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18.02.2014

La peur et la joie

P9180021.JPGEn marchant longtemps, longtemps vers l’est, on arrive inéluctablement à l’ouest. Pourtant, on commence son périple avec le soleil droit dans les yeux et on le finit immanquablement avec le soleil toujours droit dans les yeux.
Alors à l’ouest de quoi, sinon de son point de départ ?
Les deux notions ne s’annulent en effet que par rapport à lui.
Même chose pour le nord et le sud, le point de départ toujours comme unique et seul critère. Sans lui, il n’y a pas de situation qui puisse être nommée.  Sans lui, on est à la fois partout et nulle part.
Ce point de repère évite ainsi que l’on s’égare dans la folie ou, bien pire, qu’on emprunte aux autres une définition pour dire sa propre situation. Dis-moi où tu en es et je comprendrai où j’en suis. Langage commun aux hommes qui ont perdu la vertu de se savoir eux-mêmes.
D’est en ouest, du sud au nord, l’unique propriété du périple, l’unique moyen en même temps que l’unique  fin,  c’est donc soi-même. Car il en va ainsi de la naissance et de la mort.
Parti du point zéro, du hasard d’une fécondation, en marchant le plus longtemps possible dans la même direction, on en revient inéluctablement au point zéro. Du point néant au point néant.
On appelle ça la vie si on marche en biologiste. Le voyage si on marche en poète.
Hélas, ce n’est pas si simple ! La façon que nous avons de nommer les choses essentielles dénotent sans ambages la façon avec laquelle nous les appréhendons et c’est ainsi qu’en filigrane ceux qui prétendent être nos maîtres nomment plutôt cela le voyage biologique. Jamais ils n’usent de l’expression, certes ; elle est cependant partout dans leur conception de notre parcours.
Car pour gouverner les hommes – depuis le temps qu’ils ont fait la preuve qu’ils ne savaient pas marcher de leur propre chef - il faut toujours ménager la chèvre et le chou. Il faut dès lors leur bien faire comprendre qu’exister est un hasard fabuleux mais, surtout, que cette existence n’est in fine que la promenade d’un amas de cellules qui demandent à ce qu’on mange, qu’on boive,
qu’on dorme, qu’on se reproduise éventuellement.
Et tout ça, bien sûr, se négocie. Au prix fort. La biologie l’emporte sur la poésie. Toujours. Le piège est ainsi refermé sur les hommes : ils n’auront vécu que dans la pensée de leur fragilité.  Dans leur marche vers l’est, ils n’auront vu que des soleils couchants.
Celui qui sait parler au grand mouvement circulaire des choses, qui ne confond pas l’orient et l’occident mais qui change leur nom seulement quand le moment en est venu, celui-là a une chance de marcher en joyeux.
Ce joyeux-là a peur et de cette peur sans cesse ré-alimente sa joie. Tant qu'il en vient à s’imaginer parfois que si les hommes vivaient sur un disque plutôt que sur une boule, ils seraient éternels.

Tout cela, me direz-vous, sérieux et profonds, peut-être même légèrement goguenards, est d'une simplicité déconcertante, mon pauvre monsieur !
Hé bien justement : ce qui me désole profondément, depuis le début, c'est bien la pleine conscience de cette simplicité que les hommes s'évertuent
à compliquer par mille et mille arguties, par des millions et des millions de facéties, toutes plus oiseuses les unes que les autres.
Comme si l'orgueil de leur destin ne pouvait se satisfaire de la modestie d'un raisonnement.

11:19 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.02.2014

De la chasse

littérature

C’est vrai, je le concède à la pensée intellectuelle dominante et de bon goût : ils ont parfois l’air effrayants avec leur tenue de camouflage de guerrier à la ramasse, tenue qui ne camoufle d'ailleurs rien du tout de leur âme grossière, avec aussi leur casquette à la noix, leur face rubiconde, congestionnée par une chère trop riche et trop arrosée, leur fusil flambant neufs et leurs affreux clébards. Je le concède d’autant plus volontiers que je n’ai jamais chassé de ma vie.
Gamin cependant, j’ai piégé et j’ai vraiment aimé ça. Quand l’hiver océanique consentait enfin à offrir quelque velléité hivernale, avec un peu de gel suspendu aux buissons et une fine couche de neige sur les champs, que les grives erratiques et les merles noirs venaient alors picorer des restes de fruits blets sous les pommiers des jardins, j’aimais tendre mes pièges et capturer des oiseaux. Ma mère les faisait rôtir au souper, avec quelques pommes de terre parfumées au beurre. Un régal, d’autant qu’il m’en souvienne ! Mais plus encore qu’un plaisir gustatif, une espèce de satisfaction atavique du trappeur se nourrissant des fruits de sa chasse. Le sentiment préhistorique d’un cueilleur avant sa révolution néolithique, sans doute. Une sorte d’aventure dans un monde où elle n’était, déjà, plus guère de mise.

On m’opposera - en pure perte car je me le suis souvent opposé moi-même - que le fait de tuer des oiseaux est profondément déplorable. C’est un peu drôle, ça ! Car voilà un procès qu’on ne fera jamais, du moins que je n’ai jamais vu faire, au «taquineur de goujons», comme si le fait que la proie évolue dans un autre élément que le nôtre, l’eau, dispensait les cœurs purs, les pleurnicheurs à la gomme, de la moindre culpabilité. Tuer un lapin ou un faisan, c’est barbare, planté un hameçon dans la gorge profonde d’un brochet en lui arrachant les branchies au passage, non. Mais peut-être est-ce tout simplement le choix des armes : le fusil, la poudre, la cartouche, le plomb, la balle, la détonation, évoquent la guerre ou le crime, alors qu’on n’a certes jamais vu un assassin prendre sa victime avec un hameçon, ni les hommes s’entre-tuer gaillardement sur les champs de bataille à coups de cannes à pêche et à grand renfort de moulinets.
Je ne cherche point à trouver des arguments à la chasse. En quoi une activité ancestrale, primaire, fondamentale, au départ, du clan humain, et plus récemment, un des acquis les plus populaires de 89, aurait-elle besoin de mes arguties ? Et puis, je fus un temps forestier de mon état et je pratiquais dans des parcelles boisées de plusieurs hectares des coupes franches, étroites, pour, entre autres, faciliter le passage des chasseurs. J’ai alors vu le garde-forestier venir la veille d’une journée de chasse organisée - journée que le propriétaire des lieux faisait payer fort cher - poser des poules faisanes et des coqs, ça et là, le long de mes allées, en les endormant, la tête sous une aile et en les faisant un moment tournoyer. Pour être sûr que les oiseaux seraient encore dans les parages le lendemain matin et que ces corniauds de chasseurs en auraient pour leur argent et leurs coups de fusil.
Mais ce n’est pas là, la chasse que je comprends. Ce n’est là qu’une dépravation de la chasse par le profit, l’argent, l’appât du gain, la destruction du vécu en représentation de vécu, comme dans tous les autres domaines. Comme, par exemple, en Camargue, quand les gardiens à cheval, bien chapeautés et tout vêtus de jean et de cuir, rassemblent  un troupeau de bovillons, non pas parce qu’ils ont besoin de rassembler un troupeau de bovillons, mais pour que le touriste vive une carte postale.
Ce que je cherche, donc, c’est à contredire l’esprit systématique du contre, sans qu'aucune réflexion critique en amont ne soit opérée, dans l’ignorance souvent complète du sujet auquel on s’oppose, comme ça, simplement, pour hurler avec les loups de la bonne meute idélogique, écologistes prétendus, raffinés de salon et des arts et des lettres, gôgauche melliflue, couperosée, robespierriste et tutti quanti.

Au nord de la Pologne, à une centaine de kilomètres de chez moi, se déroule la dernière et véritable grande forêt de toute la plaine européenne. Je l'ai déjà dit. Un temple de la mémoire naturelle, un témoin archéologique quasiment en l’état, de ce que fut jadis le continent. J’y vais parfois. Je fus exceptionnellement admis dans ce qu’on appelle la réserve biologique intégrale.
Cette forêt me hante par sa majesté primitive, son ombre intacte sillonnée par les loups, les bisons et autres grands animaux, la splendeur de son absence humaine. Et je me suis demandé : pourquoi cette forêt-ci, à cheval sur deux pays, plutôt qu’une autre, a-t-elle été sauvée du désastre de la hache et de la charrue ? La réponse est claire, elle m'a été donnée par les gens de la forêt eux-mêmes  : cette forêt a été épargnée tout au long des siècles parce qu’elle était le terrain de prédilection des tsars de toutes les Russies pour leurs chasses. Interdiction absolue y était faite d’en polluer la moindre harmonie.
Une forêt sauvegardée pour le privilège des grands au détriment du pauvre peuple, me direz-vous, dans un premier réflexe d’homme ou de femme qu’anime un grand et légitime souci de justice sociale. Procès d’intention, dirais-je alors. Si la planète recèle encore ça et là de semblables bijoux posés sur leur écrin primitif, ce n’est certes pas, historiquement, au peuple (qui ne fut guère plus bon que ses seigneurs) qu’elle le doit, mais bien à la hiérarchisation honnie de la propriété non moins honnie. On peut en penser ce que l’on veut, on ne peut en revanche, au risque de sombrer dans un révisionnisme bêtifiant de communiste à la traine, nier l’origine de la sauvegarde des grandes forêts de ce monde. Sans la chasse seigneuriale, la forêt de Białowieza aurait, comme toutes les autres en Europe, subit le démantèlement que l’on sait.
Alors, messieurs et mesdames les puristes, un peu de gratitude pour ces pauvres bougres, quelque peu misérables dans leur choix, il est vrai, mais qui ne commettent somme toute que le crime de vouloir refaire, dans un monde où tout est avili, déformé et où toute activité humaine a été vidée de son sens, les gestes d'une longue histoire.
Et j’en reviens à cet acquis de 89 auquel je faisais allusion tout à l’heure, et j’en reviens, du même coup, aux Paysans de Balzac. La grosse contradiction entre propriété seigneuriale d’antan et propriété passée aux mains du peuple par voie d’expropriation et d’émissions anarchiques d'assignats, y est magistralement mise en scène. Les grands espaces forestiers bradés aux gens du peuple, se voient soudain la proie des haches et du massacre sans discernement, et bientôt, de l’immense forêt, ne reste plus que des lambeaux éparpillés sur un désert.

Mon propos est donc historique, pas de valeur. Ce n'est pas un propos socialiste.
Mon propos est libre et ne cherche pas à plaire aux idéologues de tous bords, à la bonne conscience, et, quitte à me faire l’avocat d'un diable, je dis donc que sans la chasse, moyen de survie d'abord, puis noble tradition, dès le Haut Moyen-
Âge, la planète n’aurait plus compter que des bosquets cacochymes pour abriter une faune et une flore, que les ennemis de la chasse, justement, veulent aujourd’hui tant protégées !
Contradiction sublime ! Il nous faut vivre, nous n’avons pas le choix, avec ces contradictions qui ne vont pas toujours dans le bon sens du bon sens.
Encore faudrait-il savoir réellement où veut nous conduire le bon sens. Il arrive qu'il échoue dans les impasses de la contre-vérité. Par commodité. Pour le confort d'un monde aux couleurs bien tranchées.

12:11 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.02.2014

Stéphane Beau : Hommes en souffrance

littérature,écritureLe livre que vient de faire paraître Stéphane Beau aux "Editions Les 3 génies", Hommes en souffrance, mérite le respect et votre lecture en ce qu’il est un livre courageux.
Il en fallait en effet, du courage, pour aller braver sur son terrain la pensée dominante, toute empreinte d’une idéologie féministe, partiale et prosélyte, et même institutionnalisée par un Ministère aux destinées duquel préside la première féministe de France.
Dès le début, Stéphane Beau prévient qu’il ne va ni minauder ni spéculer. C’est-à-dire qu’il ne va pas opposer à l’idéologie de l’égalitarisme féministe sa propre idéologie de couillu, ce qui eût été facile en ces temps sans débat réel et qui se sont sclérosés dans l’énoncé placide - sur quel que sujet de société que ce soit - d’une suite de thèses et d’antithèses :

Je suis assistant social et cela fait bientôt vingt ans que je suis amené à recevoir quotidiennement, dans mon bureau, quasiment tout ce que la souffrance, la misère, la violence et la bêtise humaine peuvent générer de plus sombre et de plus intolérable. J’ai reçu des hommes brisés, des femmes humiliées, des enfants violentés, des êtres désespérés, dépossédés de tout, de leurs biens, de leurs droits, de leur honneur…

Le ton est donné, dont ne se départira jamais l’auteur tout au long de son livre. Nous sommes sur le terrain, franc et solide, de l’argument par le vécu, à des années-lumière du discours effroyable de la «féministerie», pour ne pas dire de la fumisterie, ou de la «masculinité» de forgeron.
Et, bien plus qu’un froid et ennuyeux témoignage, nous sommes aussi en présence d’un penseur qui entend donner un sens à ce qu’il vit, voit et entend. Et nous lisons par le fait, au fil des mots et des pages, que le féminisme qui dans son fonds de commerce depuis des décennies et des décennies a partout inscrit en lettres d’or le mot égalité, n’agit et ne pense in fine que dans une perspective aliénée, une perspective d’inégalité entre les hommes et les femmes. Une idéologie des plus pernicieuses, mensongère, revancharde, en ce qu’elle est une idéologie à la recherche exclusive du pouvoir.
Un peu comme les pauvres qui critiquent les riches non pas parce que la répartition des richesses est inégale, mais  parce qu’ils rêvent de le devenir…

Relisez bien l’introduction de Stéphane : des hommes brisés, des femmes humiliées. L’auteur jamais ne niera la violence qui est faite aux femmes. Il dira en revanche, très haut, que si «ces femmes humiliées » sont partout écoutées et prises en compte, ces «hommes brisés», eux, qui existent aussi, nulle part ni jamais ne trouvent, ni dans la loi ni dans le regard de l’autre, l’aide et la compassion que serait en droit d’attendre tout humain en situation de détresse.
Pire : ces hommes soudain esseulés, malheureux, à deux doigts de se noyer, trouveront le plus souvent sur leur route une grenouille pour leur appuyer sur le crâne... Parce qu'ils sont des hommes et, partant, forcément des coupables ! Nous sommes là, ni plus ni moins, dans la dialectique pure et dure du racisme le plus primaire.

Par ailleurs, l’impartialité de la pensée dominante, sûre de son fait, va même parfois, dans son délire de négation du réel, jusqu’au ridicule et j’avoue, devant tant de bêtise, avoir éclaté de rire, alors que depuis le début, je riais plutôt jaune :

Le souci, affiché par ces militantes de la cause féminine, de vouloir tout faire «  comme les hommes », est si puissant qu’elles en arrivent même à des prises de position parfaitement absurdes. C’est ainsi que j’ai dernièrement entendu une militante d’une association de défense des droits des femmes se plaindre, au nom de l’égalité des sexes, du fait qu’il n’y avait pas assez de « maçonnes » ou de femmes garagistes dans notre société ! Pour cette raison elle et ses collègues organisent régulièrement des ateliers pour présenter à des jeunes filles ces métiers « atypiques » (sic !).
Stéphane Beau se fait soudain sarcastique et demande plus loin si, au nom de l’égalité, les femmes demandent le droit d’avoir elles aussi du cambouis sous les ongles et le droit de se péter le dos à soulever des parpaings !
Ce discours, dit-il, exposé devant une  quinzaine d’assistantes  sociales, a comme il se doit généré toute une série de hochements de têtes approbateurs.
Et il en conclut naturellement ce que tout honnête homme qui a des yeux qui voient et un cerveau qui fonctionne encore devrait conclure :  

Je suis par ailleurs certain que cette brave militante, élégante et distinguée, et qui n’a probablement jamais soulevé un sac de ciment de sa vie, serait désespérée si elle apprenait que son fils (et plus encore sa fille, j’en suis sûr) lui annonçait qu’il (ou qu’elle) avait décidé de devenir maçon (ou maçonne). 

Moi je dirais bien, en prenant bien soin d’omettre la cédille, qu’elle l’est déjà, cette dame, maçonne. Mais ce ne serait que moi. Stéphane, lui, est poli et sérieux et use d’arguments plus convaincants.
N’empêche que ce passage m’a encore fait revenir à ma bête noire, Vallaud Belkacem, grande "chantresse" de la protection des femmes, de l’enfant et de la famille égalitaire. Avec ses enfants jumeaux, ses ambitions politiques, ses charges au Ministère, ses responsabilités écrasantes de porte-parole du gouvernement, j’aimerais bien lui demander, si j’avais le mal heur de la croiser un jour, cette dame, combien d’heures par semaine elle consacre à l'éducation de ses chérubins et quelle tendresse elle a le temps de leur prodiguer !

Le livre de Stéphane se termine sur une analyse exhaustive de «la loi pour l’égalité entre les femmes et  les hommes», avec ce sous-titre qui vous en dira plus que tous  mes discours :

Ou quand la chasse à l‘homme devient légal.

Donc, hommes qui entendez le rester et femmes qui n’avez jamais cessé de l’être, je vous conseille vivement la lecture de l’ouvrage de Stéphane.
Je le répète : un livre courageux.
Et digne.

18:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

10.02.2014

Mon bout de Pologne

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Les paysages n’ont pas de réalité en soi. Ils sont l'écho, le reflet de ce qui se meut dans l’âme sensible et l’intellect, tranquille ou tourmenté, du promeneur.
Ils sont plutôt dans son bagage que sous ses yeux.
Une dame, née en France, qui a toujours vécu en France, mais dont les parents étaient des exilés polonais d’entre les deux guerres installés dans l’Orléanais, je crois, me racontait, il y a quelques années de cela, un de ses souvenirs d’enfance.
L’hiver, si la neige venait à recouvrir la campagne, son père aimait alors contempler le paysage et, chose qu’il faisait très rarement, se mettait à évoquer la Pologne, le passé, ses souvenirs.
La nostalgie était, en quelque sorte, toujours habillée de blanc.
La neige accrochée aux toits et aux branches, avec une saute de vent qui faisait un instant tourbillonner une nuée de flocons, sans doute ne la voyait-il pas en soi, mais telle que gravée dans sa mémoire et son cœur. Le présent était ailleurs sur l'échelle du temps. Elle était une lettre, cette neige de France,  un  message, un clin d’œil, un bout de son histoire, la voix d’un père ou d’une mère peut-être, et tout cela faisait remonter à la surface le souvenir d’une terre lointaine, qu’on avait dû quitter à regret et qui venait chuchoter dans son âme d’exilé.
Rien de tel chez moi puisque c’est de mon plein gré - avec toutes les réserves que l'on doit émettre dès lors qu'on parle de plein gré - que j’ai changé de pays. Il y a pourtant, souvent, comme un décalage entre la réalité des paysages que j'aime et mon présent.
La totalité n’est pas toujours au rendez-vous.
Là où s’arrête un instant la forêt comme si elle reprenait son souffle avant de fermer à nouveau, très loin, l’horizon, s’étendent de vastes prairies que la fraîcheur humide de l’automne reverdit. Un ruisseau étroit dessine une ride profonde sur cette morne étendue. Il ondule longtemps avant de disparaître au fond de la scène, sous des arbres incertains. Des troupeaux y paissent, des nuages musardent au ciel, de grands oiseaux de proie tournoient en quête de pâture. Je regarde et je pense aux marais des Deux-Sèvres ou de Nuaillé d’Aunis.
Au printemps et en été, seules les cigognes déambulant au bord du ruisseau, spontanément, s’opposent à ma comparaison. Le paysage a dès lors une carte d’identité polonaise.

La géographie agricole, ici, avec ses champs étroitement surveillés par la forêt, ses chemins chaotiques, ses cultures de maigre seigle, m’ont, au début, ramené plus loin que l’Aunis. En Vienne et aux culottes courtes. Une géographie pas encore totalement soumise aux exigences du stakhanovisme des exploitants. Longtemps que je n’avais habité de champs hospitaliers à l’arbre, au fossé, à la jachère, au vent qui fait se courber des fleurs sauvages, hautes sur tige.
Retard pris par la Pologne en général ? Sans doute pour une part, mais pas tout à fait. Les Polonais ont d’ailleurs une savoureuse plaisanterie quand ils parlent de leur histoire récente. Faisant allusion à la grande productivité allemande servie par un dantesque réseau routier, ils sourient : C’est normal, pendant que l’Allemagne construisait des autoroutes, nous, on construisait le socialisme.
Le sarcasme n’est pas du goût de tout le monde…

Le paysage agricole, donc, est bien empreint de l’élément historique, mais il s’agit aussi d’une pauvreté de la terre, fortement sablonneuse. Et je souris quand je me souviens d’un passage du livre - par ailleurs très bon et que je vous conseille-  de l’historien Norman Davis (Histoire de la Pologne, Fayard, 2004) -  qui affirme que la pénurie dramatique lors de l’état de guerre des années 80 était une aberration communiste, ce que personne ne songerait à lui contester, parce que la terre polonaise était généreuse et avait de quoi grassement nourrir ses habitants.
Il n’avait jamais dû venir jusqu’ici, sur ces étendues de sable fouettées par le vent et au sillon desquelles le paysan a bien du mal à extraire ce dont il a besoin, pour lui, sa famille et ses animaux.
Pour ma part, sur mon terrain,  les quelques tentatives pour faire pousser un arbre fruitier se sont toutes soldées par un échec. Quant à faire fructifier un plant de tomates...
Si je creuse un trou, après vingt centimètres, c'est le sable profond, très beau, rouge et jaune. Si je m'obstine, c'est déjà l'eau. Curieux... De l'eau et du sable... C'est encore trop peu pour me ramener jusqu'à La Rochelle.

12:38 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.02.2014

Chants d'un crépuscule

P2042461.JPGJ’en ai donc terminé avec la mise en ligne des Champs du crépuscule. Merci à vous, lecteurs, car, si j’en crois les indicateurs de fréquentation, vous avez été très nombreux à suivre ces pages depuis le 11 décembre.
Merci aussi à mes trois fidèles commentateurs, Michèle, Feuilly et Solko.
Pendant que je faisais cela, donc, au moins ne disais-je pas de mal du monde et il a tourné, ce monde... Comme d’habitude. Avec un petit regain de grotesque, le roi nouveau s’en étant allé à mobylette conter fleurette sous les jupettes d’une starlette et le roi déchu rêvant, lui, d’une première et glorieuse Restauration depuis les plages de Charente-Maritime, si chères à mon cœur.
Le nouveau roi amuse la galerie en plaçant la plume du journaliste bien au niveau de ses c… Il affole ainsi ses troupes timorées cependant que l’ancien monarque inquiète les siennes et que déjà les couteaux de Brutus sortent subrepticement des poches… Les Orléanistes de pacotille n’en veulent plus de ce Bourbon ringard qui les a fourvoyés dans les affres de la révolution socialiste !
En Syrie, l’Amérique sioniste, alors que ses larmes du 11 septembre ne sont pas encore toutes séchées, soutient et arme Al-Qaïda. C’est du propre ! En Ukraine, cette même Amérique et l’Europe - avec le pays des droits de l’homme en tête - soutiennent les nazis ostensiblement déclarés de "Svoboda"1. Je me demande comment Valls fait le ménage dans sa tête : hier il dépensait toute son énergie de patron des flics de France à vouloir fusiller un nazillon de spectacle, aujourd’hui, allégeance au souverain oblige, il soutient les Nationalistes Socialistes d’Ukraine.
Mais il est vrai aussi que ceux-là ne se laisseraient nullement intimider par une p’tite bafouille adressée à des préfets.
Et Vallaud Belkacem, elle que j’entendais face à Bourdin soutenir à mots couverts l’opposition ukrainienne, qu’est-ce qu’elle peut bien en penser de tout ça, si tant est qu’il lui reste un brin d’autonomie de ce côté-là ?
Bref, pendant que je m’occupais à mes broutilles, nihil novi sub sole du mensonge permanent.
A Lyon et à Paris, on se mobilise, on crie et on brandit son opposition farouche aux législateurs de la famille. Vallaud Belkacem, encore elle, affirme docilement que les gens manifestent sur des idées imaginaires. Si elle avait retenu ne serait-ce qu’une seule page de l’histoire de France, elle saurait que
les grands bouleversements et les actes les plus forts toujours se sont nourris de peurs imaginaires. Parce que s’il avait fallu attendre d’avoir réellement peur pour exprimer son désarroi, on en serait encore à la pierre taillée, Madame ! Et Danton, Robespierre, Louis XVI et tant d'autres seraient morts comme tout le monde, avec leur tête toujours solidaire de leur cou.
Attention, hein, je ne dis nullement que les manifestants de Lyon ou de Paris emportent ma sympathie. Pas du tout. Pour tout vous dire, je m’en bats l’œil de leurs débats et de leurs angoisses !
Car aux nazillons, aux curés, aux évêques, aux indignés des p’tits matins blêmes, aux révoltés, aux antisémites, aux hétéros, aux homos, aux socialistes, aux sionistes, aux frontistes de gauche, de droite ou d'ailleurs, aux communistes, aux féministes, aux gros phallos, j’oppose toute la complexité de mon individu et balance un somptueux : Merde !
Sub sole, donc…

Mais, toujours pendant ce temps-là – alors que je vous présentais le Grand Gaétan, Louis, et les autres, tous capables d’avoir assassiné un vieillard sans vous dire lequel est pour moi l’assassin parce que vous ne me l’avez pas demandé -  les sympathiques autochtones de mon pays d’accueil – et moi avec, du coup - ont reçu une sévère leçon du ciel. Du ciel, pas du Ciel ! Du vrai ciel, celui avec des nuages, du vent et du bleu…Celui qu'on voit en levant la tête, pas celui qu'on suppute en se la torturant.
Il n’y aura pas d’hiver cette année, qu’ils disaient pendant que des sautes d’un petit vent humide et léger gambadant depuis le lointain océan venaient friser leurs moustaches guillerettes et arrosait noël et le premier de l'an de douceur.
Mais voilà qu’au détour de la mi-janvier, les girouettes ont soudain tourné le cul à l’ouest et ont regardé droit dans les yeux le nord-est. Un vent fou, tenace, coupant comme un rasoir s’est levé et la neige est venue et les mercures descendus au-dessous de moins 20. Les routes ont été coupées par les congères accumulées par ce vent furibond, opiniâtre, durable. Voyez plutôt en illustration l’entrée du bourg de ma commune, ce matin.
J’ai passé mon temps à chauffer ma maison et à regarder sur le ciel de la nuit matinale des étoiles de plus en plus pétrifiées.
Maintenant, on dirait bien que le printemps veut pointer le bout de son nez : ce matin, il ne faisait que moins quatorze…
C’est beau quand même une terre qui tourne.

1 - Nom d'un parti de l'opposition ukrainienne signifiant " Liberté"

13:31 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.01.2014

Mal à l'aise du monde

89696351.jpgAu début était le chaos…
De la survivance, des bois et des arbres et des chemins de plaine ou de sous-bois. Des oiseaux aux portes des granges, des matins qui frôlaient aux vitres des fenêtres, un cochon qui grognait dans l’étroitesse de son toit, des poules et des canards claudiquant dans la boue d’un enclos, des copains d’école qui n’aimaient pas l’école, des fermes, une rivière sporadique sur des prairies gibbeuses et une mère qui, seule, tenait tout son monde sous une autorité imparfaite, avec des règlements tacites, faciles à transgresser.
Puis, dans tout ça, un enfant mi-vagabond, mi sédentaire, mi doux, mi-méchant, pas très beau, qui rêvait - pressentant sans doute que son jardin ne serait pas éternel -  de mondes remplis d’amusements et de simples joies. Pas des joies simples. De simples joies.
Au sortir de ce jardin l’attendaient, comme craint, d’autres règlements, d’autres lois partout inscrites, d’autres façons de concevoir la propreté, le maintien, le savoir, l’amitié, l’amour…
Et c’est comme si se fussent télescoper par inadvertance l’allumette et le frottoir.
Pour que le feu soudain ne brûle pas le doigt, il faut une allumette et un frottoir spécifiques. Prévus à cet effet de sécurité. Qui se connaissent et ont été l’un pour l’autre conçus.
Sortant d’une tribu où la liberté d’aller et de venir, d’apprendre, de concevoir et d’aimer était totale si on osait la prendre sous le bras, une tribu sans père ni dieu, je n’étais pas formaté pour brailler les mêmes morales et éthiques que le monde des gens comme il faut.
Tout ne m’a semblé alors que coercition et entraves perverses à suivre mon chemin.
Jamais de ma vie je n’ai pu dès lors trouver passionnant d’être le premier en latin, d’avoir de beaux habits, d’avoir un gros porte-monnaie, un travail qui gagne, une grosse voiture, des vacances aux antipodes, des enfants plus intelligents que ceux des voisins, des profits, des leçons à donner et tout et tout et tout.
Les pommes ne tombent jamais loin du pommier, dit un proverbe polonais. Est-ce à dire pour autant que les autres fruits ne sont pas les fils d’une fleur ? Non.
Le mal à l’aise du monde ne s’érige pas en morale, en jugement de valeur, en raison définitive, en bien ou en mal.
Le mal à l’aise du monde se comprend.
Condition sine qua non pour qu’il ait une chance de conduire aux bien vécus des solitudes.

11:24 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.01.2014

Impro

eq82k1qv.jpgCe texte pourrait tenir lieu de tentative expérimentale puisque je me mets au clavier sans savoir ce que je vais écrire, n’ayant aucune envie d’écrire.
Plus exactement : ayant envie d’écrire mais ne trouvant rien qui vaille vraiment la peine d’être écrit.
Voyons voir... Que se passe-t-il dans le monde ? Pas grand chose, en fait, qui soit le digne reflet de sensibilités ou d’intelligences charmantes. Au sens premier du terme.
Agréable activité tout de même, j’ai parcouru ce matin les trois ou quatre blogs qui me sont coutumiers. Celui-ci est muet depuis des lustres, celui-là, je l’ai lu hier et je corresponds en outre amicalement avec son auteur, cet autre encore, que j'ai également lu hier, fait comme moi et moi comme lui : il donne à son public un texte auquel il tenait sans doute beaucoup, un texte qui lui a demandé du travail, de l’énergie, un texte qui lui a brassé cette partie du cerveau où siège la solitude. Un texte de qualité. Le mien, bien sûr, je ne saurais dire s’il est de qualité. Je peux dire en revanche que j’y tenais beaucoup, que je l’aimais, mais, lassé du mépris dont il se voyait gratifié, le pauvre, je me suis décidé à l’offrir en lecture sporadique. Pour qu'il ait une vie.
Nous en sommes là : la misère rend généreux.
Autrement ? Ben… j’ai lu les nouvelles du monde, au premier rang desquelles celles de mon pays. Toujours passionnément ternes. Dieudonné fait la une… Révoltant à tous les niveaux.
Qu’on se comprenne bien et qu’on se comprenne sincèrement, lecteur : je ne connais pas Dieudonné. Le souvenir que j’en avais jusqu’alors, c’était un sketch lointain, très réussi, avec Elie Sémoun… Il y a longtemps. Je ne me souviens même plus lequel… Le souvenir d’avoir ri avec mon fils, souvenir futile qui resurgit devant le tapage fait autour de sa personne aujourd’hui.
C’est sans doute un con. Une espèce de bouffon négationniste, un petit curé de l’église Faurisson. Je me souviens, tiens, avoir insulté Faurisson, il y a longtemps, à Paris. Par conviction autant que par jeu. Dans une librairie.
Bref, c’est sans doute un con mais notre temps est tellement pourri que ce sont justement les cons qui, sans vraiment le vouloir, mettent au jour des évidences occultes... On n'est plus à un oxymore près. Les autres, eux, les un peu moins cons, rabâchent des simplicités compliquées et convenues qui ne font peur à personne.
Les gesticulations de Maximilien Valls sont donc grotesques. On y voit un poisson piégé par sa propre nasse et dans sa propre rivière. La liberté d’expression semble s’arrêter pour ce gars-là, pour ce républicain de haute morale, à l’énoncé de propos tout à fait anodins ou
flagorneurs, c’est-à-dire que c’est une liberté branchée sur une pile Wonder qui, comme on le sait, ne s’use que si l’on s’en sert... Par mesure d’économie, donc, mieux vaut la laisser dans l'armoire. Le misérable histrion antisémite a trouvé en face de lui son bouffon contraire dans la dialectique de la connerie humaine, lequel contraire se prend à son tour les pieds dans le tapis moelleux de ses contradictions. Hé oui, Maximilien, à force de faire verbalement l’apologie d’un truc que vous foulez aux pieds tous les jours, à force de camoufler vos véritables cartes dans votre manche d’élu aux ambitieux espoirs, fallait bien vous attendre à être un jour, trouvant sur votre route plus fourbe que vous encore, contraint d’abattre votre jeu : l’interdiction pure et simple. Finies les minauderies républicaines ! Quand toute la philosophie d'un homme politique se résume à un Tais-toi, connard, c'est que la politique a tué en lui le peu de philosophie qui, peut-être, lui restait encore ! Adieu Rousseau, salut Saint-Just !
Rendons grâce à je ne sais qui que la Veuve ait été mise au placard !
Cette histoire est lamentable parce que tous les protagonistes, Dieudonné, ses fans, le ministre vu de l'intérieur, le président, les préfets, les maires, toute la clique politique bêlante, la mémoire obligatoire de la catastrophe, sont lamentables et participent de la fausse conscience. Comme si la peur évitait le danger !
Et pourtant j’habite à vol d’oiseau tout près de Sobibor et de Majdanek ! Je n’ai pas besoin, croyez-le bien,  que des imbéciles de tous bords me rappellent ce dont je dois me souvenir, pas plus que ce dont je dois rire ou pleurer…
A tous j’adresse un mot de Cambronne enjoué !

Mais voyez comme c’est, le clavier improvisé ! Me voilà parti là-dessus comme un rat sur du bon pain… En quoi suis-je interpellé et concerné ? On ne devrait écrire que des choses qui nous concernent vraiment. Mais pour quoi faire ? Nous avons tant écrit les uns et les autres, pour dire le fond de notre être et nous avons rencontré tant de murs sans écho - quand nous n’avons pas rencontré de murs qui nous renvoyaient nos mots complètement défigurés - que je me demande bien…

Vous savez ce qui me passionne en ce moment ? Je m’en vais vous le dire sans ambages.
Derrière mon bâtiment dans lequel j’entasse la réserve de bois pour l’hiver, à l’autre bout de la cour, je construis un poulailler.  Oui, un poulailler ! J’ai déjà fait le sol, de briques et de ciment, maintenant je fais des plans ingénieux… Je révise mes notions de géométrie dans l’espace, je combine, je mesure, je conçois, j'intellectualise une petite charpente…  Un vrai plaisir. Il y aura tout autour du poulailler une charmante clôture de bois, pour que le goupil de la forêt toute proche ou l’aigle pomarin du ciel lointain ne viennent pas me voler mes pondeuses. Car au printemps, j’aurais là trois ou quatre poules qui gambaderont– si tant est que gambadent les poules -, et je m’amuserai bêtement à les regarder s’égayer.  Je veux un coq aussi. Fier et haut sur pattes. Un beau coq, avec une queue en panache et des couleurs que le soleil fera miroiter. Un coq gaulois aux lisières du pays des Sarmates, un coq qui sonnera le retour du jour dès que, en juin, le premier rayon déchirera les brumes de la nuit. Vers trois heures du matin… Je trouve que c'est beau, tout ça !

Je dois quand même avoir un grain… Ma Douce Amie rigole et dit que je m’amuse d’un rien.
J’espère qu’elle dit vrai. Parce que, de même que jamais est aussi long que toujours, un rien c’est aussi plein qu’un tout.

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31.12.2013

Un dieu, des calendriers, des hommes et des épiciers

littérature,écritureMais que cette accumulation d’ambiances festives et surfaites peut bien m’agacer et me déranger dans ma douce et rurale torpeur ! Joies factices quand l’essentiel est le cliquetis métallique des tiroirs-caisses !
 A la tienne, Etienne ! A défaut d’ivresse, hors de notre portée, achetons-nous au moins de l’ivrognerie !
En France, parce que c’était chez moi depuis Vercingétorix et Jules César, tout cela me faisait grogner et tempêter. Je buvais beaucoup…. Ça me faisait un prétexte de plus parce que j’ai toujours été un opportuniste.  En Pologne, parce que c’est aussi chez moi mais seulement depuis les dernières années Chirac, que je m’y promène donc avec une mémoire toute neuve, à peine concernée, ça me fait sourire dans ma moustache. Surtout que là, tenez-vous bien, on double la mise, on remplit deux fois les caisses,  le jardin des épiciers s’épanouit sous deux floraisons consécutives !
Oui, car à 18 kilomètres de là, ils ne l’entendent pas du même calendrier, les gens ! De l’autre côté du Bug, Jésus est né le 6 janvier, mes p’tits gars ! Et le nouvel an (hi han hi han) en est repoussé d’autant. Ce qui fait que quand les Polonais ont enfin vidé leur bourse jusqu’au dernier Zloty et que, épuisés et hagards, la tête lourde, ils pensent à reprendre bientôt le harnais du quotidien, hé ben les Biélorusses en masse et les Ukrainiens dans une moindre mesure débarquent, l’escarcelle béante et toute joyeuse…. Et on recommence tout à zéro sous les lampions clignotants des commerces. Ça coule à flots pendant plus d’un mois du côté des chiffres d’affaires ! C’est pas beau tout ça ?!
Remarquez que ça a aussi des avantages. Un bon camarade à mézigue qui fait chaque semaine la route jusqu’à Moscou au volant de son camion pour y livrer je ne sais trop quoi, se retrouve en congés jusqu’au 14 janvier ! Bingo ! Un mois ! Il n’est ni catholique ni orthodoxe, mon copain, alors il est bien content d’être à cheval sur deux erreurs ! Et moi pour lui… Un troisième découpage qui alignerait ses conneries jusqu’à début février ne serait pas le malvenu, ma foi !
Allez, mon doux lecteur, bonne année puisque c’est comme ça qu’on dit quand on est poli ! En ce qui me concerne, tu sais ce que je demande à une année ? Un cadeau énorme, gigantesque : Qu’elle me laisse voir et vivre à pleines dents ses trois cent soixante cinq jours sans souffrir de maladie ! Le cas échéant,  ses trois cent soixante six !
L’essentiel. Toujours l’essentiel…

A la relecture,  je trouve cependant que mon maigre texte aurait plus d’allure si je le concluais par un joyeux et tonitruant Viva l’anarchia ! Mais je ne le ferai pas. Non, non… Ne comptez pas là-dessus ! On dirait après ha, c’est pour ça qu’i cause comme ça, le gars Redonnet ! J’comprends mieux maintenant !
En ne comprenant rien du tout d’ailleurs. En amalgamant gentiment la cause et la conséquence, par exemple… C’est comme ça que je fais, moué, quand je ne veux pas entendre : je bricole et j’inverse les pôles affreusement dialectiques des élucubrations humaines.

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30.12.2013

Vœux pieux athées

400_F_51187208_xRxnIg2lQdKjiH18FyCtuuelsLeIhaFU.jpg Ils s’embrassent au mois de janvier
Car une nouvelle année commence
Mais depuis des éternités
Ç’n’a pas tellement changé la France !
Passent les jours et les semaines,
La mentalité est la même
Y’a qu’le décor qui évolue
Tous des tocards,  tous des faux-culs !

Que je vous rassure d’entrée : Le chanteur énervant, depuis longtemps devenu, comme le rappelait récemment Philippe Ayrault sur «Chemineaux 52», Le chanteur emmerdant, avait seulement sacrifié à la rime en limitant sa diatribe à la France. Les embrassades avinées de la Saint Sylvestre nulle part ne font évoluer d’un pouce ni les imaginations ni les intelligences, pas plus en France qu’en Pologne, qu’en Belgique, qu’en Espagne ou qu’à Zanzibar.
Mais le calcul virtuel du temps veut qu’à un moment donné, aux alentours du solstice d’hiver, on efface tout et on recommence. Comme avant. Surtout ne changez rien ! D’accord, ce n’était pas très reluisant, mais la vieille sagesse ne dit-elle pas on sait toujours c’qu’on quitte, mais on n’sait jamais c’qu’on trouve ?  Ah ha ha ha ! Que j’adore ces idioties érigées en adages du discernement le plus fin ! Adages d’une résignation d’esclaves !
Cependant, lecteur, puisqu’il me plaît tout de même de sacrifier au rituel, parce que c’est comme ça aussi qu’on est poli et urbain et que cette politesse et cette urbanité, je te la dois, je souhaite, à l’aube de cette nouvelle parcelle du temps chiffré :

- Que les gouvernements prennent de la hauteur, c’est-à-dire qu’ils trouvent les crédits nécessaires à la construction d’un vaisseau spatial qui les expédierait tournoyer une bonne fois pour toutes dans le cosmos, Vallaud Belkacem aux manettes…
- Que les pauvres ne soient plus forcément pauvres sans pour autant devenir des riches et que les riches ne soient plus obligatoirement riches sans pour autant sombrer dans l'indigence,
- Que les solitaires qui n’ont pas choisi leur solitude trouvent sur leur chemin le chaleureux hasard d’une rencontre,
- Que les gens qui écrivent publient honnêtement leurs livres, que ceux qui chantent aient le droit de se faire entendre, que ceux qui dessinent, qui peignent, qui sculptent, puissent montrer leurs œuvres et que ceux qui dansent, qui jouent aient l’opportunité qu’on les voit,
- Que ces geignards de Français, plutôt que d’aimer à 85 pour cent le pape, commencent par saluer gentiment leur voisin,
- Que ceux qui ne m’aiment pas reconnaissent avoir tort et que j’avoue moi-même n’avoir pas tout à fait raison de ne les point comprendre,
- Qu’on arrête de célébrer comme d’insatiables porcs le noël, le premier de l’an, les pâques, la pentecôte, le quinze août, mais qu’on fête en revanche dans une fraternelle ivresse ce qui nous concerne vraiment, autant dire les solstices, les équinoxes, les beautés marquantes du grand mouvement des choses,
- Que ceux qui pensent que ce dernier souhait est celui mal formulé d’un panthéiste amoureux du grand Tout, arrêtent de perdre leur temps et de gaspiller leur énergie à penser des évidences…

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23.12.2013

Un conte de noël

PC080964.JPG

C’est noël. La nuit des étoiles magiques, la nuit au cours de laquelle parlent même les oiseaux et toutes les créatures de la terre.
Une vieille dame me confie
cependant qu’elle ne fête plus Wigilia1, que c’est pour elle jour d’une affligeante tristesse.
Je m’en étonne. Je la sais en effet fort dévote. Alors je dis que c’est quand même la nuit où son dieu est né et que… Oui, m’interrompt-elle en posant doucement sa main ridée sur mon avant-bras, mais c’est aussi la nuit où mon pauvre mari est mort !
- Ah ! que je fais, décontenancé.
- Oui, soupire-t-elle. Je voulais pour notre réveillon faire des bliny, vous savez, ces bonnes crêpes traditionnelles faites avec de la farine de sarrasin. Je lui ai alors demandé d’aller au grenier me chercher un peu de cette farine que je gardais là-haut bien au sec et…
Sa voix s’étrangle.
- Il a glissé de l’échelle et s’est tué là, le pauvre homme, devant moi.
Je m’étrangle aussi, ému jusqu’aux larmes :
- Et qu’avez-vous fait, ma pauvre Madame ?
- J’ai fait une soupe de betteraves.

1 : Littéralement la Veille, c'est-à-dire le 24 décembre

 

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17.12.2013

Un almanach littéraire 2014

2564342759.jpgVers le début de cette année, Stéphane Beau m’avait demandé si je voulais participer à la rédaction d’un almanach littéraire que les Editions du Petit Véhicule, avec son étroite collaboration, projetaient alors de concevoir.
J’avais bien évidemment répondu favorablement à cette sympathique proposition.
Hier soir, le fameux almanach dit du Saumon Poétique, littéraire et fraternel est donc arrivé dans ma boîte aux lettres.
C’est un bel ouvrage, relié à la façon toute particulière du Petit Véhicule, touffu, riche de nombreux textes, agrémenté d'illustrations de qualité et même empreint d’humour.

Cette tradition de L’almanach remonte à l’Antiquité, comme nous le rappelle le préfacier, et compte dans son sillage le fameux almanach surréaliste 1950, conduit par André Breton et dans lequel on retrouvait, parmi bien d’autres, la plume d’Antonin Artaud.
Façon esthétique, intelligemment désinvolte, d’égrener le temps qui nous tue, ce Saumon est assurément d’une belle trempe et ne nage jamais entre deux eaux : l’esprit y est clairement teinté d’un sentiment libertaire
certain, lequel, pour ce qui me concerne, me sied tout à fait.
On y trouve aussi la plume de Joël Favreau, guitariste émérite de Georges Brassens pour les contre-chants. 
Si vous vous sentez la curiosité de vivre 2014 avec le Saumon littéraire à vos côtés, alors c’est par ici.

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09.12.2013

Diplômes ? Non, non, surtout pas !

littérature,écritureCe qui se passe en Pologne, pour être affligeant, n’est point original. C’est le lot commun à toute l’Europe et, peut-être, à l’ensemble du monde : les jeunes gens n’y trouvent pas de quoi gagner honnêtement leur casse-croûte.  Sauf certains.
Ainsi l’humour polonais, qui avait déjà fait ses preuves avec ses sarcasmes sur le ridicule de la nomenklatura communiste, n’est pas en reste pour fustiger aujourd'hui la misère, les non-sens et la cruauté du libéralisme.
Une dame, donc - raconte cette histoire polonaise - se rend dans les services, équivalents si l’on veut, de ceux du  pôle-emploi en France.

- Bonjour, dit-elle, j’aimerais bien que mon fils trouve enfin un boulot ! Le problème, c’est qu’il n’a aucun diplôme, rien du tout, et il a un p’tit penchant pour la vodka.
- Il y a une forte demande dans le bâtiment. Il peut faire un maçon ou un menuisier…
- Et combien ça gagne ?
- Dans les 4000 zlotys.
-Fichtre ! C’est trop ! C'est beaucoup trop ! Il boira tout, il ne saura se tenir tranquille avec tout ça en poche !
- Bon alors, aide-maçon si vous voulez. Manoeuvre, quoi.
- Combien ?
- 2000 zlotys.
- C’est trop. C’est encore trop pour lui. Je le connais. Vous  n’auriez pas plutôt un p’tit boulot à 1000 zlotys ?
- Ah si Madame ! Mais pour ça il faut être diplômé !

Cette histoire reflétant quasiment mot pour mot la réalité, je dis : Même si, révérence parler, les maçons, les manoeuvres et autres menuisiers me sont éminemment sympathiques, c'est quand même ainsi que meure un certain esprit du monde et ce sera là une des plus grandes réussites dont le libéralisme et ses valets pourront s'honorer.

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07.12.2013

Prague, nuit du 20 au 21 août 1968

littératureDe passage à Prague en juillet 1993, j’avais été invité à dîner chez une dame, professeur de philosophie à l’université et mère d’une amie.
Le coup de Prague est pour moi, du point de vue émotionnel et de façon indélébile, lié à cette rencontre.
Je revois toujours avec beaucoup de tristesse et aussi de pensées fraternelles, émues, cette soirée.
Nous étions à la fin du souper et nous dégustions, si j’ose dire, de la Becherovka, tant l’élixir national est capable de faire renoncer le plus gourmand d’ivresse  à sa passion....Bref.
Notre hôtesse nous parlait de ses cours à l’université. Elle avait eu comme auditeur un certain…. Jan Palach.
Elle nous parlait aussi des différentes conférences
sur Spinoza qu’elle faisait un peu partout en Europe .

Et ...

« En août 1968, j’étais à Londres avec mon mari. J’avais été invitée à la télévision car on voulait avoir mon sentiment, en tant qu’intellectuelle, sur Le Printemps de Prague et sur les risques encourus d’une intervention soviétique.
J’avais ri. J’avais plaisanté que nous n’en étions pas là et nullement inquiets. Que l’entrée des chars russes dans Prague était un fantasme des occidentaux. Tout ça n’était pas sérieux.
Sur le chemin du retour – nous étions en voiture – fatigués, nous nous sommes arrêtés à une centaine de kilomètres de Prague et nous avons campé. C’était dans un tout petit village entouré par de belles et sombres forêts. Le temps était d'un calme olympien et la nuit brillait de tous ses feux étoilés. C’était superbe.
Fort tard, j’ai été réveillée par le tonnerre. Dans cette demi-conscience propre au sommeil interrompu,  j’ai réfléchi que le temps était pourtant au beau fixe, que le tonnerre ne pouvait pas déja ... J’ai réveillé mon mari. Nous nous sommes assis sur nos sacs de couchage et nous avons écouté la nuit, la gorge serrée par un douloureux pressentiment : l'obscurité toute entière vrombissait d’un grondement sourd, là-bas, sur notre gauche, bien au-delà de la forêt.
Un grondement régulier, ininterrompu, inquiétant, sournois.
Nous sommes sortis précipitamment. Le fracas lointain continuait, tel celui que ferait un monstre de cauchemar en investissant le monde à la faveur de l'endormissement général.
Toute la campagne tremblait sous le poids effrayant du vacarme.
Nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre.
Tout espoir était mort en dépit de cette vaste voûte qui scintillait au-dessus de nous, qui continuait de sourire, et je venais de déclarer à la barbe du monde entier que ce bruit effroyable, ces mâchoires de ferraille et de feu qui déchiraient maintenant l'aube, ça n’était qu’imagination de l’Ouest…

Nous n’avons pas pu rentrer à Prague, bouclée par les blindés. »

C’était en 93.
Vingt-cinq ans après, cette dame parlait avec des larmes humiliées plein ses grands yeux.
Elle m’a appris, entre autres, la vanité qu'il  y a à vouloir commenter le monde. Pas assez sans doute : sur ce blog même, ou sur d'autres blogs en commentaires, parfois, je me laisse aller à envisager une issue, rose ou catastrophique, promise à l'état du monde.
C'est une grave erreur. Mais il n'y a pas de sagesse qui ne soit le résultat combiné d'une longue accumulation d'erreurs et de leçons apprises et point assez retenues.

08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.12.2013

Piqûre de rappel ou premier vaccin

littérature,écritureLa monarchie désignait sous le nom de «sujets» les objets de son arbitraire. Sans doute s'efforçait-elle par là de modeler et d'envelopper l'inhumanité foncière de sa domination dans une humanité de liens idylliques. Le respect dû à la personne du roi n'est pas en soi critiquable. Il ne devient odieux que parce qu'il se fonde sur le droit d'humilier en subordonnant. Le mépris a pourri le trône des monarques. Mais que dire alors de la royauté citoyenne, j'entends : des droits multipliés par la vanité et la jalousie bourgeoises, de la souveraineté accordée comme un dividende à chaque individu ? Que dire du principe monarchique démocratiquement morcelé ?

La France compte aujourd'hui vingt-quatre millions de «mini-rois» dont les plus grands - les dirigeants - n'ont pour paraître tels que la grandeur du ridicule. Le sens du respect s'est déchu au point de se satisfaire en humiliant. Démocratisé en fonctions publiques et en rôles, le principe monarchique surnage le ventre en l'air comme un poisson crevé. Seul est visible son aspect le plus repoussant. Sa volonté d'être (sans réserve et absolument) supérieur, cette volonté a disparu. A défaut de fonder sa vie sur la souveraineté, on tente aujourd'hui de fonder sa souveraineté sur la vie des autres. Mœurs d'esclaves.

Raoul Vaneigem - Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations - 1967 -

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04.12.2013

Merci à Vous

littérature, écritureJ’en ai donc pratiquement terminé avec mon p’tit commerce du CD et les envois. Je considère dès lors honnête de vous tenir au courant du comment l'aventure s’est déroulée. Elle continuera désormais au compte-gouttes, si d'aventure (justement) on me commandait d'autres exemplaires.
Merci à vous. Très sincèrement. Merci aux lecteurs de l’Exil, copains et copines rencontrés sur internet par le biais de ce blog.
Si je retranche cependant quelques membres de ma famille et les quelques copains que je connaissais avant l’ouverture de ce blog, en 2007, vous êtes quinze, sur une trentaine, à avoir bien voulu écouter mes velléités artistiques.
Comme quoi, l’audience d’un blog, ça ne veut pas dire grand-chose, in fine. Rien du tout même.
Pour être tout à fait précis au risque d'être ennuyeux, j'ai dépensé 800 euros et en ai, grâce à Vous, récupéré, 422...
Mais bon, je suis malgré tout heureux car ceux et celles que j’ai touchés, sont précisément des gens qui me touchent, soit par ce qu’ils écrivent eux-mêmes sur leur blog, soit par leurs commentaires ou leurs courriers privés.
Je veux aussi donner un coup de chapeau à Stéphane Prat, lui poser fraternellement ma main sur l’épaule pour l’aide sans faille qu’il m’a accordée, me tenant chaque jour au courant, et se chargeant de récolter consciencieusement vos contributions. Par pure estime et amitié, gratuitement… Et ça fait du bien de savoir qu’il existe encore des gens comme ça dans ce monde de pantins programmés pour vider la parole et le cœur de leur humaine substance.
Je publie d’ailleurs ci-dessous son commentaire sur son écoute. Parce qu’il m’a fait chaud au cœur :
Encore merci à vous. Merci à ceux et celles qui m’ont fait part de leurs impressions sur ces quelques chansons. J’ai voulu me faire plaisir, c’est fait. Et si, en plus, je vous ai fait plaisir, alors…

« Sur ta musique, je suis inconditionnel. Alors je sais bien, la musique n'est pas le tout dans le chant, mais peut-être que si après tout. Et puis sans doute, tu te dis s'il se dit inconditionnel de ma musique, c'est qu'il a quelques réserves sur le reste... Mais le reste, justement, a déjà sa musique. Apollinaire, de La Fontaine, Villon, Baudelaire (que je n'aime pas beaucoup, ce qui fait que je ne le connais pas beaucoup, et que le texte que tu chantes, du coup, m'a soufflé). Brassens, évidemment, et Redonnet, dont les textes, franchement, ne détonnent en rien.
Je n'aime pas beaucoup les adaptations musicales. Je préfère Ferré quand il se chante ou chante des paroliers, les auteurs de chansons, que lorsqu'il chante les poètes. Je trouve que tu chantes des chants sans ce décalage qui nous fait dire parfois qu'il aurait mieux valu que le chant du poète reste dans sa poésie.
Évidemment, ta voix m'a surpris, tu t'en doutes, puisque je ne la connaissais pas. Et je me suis assez vite dit nom de dieu il va se péter une corde vocale... Le titre 2, de La Fontaine, j'ai d'abord pensé que tu le chantais en polonais, et puis, non, en poussant un peu le volume on saisit la langue du fabuliste qui n'est qu'à lui, n'est plus vraiment du François, finalement. Le "Saltimbanques" d'Apollinaire n'est pas loin de me tirer les larmes, et ce n'est pas bien de faire ça à un paysan bas breton, pas bien du tout. Figure d'exil, aussi, fait décoller.
Enfin, je reviens à ta musique. J'ai aimé le côté ballade, un peu JJ Cale (je dois me planter complètement) mais la seconde guitare me fait souvent songer à ce gars-là. Et puis mystère de mystère, le chant d’Apollinaire est peut-être le moins recherché, côté musique. Alors il n'y a plus rien à comprendre !
Et c'est très bien comme ça.

 S. »

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03.12.2013

Question

P9180046.JPGLa lecture des Paysans - aussi bien celle de Balzac que celle de Władysław  Reymont - enseigne très bien, si besoin en était, comment la paysannerie était autorisée à glaner le bois mort dans la forêt seigneuriale pour chauffer ses chaumières. C’était là un droit, une faveur, une largesse accordée au petit peuple. Les grands propriétaires y trouvaient certainement leur compte, car on considérait sans doute qu’une forêt devait être nettoyée de ses bois pourrissants et les sous-bois et les allées dégagés afin que la chasse y soit plus aisée. Le paysan quant à lui était assez malin pour subrepticement percer au fer certains arbres sur lesquels ils guignaient, les faisant ainsi crever plus vite et se les accaparant aussitôt comme bois mort. Peu importe, à vrai dire, comment fonctionnait l’entente cordiale entre le maître et l’esclave au sujet de ce bois. La lutte des classes prend parfois de ces chemins ! L’important est que le paysan se chauffait  gratuitement en puisant aux sources mêmes de la forêt,  sans pour autant être autorisé à en exploiter la richesse vivante.
Avec la confiscation des biens du clergé et de la noblesse et la distribution anarchique des assignats qui s’ensuivit, ce même paysan, on le sait, éberlué après plus de 15 siècles de servitude de se retrouver soudain propriétaire, commença par tailler à grands coups de hache dans cette forêt, sans discernement, à l'aveuglette, la saccageant et la réduisant considérablement, d’abord pour faire gagner ses champs sur elle, ensuite pour y puiser son bois de construction  et de chauffage.

Aujourd’hui, dans l’immense sylve de Białowieża, où pâturent loups, bisons, lynx et autres élans, il est interdit de glaner le moindre bois mort. Ces nouveaux seigneurs que sont la biodiversité et l’écologie, l’interdisent formellement. C’est bien, certes, parce que la forêt conserve ainsi tout un tas d’espèces d’insectes qui disparaîtraient sans la présence de ce bois sénescent et, de plus, certains oiseaux rares, très rares, comme le pic tridactyle ou le pic à dos blanc, se nourrissent d’un de ces insectes bien particulier et ne seraient sans lui déjà plus visibles que sur les images des musées d'histoire naturelle. L’expérience aussi, s’étalant sur plusieurs siècles, offre au monde un échantillon de la vie autonome de la forêt, comment elle dépérit et comment elle se régénère. Qui de la vie ou de la mort, sans l’intervention humaine, l’emportera in fine sur elle. Certaines plantes également ne sont plus visibles qu’ici et font les délices des chercheurs du monde entier.
Mais cette pratique d’échantillon de laboratoire, pour louable qu’elle soit, tend à se généraliser sur l’ensemble des massifs forestiers. Partout, le bois mort doit rester sur place et les Réserves Biologiques Intégrales se multiplient...
Pendant ce temps-là, le paysan, l’autochtone qui habite aux lisières de toute cette végétation, achète son chauffage, charbon désuet et polluant, fuel non moins polluant des milliardaires des grandes compagnies pétrolières, gaz hors de prix de maître Poutine ou autres  cochonneries…
Est-ce que, par hasard, on ne marcherait pas un peu sur la tête ?
C'est en tout cas ce qui trottait dans la mienne vendredi dernier, alors que je traversais une partie de l'immense et dernier vestige de la forêt hercynienne.

11:23 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.11.2013

Passes et tour de passe-passe

prostitution_-_luxembourg.jpgL’auguste Assemblée Nationale de France, toute drapée de dignité républicaine et ointe d'une sainte morale, s’apprête à délibérer sur un texte de loi qui vaut son pesant d’imbécillité. Savent vraiment pas quoi foutre, ces gens-là, pour se faire remarquer ! Ils me font peu ou prou penser à des cancres qui n’ont que des mauvais résultats et qui s’évertuent quand même à lever le doigt au fond de la classe, pour donner le change, faire ceux qui sont studieux et actifs, même s’ils n’ont que des âneries à formuler.
Il s’agit, pour la susdite et auguste Assemblée, de taxer le con qui va s’aller fourrer sous les jupons d’une dame publique. Et pas une petite taxe, mes aïeux ! Pas une de ces bagatelles qui vous tombent sur le portefeuille si vous volez une poule au voisin, si vous roulez à tombeau ouvert sur les routes au risque de tuer quelqu’un, si vous foutez votre poing sur la gueule d'un emmerdeur dans un bistro borgne, ou si vous avez en poche quelques grammes de shit… Non, non... Ça, c’est des broutilles. Car le gars qui va tenter de s’acheter une éjaculation aussi secrète qu’objective se verra désormais puni d’une amende de 1500 euros ! Vlan ! Un SMIG dans son sale nez d’obsédé sexuel  ! Et si, en plus, il est têtu et dur du sexe, le gars, si vraiment, lui, il aime aimer les putes et qu’il recommence ses cauteleuses dégueulasseries, paf ! 3000 euros dans les dents !
Deux mois de SMIG dans le rouge pour trois minutes de fantasme incontrôlé !
Hé ben ! Ne fait pas bon avoir des érections intempestives sous le ciel de Robespierre ! Pour un comité de salut public, ça, c’en est un vrai ! Les gars, je vous conseille, en cas de bandaison frauduleuse, de prendre votre courage à deux mains et de… Paraît que ça rend sourd, mais en tout cas ça ne ruine pas !
Je passe sous silence, évidemment, les arguties humanistes et socialistes de Vallaud Belkacem, grande protectrice des femmes qui se vendent, vierge vêtue de noire qui protège le bon peuple de ses propres égarements. Madame sait-tout. Même ce dont elle n'a jamais entendu parler ! Cette femme, quand elle dit des choses vraies, indéniables dans l’absolu, des choses qui paraissent évidentes au premier imbécile venu, a le talent de les faire puer le mensonge et la sournoiserie politique à des kilomètres à la ronde.
Car le fin mot de l’histoire, voyez-vous, pour moi, dans cette loi que madame la ministre brandit à bout de bras comme la liberté de Delacroix son drapeau, c’est que cette manne des rues obscures, hé ben, c’est tout simplement du pognon qui  passe sous le nez de l'Etat. Le fonds de commerce de toute cette générosité répugnante, c’est que la loi ne veut plus que les pauvres femmes se vendent tout simplement parce qu’elle a la ferme intention de les acheter ! Ainsi, ces billets dilapidés dans des transactions aussi immorales que clandestines ; ces billets non soumis à l’impôt, nets de TVA,  que le clampin esseulé tend à la pute, hop, pris la main dans le sac, par ici la bonne soupe, changement de direction, c’est l’Etat qui empochera désormais le montant au centuple de la passe envisagée !
Je faisais allusion à l'onanisme, il y a quelques lignes, mais méfiez-vous quand même ! Pour l'heure, ça va, certes, mais là aussi, ça pourrait bien être considéré
sous peu comme un produit de luxe ou une activité asociale. On ne sait jamais quand l'imagination malade de ne pas en avoir est au pouvoir ! On ne sait jamais quels chemins délirants peut emprunter sa frénésie de tout légiférer, sa soif de réduire l'individu à néant, d'en faire un clone bien propre, bien policé, con comme un balai et heureux comme un pape !
Nous entrons à pas feutrés dans la dictature du formatage unique. Des mains de fer dans des gants de velours. Des esclaves souriants pour des maîtres débonnaires.
Ce qui m’effraie là-dedans, c’est l’application stricto sensu de cette loi scélérate ! Car seul le flagrant délit aura sans doute force de preuve ! Ça promet ! Faudra vraiment que le pauv' garçon soit pris le slip sur les chevilles, sinon bernique pour lui voler ses 1500 euros ! Parce que j’imagine mal, quand même, la dame du métier empocher la rançon de son art et filer chez les condés dire « Hé, la police, secouez-vous un peu !  Y’a un p’tit blond avec un gros nez et des lunettes qui sort de mon pieu ! »

Et pendant ce temps-là, tenez, accessoirement, j’écris au Ministère de la culture car nous avons le projet de traduire une œuvre merveilleuse de la littéraire polonaise, une grande œuvre, jamais traduite en français, et de l’offrir ainsi au public francophone. Hé bien on m’envoie poliment, avec toutes les formes du langage confisqué, me faire foutre !
Mais je leur sais néanmoins gré de ne m’avoir pas foutu une amende pour tentative de racolage.
Combien d'insultes et d'outrages à la volonté de créer resteront-ils impunis avec cette bande de salopards à la morale fondamentalement immorale ?

Allez, pour conclure, chantons Brassens, ça nous mettra de bonne humeur et c’est de circonstance. Concurrence déloyale, que ça s’appelle. S’il avait chanté ça en 2013, le moustachu frondeur, Vallaud Belkacem l’aurait traité de gros salaud et fait condamner, j’en suis sûr. Quant à Villon, elle aurait carrément demandé sa tête !
Comme quoi cette époque est bien celle de la victoire totale des chenilles processionnaires sur les tendres rameaux de la poésie :

Il y a péril en la demeure,
Depuis que les femmes de bonnes mœurs,
Ces trouble-fête,
Jalouses de Manon Lescaut,
Viennent débiter leurs gigots
A la sauvette.

Elles ôtent le bonhomme de dessus
La brave horizontale déçue,
Elles prennent sa place.
De la bouche au pauvre tapin
Elles retirent le morceau de pain,
C'est dégueulasse !

Illustration : Une politique quelconque dans l'attente d'une promotion non moins quelconque

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23.11.2013

La barbe !

brouillonLa route est luisante de gel, comme un miroir laissé par la nuit sous la voûte forestière. Et la lune, là-haut entre deux nuées rousses, en rajoute avec sa lumière qui tremblote et se reflète. Il faut conduire doucement. 
- Va doucement. Ça glisse.
- Je sais.
Un renard saute le talus, traverse en trottinant, s’engouffre sous les pins. Je ne freine pas. Surtout ne pas freiner. Il est beau, roux avec sa grande queue. Blanche, m’a-t-il semblé. J’aime cet éveil de la vie sauvage entre chien et loup.
- Tu as vu ? Va doucement…
- Oh, tu me barbes, tu sais. Je le vois bien, qu’il faut aller doucement.
- Je te quoi ?
- Tu me barbes. Tu m’ennuies, quoi... (silence un peu vexé).
- Je ne connaissais pas ce mot dans ce contexte. C’est un euphémisme pour un autre mot un peu moins poli, sans doute ?
- C'est ça, oui... Mais c'est vrai, ça. Pourquoi dit-on comme ça ? Faut que je recherche. Tu as raison. Qu’est-ce que la barbe vient foutre là-dedans ?
On rigole. Et la route qui glisse, la nuit et la forêt et même le souvenir du renard passent au second plan.
- Va doucement...
(Soupir !)
- C’est ennuyeux de se raser ?
- Non. J’aime bien, moi… On a l’impression de se refaire un visage tous les matins…Tout en pensant à autre chose. En faisant des projets pour la journée, par exemple. Il y en a même un qui, paraît-il, pensait à être Président de la république en faisant ça.
- Et alors ?
- Ben, ça lui a pas mal réussi, à ce c… (pas d’euphémisme, là)

Quelque deux quarts d’heure plus tard. Voyons ce que dit le dictionnaire des locutions : "Après avoir longtemps été associé à la sagesse, le mot barbe est lié en français moderne à l’ennui." Je suis d’accord, mais j'aimerais bien savoir pourquoi. Allons, allons, Monsieur Rey...Passons au dictionnaire culturel. Ils sont magnifiques, ces quatre gros volumes, avec leurs pages fines, couleur café-crème.
- Tu trouves ?
- Pas vraiment.
Très complets, ces dictionnaires. La barbe, disent-ils, est riche de symbolique dans les textes religieux, Ancien Testament, Coran. Dans l’iconographie chrétienne, Dieu est toujours barbu. Mais il y a aussi le côté inquiétant de la barbe, Barbe Bleue chez Perrault et, dans la réalité, le sinistre Landru…
-Tu me diras ?
-Oui, bien sûr. Mais c’est assez long…et ça se complique.
Elle est aussi, cette foutue barbe, l’objet des soins masculins parmi les plus attentifs, afin de bien présenter, car, c’est bien connu, chez les humains, l’habit fait souvent le moine. Présente ou absente, elle est un vecteur de la sociabilité, d’où l’importance
du barbier dans la culture occidentale, considéré à la Renaissance comme un véritable artiste esthéticien. La profession est d’ailleurs consacrée, fait remarquer le dictionnaire culturel, par Beaumarchais, avec Le Barbier de Séville et Le mariage de Figaro et par Mozart, le Nozze di Figaro.
La barbe…la barbe….Tiens, c'est marrant ça : le ministre de l’instruction publique du Second empire tenta d'en faire interdire le port aux enseignants, au prétexte qu'il était un signe manifeste de ralliement à la cause de l’opposition…Hé ben ! Les hippies, les fidèles de Fidel Castro, les intégristes musulmans, les rabbins…Oui, la barbe a bien un aspect identitaire. Un goût d'appartenance à...
J’ajoute Che Guevara, quand on se croyait en mesure de faire chuter le vieux monde, et qu’on portait tous la barbe, histoire d’effrayer le bourgeois, peut-être. De faire plus vrais dans nos déterminations. J’ajoute aussi cette envie d’avoir la barbe dès qu'elle a des velléités de pousse, pour montrer aux jeunes filles qu’on est devenu un homme avec des désirs partout… Nos règles à nous, presque. Bref, hors sujet tout ça.
-Alors ?
-Très intéressant, mais ça ne me dit pas en quoi c’est profondément ennuyeux.
On change derechef de dictionnaire…Historique, celui-ci.
- Ah, ça y est ! Rébarbatif…Tu écoutes ?
- Suis toute ouïe.
- De l’ancien français rebarber, littéralement tenir tête, être barbe contre barbe, quoi, comme quand on se dispute fort, prêt qu'on est à en venir aux mains. Qu'on se mesure. Un peu comme les animaux.
- Oui...
- Ben, c’est repoussant tout ça, très agressif. C’est rébarbatif et, quand c’est ennuyeux, on peut dire aussi que c’est rébarbatif…Un roman rébarbatif, une écriture rébarbative. Qui ne donne pas envie, quoi.
- C'est un peu barbant, non ?
- Un peu...

Mais c’est ça aussi, vivre ensemble et ne pas être né avec les mêmes étymons au-dessus du berceau : ces détours passionnants pour fouiller la langue de la vie quotidienne et tenter d'en découvrir le secret musical.
Ce secret qu'on joue d'oreille, sans connaître la partition.

Image : Philip Seelen

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22.11.2013

De ma fenêtre

littérature,écritureLe vent souffle en gris sur les grands bouleaux jaunes et les tilleuls qui s’ébouriffent. Entre deux courants d’air, la chute des feuilles caresse en silence l’inertie d'un après-midi quelconque
Je regarde par la fenêtre.
Depuis des lustres et des lustres, aucun voyageur n’accoste plus à mes rivages, c’est pourquoi je n’interroge plus l’horizon.
Je regarde. Simplement. Sans attendre et par plaisir.
D’ailleurs, ce serait chimère que d’interroger un horizon que délimite une forêt. D’une forêt, nul ne peut arriver. On ne peut qu’en surgir.

Comme ce loup d’un matin de décembre.
Un éclair fauve qui ne m’avait laissé que le dessin de ses griffes sur la neige du talus. Pour me signifier sans doute que jamais plus je ne le reverrais. La trace, l’empreinte, le vestige, donnent toujours cette impression du jamais plus, cette odeur de fuite puis de disparition. La trace gravée sur un passage, c’est un peu la mort qui survit. La comète du fouilleur. Qui la questionne, s’évertue à la faire parler, qu’elle dise son nom, qu’elle murmure son âge et pourquoi elle s’est fossilisée là, précisément.
Il la veut absolument de dimension humaine pour qu’elle le ramène à sa place à lui, dans la sempiternelle ronde des mondes qui succèdent aux mondes.

Je m’étais agenouillé ce matin-là sur la neige et j’avais tenté de lire pourquoi ce loup, là, sans meute, errant sur mes lisières, pourquoi cette bête et sa beauté farouche des dieux anciens ; pourquoi cette apparition fuyarde du mythe honni des contes et des légendes.
Le stigmate m’avait confié alors la solitude errante d’un vieux voyageur, de ces voyageurs qui ne suivent jamais votre route, mais la traversent perpendiculairement. Qui la coupent avec brusquerie ; juste le temps de vous couper le souffle et que renaissent dans votre tête les vestiges ataviques de rêves à peine formulés.
C’est du moins ce langage-là que j’avais entendu.
Je m’étais relevé. Comme pour tenter de freiner la fuite du sauvage, j’avais encore scruté la pénombre blanche des sous-bois où de menus flocons gelés et tombant en averse crépitaient sur les aiguilles des pins.
Puis j’avais regagné ma maison ; mon temps à moi dans la sempiternelle ronde des mondes qui succèdent aux mondes.

Je regarde par la fenêtre.
Le ciel épais est gris et c’est là une couleur qui côtoie sans crier toutes les autres. C’est elle  qui domine aujourd’hui et c’est elle qui donne aux verts sombres des pins, aux jaunes des bouleaux, aux marrons des tilleuls, aux rouges fanés des dernières fleurs de mon parterre, toute l’opportunité de leur présence dans le paysage. Au service des autres teintes, le gris n’existe pas en tant que tel. Sans elles il est triste et laid, sans lui elles sont fades, comme elles le sont toujours sous un ciel céruléen. Même le silence prend toute sa force avec du gris. Un silence lumineux m’est toujours apparu comme une anomalie tapageuse.
J’aime l’automne.
Mais le temps me pousse, nous pousse, inexorablement vers les ténèbres de la tombe. Alors ce ciel bas sur le monde, ce souffle qui déplume les arbres, ce mutisme du village, cette solitude sans nom,  tout ça est beau.
Parce que tout ça, c’est de l’anti-néant.

12:28 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.11.2013

Le Lego de l'ego

freud.jpgLa psychanalyse a ceci de fort méritoire qu’elle ne laisse pas grand monde indifférent.
Vous avez ceux qui la voient partout et s’évertuent à décortiquer le moindre de leurs rêves comme un message subliminal, ceux qui se piquent de fine, docte et profonde analyse sur tout comportement un tantinet singulier ou contradictoire, ceux qui souffrent réellement et se fourvoient dans leur douleur jusqu’au point d'aller lui demander un accès à eux-mêmes ; accès qui, pensent-ils, mettra fin à cette souffrance, et ceux qui, enfin, font une  irruption de boutons dès qu’on prononce son nom, qui disent que ce sont là des conneries, bref, ceux qui, comme Sartre avant qu’il ne se rétracte, sont prêts à nier l’inconscient. Par frousse, sans doute, et pour tronquer leur ignorance contre l’énoncé d'une autre ignorance aux allures savantes, comme toutes les ignorances qui pèsent lourd.

Tous, à mon sens, sont dans l’erreur. A tel point que je peux bien rajouter la mienne en livrant ma propre vision des choses.
La psychanalyse, en tant que théorie, est une somme d’investigations parmi lesquelles il arrive que quelques-unes, par hasard,  soient vérifiées par le réel. Elle est donc, toujours à mon sens, une donnée de l’existence parmi tant d’autres et l’erreur intellectuelle a consisté à donner une prépondérance à ses énoncés, à leur conférer un rôle de déterminisme qu’ils n’ont absolument pas.
Ce que nous sommes est sans doute une accumulation de circonstances et de vécus, parfois fugaces, à peine entrevus, dont les premiers apprentissages de la vie, leurs anicroches, leurs bobos plus ou moins profonds, et que le grand fleuve de la vie a jetés aux oubliettes et recouverts de ses alluvions. C’est là un de nos matériaux, pas plus important que ne le sont les autres : la volonté, l’envie, le désir, les accidents de parcours, les angoisses de l’adolescence, les traumatismes de nos échecs, l’orgueil de nos quelques réussites, l’affrontement avec le monde, notre banalité physique, notre laideur ou notre beauté.
La psychanalyse en tant que thérapie est donc un leurre énorme. Remonter à soi par le biais d’un seul élément - le vécu non perceptible emmagasiné dans un oubli que la théorie a nommé inconscient -  ne peut conduire au bonheur de soi que par une sorte d’auto-satisfaction d’être soudain mis en présence d’un individu dont on ignorait qu’il fût en nous. Vouloir accéder à ces fourmillements de la galaxie inconscient, c’est poser le postulat, jamais vérifié, que savoir un mal, c’est le guérir. Comme si, par exemple, la peur d'un danger pouvait faire qu'il soit obligatoirement évité...
On me pardonnera de simplifier à outrance et de passer sous silence les notions de la théorie psychanalytique, telles que subconscient, moi, sur-moi, moi social et tutti quanti.

J’ai une  idée du bonheur beaucoup plus simple : l’accession à mes désirs. Quels qu’ils soient.
Et si cette accession est vouée à l'échec parce qu'ils sont impossibles à satisfaire, parce que je n’en ai pas les moyens ou parce que l’idée que j'ai de l'éthique m’en interdit le chemin, la possibilité de les classer au rang de mes fantasmes secrets, avec qui, ma foi, je ne vis pas trop mal, m'est offerte. Un peu comme les raisins verts du renard de la Fable. Et pas de panique de perversion avec le mot "fantasme", il inclut aussi la rêverie, le songe, l'imagination !
Qu’ai-je besoin pour cela de savoir les millions de petits éléments qui composent mon univers ? Je vis avec cet univers, je sais qu’il émane de lui des particules que j’ignore, mais qu’importe ! Mieux. Quel plaisir ! Parce que c’est quand même une joie que de se surprendre soi-même et je est bien le dernier individu avec lequel j’admettrais, passez-moi la trivialité de l’expression, de me faire chier.
Il ne me déplaît pas de ne pas tout comprendre du contenu de ma valise et c’est même en farfouillant dans ce contenu disparate qu’on se dirige peu ou prou vers l’art. Celui qui prétendrait tout savoir et tout comprendre de lui n’aurait rien à dire de beau aux autres. Ce qui ne signifie pas que tout individu qui ouvre sa valise produit du bel art. C’est là un autre domaine, celui de la hiérarchisation sociale de l’esthétisme.

Les gens qui consultent un  psy, qui font des analyses, (j’en ai rencontré beaucoup,) m’ont donc toujours fait beaucoup de peine. Parce que pour faire une démarche pareille, il faut souffrir
réellement, profondément, et, au final, c’est un aveu d’échec terrible quant à la puissance, à la volonté et à la capacité à s’assumer tel que l’on est, en vrai, en matière et en histoire.
C’est, irais-je même jusqu’à dire, le désaveu terrifiant d'un amour de soi. Parce que l'amour de soi ne signifie orgueil, égocentrisme, nombrilisme que pour les imbéciles, toujours ingénieux quand il s'agit de prendre des raccourcis. Pour les autres, il signifie estime. Un individu qui ne s'estime pas se suicide. Forcément.
Un psychanalyste, connaissance d’un de mes amis, me disait un jour, dans un vieux bistrot de la rue Ménilmontant, après une longue conversation régulièrement ponctuée de demis, le poncif suivant : à cinq ans, tout est achevé chez l’individu du magma inconscient avec lequel il devra vivre.
Je devais avoir alors vingt-trois ou vingt-quatre ans et j’avais avalé sans coup férir tous les bouquins de la Petite Bibliothèque Payot sur le sujet… J’ai donc bayé du bec comme un corniaud, comme on baye du bec devant une vérité désarmante, et je n’ai pas su répondre à cette rencontre d'un soir ce que je répondrais aujourd’hui : c’est ça, monsieur, qui est fabuleux, qui est riche, cette matière achevée qu’on porte en soi et qu’on pétrira chemin faisant pour aimer, désirer, chanter, écrire, rêver, détester, s’opposer à… Cette matière qui servira de tremplin à notre volonté de vivre. Cette matière initiale dans laquelle nous aurons à sculpter, à l'instar de Pygmalion, la vie dont nous tomberons amoureux.
Je n’ai pas su répondre cela parce que, dans ma tête, à l’époque, cette notion d’achèvement résonnait comme une catastrophe, comme un déterminisme affligeant, véritable assassin du libre-arbitre.
Je suis pourtant né avec deux jambes et je ne considère pas que ce soit un handicap insurmontable que de devoir mettre un pied devant l’autre et ainsi de suite, pour me déplacer dans l’espace.

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16.11.2013

La crise, l'écriture, l'édition et tout le bastringue

littérature Trois manuscrits restent désespérément coincés dans mes fichiers et tiroirs.
L’un a été écrit en 2009-2010, l’autre en 2011 et le p'tit dernier, mignon comme tout,  en 2012. Le premier a été refusé cinq ou six fois. J’en ai eu marre, je n’ai pas de thunes à investir dans les colis postaux à répétition, alors je l’ai mis au rebut.
Le p'tiot benjamin est cependant en attente d’avis favorable... comme une demande de subvention. On n’a pas pris la décision encore, on n’a pas encore lu, ça fait six mois, et on me donnera un avis en mars, quand les arbres auront des feuilles, ce qui est quand même plus gentil que quand les poules auront des dents.
Il semble, pour un autre spécialiste de la mise en papier, qu'il soit digne d'intérêt, mais voilà, l’argent manque, ce que je comprends tout à fait. On ne me publiera donc certainement pas...
Alors, l’écriture, l’édition, les livres et tout le bastringue, un peu ras les chaussettes, voyez-vous ! Puisque c’est la crise, crisons donc dans notre coin et n’emmerdons plus personne avec nos gribouillis !
Gribouillons sur blog en vilipendant le numérique qui nous tue et en faisant l’apologie du papier, du livre, de la vraie édition, de la bibliothèque, du libraire et du bouquiniste !
Un peu comme si nous honorions un truc qui n'existe que dans notre tête. Comme des déistes !
N'ayons cependant pas peur de l'incohérence : des hommes qui se noient n'ont pas l'esprit à se demander si l'eau qui va bientôt leur faire péter les poumons et les expédier six pieds sous flots est potable !
Mais, au fait, la crise, elle a quel âge. Trente, quarante ans ?
Misère ! Une crise de quarante ans, c’est plus une crise, ça. C’est un état du monde. Le gars qui est né en 1970, par exemple, ne doit pas bien comprendre ce que c’est qu’un monde apaisé ! Comme quelqu’un né pendant la guerre de cent ans devait bien se demander à quoi pouvaient ressembler des hommes qui perdaient leur temps à ne pas s’éventrer !
Bref, si ça continue - et ça risque fort de continuer- je vous livrerai ici, ces trois fichus avortons de manuscrits de m….et vous en ferez une lecture de crise !
S’ils ne sont pas bons, vous n’aurez qu’à dire que je suis en crise.
Et si vous les trouvez à votre goût, hé ben, je n’aurai pas tout à fait perdu mon temps. Vous serez dès lors des lecteurs de crise qui donnerez tort à la crise… Presque des révolutionnaires !
Ah ! que ne trouvé-je à mettre sous ma misérable plume un sujet qui soit plus fort que la crise !
Mais je me demande bien lequel. Ce que je vois ça et là publié et qui fait recette - pour la plupart des titres - me semble justement des sujets de crise… de folie furieuse.
Quel monde, mes aïeux ! Au secours, Filippetti ! Tout ça sous votre règne ! Les monarques du temps jadis faisaient quand même mieux que vous ! 
Et me v’là encore atrabilaire, moi qui me croyais guéri.
J'espère que ce n'est qu'une simple rechute. Pas une crise.

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15.11.2013

Remerciements

Par ces quelques lignes, je veux simplement, mais sincèrement, remercier les quelque trente personnes qui m’ont fait part de leur ferme intention de se procurer mon CD.
Même si je suis loin, très loin du compte, pour honorer les frais de studio sans mettre la main à ma propre poche, j’en suis heureux.
Le déficit est un risque majeur du compte d’auteur, on le sait au départ, on n’est donc pas étonné à l’arrivée.
L’important, c’est d’avoir quelque chose à partager. D’offrir à ceux qui vous lisent, une autre forme de l’expression de soi. De là à dire que c'est de l'art (ou du cochon), il y a des distances que je me garderai bien de franchir.
Le titre du CD, Tylko dla ciebie signifie Pour Toi seul. Mais pas de panique, les textes, eux, sont bien en français (!)

La semaine prochaine, je ferai donc les envois, un à un.
Puis, bien sûr, content, j’attendrai sûrement des échos.
Avec anxiété car je ne suis pas du tout du tout sûr de moi.
Qui pourrait l’être ? L’écoute, comme la lecture, est affaire de sensibilité intime et il y a quasiment autant de sensibilités intimes que d’individus.
Merci donc à vous et à bientôt !

Bertrand

Maquette CD H 5.jpg

 

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13.11.2013

Message-réclame

DSCN2253.jpg J’ai adressé cet après-midi, à une quarantaine de personnes pour la plupart lecteurs de l’Exil des mots, un mail leur proposant d’acquérir le CD que je viens d’enregistrer…
Enfin !

Il comporte neuf titres :
- Plus loin que Varsovie : Paroles et musique mézigue
- L’âne portant des reliques : La Fontaine, musique mézigue
- Saltimbanques : Apollinaire, musique mézigue
- Invasion barbare :   Paroles et musique mézigue
- L’oiseau blessé d’une flèche : La Fontaine, musique mézigue
- La Ballade des pendus : François Villon, musique mézigue
- Poème sans titre : Baudelaire, musique mézigue
- Le Revenant : Brassens, musique mézigue
- Figure d’exil : Paroles et musique mézigue

D’ores et déjà, une dizaine d’exemplaires m’ont été commandés.
Mais, comme vous êtes, si j’en crois les statistiques incroyables d’Hautetfort, près de 3000 à me lire, il faut bien que je fasse ici quelque réclame.
Donc, si vous aimez la musique et ne me détestez point, contactez-moi donc et je m’empresserai de vous inscrire sur la liste d’attente, qui n’est pas longue, hélas, et vous indiquerai alors la procédure à suivre pour acquérir mon œuvrette.
Merci.
Je suis tout ouïe....

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12.11.2013

11 novembre polonais

En septembre 1992, pour tout dire le dimanche 20, jour d’un certain référendum sur le traité de Maastricht et deux-centième anniversaire de Valmy, j’écrivais sur ma guitare une chanson :

Qu’il soit noir, qu’il soit rouge,
En berne ou qu’il pavoise,
Quand bien même s’rait-il bleu et parsemé d’étoiles,
Un drapeau dans ses plis a toujours en réserve
Une salve pour ceux qui ne veulent pas saluer.

Pour peu qu’on se souvienne des charniers de l’histoire
Là où les étendards glanent leurs jours de gloire
Sur les corps en charpies de soldats inconnus
Quand la connerie humaine s’est faite une vertu

Pour peu qu’on se souvienne… etc., etc.…

drapeau-polonais_21046113.jpgMinuscule œuvrette d’un moment d’humeur, la chanson est bien sûr tombée aux oubliettes avant même d’être peaufinée, tant il est vrai que ce qu’on écrit comme ça, au pied levé, sur trois ou quatre accords, vous semble, une fois le temps écoulé et l'humeur sensible retombée, d’une naïveté déconcertante.
Blague à part, ceci vaut sans doute également pour la moitié des textes de ce blog. Car il ne faut pas croire que ce qui s’inscrit en pattes de mouches volatiles dans ce vaste souk que constitue la foison des blogs et sites ne s’envole pas aussitôt dit dans les nuages du dérisoire et du nul et non-avenu. D’ailleurs, digression pour digression, quand on parle de blogosphère, le seul élément à peu près véritable, métaphorique, qu’il faudrait retenir du concept, c’est qu’effectivement ça tourne en rond sur soi-même.  En 24 heures souvent. Ça donne le tournis, ça grise un peu ; c’est peut-être pour ça qu’on y reste. Mais il ne faut pas pour autant se vider la tête au point de croire qu’on fait œuvre de quelque chose. Il n’y a rien de pire, si ce n’est la maladie mortelle qui soudain vient à vous frapper, que de prendre les effets de son ivresse pour ceux du réel.
Donc, la chansonnette…
La  parole sans le cerveau rétorque à ces couplets approximatifs : c’est justement pour faire en sorte que les drapeaux ne soient plus les emblèmes des catastrophes guerrières et du sang versé que l’Europe s’est regroupée sous une seule bannière.
C’est là voir le monde comme le voit le pigeon, à l’aune de sa seule volière. Car depuis que l’Europe est Europe, dans combien de champs de bataille a-t-elle trempé le glaive ? Pour moi, la mort, qu’elle soit distribuée en Syrie, en Lybie, au Mali, en Afghanistan, en Bosnie, en Irak ou devant ma porte, reste la mort. Et ce n’est pas parce que l’on ne s’étripe plus guère sur les rives du Rhin ou sur les plaines d’Europe centrale et de Belgique, que le drapeau bleu aux étoiles jaunes n’est pas déjà souillé par le sang.
Ce n’est pas un hasard si
cette Europe s’est affublée d’un drapeau avant même d'avoir dépassé le stade de l’Idée ailleurs que dans une monnaie, des marchés et la distribution tous azimuts de subventions, avant même que n’émerge chez les individus dont elle est peuplée une once de sentiment citoyen et européen.
Il ne me viendrait pourtant pas à l’esprit de mettre en place le toit de ma maison avant d’en avoir creusé les fondations et élevé les murs.
Comme quoi un drapeau, c’est d’abord une vitrine qui camoufle le désert d'un fonds de commerce.

Cette ébauche de chansonnette et cette histoire de drapeau me reviennent donc toujours en mémoire, ici en Pologne, aux alentours du 11 novembre. Dans les campagnes en effet, aux portes et aux fenêtres d’une maison sur trois ou quatre, flotte au vent brumeux le drapeau blanc et rouge.
Cela me met mal à l’aise. Il y a, dans un drapeau qu’on arbore comme ça, chez soi en plus, toute l’arrogance d’une appartenance à quelque chose dont ceux qui n’arborent pas sont exclus. Il y a de l’agressivité. De la fierté hargneuse. J'ai toujours ce sentiment et je fredonne alors la mélodie de la chansonnette avortée.
Pourtant, là, je fais des efforts pour relativiser mon aversion : car il me faut intellectuellement passer en revue une histoire qui ne m‘appartient justement pas. Il me faut repenser au 11 novembre 1918 en tant que date de l’écroulement des Empires centraux et de la renaissance de la Pologne rayée des cartes depuis 1795. Il me faut dès lors bien prendre conscience que je suis ailleurs, que cet ailleurs se veut ce jour-là ostensiblement rouge et blanc parce qu'il a été décrété  Fête nationale.
Que, par-delà la fin de la plus sanglante guerre de l’histoire, on veut célébrer ici la fin d’une occupation de plus de 120 ans et la résurrection de la notion même de Pologne.
Alors, je fais une exception et je me dis que ces drapeaux qui flottent sont ceux de la fin d’une souffrance et le bout d’un interminable tunnel.
Mais, apercevant en même temps sur les champs, des paysans qui travaillent, qui hersent, labourent ou roulent du fumier, eux qui n’oseraient seulement pas toucher à un manche de binette ou de fourche un quelconque dimanche, jour du Seigneur, car le curé le leur défend fermement du haut de sa chaire, je me dis aussitôt que tout ça, la mémoire, la célébration, les couleurs, le souvenir, l’honneur des patriotes-résistants polonais tués aux cours des insurrections de 1830 et de 1863, la diaspora du IXe siècle et du début du XXe, c’est du pipeau, du chinois, dans la caboche du paysan qui n’a d’yeux que pour ce qu’il ne verra jamais : le ciel que lui vend l'abominable clergé !
Toujours, donc, cette vitrine sur un fonds de commerce non achalandé. Une couverture.

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07.11.2013

Le mythe décisif

Albert Camus aurait eu cent ans aujourd’hui même.
Cet anniversaire fictif m’inspire cette pensée apparemment absurde et tout à fait personnelle :

L’esprit humain patauge dans l’erreur et la confusion parce que depuis des siècles et des siècles les hommes qui croient en dieu et l'honorent le font d’aussi grotesque façon que ceux qui le rejettent et le conspuent.

Albert-Camus-74_lg.jpg

09:01 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.11.2013

L'éducateur éduqué

littérature, écritureElle dit comme ça, en refermant son cahier :
- On a fini les chapitres sur la Préhistoire. Lundi, on va commencer à étudier l’Antiquité.
Ça m’intéresse, ça. Je suis tout ouïe.
- Et qu’est-ce qui différencie les deux périodes ?
- L’art.
Je hoche dubitativement du chef en pinçant le bec, un peu à la manière sérieuse et suffisante du professeur qui engage l'élève à développer son propos :
- J’aurais dit l’écriture, plutôt...
- Pffft ! C’est parce que tu écris, qu’elle moque.
- Pas du tout. Car dis-donc, on ne vous a pas parlé de Lascaux au cours de tes leçons sur la Préhistoire ?
- Si. De Lascaux et des grottes d’Altamira en Espagne. Du Mexique aussi.
- Et ce n’était pas de l’art, ça ?
- Pas vraiment.
J'ouvre des yeux scandalisés.
Ce que voyant, elle enfonce joliment le clou.
- Parce que ce n'est qu'à partir de l’Antiquité que les hommes ont commencé à faire consciemment, volontairement, de l’art. C’est comme ça qu’on sépare la Préhistoire de l’Antiquité.
- Ah bon ?
- Dans la Préhistoire, les hommes n’avaient pas conscience d’être des artistes. C’est nous, de très loin, qui appelons cela de l’art, mais pour eux, ça n’en était pas. Ils faisaient ça pour autre chose. Regarde Lascaux, justement : que des animaux. De la nourriture, quoi.
- Et l‘art c’est quoi, alors ?
- C’est faire de l’art pour le plaisir et la beauté de l’art.

Je réfléchis. Ce n’est pas bête du tout, ça…
Et je me demande tout à coup si je n’ai pas un début de réponse à une question qui me turlupine depuis toujours. Comment des hommes qui n’avaient pas de liens entre eux, qui n’étaient fédérés ni par un langage, ni par une religion, ni par un Etat, ni par une idéologie, ni par une autorité quelconque, pouvaient-ils peindre à peu près les mêmes choses, en Dordogne, au Mexique et en Espagne ?
Parce qu’ils étaient fédérés par la nécessité primaire ? Par le langage de la survie ? Par les exigences universelles du ventre ?
C’est toute la définition de l‘art que remet en cause ce satané cahier d’histoire !

L'art, ce serait d'abord une intention.
Dira-t-on, par exemple, dans quelque 20 000 ans - s’il est encore debout - que le viaduc de Millau qui enjambe la vallée du Tarn, c’était de l’art ?
Alors qu‘il s’agissait de faire circuler plus rapidement les marchandises entre Clermont-Ferrand et Béziers.
Un investissement. Ni plus, ni moins.

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01.11.2013

Les Paysans

978-2-8251-3898-4_1.jpgLes deux livres - sur environ  soixante lus ces dernières années - qui m’auront le plus impressionné (dont un est encore en cours de lecture) portent le même titre : Les Paysans.
Coïncidences ?
Il n’y a pas de coïncidences dans nos amours de lecture, pourtant.
L’un est de Balzac, l’autre de Reymont, prix Nobel 1924, titre polonais original Ch
łopi.
Et pourtant ce sont deux livres de style et d’approche fondamentalement différents.
Ils ont cependant en commun d’être, sous une fausse identité romanesque, des études de mœurs et de société d’une époustouflante acuité et telles qu’un sociologue, un philosophe, un romancier, un ethnologue ne pourront jamais en produire.
Ces deux livres sont d’une autre dimension de la littérature ; dimension à laquelle peu de plumes ont su, savent et sauront sans doute atteindre.

08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

30.10.2013

Requiem

Wszystkich_swietych_cmentarz.jpgParfois la nuit à mon oreille murmurent des noms et des visages.
Celui-ci était un frère. Il avait entre mes bras posé l’harmonie d’une guitare rustique.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci était un oncle. Il avait de son monde tranquille fait un jardin de fleurs, d’arbustes et de parfums multicolores.
Ma main sur son épaule.
Celui était un ami, un grand ami, un lecteur acharné, un bouquiniste, un qui levait le poing, qui toujours marchait sur les bas-côtés mais dont le cerveau exaspéré finit par s’assombrir jusqu’à la confusion.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci était Le grand ami, celui qu'on ne rencontre qu'une fois, bouffeur de curés et pourfendeur du monde, combattant, intègre, solide, courageux jusqu’à la folie suicidaire et…
Ma main sur son épaule.
Celui-ci était un camarade, un prolo révolté, un joyeux fêtard, un noctambule, un généreux.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci fut mon premier éditeur, un anar de la vieille école, un barde, un moustachu gaulois.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci imprimait et, quand il n’imprimait pas, noyait son éternel chagrin dans des verres qui tremblotaient  de plus en plus entre ses maigres doigts.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci ne parlait pas ma langue, revenait de loin, souriait et blaguait, m’avait accueilli bras et
cœur ouverts pour que son pays de neige et de vent soit également un peu le mien.
Ma main sur son épaule.
Celui-ci, d’une autre langue aussi, m’avait guidé pour reconstruire ma maison, enfoncer des clous et aligner des plafonds.
Ma main sur son épaule.

Je soulève un pan de rideau au-dessus de ma tête.  Je vois la nuit et la grande ourse et, un peu  plus haut, juste au-dessus des toits incertains de la ferme d’en face, l’étoile du Nord.
Alors leurs noms et leurs rires se bousculent sur le silence de ma mémoire.
Ils sont là où je vais. Ils ont fait ce que je redoute
tant de faire et le monde continue de tourner sur son absurde temporalité.
Ils ont dans mon cœur rendu envisageable l'inenvisageable grand saut.
Pourtant, eux aussi, redoutaient. Je me souviens…
Maintenant, ils savent.
Mais sans doute - épouvante suprême - ne savent-ils pas qu'ils savent.

13:18 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.10.2013

L'exil et le pognon

PICT3179w - Vautours.jpg

Le regard que l’on porte sur soi n’est bien évidemment jamais le bon.
Et comme je n’ai plus guère de vie sociale, je ne reçois plus guère de regards portés par la ruche sur mon individu.
C’est donc par l’écriture que je communique avec le monde. Une communication à sens unique.
Le regard que l’on jette sur le monde est
compliqué. Il cherche midi à quatorze heures. Il bafouille, suppute, spécule, s’indigne et j’en passe.
En vivant un exil, j'ai appris que ce regard critique est souvent un exutoire, un subterfuge pour éviter d’avoir à en jeter un véritable sur soi-même. Il faudrait commencer par se dire que le monde objectif n’existe que par le regard que nous lui portons et par ce que nous portons en nous. Qu’il n’existe aussi, dans sa force coercitive, que par les multiples concessions contraires à notre désir que nous lui faisons.
Car combien de méchants réclament-ils un monde qui soit bon ? Combien en ai-je vu, connu, côtoyé, de ces criards contre le monde injuste, de ces défenseurs de la veuve et de l’orphelin et qui, dans leur propre vie, se montraient radins, mesquins, âpres au gain, gagne-petit et pas généreux pour un traître sou !
Qui s’intéresse à ses sous, ne s’intéresse guère à l’humain et vice-versa, c'est bien connu. Et pourtant ! Combien de généreux poètes, de désabusés du dimanche, de désinvoltes de la plume ou de la parole, ne comptent-ils pas leurs sous, dans leur coin, avec la fièvre de l'angoisse du manque et l'hystérie d'Harpagon ?
Ah, les sous ! C’est comme la météo, les sous : un sujet futile. Pfft ! Recouvert, en plus, d’un fort tabou. Demander à quelqu’un combien il gagne, c'est aussi indiscret et malpoli que de lui demander avec qui il couche.
C’est d’ailleurs en dire beaucoup sur le comment il couche…

C’est, je m’en suis rendu-compte, une des raisons pour lesquelles je me sens bien en exil, malgré l’incontournable appel des racines.
Le regard que je jette aujourd'hui sur la France, côté finances, côté porte-monnaie, est exécrable jusqu'au dégoût. C’est le mien. Lié à ma propre histoire.
Toute ma vie, j’avais été tracassé par les sous. Plus exactement par leur absence. J’avais toujours emprunté dix sous à Pierre pour en rembourser neuf à Paul et ainsi de suite. Une suite d’expédients de plus en plus étrangleurs. Jusqu’à l’angoisse.
A tel point que les dernières années passées en France, épouvanté, je n’ouvrais même plus mes lettres officielles, banque, procès verbaux de stationnement ou autres, arriérés d’imposition, notes de téléphone et tutti quanti. J’avais un tiroir qui regorgeait de courriers tout neufs, vierges, aux tampons tous plus vindicatifs les uns que les autres et que je réduisais au silence et à l’impuissance en poussant le mépris jusqu’à ne les plus décacheter.
Alors, dans mon souvenir, c’est ça aussi, la France. Une horde de chacals toujours à mes trousses ! Des vols sinistres de vautours au cou décharné toujours prêts à becqueter les derniers lambeaux de mon portefeuille en décomposition. Un pays chafouin, avec toujours un avorton autorisé par la loi ou le règlement pour vous faire les poches.
J’ai tout envoyé valdinguer.
Et je me suis retrouvé tranquille, apaisé. Dans un pays où je ne dois rien, où on ne me demande pas ce que je fais, comment je vis, la largeur de ma maison, le nombre de pièces que j’habite, la superficie de ma cour, comment je me chauffe, si je rends tel ou tel service rétribué ou non, si j’ai une télévision, un poste de radio et quelle était la profession de ma grand-mère.
Qu'on me comprenne bien : je ne dis pas que la Pologne et les Polonais sont plus détachés des "coercitions argentières" que la France et les Français. Je dis que c'est ainsi que je les vis. Point.
Pour la première fois de ma vie, je n’ai pas de souci d’argent. On ne me harcelle pas. Je n’y pense jamais. J’en ai pour manger, m’habiller, acheter des clopes, me promener et vivre avec ma famille. J’en ai assez pour vivre en bonne intelligence avec le monde qui m’entoure.

J’ai réduit les sous à leur impuissance congénitale. Je les ai remis à leur juste place d’outils, même si, par principe, j’ai publiquement fait la guerre à un mesquin qui m'en devait deux ou trois, me les doit encore et me les devra sans doute toujours, parce que ce mesquin-là tenait un discours public contraire à ses pratiques privées.
Le facteur ne vient jamais salir ma boîte aux lettres de feuilles roses, vertes, marron avec en bas l’impérieuse sommation avant poursuites : SOMME A PAYER.
Oui, aussi bizarre que cela puisse vous paraître, la France, mon pays, notre pays, est un pays de racketteurs avides. Racketteurs de pauvres, un pays de pousse-à-la-misère, un pays de chicanes. Avec des légions de roquets aux dents pointues, toujours prêts à vous mordre le mollet si vous ne déliez pas bourse dans les huit jours qui suivent.
Tout cela pour votre bien, évidemment. Pour votre sécurité et pour que la nation soit en bonne santé. Exactement comme le gangster qui rackette un établissement de nuit en échange d’une protection contre d’autres éventuels bandits ou petits malfrats sans scrupules !
L’exil, là-dessus, est un havre de paix. Côté argent, on ne se sent concerné que par ce qui nous concerne vraiment.
C'est-à-dire par pas grand chose.

08:38 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.10.2013

Humains trop d'humains...

1is.JPGIl n’est pas le moindre sujet d’appréhension du monde qui ne fasse le constat, sincère ou geignard, de ce que le monde va mal.
C’est pénible.
Tout y truqué, artificiel, combiné, mensonger, inconfortable, pollué, agressif, - angoissant même -, comme si les hommes en avaient marre d’exister et ne trouvaient rien de mieux pour exprimer cette lassitude que de s’enfoncer un peu plus dans le sinistre et la parole forcément désespérante.
Je me demande souvent pourquoi.
Certes, toutes les époques ont eu leurs difficultés, leurs terreurs, leurs épidémies et leurs guerres dévastatrices, mais justement, quelles leçons et quelles connaissances a retirées l’humanité de cette kyrielle de malheurs et d’infortunes ?
Un esprit sain serait en droit de se dire que l’expérience des siècles aidant, l’humanité devrait poursuivre sa route de progrès en progrès et s’acheminer depuis la nuit des temps vers un avenir de plus en plus radieux.
Il apparaît donc qu’il n’en est rien. Que plus les connaissances s’aiguisent sur tous les sujets de tous les domaines, que plus le droit s’étend aux populations, plus les libertés sont exigibles par chacun et pour chacun, plus la masse difforme des bipèdes colonisateurs de la planète glisse vers le non-sens et que le malheur des gens est de plus en plus prégnant.
Un scientiste me rétorquera, sans doute en faisant fièrement trembloter sa barbichette et en se poussant du col, que l’espérance de vie de Cro-Magnon était de trente ans à peu près et qu’en 2013 les centenaires sont légions. Que la connaissance, l’hygiène, la médecine, la chirurgie et tout et tout, font la mort sans cesse reculer !
J’en conviens.
Mais que vaut un monde où l’espérance de survivre est inversement proportionnelle à celle de vivre ? Le progrès se résumerait-il à une fabrique de vieillards de plus en plus vieux sans les faire passer par les allégresses de la jeunesse ? 
L’avancée humaine en serait vraiment une si l’espérance de survie était en constante progression, naturellement accompagnée du bonheur d’exister. C’est ça qui lui donnerait un sens. Et seulement ça. Ce n’est pas vers l’espoir de plus en plus probable d’être vieux que devraient regarder les hommes, mais vers celui de rester jeunes de plus en plus longtemps.
Espérance de vie ? Mais qu’il y a-t-il d’espérance dans ce que j’entends ? Tout n’y est que tricheries et lamentations !
Ou alors, - car comme vous sans doute j’espère bien vivre le plus longtemps possible et qu’aucune maladie ne vienne interrompre brutalement mon voyage - c’est que l’individu diffère radicalement du groupe et que le bonheur individuel n’a de commun que le mot avec le bonheur collectif.
Ce qui est fort envisageable.

Et ainsi tourne en rond la boule bleu habitée - très récemment en considération de son âge - par ses fauves qui, eux aussi, tournent en rond.
Le généticien Jack Harlan, spécialiste de la biodiversité, affirme qu’une des causes de la révolution néolithique - abandon progressif de la cueillette, généralisation de la sédentarisation,  domestication des animaux et des plantes et essor de l’agriculture - fut une surpopulation soudaine.
Avec le néolithique, survint le groupe, le village, la communauté, et enfin l’Etat et son inévitable corollaire, la guerre. C’est-à-dire la mort.
Et cela ne laisse guère d’espoir à l’espoir. Car pensez que nous étions 1 milliard en 1815 et que nous sommes à présent sept milliards à réclamer de cette petite boule bleue qu’elle nous nourrisse et nous fasse vivre.
Six milliards en deux cent ans ! Une reproduction aussi époustouflante que celle de ces bactéries qui se coupent en deux, se multiplient ainsi de manière exponentielle et jusqu’à l’infini…
Je ne suis pas certain, moi qui ne suis ni ethnologue, ni paléontologue, ni sociologue, ni archéologue, ni « humanologue », qui ne suis rien et qui ai donc la liberté de penser sans que mon imagination ne soit bridée par les rigueurs des paramètres et l'exigence de la démonstration, que la planète puisse contenter longtemps cette frénésie de la multiplication.
Elle a, elle aussi, ses limites.
Et c’est peut-être aux approches vaguement pressenties de ces limites que l’humanité s’affole, se contredit, s’espionne, s’angoisse, se ment, triche, se tord dans toutes espèces de tourments, sentant l’incompatibilité grandissante entre elle et son habitat planétaire.
La révolution qui attend ceux qui nous succéderont risque d’être cataclysmique ou sera la dernière.
Comme pour les dinosaures. Ce n’est peut-être finalement ni leurs gigantesques flatulences bourrées de méthane, ni un météorite surgissant des fins fonds des espaces universels qui leur signifia leur congé, mais, la surpeuplant au point de la fatiguer à l’extrême, la planète elle-même.
Qui sait ?
Pas vous ?
Moi non plus, remarquez bien…

Illustration : Maison que j'ai prise à la sortie de mon village, aux lisières de la forêt, et qui m'évoque beaucoup l'habitat néolithique

12:29 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET