombe, etc -  alors, il ne sera pas un traducteur mais un simple technicien.

Et même bon, un technicien ne sera jamais qu’un technicien. Un artiste, l’âme en moins ou, en amour, un amant sans amour.

18:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.06.2018

Pénombres

merle.jpgA pas de loup s’en va la nuit et j’ouvre un premier œil sur sa dérobade.
Le contour des livres de la bibliothèque est déjà perceptible, quoique encore fort incertain.
La première grive n’a cependant pas sifflé dans les halliers qui bordent ma fenêtre. Alors, je sais à peu près l’heure aux pendules du temps qui passe : silhouettes des livres et silence des oiseaux, vers trois heures et demie.
Je referme l’œil sur le jour qui revient. Je m’en vais un peu, très peu, vers des pensées comme le dos des livres, diffuses, mal définies… Je reviens bientôt et je perçois déjà mieux les dictionnaires, en face de moi. Ce gros, là, en trois volumes, c’est celui des traductions de D. Son voisin, en trois volumes également, c’est celui que j’ai ramené de France, Le Dictionnaire historique de la langue française.
La mélodie de l’oiseau chanteur se coule soudain dans la pénombre, d’abord timide, puis fière et joyeuse.
Il est peu avant quatre heures.
On est demain.
Car le merle s’en mêle, puis l’étourneau, puis tout le petit peuple gazouilleur des passereaux. La lumière qui pend aux rideaux est grise ? Le temps est couvert. La lumière qui pend aux rideaux est bleutée ? Il fait beau.
Aux alentours de quatre heures et demie sans doute. Allons ! Il est temps d’aller saluer ce jour nouveau. Il est temps d’ouvrir les portes, de respirer le vent sur la pelouse fraîchement tondue et d’offrir à la lumière diaphane sa première tasse de café.
Matins de l’est. Matins matinaux.
Encore quelques semaines et la grive aux halliers déploiera son gosier vers trois heures.
Les livres aussi se réveilleront bien plus tôt.
En parfaite harmonie avec l’oiseau des bois et le grand mouvement des choses de la terre.

Savoir, toujours, être un naïf. Là demeure une once du plaisir d'exister.

Crédit photographique : Adrien Wehrlé

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19.05.2018

Hors sujet en plein dans le mille

dumaurier460.jpgDans la maison  familiale, il n’y avait guère de livres.
Pas de place, pas trop l’endroit non plus où on lisait beaucoup, si ce n’est, pour la chef de famille, les incontournables, hebdomadaires et glamoureux
Nous Deux, sur lesquels mes sœurs, l’adolescence frappant à leurs portes secrètes, tentaient subrepticement de jeter un œil gourmand.
Tous les livres que je lisais alors étaient empruntés à la bibliothèque ou prêtés par des camarades.
Je me souviens pourtant d’une toute petite étagère
au-dessus d’une porte étroite, dans la pénombre, sur laquelle se languissaient trois ou quatre livres. Ils paraissaient tout à fait incongrus en cette demeure où tout ustensile avait son utilité immédiate et prosaïque.
Ils étaient haut perchés, on ne les ouvrait jamais.
Un jour, je pris une chaise, grimpai dessus et accédai à ces quelques livres inutiles. J’en descendis un. Il appartenait à une de mes sœurs, un prix d’école peut-être. Je ne sais pas. Il était déjà vieux, jaune, la couverture renfrognée. Il sentait le moisi des objets mis au rebut.
Ce fut pour moi un livre merveilleux. Je l’ai relu trois, quatre, cinq fois peut-être. Subjugué. Surtout par la première nouvelle.
Et puis, le vieux livre est retourné à sa poussière et à son oubli. Le temps a passé, ce fut pour moi le collège, le lycée, la fac, la dérive sous des cieux de plus en plus turbulents. D’autres livres, nombreux, sont venus, effaçant celui-ci.

Et puis... Longtemps après... Une nuit, dans un café, les étudiants avec qui j’étais attablé parlaient de cinéma, d’école, de style, d’auteurs. Je ne participais pas à la conversation : j’ai toujours été ignorant en cinéma et seulement féru des westerns de série B, avec des bons et des méchants qui se canardent à qui mieux mieux pour des histoires de vengeance...
A l’époque, on me moquait beaucoup et on essayait de faire rentrer dans ma caboche obstinée que le cinéma était un grand art, l’égal de la peinture, de la littérature et de tout autre.
C’est sans doute avec grand tort que je me suis toujours refusé de l’admettre. De très grande mauvaise foi, j’avais toujours la même critique à opposer aux cinéphiles : le cinéma est un art totalitaire, tout de l’imaginaire du spectateur lui est imposé. Par l’image, le jeu d’acteur, la musique, le découpage arbitraire du scénario.
Et les voilà, mes étudiants de cette nuit-là, qui se mettent à parler avec ferveur d’un film déjà vieux d’une dizaine d’années peut-être. Des oiseaux qui, tout d’un coup, sans qu’aucune explication ne soit plausible, déclarent la guerre aux humains, les attaquent, les blessent et même les tuent. L’épouvante. Ils parlent de nuées de corbeaux merveilleusement filmées par le maître incontesté du suspense, Hitchcock.
Je tends  l’oreille. Je leur demande de me répéter le scénario de ce sacré film. Ils le font avec complaisance, contents de mon intérêt et fiers d'être enfin utiles à mon éducation de béotien obtus.
Plus de doute, c’est bien d’un livre oublié de mon enfance dont il s’agit là,
vingt ans après, dans ce café pour noctambules.
Je leur parle alors de la maison où je suis né, au bord de la rivière, de mes frères et de mes sœurs, de la fuite du temps,  d'une petite étagère poussiéreuse, au-dessus d’une porte étroite, et je leur parle du livre, jauni, racorni et d’une merveilleuse nouvelle que j’ai lue quand j'étais enfant.
Je leur dis Daphne du Maurier.
Ils font la moue. Voire la gueule.
Les gens n’aiment pas qu’on les interrompe pour des broutilles, quand ils discutent sérieusement.
Et pendant que ces trois ou quatre imbéciles continuaient de s'extasier sur les contre-plongées d'Hitchcock, je buvais mes verres, un à un, et je revenais chez moi et je pensais que mon enfance de pauvre mec avait été une bien riche enfance.

Illustration : Daphne du Maurier

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11.05.2018

Le Père Loriot

littérature,écritureDerrière moi tremblotent les ombres d’une lisière, musarde un chemin sablonneux et se déroule, avec une nonchalance un peu convenue, une prairie que bordent de grands bouleaux hiératiques.
Mai a de nouveau égayé l’âme des paysages et je fends mes dernières bûches, que j’entasserai une à une et mettrai à sécher au soleil jusqu’à l’automne prochain, pas fâché que cet exercice entamé généralement fin mars soit sur le point de s’achever.
Il y a du vent sous une lumière flottante et des nuages blanchâtres traversent au grand galop le toit du monde, comme impatients de rejoindre d’autres horizons.
J’attends l’oiseau. Son heure est venue. Il faudra cependant que je l’entende pour être certain que tout le peuple ailé des antipodes est bien arrivé car il est vraiment le dernier des convives à s’installer à la grande table des éternels retours. C’est un retardataire. Tant que dans le vieux polonais on l’appelait Zofia, ses premiers trémolos vibrant aux alentours de la sainte Sophie, le 15 mai.
Il viendra et, à quelques branches près, je sais déjà d’où il sifflera son premier couplet.
Car c’est un grand siffleur, un gosier des plus  mélodieux, un musicien de haut vol, quand il ne lui prend cependant pas fantaisie de faire l’idiot en émettant une espèce de grincement discordant, comme s’il voulait camoufler sa véritable identité et imiter un autre grand contrefacteur des bois et des forêts, le geai.

Il salue toujours depuis l’ombre frémissante des jeunes rameaux.
Je ne le vois pas. Ou si peu. Une ou deux fois seulement sur le cours d’un été, encore que de façon très furtive, un mouvement plutôt qu’une présence réelle, ce qui ne cesse d’intriguer eu égard à l’éclat de son plumage, comme si celui-ci absorbait la lumière ou se fondait en elle.
C’est le loriot, le plus tropical de nos oiseaux de par cette luminosité de la livrée, jaune vif et noir, aussi éclatante que celle des oiseaux de volière que vendent ou trafiquent les marchands, à tel point que le néophyte qui a l’heur de l’apercevoir un jour, peut croire qu’il s’agit là d’un spécimen évadé d’un parc zoologique ou d’une boutique d’oiseleurs. De par, aussi, son sifflement limpide, sobre, flûté, humain presque, et de par son court séjour sous les latitudes de notre hémisphère, quelque deux mois et demi seulement.
Pour son habit cousu d’or, criard sur les tonalités plutôt modérées de nos buissons, on l’appelle, dans certaines régions, la grive dorée ou encore le merle d’or. Cela lui va d’ailleurs comme un gant car il tient effectivement son nom de l’or latin, aurum, qui  donna aureolus, doré, qui lui même se mua vers le milieu du XIIe siècle en l’oriol, puis en l’oriot. L’article, déjà contracté sous l’effet de tous ces avatars de l’histoire linguistique, finit par se coller au mot lui-même, aimanté sans doute par ses reflets affriolants.
Une vraie pépite, donc, la genèse de ce mot d’oiseau. Une lecture aigue, figurative, des choses du monde.
Je n’arrive cependant que très difficilement à mettre la main sur la racine sémantique du compère-loriot, cette petite protubérance autrement dite orgelet, qui peut se malencontreusement former sur les paupières des hommes. Certes, un des noms familiers de l’oiseau chanteur, dans certaines régions, est le compère-loriot. Cette appellation bonhomme lui viendrait de ce qu’il fut longtemps nommé, en vieux français, le merle-loriot, littéralement le merle d’or, qui se métamorphosa en mère-loriot, puis en père-loriot, sous l’influence raisonnée de son genre masculin.
Si tout cela me semble quelque peu tiré par les plumes, ça n’en demeure pas moins assez plaisant.
Mais le petit furoncle de l’œil, ce compère-loriot, ressemble plutôt à un grain d’orge, lequel prit racine sur le bas latin hordeolus. Rien à voir avec le compère-loriot, n’est-ce pas ? Surtout si l’on décortique, non point le grain d’orge, mais le compère, cum et pater, « avec le père ». Avec le père loriot ?
D’autres étymologistes évoquent l'évolution convergente des deux mots latins aureolus et hordeolus avec la même adjonction de l'article pour orgeul, en ancien français.

J’y perds un peu mon latin, je l’avoue. Laissons donc là les paupières et leurs petits désagréments et revenons à l’oiseau qui, en plus d’être un virtuose de la double-croche est un artiste de l’architecture. Il est en effet assez original pour que son nid ne repose pas sur une branche - comme tous les nids du peuple ailé construits dans des arbres -, mais soit suspendu à une fourche,  assez loin du tronc de l’arbre  pour  être ainsi à l’abri des prédateurs grimpeurs, telle la martre. C’est un berceau de lichen et de mousse, qui en permanence fait de la haute voltige au-dessus du vide,  au gré des souffles printaniers.
En Pologne, si le compère-loriot chante beaucoup à la Saint Vincent, soit le 24 mai, on dit :

Loriot de la saint Vincent, pas bon pour le paysan.

Car on prétend ici que plus l’air est chargé d’humidité et plus l'artiste fait montre de son talent flûté. Je ne sais évidement pas si cette appréciation est fondée, quoique sans doute issue de l’observation comme tous les vieux adages autodidactes des campagnes.
Ce que je sais en revanche, ce que je ressens plus exactement, c’est que le chant du bel oiseau jaune et noir a quelque chose d’humide, de frais, de cristallin comme l’eau claire de la source.
Quelque chose de fluide qui, effectivement, peut évoquer l’ondée printanière sur les jeunes frondaisons.
La lecture, l’appréhension du monde, ne nous viennent-elles pas, souvent, des impressions ? Et si les faits, parfois, viennent corroborer ces impressions, que nous importe alors la froide connaissance du cartésien ?

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06.05.2018

Le saule

littérature,écritureDe l’arbuste au multiséculaire,  en passant par le juvénile et le centenaire, là-bas les arbres vivent en bonne intelligence avec les arbres, plutôt que de se côtoyer par générations  corvéables et exploitables à merci, comme dans la forêt plantée.
Même en lisière, on peut voir d’antiques sujets au bord de l’écroulement, mais qui, d’une dernière feuille perchée au bout d’une dernière branche aspirent à un dernier printemps.
Tel ce saule rencontré hier, au cours de ma balade dans Białowieża.
Je me suis arrêté devant cet étrange monument de la fuite du temps, et j’ai songé en même temps à Musset qui avait demandé à ce que soit planté un saule près de sa tombe et à Gaston Couté qui, lui, n’en voulait surtout pas, de peur que la  foudre, attirée par ses feuillages, ne vienne faire sursauter son repos éternel.

Celui-ci, devant moi, n’était ni un saule qu’on avait planté pour ombrager la sépulture d’un poète, ni un saule qui s’était attiré les foudres de Jupiter.
A l’évidence, c‘était un saule qui avait trop longtemps pleuré de solitude, mais dont le vent et le soleil avaient maintenant séché les larmes.
Des gens passaient qui ne le voyaient pas gémir sur sa fin, mais Dame Nature, prévoyante, avait déjà, de trois fleurs, fleuri sa tombe prochaine.
Un frisson a parcouru mon dos.
Le vent ?
Non..
Mais quelle encombrante manie de l'âme que de ramener à sa propre fin la fin de toute chose !

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29.04.2018

Les ailes de Belzébuth

grand.corbeau.yvto.2g.jpgSans doute serait-il difficile de trouver un autre oiseau du ciel et des nuages qui soit, tel le grand corbeau, chargé d’une symbolique aussi sinistre et d’aussi mauvais augure.
Car la conscience figurée en a fait l’emblème du patibulaire, du fossoyeur, du prêtre et du délateur, sournois, traître, félon, lâche auteur de messages anonymes.
Tout ce qui touche à la mort l’accable, et ça, il le doit à ses mœurs nécrophages, certes, mais surtout à sa couleur.
Si la buse, le geai parfois, qui sont aussi des oiseaux ne rechignant point à inscrire à leur menu quelques lambeaux de chair crevée, ne sont pas pour autant taxés de tant de vilenies, c’est que leur plumage donne le change et ne les associe pas au malheur et au néant. Car la mort est toujours noire, comme la nuit, comme la grotte, comme le caveau, comme les entrailles de la terre, comme le corbillard  et comme l'habit qui fait le moine.
On peut cependant comprendre cette proximité de la mort dans l’imagerie humaine car autrefois, on le sait, quand les guerres recouvraient les prairies, les vallons et les sous-bois de soldats à la fleur de l’âge, inconnus et les tripes à l’air, le grand corbeau, c’est vrai, glanait volontiers sur le carnage.
Aujourd’hui encore, on tue, on massacre aux quatre horizons du monde, on torture et on étripe sans retenue, mais en prenant soin de débarrasser aussitôt les rues et les champs des stigmates assassins du désastre. On tue « propre », c’est la rançon du progrès. Les guerres d’antan, elles, souvent ne trouvaient leurs fossoyeurs que chez le paysan, contraint et forcé de « nettoyer » son champ s’il voulait y tracer à nouveau son sillon et y ensemencer quelque espoir de pain blanc.
Et ces vastes espaces de l’effroi offraient quelque temps un festin au grand corbeau charognard. L’imaginaire ne lui pardonne pas. Ne lui pardonnera jamais. On ne pardonne pas à qui pousse la barbarie jusqu’à se goinfrer de cadavres.
Son bec et son gosier sont ceux de l’Ange déchu.
Autour des gibets aussi notre grand oiseau, paraît-il, aimait à venir déguster des bribes de suppliciés que, par un raffinement des plus exquis, on laissait exposer au regard des passants, tels des épées de Damoclès se balançant au-dessus de leur tête courbée, des fois que...

Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourcilz.

chante la Ballade des pendus de Villon, à laquelle fera écho Le Bal des pendus de Rimbaud :

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton

 

Le grand corbeau porte ainsi sous son aile le sceau de cette infamie alimentaire. Il est irrémédiablement associé aux pendus, tout comme l’est la mandragore, cette plante qui se nourrissait du sperme de la dernière et sporadique éjaculation du trépas, dont la racine ressemble affreusement à un corps humain et que des femmes consommaient pour trouver la fertilité.
La vie puisée aux sources de la mort. De la mort expiatoire. Les deux pôles dramatiquement extrêmes d’une même dialectique.
On peut donc comprendre, disais-je, que ce fantasme de la mort lui colle à la plume, à notre grand corbeau.
Mais pourquoi faire de lui un sycophante des plus pervers, auteur de lettres masquées ? Quelle trace peut-on trouver dans son histoire qui lui vaille qu’on lui emprunte son nom à ce peu glorieux effet ? Aucune, je pense, sinon celle d’une cruauté légendaire et sans scrupules. Le dénonciateur anonyme n’a pas d’âme. Tout comme le corbeau mangeur de chair humaine, prédateur des grandes catastrophes.
La seule trace que je trouverais mais qui n’a vraiment qu’un très lointain rapport, sinon tiré par les plumes, puisqu’il y est question de message, viendrait d’une vieille expression, ne pas revenir comme le corbeau de l’Arche, pour dire un départ définitif, sans espoir de retour. Cette locution était une allusion au corbeau que Noé envoya en éclaireur, en compagnie d’une colombe, et qui préféra demeurer sur terre à se goberger plutôt que de rapporter le message, à la différence de la colombe qui, elle, revint.
Car, comme chacun le sait, les colombes blanches sont loyales et les corbeaux noirs perfides.

Aujourd’hui, le grand corbeau ne survole plus de sa vaste envergure nos campagnes, nos plaines et nos forêts. Il a pratiquement disparu de France, non pas parce qu’on y tue « propre » à présent et qu’on n’y pend plus, mais parce qu’on lui a littéralement détruit son habitat.
Il s’est donc réfugié dans les rochers de la montagne, là où tous les coins de terre ne sont pas ravagés par l’insatiable et stupide industrie agricole.
Partout ailleurs, sur la Beauce, sur les marais poitevins, dans les villes même, on appelle corbeau le moindre freux ou la moindre corneille. Des corbeaux de loin, au rabais, avec usurpation d’identité. Des corbeaux du langage falsifié.
Mais ici, en Pologne de l’est où la frénésie du lucratif n’a pas encore eu le temps de défigurer totalement tous les paysages, où le petit champ et la forêt dominent encore, je l’entends et je le vois souvent, le vrai corbeau, qui traverse avec nonchalance le grand ciel gris au-dessus des villages. Il m’est arrivé de le rencontrer au hasard d’un chemin forestier en train de se sustenter d’un hérisson ou d’une belette crevés. Plus loin au nord, dans l’immense sylve de Białowieża, il suit scrupuleusement les meutes de loups, guettant avec avidité que ceux–ci soient enfin rassasiés d’une prise  pour venir en déguster les reliefs.
Chez moi, il s’appuie sur la cime des grands arbres de la clairière, se pousse du col, ébouriffe sa tunique noire et lance son cri rauque, kruk, kruk, kruk.
D’ailleurs, c’est ainsi qu’on le nomme, kruk. Tout simplement.
Et je m’empresse de signer de mon nom ce petit texte, car je hais l’anonymat, malfaisant ou pas. Je le signe pourtant corbeau illustre, si je m’en réfère aux racines de Bertrand dans l’ancien germanique.
Et il est vrai que je ressens avec le grand oiseau quelque lien de parenté, non pas pour l'illustre ou les mœurs gustatives, mais pour la couleur.

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22.04.2018

Aux quatre vents du ciel

littérature,écritureSous le pont, archaïque et tout de pierres bâti, de mon enfance, coulait La Bouleure.
Un vague ruisseau qui resurgissait des entrailles de la terre sous les pluies battantes de novembre, grossissait, enflait, inondait tout alentour, puis s’assagissait au fil des mois, regagnait lentement son lit en laissant derrière lui des écumes et des morceaux de vieux bois éparpillés, avant de disparaître aux premières tiédeurs du mois de mai.
Un vague ruisseau qui sillonnait à travers des prairies humides, qu’on appelait les prés bas et qui étaient entrecoupées d’épais buissons et de bosquets désordonnés.
Au-dessus de ces près bas, je me souviens, des oiseaux le soir tournoyaient en jetant dans la pénombre des nuages des plaintes aigües, telles celles jetées par les âmes errantes à la recherche désespérée de leur salut. Enfant, j’étais fasciné par ces oiseaux, par la solitude attristée qu’ils semblaient inscrire sur le ciel gris des crépuscules d’hiver.
C’étaient des vanneaux. Des vanneaux huppés venus passer l’hiver chez nous, depuis l’Est ou le Nord. Plus tard, quand la sève nouvelle montait aux rameaux des buissons, on les retrouvait en bandes serrées et nombreuses, immobiles, sur le silence inquiet des guérets et des blés verts.
Un proverbe de chasseurs disait d’eux : Qui n’a jamais mangé de vanneaux, n’a jamais mangé de bons morceaux.
Hé bien soit ! Je n’ai donc jamais mangé de bons morceaux et je ne m’en porte pas plus mal, ma foi !
En revanche, je plagierais volontiers l'affligeant chasseur et dirais : Qui n’a jamais vu de vanneaux, n’a jamais vu de bel oiseau.
Car sa fine élégance, le galbe impeccable de sa silhouette, en font un habitant remarquable des paysages de plaine. Avec sa petite huppe à la renverse, comme un épi rebelle,  il ressemble un peu à Tintin et son vol a quelque chose de si gracile, de si léger, de si facile, que je le regardais jadis, et même encore à l’occasion, fasciné par ses voltiges et acrobaties.
D’ailleurs, si le vent ne murmure pas, si l’ambiance est immobile et la campagne crépusculaire silencieuse, on peut entendre, s’il passe à portée, le frottement délicat de son aile contre l’air.
Et il doit probablement son nom à ce froufrou singulier.
Car il y avait aussi dans les cours de ferme de mon enfance de lourds ustensiles de bois, de forme disgracieuse, que nous appelions des vans et que nous orthographiions mentalement vents car c’étaient des sortes de moulins fermés destinés à séparer le bon grain de l’ivraie, à débarrasser le blé de ses impuretés lorsqu’on en tournait une manivelle pour qu’ils produisent, effectivement, du vent. C’étaient en fait des tarares, ou des vanneuses, mais le paysan, fidèle aux mots de jadis, conservateur dans son vocabulaire, les appelaient des vans, car c’est ainsi que leurs parents et grands-parents nommaient autrefois de larges paniers d’osier servant, à leur époque, à éventer le grain. A le tamiser par grand vent.
Il y a des mots, comme ça, qui font fi de la transformation, des métamorphoses techniques des objets qu’ils désignent. Le mot voiture en est l’exemple le plus probant, qui n’a jamais accepté le mot automobile et qui même l’a supplanté partout dans le langage courant…
On dira plus volontiers j’ai acheté une voiture, plutôt que j’ai acheté une  automobile, n’est-ce pas ? Et même la voiture s’impose-t-elle le plus souvent pour dire le wagon d’un train de voyageurs, et tout ça plus d’un siècle après la disparition du véhicule hippomobile comme moyen de locomotion principal !
C’est donc de ce mot van que notre vanneau tiendrait son nom, lui dont le vol léger donne un chuintement, un souffle, tel celui du van dispersant l’ivraie aux quatre vents.
 

Ici, sur les rives du Bug, le vanneau huppé, niche parmi les herbes folles des petites dunes de sable et dans les marécages alentour. Je le vois réapparaître en avril et disparaître dès la fin de l’été. Son séjour est donc exactement l’inverse de celui que je lui connaissais sur les rives de la Bouleure.
Il habitait mes hivers et fuyait mes printemps, il peuple désormais mes printemps et fuit mes hivers. Parce qu’entre la Bouleure et le Bug, il y a son voyage, son exode pour la survie, son survol des climats et des longitudes.
Reste à savoir - comme pour tous les grands migrateurs - quel est le point départ et quelle est la terre d’exil. Est-il un oiseau d’ici ou bien un oiseau de là-bas ?
Quand je me pose la question, j’en arrive très vite à conclure que chez moi pour les oiseaux c’est maintenant.
Parce que sans doute ne s’encombrent-ils pas d’une mémoire qui leur serait, comme à nous les hommes, constitutive et incontournable dans l’appréciation de l’instant.

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15.04.2018

Le forban des frondaisons

coucou.a.tete.grise.sisu.1p.jpgAu bocage sans prétention, là où petit à petit l’oiseau fait son nid, le coucou a une sale réputation...
Et les sages ornithologues, eux, qui observent, qui notent, qui étudient, qui déduisent et qui dès lors ne sauraient porter de jugements anthropomorphistes et moraux, parlent à son sujet de parasitisme social. Diantre ! Par renversement de perspective, ça nous le rendrait d’emblée sympathique, ce tricheur et ce vaurien d'oiseau, car nous savons bien, nous autres, que le parasitisme social ne se situe pas là où il se montre le plus, chez le Sans Nid Fixe et le trimardeur, mais sur une branche bien plus haute de l’organigramme de la fortune, chez ceux qui se nourrissent grassement de toutes les misères du corps social.
Notre coucou, donc, a des mœurs affligeantes du point de vue de la morale humaine puisqu’il confie systématiquement et sans aucun état d’âme, vous le savez, ses enfants à l’assistance publique éparpillée dans les branches printanières.
Du point de vue de la morale humaine, j’ai bien dit.
Car est-ce sa faute à lui, si sa nourriture, faite de lombrics coriaces et de chenilles urticantes, processionnaires, rugueuses, serait parfaitement indigeste pour ses nourrissons ? Pire, qu’elle les tuerait assurément dès la première becquée ?
C’est donc par bonté et par amour pour ses rejetons, que le coucou les abandonne aux soins d’un autre bec, comme une maman dont le lait serait empoisonné laisserait son nourisson  téter à un sein plus sain que le sien. N’est-elle pas belle, cette abnégation ? Vous en connaissez beaucoup, vous, capables de supporter avec flegme et philosophie qu’un opprobre unanime soit jeté sur eux parce qu’ils voudraient à tout prix sauver leurs enfants d’un cruel et précoce étouffement ?
Ah ! Gardons-nous donc de péremptoirement juger et écoutons plutôt d’une oreille indulgente ce messager des premières tiédeurs d’avril qui, du fond de sa forêt, semble effectivement narguer tout le reste de la gente ailée et prendre un malin plaisir à l’effaroucher : Suis d’retour ! Coucou, coucou !  C’est moi que rev’ là ! Coucou !
N’empêche. Cette renommée désastreuse, l’oiseau la traîne depuis si longtemps et ses colocataires des bois et des forêts le détestent et le considèrent tellement comme un bandit de grands chemins, qu’il est pour eux une calamité pire que le faucon ou l’épervier. D’ailleurs, sa ressemblance avec ce dernier est telle que les hommes ont longtemps cru dur comme fer que le coucou se métamorphosait en épervier sitôt la saison des couvaisons passée. Ignorant ses migrations jusques sous les cieux de l’Afrique tropicale et méridionale, ils en voulaient pour preuve qu’ils ne l’entendaient plus dès la fin juillet !
Là comme partout ailleurs, on le voit,  les croyances les plus farfelues ne sont jamais avares de preuves  et c’est une des constantes de l’ignorance prétentieuse.

Avec ses mœurs de voyou, le coucou est forcément très présent dans l’atavisme culturel des hommes, où s
on indélicatesse n'a dégal que la cruauté du loup. Le langage qui dit le monde et ses fantasmes, s’est donc doté d’une foule de locutions ayant pour la plupart trait à son impertinence de squatteur, tout comme il s’est fendu de nombreuses expressions sur la méchanceté de la bête sauvage et grise, grande dévoreuse de chaperons rouges.
Si on ne dit pas qu’on a
laissé entrer un coucou dans la volière, par exemple, l’imagerie linguistique dédiée à notre oiseau accuse néanmoins quelque ressemblance avec celle réservée au loup puisque, goguenard, on dira volontiers d’un naïf qui fait rentrer chez lui un galant susceptible de lui souffler sa femme, qu’il invite un coucou dans son nid.
Car si le coucou dispute au curé et à la couleuvre le prix d’excellence d’une incurable fainéantise - feignant comme un coucou - il est également soupçonné, tout comme le loup, de déployer dans l’ombre des sous-bois une activité sexuelle de patachon, comme quoi il y a quand même quelque chose de fondamental qui intrigue les hommes chez les animaux sauvagement libres et qui les questionnent sur leur propre énergie sexuelle, bridée par une foule de tabous et de préjugés à la gomme. On frappe souvent d’indignité ce qu’on n’a pas ou qu’on n’ose pas avoir.
Les raisins verts de la Fable, en quelque sorte.
Dans cet état d’esprit, on pourrait, je crois, et sans rien trahir de la conscience collective, dire d’une péronnelle fraîchement déflorée qu’elle a vu le coucou plutôt que le loup. D’ailleurs, les parents prudes, un tantinet mièvres, n’enjoignent-ils pas à leurs enfants soudain débraillés qu’ils dissimulent leur petit oiseau ? Jamais je n’en ai entendu, il est vrai, faire les nigauds au point de leur dire de cacher leur petit loup !
Ce fantasme du coucou paresseux et qui, sans même prendre la peine de faire un lit de quelques brindilles, copule et se reproduit à l’envi de branches en branches, sans souci autre que son plaisir puisque ce n’est pas lui qui aura en charge l’entretien de la descendance, a donné naissance à une expression pleine de sous-entendus, être maigre comme un coucou. Parce que le mâle très actif, habile de surcroît, aux  insatiables appétits aussi, passe chez les hommes pour être forcément maigre. Dans le Poitou on file même la métaphore selon laquelle un bon coq n’est jamais gras. Tout ça est fort délicat, n’est-ce pas ? Et somme toute assez désobligeant pour les hommes qui, les pauvres, accusent à leur grand dam quelque embonpoint !
Mais je ne puis hélas passer ici en revue toutes les expressions qui fleurissent sur le dos du pauvre coucou ! Je préfère vous conter une de ses particularités, qui m’a toujours laissé rêveur, perplexe même.
Figurez-vous que le jeune coucou, élevé par un rouge-gorge, une fauvette, un rossignol ou un pinson, peu importe, qui n’a jamais vu la moindre plume de ses véritables parents, qui ne sait pas d’où il vient, qui n’a jamais fait le long voyage par-dessus les monts, les plaines et les mers, que ses géniteurs n’attendent pas pour partir sous les tropiques car il n’est pas encore suffisamment fort pour entreprendre le périple quand, aux premiers jours d’août, ils décident de lever l’ancre, les rejoint, eux précisément, aucun autre de ses congénères, à la fin de l’été sur une branche parmi les millions et les millions de branches de la vaste et luxuriante forêt tropicale.
Alors ? Quelle géométrie bleue du firmament, quels scintillements, quelle lumière, quelles étoiles de la nuit, quelle connaissance des horizons qui se meurent et qui renaissent, quelle préscience des vents et des nuages, quelle poésie des paysages, des sinuosités des rivières, des écumes furibondes de la mer, des sables tranquilles de la plage et du désert, a-t-il sous son aile pour réaliser en solitaire cet exploit d’aventurier au long cours, dans le parfait inconnu et jusqu’à un point minuscule des antipodes, tacitement convenu ?
Il y a assurément quelque chose de puissant, quelque chose de grandiose et de précis, dans l’organisation de l’univers ; quelque chose de spontanément accessible à une cervelle d’oiseau et qui échappe totalement à notre cœur et à notre cerveau d’humain.
Quelque chose qui interroge plus profondément, plus intimement, plus miraculeusement, jusqu’à la larme secrète de l’émerveillement, l’athée que le déiste ou que le scientiste, parce qu’il n’a pas, lui, à sa disposition la commodité d’un dieu ou d’une théorie pour signer d’un trait la mystérieuse excellence de ce Grand Tout.

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31.03.2018

Retours

20180322_132717.jpgL’hiver s’en va.
Aux lisières et sur les eaux dormantes, il a longtemps musardé, accroché ça et là les lambeaux de ses blancs oripeaux, hésité, lutté encore, dégelé l’eau le jour pour la congeler la nuit, sous la lumière tremblante des étoiles….
Mais il s’en va à présent.
Et cela s’entend alentour, qu’il s’en va.
Les grues sur l’eau des prairies crient vers le ciel, ailes déployées et cou levé en une folle sarabande.
La grive musicienne fait ses gammes, la fauvette donne le la, le pinson pérore, l'étouneau s'y met aussi, on se coupe sans vergogne le sifflet. Comme si chacun de la gent emplumée revendiquait d'avoir été le premier revenu au pays.
Au bord d’un étang, une cigogne arpente, à la recherche d‘un improbable vermisseau.
L’hiver s’en va donc. Vaincu par la rondeur du ciel et de la terre. Par l’éternel retour des saisons marchant derrière les saisons.
Sur mes balades à travers la campagne, il n’y a plus traces d’animaux sauvages. L’archéologue de leurs courses sous la lune n’a donc plus rien à lire.
Alors il lit ailleurs, dans sa propre histoire.
Il tourne les pages et fait défiler les chapitres.
Comme l’hiver, il voit bien que le temps s’en va, et il sait bien où il va, ce temps.
Mais il sait aussi que la peur n’évitera pas le danger.
Là comme partout ailleurs,

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20.03.2018

Deux élans cheminaient

20180318_141842(1).jpgJe ne pensais plus cette année revoir le grand déferlement blanc de l’hiver.
Je supposais que, l’équinoxe ayant réglé sa balance et également réparti la lumière entre le jour et la nuit, nous allions maintenant monter doucement vers les plus beaux jours.
Mais le souffle du nord est violemment revenu secouer mes volets, comme si la nuit voulait se mettre à l’abri, rentrer au chaud, et implorait qu’on lui ouvre. J’ai entendu et, soulevant les rideaux, j’ai vu les tourbillons nerveux d’une neige épaisse.
Alors au matin, j’ai repris mon bâton de marcheur. C’est un bâton d‘acacia, de robinier diront les puristes non vernaculaires. Un bâton noueux, fidèle, par moi prélevé sur les halliers voisins.
J’ai voulu marcher sur mes chemins solitaires.
Plus de chemins ! Engloutis sous les congères et les monticules de poudreuse, mes sentiers ! M’y risquer serait risquer de m’enfoncer  jusqu’à mi-cuisses.

Przedwiośnie, qu'ils disent… Oui, vraiment Przed.
Car l’hiver, on le sait, précède toujours le printemps.
J’ai fait demi-tour.
Sur la petite clairière, deux élans cheminaient.
Je les voyais nettement dans les ténèbres enneigées. Leur gros museau carré fouillant l'air glacé, par vent debout, ils cherchaient à péniblement regagner la lisière des pins. L’un derrière l’autre. Et puis un court instant de front, comme si celui qui fermait la marche s'était agacé et avait voulu changer de rythme.
Ils ont disparu.
Me laissant ce message d’une errance neigeuse dans une  nuit de tempête.
Peut-être sont-ils encore là, tout près, à brouter les aiguilles gelées d’un pin rabougri.
Et leur œil anxieux interroge au-dessus d’eux ce ciel sans une tache, sans une ride, sans une flétrissure.
Ce ciel de renouveau sans le renouveau.  Il faudra encore et encore marcher dans les nuits d’un hiver qui s’obstine à braver les théories du calendrier.
Le calendrier. J’ai repensé à Malraux.
Si les animaux ne savent pas qu’ils sont mortels, c’est sans doute parce qu’ils ne mettent ni chiffres, ni nombres, ni noms, saints ou pas, sur le grand canevas de la fuite des jours.

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14.03.2018

Bertrand Cantat

texte.jpgJ’entends et je vois ça de ma fenêtre lointaine.
Un homme, un jour, il y a quinze ans, a, au cours d’une dispute, porté des coups à sa compagne, laquelle y a succombé.
Difficile d’imaginer… Moments de folie, d’alcool, de stups, de dérèglement des sens ? Personne, en tous les cas pas moi, est en mesure de savoir exactement.
Ce que l’on sait, ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que cet  homme a commis un crime odieux, insupportable, dégueulasse.
Il ne s’est pas enfui, il ne s’est pas soustrait à la justice, il a été condamné à huit ans de prison, puis, comme tout détenu pouvant y prétendre un jour, il a bénéficié d’une liberté conditionnelle à mi-peine.
Voilà les faits. On en pense ce que l’on veut, ce que l’on peut, mais le misérable crime a été jugé et il a été puni.
Reste la douleur des familles, indélébile, comme toujours, comme partout.
Mais est-ce que la douleur a besoin de la haine et de la vengeance pour devenir un peu moins douleur ?
Et qui sont alors ces cohortes de crétins et de crétines qui, la babine retroussée, la gueule écumant de verte salive, tels des chiens enragés, veulent empêcher le repris de justice de chanter ou de jouer ? De faire son métier, celui-ci fût-il public ?
De se reprendre, justement ?
Qui sont-ils, ces gens ? D'où parlent-ils ?
Ils sont au-dessus des lois, au- dessus des juges d’instruction, au-dessus des juges du siège et des jurés d’assises, au-dessus de tout ; ils sont la mémoire en feu qui se cultive pour elle-même ; Ils  sont les dieux  qui savent et personne, dans un état qui pourtant en a plein la gueule de ses principes, ne vient les contredire et leur rappeler que nul n’a le droit de se substituer au jugement rendu.
J’ai les sentiments personnels que je veux, à moi, pour Bertrand Cantat. Pour l’homme et pour l’artiste.
Je ne dirai pas ces sentiments. Et je pense souvent à cette jeune femme, jolie, talentueuse, dont la course sous le soleil et les étoiles du ciel a été si brutalement interrompue.
Oui.
Et c’est même une des raisons pour lesquelles  je n’ai que mépris et dégoût pour ces émeutiers de westerns série B, pour ces lyncheurs en puissance, ces faiseurs de nœuds coulants, qui, si on leur promettait l’impunité, se feraient bien plus sauvages que le criminel qu’ils poursuivent de leur vindicte.

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09.03.2018

Przedwiośnie

20180307_141321.jpgA cet endroit ouvert aux quatre vents, entre bois et prairies,  la neige s’est éclipsée, laissant place à la fange du chemin.
Seules les allées forestières et les lisières exposées au nord sont encore blanches ; d’une blancheur qui scintille à la lumière.
L’hiver se retire. Brutalement. Par un bond de 30 degrés, sautant de moins 20 à plus dix.
Nous sommes entrés dans cette saison particulière que les Polonais appellent Przedwiośnie, le pré-printemps. Particulière car les nuits peuvent descendre à moins 10 et même au-delà et les jours monter à 15 degrés.
Une amplitude qui pèse sur la campagne, les dégels sont rapides et boueux… Et c’est dans ce dégel que s’impriment à présent les empreintes des errances  nocturnes.
Je me suis arrêté tout net.
Sur ce sentier malaisé, à l’orée des labours, le plus grand des cervidés, l’élan, était passé.
Impossible, hélas, de le suivre sur ces guérets limoneux. Des guérets ! Je n’habite au village que depuis dix ans et j’ai déjà envie de dire aux paysages : autrefois. Ici, il y avait une prairie entourée d’arbres et de haies, où paissaient deux maigres vaches. Mais le champ a changé de mains… Fini le temps des vaches maigres ! Un cuistre qui élève des gorets est venu  et  son  premier boulot a été d‘arracher la haie et d’éventrer la prairie.
Une sale manie, une manie de psychopathes, universelle chez les gens de son espèce, de l’Atlantique au Bug. Et sans doute au-delà…

L’élan, lui, par le travers de ce labour parvenait cependant aux abords du village. Comme si, de ses puissants naseaux, il était venu renifler le sommeil des hommes. Des chiens de ferme avaient dû aboyer sous la lune, effrayés  par l’énorme silhouette.
Plus loin, le grand mammifère du nord et du froid retraversait le chemin, comme désabusé, coupant nonchalamment ma route… Il s’en retournait vers la forêt, un territoire humide et sombre, à sa juste convenance.
Seules signatures de son intrusion près des hommes : ces sabots profonds sur le sable vaseux du chemin.
Il y a, pour moi, quelque chose d'énigmatique dans ce choix que font les animaux de ne voyager que la nuit, sous le chaos des étoiles dansantes.

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05.03.2018

Sur l'eau

littérature,écritureC’est au timbre un peu particulier que rendait le bout de mon bâton sur la neige - un peu plus sourd que d‘ordinaire - que je me suis soudain arrêté.
Et que j’ai frappé le sol. Sous l’épaisseur de la neige, d’autres neiges encore et puis, tout au fond, comme un miroir gris que moirait le bleu du ciel.
Je me suis accroupi.
D’un revers de la main j’ai balayé des poussières de flocons et, jetant un coup d'oeil alentour, je me suis aperçus que la petite végétation, pointue, un peu grasse, qui m’entourait, qui pointait légèrement son nez hors de tout ce blanc, était singulière, plus aquatique que champêtre pour tout dire.
Je marchais sur l’eau !
L’eau gelée, certes, mais sur l’eau quand même.
Foin cependant des allégories ! Je n’avais personne à sauver des eaux, alors j’ai eu peur.
Une peur irrationnelle, puisque je réfléchissais tout de même que ce petit étang était gelé depuis des semaines sous des moins vingt degrés. La glace y était dès lors assez épaisse pour supporter le poids d’un homme, et bien plus encore.
Mais qu’est-ce que la peur sinon une imagination de la conscience ? disait Pascal. Tellement que je me suis mis à faire le grotesque, à marcher doucement, à grandes et hautes enjambées tel un échassier, sans appuyer le pas et comme voulant léviter, tendant l'oreille au moindre craquement.
Et j’ai ainsi regagné un sentier des sous-bois.
La forêt est nettement plus franche que la prairie, ai-je soufflé.
Parce qu’elle a des sentiers, justement, et que ceux-ci ne traversent jamais les eaux.
Ou alors sur un pont.

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02.03.2018

La piste

20180301_132421.jpgSur la solitude de la plaine et des chemins forestiers, longtemps je l’ai suivie.
En baissant la tête pour mieux comprendre son souvenir et me protéger de la gifle du vent.
Puis je l’ai perdue sous d’inextricables ronciers alourdis de neige.
Je pensais à Malraux.
Qui disait, ou écrivait, que l’homme était le  seul animal sur terre qui savait qu’il allait mourir. Ce qui en faisait, au  sein de la création, un être totalement à part.
Alors, me disais-je en suivant cette piste, quelle insouciance, quel bonheur, quelle sécurité pour ce renard en son radieux voyage !
Mais les empreintes cafouillaient soudain, tournaient en rond, revenaient sur leurs empreintes, sautaient au fossé, en sortaient, escaladaient le talus, regagnaient le sous-bois, revenaient au layon, se mordaient tant la queue qu’on eût dit que mon goupil avait rencontré là une cohorte errante de ses congénères et que tout ce petit monde s’était attardé à de turbulentes et joyeuses salutations.
Mais non ! Dans  le désordre de ces va-et-vient,  je lisais plutôt de l’inquiétude, voire de la panique, gravée sur la grande page blanche de la campagne.
C’étaient des traces fraîches de la nuit. Un être qui laisse de telles traces sous la lumière de la pleine lune et des étoiles gelées, par moins vingt degrés de froid, peut-il chercher autre chose que sa survie ?
Qu’une proie qui le sauverait de la mort ? Ou du moins qui en repousserait l’échéance ?
Pour moi, ce renard savait et se permettait de contredire Malraux.
Je me suis retourné.  Moi aussi je laissais des traces. Qui avaient l’air tellement paisible !
La trace ne se laisse lire que par supputations.
C’est pour cela qu'on l'aime tant !

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27.02.2018

Froid

20180226_134846.jpgUn soleil liquide et tout falot, du bout des doigts, à ma fenêtre frôle le thermomètre.
Peine perdue, il ne réagit pas.
Trop blessé par le vent qui, tel un prédateur les flancs de sa proie, le harcèle et le mord.
Alors durant le jour, il grimpe péniblement jusqu’aux moins dix degrés. Comme  à bout de souffle.
La nuit, il s’effondre au-delà des moins vingt. Les hommes et les animaux se terrent, les uns au coin des poêles brûlants, les autres au fond des froides tanières.
Le long des granges où s’entassent de vieux foins, des chiens jaunes, apeurés, aux yeux verts comme les vers luisants de la nuit, grelottent et tournent en rond.
Moi, j’attendais les grues sur les prairies de la clairière. J’attendais qu’elles viennent me claironner la venue prochaine des nuages printaniers.
Elles ont dû renoncer et, d’un battement rageur de l’aile, tourner soudain le cul à l’est.
Et je vais tout de même à travers la campagne… Quel défi me lancé-je pour marcher dans cette glace livide ?
Pas un bruit ; que la respiration du pôle et de la Sibérie qui sur son passage gerce tout de la terre.
Je suis emmitouflé de partout. Je ressemble à un aigle, je trouve.
Comme Vailland à Meillonnas.
Vailland savait qu’il avait un profil d’oiseau de proie. Alors il nommait ses personnages Duc. Ou Milan.
Moi non. Car je suis un faux aigle et je n'ai pas la plume du grand écrivain, lui aussi, comme tout ce qui avait de l'allure et la force du sang, aujourd'hui tombé en désuétude.

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20.02.2018

Pas

littérature,écritureEn suivant de lourdes lisières, j’arpente la plaine enneigée.
Parfois un improbable layon me tend les bras et je m’engouffre sous les pins. Le vent y est moins cruel et les pas encore plus étouffés sur la blancheur du sol.
Là, sous les sous-bois, m’accompagnent les traces qui se croisent et s‘entrecroisent des animaux de la nuit.
C’est bien, je crois, le comble de la solitude que n’être accompagné que par des traces.
Accompagné par du passé.
Ce qui m’invite à  me poser une question d’archéologue : où sont maintenant ceux qui ont griffé ce présent ?
Disparus.
Comme les hommes de ma vie.
Je n’ai plus que des empreintes à lire. Le monde et ses fantômes s’éloignent.
Je sors des sentiers, un peu plus loin sur une vaste prairie. Et je souris au soleil du matin qui sur le ciel bleu et blanc jette comme un voile dansant.
Je pense à quelqu’un que j’ai beaucoup apprécié et qui, après avoir disparu sans raison, comme ça, comme si je n’existais pas, n’avais jamais existé, sinon comme une idée,  me demandait hier de mes nouvelles : comment  ça va ?
Comme un cheveu tombé sur la soupe.
J’ai pouffé.
Sa question n’était qu’une trace laissée par le passé.
C’est toujours triste, une trace.

Et puis, beaucoup plus dramatique, plus douloureux, plus incontournable, tandis-que je vise, là-bas sur l’horizon fumant une autre lisière où engloutir mes pas,  je pense à un ami d’enfance…
L’ami de mon village lointain. Le compagnon des courses folles à travers d’autres bois, d‘autres lisières, d’autres plaines, d’autres chemins.
Nous avions vingt ans quand nous nous sommes séparés. Déjà ouvrier, avec un salaire qui tintinnabulait dans ses poches alors que je fouillais, moi, pour la beauté du geste, le latin et le grec sur les bancs d’un lycée, il me payait mes petits verres de blanc du dimanche et mes entrées au bal populaire, parce qu’un étudiant, ça n’a jamais un traitre sou devant soi.
Complicité de la pauvreté contre la pauvreté. Un frère.
Que le crabe, encore lui, toujours lui, vient de mordre aux  poumons et qui souffre.
Ô Soleil aux  horizons suspendu, soleil blanc de l’hiver blanc, soleil étranger, si loin de tout ce que ce matin réveillent mes tristes pensées, éclaire un peu ma promenade jusqu’à la dernière lisière !

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14.02.2018

Les mots se jouent

P2231183.JPGTous les matins, avant de sortir de chez moi, je fais mon autocritique.
C’est ainsi que commence ma journée. Mais je n’en tire  aucune suffisance d’esprit, car  il ne pourrait en être autrement, sauf à vivre reclus dans ma maison.
C’est le climat qui veut ça. Qui m’impose cet exercice quotidien.
Je balaie devant ma porte.
La neige tombée durant la nuit. Neige épaisse et lourde d‘humidité qui colle à la semelle et à la planche de l’escalier, ou neige tel le duvet, légère, qui scintille et qui n’attend même pas pour s’envoler plus loin que le balai l’effleure. Le souffle, l’intention, lui suffisent.
Mais il me vient soudain cette idée : même ceux qui n’ont pas au-dessus de leur tête des nuages généreux en flocons, devraient faire tout comme moi.
Faire semblant au moins.
Je n’ai en effet jamais rencontré quelqu’un, sous quelque latitude que ce soit, capable de faire sincèrement, sans simuler, son autocritique..
Alors la neige n‘est qu’un prétexte allégorique. Une saison, même.
Balayez donc chaque matin devant votre porte ! Vous verrez, vous vous en sentirez plus aimable envers le monde et d’humeur plus conciliante.
Surtout s’il n’y a strictement rien à balayer. La beauté du geste, comme on dit...

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09.02.2018

Marcher

littératur,écritureJe marche sur et dans les campagnes enneigées.
C’est ce que j’ai écrit ce matin à mon ami des bords de mer, là-bas, du côté de La Rochelle.
Joie initiale, et jamais égalée, d’être  debout dans l’espace. Aller à la rencontre du vide.
Marcher sans dire.
Surtout marcher seul.
Parce qu’on marche d’abord vers cet horizon courbé et qu’on ne sait pas ce qu’il y a derrière ce dos rond.
Le soleil y plonge dans la neige. C’est à peu près tout ce qu’on sait.
Encore qu’on n’en soit pas vraiment certain. On se demande toujours si, derrière la chute de l’horizon, d’autres horizons ne s’enflammeraient pas.
Car vient un moment où l’on ne sait plus si l’étoile incandescente sort de la terre ou si elle va s’y enfouir, tant que l’on ne sait plus, non plus, à quel bout de sa promenade on en est.
Au début ou vers la fin. Si elle est initiatique ou testamentaire.
Une plaine ? Une colline ? Un fleuve ? Des bois ? Un désert ? Des animaux ténébreux ? Au pire d’autres hommes, qu’il y aurait derrière cette échine enluminée ?
On ne peut rien affirmer de cet horizon voûté. Ou alors des bêtises. Des plates ou des savantes. Ça dépend comme on marche. En tout cas ne rien écouter, sinon son propre murmure.
A écouter les bêtises plates ou savantes qu’on dit de la courbe de l’horizon, forcément on dira soi-même des bêtises.
Plus affligeant : on les croira bientôt.
Comme si on avait déjà été voir là-bas alors qu’on voit à peine jusqu’au bout de ses pieds. Il n’y a pas plus présomptueux, plus répugnant même, que quelqu’un qui marche en faisant croire qu’il sait déjà le paysage de derrière la colline.
Celui qui dit qu’il est habité comme celui qui affirme qu’il n’y a là-bas que du néant.

Non. Marcher, c’est ça qu’il faut. Marcher avec le vent qui vous pousse ou qui sort de devant, on ne sait d'où, et qui chahute les poils du visage.
Je marche sur la piste du loup. La plus solitaire.
Et il arrive  que je m’y perde.
Le chemin jusqu’au point de chute semble  pourtant largement ouvert.
Mais peut-être suis-je en fait passé de l’autre côté de la colline en feu et que c’est ça qu’il y avait derrière la colline en feu.
Simplement.
Des imbéciles errants parce qu'ils avaient perdu le sens des allégories.

 

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06.02.2018

Où l'on reparle de la pomme qui du pommier ne tombe pas loin

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Merci à Ghislaine-Antoine pour la lecture qu'elle fit de mon roman et pour l’article qu’elle lui a consacré.
Cela me fait d'autant plus plaisir qu'il m'arrive avec ce livre ce qu'il ne m’était jamais arrivé auparavant: il me manque.
Je me souviens de plein de choses de son écriture, la forêt de Białowieża, les villages, les repérages que j’allais y faire et où je m’imprégnais du souffle antédiluvien  de l‘immense sylve.
Je m’étais attaché à Zbyszek aussi…
Comme à une ombre.

C’est ici..

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30.01.2018

Latitudes - 1 -

J’avais autrefois, au-dessus de la tête, la douceur à peu près égale, sauf cas de crise, des climats de bord de mer. Des climats qui sentaient le sable, la brume et les algues de la marée.
Et puis, sous mes pieds, toute cette verdure des marais, des chemins de halage et des berges herbeuses le long des larges conches. littérature,écriture
C’était, dans mon esprit, un climat sans surprise, un climat dont la respiration était réglée sur celle du grand voisin Océan. La lumière y était d’ailleurs en perpétuelle réverbération sur une géographie façonnée par l’eau, le souffle du large et l’histoire des peuples de la mer. Les étés, sans être étouffants, chauffaient la peau et les hivers, sans être tout à fait confortables, ne cisaillaient pas le bout des doigts, ne statufiaient pas les paysages et ne gelaient pas les poils du nez quand on marchait dans le vent. Là-bas, quand on discutait météo, c’était pour se plaindre des longs crachins de l’automne ou des opiniâtres pluies de printemps, d’un orage qui avait éclaté sans crier gare et que, ma foi, on eût dit que tout le noir du ciel allait tantôt dégouliner sur les terres.
Occasionnellement, vraiment pas très souvent, un peu de neige venait saupoudrer la prairie mais, à la vue de tous ces paysages dont l’eau était l’architecte premier, elle se dépêchait de fondre en larmes, parfois même avant de toucher le sol.
J’ai connu là-bas de vieux maraîchins, descendants des huttiers, manants et hors-la-loi qui peuplaient jadis l’inextricable dédale des fossés, des canaux et des ruisseaux. Ils n’auraient pas su vivre leur sang ailleurs que dans cette végétation luxuriante et moite, ils n’avaient d’yeux et de passion que pour l’anguille des marais et, comme elle, ils semblaient lucifuges au point de ne pouvoir respirer que dans l’ombre épaisse des labyrinthes d’eau et de terre.
C’était une latitude, un climat, une géographie et une histoire : celle de la conquête des terres abandonnées jadis par l’Océan.
Les hommes étaient, comme tous les hommes du  monde, inscrits dans le décor d’une destinée humaine.
Comme le sont, ici, les habitants du vent, des étés étouffants, de la neige et de la glace, sur une plaine de sable ouverte aux quatre horizons et déroulée, du Sud au Nord, des Carpates à la Baltique et, d'Ouest en Est,  des modestes collines d'Allemagne jusqu'à l'Oural.

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25.01.2018

L'humeur des lieux

800px-Zamosc01.JPGJe l’ai souvent prétendu et le prétends encore : tous les endroits de la terre sont beaux ou laids selon ce que l’on est venu y vivre.
Hier, j’ai traversé des plateaux enneigés, de petites vallées glacées, d’immenses forêts que la solitude rendait muettes, le tout scintillant sous un grand soleil d’hiver.
- C’est beau pourtant, ai-je dit, à D. assise à mes côtés…
Mais pourquoi ce pourtant ? Parce que ce n’était pas un voyage fait pour la gaité.
Un élan a traversé notre route, énorme, haut, très haut sur ses pattes… Sa nonchalance était noire  sur la blancheur du monde.
J’aurais dû le trouver beau.
Je l’ai trouvé fort inquiétant. Lugubre même.
J’allais dans une ville magnifique, tellement, qu’elle a pris le surnom de Padoue de l’Est. Ou du Nord. Une ville endormie sous la lumière des neiges et du ciel inondé de bleu.
Zamość. La patrie de Rosa Luxembourg. Je le dis parce que l'Histoire a retenu qu'elle était allemande. C'est vraiment con, l'Histoire...
Mais je ne l’ai pas trouvée belle, cette belle ville
J’étais là pour des raisons qui n'aiment pas la beauté.

J’y retournerai.
Je retraverserai ces plateaux, ces forêts et ces petites vallées pour venir m’asseoir un moment sous les couleurs chatoyantes des facades.
Quand reviendra, s’il revient, le temps de ne plus avoir peur du temps.

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21.01.2018

Le port des gueux

littérature, écritureC’est un nom de hameau d’une éloquence pathétique. Un port dans la campagne... L’image flotte en filigrane : il y a beaucoup d’eau et il y a des manants loqueteux.
En passant par là nous passons en même temps de l’autre côté des mots inscrits en italique sur le panneau indicateur. Le hameau se détache du présent, duquel nous avons soudain arrêté la fuite. Il nous fait signe et il décline son identité.
La marquise de Poléon n’avait, dit-on, cure de ces terres inondées, en proie aux végétations aquatiques inextricables et aux halliers. Terres sans rapport, terres maudites, terres impraticables de l’extrémité de son vaste domaine. Magnanime, elle en fit alors don à ceux de ses paysans qui vivaient à proximité, lesquels paysans, à force de digues, à force de petits canaux et de fossés creusés, en firent une zone cultivable, une enclave prospère du marais, un port, que la marquise s’empressa de baptiser « des gueux ». Le port des gueux a donc reçu ses lettres de noblesse et nous le visitons avec autant de respect que d’émotion.

Mais une autre biographie prétend à des temps plus rapprochés, plus palpables donc.
La région était, avant le phylloxéra dévastateur, une riche et grande région viticole. Le vin coulait à flots dans les auberges comme dans les tonneaux des Danaïdes. Pensez donc que Mauzé-sur-le-Mignon, à une lieue de là, cité prospère sur la route de Poitiers à La Rochelle, ne comptait pas moins de quinze auberges, relais de poste et de chevaux. L’Empereur lui-même, en partance pour la Roche sur Yon, y gîta une nuit.
De la vigne donc tout alentour, mais point de fumier pour en flatter la croissance. Il fallut donc en importer.
En remontant le Mignon on arrivera forcément à Bazoin, enchevêtrement d’écluses, confluent du canal et de la Sèvre qui poursuit sa flânerie en larges méandres à travers la Vendée, jusqu’à Charron, paradis des moules, où elle s’engouffre dans la gueule toujours béante de l’Océan.
Et la Vendée est un vaste pacage où ruminent les troupeaux de bovins. C’est donc jusqu’à notre petit port qu’était acheminé par d’énormes barques, tout le fumier produit là-bas et nécessaire à la culture du vignoble. Travail ingrat, travail malodorant, salissant, travail pénible réservé aux ouvriers agricoles, ceux qui n’avaient point de benasse au soleil à faire valoir,  et le purin qui devait dégouliner sur les chemins alentour. Un travail de gueux, à tel point que le petit port a voulu s’en souvenir.
Mais peut-être les deux versions se rejoignent-elles en fait, les viticulteurs de la fin du 19ème  mettant à profit l’ingéniosité et l’opiniâtreté de leurs ancêtres asservis du 16ème
On n’y voit aujourd’hui que des pêcheurs nonchalants et deux cygnes qui flânent en couple et en rond. Plus de marquise, plus de vignes, plus de barques, plus de fumier et plus de gueux.  Pas plus qu’ailleurs,  je veux dire.
Seul demeure ce nom composé au génitif un peu désobligeant, comme un signal dans les brumes de la mémoire et qui l’obligerait à s’arrêter là.
Pour un moment de lecture.

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19.01.2018

C'était hier

20180118_140222.jpgJ’ai marché hier sur des chemins improbables.
C’étaient des chemins que j’avais inventés au travers des prairies neigeuses.
Et j’y ai croisé l’oiseau des grands hivers, celui qui vient chez moi quand il fait froid et blanc, parce qu’ailleurs, plus à l‘est et plus au nord, il fait plus blanc encore.
Il est le bel oiseau des biomes les plus froids de la machine ronde, la taïga et la toundra, mais hier il était près de moi, sur un buisson rabougri, le long de ma randonnée.
J’ai d’abord entendu ses piaulements continuels avant de le voir voltiger, de petites baies rouges en petites  baies rouges.

Le vent me cinglait les yeux et des larmes en coulaient.
Autrefois, les invasions piaillardes du jaseur boréal – puisque c’est de lui que je parle - annonçaient de grands malheurs, tels que la peste ou la guerre. Lecture à tiroirs des manifestations de la nature en mouvement, quand l’épiphénomène est lu comme la cause : ces bandes invasives du jaseur étaient dues - et sont encore dues - à une surpopulation concomitante d’un froid extrême et soudain dans les régions les plus septentrionales de la Russie et de la Norvège.
Au Moyen-âge, elles précédaient alors le déferlement des neiges et de l’hiver sur l’Europe centrale, avec leurs corollaires historiques, la famine et, partant, les guerres et le pillage.

Jaseur, celui qui bavarde sans cesse et boréal qui nous vient du « vent de Borée », vent du nord énoncé par le grec ancien.
D’accord, mais qu’es-tu donc venu m’annoncer, beau parleur des mortes saisons ? Ne penses-tu pas que ma besace est pleine et déjà assez lourde à mon épaule ?
Autrefois, j’étais un chanteur, tu sais… J’aimais forcer la note et taquiner le trémolo. Moi aussi, je jasais de branches en branches.
Mais je n’annonçais rien.  Alors les forces du destin m’ont éteint la glotte.
M'ont enjoint de me taire.
Es-tu venu maintenant me couper les ailes, que tu sois là, sur ma randonnée de blanche solitude ?
Je n’ai pas peur de la peste, tu sais...
Ni des guerres ; je m’en fous.
De la famine, un peu.
Alors va, mon bel oiseau, frère de la rencontre éphémère… Laisse-moi marcher encore un peu sur ces neiges silencieuses.
C’est  le vent, et seulement le vent, qui me fait larmoyer.
Ce vent qui t’a chassé,  ce vent qui t’a poussé.
Connais-tu un vent, toi de  si loin venu, qui sécherait  les larmes ?
Non. Tu ne sais que les vents que je sais
Celui des perpétuelles errances.

12:47 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET