28.02.2012

Réciprocité de l'absurdité

Passeport, s’il vous plaît…Hum… Voyons…Profession exactement ?
- Poète. Comme indiqué d’ailleurs.
- Poète ? C’est pas un métier ça.
- Comment ça, c’est pas un métier ? C’est comme ça en tout cas que je gagne ma vie.
- Vous vendez vos poèmes ?
- Je les chante.
- Ah ! Vous êtes un chanteur ?
- Disons que je suis un poète-chanteur
- Alors pourquoi votre passeport ne fait pas mention de cela ?
- Parce que c’est plus important pour moi d’écrire que de chanter. Si je n’écrivais pas, je ne pourrais pas chanter.
- Admettons. Et qu’écrivez-vous exactement ?
- Des poèmes bien sûr.
- Mais ils disent quoi vos poèmes ?
- Un poème ne dit rien, monsieur. Il suggère.
- C’est assez curieux… Et ils suggèrent quoi, vos poèmes ?
- L’amour et la fraternité.
- Ils doivent être très courts !
- Ah, monsieur a de l’humour et s’y connaît un peu !
- Non. Mais je sais qu’on en a vite fait le tour. Chez nous du moins.
- Charmant pays !
- Tout autant que le vôtre, monsieur. La preuve, vous êtes là.
- Pour chanter.
- Pendant huit jours si j’en crois votre demande de visa.
- Oui.
- Hé ben…
Ça n’intéressera pas beaucoup les gens, vos poèmes chantés.
- Comment pouvez-vous le savoir ?
- Parce qu’ici on ne chante pas le superflu.
- Vous trouvez que c’est superflu, l’amour et la fraternité ?
- Superflu de le chanter, oui.
- Et pourquoi donc ?
- Parce que les gens amoureux et fraternels ne le chantent pas. Ils le vivent.
- Tiens, c’est une façon de voir les choses. Un peu bizarre, mais bon…
- Le poète ne chante-t-il pas ce dont il est privé et qu’il espère ?
- Si. Enfin, souvent.
-  Ben alors, vous voyez…
- Parce que chez vous les gens sont  fraternels ?
- Oui, bien sûr. C’est la loi.
- La loi ?!!! Mais, la fraternité…
- Vous êtes un sauvage, mon brave homme. Vous rêvez à des hommes fraternels sans une loi pour les y obliger ?
- Heu… Oui… C’est même exactement comme ça que je vois les choses.
- Hé ben ! Ils doivent être idiots vos malheureux poèmes ! Chez nous, la dictature est fraternelle et solidaire.
- Je meurs ! Une dictature fraternelle !
- Votre démocratie l’est-elle plus ?
- Heureusement ! En tout cas, les hommes ont le droit de penser et d'écrire ce qui leur chante.
- De penser, ça, tout le monde peut le faire. Ici aussi, on a le droit de penser. Ça ne mange pas de pain, comme on dit chez vous. Mais de vivre leurs pensées, ils ont le droit ?
-
Ça dépend.
- Ça dépend de la pensée, sans doute ?
- Oui, un peu quand même
- Et qui détermine si les  pensées sont bonnes ou mauvaises ? Si elles ont le droit de vivre ?
- Le bien commun, la tranquillité commune.
- Et qui décide du bien commun ?
- La logique humaine.
- Ah, c’est un régime philosophique ?
- Non. C’est la majorité qui décide.
- Et la minorité, elle fait quoi ?
- Elle…Ben… Je ne sais pas. Elle se plie aux avis de la majorité.
- En effet, vous avez bien besoin de chanter la fraternité, poète ! Parce que la vie ne doit pas être rose pour tout le monde.
- Et alors ? Bon sang ! C’est ça, la démocratie ! Chez vous, c’est une poignée qui décide sans doute, qui décrète, qui…
- C’est une poignée qui est la majorité, oui. Tout le reste est la minorité. Pourquoi tenez-vous absolument à ce que la majorité soit plus nombreuse que la minorité ?
- Mais c’est absurde ! Ne serait-ce que dans les termes !
- C’est absurde oui. Vous ne saviez pas que vous veniez chanter dans un pays absurde ?
- Non.
- Alors, je ne puis autoriser votre séjour, monsieur. Ici, l’absurde fait partie de notre fraternité.
- Ah ben ça alors !
- Quoi ? Comme chez vous, mon brave !
- Comment ça ?
- Si je vais chanter chez vous que la majorité doit être éliminée et que la minorité doit être au pouvoir, ne m’expulsera-t-on pas pour subversion ?
- Si. Peut-être. Enfin, en tout cas, on ne vous écoutera pas.
- Et bien là non plus on ne vous écoutera pas. Séjour inutile et dangereux. Veuillez repasser par là, monsieur. Tenez, votre passeport. Bon retour !  Au suivant !
- Ah ben ça, alors !

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