20.01.2012

Ce matin, j'ai fait un texte

littératureSe faire un ami.
L’ami est celui qui vous aime et que vous aimez. Pour de multiples raisons, ou pour une seule, et pour un temps seulement. J’eusse aimé avoir des amis éternels, l’éternité palpable commençant à mon premier vagissement et courant jusqu’à la première pelletée de terre qui sera jetée sur mon cercueil. Après, tout sera du domaine du Grand peut-être.   
L’ami est celui qu’on rencontre par un hasard qui n’en est pas vraiment un. Il a cette indéniable supériorité sur l’amour qu’il comble un vide plus clair, plus franc. Il pourra être décevant, certes, il pourra être rétrogradé au statut de copain, de camarade, voire à celui d’ennemi, hélas ! mais le temps qu’il passera chez vous, il aura son identité bien définie, son fauteuil à lui, son propre couvert. Vous saurez exactement pourquoi il est là.
L’amour, c’est un peu plus délicat. Ça veut combler tous les vides, remplir toutes les missions - physiques, intellectuelles, morales - et ça veut être unique.
Ça ressemble un peu à Dieu, tout ça, vous ne trouvez pas ? Et ça fait peur. Selon ce qu’en disait Nietzsche, c’est surtout de la sensualité qui passe au spirituel, et je me garderais bien de citer ici la petite phrase de Céline que tout le monde connaît -on connaît même, parfois, que ça du Voyage et on s’en sert de passeport pour faire croire qu’on l’a tout lu et bien retenu - mais j’y fais allusion quand même parce que c’est un peu ça. C’est tellement puissant, l’amour, c’est tellement grand, tranchons le mot sublime, qu’on est effectivement en droit de se demander pourquoi les hommes s’en mêlent et ce qu’ils peuvent bien y comprendre. Les âmes veules s’en servent aussi, parfois, pour laisser entendre qu’elles sont capables de grandes choses.

Se faire un ami, donc. Je sais bien que la langue française fait feu de tout bois avec ce verbe-là : faire l’âne, faire beau, froid, chaud, soleil, faire du vélo, faire l’amour, faire croire, faire la soupe, faire une connaissance, une rencontre, faire semblant, faire peur, faire bouillir, faire la peau à, se faire chier, faire pleurer, sourire, rire, faire mal, faire du thé, faire la gueule, faire la guerre, faire sa plume, faire une maison, faire pipi, voire caca, faire l’important, faire grosse impression, faire son devoir, faire, faire, faire. Que ne fait-on pas avec ce faire ? Et sans ce faire, on ne ferait plus rien. Ou pas grand-chose. Sans faire, on repasserait ! On irait se faire voir chez Plumeau ! Oyez comme il est verbe d’action dans tous ses états, ce verbe-là !
Alors se faire un ami, pourquoi pas ? Se faire. Notons le pronominal. Déjà présent dans se faire chier ou se faire mal ou se faire rouler dans la farine. Parfois de safran. Un pronominal, dont on dirait bien qu’il subit assez souvent. Se faire tout petit : raser les murs, admettre son erreur, en avoir honte peut-être. Se faire ce faisant.
Mais est-ce qu’on dirait «je me suis fait un amour», par exemple ?  Imaginez un corniaud qui dirait, pour dire qu’il a rencontré la femme de sa vie, qu’il s’est fait un amour ! Ridicule… On froncerait du sourcil, on toussoterait, on détournerait le regard… S’il disait carrément «je me suis fait une femme», ah, là, d’accord, tout le monde comprendrait ! Et vitement, même.

Donc, se faire un ami, quand on est hétérosexuel, c’est un peu bancal comme formule. Un peu désobligeant pour l’autre aussi, si tant est qu’il soit du même tonneau hétéro.
Laissons donc ce se faire se faire tout seul… Après, on verra bien… De toutes façons, ça n’est pas très raisonnable que de croire qu’on va se faire une amitié dur comme fer.
C’est se faire des illusions. Encore un abus de ce satané faire ! Car les illusions, ce sont elles qui nous font. Dans tous les sens du verbe et voyez comme il y en a beaucoup !

Image : Philip Seelen

12:11 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

J'avais une quasi-interdiction d'employer ce «verbe faible» dans mes rédactions, pas vous ?

BERTRAND :

On a dû avoir les mêmes profs de français. "Faire" et "On" étaient interdits. Du moins soulignés en rouge.

Écrit par : ArD | 21.01.2012

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