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10.05.2015

L'insoumission totale à la question, quelle qu'elle soit

urlere.jpgIl m’apparaît de plus en plus évident que ceux qui, dur comme fer, croient en dieu et en font montre, comme ceux qui, dur comme fer également, se réclament de l’athéisme et en font tout aussi montre, sont également victimes d’une impuissance congénitale de la pensée.

Cette impuissance à résoudre en toute simplicité leur propre énigme, à appeler un chat un chat, une vie une vie et des ténèbres des ténèbres, les conduit à poser sous leurs pas apeurés les rails des vérités définitives.
L’homme sage, et libre, se situe en dehors de la question de dieu.
Il se situe là où il est en vérité : dans le hasard.
Or, toutes les spéculations sur l’origine et les desseins du hasard sont, par essence,  hasardeuses.
Un peu comme si la fleur des champs se mettait à vouloir disserter sur la course du vent qui l’a fait naître ici plutôt que là.
Cette fleur-là oublierait assurément de fleurir et serait fanée bien avant le glas des équinoxes d’automne.

Dans un monde ensanglanté par ses contradictions, la question de dieu est une aberration.
D’abord, quel dieu ? Les visages multiples revêtus par le fantasme suprême auraient depuis longtemps dû alerter les intelligences. Sinon à considérer, et là on rentre de plein fouet dans le domaine de la folie, que le fantasme que l’on s’est choisi est le bon.
Dieu est le reflet en même temps que le fondateur tronqué d’une culture, d’une histoire, d’une tradition et d’une civilisation.
Ne pas renier cette histoire, cette culture, cette tradition et cette civilisation, la vouloir même sauvegarder, n’est pas faire allégeance  à dieu.
C’est faire allégeance à soi-même, à son hasard d'être né dans un décor géographique donné plutôt que dans un autre, d'être né sous des époques monothéistes plûtot que dans celles des mythologies antiques ou des peintures rupestres.
C’est faire allégeance à soi-même, comme on fait allégeance à tout ce qui nous constitue.
Et là, les névrosés soi-disant athées comme les névrosés soit-disant déistes, les uns en niant bêtement, les autres en confondant la cause et l’effet, s’enlisent dans la même erreur, tous prisonniers du même dogme étriqué, mais à l'envers.

Le postulat que devrait poser un homme à la recherche de son équilibre est, en ce qui me concerne,  le suivant :
Que dieu existe ou qu’il n’existe pas ne change rien pour moi. La question, c’est moi, moi seul, et dans quelle émotion je vais traverser cette prairie qui se déroule sous mes pas et qui, avec certitude, mêne de l’autre côté des pissenlits.
La question des pissenlits est une question anachronique.

11:42 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.05.2015

Petite piqûre de rappel

Le 24 avril dernier, j'avais déjà mis en ligne cette annonce au profit de la compagnie de théâtre Je suis ton père.
La date du spectacle approchant, je réitère, car, entre gens du même esprit :

Aidons-nous mutuellement, comme dit le poète...

*

" Mon cher ami,

Nous avons longuement discuté de toi ce dernier dimanche. Cornes d'Auroch s'obstinait à te vouloir fait pour la philosophie. J'ai gueulé. Je lui ai dit qu'aider un ami à tout abandonner pour suivre la voie de la poésie ne pouvait jamais être une faute. Car un poète est à la fois philosophe, philologue, moraliste, historien, physicien, jardinier et même marchand de maisons. De plus, on ne trouve la quadrature du cercle que par la poésie. Émile a trop réfléchi et inutilement. Moi, je sens que si tu persévères dans tes recherches métaphysiques, tu te perdras dans une forêt. Nom de Dieu, j'insiste ! Sans doute, ta récente définition de l'art est très belle, mais pourquoi ne pas la remplacer par des ailes de moulin ? Il faut que ça bouge, comme sur l'écran. Le reste se fait tout seul. Ce n'est pas à toi d'expliquer les mécanismes ; c'est aux autres de les deviner et de les démonter eux-mêmes. Tu perds ta force et ton temps à faire le travail des imbéciles. Oui, je sais : Bergson est quand même un poète. Et toute la poésie de Valéry est faite d'opérations critiques. Et tu ne le sais que trop, toi. Mais il me semble que tu t'exténues en t'imposant déjà, par goût de la cérébralité, des exigences qui ne tarderont pas à devenir surhumaines. Que veux-tu que cela me fasse, à moi, que tout « fond apparent représente ce que la forme n'a pas pu exprimer » ? Suis-je plus avancé maintenant que tu me l'as fait savoir ? Non, je sais une pensée de plus.

Extrait d’un lettre de Georges Brassens à son ami Roger Toussenot

 

BrassMuse.jpgLe jeune Brassens, à cette époque, croupit au fond de l’impasse Florimont.
Croupit ? Ah, nom de dieu !  Voilà bien le langage de la « canaille bourgeouille » pour qualifier l’existence du gueux !
Non ! Brassens, complètement méconnu, vit une vie précaire, économiquement misérable, certes, mais il la vit chez des gens de cœur, tels que notre époque n’en produit plus : Jeanne Le Bonniec et son mari Marcel Planche, à qui il dédiera – sans le nommément dire – L’Auvergnat.
Et il écrit, il écrit, le jeune Brassens… Il écrit et il lit sans relâche et il écume les bibliothèques et les marchés aux puces pour y trouver des livres à quatre sous, mais aux mots les plus riches.
C’est d’ailleurs, soit dit en passant, sur un de ces marchés aux puces, en 1942 porte de Vanves, qu’il dénichera, signé d’un obscur inconnu, Antoine Pol, un recueil de poésies non moins obscur mais duquel il extirpera, tel le chercheur de pépites fouillant les cailloux de la rivière,  le poème devenu fameux Les Passantes.
En cette période de vaches maigres – Pierre Onteniente confiera plus tard : « Nous avions peur qu’il ne devienne un gangster » - le jeune homme entretient avec son ami Toussenot, journaliste et philosophe  anar,  une correspondance assidue, pleine de verve, d'intelligence et d’émotion. Les deux compères s’étaient rencontrés au siège du journal Le Libertaire. Roger Toussenot vivait alors à Lyon.
Je suis d’ailleurs ému d’entendre le Poète parler ici de Cornes d’auroch, alias Émile Miramont, avec lequel j’ai passé quelques agréables soirées à picoler quelques ballons et à rigoler sur tout et sur rien,…  Assis côte à côte, nous dédicacions alors chacun notre livre et Emile me glissait à l’oreille : "fais comme moi, Redonnet, fais un brouillon d’abord, c’est mieux."
Immanquablement, je lui entonnais, à l’oreille également :

Et sur les femmes nues des musées, ô gué ! ô gué !
Faisait l’brouillon de ses baisers,  ô gué ! ô gué !

Émile m’a, par courrier postal, plusieurs fois gratifié de sa prose enjouée …. Un extrait d’une de ses lettres figure à la quatrième de couv' de mon bouquin Brassens, Poète érudit, aux côtés d’un texte de mon ami Dominique Le Saout.
Émile y écrit :

[….] Tu as bien mérité de Georges ! Comme à la la pétanque ; il a envoyé superbement le bouchon et tu as bien pointé [….]
Quelle meilleure critique pouvais-je donc recevoir ?  Et de quel homme, miladiou !
Fraternellement, je salue ici ta mémoire, Emile !

 

unnamed.jpgMais foin des évocations nostalgiques et quelque peu narcissiques ! Faudra quand même que je finisse par prendre au sérieux une autre quatrième de couv', celle de mon dernier bouquin, Le Silence des chrysanthèmes !  Ah ha ha ha !
C’est donc cette correspondance entre Toussenot et Brassens qu’une compagnie de théâtre, Je suis ton père,  a eu l’idée de mettre en scène. Idée lumineuse, s’il en est ! Et je regrette bien de ne pas être de passage «  en la mère patrie J)»  pour avoir le plaisir d’aller goûter la performance.

Toi, tu es l'ami du meilleur de moi-même.
Ainsi parlait Georges Brassens de son ami Roger Toussenot, quelques années avant "Le Gorille".
A travers ses lettres, Toussenot, le Philosophe, provoque intellectuellement Brassens, le Poète.
Au fond de l'impasse Florimont, chansons et coups de gueule baignent d'insolite la misère quotidienne.
Accompagné de sa Muse, reflet espiègle de son imagination, Georges Brassens dévoile les contours de son univers poétique et libertaire.

Le spectacle présente un pan méconnu de la vie de Brassens à travers une correspondance d'une grande richesse humaine et littéraire qu'il échangeait avec Roger Toussenot. Ces lettres, adaptées et mises en scène pour le théâtre, sont un trésor de littérature intime d'un poète doté d'une âme soignée, d'une grande pudeur et dont la renommée n'est plus à faire.

  Du 8 mai au 14 juin 2015, au Guichet Montparnasse (Paris 14),
les vendredis et samedis 19h ainsi que les dimanches 15h

 ICI, Interview d'un des metteurs en scène et scènes filmées en répétition

Illustrations :
1 : La compagnie Je suis ton père, en scène
2 : Affiche

 

07:26 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, poésie, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.05.2015

Hommage

Patachou_coupe_la_cravatte_de_Brassens.jpgDans le texte précédent, je disais que Brassens ne trouverait aujourd’hui pas une thune pour l’aider à enregistrer ses chansonnettes à la noix et serait abondamment moqué par tout le sérail des bobos et des imbéciles heureux qui tiennent maintenant le haut du pavé, avec le succès que l’on sait et en tirant tout le monde par le bas.
De toutes façons, même s’il se trouvait encore un fou pour risquer un kopeck sur ses vers, une nana comme Vallaud Belkacem, aussitôt suivie par la cour piaillante et caquetante de toutes les pintades idéologues du féminisme, crierait au scandale, au vieux phallo dégueulasse, au couillu ringard, et finirait bien par le faire se terrer définitivement impasse Florimont !
Peut-être même, puisqu’il ne brosserait pas le vers dans le sens de ses poils, le traiterait-elle de pseudo-intellectuel… Ce que le Poète entendrait en pouffant car, beaucoup plus fin qu’elle, lui, saurait qu’il y a là une affligeante tautologie, un intellectuel étant toujours un pseudo, une fausse identité, une posture, et que c’est même ce qu’il a de plus commun avec une ou un ministre.
Mais je digresse, je digresse à l’envi…
La peste soit de tout ce beau linge !

Je disais donc tout ça, en substance et en filigrane, quand, coïncidence, le jour même, comme si le glas sonnait une dernière fois sur une époque définitivement révolue, s’éteignait une  vieille dame de 96 ans, celle-là même qui, la première,  avait donné sa chance au Poète moustachu en lui ouvrant les portes de son petit cabaret : Madame  Henriette Ragon, alias Patachou.
Je me suis laissé dire par quelques joyeux drilles ayant côtoyé l’une et l’autre - eux aussi maintenant disparus - que la première fois que Brassens se présenta à Patachou, sa guitare rustique à la main,  faisant le dos rond, il expliqua que, lui, ne voulait pas chanter, ne savait pas chanter, mais qu’il écrivait des chansons pour que quelqu’un les chantât.
Ce qu’il cherchait, c’était un interprète.

-  Voyons ça ! avait dit gaiement la dame

Le Poète s'était alors saisi d’une chaise, avait posé le pied dessus et, "grattant avec ferveur les cordes sous ses doigts," avait entonné Le Gorille et Le Mauvais sujet repenti.

Sitôt le dernier accord plaqué, Patachou s’était cependant écriée :

-  Mais enfin, Georges, qui voulez-vous qui chante ça ? ! A part vous, bien sûr…

 Rendez-vous avait donc été pris... et le reste fut.

 * Patachou interpréta tout de même deux titres un peu moins sarcastiques, disons mineurs, La Chasse aux papillons et Le Bricoleur.

11:30 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture, chanson française |  Facebook | Bertrand REDONNET

30.04.2015

La rançon d'une époque : je suis un passéiste

Chaque automne, au seuil des premiers frimas, un brillantissime jury consacre le chef-d’œuvre littéraire concocté au cours des quatre dernières saisons écoulées et dépose sur le crâne respectueusement incliné  du nouvel Elu, le diadème du Goncourt.
Ce qui permet, le plus souvent, à un auteur complètement inconnu de se retrouver soudain sous les feux de la rampe. Pas longtemps, mais quand même le temps d’un
url.jpgéblouissement. Tous les auteurs, de vive-voix comme des fats ou in petto comme des faux-culs, ont rêvé de ce flash-là. Comme d’un shoot.
Ne serait-ce que pour se faire le malin et, du coup, entrer dans l'histoire en le refusant.
L’auteur est donc ébloui. Le public, lui, fait mine de l’être. Il prend la chandelle qu’on lui tend obligeamment et il se la met sous les yeux. Il s’écrie que c’est  beau et il retourne lire dans l’ombre. De l’aveu même de celui qui en fut gratifié en 2010, - pas un inconnu, celui-là - ca sert à ça, un prix Goncourt : ça permet à de pauvres gens qui ne sont jamais éblouis de voir un peu de lumière au moins une fois dans l’année.
Comme quoi, si le Goncourt a la faculté de porter un écrivain au pinacle, il n’a pas celle, hélas, de le rendre soudainement intelligent !
Mais ils ne sont pas tous comme ça, les prix Goncourt. Je médis, je médis… Certains furent d’une indéniable valeur et je pense, entre autres, à Vailland et La Loi, à Rouaud et Les Champs d’honneur, à Tournier et Le Roi des aulnes
Mais je  pense surtout à un autre. Un vieux celui-là. Une vieille barbe. Un ancêtre fossilisé. Un des premiers. Lui, ce fut un cas. Mais pas un cas d’école.
Pourtant, il était instituteur.
Figurez-vous que cet auteur, que j’affectionne particulièrement parce que sa plume est champêtre, intelligente et, aussi, parce que c’est quelqu’un de mon pays, quelqu’un des Deux-Sèvres, un lointain voisin du temps qui passe et que les villages, les hommes et les paysages qu’il évoque, je les vois parfaitement dans ma tête, figurez-vous, disais-je, que lui, il ne trouvait pas d’éditeur. Il avait sans doute beau chercher, il avait beau solliciter, un lourd refus, voire un silence obstiné, toujours lui faisait écho.
On connaît tous ça. La routine.
De guerre lasse, notre auteur publie donc un livre à ses frais. Chez Clouzot, à Niort et... à compte d’auteur. Le geste de l’opiniâtreté. Parfois du désespoir. Dans notre présent, il faudrait y croire bougrement, à son livre, pour faire ça quand tous les éditeurs vous disent qu’il est bon mais qu’il ne correspond à rien, en tout cas pas à eux.
Quoi répondre à ça ? Rien. Mettre l’écritoire au clou ou alors faire l’insolent. Mépriser le mépris en se publiant ?
C’est donc ce que fit ce modeste instituteur de vers chez moué, des Deux-Sèvres. Ce hussard en blouse.  Et l’Académie Goncourt, éblouie, lui décerna son fameux prix… Du coup, l’auteur obscur, le campagnard des bocages et des plaines, fut projeté en pleine lumière et cessa d’être instituteur pour devenir un écrivain.
Oui, en ce temps-là, quand on écrivait, quand on était un passionné de l’écriture, quand on trempait sa plume dans l’encrier des lettres, on n’aurait su la tremper ailleurs.
On était animé par une foi. On rentrait en Écriture, en quelque sorte !
Et on écrivait - le plus souvent - des choses pleines comme des œufs frais.

L’avez-vous lu, vous, ce prix Goncourt publié à compte d’auteur en 1920 ? Son auteur avait nom Ernest Perrochon.
Et je suis sûr que s’il était en lice cette année, le livre de l’instituteur, il serait brillamment moqué par tout le sérail au bec pincé. D’ailleurs, son livre aurait cette constance de ne pas trouver d’éditeur, donc, en plus, publié à compte d’auteur, il ne verrait même pas le bout du nez du moindre lecteur, sinon celui d’un ou deux membres de la famille et de quelques rares amis. Tous complaisants. Par affection autant que par charité.
Au grenier ! Même pas déballé de ses cartons, tout neuf, sous de vieilles poutres de chêne, parmi les vieilles roues de bicyclette, les vieux meubles, les souris, les vieilles valises, les vieilles pendules, les vieux chiffons, les toiles d’araignées et les poussières éternelles des objets mis au rebut, le prix Goncourt hyper putatif !

Un de mes amis, qui a quelques accointances avec le monde du cinéma, me disait, il y a peu dans un mail, que Godard ne trouverait pas un sou aujourd’hui pour tourner, ne serait-ce qu’un clip minable pour une marque de saucisses congelées !
Brassens, quant à lui, ne dénicherait aucun fou prêt à miser une thune sur ses chansonnettes et ses rimes à la noix !  Il gratterait sa guitare et réciterait ses vers au fond d’une cave obscure, comme un pauvre type !

Quand je vois ça, moi, je ressens plein de dédain pour mon époque et je me sens profondément romantico-passéiste.
Mais ça n’arrange pas pour autant mes affaires, tout ça.
Car je  ne me suis jamais totalement fait à l’idée d’avoir eu la malchance d’être obligé de partager la même époque que des milliards et des milliards de cons…
Sans doute parce que j’en suis forcément un aussi.
A leurs yeux.

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26.04.2015

La fleur de quoi ?!

cerf01.jpgDans le truculent et vaudevillesque poème A l’ombre des maris, Georges Brassens, toujours féru d’archaïsmes,  emploie une expression que pas grand monde, en 1972, n’avait encore à l’esprit.
Et je suis certain que nombreux sont ceux, à commencer par moi-même, qui ont chanté ces vers sans s’arrêter sur leur délicieuse ambigüité.
Je ne suis même pas sûr que le Poète lui-même ait intentionnellement écrit  le double sens.

 

Car pour combler les vœux, calmer la fièvre ardente,
Du pauvre solitaire et qui n‘est pas de bois,
Nulle n’est comparable à l’épouse inconstante.
Femmes de chef de gare, c’est vous la fleur des pois !

 La fleur des pois. Diantre ! Qu’est-ce à dire ?
L’expression remonte en fait au XVIIe siècle et son auteur – du moins le premier chez qui on la trouve, car les expressions le plus souvent vivent dans l’anonymat des rues et des faubourgs avant de s’immortaliser sous la plume d’un auteur, Cf. Rabelais et Villon – en fut sans doute Saint-Simon dans ses mémoires à propos d’une dame de la Cour de Louis XIV, Madame de Nangis.
L’expression n’avait alors rien de plaisant ni d’ironique. Bien au contraire, elle désignait quelqu’un de profondément distingué, l’élite, et son équivalent était le Dessus du panier, qu’on retrouve chez Madame de Sévigné.
Pois avait alors une valeur très positivement connotée, le mot désignant de nombreux légumes, comme le haricot ou la fève, très présents dans l’alimentation des XVIIe  et XVIIIe siècles.

Mais, à l'oreille, on découvre une toute autre connotation et Brassens aurait dès lors très bien pu écrire :

Femmes de chef de gare, c’est vous la fleur d’époi !

Vu le contexte, c’eût été une merveille car l’époi désigne le dernier cor des vieux cerfs et on sait que le cerf, plaisamment, avec ses cornes majestueuses, est l’allégorie parfaite du cocu.
Dans le Cocu, Brassens chante d’ailleurs ;

 J’ai du cerf sur la tète

Il serait évidemment précieux de savoir exactement comment Brassens avait orthographié son manuscrit.

 Quant à Vous, Messeigneurs, chantez à votre guise,
En ce qui me concerne, ayant enfin compris,
J’abandonne à son sort le petit pois honni
Pour désormais chanter la fleur d’époi jolie.

11:10 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

19.04.2015

Louis XIV

tous-les-recoins-et-les-secrets-de-l-hermione-se-devoilent_2164359_480x300.jpgAu cours des dix-sept années – notez que je vis en Pologne depuis dix ans - qu’a demandé la construction de la réplique de l’Hermione, à Rochefort, j’ai trois ou quatre fois visité le chantier, il faut le dire, un chef d’œuvre d’ingéniosité, une œuvre d’un grand art.
J’avais même, il m’en souvient, poussé le bouchon jusqu’à y emmener un copain anglais, lequel avait pendant toute la visite dû supporter mes amicales mais néanmoins sarcastiques boutades.
Il n’en pouvait plus, le pauvre !  J’en souris encore.
Hier,  donc, la pimpante frégate a pris les flots depuis les rivages d’une île que je connais bien et que j’ai beaucoup aimée, l’ile d’Aix… Notez derechef que c’est de là que le conquérant au bicorne, main posée sur son ulcère à l'estomac, prit, lui, les flots pour Saint-Hélène….
Ils ont l’humour tenace et revanchard,  les Anglois…
Bref, présent sur les lieux, et puisqu’on en est à évoquer l’humour, Monsieur petite blague y est allé de la sienne :
"Et voilà comment on rassemble des millions d'euros sans que l'Etat n'y mette trop d'argent, c'est pour ça que je voulais compenser par ma présence."

On était donc dans l'imitation jusqu'au cou.
Mais, quoique tout aussi mégalo, le petit-fils d'Henri IV avait été, lui,  beaucoup plus clair.

 

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05.04.2015

Souvenir...

11870609-Chaffinch-singing-spring-song-on-branch-Stock-Photo-bird.jpgElle chantait.
Elle chantait sans cesse.  Peut-être pour faire taire le silence des pauvres conditions.
Les gens qui, au bord des lèvres, ont toujours une chanson, aussi anodine soit-elle, célèbrent in petto des ailleurs poétiques.  Des espoirs, des bouts de bonheur entrevus.
Elle chantait donc...
Et depuis quelques jours un de ses couplets trotte dans ma mémoire, que je reprends à haute voix en tâchant d’imiter, moqueur facétieux, les trémolos surannés et les vibrations chères à l’époque.
C’est un couplet que, jamais, je n’ai entendu chanter nulle part ailleurs, par aucune autre glotte. Je ne sais pas quel ou quelle était l’artiste qui chantait ces mots et je ne sais pas d’où elle tenait sa chanson.
Du poste TSF sans doute. Mais quel poste ?

Si jamais vous traversez la mer immense
Pour fuir un horizon chargé d’ennuis,
Vous direz, apercevant le ciel de France :
C’est ici que j’aimerais passer ma vie.

Rien que cela ! Mais pourquoi, fuyant l’ennui, devrait-on forcément traverser une mer ?
La mer, le voyage, l’autre rive convenue, et cette ridicule prétention à la puissance de l’infini et aux sortilèges du mystère.
La mer est un vulgaire ventre à poissons. Une poubelle mazoutée.
J’ai fui l’ennui et les habitudes qui tuent.
En traversant un continent. En tournant le dos au ciel de France.

Le refrain maternel ne s’en accroche pas moins à ma mémoire, aujourd’hui attendrie et amusée.

11:22 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.03.2015

Frédéric Chambe a lu

Merci à lui pour avoir fait état, ici et ici, des réflexions  que lui inspira cette lecture

silence 1.jpg

pirées sa lecture.

16:35 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.03.2015

Le Silence des chrysanthèmes

silence 1.jpg

 

 

 

Dominique Sudre nous parle de sa lecture du Silence des Chrysanthèmes et je l'en remercie vivement.

19:25 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.03.2015

Quatrième

Chers lecteurs de l'Exil des mots et d'ailleurs, il vous est loisible de vous inscrire en faux contre cette quatrième de couverture, en poussant la porte de votre librairie de prédilection ou en cheminant jusqu'à cette page.

littérature,écriture

07:59 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.03.2015

Entre la grotte et le pavillon

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Sur un léger repli du terrain, herbeux et fleuri à l’orée des sombres forêts, elle fut longtemps là.
Bien plus d’un siècle sans doute. Elle était faite des éléments résineux qui l’entouraient, elle faisait corps avec eux et j’aimais m’arrêter à ses côtés...
Nous avions ensemble de longues discussions. Elle me parlait des temps d’une Pologne lointaine, qui n'avait plus de nom. Elle avait vu ses paysans courbés sous la misère, rentrant le soir, poussiéreux, mal rasés et fourbus, de leurs champs de sable. Elle me parlait de Reymont, puis des Russes du Tsar, puis des Allemands du IIIème Reich, puis de la botte de Staline et des neiges dont elle tâchait de protéger, tant bien que mal, ses habitants.
De générations en générations, ceux-ci s’étaient partagé ses maigres os.
Avec son toit de chaume véritable, elle avait quelque chose de la construction néolithique. Entre la grotte et la pacotille  des temps post-modernes.
Rudimentaire propriété de pauvres gens, elle était ainsi, à la faveur de sa longévité, devenue un objet d’art, un objet des mémoires englouties, un fossile fleuri.
Et puis, un beau matin, elle s’est envolée. En fumée.
La pelle et les râteaux vers les flammes d’un poêle ou d’une cheminée, l’ont déménagée.
Là où s’achève la mémoire pour l’éternité des cendres.
Dans le léger repli du terrain, herbeux et fleuri à l’orée des sombres forêts, il n’y a plus rien.
Si. Un nain de jardin.
Chaque époque a les œuvres d’art qu’elle mérite, sans doute.

08:54 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

02.03.2015

Une histoire polonaise...

menu_du_reveillon_du_nouvel_an-zoom.jpgAu début, était l’euphorie…
La Pologne sortait de l’ombre collectiviste et montait, guillerette et gonflée d'espoir, à l’assaut de l’économie dite de marché (comme si, soit dit entre parenthèses, il en existait une qui ne le soit pas).
Bref, qui dit nouvelle économie, dit démocratie enfin, liberté, égalité, élections d’hommes nouveaux, intègres si possible, et tout et tout…

Sitôt le mur tombé, donc, un jeune député fraichement élu à la Diète de Varsovie, rend visite à un vieux briscard de la députation française, duquel je tairai la circonscription par prudence et pour faire semblant d’être courtois.
Ce jeune député vient ici pour apprendre, pour voir, pour regarder, pour s’enquérir enfin des subtils fonctionnements des eldorados démocratiques de l’Ouest, auxquels il a tant rêvé et pour lesquels il s’est battu, au péril de sa vie, contre "ces salauds de communistes !"
Il est chaleureusement reçu par son homologue français, dans une somptueuse demeure de campagne, un manoir rustique, où il est invité à dîner.
Après les agapes, bien arrosées de vins fins, les deux hommes sortent fumer une petite cigarette sur le balcon.
Le jeune démocrate-député-polonais est émerveillé par le cadre champêtre, les jardins coquets et tout le luxe environnant.

- Mais comment avez-vous fait pour habiter un endroit aussi merveilleux ? demande-t-il poliment et tout novice qu’il est.

L’autre lui tape amicalement sur l’épaule, un brin condescendant, et lui montre l’horizon brumeux où l’on entend dans le lointain la rumeur d'une intense circulation :

- Entends-tu, là bas ?
- Des voitures ?
- Oui…Tu vois, qu’il dit, il y a eu un projet d’autoroute et j’ai bataillé dur, très dur, pour parvenir à le faire passer par là ! Il a fallu brasser des sommes énormes...
-  Et alors ? demande l'apprenti démocrate, interloqué
- Ah, ah, ah ! s’esclaffe son hôte bienveillant, en lui tapant derechef sur l'épaule. Tu apprendras… Tu apprendras… Allez, viens, on va se j’ter un dernier p’tit cognac.

Le novice est rentré chez lui, perplexe et ébloui. Et il réfléchit… Il réfléchit si bien que trois ans s’étant écoulés, il rend la politesse au vieux briscard français et le reçoit alors dans un château meublé avec un goût exquis, charmant, entouré d’arbres vénérables et ceint d’une rivière aux eaux limpides.
Un luxe qui laisse pantois le vieux renard de la politique française.
Les deux hommes dînent fort copieusement à la vodka et le Français, admiratif et, pour tout dire, un tantinet envieux, demande :

- Alors, comment t’as fait tout ça ? Dis-moi…

Le Polonais entraine son visiteur sur le balcon, lui offre un cigare des plus fins et, lui tapotant familièrement sur l’épaule, montre l’horizon enneigé.

- Entendez-vous ce bruit de circulation dans le lointain ?

L’autre se penche, tend l’oreille, fait des efforts, met même sa main en entonnoir et se penche encore plus. Il avoue enfin :

- Non… Je  suis désolé, je n’entends rien.
- Ben justement… Il n’y a rien à entendre ! Absolument rien ! Il y a pourtant eu un projet d’autoroute que j’ai soi-disant réussi à faire passer par là et on a brassé des sommes énormes… Ah ! Ah ! Ah ! Ah !!!

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26.02.2015

La Guerre et la paix

littératureEn une trentaine d'années environ, je me suis offert l’extravagance de lire trois fois cette chanson de geste, bien qu'en prose, de Léon Tolstoï, La Guerre et la paix.

Il s'agit là d'une pièce maîtresse de l’écrivain russe, bien sûr, mais aussi du patrimoine littéraire mondial. Le lire ici, aux frontières des steppes russes, au pays de la neige et du froid, dans cette région que j’habite et qui, à la période où se déroule le roman, était russe par la force des armes, prend une autre dimension encore.
On devrait toujours relire les livres que l’on a aimés. Les grands livres, les inextinguibles dinosaures. Parce qu’ils ne sont jamais les mêmes à chaque lecture et que le plaisir est donc à chaque fois autre. On dirait que ce sont eux, les livres, qui se sont adaptés à notre relecture et non notre vision du monde. Le temps qui passe, les saisons, réécrivent ainsi ces ouvrages. Il en va ainsi de La Guerre et la paix et de bien d’autres.
N’est-ce pas là, d’ailleurs, le propre des grandes œuvres que d’être intemporelles ?

J’ai toujours gardé en mémoire la foule des personnages, Pierre, les Rostov, Natacha, Denissov, Bolkonsky et la figure austère de son vieux père, comme s'ils eussent réellement existé. Le doigté avec lequel Tolstoï pénètre la complexité intérieure de cette foule de créatures n'a d'égal, à mon sens, que celui de Dostoïevski.
Ce qu'il me semble intéressant de dire aujourd'hui, à l'heure où la politique américano-européenne tente d'isoler et d'écraser la Russie et nous inonde des fantasmes de cette Russie en matière de conquêtes alors que c'est cette politique-même qui, en février 2014, a ouvert la boîte de Pandore à Kiev, ce sont les sentiments nationalistes de Tosltoi et, forcément, ses contradictions.
Tolstoï nous livre sa vision de l’histoire ; vision qui réfute toutes les théories des historiens. Pour lui, Napoléon, Alexandre 1er, les rois, les ministres et tous les grands acteurs de la scène historique ne sont que les instruments sans envergure des événements. Sa métaphore de prédilection est que l’histoire serait une vaste horloge dont les millions d’engrenages se mettraient en route, du plus minuscule au plus grand, et feraient ainsi tourner les aiguilles.
Les historiens interprètent le mouvement des aiguilles et l’attribuent le plus souvent au génie, à l’arbitraire, à la volonté d’un seul homme ou d’un seul groupe d’hommes.  Pour Tolstoï, cette vision est une aberration.  Ainsi, dans l’invasion de la Russie par six cent mille hommes venus de l’occident, Napoléon, un des engrenages les plus en vue du mouvement, ne décide rien. Il est le jouet du mécanisme de la vaste horloge et n’a dès lors pas plus d’importance que le moindre des multiples et minutieux engrenages, c’est-à-dire pas plus d'importance que le dernier de ses fantassins.
«Pour l’histoire, reconnaître la liberté des hommes en tant que force capable d’influencer les événements historiques, donc non soumise à des lois, équivaudrait à la reconnaissance par l’astronomie d’une force libre mouvant les corps célestes.
L’admettre rendrait impossible l’existence des lois, autrement dit rendrait impossible toute science. […] S’il n’existe ne fût-ce qu’un seul acte libre humain, alors il n’existe plus une seule loi historique et il n’est plus possible de comprendre les événements historiques», écrit-il.
Oui, c’est fort logique. Mais la grosse erreur, la monumentale présomption, à mon sens, commise par le génial auteur est de vouloir attribuer à l’histoire des lois aussi rigides, aussi sévères, aussi mathématiques, aussi conséquentes que celles qui s'appliquent à la physique de l’équilibre des forces ou à toute autre science.
Cette erreur sera celle d’une des idéologies les plus liberticides du XXe siècle, le marxisme.
C’est un postulat jamais prouvé. L’histoire est d’abord humaine, donc insaisissable dans ses méandres et ses soubresauts et jamais les mêmes causes ne sont à même de produire les mêmes effets.
Ce qui détruit à mes yeux toute prétention de l'histoire à être une science.

Certes, on peut néanmoins adhérer aux affirmations selon lesquelles les gouvernants, les décideurs, ne gouvernent rien de la marche de l’histoire, qui les dépasse, et ne décident que de solutions qui leur sont soufflées par la nécessité historique. Cette approche pragmatique de l’histoire a sa valeur incontestable, à condition cependant qu’elle reste cohérente.
Or, tantôt l’auteur de La Guerre et la paix fait un éloge à peine camouflé du tsar Alexandre 1er, homme bon et sensible - tellement bon et sensible qu’il envoya pas mal de ses sujets croupir sous les latitudes clémentes de la Sibérie - tantôt il traite Napoléon de bandit, de hors-la-loi, de vaurien, d’insignifiant, de menteur et de criminel.
Je veux bien lui passer tous ces glorieux qualitatifs. Le conquérant au bicorne fut en effet un des plus sanguinaires tyrans de l’histoire. Mais ce qui m’amuse, c’est le chauvinisme de Tolstoï qui, après avoir tenté de démontrer que ce bandit n’était que l’outil dérisoire d’une marche occulte et autonome des événements, le traite moralement, comme si la méchanceté de son personnage était soudain cause de l’invasion en 1812 de la Russie et de la chute de Moscou.
Comme si la perversité du tyran était soudain l’engrenage principal qui a fait tourner la pendule.
Tolstoï s’en prend souvent - ce qui n’est pas pour me déplaire - à l’abominable monsieur Thiers, grand exégète de Napoléon dans son Consulat et L’Empire. N’ayant jamais mis le nez dans ce torchon, je ne puis évidemment juger de sa qualité, mais je subodore fortement quelle idéologie nauséabonde pouvait inspirer le massacreur du peuple de Paris en 1871 et quelle vision manichéenne de l’histoire était la sienne.

Manifestement, Tolstoï avait, quoiqu’il s’en défende, mal à sa Russie pour cette invasion cruelle effectuée 57 ans auparavant. Reste que le roman est une fresque grandiose et que l’art de l’écrivain y est incomparable à nul autre.
Et même s’agissant de cette vision un peu délirante de l’histoire, on peut dire qu'il s'agit d'une critique en marge, d'un défaut, à mon avis, qui rend encore plus charnel, vivant, contradictoire et humain, le grand écrivain.
Car son roman - Tolstoï disait d’ailleurs que ça n’en était pas un - pousse par ailleurs l'art littéraire à des sommets rarement atteints.
En tout cas pas dans la littérature de notre temps.

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25.02.2015

Identité flamboyante

164717913.jpgL’intermède aura été de bien courte durée.
J’avais pourtant fortement envie de prendre du recul avec cette écriture sur blog, envie de faire autre chose, mais voilà qu’une nouvelle étonnante, qui me comble de bonheur, hier est tombée dans ma boîte aux lettres.
Je ne puis décemment garder par-devers moi tant de félicité impromptue et me dois de la partager avec mes lecteurs.
Et je leur dis sans ambages : Haut les cœurs ! Courage ! Jamais ne désespérez ! Tout arrive à qui sait attendre !
Oyez donc ! Oyez donc ! Mais oyez donc ça, miladiou !

Quoique coulant mes jours et mes nuits sous des cieux éloignés de la mère patrie, je n’en reste pas moins un Français. Un vrai Français, pur et dur, avec pas une goutte de sang arabe, ni slave, ni juif, ni arménien, ni italien, - pas même anglais -  qui ne vienne irriguer mes pauvres artères désespérément gauloises ! Avec, derrière moi, une mère, une grand-mère, un grand-père, des aïeux de toutes sortes mais tous bien culs-terreux jusques dans les poils du c…, justement.  Français cousu mains. Athée, en plus. La totale.
Par les temps sauvages qui courent, où il faut appartenir à quelque chose d’un peu plus bouillant pour être digne d’intérêt, ce n’est pas forcément brillant à porter tout ça ; cette espèce de généalogie plate comme une galette, sans âme, convenue. Une généalogie comme l’eau potable : inodore, incolore et sans saveur.
Jestem Francuzem. Point. Je me définis en deux mots. Y a-t-il au monde plus grande misère aujourd’hui que d’être en mesure de faire le tour de soi en deux petits mots ?

Mais voilà qu’hier matin, je trouve dans ma boîte aux lettres une très longue missive, manuscrite et d’un certain Anatole Rigonnaud, arrière-petit-fils d’un grand’ oncle à moi, du côté du deuxième lit de mon arrière-grand-mère – ou du troisième, je ne sais pas trop – bref,  passionné d’histoire et de généalogie, et que j’avais, ma foi, perdu de vue depuis une bonne trentaine d’années. Quelle surprise ! Je ne me souvenais même plus de son existence, à ce pauvre bougre !
Il habite du côté de Dijon, Anatole, et Dijon, hein, on n’y va pas tous les jours, même avec l’arrière-petit-fils dijonnais d’un frère d’une grand-mère à soi dont la mère avait connu trois lits !
Qu’est-ce que vous voulez allez foutre à Dijon ? Franchement…
Cet Anatole, donc, a planché, rendez-vous compte, pendant plus de trente ans sur ses origines ! C’est une question qui devait vraiment le tourmenter jusqu’à l’invivable ! Ou alors, c’est un fou ! Il a creusé, il a creusé, il a creusé, il a farfouillé dans les archives, il a interrogé des milliers de gens, il s’est déplacé, il a voyagé, il a dépassé le cap de cette Révolution de malheur qui avait brûlé des églises et des documents d’état civil, il est parvenu, éreinté, jusqu’au Roi Soleil, il a remonté jusqu’au grand-père du susdit Soleil, Henri IV, il a traversé le Moyen-âge, il est tombé en plein dans l’époque Gallo-Romaine, (j’sais pas comment il a pu faire tout ça !) et il s’est enfin arrêté vers le milieu des invasions barbares, en 402 exactement, me dit-il, en rouge et avec trois points d’exclamation.
Moi, derrière une telle prouesse, j’en aurais collé au moins cinq, de points qui s'exclament !
Il s’est arrêté là, Anatole. Tétanisé…
Heureusement, sinon il était parti pour remonter jusqu’à Lascaux !
Figure-toi, Cher Bertrand, écrit-il, la plume agitée d’un léger tremblement, que toi et moi sommes des Goths ! Des Wisigoths, plus exactement.  Notre passé est on ne peut plus flamboyant !
Et voilà que, se prenant sans doute et soudain pour Houellebecq, cet Anatole Rigonnaud me recopie des phrases entières de Wikipédia : « Les Wisigoths sont ceux qui, migrant depuis la région de la mer Noire, s'installèrent vers 270-275 dans la province romaine abandonnée de Dacie (actuelle Roumanie), au sein de l'Empire romain, alors que les Ostrogoths s'installèrent, pour leur part, en Sarmatie (actuelle Ukraine). Les Wisigoths migrèrent à nouveau vers l'ouest dès 376 et vécurent au sein de l'Empire romain d'Occident, en Hispanie et en Aquitaine. »

En Aquitaine ! Ah ! Ah ! Ah !  Ah ! Ah ! qu’il jubile, le Rigonnaud. C’est là que la famille a rendez-vous avec l’histoire, nom de dieu d'bon dieu ! Car il apparaît, selon les dires savamment établis de mon cousin - ou arrière-petit-cousin, je ne sais pas comment on dit dans ces cas-là – qu’un certain chef de clan, un certain Andric Duboutducirc, installé avec sa horde de farouches barbus tout près de ce qui serait aujourd’hui Saint-André-de-Cubzac,  séduisit honteusement une belle gallo-romaine un tantinet volage et lui fit, après avoir convolé en justes noces, beaucoup d’enfants.
Normal, les Goths ne savaient pas compter et avaient des appétits barbares, commente Anatole, pour bien me faire comprendre, sans doute, combien je suis redevable à cet Andric Duboutducirc et combien je suis resté un Goth. Sinon, je ne vois pas pourquoi une telle allégation dans un texte par ailleurs plein de sagesse et si bien documenté.
La descendance de cet Andric fut donc nombreuse et au fil des temps anciens, elle s’éparpilla en remontant lentement vers le nord pour s’installer en Poitou, et ce, bien après l’écroulement total de l’empire latin, après 476 donc. Il y eut des gens de ceci, des gens de cela, des gens de la soldatesque, des gens d'église,  des serfs, des paysans, beaucoup de Goths gueux, des... et ainsi de suite jusqu'au mari du deuxième ou troisième lit de mon arrière-grand-mère.

Hé ben ! J’ai relevé la tête. Suis un Goth, moi aussi ! Pas un Français de souche, tant veule et à juste titre tellement méprisé pour son étroitesse d’esprit et d’histoire !
Suis fier… Pauvres Français de souche qui n’avez pas l’heur d’avoir un proche cousin généalogiste et arrière-petit-fils d’un grand' oncle d’une grand-mère dont la mère avait connu deux ou trois lits, comme cela doit être pénible et lassant !
Je compatis. Je compatis... Je viens de passer par là.
Mais, allez, pour vous consoler un peu, je vous dis que le complexe n’est pas nouveau, en fait. C’est pour ça que les gens s’inventent des cousins germains et que, dans les cas extrêmes, j’ai même croisé des gens qui évoquaient des cousins issus de germains !
Des cousins issus de germains ! N'importe quoi !
Pire encore, il y en a qui s’affublent carrément d’un nom de pays. J’ai connu un gars, à Poitiers, qui s’appelait Italie ! Et un autre, beaucoup plus tard - je l’ai pas connu celui-là, mais j’en ai entendu parler - Hollande !

Bon, allez, je vais relire la lettre d’Anatole, voir si j’ai bien tout compris.
Et puis, les Goths, tout barbares qu'ils aient été, sont maintenant des gens polis et courtois : il faut que je lui réponde.
Je vais lui dire, pour faire le philosophe gothique, que peu importe la souche ; la souche n’est que le support matériel de l’arbre. Un truc à la portée du premier venu, une boutique politico-religieuse.
Ce qui compte, c’est ce qui a fait la souche. La racine.
Que dis-je ? La radicelle ! 

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17.02.2015

Le temps et la terre

P8050803.JPGLongtemps, je me suis couché de bonne heure… le matin.
Fut même une époque éloignée où je n’étais que noctambule. La nuit tous les chats sont gris, c’est bien connu, et certaines rues n’y sont  parfois hantées que par des voyous en mal de philosophie, mêlés à des philosophes en mal de voyoucratie.
 Mes matins avaient alors le goût des nuits inachevées et la frustration des voyages brutalement interrompus, tandis que mes soirées m’apparaissaient toujours trop brèves. Comme des courses contre la montre.
J’aimais donc vivre comme la lune, à l’inverse de la course du soleil.
Est-ce le changement de latitude ? Est-ce le changement brusque du climat ? Est-ce tout simplement parce que je ne vois plus du tout de la même façon le profit existentiel qu’on peut tirer de cette chance de vivre
que nous avons, je me couche désormais comme se couchent les poules, dès qu’à l’horizon faiblit le jour.
Côté ouest, par-delà la forêt silencieuse.
Et de même qu'il me plaît de voir la boule de feu s’éclipser derrière les troncs des grands pins qu’elle arrose d’une lumière moribonde, poussiéreuse, il me plaît de la voir réapparaître, toute neuve, toute fraîche, par-dessus la maison de ma vieille voisine, là-bas, au-delà du Bug.
Chaque matin, j’ai cette impression délicieuse de recommencer une nouvelle vie. Ce soleil, je veux le capter le plus à l’est possible et, l’été, dès quatre heures, parfois même avant, quand la petite prairie déroulée jusqu’aux sombres lisières, peine à s’extirper de sa brume alors que la cime des arbres joue déjà avec le soleil, j’imagine les plages de l’océan encore baignées de nuit.

Ces changements d’horaire, ce besoin, ce plaisir de vivre avec les allées et venues de la lumière, c’est mon décalage. J’imagine mal ici des nuits vécues comme des jours et des jours comme des nuits. C’est sans doute parce que le plaisir d’une espèce de diapason atavique avec le grand mouvement des choses m’est revenu. Sans doute aussi parce que l’exilé a besoin de vivre au plus près de sa latitude, pour que, si son âme fait souvent le voyage du retour au pays, son corps, lui, soit ancré dans un territoire et s'en délecte.
Pour se l’approprier par le plaisir d’habiter.
Et l’hiver, quand la nuit gouverne le monde dès quinze heures, j’imagine à l'inverse les plages de l’océan, avec  le soleil  oblique qui, du bout de ses doigts falots, caresse les écumes.
Parce que la boule bleue est ronde et que cette évidence primaire, tombée en désuétude, s’affiche chaque matin et chaque soir sur la pendule de celui qui vit ses jours loin des lieux où il vit le jour.

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11.02.2015

Parole d'exil

littérature,écritureLe mot exil renferme dans ses gênes une connotation fortement punitive.
On pense d’abord à une expulsion et à une interdiction brutale, présente dans la racine latine exsilire, «sauter hors de». Plus tard, vers la fin du XVIIe, le terme prendra un sens plus figuré englobant l’obligation de vivre loin de personnes ou de lieux en même temps que le regret de ces personnes ou de ces lieux.
Il se sensibilisera en quelque sorte. Il dira l'émotion des regrets.
C’est pourquoi j’avais nommé d’un oxymore apparent, Exil volontaire, mon premier blog, ouvert de septembre 2005 à juillet 2007.
Car je ne suis pas exilé.
Je me suis exilé. Non pas pour me punir, mais, au contraire, pour tenter de changer, à mon avantage si possible, un mode de vie.
L’écriture et un blog furent les premiers sémaphores lancés par l’éloignement parce que le premier effet de la solitude s’est exprimé par l’inutilité soudaine de la langue du berceau, c’est-à-dire du vecteur principal qui, socialement et même au-delà, relie l’homme à ses conditions d’existence. Or, l’exilé ressent d’abord qu’il est privé de la parole, donc de monde directement intelligible. Dans la rue où la signalisation, les enseignes, la publicité, la voix des passants, usent d’un autre code que celui qu’il possède et qui lui semblait être universel, - viscéralement je parle, car intellectuellement tout homme sait bien, depuis la Tour de Babel, la diversité culturelle et fondamentale du langage – l’expatrié prend de plein fouet la force matérielle de sa solitude.
Le schisme s’opère par la langue. Parce que le signifiant étant inaccessible à l’intelligence, le signifié perd soudain tout son sens, devient lui-même inaccessible et n’a plus pour être nommé et compris que la parole in petto et l’écriture.
Cette parole in petto s’exprime en deux temps.
Si mon voisin me dit «będzie padać», j’ai du mal à imaginer, même si mon cerveau comprend le message, l’eau qui, en longs fils gris, va tantôt dégouliner sur les paysages. Pour voir ça, pour en avoir pleinement conscience, il faut que je me chante la musique qui dit cette réalité : il va pleuvoir. Là, je vois parfaitement. Et si je réponds « mam nadzieję że nie » je ne dis pas ces mots-là avec ma conscience parlée, je les dis en imitant un chant extérieur à cette conscience.
En profondeur,  je dis : j’espère que non.
Le langage de communication vulgaire est dès lors exercice interne de schizophrénie.
Cela peut vous paraître sot. C’est pourtant par ce conduit-là que j’ai ressenti ici mes plus grandes solitudes et que j’ai pris pleinement conscience que je vivais parmi d’autres hommes, hors de mon pays.
Il m’est d'ailleurs plusieurs fois arrivé, peu avant un départ programmé pour la France, de faire le projet de dire ceci ou cela à quelqu’un que je devais rencontrer et de chercher les mots polonais avec lesquels j’allais lui dire ce que j’avais à dire, d’hésiter, d’espérer qu’il me comprendrait bien, avant de réaliser soudain que je serais alors dans mon langage et que je n'aurais pas cette gymnastique cérébrale à faire.

Le besoin d’écriture est sans doute venu d’un besoin de sauvegarder mon moi en moi, de promener avec moi ma propre constitution linguistique. Par l’écriture, je me suis penché sur cette constitution, j’ai revu plus profondément mes mots, ce qu’ils signifiaient en substance, en quoi j’étais indissociable d’eux et comment je les avais mis en exil, depuis fort longtemps, ne comprenant pas tout à fait qu’ils étaient en même temps les signifiants d’un monde qui, in fine, les signifiait.
Qu’on ne pouvait séparer sa vision du monde de l’art de la dire, "art de la dire" désignant ici la parole en général.
J’ai dès lors ressenti que nos mots étaient en exil parce que nous les possédons à fond, d'un instinct qui n'a rien d'instinctif, et que nous en usons comme des outils alors qu’ils forgent eux-mêmes l’artisan qui manie cet outil.
Sans tout cela, exprimé ici de façon peut-être pas assez claire, sans cet exil fondamental des mots qui m’est apparu alors qu’ils ne m’étaient, d'apparence, plus d'aucune utilité, sans doute n’aurais-je jamais ouvert de blog.
L’exil m’a permis, en quelque sorte, de rapatrier mes mots à leur juste place.

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06.02.2015

Ballade pour un pendu

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Initialement, ce texte introduisait Le Silence des chrysanthèmes.
Il lui tenait lieu de prologue.
A la relecture complète, quand je me suis remis à travailler le manuscrit, il n'a pas passé l'épreuve et a été recalé.
Comme on n'est jamais sûr de rien, autant le dire à ceux et celles qui, aujourd'hui, ont le livre achevé dans leur bibliothèque.

" Comme cet oiseau timide soudain surgi des nues, qui referme un instant ses ailes de voyageur sur la tuile moussue d'un vieux toit d'écurie, observe nerveusement les quatre coins du monde, s'ébouriffe et se jette au hasard sur les vapeurs du ciel,
comme ces feuilles de septembre que l'équinoxe tue d'un tourbillon dans l'air avant de les jeter, tout encore frémissantes, sur les tombes de la terre,
comme ces vagues toutes blanches qui viennent et qui reviennent sur le sable des plages, sur des rochers gluants et au pied des falaises, s'écrasent et resurgissent, grondent et puis se taisent, inlassables, sempiternels retours du grand mouvement des choses,
comme cet enfant jetant des pierres sur la rivière, qui regarde, rêveur, les ronds par sa main dessinés et qui se rétrécissent, se rassemblent et s'estompent,
comme cette brume lascive des frais matins de mars, étendue sans pudeur sur le lit de la plaine,
comme le temps qui s'enfuit en grandissant nos peurs,
comme le cœur qui s'égare sur une erreur sublime,
comme les pas sur la neige que d’autres neiges effacent,
comme la plume bloquée sur la blancheur d'une page,
comme les yeux refermés sur l'empire effrayant des ténèbres promises,
comme ma main tendue à l'ami qui s'égare et
comme cette main tendue vers moi qui ne veux voir,
comme ces nuages en feu allongés sur les arbres d’une aurore immobile,
comme ces soldats tombés, pitoyables, dans les flaques rougies des causes toujours absurdes,
comme cet homme mis à terre par l'injuste souffrance d'un amour dérobé au quotidien des jours,
comme l'ivrogne chancelant sous le poids de son mal,
comme l'animal laissé dans une cour obscure et qui pleure et gémit, des hommes  dégoûté,
comme cette tombe toute verte que les violettes inondent, où jamais ne vient plus un visiteur songer,
comme la main de ma mère qui soignait ma rougeole,
comme les mots blêmes du grand-père renfermant dans son ventre le fer d'une bataille,
comme les yeux jaunis, injectés de sang, et jamais grand ouverts de celui qui chaque nuit se jette à corps perdu dans les culs des bouteilles,
comme ce fruit suspendu à la branche qu'il casse,
comme l'automne invitant le poète à écrire, le peintre à composer, le sculpteur à ciseler, le chanteur à crier, le sans voix à parler et le sourd à entendre,
comme toutes les saisons que l'univers embrase, obscurcit ou quelquefois éteint,
comme cette voie lactée sur ma tête allumée où scintille, désespoir, l’utopie d’un désir,
comme les crêpes, les oranges et l'odeur de sapin des matins de Noël,
comme les doigts refermés sur le froid des barreaux qui recherchaient le ciel et l’écho d’un passant,
comme ces chemins d'école, mouillés de boue l'hiver ou fleuris par avril, où murmuraient toujours les musiques de Verlaine, les tristesses d’Olympio et les guerres d'Alexandre,
comme la trahison, horrible, jusque là impossible, devant laquelle s'égarent aussi bien le cœur qu'aussi bien la raison,

comme cet l'oiseau timide soudain surgi des nues, qui referme un instant ses ailes de voyageur sur la tuile moussue d'un vieux toit d'écurie, consulte nerveusement les quatre points du monde, s'ébroue et puis se jette au hasard sur les vapeurs du ciel,
comme enfin..."

Mais la corde soudain éteignit le cerveau.

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02.02.2015

Pisser dans un violon ?

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Si j'en crois ces statistiques, ça fait quand même un peu de monde qui passe sur l’Exil… Je n’ai pas dit qui lit. J’ai dit qui passe.
Si j’en crois mon collègue des Editions du Bug -  et je n’ai  absolument aucune raison de ne pas le croire- il faut pour Solko quasiment multiplier les chiffres de ces stats par 2.
Ça fait quand même un peu de monde qui fréquente Solko et l’Exil des mots réunis, même si une dizaine de lecteurs tout au plus - cette fois-ci je parle bien de lecteurs – leur sont communs.
Bon, allez, les statistiques restent les statistiques... Alors tranchons dans le vif et, réalistes, divisons ces 10500 visiteurs uniques par 10.
Neuf visiteurs sur 10 sont venus par hasard, ou alors ce sont toujours les mêmes qui reviennent. Ça fait beaucoup d’égarés du clic et "d'abonnés" mais ça fait quand même 1050 lecteurs à nous deux…
Hé bien, je me dis que les Éditions du Bug sont sauvées avec autant de gens qui connaissent notre écriture et l’apprécient.
Et même… Même s’il n’y en a qu’un sur deux qui veuille bien se procurer un de nos livres, notre premier tirage sera vite épuisé. La fête, quoi ! Ouahou ! Champagne !

Je doute cependant très fort qu’il en soit ainsi…
Moralité : écrire sur un blog, c’est de la branlette ! Du pisse-menu…
L’écriture numérique n’est pas de l’écriture, c’est du bavardage sous vitre. Du tweet amélioré quantitativement...
Exception faite pour une dizaine de fidèles amis et amies - que je salue au passage - on doit nous lire à peu près comme on lit le gratuit hebdomadaire ou comme on regarde la télé…
Parce qu’on ne sait pas trop quoi faire d’autre.
Et je crois - je peux me tromper, je suppute - que la plupart des lecteurs de Le Silence des chrysanthèmes et de La Queue seront des gens qui n’auront jamais foutu le museau ni sur l’Exil des mots, ni sur Solko.

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25.01.2015

Le Silence des chrysanthèmes

silence 1.jpgCe manuscrit, Le silence des chrysanthèmes,  m’a toujours tenu terriblement à cœur.
Pour de multiples raisons.
La première d’entre elles est que, dès mon arrivée en Pologne, en mai 2005, je m’étais mis à son écriture. Tous les jours. Sans discontinuité. Dans une certaine fébrilité. Comme si, me retrouvant soudain coupé de ma langue, de mon pays, des amis qui jusqu’alors avaient été les miens et de ce qu’il me restait de famille, j’avais besoin d’ouvrir une fenêtre sur mon parcours et besoin de comprendre pourquoi, alors que déjà cognaient à ma porte les premiers souffles de l’automne, j’en étais arrivé au déracinement complet.
La plume coulait d’elle-même… A la recherche de l’inconnu qu’il me semblait soudain avoir toujours porté en moi.
Je prenais le départ une nuit de décembre 1950, je faisais des détours, j’examinais en filigrane les gens que j’avais croisés là-bas, en culottes courtes ou adulte, je redessinais le milieu pauvre, rural et aimé, d’où je venais, je remontais le cours d’un fleuve agité de tumultes et qui, de chaos en chaos, de cascades en cascades, de batailles en batailles, d’échecs en quelques victoires, conduisait jusqu’aux rives du Bug, sous un climat tout blanc, à deux pas du monde cyrillique.
Ce faisant, je faisais la part belle à mes premiers compagnons de voyage, mes frères, que j’avais pourtant quittés,  pour la plupart d’entre eux, depuis plus de 35 ans.
Les fantômes… C’est cela. Je partais à la rencontre de mes fantômes pour essayer de savoir celui qui m’habitait.
Je le voyais bien en écoutant ma plume : les illusions, les espoirs, les certitudes, les rêves d’une société fraternelle, plus juste,  tout avait volé en éclats dérisoires au cours de cette existence. J’avais envie de le dire. De me le dire plus exactement, ici, dans la solitude d’un exil, mais, spontanément, sans doute pour ne pas sombrer dans le récit toujours vain d’une pure évocation autobiographique, j’éprouvais en même temps le besoin de parsemer mon récit d’éléments de mon imaginaire, de noircir ou de sublimer. Je ressentais, aussi et surtout, le besoin de dire le temps et son usure, le temps qui passe, qui passe, qui se consume et qui m’avait poussé, autant par espoir que par désespérance, à rompre toutes les attaches.
Ce temps qui se dérobe sous nos pas…Vivre, c’est mourir à petits feux de cette évidence mille fois brassée, mais jamais assez profondément à mon goût.
Il n’y a que les imbéciles pour taxer d’évidence  ce qui est l’essentiel.
Une autobiographie impure. Un constat.
Puis, Le Silence des chrysanthèmes illusoirement achevé, le cahier refermé, sont venus Zozo, Géographiques, Chez Bonclou, Polska B dzisiaj, le Théâtre des choses, le Diable et le berger… Je n’ai jamais cessé décrire depuis que j’ai planté ma tente sous les étoiles de l’est polonais.
Pourtant, quoique toujours à la recherche d’un passeur qui ferait sur les plages s’échouer mes bouteilles à la mer, Le Silence des chrysanthèmes n’a jamais été présenté à un éditeur... Des extraits en ont été mis en ligne sur ce blog. Je ne le jugeais pas indigne. Je le jugeais sans doute pas « mûr » encore.
C’est pourquoi j’ai voulu qu’il soit mon premier livre publié par les Editions du Bug. Qu’il participe à leur naissance, qu’il colle à leurs premiers pas comme il avait collé à mes premiers pas ici.
Je l‘ai rouvert. Je l’ai relu, je l’ai  corrigé, j’ai revu la grammaire et les balancements de la phrase, bref, je l’ai longuement retravaillé pour lui donner une nouvelle vie : celle d’un livre.
Il est aujourd’hui disponible Ici. C’est, pour moi, un rêve enfin réalisé.
Et si le cœur vous dit de le partager un moment avec moi, si vous voulez embarquer le temps d’une lecture sur ce fleuve qu’ombragent les saisons enfuies, englouties, il vous laissera descendre où vous voudrez...
En tout cas je l’espère, tant les histoires, les mutineries, les joies et les désolations et les vies qu’on croit individuelles, exclusives, à soi propres, portent en elles, chacune à leur façon,  quelque chose de la chose universelle.

 silence 2.jpg

 

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22.01.2015

Deux gouttes d'eau dans la mer...

littérature,écriture Dans une semaine environ, paraîtront les deux premiers livres des Editions du Bug, signés des deux fondateurs des susdites éditions.
Pour nous, c’est évidemment un événement extraordinaire, sans précédent. Nous y mettons beaucoup d’espoir après y avoir pris beaucoup de plaisir.
Mais les climats sous lesquels s’élanceront ces deux livres sont-ils bien faits pour leur santé ?
Qu’on en juge plutôt sur les trois lectures les plus prisées de l’époque récente. Quoiqu’elles ne se situent pas toutes les trois au même niveau, puisqu’une surpasse les deux autres dans la parfaite inutilité, voire l’incongruité, elles ont quand même en commun, désolé, de figurer au hit-parade des tables de chevet :

- Treiweiller éconduite raconte ses mésaventures et livre des secrets d’alcôve princière. Putain, mon gars, le roi est nu !
Des centaines de milliers de curieux, un œil avide collé au trou de la serrure,  se ruent sur ses pages, sans doute innommables, et qui n’ont d’autre dessein que d’amasser des millions d’euros.
On va même en faire un film… Histoire de faire fructifier encore plus la bêtise sur le dos de la bêtise. La bêtise exponentielle. Les salles seront assurément combles.

 - Zemmour le chroniqueur, lui, y va de son Suicide français.
Des centaines de milliers de suicidés malgré eux se ruent aussitôt sur ses pages. Histoire de voir si c’est bien vrai, tout ça, et si, par hasard, déjà on ne danserait pas en l’air au bout d'un chêne à notre insu.

 - Houellebecq, auréolé de son prix Goncourt, y va de son roman bien ancré, paraît-il, dans la réalité paranoïaque de l’époque. Quand la politique entière se joue comme une fiction, comme un spectacle permanent du faux vendu comme valeur absolue du vrai, rien n’est plus prisé que la fiction politique, certainement lue, d’ailleurs, par beaucoup, pour plus réelle encore que le réel.
Des centaines de milliers de Houellebecquiens, et bien d’autres encore, se ruent sur ses pages.

En amont de ces fracassantes parutions - dont une ne peut, je l’ai déjà dit, qu’abusivement être qualifiée de « livre » - réunissant à elles seules plus de 1,5 million de lecteurs, l’angélique ministre de la culture dit sans rire qu’elle n’est pas payée pour lire. Ce qui, soit dit en passant, pourrait signifier que ceux qui lisent sont des feignants, des malhonnêtes qui lisent au bureau, ou alors des chômeurs… Bref, des inintéressants.
Charmant !
Ce qui peut signifier, aussi, que quand un ministre lit autre chose que les cotes en bourse, c’est qu’il badine, c’est qu’il n’a
vraiment rien d’autre à foutre… Il pourrait tout aussi  bien se curer les ongles, ou se peigner la moustache, que sais-je encore ?
Le premier d’entre eux, Valls, lui, balaie tout ça d’un revers hautain de la manche et clame que Houellebecq n’est pas la France !
Il a raison, il a raison...
Le problème est que, même quand cet homme semble avoir raison par des formules à l’emporte-pièce, la façon dont il les dit et, surtout, les raisons pour lesquelles il les dit, résonnent telles d'affligeantes erreurs.
Il a sans doute voulu laisser à penser, comme Louis le XIVème, que la France, c’était lui et ceux de son camp.
En tout cas, pour services rendus à la littérature, donc à la pérennité d’une époque dans la mémoire collective, Houellebecq est certainement plus la France que cet apprenti Bonaparte à la recherche de son pont d’Arcole et qui, n’en doutons pas, aura depuis longtemps trouvé son Sainte-Hélène quand Houellebecq écrira encore….  

Des criminels assassinent des journalistes et des gens du peuple juif. Le peuple français à juste titre s’émeut, les pouvoirs se serrent les coudes autour de l’émotion collective, battent d'ostentatoire façon le pavé, bras dessus, bras dessous avec tous les Charlie affectés, et, dans la foulée, (pas de temps à perdre !) annoncent des policiers en grand nombre et mieux armés, des militaires, des surveillances accrues, des cyber flics de plus en plus vigilants, gare aux mots, gare aux dérapages, gare aux émois contradictoires, gare à qui, même à des années-lumière de cette abominable terreur, laissera échapper son refus de laisser parler ou penser qui que ce soit à sa place et hurlera autrement que les loups !
Quand les flics jettent leurs chaluts et drainent le fond, il n’y a pas de fretins si menus qu'il faille les rendre à la mer !

On le voit : l’ambiance n’est pas vraiment à la sérénité d’esprit et à la curiosité pour découvrir deux romans écrits, en plus, par deux célèbres inconnus et qui, ma foi, même très loin d’être conjugués sur le mode dominant, ne parlent ni fesses aventurières, ni sécurité, ni peurs collectives.
Ça va être dur pour eux…
Il leur faudra jouer des coudes, il leur faudra du hasard, du soutien, de la conspiration de bouche à oreilles, des clins d’œil complices, pour tenter de percer les brouillards  d'une époque en échec permanent d'elle-même.

Mais, comme nous sommes des fous joyeux, hé bien, nous y croyons et nous y croirons jusqu’au bout !                                        

11:20 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.01.2015

Cum prehendere

esprit_embrouille.jpgLe brouillage des cerveaux a-t-il déjà atteint une telle densité au cours de l’histoire ? Je n’en sais évidemment rien. Je sais surtout qu’il a toujours été l’instrument de prédilection de tous les pouvoirs et de toutes les idéologies, à différents niveaux de saturation et d’efficacité.
Aujourd’hui, la multiplicité des messages n’a d’autre fin que celle de détruire l’utilité même du message, ce qu’elle fait avec beaucoup de réussite.
Pour cette seule raison, rester à l’écoute est une erreur fondamentale. Presque un suicide cérébral. C’est s’exposer à des interprétations qui s’appuient sur l’idée qu’on a encore d’une certaine vérité humaine, idée farfelue, partout démentie et partout surannée, et, par là-même, s’exposer à dire ou à écrire des conneries.
Ayant bien intégré que le monde, depuis une bonne trentaine d’années, est entré lentement mais sûrement dans une de ses contradictions fondamentales qui ne se résoudra que par un changement  brutal - dont absolument personne ne peut dire aujourd’hui quelles en seront les formes et la nature et s’il débouchera sur des époques redoutables ou lumineuses - le sage devrait se taire et refuser d’écouter le chant des moribonds.
Ainsi, pour détail,  quand Le Pen dit qu’il y a derrière les sanglants attentats de Paris, la patte des services secrets, ma première réaction est de penser, avec mon cerveau brouillé, que le vieillard d’extrême-droite lance une de ces boules puantes dont il est coutumier, histoire d’appauvrir encore la qualité de l’atmosphère, pourtant déjà bien délétère.
Je suis gêné. Parce que, dès le début, j’ai trouvé moi-même très étrange que les assassins aient été assez cons pour laisser trainer leur carte d’identité. Même les voleurs de poules ont plus d’intelligence pour protéger leur fuite.
Après Le Pen, refusant viscéralement toute complicité de vue avec cet homme, je me dis donc, toujours avec mon système nerveux parasité, que  ces fauves ont justement voulu qu’on arrive jusqu’à eux afin que ne leur soit pas volée une infamie, qu’ils revendiquaient, en bons et grands martyrs…
Forcément. Il ne peut en être autrement.
Mais voilà que, dans la tranchée d’en face, la violence de la réaction du chef socialiste, Cambadélis, jette un nouveau doute…Ce grand prêtre du mensonge républicain s’insurgeant contre cette thèse avec une telle rudesse, ce n’est pas très sain… D’ordinaire, un menteur ne s’indigne avec cette force-là du mensonge de l’autre que pour cacher l’énormité du sien.
Bref, entre un provocateur sénile et un chafouin qui vise haut dans le ciel de son avenir politique, je ne sais plus trop comment me débrouiller les neurones.
Le mieux est donc de les envoyer tous les deux se faire…
Parce qu’après tout, de tout ça, je m’en bats l’œil, au fond…Qui ? Pourquoi ? Comment ? Tout cela ne change rien à la pourriture du monde et à la monstruosité du crime commis.

Et puis, avec tout ça, il y a cette expression qui me pue désormais aux yeux : la liberté d’expression… Un dogme intouchable, cuisiné à toutes les sauces, revendiqué par tous ceux qui, pourtant, n’ont de cesse que de museler qui s’avise de penser autrement qu’eux.
C’est très étrange… Où est donc le traquenard ?
Certainement là : telle qu’entendue par les grands seigneurs de l’époque, la liberté d’expression n’est pas l’expression de la liberté, mais la liberté de dire ce qui alimente peu ou prou, même contradictoirement, la machine à brouiller les cerveaux.
Ainsi, toute la population bien pensante se réjouit de la réponse du journal Charlie qui,  le sang des siens ayant été versé, refuse de se plier aux exigences des assassins, persiste et signe dans la caricature blasphématoire d’une religion… Certes, certes. Je comprends et, spontanément, je suis bien d’accord. C’est là un acte de courage et un refus en actes de la terreur sanglante.
Mais… du même coup, cette liberté d’expression, hautement revendiquée, conduit partout dans le monde musulman aux émeutes, aux incendies et à d’autres morts…
Il faudrait peut-être alors que les démocraties occidentales, qui, - faut-il le rappeler ? - ont fondé leurs richesses et leur hégémonie en spoliant cruellement les trois quarts de la planète, commencent à comprendre qu’elles ne sont pas un modèle unique, figé par la raison éternelle, qu’elles ne sont pas le nombril de la civilisation du monde et, sans céder un pouce à la terreur, réfléchissent une seconde à leur droit d’insulter des sensibilités, fussent-elles fanatiques et obscurantistes, qui ne sont pas les leurs.
La couverture du journal, donc, n’est pas un acte de courage, mais un bisness redoutable qui, contre le sang versé, verse à nouveau le sang.
On peut appeler ça comme on veut, on peut même saluer -  je serais tenté de le faire – mais on ne peut absolument pas dire que ce soit là la manifestation d'une intelligence remarquable.

 Autre message brouillé de Hollande, en balade sur le terroir corrézien : je ne connais qu’une communauté, la France. Ou la nation, je ne sais plus…
«C’est beau, c’est grand, c’est généreux, c’est magnifique» mais… Quelle communauté, Monsieur ?  Avez-vous bien pesé le sens du mot ? Une communauté où certains roulent carrosse avec des milliers d’euros mensuels, des avantages, des patrimoines, et les autres qui mordent du pain dur avec à peine mille euros ? C’est cela que vous appelez une communauté ?
Quelle communauté ? Gardez-là pour vous : c’est votre communauté, ce ne sera jamais celle des millions de gens, aux rêves brisés, qui souffrent de son iniquité ! Ceux-là, il leur faudra bien plus qu'une grand'messe unitaire pour vous signer un chèque en blanc !
Le brouillage des cerveaux ne permet donc plus à un homme, à moins qu’il ne se retire complètement,  de pouvoir en son âme et conscience énoncer clairement le fond de sa pensée. Tout simplement parce qu’il est impossible de bien concevoir.
C’est-à-dire qu’on assiste à la glorification gratuite de la liberté d’expression à un stade où il n’y a plus aucune liberté à exprimer - la première étant de comprendre, cum prehendere, prendre ensemble - sinon en littérature, dans l’imaginaire ou le récit fantasmé.
Et c’est sans doute dans ce seul domaine que nous devrions exercer notre parole, pour tenter d’y faire vivre avec bonheur le sens non usurpé de la langue et de ses mots.

Plus que jamais nous appelle l'en dehors.

17:45 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : écriture, histoite, littérature, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.01.2015

Brassens : les mots du cygne

Je remets en ligne parce que, la folie du martyre ayant envahi le monde, je me demande comment Brassens écrirait aujourdhui cette strophe.... ou, même, s'il l'écrirait.

Mourir pour des idées

Les Saints Jean Bouche d’or qui prêchent le martyre,
Le plus souvent, d’ailleurs, s’attardent ici bas.
Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire,
C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas.
Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent
Bientôt Mathusalem dans la longévité.
J’en conclus qu’ils doivent se dire, en aparté :
Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente,
D’accord, mais de mort lente.

20081208Grece.jpgCe sont là des vers qui ont fait grincer bien des dents.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir en pensée vers une époque où l’engagement pour «changer le monde» était en permanence à l’ordre du jour.
Toute la horde gauchiste issue d’une bien mauvaise lecture d’un non moins mauvais centralisme démocratique à la Lénine ou à la Mao Tsé Toung, tous les militants staliniens des vieux partis poussiéreux, qui avaient vu, un moment, leurs troupes ébranlées par le souffle de mai 68 et qui, peu à peu, en bons charognards de l’histoire, reprenaient du poil de la bête grâce à l’écrasement de ce même mai 68, - souvenons-nous que L’Humanité titrait partout que les anars étaient des flics payés par l’étranger- ces mêmes anars perdus quelques années plus tard, à l’époque de ce poème, dans les fumées romantiques de la reprise individuelle ou de la propagande par le fait ou encore dans celles des feux de camp «baba», tous les pro-situs courant derrière une théorie qui, déjà, avait perdu sa complicité avec la réalité, tous, ou à peu près, crièrent haro sur cette voix qui prétendait que se battre, et surtout mourir, pour un quelconque idéal était chose débile.
Tous ces gens-là, jeunes et généreux (excepté les staliniens), ne l’étaient pas encore assez, généreux, pour lire correctement entre les lignes visionnaires du vieux poète.
Je comptais beaucoup de camarades parmi eux.
J’avais alors vingt-deux ans et, quoique moi-même embarqué dans les illusions des préparatifs du Grand Soir, j’essayais de convaincre ceux que je comptais au nombre de mes amis, ceux qui, depuis longtemps, avaient déchiré les cartes et fui les séminaires de l’idéologie, qui menaient leur combat au quotidien, qui n‘avaient que le mot Vie à la bouche, qui méprisaient le prêcheur de quelque paroisse qu’il fût, que Brassens ne disait pas autre chose qu’eux. Que nous.
J’avais sur eux le privilège d’être accompagné depuis ma première adolescence par le verbe du poète moustachu.

Bien avant que les pavés ne volent dans l’air enjoué des rues, j’avais chanté Le Pluriel et aussi ces vers des Deux Oncles :

Qu’aucune idée sur terre n’est digne d’un trépas,
Qu’il faut laisser cela à ceux qui n’en ont pas…

En écrivant Mourir pour des idées, Brassens alliait donc l’intelligence au courage, car il fallait être bien téméraire pour chanter ainsi à contretemps de toute une époque.
Mais, individualiste désespéré, le poète n’a jamais crié avec les loups, qu’ils soient braves gens, d’âme guerrière, bourgeois, prêtres d’une Eglise ou prêtres d’une Révolution.
Et plus, il sait trop que tous ces combats sont perdus d’avance et que ceux qui brandissent le plus ostensiblement les drapeaux, sont souvent les premiers à jeter l’éponge ou à changer de direction, dès que souffle un vent nouveau.
L’avenir, c'est-à-dire notre présent, lui a hélas donné raison…
Car le temps se fout des combats d’antan et de leurs sacrifiés. Seule demeure la solitude de l’homme face à son éphémère destin et cet homme n’a à opposer à ce destin que la poésie, qui sublime et sait aller plus loin encore que la fuite du temps. Qui veut inscrire dans les temps non encore venus son empreinte.
C’est la seule chose dont soit convaincu Brassens, quoique, se sachant condamné à mourir sous peu, à un  ami qui  tentait de le consoler en disant : «Mais Georges, il y a ton œuvre !», il avait répondu :
«Tu sais, une œuvre, quand on sait qu’on va mourir bientôt… !»(1)
N’empêche que Brassens fut, toute sa vie, très vigilant devant tous les prosélytismes, tous les prophètes et tous ceux dont la parole cherche à convaincre.


Pour embrasser d’un seul trait de plume tout ce beau monde hétéroclite des prêcheurs, Brassens fait référence à Saint-Jean Chrysostome, docteur et père de l’Eglise primitive, né à Antioche en 349, mort en 407.
Du grec Khrusos, l’or et stoma, la bouche, Chrysostome signifie littéralement «bouche d’or».
Ce nom de Chrysostome ne fut pourtant donné à Saint-Jean, autrement dit Saint-Jean bouche d’or, qu’au VIe siècle. Il avait en effet étudié l’art oratoire avant de devenir avocat, puis évêque d’Antioche, avant qu’Arcadius, empereur d’Orient, ne le nommât patriarche de Constantinople.
D’une intelligence féconde, virulent contre les vices, prêchant avec force et talent l’austérité des mœurs, les sermons de Saint-Jean bouche d'or lui valurent d’être considéré comme le premier et le plus grand orateur de l’Eglise primitive. Il fait partie de cette génération de grands prédicateurs qui contribuèrent à l’édification de l’Eglise, après l’avènement de l’empereur chrétien d’Orient.
Véritable apôtre de la Bonne Nouvelle contre les déviances doctrinales qui menaçaient la jeune communauté chrétienne, servi par une éloquence hors du commun, Saint-Jean  bouche d’or cherchait à concilier le message des évangiles et la vie sociale de son époque.
Il a laissé des traités, des liturgies, des homélies et des épîtres.

Il a surtout fait, dans toutes les idéologies et à toutes les époques du monde, des émules à l’écart desquels l’esprit chanteur doit toujours se tenir, sous peine de perdre sa liberté créatrice.
C’est exactement ce que nous dit Brassens et c’est exactement ce que les mutins de mai et de l’après-mai voulaient signifier. Mais ils ne se sont pas compris.
Ou  alors trop tard.

(1) Pierre Cordier, "Je me souviens de Georges"

Illustration  : Rue89, 7 décembre 2008, Grèce.

07:27 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

13.01.2015

Bande à part

littérature, écritureTôt le matin et noir encore sur un ciel qu’on ne voit pas… Le vent souffle de l’ouest. A contre-sens de l’hiver, ces jours derniers. Le village sommeille, enveloppé de silence et de solitude.
Ces instants sont comme des recueillements. On y voit plus clair en soi… Et je repense plus tranquillement aux massacres de ces derniers jours survenus en France, puis à cette espèce d’unité nationale et à ces millions de gens qui ont proclamé, comme un seul homme, leur changement d‘identité pour endosser – le temps que dure une émotion - celle des victimes. Il y a quelque chose de tellement incongru dans tout ça que cette évidence s’impose soudain à moi : il y a plus de deux ans, depuis octobre 2012, que je ne suis  pas rentré au pays.
Je ne le connais  plus. Je ne sais  plus qui il est. Je ne sais plus les gens qui vivent là-bas.
Et j’ai bien tort, dès lors, de faire part de mon sentiment, de mettre mon grain de sel dans une sauce qui n’a pourtant guère besoin d'être assaisonnée !
Je ne suis plus de ce monde compliqué, tordu, avec des blancs bien gaulois dans leur tête, des noirs, des beurs, des juifs, des arabes gentils comme tout, des arabes méchants comme la gale, des banlieues écrasées de démissions, des écrivains à la mode qui surfent là-dessus, des chroniqueurs qui font scandale, des politiques, des flics, des militaires, du sang, de la haine, de la compassion, des beaux sentiments étalés comme des réclames ou des justifications a posteriori de soi-même.

Tout est décidément plus simple ici.
Tout est plus simple quand on est un étranger dont personne n’a peur et qui n’emmerde personne avec son dieu, sa république, sa langue, ses coutumes, ses diktats.
Les Polonais sont vraiment des gens admirables. Ils ont payé une grosse facture à l’histoire. Au prix fort. Avec de lourds intérêts de retard, même.
Alors ils te tendent la main et te frappent sur l'épaule, tout contents que tu sois venu partager leur bout de ciel.
La France, elle, je crois, vit à crédit… Elle paye tout ce qu’elle a "emprunté" à l’histoire en oubliant -  frivole, orgueilleuse aussi - de rembourser les traites.
Les agios sont pesants…

Je suis trop loin, dans tous les sens du terme, pour comprendre.
Pour ressentir, plutôt.
Je serais même tenté de dire : de quoi me mêlé-je ?
Car je suis quasiment plus concerné, dans ma vie, par le canon qui gronde à l’est, - 5000 morts depuis le mois d’avril, messieurs et mesdames les défileurs de beaux sentiments, ce qui ne semble pourtant pas vous obscurcir
beaucoup le cœur -, que par la mitraille qui sème la terreur à l’Ouest, avec 20 morts…
Même si, qu'on ne lise pas ce que je n'écris pas, un mort, c'est déjà trop et que les tragédies ne se mesurent pas forcément à leur nombre de dépouilles.

Tôt le matin et noir encore… Le vent souffle de l’ouest. A contre-sens de l’hiver, ces jours-ci. Le village sommeille, enveloppé de silence et de solitude.
Ces instants sont comme des recueillements. On y voit plus clair en soi…

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10.01.2015

Y'a quelque chose qui cloche !

Les gens qui ont encore une tête qui fonctionne et un cœur qui palpite, les gens qui n’attendent pas la tragédie pour exprimer, sincèrement, sans calcul, leur dégoût et leur peine devant l’organisation du monde - financière, marchande, injuste, voleuse de vie, d’amour et d’espoir - devraient, en voyant Hollande, Sarkozy, Bartolone, Bayrou et toute la cohorte des puissants internationaux, thuriféraires de cette organisation, éprouver la même émotion qu’eux et en appeler à la lumière de valeurs communes, se gratter la tête et s’écrier :

-  Y’a quelque chose qui cloche !

Et ainsi, par respect pour eux-mêmes et pour les victimes, dimanche, les laisser marcher tout seuls comme des cons, sur les pavés désolants de leur immonde comédie.

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07.01.2015

Fait divers

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Déjà publié en août 2013, mais comme je n'ai pas d'inspiration et que ce fait divers me fascine vraiment, je remets le couvert :

Pas si divers que cela, en fait, le fait.... En tout cas pas pour moi, puisqu’il frappe fortement mon imaginaire et aurait pu devenir, en le développant, en le faisant allégorie, par exemple, une veine d'écriture.
Il a eu pour théâtre la Mazurie, une région de la Pologne du nord-est, frontalière de l’enclave russe de Kaliningrad. Plus de 4ooo lacs et la forêt en constituent l’essentiel d’un paysage de toute beauté. Elle est ainsi dite Région des lacs.
Au printemps dernier, là-bas, un homme trouve donc dans sa cour un chiot errant et geignant, sans doute lâchement abandonné par des maîtres sans aveu. Il est gris fauve, de robuste constitution, un corps parfaitement équilibré.
Séduit et attendri, l‘homme décide de l’adopter.
Le chiot s'avère être joueur et, comme tous les chiots du monde, reconnaissant et câlin. Au fil des jours, il gambade donc, se roule au sol avec son maître, fait des cabrioles et se montre friand de caresses.
Or voilà que, sans crier gare, au cours de ces amusements, le chiot plante
soudain ses crocs acérés dans la chair de son sauveur, lequel, effrayé par la douleur et la profondeur de la blessure, se rend immédiatement chez le médecin.
Un doute, jusque là latent, lui vient alors clairement à l’esprit. Il confie avoir remarqué chez son chiot, la nuit, des attitudes singulières. Par exemple, il s’assoit sur son cul, lève le nez aux étoiles lointaines et pousse des cris qui tiennent beaucoup plus de la plainte que de l’aboiement.
L’homme est alors gardé en observation à l'hôpital pour que soit assuré qu'il n'a pas contracté la rage, pendant que les services vétérinaires se rendent chez lui pour voir de plus près de quoi il en retourne exactement.
Et là, en fait de chiot, ils identifient un jeune loup, qui les reçoit d’ailleurs toutes canines dehors et les babines retroussées !

J’ignore si l’homme en a éprouvé a posteriori frayeur ou, au contraire, grande joie. Ce que je sais, c’est qu’un autre homme, grand imitateur des loups, va maintenant être missionné au cœur de la forêt, la nuit,  pour y hurler avec eux, en quelque sorte, et tâcher ainsi de repérer l’emplacement exact de la meute, afin que le rejeton égaré lui soit rendu.
Et je me demande bien, si l’opération réussit, quel sera le statut de ce loup au sein de l’organisation méticuleuse et sauvage de ses congénères, lui qui aura vu, parler et même jouer avec les hommes, leurs seuls, leurs farouches, leurs cruels  et ancestraux prédateurs.
Sera-t-il admis comme un frère intrépide, celui qui sait un autre monde, celui qui a infiltré l'ennemi, ou alors rejeté tel un abject renégat ?

J'aimerais écrire au bas de cette page " A suivre"... Mais non, il n'y a pas de suite. Enfin, pas encore...

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05.01.2015

Hors sujet en plein dans le mille

dumaurier460.jpgDans la maison  familiale, il n’y avait guère de livres.
Pas de place, pas trop l’endroit non plus où on lisait beaucoup, si ce n’est, pour la chef de famille, les incontournables, hebdomadaires et glamoureux
Nous Deux, sur lesquels mes sœurs, l’adolescence frappant à leurs portes secrètes, tentaient subrepticement de jeter un œil gourmand.
Tous les livres que je lisais alors étaient empruntés à la bibliothèque ou prêtés par des camarades.
Je me souviens pourtant d’une toute petite étagère
au-dessus d’une porte étroite, dans la pénombre, sur laquelle se languissaient trois ou quatre livres. Ils paraissaient tout à fait incongrus en cette demeure où tout ustensile avait son utilité immédiate et prosaïque.
Ils étaient haut perchés, on ne les ouvrait jamais.
Un jour, je pris une chaise, grimpai dessus et accédai à ces quelques livres inutiles. J’en descendis un. Il appartenait à une de mes sœurs, un prix d’école peut-être. Je ne sais pas. Il était déjà vieux, jaune, la couverture renfrognée. Il sentait le moisi des objets mis au rebut.
Ce fut pour moi un livre merveilleux. Je l’ai relu trois, quatre, cinq fois peut-être. Subjugué. Surtout par la première nouvelle.
Et puis, le vieux livre est retourné à sa poussière et à son oubli. Le temps a passé, ce fut pour moi le collège, le lycée, la fac, la dérive sous des cieux de plus en plus turbulents. D’autres livres, nombreux, sont venus, effaçant celui-ci.

Et puis... Longtemps après... Une nuit, dans un café, les étudiants avec qui j’étais attablé parlaient de cinéma, d’école, de style, d’auteurs. Je ne participais pas à la conversation : j’ai toujours été ignorant en cinéma et seulement féru des westerns de série B, avec des bons et des méchants qui se canardent à qui mieux mieux pour des histoires de vengeance...
A l’époque, on me moquait beaucoup et on essayait de faire rentrer dans ma caboche obstinée que le cinéma était un grand art, l’égal de la peinture, de la littérature et de tout autre.
C’est sans doute avec grand tort que je me suis toujours refusé de l’admettre. De très grande mauvaise foi, j’avais toujours la même critique à opposer aux cinéphiles : le cinéma est un art totalitaire, tout de l’imaginaire du spectateur lui est imposé. Par l’image, le jeu d’acteur, la musique, le découpage arbitraire du scénario.
Et les voilà, mes étudiants de cette nuit-là, qui se mettent à parler avec ferveur d’un film déjà vieux d’une dizaine d’années peut-être. Des oiseaux qui, tout d’un coup, sans qu’aucune explication ne soit plausible, déclarent la guerre aux humains, les attaquent, les blessent et même les tuent. L’épouvante. Ils parlent de nuées de corbeaux merveilleusement filmées par le maître incontesté du suspense, Hitchcock.
Je tends  l’oreille. Je leur demande de me répéter le scénario de ce sacré film. Ils le font avec complaisance, contents de mon intérêt et fiers d'être enfin utiles à mon éducation de béotien obtus.
Plus de doute, c’est bien d’un livre oublié de mon enfance dont il s’agit là,
vingt ans après, dans ce café pour noctambules.
Je leur parle alors de la maison où je suis né, au bord de la rivière, de mes frères et de mes sœurs, de la fuite du temps,  d'une petite étagère poussiéreuse, au-dessus d’une porte étroite, et je leur parle du livre, jauni, racorni et d’une merveilleuse nouvelle que j’ai lue quand j'étais enfant.
Je leur dis Daphne du Maurier.
Ils font la moue. Voire la gueule.
Les gens n’aiment pas qu’on les interrompe pour des broutilles, quand ils discutent sérieusement.
Et pendant que ces trois ou quatre imbéciles continuaient de s'extasier sur les contre-plongées d'Hitchcock, je buvais mes verres, un à un, et je revenais chez moi et je pensais que mon enfance de pauvre mec avait été une bien riche enfance.

Illustration : Daphne du Maurier

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03.01.2015

Paysage de traduction

littérature,écritureJusqu’alors, l’hiver polonais n’a  pas été cette année très méchant. Le mercure ne s’est en effet pas encore aventuré en-dessous du – 12, encore que quelques nuits seulement.
Ce qui est tout même assez frais, me direz-vous…
Cette clémence toute relative, forcément, s’accompagne de neige. Beaucoup d’enneigement. Les villages blancs sous le ciel noir et les arbres  sur ce fond obscur sculptés branche par branche, flocons après flocons.
Tout comme dans les premières pages de Kraszewski, dans la traduction duquel nous sommes lancés : La Folle s’ouvre le soir du réveillon de Noel et la neige tombe drue.
Ainsi, penché sur le premier jet de traduction de  D., cherchant la bonne expression, la bonne image en filigrane sous les mots, la tournure idoine qui ne trahira pas la source, m’arrive-t-il simplement de lever la tête et de regarder par la fenêtre. Le paysage se fait alors comme un auxiliaire gracieux. La traduction des paysages passe par le paysage de la traduction. Là, devant mes yeux, il y a pour une bonne part l'élément littéraire des premières pages de Szalona. Il y a des impressions et des mots qui voltigent dans l’air et qui saupoudrent les toits et les bois.
Je crois que c’est une chance. En tout cas, je l’apprécie comme  telle tant il me semble – mais il me semble seulement - que travaillant ce texte sous la canicule de juin, je ferais moins corps  avec lui.
Une chance et un hasard. Mais il est vrai que les deux sont souvent indissociables.
Me reste à espérer, pour plus tard, que le lecteur sentira, si nous avons correctement rendu la plume de Józef Kraszewski, cette complicité entre un livre des temps passés, un paysage éphémère et des traducteurs contemporains.

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30.12.2014

L'orient décliné

PB120002.JPGLe temps, c’est sans doute ce qu’on vient de vivre et dans quel espace.
Ça tourne et ça fait toujours le même circuit. Un circuit elliptique. Ça ne s’use pas parce que ça ne frotte nulle part.
L’érosion, c’est à l’intérieur qu’elle se passe. A force de tourner, de tourner si vite qu’on ne voit rien du mouvement qui nous tue.
D’ailleurs,
quand on court, quand on tourne, quand on file, quand on roule, quand on vole, le mouvement est anéanti s’il n’y a pas de point de repère dans l’espace parcouru. L'espace sans point de repère, c'est du quantique.
De l'ubiquité.
Si on n’avait pas ces points de repère, on serait des êtres éternels. Ou des fous. Les deux ont en commun la négligence de la mort et sont en même temps là et partout ailleurs.

Cette photo, là, au-dessus, est-ce que je l’ai prise avant d’aller me coucher, le nez dans les premières étoiles, ou en sortant pisser dehors à l’aube, le même nez dans les dernières ?
Est-ce un couchant ou un levant qui rougit cet horizon ténébreux ?

Vous n’en savez rien. Vous ne pouvez pas le savoir parce que vous n’étiez pas avec moi. Je peux dès lors vous dire que c’est aussi bien l'un que l‘autre sans pour autant vous mentir.
Parce que c’est la fin d’une boucle en même temps que le recommencement d'une boucle.
Une boucle, un cercle, un circuit fermé, il y a un moment infime où ça devient du temps absolu. Une zone de non-mouvement.

Je savais cependant que j’étais tourné vers l’est, vers le Bug, et que l’horizon qui prenait ainsi feu c’était par conséquent celui de la Biélorussie. Et aussi parce je venais de me lever, que j’avais bien dormi, que j’allais boire du café et que j'avais envie de fumer.
C’est pour ça que c’était un levant. Jalonné de points de repères. Les miens seulement.

Ne jugez toujours votre position et vos émois que par rapport à votre propre histoire !
Ou alors faites-vous les autres. C'est-à-dire rien.

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24.12.2014

Un conte de noël inédit... et pour cause

conte.JPGL’homme allait lentement par des chemins et des bois qu’engloutissait la neige épaisse, ce qui est normal et à peine convenu dans un conte de noël.
Bref… Le vent soufflait. Ben oui, un vent qui ne souffle pas, que peut-il bien faire d’autre ? Quand un vent ne souffle pas, c’est qu’il n’y a pas de vent et personne n’en parle.
Zut alors ! La peste soit des redondances qui n’en paraissent plus !
Le vent cinglait le visage de l’homme qui allait par des chemins et des bois qu’engloutissait la neige épaisse.  Voilà qui est nettement mieux. Le vent cinglait. Pas courant, ça, hein, un vent qui cingle un visage ?
Le susdit visage en était tout violacé et une épaisse sécrétion, jaunâtre, peu ragoûtante,  pendait du nez, assez aquilin au demeurant.
Ça, ça s’appelle du réalisme - voire de la coquetterie littéraire - pour dire que l’homme qui allait lentement par les chemins et les bois était tout simplement enrhumé.
Parfois, il trébuchait, cet homme, car il n’était pas très en forme mais en haillons. (Sorte de zeugma à peine réussi.)
Fatigué et pauvre, donc, ce qui, dans un conte de noël comme partout ailleurs, va souvent de pair. Les riches, z'eux, sont rarement fatigués. Quand ils baillent, c’est souvent après avoir trop bouffé et qu’ils ont du mal à digérer, parce que, riches ou pas, ils ont un estomac humain qui n’en peut mais.
Je m’éloigne un peu, oui, j’ai vu…

La neige tombait drue. Le pauvre homme fatigué et enrhumé rejoignait sa chaumière, située à la lisière de la forêt. Il s'en revenait de l’épicerie du village voisin où il avait tenté de négocier un crédit pour s’acheter un hareng saur pour son réveillon et le crédit lui avait été refusé parce qu’il avait déjà une ardoise… La tuile, quoi !
Intéressant, non ?
Mais l’homme tout à coup crut entendre au-dessus de lui comme un doux froufrou printanier, comme un bruit d’ailes soyeuses à travers les branchages gelés et il leva les yeux pour voir. Ce faisant, il buta malencontreusement sur une pierre enneigée, et, badaboum ! s’affala de tout son long au milieu du sentier, la tête dans la poudreuse.
Le nez enrhumé prit un sale coup, du coup…
Alors, le bruit d’ailes soyeuses se fit plus perceptible encore, plus proche et une main toute douce se posa sur l'épaule de l’homme à terre, lequel tenta de voir qui venait ainsi à son secours mais ne put relever sa tête. Il ronchonna et, la bouche pleine de neige, demanda :

-  Qui es-tu, Toi ?
- N’aie plus peur, pauvre homme… Je viens t’aider, répondit une grosse voix rocailleuse, discordante, à peine aimable pour tout vous dire.
- Mais qui es-tu, nom de dieu d’bon dieu d'merde ?!
- Doux langage à mon oreille  ! Je suis l’Ange des chus.

 

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22.12.2014

Sale populiste !

h_poulaille_001.jpgPar amalgame intéressé, mensonge facile, raccourci idéologique, manipulation de chafouine, malhonnêteté intellectuelle, souvent les mots sortis des bouches de la caste  «républicaine» sont vidés de leur sémantique, détournés de leur substance initiale et servis ainsi à toutes les sauces, selon la couleuvre du moment qu'il s'agit de faire avaler aux vilains.
On peut s’en offusquer, bien sûr, mais il n'y a pourtant dans le fait rien de bien original, le langage étant d’abord la conscience formulée des intentions.
S’il fallait décortiquer tout ce que fait frauduleusement passer la parole du spectacle politique, il faudrait écrire un traité de trois mille pages et plus encore, tout pouvoir se voyant contraint d’émettre des messages ambigus dans une langue qui, au départ, est parfaitement claire pour qui entend s'en servir pour communiquer sans ambages.
Une illustration criante de ce saccage intéressé est le terme populisme. Ce mot, chargé d’histoire comme tous les mots,  sert de repoussoir épidermique et de boule puante chaque fois qu’une voix - réelle ou feinte - s’élève pour critiquer un tant soit peu les élus bien propres sur eux, blancs comme neige et vautrés dans leur aisance capitonnée d’énarques ou d’avocats d’affaires "au service" de la république,  avec un immense "r" minuscule.
Ainsi, ne vous avisez pas de dire que les couches populaires de nos sociétés sont étranglées par les lois, les impôts, les injustices fiscales, les salaires et les retraites misérables et qu’il faudrait enfin pouvoir virer toute cette clique de grands bourgeois et de financiers, de toutes couleurs partisanes, qui pontifient dans les parlements, les commissions et les ministères.
Le mot populiste vous entartera et vous clouera le bec aussitôt. Il faut être, pour avoir droit à un bout de parole désincarnée, républicain, tout simplement. Et ce mot désormais défonceur de portes ouvertes, plein comme un œuf sous la monarchie et les deux Empires, a lui aussi été vidé de toute sa substance historique.
Il admet, dans la bouche de tous les politiques, que seuls les gens au pouvoir sont légalement mandatés pour parler au nom du peuple souverain et que, seuls, ils savent ce qui est bon ou mauvais pour lui. Ce qui, soi dit en passant, lui écorche pas mal sa souveraineté, au susdit peuple.
Tout le reste, c’est du populisme, c’est-à-dire de la parole boueuse qui s’octroie le droit de dire sans passer par l’isoloir. La voix du caniveau.
Mélenchon, Le Pen et bien d’autres, sont donc des populistes. Et là, nous assistons au double mensonge se perpétrant par et pour lui-même car, en fait, ils ne sont populistes que pour les autres politiques et seulement parce qu’ils les contestent, mais, au premier sens, le vrai, du terme, ils ne le sont nullement.
Ils sont donc doublement non-populistes. S’ils l’étaient, ils ne s’offusqueraient pas du qualificatif, mais, étant politiques eux-mêmes et usant de la falsification sémantique, ils le reçoivent dans le sens aliéné de démagogues qui caressent la bête dans le sens du poil, c’est-à dire que eux et leurs "adversaires" parlent le même langage et acceptent de jouer avec des cartes biseautées.
Rappelons que le terme désignait au départ un mouvement d’intellectuels russes s’opposant au tsarisme et proposant une redistribution des terres en faveur des paysans et que ces intellectuels ont tous été fusillés ou anéantis dans les camps sibériens. Qu’il désignait un mouvement aux États-Unis partisan de mesures révolutionnaires, d’ordre économique et social, pendant la grande crise agricole des années 1890-1905. Qu’il a qualifié les idéaux de toute l’Amérique latine opposée à l’impérialisme des États-Unis, idéaux trahis et qui, politiquement institués, ont débouché sur des régimes autoritaires tels qu’au Mexique, qu’en Argentine, ou qu’au Venezuela.
Pour Lénine et Trotski, révolutionnaires patentés et seuls éclairés pour discerner les lois de l’histoire, l’anarchiste Makhno et sa guérilla rurale, n’était qu’un populiste. C’est la raison pour laquelle, après s’en être servi contre les armées blanches et coalisées de l’Europe, ils ont tout simplement noyé son armée de paysans dans le sang et, pour n’avoir pas réussi à l’assassiner lui-même, contraint Makhno à l’exil parisien.
Dans les années soixante-dix, tout homme qui s’opposait aux idées révolutionnaires de libération de tout et de rien, était un facho. Dans les années 2010, tout homme révolté par les conditions sulfureuses du mensonge républicain est un populiste.
C’est là un couperet, un sans-appel et un déni flagrant de la liberté de parole.


J'ai entendu une fois Raffarin, face au journaliste Jean-Claude Bourdin, user du mot avec tellement d'affront que, bien malgré lui, il avouait le mensonge. Ce financier ventru du Poitou-Charentes affirmait que s’opposer à ce qu’un bonhomme soit en même temps maire, député, président d’une communauté d’agglomération, président d’un S.I.VO.M, c’est du populisme !
Réclamer une augmentation du SMIG, je suppose aussi que c'est du populisme... Comme de dire que François Hollande est un gros con et un ignoble menteur.
Hé bien, soyons-le donc, populistes, et disons ce que nous nous avons envie de dire !
Ça nous évitera bien des débats oiseux. D'ailleurs, nous n'avons nul besoin de débats. Notre confrontation à la réalité nous est suffisante pour savoir les contradictions.
Et je note au passage que, dans la conception de ce Raffarin-là,  la République de Pologne est une République populiste après avoir été une République populaire : aucun homme politique n’y a en effet le droit d’exercer deux mandats.

08:43 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET