lundi, 20 avril 2009

La loi des silences

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Biała Podlaska le 20 avril 2009

Cher Philip,

Je souscris évidemment à ton initiative de contact avec Madame Barbara Miechowka et te remercie vivement d’avoir en même temps mis à contribution tes amis Krzysztof et JLK.
Que ce dernier, dont on sait la rigueur et le sérieux des engagements littéraires, se fasse l’écho de nos échanges, me comble de joie.
Tout ce bel ensemble quelque peu troublé cependant par une réaction intempestive et démesurée d’une commentatrice dont j’ignorais jusqu’alors tout de l’imbécile orgueil et de l’instinct de susceptibilité.
Je m’en suis expliqué dans les commentaires sous ta précédente lettre. Il ne doit s’agir que d’une internaute en mal de plaisir réel et qui cherche partout sur le virtuel à combler un bien triste et misérable vide de sensations, et ce, sous les prétextes les plus futiles. Discussion close.
Nourri cependant de ce triste incident, je me demande si nous ne devrions pas, sous nos lettres publiques, fermer les commentaires afin que les lecteurs puissent venir ici uniquement guidés par l’appétit de lecture sans être divertis par l’incompréhension  dont sont souvent entachés lesdits commentaires, où l’écriture ne peut s’exprimer que de façon péremptoire et où, à la faveur de la répugnance que nous éprouvons tous les deux pour la censure, les divagations de la calomnie peuvent se promener en toute impunité...
Je te laisse, assez lâchement je l’avoue, prendre la décision en la matière.

Mais ce n’est pas de cela dont je voulais principalement t’entretenir.

J’ai rencontré ce matin un ami qui me disait qu’en Italie, le film d’Andrzej Wajda était pratiquement censuré dans les salles. Il n’existera qu’en version DVD et la RAI ne pourra l’exploiter que d’ici deux ans.
Je n’ai rien lu là-dessus, je te livre à chaud les bribes d’une conversation.
Il y a donc une espèce de conspiration du silence établie autour de ce film en particulier, mais surtout autour de la réalité de Katyń.
Je me dis alors, Philip, que la route est encore longue, très longue, avant que l’ouest n’admette définitivement la juste version du crime perpétré il y a 70 ans. A la vitesse historique, il y a donc tout juste quelques minutes. Admettre la vérité effroyable sur Katyń, c’est admettre avoir tacitement participé au gigantesque  mensonge mis en place par Staline. C’est avouer avoir joué le jeu dangereux de l’autruche.

Pourtant, l’Union Soviétique n’existe plus et…
Oui, mais l’équilibre européen mis en place après la chute du mur repose aussi sur un consensus, un modus vivendi avec le grand voisin européen, la Russie.
Et celle-ci est très pointilleuse sur l'image de son passé à donner en pâture au monde. Il s’agit alors, pour l’ouest, d’éviter les questions qui fâchent. Voir par ailleurs la présentation scandaleuse que fit Le Monde du film de Wajda.
On n’en est plus à un mépris près pour le pays directement concerné : La Pologne. Les réflexes de mensonges et de sauvegarde des tabous sont toujours les mêmes. Cet ami Polonais avec qui je discutais ce matin, m'a dit un jour que la Russie et l'Europe s'étaient toujours chaleureusement serré la main...par-dessus la tête baissée de la Pologne.
À ce triste égard et à titre d'édifiant exemple, il suffit de relire la correspondance de Voltaire et de Catherine de Russie. L'image du philosophe éclairé en prend un sale coup et se transfrome soudain en l'image d'un vieillard berné, manipulé par le despote le plus sanguinaire de l'époque et qu'il encourage à étrangler la Pologne sous ses armes.

De tout cela, le peuple polonais a donc quelque conscience. Et il ne faut pas chercher ailleurs, dans une sorte de réflexe ombrageux, provocateur, dans une espèce de sursaut défensif, l'explication de la politique quasiment isolationniste menée récemment par ce pays, sous la houlette des frères Kaczyński.
Tu sais mon peu de sympathie pour les partis populistes, où qu’ils soient amenés à sévir. Mais, même en déplorant les égarements de cette politique de l’orgueil bafoué et qui s’exerça en Pologne de juillet 2006 à novembre 2007, j’arrive à en faire une lecture historique, donc à en comprendre les tenants et les aboutissants. Pas trop de jugements hâtifs comme j'ai pu en lire chez les journaux  parisiens bien pensants et bien à l'abri de cette récente époque .
La blessure et la douleur amènent parfois des réponses fausses, aux antipodes de ce qu’elles recherchent en matière de pansement.
C’est cela que je voulais te dire, cher Philip.


Amitié fraternelle, toujours
Bertrand

 

Image : Pilip Seelen

vendredi, 17 avril 2009

Au commencement était le chaos

la vie est un jeu.jpgLes générations, dit-on, se poussent les unes les autres dans la tombe.
En venant au monde, je vérifiai pleinement le vieil adage, m’égosillant sur un premier vagissement la nuit même où la mère de ma grand-mère poussait son dernier soupir.
Nous nous croisâmes, en quelque sorte, mon arrière-grand-mère et moi, elle à petits pas menus, courbée et hésitante sur le sentier qui descend vers les ombres éternelles, moi, gesticulant et braillant, sortant de ces mêmes ombres pour monter vers la lumière des jours.
Elle quittait l’éphémère pour entrer dans l’éternité alors que j’entreprenais le chemin exactement inverse. Une sorte d’accord tacite.
Sur l’arbre, une vieille branche épuisée, dénudée, venait de se briser et à l’endroit précis de la cassure un œil gorgé de sève éclatait, libérant la première et minuscule feuille d’une tige nouvelle.
Je montai donc vers la vie marqué du sceau de cette disparition d’une aïeule dont je ne sus jamais rien, sinon qu’elle s’appelait Hortense. Un bien joli prénom.
Un prénom d'aïeule.
Elle repose, je crois, dans un minuscule cimetière de la Vienne, à l'orée d'un vieux bois de châtaigniers. Sa tombe n'est sans doute plus qu'un petit monticule de courte et rebelle pelouse. Ravinée, la pierre verdâtre est moussue. Aucun bouquet des hommes ne vient plus l'égayer, pâquerettes et violettes y tenant lieu de chrysanthèmes de printemps. Ce sont là les fleurs de l'irrémédiable silence et de l'oubli.
Un jour pourtant, j'aimerais que ce fût un après-midi de novembre où le ciel serait bas et où le souffle de l'océan ferait les arbres se plier, il faudra que je me rende sur ce petit tertre anonyme et herbeux. Pour empêcher, peut-être, que ne meurt totalement cette inconnue qui me fit l’honneur d’une auguste révérence afin que j’entrasse dans le monde en une singulière fanfare.

Cette délicate attention, tout de même, marqua mon enfance d'une bien mélancolique nébuleuse.
Car ma mère, sans doute perturbée par dix anniversaires à se souvenir, jamais ne sut fixer dans sa mémoire le jour exact de ma naissance. Quand elle avait à évoquer mon éclosion, elle fronçait les sourcils en un douloureux effort de mémoire et, soudain éclairée mais néanmoins lugubre, elle disait que c’était la nuit où sa grand’mère était morte.
Certes, chaque homme promène en lui la dualité d'un soleil de minuit. Il est à la fois aurore et crépuscule et son hymen avec les ténèbres lui est promis dès le premier souffle. J’eusse aimé cependant qu’on ne choisît pas forcément la couleur du déclin pour évoquer mon ascension.
Entre la joie d'avoir un enfant, faut dire que j'étais le septième et qu'à ce stade de la performance les joies de donner la vie s'amenuisent très certainement, et la douleur de perdre sa grand-mère, ma mère ne se souvint que de la douleur.
En fait, je n'étais jamais né. J'étais un événement impromptu concomitant d’un drame. Ça n’a pas toujours été évident à porter.
Et puis c'était la nuit, et dans nuit il y a toujours minuit. Les événements conjugués de celle-ci, la singulière cacophonie des vagissements et des râles, firent qu'on négligea sans doute de consulter la pendule au moment précis où je plongeais dans le cosmos.
On fit alors dans l’à peu près.
On discuta, on s’égara, on tergiversa et pour cette venue au monde, qui en fait emmerdait tout le monde, on dit que c'était le neuf ou peut-être le dix décembre de l'an mille neuf-cent-cinquante. C’était pourtant au cours de cette nuit-là - mais en mille cinq cent quatre-vingt-deux - que le calendrier grégorien chargé de mettre au diapason les hommes et les saisons, était rentré en vigueur en France.
Une nuit illustre, donc, où l’erreur de calcul du temps n’était guère de mise.
Mais sans doute ne s’est-on réellement penché sur mon premier problème qu’au matin, la mémé alors toute froide, drapée de ses plus beaux atours, l’événement principal de cette nuit peu ordinaire étant en quelque sorte définitivement arrêté.
Il m'arrive d'en éprouver une angoisse, à la fois terrible et amusée. Et s'ils s'étaient trompés d'année ? Il eût fallu que je prenne le temps d’examiner tout cela en mairie, sur un acte de décès. C’est tout de même assez désobligeant. Il m'arrive aussi, rarement mais cela arrive, d'être assez fier de cette entorse fortuitement faite aux registres de l'état civil. Il m’a fallu également parfois discutailler avec un fonctionnaire ou un guichetier qui me demandait, le sourcil soupçonneux, de justifier de cette fantaisie selon laquelle certains de mes papiers mentionnent le neuf décembre et d'autres le dix pour jours de mes anniversaires.
Mais ce ne sont là que détails, les guichetiers du monde entier, même avec de bons papiers bien en ordre, pinaillent toujours, surtout si c’est un petit service qu’on vient leur demander.

Outre ces cocasses concours de circonstances, un point précis de mon anatomie toute neuve finit d’affoler, entre deux empressements pathétiques autour de la moribonde, les témoins de cette nuit-là.
La mémé n’aurait plus mal aux dents : Ça tombait bien parce que moi, j’en avais déjà des dents. Le passage de flambeau ne pouvait pas être plus grandiose.
On hurla à la diablerie. Mes premiers cris ressemblaient curieusement à des grincements.
Ces trois ou quatre dents, marron clair, longtemps m’ont poursuivi. Car longtemps et jusqu’à ce qu’enfin ces satanées incisives consentent à laisser la place à de vraies dents bien blanches, on me demanda de les montrer. L’épicier me gratifiait d’une friandise si je répondais favorablement à ses injonctions, mes camarades me désignaient comme chef de jeu si je souriais assez ostensiblement pour qu’ils puissent examiner cette bizarrerie de la nature.
J’appris plus tard, par l’instituteur, qui lui aussi m’avait demandé d’exhiber mon particularisme buccal, que De Gaulle et Louis XIV, peut-être Napoléon, je ne me souviens plus, avaient été gratifiés de la même excentricité.

Cela ne me rassura guère : Il n’y avait là que des chefs de guerre.

Extrait de " Le silence des chrysanthèmes", à paraître en juillet 2085, vers là...Guère avant.

Image : Philip Seelen

jeudi, 16 avril 2009

Si frères vous clamons pas n'en devez

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Biała Podlaska le 16 avril 2009

Cher Philip,

C’est avec une grande émotion que j’ai lu ta lettre, remarquable exposé sensible des tenants et aboutissants d’une des plus répugnantes ignominies  perpétrées par l’homme du 20ème  siècle.
On a beau savoir, on a beau avoir lu, on a beau y avoir souvent réfléchi, on a beau vivre sa vie dans le pays des suppliciés, on a beau avoir vu dans le regard des hommes de ce pays, parfois, passer l’ombre furtive du sanglant affront, et de bien d’autres affronts encore, chaque fois mis en présence du récit de ces atrocités, la honte, le dégoût, la révolte et la peur reviennent hanter l’esprit.
Je dis la peur, Philip, parce que ce sont des hommes, pas des monstres, pas des visiteurs débarqués des espaces sidéraux, dont les actes nous révulsent ainsi. Ce qui m’effraie dans tout cela, vois-tu, comme dans d’autres drames et monstruosités dont l’histoire humaine est jalonnée, c’est le cheminement de cerveaux conçus selon les mêmes paramètres que le tien et le mien ou que celui de gens auxquels je m'attache...
Les crimes seraient-ils les tristes privilèges de demeurés aux dimensions inconnues, que nous pourrions, par-delà la compassion que nous inspirent la terreur et le supplice des victimes, chanter encore et toujours la splendeur de l’accomplissement de ce que nous sommes devenus, nous, hommes resplendissants de la sphère bleue.
Mais non. Cette porte de sortie nous est fermée parce que ce sont nos congénères, nos semblables, nos frères de planète, qui peuvent aller jusqu’aux extrêmes limites du redoutable, là où la raison s’égare et sombre dans les fonds abyssaux de l’horreur.
J’aimerais être un humaniste, Philip. Au sens large. Je n’y parviens pas. J’ai toujours en mémoire cette phrase de Pierre Michon, extraite de son roman « La Grande Beugne » à propos des camps de la mort qui, telles d’inextinguibles blessures, lézardent le territoire de la Pologne : Là où Dieu et les hommes ont, une fois pour toutes, cessé d’exister.
Je cite de mémoire. En substance, c’est ça. Et c’est effectivement la toile profonde sur laquelle s’inscrit ma pensée à l’évocation de tous ces charniers d’une innommable cruauté.

Aucun pays n’a subi les cataclysmes de la deuxième tuerie mondiale avec la violence qui s'est déchaînée ici, en Pologne.
Tu rappelles avec justesse l’invasion du 17 septembre par Staline. Nos livres d’histoire faisaient allègrement  fi de cette agression assassine. On s’en tenait doctement à l’invasion d’Hitler, au couloir de Dantzig, à la monstruosité pathologique du maître de Berlin.  Ne pas heurter les fondements d’un monde binaire et quasiment bâti à Yalta sous la dictée d’un des meurtriers les plus accomplis que l’humanité ait eu à compter dans son sein et qui, de fait, avait été notre allié.
Chaque Polonais, même celui qui n’a pas une conscience précise, intellectuelle, de l’histoire, porte viscéralement en lui, le souvenir cuisant de la trahison du monde, comme doivent le porter les Tchèques des Sudètes, ignominieusement vendus à la griffe nazie par Daladier et Chamberlain.
Chaque Polonais se souvient, par une mémoire à lui ou transmise par son père, son oncle, sa mère, son grand-père, son vieux voisin, du regard porté désespérément par son pays vers l’ouest, vers la France, l’amie chérie de toujours, terre d’asile de ses plus brillants enfants, pour qu’elle vole à son secours, tandis qu’il agonisait, égorgé, saigné sous les couteaux furieux et dégoulinants de deux cyclopes, l’un venu de l’est, l’autre venu de l’ouest.
Chaque Polonais en a gardé, non pas une rancune, mais une espèce de désinvolture face aux déclarations de grands sentiments, une espèce de désabusement quand on lui parle amitié, solidarité, fraternité…
D’autant qu’après le drame, après que furent rassasiés les appétits de chacun en fait de territoires conquis, quand on en eut fini avec le monstre de Berlin, chaque Polonais a pu voir alors que la libération signifiait pour lui l’obéissance aveugle à un vainqueur confortablement installé chez lui à la fortune des armes et dont il subira la botte pendant cinquante ans encore.

J’ai ici un mécanicien qui s’occupe de ma pauvre voiture quand elle marque des signes de faiblesse. Et c’est souvent…C’est un mécano, un gars sympa, débonnaire, sans prétention aucune, d'une gentillesse sans ambages. Je lui parlais l’autre jour de la crise financière. Il a ri aux éclats…Quelle crise ? Tu sais, nous, on a été pendant 50 ans  en crise complète et tous les jours, alors la crise…On s’en fout un peu…On en a vu d’autres…
Je te cite cette anecdote véridique, pas une anecdote de la trempe de celles que je livre sur les Sept mains, pour te dire un trait de caractère commun aux Polonais : Le je-m’en-foutisme de bon aloi…

Je t’en parlerai encore longuement, de ces blessures et de ces cicatrices. Une mémoire qui remonte un peu plus loin, aux partages successifs du pays, à son anéantissement géographique, intellectuel, moral, culturel pendant 120 ans, est partout lisible encore.
Imagine la sensibilité des Français, nous qui avons à peine pardonné les guerres de cent ans, si l’Hexagone avait été dépecé pendant 120 ans et jusqu’au 11 novembre 1918, pour replonger aussitôt sous la houlette d’un autre conquérant !
Sais-tu, Philip, que cet adorable pays, ce pays de forêts, de climat brutal, de solitude aux portes des vastes Russies, en est cette année, à sa quarantième année de liberté depuis le règne de Louis XV ? Hallucinant !
Il y a dès lors des langages péremptoires de l’ouest qu’il ne comprend pas. Et il a bien raison.

Cher Philip, nous en reparlerons longuement sans doute ….En attendant, n’oublie pas que nous avons rendez-vous à Paris bientôt, sur la terrasse ensoleillée d’un café  de ton choix. Histoire de donner un visage et un sourire  à notre amitié.
Et puis, l’automne polonais attend ton regard d’imagier et d’artiste ….Parce que je t’aime bien et que je ne voudrais pas, comme Koutouzov le fit à Napoléon, t’inviter l’hiver, t’entraîner très loin à l’est et dans l’hiver par des – 25 degrés !

Amitié vive et fraternité toujours
Bertrand

 

Image: Philip Seelen

mardi, 14 avril 2009

Katyń, le crime, le mensonge, la souffrance.


katyn 9.jpgParis le 8 avril 2009

Cher Bertrand,

Krzysztof Pruszkowski, artiste photographe polonais vivant en France, un ami depuis plus de 25 ans, m’a invité à la projection de Katyń, le film du réalisateur Andrzej Wajda sorti le 1er avril à Paris, dans 3 petites salles, au milieu d’une grande indifférence, en catimini et sans campagne de promotion digne de ce nom.
En Pologne, la date choisie pour la sortie du film, qui a attiré plus de 3 millions de spectateurs, était très symbolique. Ce fut le 17 septembre 2007, jour anniversaire de l’entrée des troupes de l’Armée Rouge dans l’Est de la Pologne, en 1939, en vertu des closes secrètes du Pacte Hitler - Staline.

J’ai été profondément touché par ce film dur, sobre, sombre et tragique qui n’est pas une reconstitution historique made in Hollywood, mais la lecture cinématographique et dramatique par Wajda de l’histoire de ce crime, de ce mensonge et de cette souffrance qui ont ébranlé le peuple et la nation polonaises depuis bientôt 70 longues années. Je viens donc de passer de longues heures avec Krzysztof à discuter du film, de son accueil en France par la critique, la presse et la télévision. De ces discussions passionnées et de mes relectures de l’œuvre de Jozef Czapski est née la trame de cette première lettre consacrée à nos échanges sur l’histoire et la vie des Polonais, telles que toi et moi nous les voyons et nous les ressentons.

L’ombre des charniers de Katyń est tombée pendant plus de 50 ans sur les morts et les vivants, sur la Pologne, sur la Russie mais aussi sur l’Occident et sur toute l’Europe issue du cataclysme de la guerre et du partage est-ouest de notre continent. Aujourd’hui, la tragédie de Katyń est passée définitivement dans l’histoire. Elle est enfin passée pour toujours du côté de la lumière, du côté de la vérité, du côté de l’écriture et de la lecture. Voilà l’actualité de Katyń.

En effet, comment concevoir une Europe des peuples, des nations ou des régions si chacun garde pour lui le souvenir et la mémoire de ses souffrances, si chacun reproche en silence aux autres leur ignorance de ses souffrances ou si chacun s’emporte seul contre l’amnésie partielle d’une Histoire qui nous est pourtant commune à tous ?

Comment construire une mémoire commune et partagée si de la deuxième guerre mondiale nous ne retenons que l’extermination des juifs d’Europe par les Allemands et la terreur nazie ? Comment dialoguer entre Européens si des sujets comme l’agression de l’URSS sur la Pologne en 1939 restent tabous ou secondaires, sous prétexte que Staline s’est retrouvé dans le camp des vainqueurs en 1945 ? Le fait indéniable que les peuples de l’URSS aient payé un très lourd tribut en vie humaine pour la défaite du nazisme doit-il nous empêcher de connaître les vérités sur les errements assassins et impériaux de la politique stalinienne ?

Katyń est entré par ce film au panthéon du cinéma. Katyń appartient pour toujours à cette Elysée de notre mémoire contemporaine que représente aujourd’hui le septième art. Et dans le même temps, Katyń est aussi devenu un objet de consommation culturelle. Ma tante de Hollande, mon cousin de Seattle, ou ma concierge peuvent tous acheter le DVD de Katyń le visionner sur leur écran plat et s’en faire un avis. Il y a peu encore la tragédie Katyń n’était accessible qu’aux Polonais et aux spécialistes de l’histoire de la deuxième guerre mondiale.

Katyń n’est donc plus un événement contemporain, comme ne le sont plus ni le Goulag, ni Auschwitz, ni Guernica ou Oradour-sur-Glane. La génération responsable ou victime directe rescapée de ces événements est en voie de disparition. Elle n’est plus depuis longtemps aux commandes du monde dans lequel nous vivons. Notre génération n’est pour rien dans l’existence de ces événements tragiques de la première moitié du vingtième siècle. Wajda lui-même du haut de ses 82 ans est déjà et aussi le fils d’un supplicié de Katyń. Il est donc grand temps que nous, Européens, nous nous réappropriions toutes nos Histoires et que nous tentions de manière vivante et adulte d’en faire notre Histoire Commune.

La sortie de Katyń au cinéma est, quant à elle, un événement contemporain qui nous concerne tous, quelles que soient nos origines et nos histoires sur ce continent.  Katyń, ce n’est pas, ce n’est plus et d’ailleurs cela ne l’a jamais été, une affaire entre les seuls Polonais et les seuls Russes. Katyń appartient au patrimoine historique commun de tous les Européens.

Bertrand, je vais essayer de te raconter ici ce que le film de Wajda ne raconte pas.

LE CRIME


Moscou. 5 mars 1940. Palais du Kremlin. Le Politburo du Parti Communiste de l’Union Soviétique, présidé par Staline, débat du sort des officiers polonais arrêtés et capturés dans la partie est de la  Pologne agressée et envahie le 17 septembre 1939 par l’Armée Rouge. 250'000 militaires polonais sont faits prisonniers. Le Généralissime s’oppose à la libération de 26'000 officiers. Le Général Grigori Koulik, Commissaire adjoint à la Défense, qui commandait le front polonais a proposé de libérer tous les officiers. Le Maréchal Vorochilov, artisan des purges de 1938 et 1939 au sein de l’Armée Rouge qui firent plus de 40'000 victimes, parmi les officiers et le haut commandement soviétique, est lui aussi d’accord pour cette libération.

Mais Lev Mekhlis, homme de confiance et ancien secrétaire particulier de Staline s’y oppose. Ce Commissaire politique, rédacteur en chef de La Pravda (La Vérité), est l’organisateur de l’Holodomor  la funeste politique stalinienne de 1932 qui entraîna l’extermination par la faim des paysans ukrainiens opposés à la collectivisation des terres. Cette politique fit plus de 6 millions de victimes. Mekhlis maintient que les prisonniers polonais sont infestés d’ennemis de classe dont il faut se débarrasser à tout prix.

Staline s’oppose à toute libération. Après enquête, les Polonais jugés gagnables à la cause bolchevique sont  relâchés, sauf les 26'000 officiers suspects qui voient leur sort tranché par le Politburo du 5 mars 1940.  Le Chef du NKWD Lavrentiy Béria établit dans son rapport que 14'700 officiers et policiers polonais ainsi que 11'000 propriétaires terriens « contre-révolutionnaires » sont des « espions et des saboteurs, des ennemis endurcis du système soviétique »  et qu’ils doivent être jugés et éliminés. Staline fut le premier à signer le rapport, suivi de Vorochilov, Molotov, et Mikoïan. Interrogés par téléphone, Kalinine et Kaganovitch votèrent également « pour » la mort.

Ce massacre programmé dépasse alors de loin, par son ampleur, les  éliminations physiques de masse courantes du NKWD. La police secrète est pourtant une habituée du « degré suprême du châtiment », désigné alors par ce sigle terrible de « VMN » ou par
l’acronyme « Vychka » mot de code pour signifier l’élimination simultanée de plusieurs victimes, « le gros ouvrage » comme dit Staline.

C’est Vasili Mikhailovich Blokhine, major-général du NKWD, vétéran de l’armée tsariste, tchékiste de la première heure, recruté par Staline lui-même en 1921, qui est désigné par les chefs du Politburo de l’URSS pour mener à bien ces exécutions massives.  Cet acolyte du Maître du Kremlin est à la tête du Commissariat rattaché au Département Administratif du Politburo, responsable de la prison de la Loubianka à Moscou et donc des mises à mort décidées par l’instance suprême. Le bourreau en chef des grandes purges staliniennes et sanglantes de 1936 va  brouiller machiavéliquement les pistes pour tenter de maintenir à jamais un secret total sur les responsabilités russes de ce crime génocidaire.

Blokhine va prouver qu’il est bien l’homme de la situation. Tout en planifiant l’ensemble de ces exécutions de masses, il va se mettre personnellement à l’ouvrage. Il se rend au camp d’Ostachkow où, à l’aide des tristement célèbres frères Vassili et Ivan Jigarev, exécuteurs féroces du NKWD,  il organise, en bon stakhanoviste de la mort, l’assassinat de 250 personnes par nuit, dans une baraque aux murs bien isolés.  Vêtu d’un tablier de boucher et d’une casquette, armé d’un pistolet allemand Walther PPK utilisé par la police criminelle allemande, pour brouiller les pistes, il extermine à lui seul 7000 hommes en 28 nuits. Cet acte de bravoure assassine pourrait faire de ce vaillant communiste un des meurtriers de masse, à l’arme de poing, le plus prolifique de l’histoire humaine.

LE MENSONGE

Le 14 octobre 1992, ce sont les photocopies de cette décision du Politburo de l’URSS du 5 mars 1940, signée de la main de Staline et de ses acolytes, qu’un émissaire du Président de la Russie Boris Eltsine viendra, à Varsovie, remettre au Président Lech Walesa. C’est la preuve indiscutable de l’organisation de ces massacres par le gouvernement de l’URSS. Après 50 années de secret et d’intox sur les responsables de ces massacres, il s’agit enfin du premier document signé de la main de Staline, impliquant directement le Politburo de l’URSS et ordonnant au NKVD de procéder à des exécutions de masse, qui soit  rendu public.

Revenons à cette terrible époque. Dès le 10 février 1940, 140 000 Polonais, propriétaires fonciers, paysans aisés, artisans et commerçants étaient arrêtés et déportés au Goulag. Enfin plus de 65 000 personnes, essentiellement des femmes et des enfants furent aussi arrachés à leur terre, leurs maisons, leurs parents, leurs amis. Entre septembre 1939 et juin 1941, les Soviétiques assassinèrent et déportèrent plus de 440 000 Polonais.

Mais les pages de l’Histoire se tournent. Le 22 juin 1941 l’Allemagne envahit la Russie. Le 30 Juillet 1941 le traité soviéto-polonais, signé à Londres, proclame la caducité du Pacte Hitler-Staline  de 1939 concernant le partage de la Pologne entre les nazis et les communistes. Les deux pays rétablissent les relations diplomatiques et s’engagent à coopérer dans la lutte contre l’Allemagne nazie. Il est prévu de constituer, sur le territoire de l’URSS, une armée polonaise soumise pour les questions opérationnelles au commandement soviétique. Une « amnistie » - terme étrange et même humiliant, s’agissant de civils et de militaires déportés - est étendue à « tous les citoyens polonais privés de liberté sur le territoire soviétique. »

Août 1941, l’armée polonaise commença à se reconstituer en Russie. Manque à l’appel les 25 000 hommes des massacres de la Forêt de Katyń. Les Polonais les chercheront en vain pendant des mois dans l’immense prison des peuples que constitue alors l’URSS de Staline. Ils butent sans cesse et sans fin sur les silences et les fausses pistes savamment entretenues par tout un régime de terreur complice de ce crime et solidaire dans le maintien absolu, et à tout prix, de ce terrible secret d’Etat.

Au printemps 1943, nouveau rebondissement de l’Histoire. L’occupant nazi découvre le charnier de Katyń, convoque sur place des spécialistes de douze pays et un représentant de la Croix Rouge Internationale qui tous prouvent, sans aucun doute, la culpabilité des Soviétiques dans ce massacre.

Les Nazis orchestrent alors autour de ce crime une ignoble campagne de propagande antisémite dont ils ont le secret. Ils prétextent l’origine juive d’une partie des cadres du parti bolchevique et du NKWD pour mettre en garde les peuples d’Europe sur le sort semblable que leurs réserveraient les « Judéo-bolcheviques » s’ils arrivaient au pouvoir. « L’anéantissement des juifs pour ne pas être anéanti par eux », c’est le thème qui constitue le cœur de cette infecte propagande allemande sur Katyń.

Les Soviétiques nient farouchement. En décembre 1943, ils réinvestissent les lieux de leur crime où ils mettent en scène leur mensonge d’Etat. Le 24 janvier 1944, une « Commission Spéciale » constituée exclusivement d’experts soviétiques rend ses conclusions : les prisonniers polonais détenus dès 1939 par l’Armée Rouge auraient été affectés à l’entretien des routes dans trois camps à l’ouest de Smolensk. En août 1941, surprises par l’avance rapide de la Wehrmacht, les autorités soviétiques n’auraient pas eu le temps de les évacuer. Les Allemands les auraient alors exécutés pendant l’automne 1941, juste après leur arrivée en ces lieux.

Mais 18 mois plus tard, pressentant le retournement de la situation militaire, les SS auraient imaginé une « provocation » pour imputer à l’Union Soviétique la responsabilité de leur crime. Ils auraient exhumé les cadavres et les auraient dépouillés de tout document postérieur à avril 1940.  Enfin ils auraient fait ensevelir une deuxième fois les corps. Cette opération aurait été, toujours selon les Russes, effectuée par un groupe de 500 prisonniers de guerre russes dont des témoignages fiables auraient été recueillis par la « Commission Spéciale ». Forts de leur «mensonge d’Etat », les Soviétiques organisèrent, film à l’appui, une campagne de désinformation et de propagande internationale accusant les Allemands de cette extermination de masse qui, durant des décennies et jusqu’à aujourd’hui encore, fut relayée par les communistes et les progressistes du monde entier.

En mars 1959, 6 ans après la mort de Staline, 3 ans après les dénonciations de ses crimes par le Parti Soviétique lui-même, Chelepine, chef du KGB, adressa un rapport à Khrouchtchev. C’est ce même Khrouchtchev qui avait été en 1940 l’organisateur de la déportation au Goulag des 440 000 Polonais, habitants des territoires occupés en septembre 1939 par l’Armée Rouge. C’est ce même Khrouchtchev qui était devenu entre temps le chef du PC soviétique et le pourfendeur angélique des crimes de Staline.

Avec le plus grand cynisme, Chelepine rappelait dans son rapport le détail du massacre des officiers polonais et se félicitait du succès de sa désinformation, estimant que désormais « les conclusions soviétiques s’étaient profondément enracinées dans l’opinion publique internationale. » En conséquence, il préconisait de détruire toutes les archives concernant l’affaire afin d’éviter « qu’un cas imprévisible puisse mener à la révélation de l’opération réalisée, avec toutes les conséquences désagréables pour notre Etat. » Khrouchtchev donna l’ordre de destruction, mais les archives du Politburo ne furent pas expurgées, personne ne pouvait douter un seul instant à cette époque que toute l’URSS disparaîtrait de la surface de la terre 30 ans plus tard et que les « ennemis du communisme » auraient alors accès à ces archives.

Durant les années 1960 et 1970, l’URSS poursuivit son mensonge d’Etat, allant jusqu’à faire interdire l’érection en Angleterre d’un monument privé à la mémoire des victimes de Katyn. La complicité dans l’étouffement de la vérité autour des massacres de Katyń a été partagée, à des degrés divers, par l’ensemble des élites politiques, des historiens, des médias et des intellectuels européens.
Dis-moi Bertrand, quand as-tu vu une seule fois en 40 ans un appel d’un comité pour la vérité sur Katyń appuyé par une liste de politiciens et d’intellectuels célèbres en Occident et faisant la une de nos quotidiens ?

LA SOUFFRANCE

Après 1945, les Russes prétendaient offrir aux Polonais une alliance pour plusieurs siècles entre leurs deux pays. Mais comment une telle alliance aurait-elle pu se bâtir sur une telle atrocité et sur un tel mensonge d’Etat? Le régime communiste né en Pologne de l’occupation soviétique de 1945 s’est toujours aligné sur le mensonge des Russes. Katyń était un mot interdit en Pologne. Ceux qui l’évoquaient pour dénoncer le mensonge russe se voyaient persécutés, privés de leurs droits à une vie normale, emprisonnés ou torturés. L’exil était alors leur seule planche de salut.

Nombreux furent les artistes, intellectuels, écrivains, scientifiques, opposants au régime communiste à continuer la lutte pour la vérité sur Katyń depuis leur terre d’exil.  Jozef Czapski fut un des plus renommé de ces opposants. C’est lui qui fut désigné en été 1941, par le général Sikorski  pour retrouver en Russie les 26'000 militaires disparus.

Jozef Czapski, officier emprisonné au camp de Starobielsk, miraculeusement rescapé de la tuerie, avec 62 de ses camarades, dressera de mémoire la première liste des disparus, qui comporta rapidement plus de 4000 noms. Il consacrera le reste de sa vie à se battre pour imposer la vérité sur Katyn. Son combat commence en juillet 1941, lorsque fut annoncée la constitution de l’armée polonaise sur le territoire de l’URSS avec tous les citoyens polonais présents ou emprisonnés. Il ne s’est jamais arrêté de combattre jusqu’à sa mort en 1993 à 97 ans.

Czapski vivant son exil en France, figure emblématique, référence morale de l’intelligentsia polonaise, peintre et écrivain, francophile passionné, auteur d’un journal personnel de plus de 250 volumes, témoignage lumineux sur le siècle des génocides entre européens et sur la résistance des Polonais aux affres des guerres, des révolutions et des massacres,  Czapski nous a laissé une  merveille sous la forme d’un petit ouvrage écrit à chaud en 1945 : « Souvenirs de Starobielsk ». Czapski y avoue sa souffrance personnelle, son impuissance et sa défaite. Envoyé à la recherche de ses compatriotes disparus en URSS, il doit faire un rapport négatif au Général Anders chargé par Sikorski de reconstituer une armée polonaise en Russie.

Czapski est de ceux qui énoncent alors une série de faits crus qui détonnent dans l’ambiance générale de 1945. Il est de ceux qui risquent de nuire à la reconstruction de
l’Europe organisée à leur guise par les vainqueurs, les Russes et les Américains, qui ont décidé ainsi du sort de la Pologne à Yalta, sans aucunement tenir compte des aspirations réelles de son peuple. Le monde choqué par les horreurs nazies n’est pas prêt à écouter les victimes d’autres horreurs. Parler d’autres crimes paraît alors déplacé.

Dans « Souvenirs de Starobielsk » Czapski nous raconte comment, en 1939,  lui l’officier polonais, en guerre contre l’Allemagne, a vécu l’attaque surprise de l’Armée Rouge dans le dos de son régiment. Il décrit le déroulement farouche des ultimes batailles contre l’envahisseur venu de l’Est par traîtrise. Il relate le long voyage des prisonniers vers les camps où ils seront détenus. Il évoque la vie quotidienne de ses compagnons d’infortune au camp de Starobielsk. Il nous retrace comment, progressivement, après mars 1940, il voit partir ses amis, le lieutenant Ralski, naturaliste et professeur à l’université de Poznan, le docteur Kempner médecin chef de l’hôpital de Varsovie, Stanislas Kuczinsky architecte qui fut le premier à partir pour une destination inconnue en automne 1939, comme tant d’autres. Le décompte funeste se déroule inexorablement, page par page. On s’attache ainsi à des dizaines de ces figures de prisonniers qui recevront bientôt une balle dans la nuque comme 25'000 autres figures avec qui Czapski passe leur dernier hiver, l’hiver très dur de 1939-1940.

Czapski nous fait aussi le récit détaillé de sa libération et de sa longue et infructueuse recherche des prisonniers disparus dont on est sans nouvelles. Czapski, qui parle couramment  russe, mentionne les portes closes, les réponses évasives, les mensonges, les silences gênés qu’il rencontre partout auprès des officiels soviétiques interrogés dans le cadre de son enquête.  Il fait état de la réflexion, en fait le seul véritable aveu russe du crime, de Mierkulov, substitut de Beria chef du NKWD qui, interrogé en octobre 1940 sur la possibilité d’utiliser les détenus issus des camps de Kozielsk et Starobielsk comme cadres de la future armée polonaise, déclare : « Non, pas ceux-ci ! Nous avons commis à leur égard une grave faute ».

Les Généraux Sikorski et Anders, l’Ambassadeur Kot et Czapski sont les héros de cette recherche sans espoir. Ils vont rencontrer Staline à trois reprises dans son bureau du Kremlin. Pour retrouver la trace de ses amis disparus, Czapski va interroger des centaines de Polonais et de Russes libérés et de retour des camps du Goulag. Avec une obstination et un courage sans borne il s’impose même au général Nasiedkin, chef de tous les camps qu’il va jusqu’à débusquer dans son PC secret du GOULAG (Direction supérieure des Camps) à Orenbourg. Il dévoile ainsi au monde, 20 ans avant Soljénitsyne, l’existence de l’organisme chargé de centraliser l’administration des camps de la mort de l’archipel du Goulag, tout cela en vain. Il rencontrera même l’officier qui interrogea pour le NKWD, les officiers disparus, le Général Raichman. Mais ce fut toujours la loi du silence qui l’emporta.

Czapski découvrit le fonctionnement véritablement maffieux des plus hautes instances qui gouvernaient l’URSS. L’omerta, pour protéger le secret d’état que représentait alors l’exécution des Polonais fonctionnait sans aucun raté. Staline le premier montrait l’exemple. Le signataire de l’ordre des exécutions mentait avec aplomb et bonne figure aux généraux Sikorski et Anders pourtant devenus ses alliés contre les Allemands. Staline manifestait un grand étonnement et même de l’indignation pour le « retard » que son administration mettait à libérer les 25'000 officiers recherchés. Il donnait des ordres par téléphone devant les Polonais et promis de punir les coupables qui avaient désobéi à ses ordres. Il disait en faire une affaire personnelle.

Staline fit courir toutes sortes de bruits et de fausses informations pour égarer les Polonais. Alors découragé mais tenace, Czapski finit par rédiger  un mémorandum qu’il adressa aux Russes et qui finissait ainsi : « La promesse formelle faite par Staline en personne, son ordre formel visant à élucider la question des prisonniers polonais, ne permettent-ils pas d’espérer qu’on pourrait nous indiquer le nom de l’endroit où se trouvent nos camarades ? Ou bien, s’ils ont péri, ne sommes-nous pas en droit de savoir quand et dans quelles circonstances cela a eu lieu ? »

Pas de réponse du côté russe, mais une dernière intox, une ombre de dernier espoir habilement entretenue par les membres du NKWD qui sont affectés à l’Armée Anders : Les Polonais espéraient encore que leurs camarades disparus, déportés dans les îles arctiques lointaines, les rejoindraient en juillet ou en août, c’est-à-dire dans la seule période de l’année où la navigation est possible en ces mers. Le NKWD leur murmurait toujours en grand secret : « Surtout, ne dites rien.  Vos camarades arriveront au mois de juillet et d’août ; prenez patience. » Mais les mois de juillet et d’août passèrent et personne ne vint.

A Paris en Juillet 1987, à propos de la terreur et des mensonges staliniens, Czapski déclara : « Alors je suis revenu les mains vides et tout le temps encore je m’entêtais, je ne voulais pas croire, vous savez, tuer à froid des millions de gens qui eux-mêmes ne se sont pas battus contre la Russie me semblait, même en Russie, incroyable. En revenant, je suis naturellement allé tout de suite chez Anders pour lui faire le rapport de mes voyages de recherche et il m’a dit : « Mon cher, tu dois comprendre, moi je suis tout à fait sûr qu’ils ne vivent plus, qu’ils sont morts pour la patrie, qu’on les a tous égorgés. »  Puis il y a eu cette découverte des charniers de Katyń. J’ai joué dès lors un rôle assez essentiel parce que puisque j’avais voyagé partout et fait partout des rapports de mes contacts avec les grands du communisme, j’ai défendu tout simplement la thèse élémentaire que ce sont les Russes qui l’ont fait. »

Cher Bertrand certes j’ai été long. Mais comment faire autrement quand il s’agit de décrire les méandres profonds de l’âme humaine ? La Terreur bolchevique est montée des entrailles de l’histoire et de la Russie. Elle édifia une dictature fondée sur l’extrême violence et le mensonge. Tout en s’accrochant aux symboles émotionnels de la révolution des pauvres contre les riches et par-dessus tout au drapeau rouge, elle put se présenter ainsi longtemps en championne de la cause du peuple et des ouvriers avant que toute cette tromperie sanglante ne s’écroule, juste après 70 ans d’une existence cruelle.

Bertrand, je me pose souvent cette question idiote. Est-ce que des types dans notre genre, dans de telles circonstances, coupables d’individualisme et de manque d’enthousiasme pour le productivisme, amoureux de la liberté d’écrire, n’auraient-ils pas, eux aussi, fini au fond d’une fosse commune, les mains liées derrière le dos, une balle logée dans la nuque ?

Toutes mes amitiés, Vieux Frère.

Ton dévoué Philip Seelen

 

katyn 8.jpg

Images : Philip Seelen

mardi, 07 avril 2009

Ballade pour un pendu

Ce texte, initialement prévu comme prologue du manuscrit "Le silence des chrysanthèmes",  avait été retiré de mes cahiers. Quasiment oublié de ma mémoire.

Puis hier, en allant me promener du côté de chez Feuilly - qui ignore complètement ce texte - j'ai découvert l'utilisation poétique du même procédé.

C'est donc en écho et par jeu, par complicité et amitié que j'ai ressorti cette page bannie pour la publier ici :

signe.jpg" Comme ce passereau minuscule soudain surgi des nues, qui referme un instant ses ailes de voyageur sur la tuile moussue d'un vieux toit d'écurie, observe nerveusement les quatre coins du monde, s'ébouriffe et se jette au hasard sur les vapeurs du ciel,

comme ces feuilles de septembre que l'équinoxe tue d'un tourbillon dans l'air avant de les jeter, tout encore frémissantes, sur les tombes humides de la terre,

comme ces vagues toutes blanches, qui viennent et qui reviennent sur le sable des plages, sur les rochers ou au pied des falaises, s'écrasent et resurgissent, grondent et puis se taisent, inlassables, sempiternels recommencements du grand mouvement des choses,

comme cet enfant jetant des pierres à la rivière et qui regarde, rêveur, les remous par sa main dessinés qui se rétrécissent, se rassemblent et s'estompent,

comme cette brume lascive des frais matins de mars étendue sans pudeur sur le lit du canal,

comme le temps qui s'enfuit en grandissant la peur,

comme le cœur qui s'égare sur une erreur sublime,

comme les pas sur la neige que d’autres neiges effacent,

comme la plume bloquée sur la blancheur d'une page,

comme les yeux refermés sur l'empire effrayant des ténèbres promises,

comme ma main tendue à l'ami qui s'égare et

comme cette main tendue vers moi qui ne veux voir,

comme ces nuages en feu allongés sur les arbres d’une aurore immobile,

comme ces soldats tombés, pitoyables, dans les flaques toutes rouges de causes toujours absurdes,

comme cet homme mis à terre par l'injuste souffrance d'un amour dérobé au quotidien des jours,

comme l'ivrogne chancelant sous le poids de son mal,

comme l'animal blessé dans une cour obscure et qui pleure et gémit, des hommes dégoûté,

comme cette tombe toute verte que les violettes inondent, où jamais ne vient plus un visiteur songer,

comme la main de ma mère qui soignait ma rougeole,

comme les mots chevrotants d'un grand-père renfermant dans son ventre ridé le fer d'une bataille,

comme les yeux jaunis et jamais grand ouverts de celui qui chaque nuit se jette à corps perdu dans les bras de la vigne,

comme ce fruit suspendu à la branche qu'il casse,

comme l'automne invitant le poète à écrire, le peintre à composer, le sculpteur à ciseler, le chanteur à crier, le sans voix à parler et le sourd à entendre,

comme toutes les saisons que l'univers embrase, obscurcit ou quelquefois éteint,

comme cette voie lactée sur ma tête allumée où scintille, désespoir, l’utopie d’un désir,

comme les crêpes, les oranges et l'odeur de sapin des matins de Noël,

comme les doigts refermés sur le froid des barreaux qui cherchent le ciel enfin et l’écho d’un passant,

comme ces chemins d'école, mouillés de boue l'hiver ou fleuris par avril mais où toujours dansaient les musiques de Rimbaud, les tristesses d’Olympio et les guerres d'Alexandre,

comme la trahison, horrible, jusque là impossible, devant laquelle s'égarent aussi bien le cœur qu'aussi bien la raison,

comme l'oiseau minuscule soudain surgi des nues, qui referme un instant ses ailes de voyageur sur la tuile moussue d'un vieux toit d'écurie, consulte nerveusement les quatre points du monde, s'ébroue et puis se jette au hasard sur les vapeurs du ciel,

comme enfin…"

Mais la corde trop tôt éteignit le cerveau.

Image : Philip Seelen

lundi, 06 avril 2009

Commentaire des commentaires

Merci de votre petit mot, Solko...Et...bonnes vacances.
Je suis d'accord avec vous concernant l'espèce de "religiosité" qu'imposent à notre âme les bâtiments consacrés au sacré. Cette émotion, comme vous le dites, n'est pas l’apanage des églises et cathédrales mais naît devant tout ce qui recèle la mémoire d'une certaine métaphysique, devant tous les sanctuaires, parmi lesquels je compte les grottes de l'art rupestre, les pierres de Stonehedge, de Carnac, les temples divers etc… Tout ce qui touche à une vision au-delà du réel.
Grand bois, vous m’effrayez comme des cathédrales !
A ce propos, j'indique au passage que je ne suis nullement nourri de la pensée matérialiste. Mais ce serait encore trop long...

Rosa, je regrette que vous taxiez mon texte de "dur". Si affirmer sur un blog, espace de création personnelle, la façon, la philosophie avec laquelle on appréhende le monde, est faire preuve de dureté, alors, je n'ai effectivement pas grand chose à foutre dans la blogosphère, ou du moins dans l'édition d'un blog ouvert au public. Ce faisant, évidemment, on égratigne plus ou moins violemment la philosophie différente, parfois contradictoire de la sienne. Il n’y a pas de dureté là-dedans, ou alors il n’y a de douceur que dans les propos byzantins, les ronds de jambes et la tartuferie.
Vous préférez me lire sur les "Sept mains", ce qui laisse entendre que vous prenez congé de "l'Exil". Dommage, je le regrette, mais je ne fais pas de clientélisme. Je ne suis pas de ces blogs qui ne parlent du monde qu'au travers la vision des autres, qui se satisfont du nombre de commentaires défilant sous leurs textes, qui n'égratignent pas (ou plus) les pouvoirs en place parce que c'est stérile, qui répugnent au grand débat d’idées pour ratisser plus large et qui ont l'oeil rivé sur les statistiques de leur petit territoire.
Je conçois mon blog comme atelier de mon écriture et, à l'instar de François Bon, quoique plus sommairement, j'ouvre cet atelier au public qui veut bien entrer et jeter un coup d'oeil sur mon travail.  Et dans cet atelier, il y a un forgeron qui forge et qui pense le monde avec sa tête et ses tripes, parce que c’est de ce monde, et de nulle part ailleurs, que germe son écriture.
Jamais ce forgeron ne s’obligera à câliner ce qui lui est contraire ou trop éloigné. Donc, voyez-vous, s'il y a des sujets tabous, alors, c'est l'ensemble de l'atelier qui devient tabou. Et, je le répète :  Je ne suis pas là pour faire plaisir à des lecteurs au-delà de mes possibilités, jusqu’à mon effacement, ma dissolution dans un consensus chafouin. Qu'on ne me soutienne pas ou que l'on ne dégouline pas de compliments sur mes textes, ne m'animent d'aucune émotion. Je suis évidemment heureux quand mon écriture plaît et que des échanges s'installent. Mais je ne suis pas forcément malheureux quand cette écriture heurte.  Qui sait séduire tout le monde a de grande chance de n'être aimé profondément de personne. La littérature est une histoire d'amour et, tout comme en amour, mieux vaut donc être seul que mal accompagné. Alors, il ne me déplaît pas de déplaire à certains.. Je ne dis pas cela pour vous, croyez-le bien.
Ceux qui essaient de parler littérature, poésie, vie, en refusant, au prétexte d’une fausse modestie, de mettre en avant les convictions qui les animent, « parlent avec un cadavre dans la bouche » et donnent à lire non pas des textes mais des spectres de textes.
C’est hélas le travers de plus en plus récurrent des blogs-miroirs, où chacun peut venir déposer son petit commentaire quotidien et fourré au miel réchauffé «  Ah, comme c’est beau ! Comme c’est magnifique ! Quelle écriture ! Quel texte !» et qui ne m’intéresse pas outre mesure. Je qualifie ça, in petto,  de nouvelle société du spectral !
Et c’est précisément tout l’humanisme d’Internet, comme espace de débat transversal, de confrontations d’idées et de friction directe au monde des hommes, bref comme espace d'une communication de l'intelligence,  que remettent en question ces blogs de l'onanisme, blogs exposés comme des étalages d'une foire et qui n'attendent que les félicitations du chaland.


Simone, je vous rejoins sur l'idée  agnostique. Je ne prétends pas, je n'ai jamais prétendu détenir la vérité sur la question de l’éternité. Il me plaît de la croire possible, par-delà toute religion, quand, les yeux rivés au ciel, je contemple ces milliards d’étoiles inscrites au firmament et que je devine, derrière, je ne sais où, d’autres milliards d’étoiles encore qui s’agitent, qui meurent et qui demeurent dans un espace qui n’a pas de nom.
Mais, mon intelligence bute sur l'éternelle question. Et je dénie aux matérialistes purs ayant résolu une fois pour toutes la question aussi bien qu’aux déistes de tout bord, le droit d'affirmer quoi que ce soit de fiable sur le sujet.


Et que chacun(e) alors promène sa vie avec ce qui l'aide à la promener...
Cordialement

vendredi, 03 avril 2009

A l'ami Solko et ses amis

La JCible.jpgJ’en ai souvent fait la triste expérience : On ne peut guère discuter avec un chrétien qui ne renie pas son église dans ce qu'elle a de plus repoussant. Avec un tartufe, un dévot ou un bigot, oui. Ceux-là sont démontables comme des pièces mécaniques mal conçues. À chaque coin de phrase, il y a une contradiction, un mensonge, un préjugé, une leçon apprise, une malversation de l’ordre des choses, du blanc vendu pour du noir et inversement.
Mais le chrétien profond, celui qui est spirituellement animé par le sentiment de la foi – ce qui est pour moi du domaine inviolable de l’intimité – mais est intellectuellement persuadé que l’église chrétienne s’écrit avec un E majuscule - ce qui est pour moi du domaine exécrable de l’idéologie - celui-ci, vous enroulera dans ses filets et vous fera perdre votre latin, si vous en possédez un qui ne soit pas ecclésiastique.
Le premier obstacle, immense, incontournable, c’est qu’il vous spolie gentiment votre identité. Vous êtes athée ou agnostique, mais vous êtes un cœur grand comme ça, vous n’aimez pas faire mal aux gens, vous êtes généreux même et vous donneriez votre chemise à un pauvre hère s’il venait à cogner à votre huis. Vous l’avez déjà donnée d’ailleurs. Maintes fois.  Sans rien demander en retour. Vous êtes comme ça parce que vous êtes un être animé d’un fol espoir de vivre pleinement la vie,  vous aimez l’amour et l’amitié vagabondes, vous n’êtes en rien attaché à ce qui fait la richesse matérielle,  vous êtes à peu près dénué de tout, vous aimez les vivants et avez un désespoir secret, parfois manifeste, devant l’inéluctabilité de l’échéance fatale de votre voyage. Vous êtes un être qui a besoin, pour vivre, de mains fraternelles.

Le chrétien vous dira alors - exception faite pour l’échéance fatale et les amours vagabondes- que ce sont là, pour la plupart, ses valeurs à lui. Que ce sont là les enseignements de son Dieu. Ou du fils de son Dieu gesticulant dans le désert palestinien. Il vous dira chrétien qui s’ignore. Un chrétien sans dieu…Bref, vous voilà phagocyté. Presque bouche bée.

Je ne voudrais pas être méchant, mais ça s’appelle du vol et je ne suis pas certain de ne pas oublier un i dans ce dernier mot : Le chrétien a le monopole des bons sentiments, de fait, puisqu’il appartient à une grande communauté deux fois millénaire et qui les prêche.
Je me souviens, pour anecdote, d’un soir où je donnais un concert-répertoire Brassens, avec un autre musicien de mes amis, dans une espèce de cabaret et où un gars, à la fin, était venu nous voir pour nous dire que Chanson pour l’Auvergnat (que nous n’interprétions jamais) était une chanson profondément chrétienne. Et pourquoi donc, cher Monsieur ? Parce que c’est une chanson qui respire la bonté et la générosité. Et voilà…CQFD.
Je précise que nous n’interprétions jamais "l'Auvergnat", non pas à cause de cette fausse ambiguïté relevée par le spectateur  chrétien, mais parce que nous avions fait le choix de présenter les textes les moins connus de Brassens, le plus souvent posthumes. La Brave Margot, La Chasse aux papillons, Le Gorille et autres Les Copains d’abord n’étaient donc jamais à notre répertoire. Leur notoriété, en outre, nous semblait, et nous semble toujours d’ailleurs, occulter la profondeur plus secrète d’une œuvre.
Comme si on limitait Victor Hugo à Jean Valjean ou Rimbaud au Dormeur du val.
Mais je m’égare. Revenons à nos ouailles…

Cette fâcheuse tendance à s’approprier ce que nous promenons en nous de plus humain, est cependant mise à rude épreuve dès que vous vous en prenez, au nom même du bonheur de vivre qui vous anime, à l’institution chrétienne, à la muflerie de ses enseignements, tous contraires à votre joie de vivre, et aux comportements scandaleux et ignorants de ses représentants.
Le chrétien honnête n’aura pas peur de tirer à boulets rouges sur cette institution. Au nom même de la foi qui l'habite. Celui-ci, même si spirituellement nous ne sommes pas des voisins, force mon respect et sa main sur mon épaule ne me dérange pas. Au contraire.
Anecdote encore. Enfin, plus qu’une anecdote…Ou alors anecdote dramatique, passez-moi l’oxymore. J’ai été très ami, autrefois dans la campagne poitevine, avec un jeune ancien prêtre, un homme fin, d’une intelligence et d’une gentillesse exquises et aussi d’une foi inébranlable, presque la foi du Charbonnier, mais qui avait quitté son saint ministère, offusqué par les pratiques de son église. Il se disait et était toujours profondément chrétien. Chrétien frondeur. Trahi, avouait-il même. Un homme profondément seul. Désemparé. Nous avons passé des nuits et des nuits en longues dissertations orales ponctuées de bons coups de vin frais de sa vigne.
Son dernier geste ne fut pas chrétien. Du point de vue de l'ignominie du dogme. Si dieu existe ailleurs que dans la chrétienté, un dieu qui ne condamne pas qu’on puisse librement, en homme digne, mettre fin à sa souffrance,  alors je suis certain qu’il aura pardonné.

Mais le chrétien, même honnête, ne supporte que très peu qu’on soit violemment critique à l’égard de sa sainte famille. Il vous dira qu’il est d’accord sur le passé scandaleux, criminel, de cette famille, qu’il est d’accord que les pratiques de l’église sont à revoir, qu’il n’est pas un inconditionnel du dogme, mais…Il y a ce « mais. « Et ce « mais » le fait dérailler, soudain partial, soudain protecteur de sa chapelle.
Je précise – et c’est d’importance -  que là n’est pas le propre du chrétien. Tous ceux qui appartiennent à une chapelle s’accommodent un tant soit peu de la criminalité des fondateurs. J’ai exactement la même aversion pour tout ce qui s’est dit communiste après Lénine et Cronstadt, Trotski et Makhno, après le pacte germano-soviétique, après les crimes de Staline, après Katyń, après les poignards plantés dans le dos des anarchistes espagnols en lutte contre l’insurrection fasciste, après les troupes du pacte de Varsovie fusillant à bout portant les jeunes Pragois,  etc.…etc.
La liste serait longue.

Pour en revenir au chrétien, je fis récemment le nouveau constat de cette frilosité à reconnaître, même du bout des lèvres, l’aberration des déclarations et agissements de son église.
J’avais d’abord écrit ceci. Puis, en visite sur un blog ami, j’avais lu une espèce de défense, voire une justification de ces propos criminels.
Premier avatar : Nous sommes manipulés par les médias.
Oui, voilà bien une porte ouverte largement défoncée !
Donc, ce n’est pas exactement ce que sa sainteté a dit. Et puis, le préservatif n’est pas la panacée. Il faut changer les politiques africaines, changer les comportements, informer…
C’est là encore un fâcheux travers du raisonnement chrétien. Il vous dira des évidences tellement grosses qu’elles occultent la vérité immédiate, la seule qui mérite d’être examinée dans l’urgence. Parce que je suis bien d’accord avec l’argumentation développée, mais elle est fortement déplacée. Tout comme les ignobles boniments du pape.
C’est comme si vous étiez au chevet d’un accidenté de la route, tremblant de froid, perdant abondamment son sang par une horrible blessure ouverte à la cuisse, et que vous lui disiez, ne vous inquiétez pas, le SAMU est prévenu, il sera là dans une vingtaine de minutes et patati et patata, et que vous omettiez complètement de lui faire un garrot avec votre ceinture de pantalon avant de le recouvrir de votre veston.
Avec ces gestes pourtant, vous lui sauvez la vie, à cet inconnu aux yeux épouvantés. Jamais, au grand  jamais, vous n’irez prétendre que votre garrot et votre veston sont la solution avec un grand S et que le malheureux gisant dans le fossé n’a plus besoin qu’on s’occupe de lui !
Soyons sérieux, tout de même ! Que diriez-vous d’une autorité spirituelle qui vous déconseillerait l’usage de ce garrot en attendant plus amples secours ?

Le maître de céans du susdit blog a beaucoup de lecteurs. Et il le mérite bien tant il est d’un ton juste, intelligent  et délicat, pourvu qu'il ne se mêle pas de tenter de justifier l’injustifiable.
Et j’ai relevé, parmi les commentaires de ses lecteurs et lectrices,  celui d’une femme ou d’une jeune fille, je ne sais pas,  qui disait tout bonnement : « Que vouliez-vous qu’il fît, monsieur Redonnet, le pape ? Qu’il dise aux Africains :  Allez-y, baisez comme des lapins ! "

Non là, Madame ou Mademoiselle, je suis quelque peu décontenancé. Car entre baiser comme des lapins  - outre que je n'irai jamais comparer une société humaine à un élevage de lapins - et vivre pleinement, joyeusement, librement, son plaisir sexuel, il y a une marge, que dis-je, un océan, que vous semblez,  soit ignorer complètement,  soit que, pour les besoins de la cause publicitaire, vous avez sciemment occulté.
Moi qui suis un être bon et généreux, voyez-vous, je vous souhaite vivement que ce soit cette dernière hypothèse qui vaille. Je vous souhaite plus le mensonge que l'ignorance.

J’ai bien conscience de n’avoir pas été, dans cette petite note, très exhaustif. Il faudrait du temps et du temps encore pour mettre tout cela à plat. Mais j’avais plus ou moins dit que je ferai ici écho à cette polémique. Je m’en sentais comme un peu redevable.
Disons alors que je l’ai fait partiellement (partialement ?).

En tout cas, en toute courtoisie.

Image : Philip Seelen

mercredi, 01 avril 2009

Noir c'est noir

ane.jpgDe mon exil volontaire - et ne voyez là aucune sorte d'oxymore - je pensais, j’espérais de tout cœur, que mon pays, là-bas sur les rives aux brises marines, n’irait jamais plus loin sur la route du déclin, en forte déclivité depuis qu’une escouade de béotiens préside à ses destinées.
Qu’une volonté atavique, un sursaut de dignité allait faire se relever la tête de cette vieille France, celle de Montaigne et de Rousseau, cette vieille France si belle surtout depuis que je n’en distingue plus que la silhouette, derrière les brumes indolentes de l’affectivité.
Bientôt, dans quatre semaines, je passerai les frontières sans frontières et j’irai respirer les paysages de ma propre histoire.
Joie, par-delà tout sentiment d’appartenance, toujours de mauvaise augure.
Joie intime de serrer dans ses bras ses propres fantômes.
Mais joie ce matin bafouée par le scandale.

Juste un mail. Un mail d’un copain troubadour que j’avais rencontré en 2003, à Vaison-la-Romaine, dans un festival dédié à Brassens. Un proche assez lointain du chanteur Renaud et qui traîne ses mélancolies dans les couloirs anonymes du show bizz.
Un mail assassin. Qui  me certifie ses sources et me prie de ne point les divulguer :
Des négociations seraient en cours entre Sarkozy, encouragé par sa brillante égérie, et Johnny Hallyday afin que ce dernier accède au poste de ministre de la culture dans un remaniement ministériel envisagé au tout début de l’été !

J’ai hésité à mettre ce petit texte en ligne. La date se prête en effet à toutes sortes de facéties puériles, de plus ou moins bon goût.  Ma prime intention était donc d’attendre demain pour jeter ce pavé dans la "marre", comme dit mon ami Feuilly.
Mais mon désespoir a eu raison de mes derniers scrupules et atermoiements.

Image : Philip Seelen

lundi, 30 mars 2009

Sans titre

Parce que la viande était à point rôtie
Parce que le journal détaillait un viol
Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie
La servante oublia de boutonner son col

Parce que, d'un lit grand comme une sacristie,
Il voit sur la pendule un couple antique et fol
Et qu'il n'a pas sommeil et que sans modestie
Sa jambe sous le drap frôle une jambe au vol

Un niais met sous lui sa femme froide et sèche
Contre son bonnet blanc frotte son casque à mèches
Et travaille en soufflant inexorablement

Et de ce qu'une nuit sans rage et sans tempête
Ces deux êtres se sont accouplés en dormant
O Shakespeare, et toi Dante ! il peut naître un poète.


Stéphane Mallarmé - Gallimard NRF/Poésies 1998 - Page 156

vendredi, 27 mars 2009

La conjuration du sablier

arbre.jpgLa plaine qui n’ondulait jamais était humide et la forêt tout au bout mettait brutalement fin à son destin de plaine.
C’était un mur de pins sombres où bataillait le vent, la forêt, et c’était vers ce mur que je marchais, cependant que le soleil tout pâle glissait sur les dernières plaques de neige. Derrière moi, il n’y avait rien. Que du souffle invisible sur le silence de mon histoire.
J’ai levé les yeux au ciel. J’y  cherchais un oiseau, j’y cherchais un voyage qui pût me rassurer du mien, me chuchoter tu n’es pas si seul dans la désespérance, pas si perdu dans tes errances, regarde la blessure fatiguée de mes ailes, regarde l’immensité des nuages à l’assaut desquels me porte cette blessure, regarde le sang par les vents injecté dans mon œil, vois l’impossibilité de mes chimères ataviques et vois la mort au bout sans qu’aucun vide, nulle part, ne s’inscrive sur la face du monde. Mort anonyme. Sépulture introuvable. Néant dérisoire.
Mais le ciel était muet. Pas même un nuage en forme d‘allégorie, de ces nuages qu’on lit, comme des monstres ou comme des jouets,  quand on a refermé tous ses livres.

Je marchais vers la forêt parce que j’y avais cru voir la silhouette chancelante d’un homme. On ne voit pas beaucoup d’hommes par ici. On ne voit que la plaine et sa toile de  fond, le rideau des pins.
Que viendraient faire ici les hommes ? Depuis longtemps mon pacte avec eux avait été rompu. A tel point que même là, sous le vent, sur la neige éparse et sous le ciel immaculé, la forêt semblait reculer devant moi, comme si elle refusait que je la rejoigne, comme si sous mes pas s’allongeait la plaine et comme si l’intrus échoué là bas, à la lisière, s’obstinait à repousser l’échéance d’une rencontre.
C’est alors que j’ai vu l’oiseau. Non. J’ai d’abord vu son ombre qui se déployait sur le sol. Après seulement, j’ai reconnu un corbeau. Un vrai corbeau. Pas une de ces corneilles ou autres freux qui habitaient là-bas, autrefois, sur les marais et les labours paisibles des brises océanes. Un grand corbeau. Un lointain consanguin des nettoyeurs d’Austerlitz. Tellement noir qu’il m’en a semblé  bleu.
Il a plongé sur la lisière et je me suis arrêté tout net. C’était un signe. Je devais m’arrêter là. Il  y avait de la mort blottie sous l’envergure puissante de ses ailes.
La forêt est venue jusqu’à moi. Un nuage est passé et le soleil s’est tu, vaincu par la pénombre.
L’oiseau picorait avec force délectation les yeux de l’homme sur le sol étendu. Le mort n’était pas mort et se prêtait au jeu. Il embrassait le bec et caressait la plume à chaque lambeau de chair arraché à sa vie.
Quelqu’un a frappé. J’ai cru. C’était le vent qui secouait violemment les volets.
En sursaut, j’ai regardé par la fenêtre. La lune dormait encore entre deux branches livides.
Je me suis levé. J’ai bu la dernière eau-de-vie de mon histoire et me suis mis à écrire.
Je n’ai depuis lors jamais cessé de tenter de remonter le temps.
Faire reculer la forêt.

Image : Philip Seelen

jeudi, 26 mars 2009

En attendant le dégel...

 

Incompréhension.jpg

IMAGE : Philip Seelen

mardi, 24 mars 2009

Littérature et numérique

redonnet001.jpgZozo.jpgL’édition numérique soulève, depuis maintenant plus d’un an, de nombreuses questions, interrogations ou autres angoisses professionnelles de la part des éditeurs, des auteurs, des libraires, des imprimeurs et, en dernier mais non moindre lieu, des gens en direction desquels est censé travailler tout ce beau monde : les lecteurs.

Les questions sont, pour la plupart, récurrentes. Elles ont été à peu près toutes abordées depuis le lancement de Publie.net en janvier 2008, par François Bon sur son site-atelier à ciel ouvert, le tiers livre.
Mais la principale, la grosse, l’énorme question qui angoisse tout le monde au point de tourner au véritable fantasme est : le livre tel que nous le connaissons depuis l’invention de l‘imprimerie va t-il disparaître ?
Diantre !
Nous savons que tout fantasme est un prisme déformant posé entre la conscience du réel et le réel lui-même, mais là quand même…Nous assisterions à un événement planétaire à la hauteur d’une autre disparition, celle des dinosaures.
Cette vision fantasmagorique des uns (e) et des autres – je parle là surtout des lecteurs - ne peut être que celle de gens qui ne peuvent aimer et pratiquer qu’une seule chose à la fois, qui ne peuvent concevoir leur activité que calquée sur un seul modèle, qui ne goûtent pas la cuisine indienne au fin prétexte que la cuisine chinoise est bonne. Une vision manichéenne et borgne.

Un peu d’histoire récente, même si je vais être réducteur jusqu’au délit dans ce rapide coup d’œil.
L’édition traditionnelle – je parle à présent des mastodontes de ce secteur d’activité - s’est retrouvée prise au piège tendu de ses propres filets, piège qui réside dans une production de plus en plus massive de volumes édités. Dialectique marchande dans ce qu’elle a de plus implacable et qui consiste à marier tour à tour les contraires entre eux jusqu'à réalisation de la synthèse souhaitée :  plus on produit, plus le coût de production par unité est bas, plus le coût de production par unité est bas, plus les pertes sont moindres sur la masse non-vendue de ces unités et plus la marge dégagée sur le vendu est grosse.
Il s’agit de jongler et d’éviter ce que les comptables et les financiers appellent doctement l’effet ciseau, quand, reproduites graphiquement, les lignes  pertes et les lignes profits finissent  par se croiser,  c’est-à-dire quand les dépenses galopent plus vite que les recettes.
Les deux lignes, en aucun cas, ne peuvent être parallèles. Ça signifierait que le gars travaille pour du beurre….Du beurre qu’il ne mettrait pas dans ses épinards, du coup. Il faut donc que  ces deux lignes suivent une courbe, ascendante ou descendante, mais, condition sine qua non à la survie de la boutique, qu'elles soient toujours et judicieusement inversement proportionnelles, sans jamais se rencontrer. Enfantin, me direz-vous…
Enfantin ? Pas tant que ça dans le domaine qui nous intéresse : la diffusion littéraire…Supposez en effet une époque où l’édition n’éditerait que des œuvres de grande, de très haute qualité… Faut pas se leurrer : elle n’en éditerait pas des tonnes et un profit maximum devrait être alors tiré des œuvres en circulation, pour la continuité même de l’édition desdites oeuvres. C’est-à-dire que la ligne des pertes devrait être quasiment bloquée au point zéro. Et même…Le profit dégagé ne permettrait jamais la constitution d’un grand capital. Les quelques éditeurs qui ont fait ce choix vous le diront bien mieux que moi.
La difficulté a donc été contournée en prenant le risque de pertes de plus en plus énormes générant une plus-value ascendante, née du volume produit à moindre coût.
Le résultat est maintenant connu : une foule d’auteurs publiés sans jamais être lus, abandonnés à leur déconfiture, une vitesse de rotation vertigineuse, huit jours, quinze jours maximum, dans les rayons de librairie.
Le lecteur, s’il veut tomber sur un illustre inconnu qui aurait du talent, doit être plus rapide dans son geste que ne l’est le chasseur de papillons.
Et même que des fois le papillon attrapé au vol est aussi laid que le trou de balle des chiens…Ça m’est arrivé récemment. J’avais demandé qu’on m’envoie de France un livre sur lequel j’avais lu de belles critiques, qui traitait d’un sujet qui me passionne et qui, arrivé en Pologne, s’est avéré être une merde absolument indéchiffrable !

Alors que le livre, cet extraordinaire outil de communication, de culture et de plaisir du monde était saccagé, déprécié, ravalé au rang de la marchandise pure comme une vulgaire lessive, dans le même temps,  l’outil Internet montait en puissance et sous l’impulsion solitaire de quelques pionniers, l’Internet littéraire prenait du galon.
Devant l’ampleur de la catastrophe – du point de vue du livre – l’édition numérique est née. Au début, cette naissance a été prise, et peut-être même vécue de l'intérieur, comme un refuge. Mais le refuge s’est avéré fort probant, enthousiasmant, et finalement  lieu de création à part entière.
Aujourd’hui, les professionnels s’interrogent et, question de choix stratégique, se proposent de prendre le train en marche.
C’est bien. C’est quand même mieux de prendre un train en marche que de le louper carrément et de rester sur le quai à regarder défiler les voyageurs.
Et tout ceci ne met nullement en péril nos chers livres mais, bien au contraire, se propose de leur redonner leur place et leur rôle, qui est de diffuser de la littérature et de l'esprit.
François Bon, ici, répond, en épinglant  toutes les interrogations du SNE (Syndicat des éditeurs français), à tout ce que vous  avez toujours voulu savoir sur l’édition numérique sans jamais n’avoir osé le demander, en même temps qu’il démonte tous les préjugés de ce syndicat des éditeurs, récemment mis en évidence au salon du livre,  face à l’émergence de l'édition numérique.

lundi, 23 mars 2009

Tempête

DSC04669.JPG

(Premières et dernières lignes d'un roman qui ne verra jamais le jour)

C’en était presque effrayant.
L’hiver hurlait des souffles gonflés de pluie et les arbres se tordaient en tous les sens en sifflant telles des âmes errantes, prises d’épouvante. Des nuages épais et si noirs qu’on les eût dit chargés d’encre ou de charbon, traversaient le ciel au triple galop et déversaient des trombes furieuses sur les chemins qui ruisselaient.
Des tôles mal arrimées aux portes des granges ou aux lucarnes des fenils, battaient violemment au vent, tandis qu’allongés de tout leur corps devant les feux, absolument indifférents aux vacarmes du dehors, les chats ronflaient.
Mais des turbulences s’engouffraient parfois dans les cheminées, chahutant la flamme qui devenait rouge et se mettait à vrombir. Des brandons incandescents étaient alors projetés dans la fourrure épaisse des mistigris. Ils se réveillaient en sursaut, s’ébrouaient, maugréaient, trottinaient jusqu’à leur pâtée comme des automates et reprenaient leur sieste.
Les fumées sur les toits se couchaient au ras des tuiles et filaient sous la noirceur du ciel, où elles s’évaporaient aussitôt, comme diluées dans les tourbillons.
Sur les labours et les tout jeunes blés, sur les marais, sur les prairies et sous les peupleraies, les fossés et les canaux avaient depuis quelques jours déployé une grande nappe d’eau qu’agitaient de courtes mais brusques vaguelettes. Des colonies inquiètes de mouettes et de goélands délogées de leurs falaises et de leurs plages par l’incessante tempête, y voguaient, moroses, en attendant que les cieux retrouvent la sérénité,  que le vent tourne au nord ou à l’est, que la gelée des matins perle enfin sur l’herbe des fossés et que le pâle soleil de décembre réapparaisse.
Le vent ébouriffait leur plumage blanc.
Mais pour l’heure, les jours étaient noirs comme des nuits et sanglotaient d’un crachin nerveux, fouetté par la bourrasque.
Un gros cargo battant pavillon panaméen, venant d’Anvers, était en détresse au large d’Oléron. La télé en parlait et montrait des images d’écumes vociférantes se jetant à l’assaut du mastodonte en perdition, lui harcelant les flancs de puissants coups de butoir, comme avec une opiniâtre volonté de le vouloir fracasser.
Pris au piège des éléments, le titan des mers gîtait dangereusement, tanguait et semblait même vouloir piquer du nez, tel un monstre marin surgi des profondeurs abyssales et qui tenterait, touché à mort, de s’y réfugier.
On finit tout de même par annoncer que la tourmente avait jeté par-dessus bord neuf fûts de la cargaison, neuf fûts d’un terrible poison, avec un nom imprononçable et long comme un jour sans pain. Ils dérivaient sans doute vers les côtes charentaises. Ou bretonnes. Vendéennes peut-être, voire celles de l’Aquitaine. En tout cas, interdiction absolue était formulée, d’un ton grave et responsable, d’y toucher si par hasard un promeneur - follement audacieux par ce temps de chien - venait à en découvrir un, gisant sur le sable ou échoué parmi les rochers.
C’était dangereux. Voire mortel.
Il fallait vite le signaler aux autorités si vous veniez à trébucher sur une de ces ordures.


Deux jours et deux nuits durant, le vent mugit, ne faiblissant que par instants, comme pour reprendre son haleine et repartir de plus belle à l’assaut des villages et des bois.
Pas question par ce temps de chien d’aller abattre en forêt sans risquer d’y périr écrasé sous un arbre.
Quentin était donc cloué à la maison près de la cheminée. Comme le chat.
Il naviguait des rideaux de la fenêtre, qu’il écartait pour voir si la tempête ne manifestait pas quelque signe d’épuisement, jusqu’au baromètre qu’il tapotait de son index, vingt fois par jour, comme si ce geste nerveux eût été capable d’inverser la tendance.
Mais l’aiguille ne remontait pas, désespérément bloquée en dessous des mille hectopascals.
Quentin revenait alors s’asseoir près du feu, reprenait son livre, lisait trois pages sur la bataille de Borodino et les grandes manœuvres opposées de Koutouzov et de Napoléon, vaste partie d’échecs où s’éventraient des hommes, tâchait d’apprécier les visions épiques de Tolstoï puis, refermant l’ouvrage, caressait le chat et en revenait à sa fenêtre et à son baromètre, non sans avoir, à chaque voyage, fait le détour par la cuisine, sur la table de laquelle trônait une bouteille de vin, flanquée de son verre.
Sa femme l’observait du coin de l’œil et bougonnait. Il n’en avait pas marre de s’agacer en rond, comme ça ? Est-ce que ça changeait quelque chose qu’il se tourne les sangs en eau de Javel ? Ça finirait bien par se taire, cette tempête….
Alors il prenait sa guitare, égrenait deux ou trois accords mineurs et revenait à Tolstoï, à la fenêtre, au baromètre et au chat, ou bien il allumait la télé, cliquait sur toutes les chaînes et l’éteignait aussitôt en pestant contre tant d’imbécillités.
- Tu devrais tout de même aller voir à tes oiseaux.
- Je ne veux pas me prendre une tuile sur le coin de la gueule. Ou une tôle qui me sectionnerait le cou…
Mathilde riait :
- Tu exagères. Il faudra bien que je sorte pour mes visites, moi.
- J’ai mis une protection. La volière est à l’abri…Si mon rideau a tenu le coup… Ce qui m’inquiète, c’est le retard de la coupe. J’aurais dû la finir ces jours-ci. La replantation est prévue pour début janvier.
- Ils la retarderont, voilà tout. Tu n’y es pour rien.
- Tes malades attendront aussi. Tu n’y es pour rien non plus.
- Tu dis des bêtises.

vendredi, 20 mars 2009

Tout simplement parce que...

Parce que nous avons, dans ce qu'elle a d'essentielle de joie et de tristesse, la même lecture du monde, Philip Seelen m'a offert de mettre en ligne quelques uns de ses regards sur les paysages.

Regards de poète. Regards de celui dont le monde s'inscrit à la pupille et qui nous le restitue en images. Plus condensé, par lui réfléchi.

Merci, Philip, pour cette empreinte gravée ici par l'amitié.

Rêveries solitaires.jpg

Rêveries solitaires

 

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Solitude

 

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Murailles des peines

 

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Lui !

 

Le Retour.jpg

L'éternel retour

 

mercredi, 18 mars 2009

Le sacerdoce du crime

photo_1221414270230-7-0.jpgNous sommes en 2009.
Nous avons derrière nous 2009 ans d’oppression des âmes par la chrétienté, nous avons les innommables tortures de l’Inquisition, arrachages de langues, yeux crevés, défenestrations, les bûchers, les massacres catholiques des guerres de Religion, le sang des Albigeois, les séquestrations dans les couvents, avec rapts, viols et tortures, découverts en 1989,* le silence complice au cours de "la solution finale", l’interdiction d’avortement pour les jeunes filles bosniaques violées par les soldats serbes...etc.
Nous sommes en 2009 et ils pavoisent de plus en plus fort ! Ils ont Benoît je ne sais combien et sa répugnante idéologie du crime et du mensonge.
Ancien serviteur des jeunesses hitlériennes, ce Tartufe perché sur la plus haute branche de la croix, croassait il y a quelque temps, à Auschwitz même, que l’holocauste n’était le fait que d’une petite poignée de criminels !
Il a refusé récemment d’excommunier un évêque fasciste et négationniste.  Un des siens.

Il proscrit aujourd’hui, en Afrique et devant le monde entier, l’utilisation du préservatif sur un continent où les hommes, les femmes et les enfants ravagés par le virus du sida, sont tués par milliers !

Je le crie ici et j’en prends l’entière responsabilité : Cette déclaration ne peut relever que d’un esprit  profondément criminel ou irresponsable jusqu'au désastre !

Ce qui, vu la charge de l'auteur de cette ignominie, revient exactement au même.

 

* Voir Jules Michelet " Histoire de la Révolution française"