mercredi, 10 juin 2009

Sous les feux d'une étoile

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Je ne suis pas très aguerri à la logique scientifique des fuseaux horaires et du calcul algébrique du temps.
Surtout quand je lis sur Wikipédia : «De façon simple, un fuseau horaire peut être écrit sous la forme UTC+X ou UTC-Y, où «X» et «Y» représentent le décalage du fuseau par rapport à UTC. »
Ce que je n’ai pas bien compris, c’est le « de façon simple ».
Je jouis alors, de façon encore plus simple, d’une vision globale et primaire :  La  machine étant ronde et s’obstinant à tournoyer autour d’une même chandelle, les hommes ne bénéficient pas tous au même moment de la lumière. Étant pour la plupart des individus diurnes - sauf les cheminots, les pilotes, les filles de joie, certains écrivains, les voyous, les boulangers, ceux qui, comme dirait JLK, font les trois/huit ou sont douloureusement insomniaques, j’en passe et de tout aussi noctambules par goût ou par nécessité – les hommes ont donc bien été contraints d’adapter leurs montres au grand mouvement des choses. Une sorte de langage universel, un Espéranto qui aurait des couleurs locales et qui serait donc un oxymore.
En fait, il ne s’agit pas de temps, au sens universel et philosophique du terme, de ce temps qui est en nous et nous conduit à la mort,  le «Vulnerant omnes, ultima necat"  des Latins,  mais d’organisation sociale des occupations humaines qui ne peuvent se dispenser de la lumière, comme si nous étions les feuilles d’un arbre soumises à la fonction chlorophyllienne.
L’important est donc de voir « midi à sa porte », comme dit le vieil adage qui en dit plus long qu’il en dit.

Toujours de ma fenêtre, donc, j’ai sous les yeux le soleil qui se lève et qui se couche. La langue polonaise emploie au quotidien des mots que nous employons, nous, dans la langue soutenue ou poétique. Le Levant et le Couchant. Elle n'a pas d’autres mots pour dire la naissance et le point de chute de la lumière.
Comme je viens du point zéro, là-bas sur les plaines de Greenwich et que X et Y, pour m’exprimer aussi clairement que Wikipédia, ont bizarrement la même valeur absolue que sur les plages de l’océan alors que j'en suis à 2500 kilomètres à l’est et  à 700  kilomètres au nord, la pendule est extravagante et c’est beau pour moi qui suis né, ai grandi et vécu sous ces temps atlantiques; qui me suis formé aux apparitions et aux déclins des jours à des heures autres.
Comme un arbre qu’on aurait transplanté et qui aurait autrement dessiné ses feuilles.
C’est là que les erreurs de calcul, ou ses négligences, font la poésie.
Et ce matin j’ai ouvert un œil et tendu l’oreille. Les premiers chants de l’oiseau dans les halliers d’en face…Déjà l’aube et, au Levant, une fine dentelle rose sous un nuage paresseux.
Déjà l’aube. Il est à peine trois heures.
Je referme les yeux pour mieux la voir tourner, la boule bleue. Là-bas, sur les rives océanes, elle est encore pour plus de deux heures enveloppée des draps obscurs du repos.
Ce soir, équité du grand mouvement des choses oblige, elle sera encore ruisselante de lumière quand mon jardin dormira depuis longtemps.
Les hommes s’en plaignent l’hiver, il est vrai. Quand resurgit novembre, la nuit est un milieu d’après-midi occidental.
Mais moi qui, quoique nourrissant quelque espoir d’être un écrivain, ne  suis ni cheminot, ni voyou, ni pilote, ni fille de joie, ni boulanger, ni même de ceux qui, je vis pleinement ce capricieux décalage de la ronde du temps qui passe et ai appris à régler mon pas et ma respiration sur les nouvelles humeurs de l'étoile de feu.

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lundi, 08 juin 2009

Voleur de paysages

carte.JPGDimanche 7 juin.
De ma fenêtre sur les champs qu’interrompt brusquement la forêt, je regarde juin aux déclins de lumière.
Et je me demande : Est-ce que ce paysage ainsi découpé par une seule ouverture, la mienne, pourrait être celui  de  mon pays ? En quoi est-il une carte de voyage ? Un autre regard ?
En quoi est-il un paysage d’exil quand il n’y a plus, pour le nommer d'une juste latitude, ni neige au sol ni glace suspendue aux branches telle les stalactites des grottes profondes ?
Mentalement, je gomme ce que je ne verrais pas d’une fenêtre au pays d’où je viens. Je le lis par les yeux d'un étranger.
Je dissèque.
Un champ de seigle, aussi vert que bleu par les bleuets qui s’y balancent au vent.
Pas de désherbant encore. Ou alors moins meurtrier que sous les fenêtres de France. Et puis ce seigle est épars, long et tremblant. La céréale des terres maigres et du sable.
Pas d’engrais miracle qui nient l’effort de la plante et de sa survie.
J’efface.
Des bouleaux. Beaucoup de bouleaux, de grands bouleaux blancs et plus loin, derrière eux, la tête toujours sombre des pins. Forêt déjà septentrionale.
Je raye.
Sur la prairie une cigogne, ses grandes pattes maladroites qui claudiquent, sa démarche de clown, sa silhouette gauche, elle qui traversera bientôt l’Europe et  l’Afrique à la seule force de ses ailes. L’Albatros des continents. Point de marins ivres pour agacer son long bec.
Je supprime.
Me restent les nuages blancs, un bout de bleu, un ciel pas différent mais décalé. C’est la seule chose que les hommes partagent à peu près. Le ciel comme un mouchoir de poche. Chacun son bout. Une vision étriquée par la géographie. Qui écrase leur cerveau.
Et le soleil qui s’en va.
D’où je viens.
Où mon amour d’aller s’en est allé.
Évanoui.

Chapitre II, scène 1.
Bonheur d’être ailleurs quand on sait n'avoir été nulle part chez soi.
Un port sans la mer et l'ancre sans navire.

jeudi, 04 juin 2009

Saisons de l'écriture ou écriture des saisons ?

Moi !.jpgL’écriture a-t-elle des saisons de prédilection ? Des saisons où elle dirait mieux, où elle aurait plus envie de ruisseler sur la page ?
Le questionnement de prime abord paraît bien naïf. Voire déconcertant, en nos temps de modernité totalitaire.
L’écriture n’a que faire du grand mouvement des choses ! Elle est autonome et si elle se propose de dire le monde, elle sait le dire aussi bien aux équinoxes qu'aux solstices. Ça semble tomber sous le sens commun.
Pourtant…
Je ne sais pas pour les autres, évidemment.  Je sais pour moi. Ce qui n’est déjà pas si mal.
Je sais qu’au printemps, quand reviennent en même temps la lumière et les jeux du dehors, elle coule moins de source, l’écriture. Le corps et l’esprit s’ébrouent, les bras se tendent vers la première douceur et les yeux regardent au travers de la vitre les réveils du feuillage et de l’oiseau.
Tout ce que j’ai entrepris de longs travaux d’écriture au printemps a été abandonné en cours de route et publié par morceaux décousus. Toujours. Le soleil montait trop vite dans le ciel. Plus vite que ma plume ne courait sur la page.
L’été, quand chacun essuie son front d’un revers de la main, cherche l’ombre des frondaisons, glisse dans un maillot de bain tout neuf, emprunte, lourdes chaussures cloutées à ses pieds, les chemins de randonnées alpestres ou fonce à tombeau ouvert sur une autoroute dégoulinante de chaleur vers les splendeurs antiques de Rome ou de Carthage, l’inspiration est comme la rivière des Cévennes : elle a une  fâcheuse tendance à tarir. On dirait que, quelque part, le monde se suffit à lui-même et n’a nulle envie qu’on se mêlât de l’interpréter. Qu'il n'a plus besoin des mots comme des poumons entre lui et moi.

Puis c’est la rentrée.
Ah, la rentrée ! La clef des cavernes d’Ali baba ! On rentre. Où ça ? Difficile de rentrer quand on n'est allé nulle part. Et puis, est-ce qu’un été consommé aux joies frivoles de la décontraction rémunérée aurait regonflé quelque batterie poétique, polémique, de conscience plus affinée, dissimulée en nous ?
Je ne le crois guère. Ça, c’est le spectacle socioculturel et l’organisation du marché du travail.
Ce qui est plus vrai, pour moi du moins, je le répète, c’est que la lumière de pourpre et de jaune devient oblique, que les ombres s’allongent. Qu’il y a quelque chose qui s’enfuit dans la magnificence, des odeurs humides aux lisières des fourrés et le long des haies, une nonchalance de la marche des hommes. On ferme les fenêtres. On allume, parfois, la première allumette d’un feu, un soir où l’équinoxe s'est habillé de gris.
J’ai alors en moi une envie. Une envie de revoir par l’écriture. De dire ces chemins fangeux où s'embourbent les restes d'une  illusion, des chansons et des mélancolies surannées. De dire la fuite de ce qu'il nous est imparti d'existence.
J’aime écrire aux portes de l’hiver. Tout ce qui a été publié de moi en livres (papier ou numérique) avait été entrepris à l'automne. C’est la saison où ça bout à l’intérieur.
Comme la grappe du raisin vendangé.
Et l’hiver, le retour de la nuit et les hurlements glacés de la neige et du vent, - c'est ici mais j'avais le même sentiment sur les berges océanes - la fermentation s'achève, le vin se fait, se peaufine et s’adoucit…Le chantier ouvert à l’automne prend de l’ampleur et m’emporte avec lui dans son bouillonnement d’espoir, de nostalgie, ou de solitude.
L’écriture se nourrit du déclin des lumières, du monde désemparé, réduit à sa plus simple expression, débarrassé des fioritures de la sève.
Alors, oui, il y a des saisons pour écrire.
Pour le plaisir d’écrire sa peur et sa joie, les yeux désespérément retenus sur la promesse d'un horizon.

Image : Philip Seelen

mardi, 02 juin 2009

L'auteur de la Shoah, c'est Hitler. Lanzmann, c'est l'auteur de Shoah

 

Deuxième volet des échanges entre Barbara Miechowka et Philip Seelen, sur la shoah et le film de Lanzmann.


A l'attention de Barbara et de Bertrand, de la part de Philip Seelen,


A PROPOS DE  MA LECTURE DU "LIEVRE DE PATAGONIE - MEMOIRES" DE CLAUDE LANZMANN.

nuit .jpgIl se trouve que je viens de lire ces jours-ci l'autobiographie de Claude Lanzmann, intitulée "Le lièvre de Patagonie - Mémoires" parue chez Gallimard. Dans cette prose riche et passionnante le réalisateur-producteur de Shoah raconte son rapport à la mort violente, à l'exécution physique généralisée à but politique et racial, dans l'histoire du cruel 20ème siècle.

Il décrit son engagement comme lycéen et jeune adulte dans la résistance avec les jeunes communistes, le combat de son père dans la résistance comme chef départemental des Mouvements Unis pour la Résistance (gaullistes), dans la Haute-Loire. Il témoigne de la trahison, par le Parti Communiste, des accords passés, entre lui et la direction de ce même parti, pour rejoindre les maquis gaullistes, avec le groupe de combat qu'il dirigeait. Il voulait ainsi rallier les forces dirigées par Lanzmann père. Coupable d’avoir préféré la loyauté au père plutôt que celle au Parti, il est alors condamné à mort par le PCF.  Des tueurs des brigades ouvrières des usines Michelin de Clermont-Ferrand sont chargés d'exécuter la sentence.

Après la Libération Lanzmann fera annuler cette sentence par la direction du "Parti des fusillés" et gardera de cet épisode une profonde blessure et méfiance à l'égard des communistes français. Il découvre Israël, découvre le Paris intellectuel et littéraire de l'après-guerre, devient l'ami de Jean-Paul Sartre et l'amant « attitré » de Simone de Beauvoir. Il entretient avec Castor une relation pour ainsi dire maritale, inaugurant cette triangulation amoureuse, devenue emblématique pour toute une génération, entre le couple Sartre- Beauvoir et le tiers-amant. Il devient journaliste, rédacteur des Temps Modernes, parcourt le monde, s'engage auprès des mouvements de la décolonisation, prend fait et cause pour le FLN pendant la guerre d'Algérie.

Il avoue sa fascination pour l'URSS malgré les avanies du PCF à son endroit, et malgré la face noire et sanglante du communisme réel. Il écrit à propos de l'URSS :

"Malgré tout ... l'Union Soviétique resta longtemps comme un ciel sur ma tête. Et sur celle de beaucoup d'hommes de ma génération. Cela tient à l'invasion allemande de 1941, aux sacrifices inouïs consentis alors par tous les peuples d'URSS, à la victoire de l'Armée Rouge à Stalingrad, qui marqua un tournant décisif dans le cours de la guerre. Nous devions à l'URSS une large part de notre libération, elle demeurait en outre dans nos esprits, et en dépit de tout, la patrie, la possibilité et le garant de l'émancipation humaine. (...) en finir avec l'utopie m'a pris du temps.

Je confesse avoir eu les larmes aux yeux à la mort de Staline, non pas à cause de la disparition du dictateur sanguinaire, qui me laissait froid, mais parce que je lus le récit de ses obsèques dans France-Soir et qu'une phrase, dans l'interminable litanie des regrets et de la déploration m'émut fortement. La voici . "Les marins militaires soviétiques inclinent leurs drapeaux de combat ..." Peut-être mon émotion est-elle due à l'allitération, peut être aux drapeaux de combat, je ne sais. Elle fut réelle et fugitive."

Extrait du "Lièvre de Patagonie - Mémoires" p.395-396. Gallimard. Paris. 2009.

Dans ses Mémoires Lanzmann s'étend longuement sur la genèse, la production, la réalisation, les projections, les sorties publiques, la diffusion mondiale de "Shoha" et ses relations avec la Pologne communiste, le parti communiste, la diffusion de son film en Pologne après la Révolution de 1989.

On y apprend comment Lanzmann mène son enquête et sa recherche d'acteurs et de témoins éparpillés à travers le Monde. Il nous fait revivre ces atmosphères des années 70 où il lui fallait à tout prix retrouver des "acteurs" encore vivants pour son film et les convaincre de témoigner. Il nous fait partager ses échecs, ses vagues d'euphories, d'accablement et sa solitude dans cette quête.

Nous découvrons sa chasse aux bourreaux nazis encore vivants et alertes, ses trésors d'imagination pour les faire parler et témoigner devant une caméra. Il nous explique l'utilisation des dernières techniques vidéo miniaturisées, permettant de piéger les nazis trop frileux pour affronter l'objectif d'une caméra, mais assez beaux parleurs pour accepter de témoigner devant un micro. Lanzmann invente en partie le document son-image obtenu grâce à une caméra cachée. C’est l’heure de gloire pour la Paluche, cette caméra miniature, invention française, utilisée par la suite par des centaines d'enquêteurs et de journalistes.

Puis c'est le long témoignage sur les derniers juifs survivants d'accord de parler devant une caméra et de revivre ainsi l'horreur. Les parcours impossibles pour retrouver les survivants des "Sonderkommandos" juifs, peu nombreux. La persuasion dont il fallait faire preuve pour les convaincre de parler devant une caméra et une équipe de cinéma. La rencontre avec Abraham Bomba, le coiffeur de Treblinka, découvert à New York dans son salon de coiffure pour messieurs dans un quartier du Bronx. Son immense témoignage littéralement arraché par Lanzmann :

"Qu'avez-vous éprouvé la première fois que vous avez vu déferler dans la chambre à gaz toutes ces femmes nues et ces enfants nus également ?" Abraham Bomba répond en esquivant: " Oh vous savez, "ressentir" là-bas ... c'était très dur de ressentir quoi que ce soit : imaginez, travailler jour et nuit parmi les morts, les cadavres, vos sentiments disparaissaient, vous étiez mort au sentiment, mort à tout."

Nous suivons sa rencontre avec le "Grand Jan Karski" aux Etats-Unis. Lanzmann nous raconte son admiration pour ce héros et le contrat d'exclusivité, moyennant rémunération, pour son témoignage passé avec le résistant polonais qui révéla aux alliés la réalité du génocide en 1943 déjà.

Lanzmann nous fait revivre le tournage des scènes polonaises à Treblinka et à Chelmno. De longs passages nous révèlent les relations entre l'équipe de tournage, la traductrice, le surveillant du Parti Communiste et plus particulièrement celles avec le conducteur de locomotive qui avait conduit les trains de la mort pendant toute la durée de l'existence du camp de Treblinka.

Henrik Gawkowski, le Cheminot polonais, engagé par les SS, habitait le bourg de Malkinia, à environ dix kilomètres de Treblinka. Lanzmann était le premier homme à l'interroger sur ces années terribles. Henrik Gawkowski ne cessa de témoigner et de répondre aux questions du réalisateur animé par un flot de paroles, visiblement soulagé d'enfin pouvoir raconter sa participation à l'organisation du terrible génocide.

Nous pouvons suivre l'esprit et la manière qui permirent la mise en place du tournage du voyage de Gawkowski et de sa locomotive à vapeur, du même modèle que celle de 1943-44, louée par Lanzmann aux chemins de fer polonais. Henrik Gawkowski se révéla alors être en vérité l'homme à tout faire des transports des suppliciés, de Varsovie, de Bialystock, de Kielce. Il conduisait les trains de la gare de Treblinka, où ils étaient divisés en tronçons de dix wagons, puis il poussait chacun de ces tronçons jusqu'à la rampe du camp et c'était la fin du voyage.

Henrik Gawkowski, lui qui n'avait plus conduit de train depuis la fin de la guerre accepta pour la mémoire des terribles événements, de remonter sur une locomotive identique à celle avec laquelle il emmenait à Treblinka les juifs déportés. Il était affolé par les supplications qu'il entendait monter des wagons derrière lui et ne parvenait à les supporter que par des triples rations, officiellement allouées, de vodka. Henrik a visiblement le corps accablé de remords, ses yeux fous, la réitération du geste mimant l'égorgement, son visage hagard et concentré de détresse donnent vie et réalité au train fantôme, tous ces signes captés par la caméra le font exister pour chacun des témoins de cette scène stupéfiante.

Shoah de l'aveu même du réalisateur est un film immaîtrisable et qu'il y a pour y entrer, mille chemins. Ce film n'est pas un film anti-polonais ou sur l'anti-sémitisme en Pologne. D'ailleurs la Pologne n'est en rien et jamais le "personnage" et le propos unique et essentiel du film. Les témoins polonais, les "acteurs" pour la plupart spontanés, volontaires et conscients de témoigner d'une histoire tragique, même avec leurs mots et leurs gestes ne sont pas des êtres manipulés de manière perverse par un agent consacrant sa vie à débusquer la figure de l'antisémitisme en Pologne.

Les attitudes, les histoires, les mots de la plupart des protagonistes polonais auxiliaires forcés ou volontaires engagés par les SS, apparaissant dans ce film, révèlent un antisémitisme historique et latent depuis des générations dans ces populations. Lanzmann ne l'invente pas, il le révèle, le met en scène, et après, que l'on soit d'accord ou pas, choqué ou convaincu par son œuvre, c'est une autre question.

Pour finir Lanzmann s'étend longuement et en détail sur ses relations tumultueuses avec le parti communiste polonais et ses dirigeants, dont Jaruzelski. La diffusion de Shoah en Pologne ainsi s'avère impossible sous le régime communiste comme sous la République qui lui a succédé. Cette histoire racontée par Lanzmann, dont nous avons sa version seule, mérite d'être un jour recoupée par une enquête journalistique, historique ou littéraire approfondie et sérieuse tant elle s'avère édifiante pour un lecteur lambda ou même avisé.

Personnellement, je ne peux réduire l'oeuvre de Lanzmann à sa seule partie tournée en Pologne. Elle représente bien plus pour la mémoire collective des Européens que nous sommes. Je peux comprendre la vision ou plutôt les visions qui traversèrent Lanzmann lors de ce tournage et de ce montage qui durèrent douze années. Sa position de progressiste, compagnon de route du communisme, admirateur mais aucunement agent actif de l'oeuvre sanguinaire du stalinisme, dans la plus pure tradition de la gauche moderniste et progressiste française et européenne de l'ouest, n'est pas  source d'une interprétation falsifiée de l'histoire du génocide des juifs commis par les allemands.

Jamais, dans son film Shoah, le peuple et la nation polonaise pris dans leur entité, leur ensemble, n'apparaissent ou ne sont dépeints sous les traits de bourreaux antisémites et exterminateurs. Il appartient aux historiens et aux gens concernés de notre génération cependant de corriger les éléments qui seraient faux et contraires à la vérité historiquement établie ou encore à établir, selon les événements que l’on évoque.

Je suis ici un peu long, mais le sujet est tellement grave et implique tant de paramètres et de subjectivité qu'il me semblait important de vous faire part de ma lecture des Mémoires de Lanzmann et de mon point de vue sur son oeuvre qui n'est en rien comparable à un documentaire qui se voudrait objectif et impartial. J'ai vu Shoah en entier deux fois. A sa sortie en salle en 1986 et sur Arte en 2003. Il faut revoir Shoah. Je veux revoir Shoah. C'est enfin facile, il existe en DVD.

Je vous en reparlerai encore, mes amis, après ma prochaine "re-vision".


POUR MEMOIRE : VARSOVIE. AVRIL 1985.

La sortie de Shoah à Paris en avril 1985, déchaîna à Varsovie une terrible colère des plus hautes Autorités du régime communiste.

Le chargé d'affaires français en Pologne fut immédiatement convoqué par le ministre des Affaires étrangères, Olchowski, qui au nom du gouvernement polonais tout entier et du maréchal Jaruzelski, demandait l'interdiction immédiate du film et l'interruption de sa diffusion partout dans le monde où elle était prévue.

Cette oeuvre était jugée par la dictature communiste comme perverse, anti-polonaise, visant la Pologne dans ce qu'elle avait de plus sacré.

Chaleureusement à vous, Barbara et Bertrand. Philip Seelen



*****


Barbara à Philip Seelen

mémoire.jpgJe viens de trouver sur le net un très long reportage d’Anna Bikont sur Lanzmann, qui a été publié en avril 1997 dans Gazeta Wyborcza à l'occasion de la sortie de Shoah en version intégrale sur la chaîne de télé polonaise Canal-Plus.

En 1985 à la télévision polonaise, il y a eu une version abrégée de Shoah qui ne contenait que les scènes avec des Polonais. Cette version était soutenue par Jaruzelski contre Olszowski: bref un classique des conflits internes au sein du PC polonais dans lequel Olszowski représentait la tendance du "béton" patriotique, qui s'était déjà illustrée en 1968 avec la campagne dite "antisioniste" qui lui avait permis de placer ses fidèles sans perspectives de carrière, les postes intéressants étant en général occupés à vie dans le régime communiste, en poussant les communistes d’origine juive vers la sortie.

Lanzmann était opposé à cette version tronquée dont il dit à Bikont que c’était un « monstre » et a fini par céder contre le fait que l'intégrale a été diffusée  au moins une fois dans plusieurs cinémas en Pologne. Mais enfin, le « monstre » n’est  que ce que Lanzmann lui-même a choisi de mettre dans son  film, dans les séquences où il présente des Polonais.  Et c’était  bien ce « monstre » qui a intéressé Jaruzelski.  Car Jaruzelski, interrogé par Bikont,   dit qu’elle lui apprend que le film dure neuf heures, mais que, même s’il avait su que le film avait d’autres contenus que ceux qu’il a vus, il aurait quand même vraisemblablement choisi de défendre la version  courte présentée à la télévision polonaise. En 1985, de la part de Jaruzelski, ce n’était certainement pas un choix  exempt de but politique. N’oublions pas que c’était en pleine période où  le syndicat Solidarnosc était réduit à l’action clandestine par ce Jaruzelski dont Lanzmann faisait l’éloge en France en décembre 1981, au moment où il a proclamé la loi martiale en Pologne. 

La confrontation entre l'article d’Anna Bikont qui interviewe Lanzmann, mais aussi beaucoup d'autre gens et votre résumé de l'autobiographie de Lanzmann montre une évidente tendance à l'auto-édification chez Lanzmann. Dans l'article de Bikont, les propos que tient  Lanzmann  font de lui une sorte de Dieu du jugement dernier qui met à sa droite les Juifs et à sa gauche les goys, curieusement réduits aux seuls Polonais dans le film.

L'article montre clairement que la volonté de Lanzmann était de ne parler que de Shoah  et que selon lui 30 millions de Polonais (il augmente les chiffres pour les besoins du mythe, car  les Polonais ne représentaient que les deux-tiers de la population de l’état polonais  en 1939) étaient complices de la Shoah. Ce qui m’explique  la présence  de certaines séquences dans le film, notamment celle où il interviewe les habitants de Grabow, tout comme il aurait pu interviewer les habitants de n'importe quelle autre bourgade polonaise  et poser les mêmes questions qui transforment en antisémites des gens extrêmement simples et sans aucune éducation. Ces gens racontent avec leurs mots de gens très simples les réalités de la vie quotidienne et de la hiérarchie sociale issue de phénomènes d'altérité culturelle pieusement entretenue dans ces bourgades par les Juifs qui n'imaginaient pas qu'un autre ordre du monde soit possible.

Selon moi, ces bourgades avaient une sorte d'organisation hiérarchique en deux tribus: celle des non-goys qui étaient maîtres et celle des goys qui étaient des employés ou des domestiques. C'est une organisation à laquelle Lanzmann ne comprend rien, car il est un juif assimilé, issu de la troisième génération des juifs assimilés en France, qui ont quitté la Biélorussie  sans doute à la fin du 19éme siècle, si j'en juge par le fait que son grand-père a fait la guerre 1914-1918 en France. Et pour moi, la façon dont Lanzmann présente ces Polonais comme des spécimens exemplaires d’un antisémitisme polonais généralisé, ce n’est  qu’une pure opération  idéologique.

Par exemple, Lanzmann lui-même, dans cette séquence supposée illustrer de façon exemplaire l'antisémitisme polonais, n'a pas compris que, quand ces braves gens parlent du boucher qui vendait de la viande de boeuf pas chère, cela vient du fait que les morceaux de viande considérés comme impurs selon la stricte orthodoxie de l'abattage rituel n'étaient pas consommés par les juifs. Ils vendaient ces morceaux à bas prix soit aux goys soit à ceux des leurs qu'ils considéraient comme des juifs hérétiques. Il relance la question sur cette viande de boeuf pas chère sans obtenir de réponse. S’il avait interviewé des Polonais un peu éduqués, au lieu de rire comme des idiots de village, ils auraient pu lui expliquer le mystère de cette viande de boeuf pas chère et beaucoup d'autres phénomènes que seuls un regard d'ethnologue peut déchiffrer correctement.

Autre point très important. Du point de vue des Polonais, le fait que Lanzmann flatte Jan Karski en l’appelant le grand Jan Karski ne suffit pas. Car les Polonais qui connaissaient assez bien l’histoire de la résistance polonaise au moment où le film est sorti  en France étaient très choqués du fait que le film n’évoque pas la mission dont la résistance polonaise avait chargé Karski. Cette mission était d’informer le gouvernement polonais en exil et tous les gouvernements alliés du fait que sur le territoire polonais, il se passait des choses inédites dans l’histoire de l’humanité,  que les Juifs du ghetto de Varsovie étaient emmenés par trains à Treblinka où ils étaient exterminés dans des chambres à gaz. Rappelons qu’à l’époque, les gouvernements occidentaux considéraient que les informations envoyées de Pologne par dépêches cryptées n’étaient que de la propagande d’agités. Pour  se préparer à sa mission,  Karski s’est introduit dans le ghetto de Varsovie, puis il s’est introduit, ce qui était  autrement plus périlleux que de s’introduire dans le ghetto de Varsovie par des souterrains, dans une sorte de camp de regroupement où arrivaient des trains qui venaient de diverses régions de Pologne et à partir duquel  les Juifs   montaient dans les wagons qui arrivaient  directement à Treblinka. A Londres,  Karski a eu un entretien avec Churchill, puis le gouvernement polonais de Londres a envoyé Karski à Washington, où il a été reçu par beaucoup de gens, dont Roosevelt en personne.

Tout cela, le film n’en dit rien. Et moi-même à l’époque où je l’ai vu, comme je ne connaissais pas la figure de Karski, j’avais compris qu’un monsieur x, courrier entre Varsovie et Londres comme tant d’autres, avait vu le ghetto de Varsovie. Rien de spécial, en somme : une affaire purement polonaise ! Pour les gens de la génération de mes parents qui avaient vu le film en entier à Paris, c’était une censure de l’information faite consciemment et une censure tellement grave  que Jerzy Giedroyc, le rédacteur en chef des deux très grandes revues de l’émigration politique polonaise, Kultura et Zeszyty Historyczne, a demandé à Karski de s’expliquer  de ce témoignage tronqué. D’après le résumé qu’on m’a fait de cet article,  Karski n’était pas content que Lanzmann coupe la partie de son témoignage où il racontait la visite  chez Roosevelt, mais que, en dernier ressort, il avait considéré qu’il devait malgré tout  accepter de témoigner de ce qu’il avait vu et entendu dans le ghetto de Varsovie.

Dans l'article de Bikont, où elle lui demande pourquoi  il a choisi que le spectateur de son film  ne sache pas que la résistance polonaise s’était  diablement battue contre l’incrédulité des occidentaux face aux multiples informations transmises, Lanzmann se défend de cette coupure avec des arguments qui ressemblent étrangement à une improvisation dont le but est de désamorcer  une question  gênante : selon Lanzmann, Karski lui-même parlait de son entretien avec Roosevelt comme d’une anecdote sans importance…..  Est-ce  une explication  crédible pour qui connait  un peu  l’histoire de la résistance polonaise?

Enfin, dans cet article de Bikont, j’apprends que Lanzmann   accusait Wajda d'être antisémite dans les films "La terre de la grande promesse" et "Korczak" et qu’il  est à l'origine de cette cabale qui a été conduite en France contre "Korczak". Pourquoi la cabale contre « Korczak »? Parce  que selon  Lanzman, seul un Juif a le droit de faire des films sur l'holocauste.

Je passe sur le fait que j’apprends dans l'article de Bikont que Lanzmann a publié en France vers 1985 , dans une revue de psychanalyse un article sur sa traductrice polonaise sous le titre "L'amour de la haine".  Au début,  Lanzmann a voulu une traductrice juive, mais celle qu'il avait trouvée n'étant pas à la hauteur de la tâche, il s'est rabattu, en désespoir de cause, vers une traductrice polonaise. Or  cette traductrice dit que si elle a tempéré le péjoratif "Zydek" en "Zyd" quand il sortait dans la bouche des Polonais, elle a beaucoup plus souvent tempéré des questions de Lanzmann qui étaient extrêmement agressives et méprisantes pour ses interlocuteurs polonais.


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A Barbara de la part de Philip Seelen

Il est 1h30 du matin ce samedi, je viens de lire votre dernière correspondance, je crois qu'il serait vraiment intéressant de comparer les points soulevés dans l'article de Bikont avec les mêmes points soulevés par Lanzmann dans ses "Mémoires".

La diffusion à la télé polonaise et à Canal plus Pologne, ses relations avec Jaruzelski, les versions de Shoah raccourcies, la question de la traductrice juive et de la traductrice catholique, les relations entretenues par Lanzmann et son équipe avec les gens de Chelmno, la version du réalisateur sur ses rapports avec Karski, et son jugement sur "La terre de la grande promesse" de Wajda.

Je publierai ce commentaire plus tard dans le courant de cette journée de samedi.

Bonne fin de nuit. Philip Seelen.



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Barbara à  Philip,

horl.jpgDans l'article de Bikont, il y a également des faits dont Lanzmann ne parle pas, dans le même paragraphe que celui où elle donne le témoignage de la traductrice.

Dans ce paragraphe,  Karski dit : "Les parties les plus importantes de mon témoignage ont été  sacrifiées au nom  de la "construction rigoureuse" du film". Notons que les guillemets sont mis par Karski lui-même.

Toujours dans ce paragraphe Bikont cite Gawkowski, le fameux machiniste auquel Lanzmann attribue une posture d'éternel repentant dans son autobiographie. Gawkowski en voulait à Lanzmann d'avoir coupé cette partie de son témoignage où il racontait comment des Polonais ont aidé des Juifs qui se sont sauvés du train de Treblinka, les ont nourris et les ont aidés à passer de l'autre côté du Bug.

Des informations données par la traductrice,  il m’apparaît que Lanzmann a manipulé Gawkowski, et bien d’autres témoins polonais de première importance pour le propos du film, car il leur avait promis qu’il les inviterait à la première de son film à Paris. Etait-ce le prix pour le faire monter dans une  locomotive  35 ans plus tard et lui faire faire de façon obsédante des signes muets de gorge qu’on coupe, dont l’ambigüité est lourde de conséquences  dans la façon dont le spectateur français comprend la séquence ? Personnellement, je trouve que Lanzmann a eu bien de la chance que personne en Pologne n’ait eu l’idée de lui faire un procès pour ces images. Car cet homme,  à son insu,  sert d’acteur dans une séquence de fiction et ne semble pas avoir été payé  pour son travail. Or son image a servi d’affiche au film, elle est sur la pochette du DVD  commercialisé en version intégrale,  sert de couverture à l’édition Folio des  dialogues et sert de preuve dans  des commentaires particulièrement injustes envers les Polonais.

La traductrice raconte également que Simon Srebnik, l’homme que Lanzmann a ramené d'Israël à Chelmno et avec lequel s'ouvre le film, a eu la vie sauve parce qu'un paysan l'a trouvé dans un champ avec une balle dans la tête. Srebnik a demandé en vain à Lanzmann d'aller à Lodz pour essayer d’y retrouver la fille du paysan qui lui avait sauvé la vie.

Passons maintenant à un autre paragraphe où il est question de Wladyslaw Bartoszewski, ancien prisonnier d'Auschwitz et un des grands catholiques fondateurs de Zegota (Commission d’aide aux Juifs, financée par le gouvernement polonais de Londres). Lanzmann, à qui, à l'Intstitut des études polono-juives d'Oxford, on a demandé pourquoi on ne voyait pas Bartoszewski dans son film, a répondu qu'il avait vu Bartoszewski, mais que celui-ci s'est révélé "passer insuffisamment l'écran", alors que pour lui les critères artistiques étaient primordiaux.

Bartoszewski, interviewé par Bikont, dit que Lanzman l'a rencontré, lui a demandé s'il avait été témoin des l'exécution des Juifs. Réponse négative de Bartoszewski, à quoi Lanzman réplique : "Dans ce cas, nous n'avons rien à nous dire".

Autant dire que les catholiques ne l'intéressaient que comme figures de coupables de l'extermination des Juifs et qu'il a fait passer sa thèse en se servant des paysans polonais, dont il charge la barque, par le moyen de la séquence au sortir de l'église de Chelmno, même si un des interviewés qui fait figure d'"intellectuel catholique" de service, qui, lui, passe très bien l'écran pour les besoins de la démonstration, a ce petit échange avec Lanzman dans Shoah:

Lanzman: Donc il pense que les Juifs ont expié pour la mort du Christ?
Traductrice: Il... Il ne croit pas, et même il ne pense pas que Christ veuille se venger

Je pense que c'est ce tout petit détail dans cette très longue séquence qui m'a mis dans une telle fureur que je suis sortie du cinéma avant la fin de la séance, en pensant: "OK, je crois que ce n'est pas la peine d'attendre la fin de la séance pour sortir. J'ai compris le message: les Polonais sont coupables de l'extermination des Juifs. Merci Monsieur Lanzmann pour vos explications!". Le pauvre homme essayait  ensuite d’expliquer, avec ses références religieuses, que, selon lui, le responsable de la mort du Christ est Pilate, mais comme il s’emmêlait  dans ses explications, le pouvoir de l’image  et les embarras de la traductrice ont pour effet d’occulter  le sens de ce que cet homme disait.  Je pense que Lanzmann  savait très bien que le sens exact de ce que disait cet homme importait peu, puisqu’il avait orienté l’esprit du spectateur par sa question et que, coup de chance, les longues explications du « théologien catholique » de service devenaient confuses. Il a   gardé cette séquence pour désigner du doigt un classique de l’histoire de l’antijudaïsme  de l’Eglise catholique, quand bien même le contenu de ce que disait le bonhomme ne reproduisait pas le topos.

En somme,  Lanzmann  se servait des paysans polonais parqués de l'autre côté du rideau de fer et filmait une sorte de réserve  d’Indiens très exotique  pour servir une thèse  qui permet de  cultiver  le cliché  "Polonais = catholique, donc antisémite". Il aurait eu plus de difficultés à jouer à ce jeu d’accusations simplistes, s’il avait  fait une traduction du manifeste de Zofia Kossak, la fondatrice de Zegota, qui, elle, était beaucoup plus rompue à l’exercice du maniement du raisonnement religieux, tel que pouvait le faire en 1942 un nationaliste polonais catholique, qui, avant 1939, était  hostile aux Juifs et le rappelle dans le manifeste.

Désolée, cher Philip, de devoir tempérer votre confiance dans le propos de Lanzmann. Je pense que nous arriverons à clarifier les raisons de ces divergences par la suite.



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Bertrand à Barbara et Philip

Voilà bien des précisons utiles et conséquentes.
Barbara, je partage entièrement votre point de vue quant à Lanzmann, aux moyens utilisés et aux buts poursuivis, indignes d'un artiste à moins qu'il ne se propose de falsifier son propos, ce qui l'exclut du domaine de l'art.
Je me souviens aussi de Télérama présentant cette photo lors de la diffusion de Shoah avec un commentaire on ne peut plus ambigu.

Je note simplement une phrase, Philip : « Lanzmann, admirateur de l’œuvre sanguinaire de Staline quoique pas membre actif.."  ? ? ? ? ?
Mais, Philip, il en va de même de tous les communistes qui, longtemps après la mort du psychopathe du Kremlin, ont écrasé le monde de leur botte au service du « prolétariat. »
Amitié à tous les deux
Bertrand



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A l'attention de Barbara, de la part de Philip Seelen,


J'amène ici comme matériaux de débat, un certain nombre d'éléments de l'autobiographie de Lanzmann se rapportant à la création du film, à sa diffusion en Pologne, et aux réactions qu'il a suscitées.


LA GENESE DU FILM SHOAH PAR LANZMANN. (Le Lièvre de Patagonie - Mémoires)

fuhrer.jpgDébut 1973, Lanzmann est à Tel-Aviv dans le bureau du directeur de département au Ministère des Affaires étrangères israélien, Alouf Hareven. Le directeur tient les propos suivants au cinéaste qui vient de promouvoir son film : "Pourquoi Israël".

"Il n'y a pas de film sur la Shoah, pas un film qui embrasse l'événement dans sa totalité et sa magnitude, pas un film qui le donne à voir de notre point de vue, du point de vue des juifs. Il ne s'agit pas de réaliser un film SUR la Shoah, mais un film qui SOIT la Shoah.
Nous pensons que toi seul est capable de le faire. Réfléchis. Nous connaissons toutes les difficultés que tu as rencontrées pour mener à bien "Pourquoi Israël". Si tu acceptes, nous t'aiderons autant que nous le pourrons." (Mémoires p.429)

Lanzmann nous fait part alors de ses profondes réflexions suite à cette proposition. Comment réagir à cette idée qu'il admet ne pas être de lui. En même temps il doute de ses capacités à réaliser un tel monument de cinéma.

"En même temps, je m'interrogeais, me demandant ce que je savais de la Shoah. Rien en vérité, mon savoir était nul, rien d'autre qu'un résultat, un chiffre abstrait : six millions des nôtres avaient été assassinés.
Mais comme la plupart des juifs de ma génération, je croyais en posséder la connaissance innée, l'avoir dans le sang, ce qui dispensait de l'effort d'apprendre, du tête-à-tête sans échappatoire avec la plus effrayante réalité." (Mémoires p.430)

Puis Lanzmann nous décrit longuement sa découverte de la Shoah, à travers l'oeuvre majeure de Raoul Hilberg, "La Destruction des Juifs d'Europe" et la fréquentation assidue de la bibliothèque Yad Vashem dont la plupart des animateurs étaient des survivants du génocide. Il nous décrit ses essais, ses erreurs dans l'écriture du film. La Guerre de Kippour d'octobre 1973 entraîne une diminution drastique de l'aide de l'Etat israélien, et il se retrouve quasiment seul à assumer la complexité de la production de Shoah.

Le cinéaste passe des jours et des heures avec des survivants, des rescapés. Il écoute, il interroge. "J'apprendrais plus tard qu'il faut déjà posséder un grand savoir pour être capable d'interroger, je n'en savais alors vraiment pas assez." (p.437) Il recueille rapidement et avec une certaine aisance les témoignages sur les arrestations, les rafles, le piège, le "transport", la promiscuité, la puanteur, la soif, la faim, la tromperie, la violence, la sélection à l'arrivée du camp.

Cependant il lui manquait l'essentiel :

" Les chambres à gaz, la mort dans les chambres à gaz, dont personne n'était jamais revenu pour en donner la relation. Le jour où je le compris, je sus que le sujet de mon film serait la mort même, la mort et non pas la survie, la contradiction radicale puisqu'elle attestait en un sens de l'impossibilité de l'entreprise dans laquelle je me lançais, les morts ne pouvant pas parler pour les morts. (Mémoires p.437)

"Mais ce fut aussi une illumination d'une puissance telle que je sus aussitôt, lorsque cette évidence s'imposa à moi, que j'irais jusqu'au bout, que rien ne me ferait abandonner. Mon film devrait relever le défi ultime : remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres à gaz." (Mémoires.p.437)

Il était donc clair pour Lanzmann que les protagonistes juifs de son film devaient être, soit des membres survivants des Sonderkommandos (commandos spéciaux), qui avaient été, avec les tueurs, les seuls témoins de la mort de leur peuple, soit des hommes ayant passé un long temps dans les camps, et qui avaient fini par y occuper des positions centrales, les rendant particulièrement aptes à décrire, dans le plus grand détail, le fonctionnement de la machinerie de mort.

Lanzmann choisit alors de ne jamais montrer dans Shoah des archives, des photos ou des images tournées à la libération des camps encore en fonction à l'arrivée des troupes alliées et des troupes russes. Il s'interdit rigoureusement de raconter, de témoigner des histoires individuelles. Pour lui les vivants, les survivants, les revenants doivent s'effacer devant les morts, pour s'en faire les porte-parole. Dans son film, il n'y aura pas de "JE", de témoignage de soit, de témoignage d'un parcours de vie, d'un destin individuel.

Tout le film doit avoir une forme rigoureuse qui doit dire le sort du peuple tout entier et que ses hérauts, oublieux d'eux-mêmes s'expriment naturellement au nom de tous, considérant comme dépourvue d'intérêt, pauvrement anecdotique la question de leur survie. Ils auraient dû mourir eux aussi. Lanzmann les considèrent alors comme des "revenants" plutôt que comme des survivants.

Faire témoigner les bourreaux va être une entreprise presque impossible. Il s'agit d'abord pour le réalisateur et son équipe de retrouver les tueurs dans l'Allemagne de l'Ouest des années 70, il trouvera un certain appui parmi les Autorités judiciaires allemandes chargées de la recherche et du jugement des criminels de guerre. Il obtiendra des adresses qui s'avéreront toutes périmées. Lanzmann se transformera alors en chasseur de nazis. La traque et le tournage dureront plusieurs années.

Convaincre les tueurs de témoigner devant une caméra va ainsi s'avérer être une entreprise hasardeuse et de longue haleine. Sur les six bourreaux qui témoignent dans le montage final, trois témoignent volontairement face à l'équipe de tournage et à la caméra. Les trois autres sont filmés et enregistrés à leur insu avec une caméra cachée.


LA PLACE DE LA POLOGNE DANS SHOAH VUE PAR LANZMANN

A ce stade de l'écriture du film, il n'est pas question pour le cinéaste d'aller tourner en Pologne. Un refus profond lui interdisait d'entreprendre ce voyage. Il pensait qu'il n'y aurait là-bas rien à voir, rien à apprendre, et que si la Shoah existait quelque part, c'était dans les consciences et les mémoires, celles des survivants, celles des tueurs, et qu'on pouvait en parler aussi bien de Jérusalem que de Berlin, de Paris, de New York, d'Australie ou d'Amérique du Sud.

C'est en travaillant avec Simon Srebnik et Michael Podchlebnick les deux survivants de Chelmno, où 400'000 juifs furent assassinés par l'oxyde de carbone des moteurs des camions que Lanzmann commença à changer d'avis sur la nécessité d'un voyage en Pologne pour y mener l'enquête sur les lieux du crime des Allemands. Il manquait de la connaissance objective des lieux pour interviewer Srebnik. Ce dernier avait été déporté à l'âge de 14 ans avec sa mère à Chelmno. Elle fut gazée à son arrivée et lui avait été exécuté d'une balle dans la nuque dans la nuit du 18 janvier 1945, deux jours avant l'Arrivée de l'Armée soviétique. La balle, par miracle, n'avait pas touché les centres vitaux, il survécut.

L'obligation du voyage en Pologne s'imposait de plus en plus à l'esprit de Lanzmann. Il lui semblait impossible de comprendre Srebnik et de se faire comprendre de lui sans avoir vu Chelmno. En effet les bribes qu'il recueillait avec Srebnik étaient les souvenirs fragmentés d'un monde éclaté, à la fois dans la réalité et par la terreur qu'il lui avait inspirée. Le premier voyage ne permit pas de trouver une solution au blocage dans l'écriture. Mais de découvrir les lieux du supplice, le décor de l'horreur permet à Lanzmann de trouver un langage commun avec Srebnik.

C'est alors au cours de cette conversation, en Israël, à son retour de Chelmno et des échanges que permettaient les dessins des lieux que Srebnik lui livra l'histoire de la barque, du garde SS et du chant sur la rivière Ner. Lanzmann lui demanda aussitôt de chanter comme il le faisait alors et sa voix mélodieuse interpréta pour Lanzmann le chant qu'elle interprétait pour le bourreau SS. C'est à cet instant que le cinéaste nous dit avoir compris, avoir su que l'homme qui chantait là reviendrait avec lui à Chelmno, qu'il le filmerait chantant sur la rivière Ner et que ce serait là l'ouverture, la séquence inaugurale de son film.

Je stoppe ici ces notes de lectures sur la genèse et l'écriture de Shoah par Lanzmann et je livrerai mes commentaires les concernant après avoir rédigé la deuxième partie de mes notes de lectures sur les péripéties des relations entre Lanzmann et tous ses interlocuteurs polonais.

Tout de suite la suite. Bien à vous Barbara. Philip Seelen



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A l'attention de Barbara de la part de Philip Seelen

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SUITE :
MES NOTES DE LECTURE DES MEMOIRES DE CLAUDE LANZMANN : "LE LIEVRE DE PATAGONIE".


Voici la suite de mes notes de lecture du chapitre XX au sujet des relations du cinéaste français avec la Pologne, son histoire, son peuple et ses contemporains, au cours du tournage de Shoah en Pologne et des péripéties de sa diffusion.

Mes notes sont prises en relation, entre autres, avec le compte rendu par Barbara de l'article d’ Anna Bikont paru en 1997 dans Gazeta Wyborcza, à l'occasion de la diffusion de Shoah en version intégrale sur Canal Plus Pologne.

1978, LES PREMIERS TOURNAGES EN POLOGNE

"""Ainsi je ne voulais pas aller en Pologne. J'y débarquai plein d'arrogance, sûr que je consentais à ce voyage pour vérifier que je pouvais m'en passer et de revenir rapidement à mes anciens tricots. En vérité, j'étais arrivé là-bas chargé à bloc, bondé du savoir accumulé au cours des quatre années de lectures, d'enquêtes, de tournage (...) j'étais une bombe, mais une bombe inoffensive : le détonateur manquait. Treblinka fut la mise à feu. (...)

(...) Treblinka devint vrai, le passage du mythe au réel s'opéra en un fulgurant éclair, la rencontre d'un nom et d'un lieu fit de mon savoir table rase, me contraignant à tout reprendre à zéro, à envisager d'une façon radicalement autre ce qui m'avait occupé jusque-là, à bousculer ce qui m'était apparu le plus certain et par-dessus tout à assigner à la Pologne, centre géographique de l'extermination, la place qui lui revenait, primordiale.

Treblinka devint si vrai  qu'il ne souffrit plus d'attendre, une urgence extrême, sous laquelle je ne cesserais désormais de vivre, s'empara de moi, il fallait tourner, tourner au plus tôt, j'en reçus, ce jour là le mandat. """ (Mémoires, p.492-493)

Lanzmann raconte alors sa découverte de Treblinka et des villages alentours. "Mais de juillet 1942 à août 1943, pendant toute la durée de l'activité du camp de Treblinka, alors que 600'000 juifs y étaient assassinés, ces villages existaient !" (p.491) Le cinéaste se livre à un décompte du temps implacable : " (...) un homme de soixante ans en 1978 en avait vingt-quatre en 1942 et qu'un autre de soixante-dix était alors dans la force de l'âge. Un gamin de quinze ans atteignait aujourd'hui la cinquantaine."

"Il y avait là pour moi une découverte bouleversante, comme un scandale logique : je l'ai dit, la terreur et l'horreur que la Shoah m'inspirait m'avaient fait rejeter l'événement hors de la durée humaine, en un autre temps que le mien, et je prenais tout à coup conscience que ces paysans de la Pologne profonde en avaient été au plus proche les contemporains." (p.491)

"Treblinka existait ! Un village nommé Treblinka existait. Osait exister. Cela me semblait impossible, cela ne se pouvait. J'avais beau avoir voulu tout savoir, tout apprendre de ce qui s'était passé ici, n'avoir jamais douté de l'existence de Treblinka, la malédiction pour moi attachée à ce nom portait en même temps sur lui un interdit absolu, d'ordre quasi ontologique, et je m'apercevais que je l'avais relégué sur le versant du mythe ou de la légende. La confrontation entre la persévérance dans l'être de ce village maudit, têtue comme les millénaires, entre sa plate réalité d'aujourd'hui et sa signification effrayante dans la mémoire des hommes ne pouvait être qu'explosive." (p.491-492)

Lanzmann s'indigne, observe, déduit. La proximité des habitants avec le camp d'extermination le subjugue. Comment vivre avec les odeurs pestilentielles de la putréfaction des corps suppliciés et de l'incinération dans des fosses en plein air des corps extraits des chambres à gaz, comment vivre, aimer, faire l'amour, manger dormir avec ces odeurs monstrueuses ?

"Le voyage en Pologne m'apparaissait au premier chef comme un voyage dans le temps (...) le 19ème siècle existait là-bas, on pouvait le toucher. Permanence et défiguration des lieux se jouxtaient, se combattaient, s'engrossaient l'une l'autre, ciselant la présence de ce qui subsistait d'hier d'une façon peut-être plus aiguë et déchirante. L'urgence soudain me pressait incroyablement. Comme si je voulais rattraper toutes ces années perdues, ces années sans Pologne." (Mémoires, p.494)

Découverte des lieux du crime allemand, découverte des habitants polonais, découverte des manigances, des trafics et des complicités en tout genre pour s'approprier les biens et les richesses des juifs, découverte de vérités inimaginables. Les trains, les locomotives, les wagons, les voies, les aiguillages, les cheminots, les aiguilleurs, les rampes, les charniers, les stèles, l'approvisionnement des SS, des tueurs et de leurs auxiliaires par les paysans du coin. L'enrichissement d'une partie de la population locale grâce à la présence de l'économie et de l'usine à produire la mort.

Pour les autorisations de tournage en Pologne communiste Lanzmann s'adressa à Varsovie aux autorités concernées. Il rédigea un mémorandum dans lequel il exposa ses intentions, les lieux, le temps de tournage. """(...) il commençait ainsi : " La Pologne est le seul pays où l'on peut voir sur les routes des pancartes fléchées indiquant : "Obuz zaglady", ce qui signifie "camp d'extermination". Bref mon film serait à la gloire de la Pologne et ferait justice des mauvaises images et des préjugés anti-polonais. Je mentis quand il le fallait, comme il le fallait.""" (p.499)

" Je fus autorisé à tourner en Pologne, sous surveillance : une sorte de délégué espion du ministère de la Sécurité intérieure assistait à tout. Au début tout au moins car il se découragea assez vite, supportant mal les fatigues du tournage (...)" (p.500) Lanzmann le corrompt avec de l'alcool.

LE PROBLEME DES INTERPRETES

Marina Ochab, la première interprète était la fille d'Edward Ochab, ancien Président du Conseil d'Etat au temps de Gomulka chassé des hautes sphères du pouvoir communiste lors des purges de 1968. De mère juive elle était noiraude aux yeux très noirs, "" (...) et à l'instar de ma mère (c'est Lanzmann qui écrit) son nez la désignait immanquablement comme juive". (p.489) Marina était ignorante du sort des trois millions de Juifs polonais, elle ne connaissait pas Treblinka, Chelmno, Sobibor, Belzec, les hauts lieux de la mort juive en Pologne, ni même Auschwitz et les campagnes adjacentes à tous ces lieux. Elle ne connaissait que le sort des "victimes du fascisme", "catégorie très prisée dans le monde communiste" pour désigner toutes les victimes des camps nazis.

Marina était un obstacle dans ce que Lanzmann appelle la "recherche du vrai" en Pologne. " Je lui exposai avec une brutale franchise que son beau visage était trop sémite pour que les Polonais parlassent librement devant elle. Elle acquiesça. Je la remplaçais par Barbara Janicka, de vraie souche catholique, merveilleuse interprète qui me posa pourtant d'autres problèmes." (Mémoires. p.500)

A plusieurs reprises la nouvelle interprète voudra quitter le tournage, trop au fait sur les intentions réelles du cinéaste. Janicka doit rendre des comptes et elle ne saurait mentir à ses patrons de l'Autorité de surveillance polonaise. Lanzmann réussit à chaque fois à la retenir, plaidant la pureté de ses intentions.

Pour continuer, tout en apaisant les tourments de sa conscience, """elle prit le parti de tout adoucir, autant la droiture de mes questions que la violence, quelque fois incroyable, qui s'exprimait dans les réponses polonaises. Lorqu'ils parlaient des juifs, les Polonais disaient presque toujours "Jydki", à connotation péjorative, qui signifie à peu près "petit youpin". Elle traduisait par "juif", qui se dit "Jydzi" et qui n'était quasiment jamais utilisé.""" (p.500)

Puis Lanzmann la prit plusieurs fois (...) "...en flagrant délit d'édulcoration. Alors elle ne trichait plus et se laissait elle-même emporter par la violence de l'exactitude avec une sorte de joie mauvaise qui semblait affecter chacun des propos qu'elle traduisait d'un " Tu l'as voulu, eh bien voici !", y ajoutant comme un coefficient d'adhésion personnelle." (p.501)


LE CONTRAT AVEC KARSKI

Lanzmann nous parle longuement de ses rapports avec Karski. " J'avais accepté ce que Karski me demandait : selon la coutume américaine, il voulait être payé. Nous signâmes donc un contrat aux termes duquel il s'engageait à ne paraître dans aucun film (ni aucune émission de télévision) tant que mon film ne serait pas sorti. Il avait en revanche le droit de délivrer autant d'interviews orales qu'il le souhaiterait, d'écrire tous les articles ou livres dont il aurait le désir." (Mémoires. p.511)

Mais le tournage et le montage s'avéraient nettement plus longs que ne l'avait prévu le cinéaste. Karski ne comprenait pas pourquoi il s'était soumis à un contrat léonin, sans échéance précise. Lanzmann sut se montrer convainquant pour faire patienter ce témoin unique de l'histoire de la Shoah en Pologne. La tension entre les deux hommes alla en s'intensifiant. Mais la première projection à laquelle Karski assista à Washington, l'enthousiasma au point de ne cesser d'écrite à Lanzmann pour battre sa coulpe.

Karski fut un des plus fidèle supporter du film et de Lanzmann, les deux hommes passèrent 3 jours inoubliables à Jérusalem pour la première du film en Israël.


LES REACTIONS POLONAISES A LA SORTIE DU FILM

"Je n'avais jamais considéré Shoah comme un film anti-polonais, il y avait parmi les paysans protagonistes du film, des hommes que j'aimais et respectais, même si d'autres étaient de franches crapules. Quant à l'anti-sémitisme polonais, je ne l'avais pas inventé, les paroles proférées par certains villageois de Treblinka ou de Chelmno avaient de quoi faire frémir, mais je ne les avais pas sollicitées, ils s'exprimaient avec le plus grand naturel et j'avais beaucoup de mal à croire ce que j'entendais." (Mémoires,p.513)

Dès les premières projections Lanzmann doit faire face aux critiques qui admiraient son film, mais dans le même temps lui reprochaient d'être injuste envers les Polonais, de na pas montrer tout ce qu'ils avaient fait pour sauver les juifs. Dans le même temps le réalisateur est contacté par Lew Rywin directeur de l'Agence Pol Tel qui se porte acquéreur pour les droits de Shoah en Pologne. Mais il désire visionner le film et demande une copie video qui lui est envoyée par Lanzmann. Lew Rywin rappela le cinéaste français et lui fixa un rendez-vous confidentiel à Paris.

L'homme se présente comme le représentant personnel de Jaruzelski et se dit en son nom en mission officielle-officieuse. Il annonce à Lanzmann que la plupart des dirigeants communistes polonais sont violemment contre le film et exigent une enquête pour découvrir les complicités polonaises qui ont permis le tournage en Pologne même d'un film portant atteinte à l'honneur de toute la nation. Seul parmi les responsables, Jaruzelski soutient le film. "Il n'a pas vu le film dans sa totalité, mais lui a consacré plusieurs heures de la plus sérieuse attention . "Shoah ne ment pas, dit le général, c'est un miroir promené sur les routes de Pologne et il réfléchit la vérité." (Mémoires, p.517). L'agent spécial du général explique à Lanzmann le fin du fin des luttes de pouvoir entre communistes en Pologne et lui suggère d'attendre la réunion du comité central qui doit se tenir en octobre, et qui doit décider qui de Jaruzelski ou d' Olchowski devait sortir vainqueur du bras de fer en cours.

Lew Rywin avait préparé une version écourtée de Shoah, qu'il avait fait monter à Varsovie par ses propres soins, à partir des cassettes video fournies par Lanzmann, en prévision de la diffusion à la Télévision polonaise. Bien sûr ce montage trahissait complètement le film de Lanzmann et celui-ci furieux interdit tout usage public de ce montage ridicule.

Deux mois plus tard, Jerzy Urban, porte parole du gouvernement polonais tenait une conférence de presse pour annoncer qu'un accord avait été trouvé avec Lanzmann et que le film allait être diffusé à la Télévision. La proposition du gouvernement de Jaruzelski était la suivante : " Shoah serait projeté intégralement dans deux salles de la périphérie varsovienne. En échange de quoi, j'autoriserais la diffusion du film de Lew Rywin à la télévision polonaise, pour une date à discuter." (Mémoires,p519). Mis publiquement devant le fait accompli, lassé par toutes ces manoeuvres, ne possédant ni les moyens financiers, ni les outils légaux et juridiques pour s'opposer à cette manoeuvre, Lanzmann baisse les bras, ne donne aucune réponse et laisse la partie polonaise agir comme elle l'entend.

C'est le même Lew Rywin, qui en 1997, devenu directeur de Canal Plus Pologne, et co-producteur de "La Liste de Schindler" de Spielberg, négocia à Paris avec Lanzmann les droits pour une diffusion intégrale.

Barbara, je m'arrête ici, je ferai plus tard une note sur le jugement de Lanzmann abrupt et inexpliqué, mais justifié par le cinéaste français avec une anecdote sur le tournage de Shoah, impliquant le maire de Chelmno, jugement qui condamne l'antisémitisme qu'exprimeraient certaines scènes de "La terre de la grande promesse" de Wajda.

Mes réflexions sur ma lecture des mémoires de Lanzmann, sur Shoah et sur les questions que vous soulevez vont suivre. Bien à vous.
Philip Seelen



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A Barbara et A Bertrand, de la part de Philip Seelen



A PROPOS DE SHOAH : MES CERTITUDES ET MON QUESTIONNEMENT.

Avons-nous vu, tous les trois, le même film ?

Telle est la question que je me pose en relisant nos échanges depuis qu'à leur début j'ai évoqué les scènes de Shoah avec les paysans barreaux.jpgPolonais de Grabow, Chelmno, Treblinka et que la scène avec le mécanicien de locomotive a été évoquée alors par Bertrand, puis par Barbara.

Faisons-nous la critique d'un film exceptionnel, extraordinaire par son thème et sa durée, Shoah ou celle d'un homme, écrivain, cinéaste, créateur, juif, français, résistant, progressiste, ami si proche des existentialistes, journaliste, rédacteur de Temps Modernes, anticolonialiste et défenseur de l'existence d'Israël ?

Je crois qu'il est impossible de mélanger les deux démarches bien qu'elles soient liées. Car Shoah est un film sur le génocide des juifs réalisé par un juif, du point de vue des juifs et celui-ci le revendique haut et fort comme tel.

Shoah n'est donc pas un documentaire qui se voudrait objectif, historique ou scientifiquement exact. Il ne peut être analysé et critiqué comme tel. Shoah est le film d'un auteur et cinéaste, Claude Lanzmann, sur l'assassinat de 6 millions de juifs. Les Mémoires du cinéaste, dont je vous ai apporté ici des passages que je juge comme essentiels pour bien comprendre la complexité du personnage, le film lui-même ne laissent aucun doute la dessus.

Personne ne critique ou ne met en doute les témoignages et les scènes qui impliquent les tueurs allemands et les survivants juifs des camps de la mort. Personne. Oui. Il y a ceux qui refusent de les voir, qui refusent d'être confrontés à nouveau à l'horreur, mais ce refus ne relève pas de la critique mais d'un choix intime et personnel d'être spectateur ou non de Shoah.

Quand Barbara a écrit qu'elle avait quitté la salle avant la fin des séquences tournées en Pologne, suite à certaines scènes, à certaines traductions, aux questions que Lanzmann posait aux témoins polonais qui avaient vécu cette époque, sans préciser si elle avait finit par regarder ce très, très long film en entier, j' en ai été sincèrement peiné. Bien sûr c'est son choix. Bien sûr elle explique plus loin dans nos échanges le dialogue qui lui a fait quitter la salle :

" Autant dire que les catholiques ne l'intéressaient que comme figures de coupables de l'extermination des Juifs et qu'il a fait passer sa thèse en se servant des paysans polonais, dont il charge la barque de façon démesurée, par le moyen de la séquence au sortir de l'église de Chelmno, même si un des interviewés qui fait figure d'"intellectuel catholique" de service, qui, lui, passe très bien l'écran pour les besoins de la démonstration, a ce petit échange avec Lanzmann dans Shoah:

Lanzman: Donc il pense que les Juifs ont expié pour la mort du Christ?
Traductrice: Il... Il ne croit pas, et même il ne pense pas que Christ veuille se venger

Je pense que c'est ce tout petit détail dans cette très longue séquence qui m'a mis dans une telle fureur que je suis sortie du cinéma avant la fin de la séance, en pensant: "OK, je crois que ce n'est pas la peine d'attendre la fin de la séance pour sortir. J'ai compris le message: les Polonais sont coupables de l'extermination des Juifs. Merci Monsieur Lanzmann pour vos explications!"

C'est cette "fureur" et sa cible, Barbara, que je ne comprends pas.

Comment ce film consacré à la Shoah, dont les éléments de preuves à charge contre les seuls et véritables bourreaux sont tels qu'ils sont irréfutables, comment ce film a-t-il pu provoquer chez vous une fureur contre le film lui-même, au point de refuser d 'en être plus longuement spectatrice, et non une fureur dirigée contre les bourreaux organisateurs du génocide.

Pourquoi les scènes des témoins juifs, des rescapés des camps de la mort, ces scènes qui provoquent effroi, horreur et compassion chez tous les spectateurs, pourquoi ces scènes là vous vous êtes condamnée à ne pas les voir ? Comment alors nos échanges pourraient-ils avoir un sens ?
Car jamais jusqu'ici dans nos échanges vous n'avez une seule fois évoqué les 6 autres heures du film.

Pourquoi réduire Shoah à une controverse religieuse, patriotique ou sociologique ? Ce que ce film est à mille lieux d'être.

Et toi Bertrand tu affirmes que :

" A ce titre, le film de Lanzmann m'était apparu, dès le début, comme entaché d'une certaine intention. Et il a frappé fort dans les consciences.
J’ai découvert, au jour le jour en vivant ici, encore plus l’affreuse inexactitude de certains témoignages distribués en pâture facile et sous l'étiquette bien sérieuse de "document historique". La fameuse image du conducteur de locomotive polonais manœuvrant son train à l’entrée de Treblinka, la tête démesurément extirpée de son engin, a participé, sciemment ou non, à une immonde confusion.
Tout ça pour dire combien ce peuple, en plus d’être martyrisé, a été calomnié, comme si l’ouest voulait se déculpabiliser d’une certaine et coupable défaillance à son égard.
L’horreur consiste, parfois et en filigrane, à vouloir amalgamer le bourreau et le billot, d’où le titre de mon texte.."

Plus loin Bertrand tu précises encore dans le même sens :

"Barbara, je partage entièrement votre point de vue quant à Lanzmann , aux moyens utilisés et aux buts poursuivis, indignes d'un artiste à moins qu'il ne se propose de falsifier son propos, ce qui l'exclut du domaine de l'art.
Je me souviens aussi de Télérama présentant cette photo lors de la diffusion de Shoah avec un commentaire on ne peut plus ambigu. »


Quant à moi, je ne peux partager tes propos unilatéraux et sans appel sur Shoah et sur Lanzmann et je me demande si nous avons vu nous aussi le même film ?

Bien à vous. Philip Seelen



*****




Barbara à Philip, en réponse  à la suite du compte-rendu du livre de Lanzman,

Pour ce qui est de la projection du film en version intégrale à Varsovie en 1986, ce ne fut pas dans un cinéma de la périphérie, mais en plein centre ville au cinéma Muranow. A l'époque Le Monde avait publié l'information. Bikont, qui est allée le voir  au Muranow,  précise qu'il a été projeté dans plusieurs villes.

Très peu de gens sont allés voir l'intégrale: pour Varsovie, Le Monde signalait la présence des grandes figures de l'opposition de l'époque. Mais il faut préciser qu'à cette date-là, le public susceptible d'être intéressé par le film intégral était très occupé à survivre (on était  toujours à l'époque des tickets de rationnement) et  faire à tout le travail d'opposition clandestine.

Le fait que la première traductrice ait été la fille d'Ochab m'explique les raisons pour lesquelles, d'après ce que Lanzmann a dit à Janicka, elle avait peur de s'adresser aux gens dans la rue.  Parce qu’on la reconnaissait comme juive  en raison de son profil sémite, comme le suggère Lanzmann, ou en raison du fait qu'elle devait être consciente des luttes de pouvoir qui ont valu à son père d'être écarté après 1968 et des interdits politiques dont était entouré le sujet de l’extermination des Juifs dans tout le bloc soviétique, avec une  rigueur renforcée après 1968 en Pologne ? Pour moi, le doute sur la sincérité de Lanzmann est permis. Précisons que Edward Ochab a, pour une fois, fait preuve de courage dans sa vie  de dirigeant politique communiste, premier secrétaire du parti de 1953 à 1956 qui à l’époque s’était inventé une posture de distance à l’égard du stalinisme qu’il l’avait pourtant  fidèlement soutenu jusqu’en 1953, et qu’il a sacrifié ses   fauteuils d’homme de pouvoir capable de s’accommoder de tout, en protestant contre la campagne antisémite de 1968.

Je note la différence entre "question droite" pour Lanzman et "question agressive" pour la traductrice. Pour le "zydki", j'avoue que moi-même j'ai été très étonnée de l'entendre cet été, alors que j'essayais de trouver d'éventuels papiers familiaux, dans la bouche d'une archiviste d'une minuscule ville de province tout à fait typique de ces bourgades de marché paysan où, avant 1939, la moitié ou plus de la population était juive.

Mais il faut se rendre compte que la population juive se distinguait de la population polonaise par la langue et par la tenue, surtout pour les hommes d'après ce qu'on voit sur les photos, puisqu'il y a de plus en plus d'albums de photos publiés actuellement. Et le syndrome de la culture de l'altérité était sans doute renforcé par le fait que cette population juive était pour moitié une population de gens venus de l'Est: Biélorussie et Lituanie, à la fin du 19ème siècle et encore au début du 20ème siècle, après les décrets d'abolition du servage et d'émancipation des Juifs dans l'empire russe. De surcroît avant 1939, la Pologne rurale des territoires qui avaient été rattachés à l’empire russe était terriblement arriérée : dans les zones de l'Est, où ont été installés les premiers camps d'extermination des Juifs avant que les nazis   ne mettent en fonctionnement Auschwitz, le taux d'analphabétisme chez les adultes était  très important, car le vrai travail de scolarisation systématique des campagnes n’avait commencé que dans la période 1918-1939. L’appellation « Polska B », utilisée par Bertrand dans ses billets, est née dans la période 1918-1939 pour opposer l’Est (Polska B) à l’Ouest  (Polska A) où l’industrialisation avait  commencé.

Tout ceci explique aussi pourquoi les nazis ont pu trouver des clients polonais pour profiter des miettes du pillage qu'ils ont effectué dans les maisons juives. Quant aux trafics liés au fait que ces usines de fabrication de la mort avaient du personnel masculin à l'intérieur dont Lanzmann ne parle guère dans son film, la presse polonaise en a donné des échos, puisque l'extradition de Demaniuk, bourreau de Treblinka, a fait l’objet d’articles de fond sur la période de la guerre. Krzysztof Pruszkowski m'a signalé un article de Wyborcza qui traite de la nombreuse descendance que Demaniuk a laissé en Pologne. Je l'en remercie, car il avait échappé à mon attention.

Pour le silence de Lanzmann sur ces aspects-là des bourreaux des camps d'extermination, Bikont pense que la fascination de Lanzmann par l'URSS explique beaucoup de choses. Elle lui a demandé pourquoi il n'a pas cherché à aller à Babi Jar. Il a répondu par une pirouette: "on me cherche des noises". Et il refuse l'idée que les Polonais pendant la guerre étaient coincés entre deux totalitarismes.

Bikont, dont je précise que son grand sujet de reportages et interviews est la question juive en Pologne, nous présente un Lanzmann qui est un mixte de justicier juif qui rend la Pologne catholique responsable de l'extermination des Juifs et de personne qui en 1997 était encore loin d'avoir fait le deuil de ses illusions prosoviétiques. Elle donne quelques citations de sa discussion avec lui qui mettent en évidence une radicale impossibilité de rapprocher les points de vue. Et décidément la version que Lanzmann donne de ses relations avec Karski me donne à penser qu'il faudrait que j'aille vérifier ce que Karski écrit dans le texte qu'il a écrit pour Zeszyty Historyczne. Pourquoi une telle insistance sur les contrats de la part de Lanzmann ? S’agirait-il de détourner l’attention du lecteur du vrai problème?

Bref Shoah, un grand film assurément, mais qui ne manque pas de paradoxes et qui est bien révélateur de l’époque où il a été produit. En 2004, Guillaume Moscovitz a fait un film sur Belzec que les Polonais pourront voir sans avoir les mêmes réticences que face à Shoah.

 

*****




Barbara à Philip, en réponse aux questions qui me sont adressées

tunnel.jpgIl est bien évident qu'après ma première fureur, j'ai vu le film en entier. Et j'ai trouvé que, au total, Shoah était un très grand film, malgré ses défauts.

Quant à ma première réaction, elle s'explique par le fait qu'avant d'aller voir Shoah, j'avais vécu   l'expérience de ces questions rhétoriques sur le taux d'antisémitisme que contenait le lait maternel que j'avais sucé dans mon enfance, dans lesquelles  on attendait de moi que j'avoue  au moins les péchés de mes parents. Expérience un peu rude, quand  on n'est pas dans la norme attendue et qu’on est écouté avec un air de profonde  incrédulité.

N'oubliez pas qu'à l'époque où le film est sorti, la certitude que les Polonais étaient complices de l'extermination des Juifs et que la Pologne a été choisie comme territoire d'extermination pour tous les Juifs d'Europe en raison de ses sympathies pour les nazis était une sorte de dogme en France, pour les gens qui se posaient la question. Ce n’était que le résultat du fait que pendant des années et des années, il y a eu des combats d’arguments entre les Juifs des USA et  les réfugiés politiques polonais. Mais comme les Polonais n’avaient pas d’outil de propagande  bien puissant, ils ont été perdants dans la guerre des lobbies aux Etats-Unis pendant toute cette période. Ce dogme, Lanzmann était loin d'en être exempt à l'époque où il a fait le film. Il semble gommer cet aspect de son évolution dans son autobiographie. Mais c'est bien ce dogme qui explique qu'il y ait dans Shoah ces deux séquences: celle avec les habitants du village de Grabow qui se situe à une quinzaine de kilomètres de Chelmno et ne présente d’intérêt que par l’architecture de la bourgade  juive qui s’y est particulièrement bien conservée (pour ma part, j’ai vu la même architecture à Siedlce vers 1980), ainsi que la séquence à Chelmno, au moment une procession sort de l'église.

A l'époque de l'entretien avec Anna Bikont, on voit que Lanzmann en est à une période où il commence à tempérer légèrement, au point qu’Anna Bikont lui dise, alors qu'il émet  un mot de compassion à propos d'un Polonais dont le champ jouxtait le camp de Treblinka: "Cela, vous ne l'aviez jamais dit jusqu'à présent." Or l'entretien avec ce paysan dans Shoah commence par un "Alors, donc, il était aux premières loges pour voir tout ça, là-bas?" dont l'agressivité ne m'avait pas échappé.  Ce que Lanzmann  n’avait jamais dit jusqu’en  1997  est le propos suivant : « Personne ne naît héros. Ces gens étaient impuissants. Si j’étais né paysan dans les environs de Treblinka, je me serais sans doute comporté comme eux.»

Pour la séquence du machiniste, personnellement,  je ne l'avais  pas ressentie comme agressive quand je l'ai vue,  parce que je comprenais bien ce que  disait  Gawkowski et ce que pouvaient être les motivations personnelles d’un homme détruit par son affreuse expérience. Mais quand j'ai vu comment les spectateurs français lisaient cette séquence, j'ai été effrayée de ses conséquences.

Quant aux questions religieuses et sociologiques, elles sont extrêmement importantes pour le cas polonais dans l'histoire de la Shoah, car c'est près de la moitié des Juifs d'Europe qui vivaient en Pologne en 1939. Ceci s'explique par la présence juive séculaire, mais aussi par un mouvement de migration vers l'Ouest des Juifs de l'empire russe qui a été l'effet de l'émancipation des Juifs en 1863. Le résultat en a été que sur les terres polonaises, de 1863 à 1918, la population juive, dans les villes polonaises de l'empire russe (qu’elles soient grandes villes ou petites bourgades de marché paysan), a doublé, voire triplé. Au fur et à mesure que je progresse dans mes lectures sur l'histoire des Juifs de Pologne, je m'aperçois que c'est un point d'histoire extrêmement important, car les mouvements de migrations, qu’ils soient polonais ou juifs, ont été stoppés à partir de 1929 d’une part par l’arrêt de l’immigration aux USA et d’autre part par le fait que l’Europe de l’Ouest arrivait à grand peine à absorber les gens qui ont fui Hitler en Allemagne puis en Autriche.

Sur cette question, selon moi très importante, je n'ai toujours pas vu de livre en Français qui soit d’une objectivité satisfaisante. Il y a eu un colloque sur "Juifs et Polonais" en 2004 à la Bibliothèque Nationale qui a fait un peu bouger les lignes des représentations de l'histoire et dont le résultat vient d'être publié. Et quelle  ne fut pas la surprise pour le public qui était venu nombreux d'apprendre que les Polonais avaient aidé les Juifs. Une vraie révolution dans les esprits des personnes dont les ancêtres étaient venus de Pologne avant 1939 ou après 1945 ! La Bibliothèque Polonaise de Paris  organise également un colloque qui se terminera par une intervention du président du CRIJF ces jours prochains. Mais, à mes yeux, les publications actuelles en langue française n’ont pas épuisé toutes les questions qui me semblent devoir être traitées pour expliquer toutes les spécificités de la Shoah en Pologne, sans doute en raison du fait que les historiens polonais ne sont pas conscients du poids des ressentiments à l’égard de la Pologne d’avant 1939 qui se transmet dans les mémoires juives en France.

Si tout cela était connu, ni Krzysztof Pruszkowski, ni notre ami Zbigniew qui intervient dans les commentaires, ni moi, nous ne serions lassés par la nécessité d'expliquer, ré-expliquer et expliquer encore.


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A l'attention de Barbara de la part de Philip Seelen

Vos arguments, Barbara, développés dans vos deux dernières interventions me permettent de très bien comprendre vos critiques et votre attitude à l'égard de Shoah, même si je ne partage pas toutes vos formulations. Mais cette dernière remarque est dans le propos qui nous lie totalement secondaire. Les mémoires de Lanzmann apportent aussi des éléments illustrant la relation âpre, unilatérale et parfois méprisante, basée sur une vision préconçue et étriquée de l'histoire de la communauté juive de Pologne et des liens ancestraux de celle-ci avec le peuple et les élites polonaises que le cinéaste semble cultiver au-delà de l'histoire réelle.

Le cinéaste a entretenu et semble entretenir encore avec la Pologne, son peuple et son histoire, une relation basée sur certains clichés typiques d'une gauche européenne accrochée à une vision nostalgique, erronée et figée du socialisme réel, vision qui ne tient aucunement compte de l'histoire tragique de cette nation au 20ème siècle.

Lanzmann maintient un silence radio absolu sur la longue dictature communiste dont nous nous sommes tous réjouis de la chute en 1989. Il ne parle jamais du pays réel qu’il visite et dans lequel il réalise son film. Il semble rester fixé sur une série de traits qui fige sa vision d’un monde transcendantal servant uniquement à illustrer son film, Shoah, ce qui est la seule chose qui lui importe alors.

C'est d'ailleurs cette relation unilatérale du cinéaste français avec le monde polonais qui provoque encore et toujours, et ce plus de 20 ans après la sortie du film, un profond malaise chez la plupart des spectateurs et des critiques, qu'ils soient polonais ou non, de l'oeuvre de Lanzmann.

Barbara, merci pour la qualité de vos échanges sur une question aussi sensible que celle sur laquelle nous venons d'échanger longuement.

Cordialement. Philip Seelen



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A Philip,

Pour moi, la composition sociologique de la Pologne de la période 1918-1939 était une structure sociologique porteuse d'un conflit ethnique potentiel, selon le schéma classique qui a généré les conflits ethniques dans le monde que nous avons connu après 1945. Or quand on invite Lanzmann à des colloques qui traitent de la Shoah sous l'angle de la recherche des analogies et des différences de la Shoah avec les conflits ethniques connus, il refuse, considérant que c'est une hérésie.

Il me semble que Lanzmann entretient  une relation à sa judéité qui l'empêche de réfléchir. Et surtout, pour un défenseur d'Israël, il en connait fort mal l'histoire. Car les publications polonaises de l'après 1989 m'ont appris que c'est le Polonais Ksawery Pruszynski, un pilsudskiste dans la Pologne d’avant 1939 et un auteur de reportages qui méritent d'être lus par tous les historiens du monde qui étudient la période historique 1918-1939, qui présidait la commission de l'ONU qui devait établir la charte de constitution de l'Etat d'Israël. Le point sur lequel il travaillait était la recherche d'une règle de répartition des populations juives et palestiniennes qui permette d'éviter une structure sociologique analogue à celle qui avait existé en Pologne de 1918 à 1939  et dont il connaissait par expérience  les effets désastreux. Malheureusement, les fondateurs de l'état d'Israël ont proclamé leur état avant que la commission n'achève ses travaux.

Et la conséquence est un pétrin inextricable. Si l'expérience polonaise avait pu porter ses fruits, qui sait?, le conflit israélien aurait peut-être été fortement atténué.

Je ne vous demande pas de préciser les justifications que Lanzmann donne à sa critique de « La Terre de la grande promesse » de Wajda, car ce que vous avez dit sur le lien qu'il établit avec le repas chez le maire de Chelmno m'a éclairée. En effet, Bikont précise que Lanzmann  a été furieux de découvrir qu'à la sortie des ripailles chez le maire, on lui a présenté une facture de 100 dollars. Bref, ce maire était à l'évidence un communiste à la polonaise tout à fait dans la norme moyenne: un esprit étriqué bourré de préjugés, mangeant à tous les râteliers : celui de l'Eglise et celui du parti, et fasciné par l'odeur de l'argent.  Mais en déduisant de cette désagréable expérience que tout ça nous conduit à l’antisémitisme de Wajda, Lanzmann se contente d’enfiler une succession de clichés qui  ne peut que semer le doute sur  la qualité de sa réflexion.

Car Wajda, dans « La Terre de la grande promesse », ne fait qu’une transposition  d’un roman de Reymont, le Zola polonais, qui a eu le prix Nobel de littérature, après son roman « Les paysans ». Et ce que d’ordinaire le spectateur  polonais retient  du film de Wajda, c’est que le personnage le plus crapuleux des trois crapules qui se sont acoquinées pour faire fortune à Lodz n’est  ni le Juif, ni l’Allemand, mais le Polonais ! Ce que montre « La Terre de la grande promesse » est le début d’une mutation de la société polonaise traditionnelle qui se poursuivait lentement jusqu’en 1939 et la  transformation du hobereau polonais en  industriel. Et il n’y a aucun doute sur le fait que les transformations économiques sont venues d’Allemagne en Pologne et que les Juifs vivant sur les territoires polonais s’y sont adaptés plus vite que les hobereaux polonais.

Certes,  Lanzmann   essaie de nous faire croire que son film n’est pas anti-polonais.  Mais  à la sortie de Shoah,  Libération titrait : « La Pologne au banc des accusés ».  Si bien que ces tentatives m’amènent à émettre l’hypothèse que Lanzmann  a   du être bien surpris qu’on  lui retourne l’accusation. Dure expérience pour un individu qui se voyait  en procureur à l’autorité morale  incontestée et qui l’amène à faire flèche de tout bois, y compris de petites bassesses.

Moi aussi, je vous remercie de cet échange fort long qui nous a permis de préciser une question  importante, étant donné le rôle qu’a joué le film de Lanzmann dans la naissance de l’intérêt que le grand public français  a accordé à l’extermination des Juifs mais aussi dans la propagation des  clichés sur la Pologne.
Je remercie  également Bertrand de nous offrir cet espace de commentaires si précieux pour  rectifier ces clichés.

 


*****

ciel.jpg

A Barbara et Philip de la part de Bertrand

Ces échanges minutieux, intelligents et admirablement documentés honorent ce blog et éclairent mes textes sur La Pologne d’un tel jour, que c’est à moi de vous remercier, Barbara et Philip.

Je suis moins documenté que vous autres et, ayant lu avec précision, ce que vous avez écrit là, m’y étant instruit aussi, je vous ai proposé de publier en texte à part entière vos échanges.
Vous m’y avez autorisé et je vous en sais fort gré.
Ce projet a maintenant pris forme, après que je vous l’ai soumis par courrier privé.

Ce que j’écris sur ce pays naît de ce que j’y vis et de l’amour qu’il m’inspire à bien des égards.
Pour répondre sur un point précis à Philip je lui dis, avec l’amitié dont il me sait porteur, que ça n’était pas une bonne question, un bon procédé, que d’interroger si nous avions bien vu le même film.
Nous savons, qu’en fonction de ce que nous portons en nous de sincérité, de vécu, de joie et de tristesse, d’espoir ou de blessures, nous pouvons lire les mêmes pages d’un livre sans y recevoir les mêmes phrases.
Je ne dénie donc pas à Lanzmann ses qualités et le travail monumental qu’il a effectué. Mais vouloir transmettre la mémoire, surtout celle-ci, celle du crime scientifiquement organisé le plus redoutable et le plus répugnant de toute l’histoire humaine, demande qu’aucun propos ne puisse prêter à la moindre confusion.
Je sais. Plus facile à dire qu’à exécuter. Mais, je le répète, c’est un sujet qui n’admet aucune erreur, aucune médiocrité, aucune négligence, aucune ambiguïté..
Autant donc le savoir avant de l'aborder, qu'on réponde au nom de Lanzmann ou à celui de Dupont.
Et l'abordant, qu'on prenne l'entière responsabilité de son propos.

Donc, nous avions bien vu le même film.
Je me souviens parfaitement, à l’époque, sur La Rochelle, des réactions d’antipathie, certaines à peine voilées et d'autres carrément explicites, vis à vis du peuple polonais. Alors ?
D’où, ma relecture du film. Je me souviens parfaitement de tout ça et les réflexions de Barbara sont venues ici corroborer mes convictions d’alors.

Ceci étant dit succinctement, je voudrais dire que j’ai eu le même sentiment que le cinéaste en me rendant à Majdanek et à Sobibor….Je le dis un peu dans le texte initial « le billot des bourreaux ». L’horreur avait désormais un lieu, une forme, une géographie, une bouleversante présence en même temps qu’un silence tellement lourd !.
J’ai eu aussi cette interrogation face à la proximité des faubourgs de Lublin, même si, en plus de 60 ans, la ville avait pris de l’ampleur, mais pas tant que ça au regard des anciennes cartes.
Des immeubles, à cent mètres tout au plus, sont là et chaque matin et chaque soir, les habitants de 2009 peuvent voir sans ne plus les voir, les stigmates du crime le plus sanglant de l’histoire de l'humanité.
Et ma gorge s’est nouée pour ce pays.
Je n’ai pas eu le premier réflexe, somme toute assez désobligeant, de Lanzmann, de dire : Mais…Mais les gens ne pouvaient pas ignorer, alors…
Non. Car enfin, la Pologne est un beau visage…Un visage à angle plat, boisé, placide, serein et qui ne demande qu’à aimer et à sourire ! Et ce visage porte à jamais les marques abominables, indéfectibles, d’un vitriol jeté par des assassins venus d'ailleurs !
Venus d'ailleurs et d'un autre système, Monsieur Lanzmann, et je revendique  pleinement  mon titre : Le billot des bourreaux.
Bon sang, qui a pensé aujourd'hui à ce fardeau que la géographie polonaise doit supporter au quotidien de mémoire ? !!?
QUI ?
Et la géographie n’est rien, sans les hommes qui sont là, avides d’y vivre !


Tous les matins et tous les soirs, Dorota et moi passons à quelques centaines de mètres du lieu du massacre de Łomazy d’août 42…
Je disais hier que je m’étonnais assez désagréablement que ce lieu de mémoire ne soit signalé que par une petite, une toute petite pancarte approximative.
Oui, m’a t-elle dit. Mais la Pologne est criblée de lieux marquant cette infamie…Se souvenir, oui, il faut se souvenir…Mais les gens veulent vivre aussi. Vivre ! Tu comprends ?
J’ai compris effectivement quelque chose d’essentiel et j’ai été d’accord avec elle. J’ai compris quelque chose qu’on ne comprend pas forcément quand on se souvient depuis Paris, La Rochelle, Zanzibar ou de Montcuq.
En tout cas j’ai compris quelque chose que Lanzmann n’a pas compris un quart de seconde.


A Sobibor, le sentiment était autre qu’à Majdanek. Presque plus terrible parce qu’il n’y a plus rien de l’horrible architecture des camps, détruite par les criminels eux-mêmes.
Reste le silence, les arbres, le ciel qu’on croirait qu’il gémit encore.
J'en avais écrit ce texte, ici.



Ce pays, le plus éprouvé du cataclysme nazi, a des raisons, d’immenses raisons de vouloir qu’on soit juste, très juste avec sa mémoire.
Mais vous savez déjà tout ça.
Chaleureusement à vous deux et merci encore pour ce débat, hautement mené, honnête et tellement primordial aujourd’hui encore.
Bertrand

Les images sont de Philip Seelen.

Qu'il en soit ici chaleureusement remercié.

lundi, 01 juin 2009

Comment on peut avancer en littérature

_MG_0976.jpgSelon Julien Gracq, cité par François Bon, « en littérature on avance à l’ancienneté.»
C’est un bon mot. Un peu désespérant si on a commencé à cinquante ans, évidemment. Suivez mon regard.
Encore que cela dépende de ce qu’on a accumulé de soi dans sa friction au monde et qu’on se propose de dire par l’écriture.
Le paradoxe de Rimbaud me semble aussi montrer tout à fait le contraire, et que dire alors de Lautréamont ?
Mais c’est une boutade à ne pas prendre au pied de la lettre et à restituer, évidemment, dans son contexte.

A la lumière (tamisée) de ma récente expérience, je crois qu’on avance, pour une bonne part, en confrontant son texte à l’édition, quand celle-ci est disposée à vous en faire l’exacte critique.
Je dis cela parce que dans «  Zozo, chômeur éperdu » le dernier paragraphe de trois ou quatre lignes, la chute si on peut dire, n’a pas été prise en compte par l’éditeur.
Ma première réflexion avait été de ne pas être trop d’accord. Puis j’ai relu sans ce dernier paragraphe et il m’est apparu alors qu’il constituait  un énorme défaut, le défaut du débutant, celui de vouloir trop en dire, de vouloir trop prendre en charge son lecteur, de vouloir envoyer des messages trop clairs, de grignoter en fait sur son imaginaire et ses propres dispositions et que l’éditeur, qui connaît, lui, le côté lecture de ce qu'il veut éditer,  avait d’emblée repéré.
C’est donc ce paragraphe qui a fort heureusement échappé à l’édition et que je vous livre ici :


Bien sûr. Bien sûr. On peut dire ça comme ça.
Mais il me plaît à moi d’imaginer qu’il  y eut des conversations post-mortem et que Zozo pour ses voisins de nuages absolument hilares a sans doute composé en arrivant là-bas une fable haute en couleurs de sa sanglante sortie du monde des vivants.
Parce que peut-être, mais peut-être seulement, les conteurs sont des figures immortelles : 
- « …


Il s’agit en fait d’écrire dans l’imaginaire sans pour autant enfoncer les clous indispensables à la construction d'un roman. De laisser beaucoup plus d’espace au plaisir du lecteur.
Et puisque j’ai commencé par François Bon citant Julien Gracq, je termine par cette réflexion admirable de François parlant de ce même Gracq :

« C’est en ayant coupé ainsi avec le roman, que Gracq agrandit d’une pièce la littérature française et nous montre un chemin neuf, qui nous augmente dans notre présence au monde. Aujourd’hui, pas un écrivain pour échapper à ce positionnement, là où le réel même exige la fiction, mais peut se dispenser de l’arsenal du roman. »

jeudi, 28 mai 2009

Quand les commentaires prennent l'ascenseur

Je reprends ici, avec leur amicale autorisation, les échanges que mon texte " Polska B dzisiaj - le billot des bourreaux - a suscités entre Philip Seelen, artiste imagier, Suisse et vivant à Paris,  et Barbara Miechowka, professeur de Lettres Modernes.

Je les reprends dans une édition complète car il m'est apparu que leur richesse, la précision historique, attentive et courtoise, avec laquelle ils se sont déroulés, le souci permanent qui les anime de rétablir ou d'établir dans le détail ce qu'il peut y avoir encore d'occulte dans une des périodes les plus noires de l'histoire de l'humanité, principalement en Pologne, méritent beaucoup plus  que de figurer comme des annexes à un texte.

Cette première partie, consacrée aux crimes nazis et à l'antisémitisme avant l'établissement proprement dit des camps de la mort, sera suivie d'une autre, plus spécialement axée sur l'extermination systématique des juifs par ces mêmes nazis, la shoah, et, par-delà, sur  le film de Lanzmann.


P5070049.JPG

Photo 1


À Bertrand, de la part de Philip Seelen,

17 AOUT 1942 A ŁOMAZY, 1700 JUIFS MASSACRES PAR DES ALLEMANDS ORDINAIRES …


Sujet bien grave que tu nous as donné à lire, cher Bertrand, pour ce week-end parisien de la mi-mai froid, venteux et pluvieux. C'est au petit déjeuner que je prends connaissance avec Krzysztof Pruszkowski de ton dernier récit édité sur ton "Polska B dzisiaj", "Le billot des bourreaux".

Krzysztof a beau fouiller dans sa mémoire, rien ne lui rappelle le nom de ce village, Łomazy, rien ne lui rappelle le massacre dont tu fais référence. La date elle-même lui pose problème, août 1944. Le camp allemand d'extermination de Sobibor fut détruit en octobre 1943. Le 18 juillet 1944, l'Armée rouge et les Polonais du général Berling passèrent le Bug, et un ''Comité polonais de libération nationale'' (P.KW.N.), s'installait à Lublin le 24 juillet 1944, aussitôt reconnu par Staline comme unique représentant du peuple polonais. Donc qui a pu massacrer plus de 2000 juifs dans une forêt du district de Lublin en août 1944 ?

Surpris par la surprise de mon ami qui m'a toujours semblé bien connaître l'histoire troublée de la Pologne de l'occupation nazie et de l'invasion de l'Armée Rouge, je lui suggère que peut-être il s'agit d'une erreur de date et que "le billot des bourreaux" fait référence au massacre en 1942 de 1700 juifs par les hommes du fameux bataillon 101 de la gendarmerie allemande chargée de l'extermination des juifs dans les territoires occupés de l'est de la Pologne.

C'est en 1994, que j'ai commencé à suivre les nouvelles parutions des chercheurs juifs américains sur le génocide des juifs d'Europe par les Allemands. J'ai relu Raul Hilberg, connu mondialement pour son ouvrage de référence  "La destruction des Juifs d’Europe". Puis mes lectures m'ont amené à "Des hommes ordinaires", le troisième livre de Christopher Browning, élève de Raul Hilberg.

L'auteur suit dans cet ouvrage le parcours des 500 hommes du 101e bataillon de réserve de l’Ordnungspolizei, entre juillet 1942 et novembre 1943. Cette étude s’appuie sur les témoignages recueillis lors de l’enquête judiciaire faite sur le bataillon en Allemagne fédérale au cours des années 1960. Christopher Browning a également utilisé des documents sur l’activité d’autres unités de police et des Einsatzgruppen, quelques témoignages de survivants juifs ainsi que des photos fournies par la bibliothèque Yad Vashem à Jérusalem et l’Institut historique juif de Varsovie.

L’intérêt de l’analyse de Christopher Browning réside dans le fait qu’elle suit des exécutants, sans qui les ordres de Hitler, Himmler, Goebbels n’auraient pu être appliqués. Dans le 101e bataillon les hommes ne sont pas fanatisés par les théories hitlériennes, ils sont issus du prolétariat et n’ont reçu de formation idéologique que tardivement. Ils ont même eu le choix avant leur premier massacre. Il s’agit ici de comprendre comment ces hommes ordinaires sont devenus des acteurs du génocide.

Initiation au massacre en masse : la tuerie de Jòzefòw

Aux alentours du 11 juillet 1942, le commandant Trapp est informé de la nouvelle mission du 101e bataillon : rafler les 1 800 Juifs de Jozefow. Les hommes en âge de travailler seront séparés des autres, pour être envoyés dans un des camps du district. Ceux qui resteront, femmes, enfants, vieillards, devront être abattus sur place.

Le commandant Trapp en informe les officiers du bataillon le 12 juillet, et fait rassembler les différentes unités. Le lieutenant Buchmann, qui commande la 1e section de la 1e compagnie, refuse de participer à l’opération. Il demande une autre affectation et est chargé de l’escorte des « Juifs de labeur » envoyés à Lublin. Les hommes du rang ne savent rien.

Arrivés sur place le commandant Trapp expose la mission, et fait sa surprenante proposition aux hommes parmi les plus âgés : s’ils ne s’en sentent pas capables, ils peuvent être dispensés. Deux témoins seulement mentionnent cette proposition du commandant, tout en soulignant que des hommes plus jeunes ont aussi quitté les rangs. En recoupant leurs témoignages avec le comportement, plus tard, des officiers qui exemptaient des tueries les hommes qui le demandaient, Christopher Browning a accordé foi à leurs propos.

Après avoir donné ses ordres, le commandant Trapp installe son quartier général en ville et y reste la plupart du temps. En tout cas, il ne s’est pas rendu sur les lieux de la tuerie. Il est évident alors pour tous les hommes qu’il est désespéré par la situation et qu’il regrette d’avoir eu à donner ces ordres. Plusieurs témoins racontent l’avoir trouvé en pleurs.

Mais les hommes exécutent les ordres. Il semble que la plupart évitent encore, pour cette première action, de tirer sur les enfants et les nourrissons, laissant les mères les emmener avec elles sur la place du marché. La rafle terminée, le médecin du bataillon et le sergent-major de la 1e compagnie expliquent aux hommes comment tuer leurs victimes.

Les Juifs sont amenés dans la forêt par groupes, un nombre égal de policiers les rejoint : un tireur par victime. Le massacre n’est interrompu qu’en milieu de journée pour une pause où l’on fournit de l’alcool aux tireurs. La 2e compagnie est affectée en renfort des tireurs. Cependant ses hommes n’ont reçu aucune « formation ». Ils se retrouvent couverts de sang, d’éclats d’os et de cervelle. Plusieurs racontent qu’après avoir tiré une fois ainsi, cela les a rendus malades et ils ont arrêté.

Vers neuf heures du soir, le massacre est finalement terminé. Rien n’a été prévu pour enterrer les cadavres. De retour à la caserne, on fournit de l’alcool en grande quantité aux policiers, qui sont sous le choc. Un consensus tacite s’établit au sein du bataillon, plus personne ne reparle du massacre de Jozefow.

Si seulement une douzaine d’hommes a réagi à la proposition du commandant Trapp le matin, d’autres se sont manifestés au cours de la journée, au fur et à mesure qu’ils étaient confrontés à la réalité de la tâche qui les attendait. Certains ont demandé à être relevés, ce qui leur fut accordé, d’autres se sont cachés d’une manière ou d’une autre.

Photo 2
Lomazy.JPGTuerie de Łomazy : Un massacre de la 2e compagnie du 101ème.

Le 101e bataillon est envoyé fin juillet 1942 dans le secteur nord du district de Lublin.
Le 17 août, les hommes de la 2e compagnie se rendent à Łomazy. Le quartier juif doit être évacué. Dès son arrivée, un contingent de Hiwis (Volontaires recrutés par les Allemands dans les pays occupés pour faire les sales besognes) , dirigé par un officier SS allemand, fait une pause pour boire de la vodka.

Une fosse est creusée en forêt puis les policiers amènent les Juifs. Ceux qui tombent en route sont abattus sur-le-champ. Arrivés sur le site, les Juifs doivent se déshabiller. Ils déposent leurs vêtements et leurs objets de valeur, avant de s’allonger face à terre pour attendre.

C’est à cette occasion que se manifeste le caractère sadique du lieutenant Gnade, commandant la 2e compagnie. Il humilie, frappe les victimes avant leur exécution, ou demande à ses hommes de le faire.
Les Hiwis étant de plus en plus soûls, les policiers doivent former des pelotons de tir. Au bout de deux heures, les Hiwis ont repris leurs esprits et remplacent les Allemands. La tuerie s’achève vers 19 heures. Les hommes qui ont creusé la fosse sont ramenés pour la recouvrir, puis abattus.

Cette opération diffère de celle de Jòzefòw. Il y a eu davantage de tentatives d’évasion. Les tueurs ont été beaucoup plus efficaces : le nombre de victimes est plus important avec trois fois moins d’hommes et en moitié moins de temps. Les vêtements et les biens des Juifs ont été récupérés et une fosse commune a été prévue. Enfin, ce sont surtout les Hiwis qui ont tiré, ce qui allège le fardeau psychologique des policiers. Personne n’a offert le choix aux policiers, ils ont dû prendre leur poste à tour de rôle. Quelques-uns se sont apparemment éclipsés mais la plupart ont obéi aux ordres.

Ces deux massacres sont aujourd'hui emblématiques de la politique d'extermination menée par les allemands dans les territoires de l'Est européen entre 1941 et 1944. Il est par contre plus compliqué pour moi d'expliquer ici, en quelques mots, pourquoi ces massacres sont si peu connus de mes amis polonais.

Cher Bertrand, cette question sera un des sujets d'une de mes prochaines lettres dans le cadre de nos échanges sur la Pologne.

Depuis 1945, les forêts, grâce aux historiens, aux chercheurs acharnés, ont livré déjà une bonne partie de leurs secrets. La lutte pour la vérité et contre l'oubli continue à ce jour. C'est une contribution essentielle à une vie plus harmonieuse en société.

Bien à toi. Il se fait tard. Bonne nuit.
Philip Seelen.

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A l'attention de Philip Seelen de la part de Barbara,

Tout comme Krzysztof Pruszkowski, je ne connaissais pas l'histoire de ces massacres qui se sont pourtant déroulés sur l'actuel territoire polonais. A mon avis, cela s'explique par la façon dont ont circulé les travaux des chercheurs sur le plan international.

Les historiens polonais de l'après 1989 se sont d’abord intéressés aux affaires dans lesquelles le problème du degré de responsabilité des Polonais était en cause  et qu'ils  n'avaient  jamais pu élucider du temps du communisme, en raison de la censure sur le sujet de l'extermination des Juifs sous ce régime. Censure qui a commencé vers 1950, dès que Moscou a fait le choix politique de soutenir les pays arabes dans une politique hostile à l'état d'Israël. La raison de cette censure était que les recherches faites par des Polonais risquaient d'éveiller en Pologne des sentiments de compassion à l'égard des Juifs en général et en particulier envers ceux d'entre eux qui ont survécu et ont quitté la Pologne après 1947, notamment pour s'installer en Israël.

Donc les chercheurs polonais se sont d'abord intéressés à tous les événements polonais qui conduisaient vers Israël, d’où venaient beaucoup de critiques du comportement des Polonais, afin d’évaluer leur degré de bien-fondé: explication de la participation chaotique des Juifs de Pologne à l'armée d'Anders quand elle se constituait sur le territoire de l'URSS à partir de la seconde moitié de 1'année 1941, explication des dessous du pogrom de Kielce en 1946  qui a eu pour effet que les survivants ont quitté massivement la Pologne. Puis il y a eu de plus en plus de livres sur le déroulement de la Shoah en Pologne.

Le dernier problème qui a été élucidé à partir de 2000 est celui de massacres qui se sont déroulés en juillet 1941,  c’est-à-dire dès le début de l'attaque nazie contre l'URSS, sur l'actuel territoire polonais, avec la participation d'habitants polonais de la campagne environnant les bourgades de ces tous premiers massacres  connus. Emblématiquement, ces massacres sont connus sous le nom de JEDWABNE. Là, les nazis ont utilisé l'hostilité envers les Juifs des habitants d'une petite bande de territoire située  à l’Ouest du Bug qui, de septembre 1939 à juin 1941, a été occupée par l'URSS et où les Juifs avaient accueilli l'Armée Rouge en 1939 avec des acclamations enthousiastes.

Or , cher Philip, ce que montre le texte  que vous résumez sur ces massacres datant de 1942 est que les nazis ont eu alors recours à des Ukrainiens ou des Lettons, ou d’ autres peuples vivant encore plus à l'Est, les ressources que l'on pouvait tirer de la participation de Polonais ayant été très rapidement épuisées. Là, les nazis ont embarqué sous leur bannière de pauvres types qui s'imaginaient que Hitler allait débarrasser leur pays de l'occupation russe et communiste, ont attisé les antagonismes nationaux avec les Polonais sur les territoires qui appartenaient à la Pologne jusqu’en 1939 pour recruter des collaborateurs, et enfin  ont recruté des prisonniers de l’Armée  rouge qui se sentaient menacés de mourir rapidement, tant ils étaient maltraités dans les camps allemands.

Ravie de l’innovation du texte à  plusieurs voix et bien à vous,
Barbara Miechowka


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A l'attention de Barbara de la part de Philip Seelen,

Merci pour toutes vos précisions sur la question du génocide et des massacres de juifs polonais ayant impliqué des  Polonais. Ajoutons que le gouvernement et l’état polonais ont érigé un monument sur les lieux du massacre de Jedwabne et présenté leurs excuses à la communauté juive au nom de tout le peuple polonais pour ce massacre fou de juifs polonais par des citoyens polonais en plein génocide allemand des juifs d'Europe.

Mais les plaies sont encore en partie ouvertes. Je reviendrai sur cette question, notamment sur l'image que donne de la population des campagnes polonaises le très long film célèbre, incontournable et si prenant de Claude Lanzmann "Shoah" sur l’extermination des juifs d'Europe par les Allemands.

Philip


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Photo 3
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Cher  Philip,

Jedwabne n'a pas eu lieu "en plein génocide allemand". Car ces exterminations du début de juillet 1941 ont suivi de quelques jours l'arrivée de l'armée allemande sur un territoire occupé par l'Armée Rouge depuis la fin de septembre 1939. La méthode était incroyablement artisanale, car on y enfermait les Juifs dans des granges en bois à la toiture de chaume , qui ensuite étaient incendiées. La Shoah par balles a commencé après ces premières expériences.

A la date de juillet 1941, personne en Pologne ne pouvait deviner qu'il y avait un projet génocidaire: la seule chose connue de la résistance était la fermeture des ghettos de quelques grandes villes et la misère matérielle à l'intérieur de ces grands ghettos fermés. La résistance polonaise ne connaissait que les premières manifestations de l'épuisement par les maladies dues à la malnutrition.

En revanche, dans les campagnes occupées par les Allemands depuis septembre 1939, à la date de juillet 1941, les Juifs n'étaient pas encore enfermés. Ainsi, j'ai sous les yeux un texte sur la petite bourgade de Miechow, qui se trouve à mi-chemin entre Cracovie et Kielce: on y écrit que la création du ghetto date de février 1942. Il en était de même plus à l’Est, comme à Łomazy par exemple.

Il y a effectivement beaucoup de choses à dire sur l'image des campagnes polonaises créée par Shoah de Lanzman. La première fois que j'avais vu le film dès sa sortie en France, je suis sortie sans attendre la fin de la première séance de 4 heures, tant j'étais excédée par la façon perverse de conduire les interviews et le subtil décalage entre image/traduction et le sens réel des propos des personnes interviewées, tel qu'il sonne réellement en Polonais. Je serais donc heureuse  que nous puissions crever cet abcès qui, en France, est une source de savoir tronqué et de certitudes sous forme de clichés d’autant plus vigoureux qu’ils s’appuient sur l’impact  de l’image sur les consciences.

Votre dévouée
Barbara

 

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A Barbara, de Philip Seelen

Vos dernières remarques sont importantes et je vous sais gré de corriger mon imprécision langagière. En effet, l'extermination par balles des juifs par les Allemands, prémices puis mode courant et implacable de la mise en oeuvre de "la solution finale" par les troupes de la Wehrmacht, des bataillons de gendarmerie et les SS ne pouvait pas en juillet et août 1941 laisser présager de la folie sanguinaire de la politique raciale allemande.

La manipulation allemande de l'antisémitisme historique existant parmi des couches de la population des campagnes polonaises, s’ajoutant à l'exploitation par l'occupant de l'émotion suscitée dans la population polonaise par l'accueil chaleureux d'une partie de la population juive polonaise à l'invasion de la moitié est de la Pologne en 1939 par l'Armée rouge, ont favorisé et développé ce climat de haine favorable au déclenchement de pogroms sanglants dont fut victime le peuple juif.

Il est donc important de préciser qu'aucune autorité polonaise constituée et souveraine ne porte une quelconque responsabilité dans ces pogroms. Nous pouvons bien mesurer ici que sur cette question la vérité des faits et l'analyse que l'on fait de cette vérité influencent immédiatement notre perception contemporaine de ces événements tragiques de notre histoire européenne qui nous est aujourd'hui commune à tous.



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A Philip Seelen, pour compléter l’information sur Jedwabne

Le travail des chercheurs polonais actuels a été facilité par le fait que les témoignages écrits étaient nombreux et qu'il suffisait de les soumettre à une analyse:
- témoignages de Juifs qui ont réussi à se cacher et à échapper à la mort,
- témoignages polonais, car tout de suite après la guerre , il y a eu des procès et des peines prononcées contre les acteurs polonais qui avaient fait preuve de zèle à l'égard des volontés allemandes.

La première chose qui sort de ces témoignages est que les Polonais acteurs qui ont mis le feu aux granges étaient connus dans les environs pour être des délinquants potentiels. Ils ont été incités à passer à l'acte par la promesse allemande qu'ils auraient le droit d'aller piller les maisons vidées de leurs habitants juifs.

La deuxième chose qui apparaît est que l'Einsatzgruppe nazi qui est arrivée dans la bourgade tout de suite après le passage de l'armée allemande a utilisé des techniques de mise en scène qui manifestement ont été mises au point bien avant juillet 1941, et dont le but était d'anesthésier les sentiments de la population polonaise locale et de déshumaniser la population juive de la bourgade. Les Juifs ont été obligés par les Allemands de mettre leurs habits rituels de cérémonies religieuses et de tourner en rond sur la place centrale en psalmodiant des prières, d'abattre la statue de Lénine qui était au centre de la place depuis la fin de 1939, de nettoyer la place en brossant les pavés. Bref, un spectacle a été organisé par les Allemands pour amuser les spectateurs polonais, au préalable rassemblés par des appels à une réunion publique.
Manipulation de la population polonaise locale est donc bien le mot juste.

Je suis sortie profondément affectée par la découverte de ce qu'on peut faire faire à des humains , après la lecture des deux gros volumes d'articles et de documents publiés par l'IPN vers 2002 sous le titre "W okol Jedwabnego". Etude de la psychologie des foules et des techniques de manipulation n'avaient manifestement pas de secrets pour les artisans de la construction du pouvoir nazi.
Cordialement,
Barbara

 

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A Barbara de la part de Philip Seelen,

A PROPOS DES TECHNIQUES DE MANIPULATION DE FOULES ET D'OPINION ...

Je me suis très tôt intéressé aux techniques de manipulation des esprits et des foules développées par les offices de propagande qu'ils aient été communistes ou fascistes, colonialistes ou impériaux, démocrates ou autoritaires. Après la seconde guerre mondiale les techniques issues de ces officines ont été retravaillées et adaptées pour servir les buts lucratifs de la publicité de masse et de ce qu'on appelle aujourd'hui la publicité ciblée.

Un des exemples récent sur lequel j'ai travaillé, dans le cadre de la production de sens, pour un film témoignant du génocide du peuple tutsi par le peuple hutu au Rwanda, m'a laissé pendant longtemps des sentiments intensément pénibles et a provoqué chez moi une véritable dépression pénible à vivre, surtout après avoir rencontré une  victime rescapée et un bourreau ne manifestant aucun esprit de repentir : "C'était eux ou nous et si c'était à refaire  je n'hésiterais pas !"

Mon étude, mes lectures ont été psychiquement éprouvantes. La manipulation de l'opinion hutu par les dirigeants racistes de ce peuple  a provoqué un des génocide les plus fou du 20ème siècle. Ce génocide a été exécuté principalement à coups de machettes, machettes que les organisateurs du génocide avaient fournies gratuitement par centaine de millier à la population hutue après les avoir massivement importées de Chine Populaire, la production locale de machettes ne suffisant pas à répondre à une telle commande.

Les techniques de manipulation de l’opinion ont été ici effectuées grâce aux tristement fameuses radios-libres hutues, dont la plus connue était "Radio Libre des Mille Collines". S'appuyer sur les délinquants et les éléments culturellement et intellectuellement les plus faibles de la population hutue pour faire basculer des pans entiers de l'opinion publique du stade d'observateur consentant au stade d'acteur agissant a été une technique que les dirigeants du génocide visant le peuple tutsi ont naturellement reprise de ses célèbres prédécesseurs nazis, staliniens ou de la clique du sinistre Pol-Pot.

Comment nier le caractère humain des futures victimes en ne cessant de les comparer à des porcs ou à des cloportes pour abattre les barrières morales qui peuvent encore retenir le passage à l'acte des populations manipulées par les « génocideurs » ? Une telle question n'avait plus rien de secret pour les speakers des radios-libres hutues.


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A Barbara et philip de la part de Bertrand

Je lis, quoi qu'il en paraisse, avec beaucoup d'attention et de bonheur vos échanges et, ma foi, je trouve que lesdits échanges, sont plus riches que le texte initial, ce qui me remplit aussi d’une certaine fierté.
Le fleuve est toujours plus large que sa source, n'est-ce pas ?

Je crois qu'il y a eu un malentendu avec une internaute, laquelle internaute, je pense, ne voulait nullement se montrer désobligeante. Ce malentendu est hélas monnaie courante dès qu'on parle de la Pologne en profondeur. On ne peut rester insensible, même quand c'est la désinformation et les "idées reçues » qui s'expriment. Ce pays ne se comprend que si on l'aime d’instinct, si on a partagé et compris sa terrible histoire et même, si on vit avec et dedans.
Cette attitude dépréciative, je l'ai, hélas, retrouvée chez des polonais eux-mêmes. J’en ai été profondément peiné. " Qu'est-ce que tu fous là, il n'y a rien à faire ici. Quand repars-tu en France ?"
Ça n'était nullement agressif. Bien au contraire. Profondément amical. Presque protecteur.
Ça n'est pas, pour un Polonais, du moins celui des campagnes que je fréquente, le sens dans lequel s'effectuent d’ordinaire les exils. Ça lui semble contre-nature.
Le poids de la culpabilisation est énorme et, là encore, il faut en tenir pour responsable l’image facile qu’a pu donner la France, l’amie de toujours pourtant, de ce pays.

L’antisémitisme supposé ou réel des campagnes. J’ai entendu en France, de la part de gens pouvant se targuer pourtant d’une certaine ouverture d'esprit,  ce vieux cliché ressorti comme une vérité définitive, et, quoique m’y évertuant, ce fut peine perdue que d’essayer de le démonter comme désobligeant poncif. L’image facile, toujours.
A ce titre, le film de Lanzmann m'était apparu, dès le début, comme entaché d'une certaine intention. Et il a frappé fort dans les consciences.
J’ai découvert, au jour le jour en vivant ici, encore plus l’affreuse inexactitude de certains émoignages distribués en pâture facile et sous l'étiquette bien sérieuse de "document historique". La fameuse image du conducteur de locomotive polonais manœuvrant son train à l’entrée de Treblinka, la tête démesurément extirpée de son engin, a participé, sciemment ou non, à une immonde confusion.
Tout ça pour dire combien ce peuple, en plus d’être martyrisé, a été calomnié, comme si l’ouest voulait se déculpabiliser d’une certaine et coupable défaillance à son égard.
L’horreur consiste, parfois et en filigrane, à vouloir amalgamer le bourreau et le billot, d’où le titre de mon texte.

Un copain polonais me faisait remarquer hier, que je n’aurais pas dû utiliser dans ce texte le terme "pogrom". Que pour lui, ce mot désignait les exactions commises par les seuls Polonais.
Je me suis inscrit en faux.
Ce mot est russe et est passé dans la langue polonaise, comme dans la langue française et dans bien d'autres langues encore, pour désigner une action violente contre les ghettos. Comme il a été utilisé pour Kielce ou Radom, il en est donc réduit à ce seul usage. Ce que je peux comprendre.
Le sujet est grave et la peine de mon copain était bien réelle.
J’aimerais avoir votre sentiment, Philip et Barbara, là-dessus et, le cas échéant, rectifier.
Amicalement
Bertrand



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Cher Bertrand,

Le mot "pogrom" est bien un mot russe. Il contient la racine "grom" qui signifie "tonnerre" et que l'on retrouve dans quelques mots polonais de langue soutenue. Il désigne des actions de violence collective, quand la foule se jetait sur un groupe de juifs désignés comme coupables de quelque vilenie réelle ou imaginaire. Le mot est ensuite passé au Polonais et dans toutes les langues d’Europe. En somme, « pogrom » est un équivalent  du mot anglais « lynchage »

Les Polonais en ont quelques-uns à leur actif.
Il y en a eu à la fin de la guerre 1914-1918, à Lviv (Lwow) lors des conflits liés à la reconquête du territoire national polonais. L'écho qu'ils ont eu dans la presse américaine (car beaucoup de Juifs de l'empire russe ont émigré aux USA au 19ème siècle) a été suivi d'une campagne politique qui a eu pour effet que le Traité de Versailles a été accompagné d'un second traité (dit petit traité)sur les droits des minorités nationales dans les états qui sont nés de la décomposition de l'Empire d'Autriche-Hongrie. Ce traité, qui obligeait notamment les nouveaux états à financer des écoles propres aux minorités nationales, a eu malheureusement pour effet de politiser un problème social réel dans le nouvel état polonais, car le parti nationaliste, qui était une force politique assez importante mais insuffisante pour gouverner à elle seule, l'a ressenti comme une insulte à son programme de polonisation de toutes les populations non-polonaises, calqué sur les traditions politiques de la France à partir de la Révolution de 1789.

Lors de l'assassinat de  Gabriel Narutowicz, premier président de la République de Pologne élu en raison des voix des députés représentant les minorités nationales qui se sont portées sur lui, il y a eu des tentatives de provocation de pogrom à Varsovie.

Puis dans la période 1935-1939, alors que dans les campagnes la grogne montait en raison d’une misère accrue par les effets  de la crise économique de 1929, le parti nationaliste a intensifié sa propagande anti-juive,  au motif qu'il s'imaginait que l'émigration des Juifs résoudrait tous les problèmes sociaux en Pologne. Il y a eu des bagarres  avec les Juifs dans une dizaine de bourgades, où se tenaient les marchés où les paysans venaient vendre leurs produits ou acheter des outils, de la vaisselle, des vêtements, etc... Il faut dire que dans ces bourgades, en général, la population juive constituait la moitié ou parfois plus de  la  population, qu’elle entretenait pieusement son altérité culturelle et tenait presque tous les commerces. Ces bagarres  surgissaient en général à la fin de la journée de marché qui se déroulait dans une atmosphère tendue de boycott  organisé des échoppes juives. Notons que le parti paysan utilisait des moyens fort différents pour exprimer sa colère : il organisait des grèves et des blocages de routes et il n’y a jamais eu de pogrom dans les localités où l’influence politique du parti paysan l’emportait sur celle des nationalistes.
Barbara


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P5070047.JPGA BERTRAND ET A BARBARA, de la part de Philip Seelen

L'extermination des juifs d'Europe par les Allemands, organisée par les nazis et exécutée par les SS et par des soldats allemands ordinaires, qu'on appelle communément la Shoha ne peut être assimilée à un pogrom ou être nommément désignée comme telle.

L'utilisation de « pogrom » pour désigner le massacre de Lomazy partie intégrante de ce que l'on appelle aujourd’hui "La Shoah par balles" est inappropriée. L'exécution massive de juifs de l'Est européen qui débuta juste après le déclenchement de l'invasion de la Russie par la Wehrmacht et avant la construction des camps d'extermination, c'est à dire de juillet 1941 à l'automne 1942, ne peut être assimilée à un pogrom. Il s’agit des opérations du début du génocide.

Les pogroms liés à la tragique histoire de l'antisémitisme russe et européen, dont le mot fini par entrer dans le langage courant, ne peuvent être confondus avec le génocide planifié commis par les allemands. Les pogroms n’ont jamais eu pour but l’annihilation d’une population entière.

Je peux donc comprendre, Bertrand, la réaction de ton interlocuteur polonais. Les pogroms impliquant des Juifs et des Polonais, ou des Juifs et des Russes par exemple, même s'ils font plusieurs centaines de victimes, ne sont pas  assimilables au génocide planifié par les allemands. Ceci est d'autant plus valable pour le massacre de Lomazy où les allemands et leurs auxiliaires Hiwis jouent les rôles déclencheurs et exécuteurs du massacre.

Dans le cas de Jedwabne soulevé par Barbara, là non plus on se saurait parler de pogrom dans la mesure où les Agents allemands organisent, et financent les massacres en assurant d'avance les protagonistes de pouvoir impunément se payer sur les biens des victimes, argent, or, objets, et maisons.

MASSACRE PAR BALLES DE BABI YAR

C'est le 28 septembre 1941 qu'eut lieu le plus "célèbre" des massacres de "la Shoha par balles". Des soldats allemands, membres de l’Einsatzgruppe C (groupe mobile d'extermination), assistés par d’autres unités des SS et de la police allemande et par des auxiliaires ukrainiens, exécutèrent par petits groupes plus de la moitié de la population juive de Kiev au lieu-dit Babi Yar, nom d’un ravin situé au nord-ouest de la ville. Il s’agit de l’un des plus importants meurtres de masse perpétrés au cours de la Seconde Guerre mondiale.

D’après les rapports de l’Einsatzgruppe C à l’état-major, 33 771  Juifs furent massacrés en deux jours. Au cours des mois qui suivirent, les autorités de allemandes stationnées à Kiev organisèrent au même endroit l’assassinat de milliers d’autres Juifs et non-Juifs, parmi lesquels des Tsiganes, des communistes et des prisonniers de guerre soviétiques. Au total, on estime que 100 000 personnes environ ont été assassinées à Babi Yar.

Le massacre de Łomazy est donc de la même nature que celui de Babi Yar. Tout ceci n’a donc rien d’un pogrom.
Bien à vous,
Philip Seelen

 

*****

 

Cher Philip,

J'entends bien à propos du terme "pogrom".
Cependant - et je viens à l'instant d'en rediscuter avec lui - l'ami polonais faisait quand même l'erreur de lire "pogrom" comme un mot exclusivement polonais, réservé aux violences de Polonais contre des Polonais.
Je comprends bien, et sa réaction, en tant que Polonais, l'honore.
Il craignait donc  que, par ce mot utilisé dans mon texte, le massacre de Łomazy soit lu par d'autres avec sa lecture, à lui, du mot. Me connaissant bien, il ne doutait nullement de ma pensée et de mes intentions, mais d'une utilisation fautive du terme.
On ne sera jamais assez précis sur le sujet et il a, finalement, bien fait de m'interpeller sur la question , à laquelle Barbara et toi avez répondu avec la clarté qui vous caractérise.
Amitié et fraternité  à vous deux.
Bertrand

 

Note de Bertrand  :

- Les photos 1, 4 et 5 ont été prises par moi-même sur les lieux du massacre de Łomazy des 18 et 19 août 1942.
- J'ai pris les photos 2 et 3 au cimetière juif où ont été inhumés en 1988 les corps des suppliciés,
à deux kilomètres environ de la forêt sanglante.

mardi, 26 mai 2009

Polska B dzisiaj - Des silences assourdissants -

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L’histoire est ainsi  faite : des évènements, des désastres et de hauts faits connus de tous depuis les premiers bancs d’école, des subtilités plus profondes appréhendées des seuls universitaires, des tenants et des aboutissants occultes, délices des historiens et des passionnés, puis enfin des fragments épars totalement ignorés, victimes d’un étrange silence et sur lesquels on tombe par hasard, au détour d’un vagabondage.
Tel fut bien ce qui m’advint à Sarnaki, charmante petite bourgade coulant des  jours paisibles et verdoyants à 140 km à l’est de Varsovie.


Un monument surprenant

La campagne alentour évolue de forêts en vergers. Les branches des fruitiers plient sous le poids des griottes, poires et autres pommes, tel qu’au jardin des Hespérides.
C’est un peu vous dire si, arrivant à Sarnaki, les dispositions d’esprit sont au calme, au charme et au bucolique, à des années-lumière des cataclysmes guerriers.
C’est aussi vous dire si le sourcil se fronce, incrédule, en apercevant au beau milieu de la petite place, un énorme engin de guerre, le nez planté dans la terre et élevant haut dans les airs son fuselage et ses ailerons.
Bien que n’étant pas un grand passionné de la chose militaire, je me suis approché et j’ai lu, interloqué : «  Oni ocalili Londyn,  They saved  London »
Diantre !
Qui ça ?
Et quel est donc ce monstre échoué là, queue en l’air, comme s’il tentait désespérément de rejoindre les redoutables entrailles de la terre ?
Sarnaki. Pologne de l’est. Sauvé Londres.
Des pages essentielles avaient dû être escamotées de mon manuel d’histoire.

L’arme quasi absolue

En matière de conquête de l’espace, il est communément admis par le commun des mortels que les pionniers furent les Soviétiques et  les Américains.
C’est aller un peu vite en besogne en occultant carrément le programme du IIIème Reich de mise au point de tout un arsenal de fusées, et ce, depuis 1937.
Lancée le 3 octobre 1942 depuis la base de Peenemünde, port d’Allemagne sur l’estuaire de la Peene, une fusée de plus de 14 tonnes, s’est élevée à une altitude de 83 kilomètres et à la vitesse de 1340 mètres/seconde, soit près de mach 4.

Pour la première fois, un objet conçu et fabriqué par des hommes avait donc pénétré dans l’espace, ce qui avait fait dire à Walter Dornberger, officier responsable jusqu’en 44 du projet V2 :
« Nous avons envahi l’espace et nous avons utilisé  cet espace comme pont entre deux points situés à la surface de la terre.  Nous avons prouvé que la propulsion par fusée était utilisable pour se déplacer dans l’espace …. » Et d’ajouter « Aussi longtemps que durera la guerre, notre première mission sera de perfectionner rapidement la fusée pour qu’elle devienne une arme. »
C’est donc logiquement au général en chef des SS, Heinrich Himmler, que sera confié le programme allemand de développement des armes nouvelles, jusqu’à ces terribles bombes volantes, ces missiles balistiques, les V1, puis les V2.
V comme Vergeltungswaffe, arme de représailles qui, selon Hitler, devait assurer au IIIème  Reich une hégémonie de 1000 ans.

S comme  silence, S comme Sarnaki

Dans tout ce que j’ai pu  lire, entendre ou voir sur la question, nulle part ne figure le nom de Sarnaki, sinon à Sarnaki même.
Et pourtant…
C’est bien dans cette campagne environnante de Sarnaki qu’étaient effectués, pour une bonne part,  les tirs d’essai du V2.
C’est bien ici que des résistants polonais de l’AK se sont évertués, au péril de leur vie et de celle des leurs,  à collecter les débris des explosions. Ils les faisaient ensuite transporter à Lublin, puis à Varsovie ou d’autres résistants, ingénieurs et techniciens, les analysaient et envoyaient les conclusions de leurs recherches à Londres.
C’est bien grâce à ces hommes de l’ombre, à ces Polonais anonymes à qui aucun honneur n'a été rendu, que les Alliés furent bientôt convaincus que l’Allemagne nazie était sur le point de se doter d’une puissance de feu redoutable.
C’est bien ici qu’en mai 44 un missile tombe sans exploser et c’est bien sa réplique exacte, dans la position où il fut retrouvé, qui a été érigée sur la place en 1995 et sur lequel je suis tombé, effaré de réapprendre l'histoire, au hasard d’une promenade.

Moisson de matière grise

Après mai 1945, les Alliés époustouflés devant les réalisations technologiques  des Allemands, se livrent à une véritable curée.
La plupart des missiles sont embarqués sur des navires, direction les USA en même temps que 122 ingénieurs capturés, dont Walter Dornberger lui-même, sont priés de traverser l’Atlantique.
Les soviétiques récupèrent des débris en Pologne, ici même à Sarnaki,  et prient gentiment, eux aussi, les ingénieurs nazis de bien vouloir les accompagner jusqu’à Moscou.
Les Britanniques s’attachent également les services d’une vingtaine d’ingénieurs.
La France, quant à elle, obtient, au bout d’âpres négociations avec le commandement américain,  de récupérer 250 ingénieurs. Parmi eux, Heinz Bringer, qui inventera le moteur Viking des Ariane.
Vous dire ce que je pense réellement de tout ça, demanderait que j'y consacre un blog entier.

Article publié dans "Les échos de Pologne", numéro 89 de septembre 2008.

jeudi, 21 mai 2009

Nouais

chèvres1.jpgNouais répondait en réalité et sur son état civil au prestigieux prénom de la dysnatie, Louis.
Mais ses ricaneurs de voisins préféraient nettement l’appeler Nouais.
Nouais, qu’on disait derrière son dos,  en tordant le nez et la bouche dans le même sens, en fermant bêtement les yeux et en accentuant exagérément la première syllabe.
On prétendait par ce sobriquet prononcé comme il se doit, singer sa nonchalance, son accent graisseux et la balourdise dont il était censé souffrir.
Le personnage possédait en effet cette prodigieuse faculté des gens dont la vie est simple comme bonjour, d’avoir son mot à dire sur tout. Sur la politique qui était dégueulasse avec De Gaulle, sur la détérioration de la météo, sur la façon dont il fallait travailler, opposée au modernisme qui pointait à l’horizon le bout de son sale nez, sur l’école qui ne sert pas à grand chose après quatorze ans, sur ceux qui sont  honnêtes parce qu’ils préfèrent aller au bistrot qu’à l’église, sur ceux qui sont mauvais parce qu’ils ont beaucoup de terre et une automobile pour aller prier, sur la qualité du pinard d’un tel ou d’un tel, sur la guerre qu’il était seul au village à avoir fait, les autres étant soit trop jeunes, soit trop vieux, soit…et là ça finissait dans un murmure grinçant.
Ah sur la guerre ! Sur la guerre, Louis était intarissable.  Un puits de science. Il en savait tout. Il la portait dans sa chair.  Il la décrivait comme si on y était et pour nous autres en culottes courtes de pubère, il était un vrai grand livre ouvert sur ces cataclysmes que je n’avais pas vus, que ma mère évoquait souvent et qui semblaient avoir traîné jusques dans mes chemins, aux portes de ma maison, avec des soldats gutturaux, casqués et armés jusqu'aux dents.
Nouais parlait de la guerre beaucoup mieux que l’instituteur qui généralisait, qui montrait des cartes et qui donnait des dates qu’il fallait apprendre. Ce que disait Nouais, en revanche, ne réclamait pas qu’on l’apprît par cœur et qu’on le récitât. Ça ne réclamait rien, tant c’était prodigieux à écouter !
Il décrivait  le feu, le sang et la terre qui volait en éclats et les copains tombés dans l’épouvante, avec une précision bouleversante.
Mais il décrivait toujours aux mêmes heures. C’est ça qui était curieux pour nous, la marmaille qui travaillions chez lui au ramassage du tabac durant les mois d’été. C’était toujours après le repas de midi, juste avant la sieste de quatorze heures, quand Nouais s’était goinfré et avait bu comme un vrai gaulois ou alors après la petite collation de seize  heures, avec pâté, fromage, rillettes, saucissons, poulet froid, gâteau et deux litres frais tirés à la barrique. Ça le rendait mélancolique, ces repas.
Si nous tentions de l’interroger dans la matinée ou alors assez longtemps entre deux prises, Nouais, agacé, soufflait et disait qu’il avait pas le temps à perdre avec des conneries pareilles.
On était là pour travailler, miladiou !

Image : Philip Seelen

mercredi, 20 mai 2009

Polska B dzisiaj - Le billot des bourreaux -

Emprise.jpgUn vieux bonhomme de mes voisins a suivi pas à pas et chaque jour les travaux de ma maison. De la démolition à la reconstruction.
Chaque jour, il est venu fureter. Il a commenté, examiné, critiqué, montré du doigt, balbutié.
Je n’ai pourtant compris que deux choses de ses discours vacillants. Parce que, par ces deux fois,  il avait été plus éloquent, utilisant les gestes, les mains et les yeux.
La première, sans rapport avec la maison, c’est qu’il avait quatre-vingt ans déjà et que le plus grand désespoir de cet âge était de ne plus pouvoir bander. «Koniec», la fin, avait-il inlassablement répété en branlant du chef de dépit.
Ses yeux sont mi-clos comme si la lumière l’indisposait et sa bouche sans dents avec des gencives rouge vif est toujours ouverte et agitée d’un petit tremblement convulsif. Il bée.
Aussi  l’ai-je surnommé «cigogneau sur nid», parce que ces grands oisillons sont toujours comme ça sur leur nid aux étés finissants, bec ouvert sur la chaleur tremblante, comme si leurs poumons manquaient d’air ou leur gosier d’eau.


La seconde fois où j’ai reçu le message de Cigogneau, je lui disais que j’allais peindre ma maison enfin terminée en vert. Avec le toit et les volets marron.
Il n’a pas du tout aimé. Sa petite voix très haut perchée s’est égosillée qu’il ne fallait pas faire ça, qu’avant la guerre c’était la couleur des maisons juives. A Łomazy, le bourg de la commune, il n’y avait que des juifs et Łomazy n’était alors qu’une maison verte.
Et alors ? Les juifs de Łomazy ont été massacrés dans la forêt, tout près de là. Plus de deux mille la même épouvantable journée d’un mois d’août 1944. Du sang à faire vomir de dégoût tous les nuages du ciel.
Il n’y a plus une seule maison verte dans les environs. Il y a une mémoire et un monument sur le charnier où végètent des fleurs sans parfum et sautillent des oiseaux toujours muets.
Nous y sommes allés. Il faut longtemps cahoter à travers la forêt comme si on remontait quelque Golgotha bien décidé à mener jusqu’aux ténèbres de la barbarie.
Nous nous sommes égarés et déjà tombait la nuit de novembre. Dans les sous-bois, il y avait un homme, avec un fusil et qui rentrait chez lui, une maison  isolée au milieu de la forêt. Nous nous sommes enquis d’où était le lieu du massacre des juifs et le monument. L’Homme a grondé qu’il n’en savait rien. Que chacun chez soi, que les juifs étaient chez eux maintenant et lui chez lui. J’ai eu peur...
Les bois, le fusil, l’ombre grandissante,  muette et solitaire,  et ces propos rugueux. Des propos comme des couteaux.

Alors  Cigogneau a-t-il peur que je me fasse massacrer à mon tour? Hait-il cette couleur qui lui dit les horreurs d’un pogrom* ? Une couleur qui porterait malheur et dont il voudrait me protéger.
Ou alors, les vieux fantômes de la haine ancestrale reviennent-ils marteler sa vieille caboche ?
Je ne sais pas. Je le regarde. Il a l’air si gentil. J’opte pour la superstition protectrice. Sans quoi je ne pourrais plus le regarder. Sa bouche tremble et écume pourtant. Mais il est vrai qu’elle tremble et écume tout le temps.
Je ne peindrai pas ma maison en vert. J’ai changé d’avis. Parce que je n’aime pas faire injure aux fantômes. Surtout ceux-là. Ils me poursuivent depuis mes premiers bancs d’école, depuis mes premiers livres d’histoire. Mais de très loin.
Maintenant, ils sont là. Chaque jour je longe l’orée de cette  forêt où les corps mitraillés du ghetto méconnu de Łomazy se sont tordus d’épouvante.
Et derrière ma forêt, plus au sud sur la frontière ukrainienne, j’ai pointé du doigt un nom sur un pli de ma vieille carte. Une déchirure sur une déchirure. Ce nom, mon vieil instituteur le prononçait avec effroi.
Je me souviens : Anxieux, je regardais par la fenêtre la quiétude rougeâtre des vieux platanes, la feuille en pluie qui venait effleurer les larges fenêtres, les étourneaux chamarrés qui picoraient la cour silencieuse et je pensais alors que ça ne pouvait être que dans un autre monde. Un monde par-delà la terre et où avaient régné des monstres sanguinaires. Pas le monde des cours d’école, des platanes, des feuilles en pluie et des étourneaux.
Et mon doigt s’est posé sur ce monde, à cinquante kilomètres de ma maison, détruisant les derniers remparts de l’enfance. Mon doigt est descendu, a contourné lentement la forêt, enjambé une rivière, épousé la ligne en pointillés de la frontière et s'est arrêté, hypnotisé.
Le nom est surligné de jaune, comme n’importe quel autre nom de commune : Sobibor. Autour sont de grandes surfaces vertes. Des  forêts.
Bor, c’est la forêt.

* Voir commentaires ci-dessous à propos de l'utilisation de ce terme.

Image : philip Seelen

mardi, 12 mai 2009

Cordial salut aux commentateurs

Avenir.jpgPreuve est une nouvelle fois faite que lorsqu’on écrit un coup de cœur ou un coup de gueule, par définition sans préméditation, la réalité se charge d’en souligner aussitôt les limites.
Car en écrivant le silence des « sites amis », je ne pensais ni à Feuilly, ni à Solko, ni à Michèle qui nous accompagne tous de sa lecture avisée, quoique j’aie employé un article défini, fautif. Il eût fallu écrire « des ».
Je vous prie de le croire.
Je me sens dès lors un peu gêné, comme si j’avais forcé la main : «  Oh, hé, les gars, mon livre ! »
Au nom de notre complicité sur la toile, je vous demande donc la faveur de ne vous faire l'écho de ce livre que si vous le  jugez  digne d'être relayé. De le traiter non pas comme le livre de Bertrand Redonnet, mais comme un livre quelconque qui aurait retenu votre attention.
C’est en ce sens qu’on devient plus humainement complices que partenaires et les complices sont toujours plus efficaces que les partenaires.

L’artiste croit le plus souvent à la qualité de son œuvre. Du moins lorsqu’elle est tout fraîchement sortie de son atelier. Après, avec le temps, il ne s'y reconnaît pas tout à fait et devient plus à même d’en corriger les défauts, de la réajuster, et ainsi de suite, tant la création n’est pas momifiée mais, frottée au monde, évolutive, toujours perfectible.

Il n’en va pas de même pour l’éditeur dont le choix est définitif et c’est en cela que je disais que je faisais confiance au « coup de cœur » de Georges Monti et que, donc, j’étais pour l’heure fier et satisfait de mon texte.
Un peu comme au billard quand on frappe la boule à gauche pour qu'elle aille à droite.

Ce que dit Solko est loin de participer du domaine de la banalité. Ce que j’ai ressenti par les tripes en évoluant parmi les gens de mon pays pendant ces dix jours, je le subodorais préalablement par la tête. Il y a en France, comme dans d’autres pays sans doute mais qui me sont moins chers, l'achèvement d’une décadence entamée au début des années 80.
Nous sommes entrés dans l’ère de l’épuisement des consciences dans ce qu’elles réclament, pour être des consciences, d’autonomie. L’accumulation des aliénations, l’acceptation de plus en plus d’entorses faites à l’éthique humaine, le recul progressif de l’exigence de jouir de sa vie et l’oreille de plus en plus consentante prêtée  à une foule de mensonges, de contrevérités, d'aberrations grotesques, bassement cruelles, presque infantiles de manichéisme et émanant de gens d'extrême droite déguisés en intellectuels puissants, supérieurs et précis, ont  fini par inverser totalement l’apparence et l’être.
En dépit des murmures, des grèves sporadiques parfaitement encadrées, tous les acteurs du pouvoir complices, des contestations désabusées à la chandelle des chaumières, l’idéologie dominante s’est faite la seule force matérielle.
Cet état désastreux, marécage de désespoir dans lequel a sombré l'individu, a forcément des influences néfastes sur les rapports dits amicaux, chacun ayant perdu le sens et le bonheur de l'affection au profit des faux intérêts de sa survie.
Je n'ai donc pas retrouvé mes amis mais des êtres extérieurs, abîmés et agitant les bras pour ne pas sombrer tout à fait.
Dans ces conditions, quand on est à 2500 km et qu'on n'apparaît pas quatre ans durant, il est dramatiquement normal que l'érosion ait été cruelle. La roche n'était pas assez dure.

Nous sommes muselés. Comme des oiseaux pris aux crins du rets, nous nous débattons encore, pas tout à fait morts, incapables cependant de reprendre notre envol à l’assaut des nuages.
Le piège a été patiemment tissé et ce, pour une bonne part, par l’acceptation quotidienne de plus en plus de concessions à la destruction programmée de la vie. Un peu comme dans « Matin brun ».
Le slogan de Mitterrand « Changer la vie », volé sans vergogne à la critique situ, avait sonné le glas des espérances de renversement de la falsification.  Ce désamorcement de la grenade situationniste* offert en pâture aux espoirs populaires s'était préalablement nourri des différentes  défaites et abdications de la guerre sociale …

Et ainsi de suite…Jusqu’à Sarkozy, bouffon politique au service de l’enfermement de l’individu dans les prisons de l’apparence.
C’est donc en France que j’ai ressenti cet accablement des personnes et je l’ai ressenti parce que je vis dans un pays qui n’est pas le mien, en vacances perpétuelles, uniquement préoccupé d’écriture et où, donc, les aliénations me sont beaucoup moins perceptibles, les agressions moins brutales.
Si vous lisez « Zozo », vous apercevrez  tout ça, dit complètement autrement et par un personnage fort simple.
Les gens de peu ruminent moins que les penseurs agréés,  vivent plus directement les contradictions et assument donc plus humainement et plus directement leur exigence de bonheur.
Un personnage comme il n’en existe plus.
Relevant plus de l’ethnologie que de la sociologie, participation descriptive et prospective au fonctionnement d'une ruche où le nec plus ultra est réservé à la Reine, gardienne de la conservation de l'espèce laborieuse.

Tout ça, c'est certainement encore et encore  du blabla :
La redécouverte de la vie devra forcément passer par un affrontement armé entre l’intelligence et la veulerie.
J’en suis certain. Nous serons alors, tous et toutes sans doute,  déjà passés de l'autre côté des nuages. Notre responsabilité n'en demeurera pas moins entière.

* C'est hallucinant la multitude de gens qui, aujourd'hui, prétendent lire ou avoir lu Debord. Pire, l'avoir compris et adhérer à sa critique du monde. Debord est d'une lecture très difficile. Il y a seulement quarante ans (1967) nous n'étions qu'une poignée à vouloir entendre la brochure strasbourgeoise " De la misère en milieu étudiant considérée sous ses trois aspects....", elle même écho des thèses situationnistes. Georges Monti me disait, très justement à La Rochelle, qu'un Sollers, par exemple, écrivait sur Debord des choses qu'il n'aurait jamais osé écrire du vivant de ce dernier.
Bref, qu'il écrivait sur Debord à la lumière de son cadavre...Ce qui tend à prouver, une fois de plus, que pour les chiens de garde de la misère et du malheur, une bonne théorie, radicale, est une théorie morte.
Et quel dommage que tous les adeptes  d'aujourd'hui ne l'aient pas été quand cette théorie battait son plein de joie et d'espoir ! Que de déboires et de bassesses eussions nous évités !

Image : Philip Seelen

lundi, 11 mai 2009

Retour

_MG_0981.jpgC’est un poncif. Une vraie lapalissade.
Mais en vertu de quelle outrecuidance ne serions plus autorisés à vivre des poncifs dont s’emparerait notre écriture ?  Á force de chercher à tout prix sa source dans des méandres forcément originales, il arrive que l'écriture ne raconte plus qu’elle-même, à l’attention de gens faisant profession de comprendre ce qui, de propos délibéré,  ne signifie plus rien.

C’est donc une image d’Epinal.
Je suis sorti, parfaitement exténué, dans la nuit de ce début de mai.
Devant moi, au sud, la pleine lune arrosait la forêt d’une brume laiteuse et au plus profond des halliers, là, à deux pas, le rossignol progmé vrillait sa romance cristalline.
C’était la première fois que je l’entendais cette année, l’oiseau moche au chant sublime.
« Si je suis un serein, c’est un de ces sereins auxquels on crève les yeux pour les apprendre à mieux chanter », écrivait Darien.
J’avais dans la nuit les yeux crevés et le cœur à vif…
Je venais tout juste de traverser la France, la Belgique, une partie de la Hollande, l’Allemagne et la Pologne, tout ça en 41 heures d’une harassante randonnée en minibus,  train, bus de ville,  autocar grandes lignes et autres métros.
Je venais de fermer sur mon exil une parenthèse ouverte une dizaine de jours plus tôt, une parenthèse chérie, attendue, désirée, convoitée, après plus de deux ans et demi d’absence et d’une vie essentiellement écrite en polonais.
Je rentrais au cœur de ma forêt, profondément déçu, blessé même.
Et plein d’espoir. Car enfin libéré d’un fantasme, je pouvais dès lors respirer à pleins poumons la douceur solitaire de la nuit et entamer avec de nouvelles dispositions d’esprit l’acte II, scène 1, de mon isolement librement décidé.

J’étais donc parti le coeur léger. Cinq heures du matin sous une aube radieuse, resplendissante de lumière.
J’emportais avec moi Michelet, le second tome de « L’histoire de la révolution française.»
De longues heures avec une vitre infidèle entre le monde et moi. Autant les passer en compagnie des « Onze », version presque originale.

Le premier coup d’œil sur mon pays eut lieu le lendemain matin, sous une aube maintenant grise et froide, à la frontière sans frontière et franco-belge...Enfin, pas si gommés que ça quand même les pointillés de Schengen, puisque il y avait là, aperçue au travers de la vitre morose, une patrouille cagoulée, bottillons cloutés et pistolet mitrailleur à la hanche. Histoire que les choses soient bien claires, me suis-je dit, et que je comprenne bien qu’ici commençait la France de Sarkozy. Je venais en effet de faire plus de 2000 Km sans avoir vu le moindre uniforme. Étrange impression. Malaise comme un présage.
Je me demande d’ailleurs, ce matin, à ce stade post-scriptum du directement vécu,  si nous ne sommes pas bernés par nos premières impressions, si la suite des événements que nous pensons autonome et libre n’est pas qu’une conséquence inconsciemment formulée de cette première impression, une série de faits visant à la corroborer. C’est ce qu’on appellerait plus joliment un « présage. »
Bref…
Mon premier contact physique avec l’amère patrie eut lieu, lui, quelques dizaines de kilomètres plus loin, après être passé sans embûches devant la cohorte prétorienne de la république des droits de l’homme et du citoyen.
Pas très loin de Valmy, d’ailleurs…
L’autocar s’était arrêté dans une grande station-service afin que chacun puisse y acheter une boisson chaude et, évidemment, ce fut d’abord la ruée vers les toilettes. Les femmes et les hommes hébétés par une nuit de demi-sommeil inconfortable  trouvèrent hélas portes closes et  gardées par un gros cerbère du sexe qu’on dit beau, balai à la main et qui agitait frénétiquement une serpillière plaquée au sol.
Bien à l’abri derrière sa langue et la vulgarité de ses mots, le succube se mit en devoir d’invectiver les pauvres Polonais, qu’est-ce que c’est que ça à nous faire chier dès le matin ? ! Un car de Polaks sans doute ?! C’est fermé ! Allez voir ailleurs si j’y suis. C’est fermé ! Du vent !

Peut-être dans un éclair de lucidité sur sa propre condition, elle n’a pas dit « du balai ! »
Je dus m’interposer, ulcéré  :
- Madame, ces polaks sont mes compagnons de route et viennent de faire 2000 Km en autocar !  Ouvrez vos portes de merde! Où vous croyez-vous donc, là , planquée derrière votre minable rôle de balayeuse de chiottes ! C’est une honte !
L’affligeant dragon, surprise d’entendre en son  langage réponse à ses impolitesses, rouge jusqu’aux deux oreilles, s’empressa alors d’ouvrir et de prier ces messieurs-dames de bien vouloir aller se soulager…Obséquieuse jusqu’au dégoût.  Comme tous les lâches pris la main dans la poubelle de leur veulerie.
Nous repartîmes. J’étais morose et honteux. Je me suis surpris un moment à penser que cette bonne femme du tout petit peuple, peut-être ancienne allocataire du RMI, échouée là par la bonté d’un élu local éprise un soir de ses grosses fesses ou par la vertu d’un hasard de circonstances, figurait le symbole des imbéciles, à quelque échelon qu’ils se trouvent, et à qui on confie une graine de pouvoir.
Tristesse.

M’attendait à Paris un ami d’Internet. Rencontre joviale. Vraie rencontre. Plaisir de voir l’autre en « vrai » comme dirait JLK. Echanges chaleureux et bons moments. Promesses de se revoir, bien sûr et plein de projets aussi…
Puis ce fut un autre copain, gare de Niort, gentillesse exquise. Un copain que je ne « fréquentais » pas du temps de ma vie en France et qui mettait pour mon séjopur une voiture à ma disposition. Nous nous sommes en fait découverts par échange de courriers. Il est un excellent musicien et compose parfois sur des textes que je lui envoie.


Une autre anicroche, parmi d’autres, est survenue quelques jours plus tard quand, me servant pour 20 euros d’essence, j’eus la maladresse de dépasser d’un centime ! Les doigts de la caissière repliés telles les serres de l’épervier, me réclamant ce centime, refusant de m’ouvrir le passage si je n’avais pas ce centime en poche….Je lui ai balancé 50 centimes. 49 centimes à prendre pour prix de mon mépris….
Je n’étais plus habitué à cette déshumanisation achevée des rapports humains...En Pologne, avec 20 centimes de trop versés dans le réservoir, on dit tant pis, se sera pour une prochaine fois !
Vieille France, qu’as-tu fait de ton esprit rieur et saltimbanque ? Fatiguée que tu m’es apparue. Humiliée. Á genoux. Sans âme.  Inquiète et insipide. Parfois ridicule. Méchante même. Á force de donner ta voix à l’aveuglette, trompée par le  prisme déformant du suffrage universel truqué, tu as donc fini par perdre la parole !
Tu n'es plus en état de donner des leçons au monde. Tu es mûre pour en recevoir.

Puis ce furent les amis…
Les amis….
« Il n’y a plus rien » chantait Ferré…Sans aller jusque là, je plagierais plutôt :  Il n’y a plus grand chose.
En tout cas, il n’y a plus ce souffle qui donne chaud, envie de vivre et de chanter sa vie. Les amis ont vécu sans moi quatre ans durant et le temps est la plus terrible des gommes. Rien ne lui est indélébile.
Je devinais, plus tard, vers la fin de mon séjour, que pour agiter cette gomme, on leur avait quand même gentiment tenu le bras. C’est une autre histoire. Privée. Presque lamentable.
La face cachée de la lune, lointaine et silencieuse, est plus difficile à lire que le visage qu’elle inscrit au ciel de la nuit. Et, pour une foule de gens, parmi lesquels certains furent mes amis, ce qui est plus facile à lire est forcément  plus vrai.
Dégoûté.


Á la Rochelle, j’ai parlé de mon livre et dédicacé beaucoup…Les amis devenus des copains étaient tous là. Mais comme des desserts posés sur une table inaccessible. De la virtualité en chair et en os.
Je me suis aussi souvenu, au cours de  cette soirée de dédicaces,  que l’écrivain Denis Montebello, fort de son expérience, m’avait conseillé il y a longtemps, à l’époque de mon « Brassens »  qu’il ne fallait jamais être copain avec son éditeur…Les temps ont dû changer…En tout cas, moi, de Georges Monti rencontré à La Rochelle, je me ferais volontiers un copain, voire un ami, tant sa gentillesse est sensible et son intelligence pétillante ! Au diable l’éditeur, donc, si tant est que l’affectif et l’édition soient termes inconciliables !
J’ai embrassé avec tendresse partagée ma proche famille. Les yeux intacts, nous avons beaucoup ri.

Je suis reparti….
Je suis sorti sous la lune et j’ai écouté le chant du rossignol. Quelque chose s’est à nouveau brisé en moi. Mais les cassures n’attendent que les printemps pour refleurir un jour.

Et puis, un coup d’œil sur Internet déserté depuis deux semaines. Un peu étonné qu’aucun blog ou sites « amis » ne fasse allusion à la parution de mon livre.
Là, j’ai souri.
Je n’étais plus à une mélancolie près.
Les « amis virtuels » ne sont en fait que les acteurs d'un partenariat. C'est dire qu'ils ne sont pas tenus à plus de fidélité que ceux qui m’ont fréquenté pendant trente ans.
Et puis, il est peut-être trop tôt. Ou trop tard, va t’en savoir. Ou alors ça vaut rien…Ce qui m’étonnerait beaucoup. Non pas que j’ai confiance en moi, mais aux choix du « Temps qu’il fait ».
J’ai lu de-ci, de là, quelques bavardages bloggisants..

Je me suis résolu à être heureux avec mes rossignols, mes automnes, mes neiges et ma forêt.
Là où je suis étranger.
On se sent mieux étranger à l’étranger qu’au coin de sa cheminée.
Résolu au bonheur, oui. Mais cette fois-ci non pas grâce aux hommes, mais bien en dépit d’eux.
C’est ce que j’appelle Exil, Acte II, Scène 1…

C'est une pièce sur l'Amour et l'essentiel se joue en coulisses.

lundi, 27 avril 2009

Chemins d’école et ponts d'Arcole

14 18.jpgLa guerre

Du pont de la route de Brux jusqu’à la laiterie de Chaunay, le chemin longeait la Bouleure. Odeurs de lait caillé et de fromages en ferments, travailleurs le cheveu gras en salopettes blanches et bottes toujours vertes pataugeant dans de grandes flaques  opalines, la laiterie, industrie décalée dans un monde essentiellement attelé au sillon d’une charrue.
Ce n’était un chemin qu’aux beaux jours. L’hiver, la Bouleure l’effaçait du paysage, en faisait son second lit de débauche. Des bois morts y flottaient à la dérive et au-dessus, inscrivant sur le ciel de grands cercles inquiets, les vanneaux huppés piaulaient pathétique.
C’était aussi un oxymore, un détour pour éviter le chemin des écoliers quand  les bohémiens surgis de la nuit et leurs yeux noirs étincelants comme ceux des chats harets,  campaient sur un petit tertre herbeux de l’autre berge.
Le chemin pour contourner les couteaux qui pendaient à leurs ceintures, les haillons d’une marmaille aux gestes brutaux,  les feux de camp, , les paniers tressés d’osier,  les roulottes, les petits chevaux mouchetés comme ceux des Comanches et les guitares.
Le chemin des couards. Le chemin de la peur de l’Autre.
C’était aussi un ordre. Les poules renfermées à double tour, les lapins verrouillés dans leurs cases, les outils de jardin remisés, les bicyclettes entravées, les saloirs camouflés dans la maison,  les billets des allocations enfouis plus profondément sous la pile de draps, la dernière précaution était enjointe : Prenez le p’tit chemin de la laiterie.
Puis, un jour,  le chemin nous fit les archéologues de la guerre.
Car  un vieil orme d’un autre monde, déjà mort,  avec un trou comme une grotte à sa base, gémissait là sans douleur entre le ciel et l’eau. C’était un monument, la cabourne, le désignait-on, et un matin un chat-huant somnolait sur le pas de cet antre froid qui semblait vouloir fouiller de ses ombres les entrailles de la terre.
Nous avons admiré l’endormi les yeux mi-clos, nous avons dévisagé ses petites oreilles emplumées et un souffle de vent qui faisait frémir le poitrail, puis nous l’avons cruellement effrayé.  L’oiseau somnambule a lourdement heurté la cime des haies et s’est évanoui quelque part sous les nuages.
Alors nous nous sommes approchés avec cette fascination étrange du chasseur  et du chien de meute à vouloir respirer l’endroit même où l’oiseau évanescent s’était reposé, comme s’il eût pu oublier là quelque chose de lui, quelque chose de concret et dont nous nous serions saisis. Agenouillés, nous avons scruté et reniflé la senteur humide de la cabourne et nos yeux comme  des fouines se sont habitués à l’ombre.
Nous avons reculé, épouvantés et en jetant des cris.
C’était étrange, c’était long, c’était rond, c’était rouillé, c’était pointu.
Un obus !  Une bombe !  Une torpille ! C’est les bohémiens !  Non,  c’est les boches ! La guerre !
La guerre, celle dont on nous rebattait tant les oreilles, avec des Allemands vociférants des ordres et voleurs de chevaux, de vaches, d’œufs et de lait, était de retour.
Nous avons fui.
Mais le soir,  à pas feutrés pour ne pas déranger la mort qui dormait là depuis si longtemps, avec des précautions rampantes et muettes d’indiens à l’affût, nous sommes revenus. La guerre tel un monstre paisible était toujours  posée sur la terre noire  de la cabourne.
Alors, nous nous sommes peu à peu habitués à cette inquiétante présence d’un passé tumultueux, un passé d’avant nous,  fait de feux et de sang et nous avons juré le secret. L’arbre mort avec la mort lovée à ses pieds est devenu notre totem. Chaque fois que nous sommes passés par là, faisant même un détour pour y parvenir,  régulièrement, nous sommes venus veiller sur le sommeil du monstre.
Et nous n’avons rien dit, meurtris dans notre chair et comme si nous étions des soldats assassins, quand le tranchant luisant d’une hache est venu par un sale matin de printemps  réveiller la colère de notre redoutable idole.

Les membres déchiquetés, le cantonnier Gustave s’est éparpillé sur les herbes et du rouge, beaucoup de rouge,  s’est répandu sur le blanc et le jaune des pâquerettes et des boutons d’or.

Même sous les cabournes les plus innocentes où somnolent des chats huants, la guerre, la guerre  chez les hommes ne dort toujours que d’un œil mauvais.

Image : Philip Seelen

jeudi, 23 avril 2009

Cynisme communiste - Réalisme de la cruauté.

Solidarnosc.jpgAu Vallon de Villars, Chamby le 22  avril 2008

Cher Bertrand,

D’emblée tu me poses la question : Philip, faut-il geler ou ne pas geler l’accès à la rubrique "commentaires" de nos échanges ? 
Ce choix m’est proposé suite à quelques péripéties animées avec une interlocutrice. Ce gel printanier des commentaires aurait donc pour but de maintenir un certain climat de sérieux, de sérénité autour de nos échanges.

Cette rubrique, comme toutes ses semblables de « L’Exil des Mots », n’est-elle pas actuellement accessible librement aux humeurs de nos lecteurs ?  Pourquoi  alors nos correspondants ne pourraient-ils plus continuer à commenter à leur guise nos échanges épistolaires, même au risque de certains pataquès ?  Pourquoi devrions-nous, pour notre confort ou pour celui d’hypothétiques lecteurs incommodés par des polémiques intempestives, condamner à un triste exil des mots tous  nos commentateurs ?

Nos échanges racontent la Pologne, les Polonais, leur histoire, leur vie d’aujourd’hui, tels que, toi et moi, nous les voyons, nous les ressentons, nous les comprenons. Nous essayons d’être sans fard et sans complaisance et nous ne saurions laisser de côté la passion que nous éprouvons tous les deux pour ce pays et ses habitants.  Pour finir, cher compère, tu me laisses aussi la responsabilité du choix final en me précisant que seule ma voix compte pour trancher cette question.

Tout cela n’est-il pas tournure rhétoricienne de ta part, Bertrand ? Car tu connais ma réponse. Non ?  …
Alors confronté à ton silence dubitatif et pour entretenir le suspense, je garderai cette réponse pour la fin de ma lettre.

Venons-en à notre actualité épistolaire. Tu t’inquiètes à juste titre de l’esprit « taiseux », de cette espèce de brume de silence qui règne autour de la diffusion du film de Wajda sur Katyn en Europe et tu me signales le cas de l’Italie. J’ai lu, entendu et vu l’essentiel de ce qui se racontait sur ce film sur Internet, dans la presse et à la télévision.

Bertrand, je crois que nous pouvons écarter toute idée de complot ou de censure politique avouée ou inavouée des distributeurs et des médias européens. Dans plusieurs interviews et même à la télé française, Wajda en personne fustige la responsabilité de la Télévision Polonaise productrice du film et responsable, selon les propres mots du réalisateur de Katyn, d’une politique de distribution archaïque, digne d’une administration vétuste encore sous l’influence déglinguée de l’idéologie bureaucratique héritée du passé communiste.

En effet, il semblerait que les choses soient plus compliquées et plus obscures que la  fulgurance d’un acte de censure caractérisé. Je connais, par mon métier d’imagier, les logiques commerciales implacables des productions, des coproductions et  des filières de distribution des œuvres cinématographiques en Europe.

Le cinéaste a choisi de ne produire son film qu’avec des financements polonais pour pouvoir contrôler l’indépendance de son scénario, celle du choix de son casting, de son esthétisme et de ses  techniciens. Cette logique de faire de son film une affaire strictement polonaise, on a même refusé une participation d’Arte ou de Canal-plus,  est malheureusement révélatrice d’un choix qui  condamnait Wajda, par avance,  à avoir une distribution chaotique de son oeuvre sur notre continent.

Du coup, aucune stratégie commerciale, faisant de ce film un événement cinématographique européen n’aura été possible. Ce film dès lors a été distribué dans chaque pays, pris isolément, par des petites sociétés opportunistes, sans grands moyens promotionnels, avec un petit nombre de copies, dans un petit nombre de salles.

Ces sociétés qui exploitent ce type de créneau de diffusion ingrat ont au moins le mérite de le faire. On ne saurait donc leur jeter la pierre. Le cinéma est et restera avant tout une entreprise commerciale, que le veuillent ou non les idéalistes et les puristes. Et cerise sur le gâteau une diffusion « télé-commerciale » a gravement court-circuité la sortie en salle.

Je ne connais pas les motivations profondes de Wajda dans le choix de cette politique de production et de diffusion. Mais ce que je vois c’est que ce grand cinéaste ne s’est pas plaint un seul instant d’un boycott ou d’une censure quelconque de l’industrie européenne du cinéma à son égard. Il n’a publiquement dirigé ses critiques que contre ses diffuseurs polonais.

Alors comment comprendre notre malaise, comment comprendre cet aura de silence qui accompagne la sortie de ce film en Europe, comment interpréter la circulation de ces rumeurs de censure, de boycott ? Et si nous touchions là à ce que j’appellerais la « Question polonaise ». Car il y a bien une « Question polonaise » en Europe.

Krzysztof Pruszkowski, mon ami artiste photographe polonais, vivant en France depuis plus de quarante ans, me disait, ces jours, sa lassitude de devoir, au sujet de son pays, sans cesse expliquer des vérités, sans cesse déjouer des mensonges, sans cesse se confronter aux sourires entendus, aux sarcasmes, sans cesse expliquer et informer sur l’Histoire de la Pologne ignorée de ses contemporains, sans cesse réfuter les accusations sur l’antisémitisme du peuple polonais, sans cesse montrer le lien profond entre le nationalisme polonais et le catholicisme, bref sa lassitude de devoir manifester en permanence d’une obligation de réfuter et de convaincre.

Krzysztof me disait son agacement devant la légèreté ou la condescendance avec laquelle des intellectuels européens prétendent lui expliquer les défauts et le passéisme de la société polonaise.  On veut lui expliquer la Pologne à lui, « pauvre artiste polonais », lui qui n’aurait sans aucun doute pas toutes les informations, ainsi que la culture critique nécessaire pour comprendre son pays. Et bien sûr, il s’agit  d’une critique politique et sociologique selon les normes et les schémas en vigueur  chez les spécialistes en Histoire et en sciences humaines des pays de l’Ouest qui n’ont jamais vécu sous un joug communiste.

La pensée communiste, la pensée socialiste, la pensée de gauche, la pensée progressiste, la pensée républicaine de gauche comme de droite ont fortement marqué les artistes, les intellectuels et l’opinion publique en général sur la question de l’appréciation historique du communisme et du socialisme réel pratiqué en Europe dite de l’Est et en URSS.

Cette population, pour l’essentiel, Bertrand, est représentée par notre génération. Les avis sur la question du socialisme réel relèvent du déni de fait, du déni de réalité, du déni d’Histoire.
La chute du communisme est pour la plupart de ces gens, l’échec d’une idéologie, d’un projet politique en soi généreux, idéaliste, novateur, révolutionnaire, utopique fondamentalement bon et représentant un progrès par rapport au capitalisme et à la démocratie parlementaire. Ce projet n’a pas pu se réaliser correctement comme il l’aurait dû, puisque qu’il a été confronté dès sa naissance à la réaction hystérique des pays capitalistes. Son échec et aussi dû au fait que ces « peuples de l’est européen en retard de progrès» n’avaient pas les connaissances et le degrés de civilisation nécessaire pour faire triompher l’utopie sociale.

Un fameux historien communiste anglais, Eric Hobsbawn, apprécié de notre génération, best-seller à travers le monde avec son livre le « 20 ème siècle, le siècle des extrêmes », répand bien cette idée d’un communisme du « goulag » pour la bonne cause, puisque le communisme est historiquement le seul projet de « libération de l’humanité du capitalisme et de l’impérialisme ». Les dizaines de millions de victimes du socialisme réel sont des « victimes objectives » des « victimes inévitables » selon cet historien très prisé. Staline et tous ses acolytes ne pouvaient pas faire autrement pour mener à bien la révolution communiste. La terreur était la seule voie. Il fallait la tenter à tout prix pour le « bonheur hypothétique » de l’humanité tout entière.

Ce personnage très âgé, qui ne renie et ne regrette en rien son engagement dans le PC anglais, rajoute à ce cynisme percutant un mépris profond pour les peuples soumis à ce joug terrifiant. Selon son enseignement de l’Histoire, ces peuples victimes de cette expérience n’étaient pas assez mûrs techniquement, culturellement et économiquement pour réussir cette révolution en tout point géniale, prédite par Marx et initiée par Lénine.

Bertrand, je crois que cette manière de penser l’Histoire est bien profondément ancrée dans nos sociétés capitalistes de l’ouest européen qui ont échappé à la dictature du communisme bureaucratique. Ainsi une grande partie de l’élite de ces pays n’a pas pris la dimension réelle de ce qui s’est passé à l’Est de l’Europe et particulièrement en Pologne depuis 1945 à aujourd’hui.

1968. Alors que toute la jeunesse de l’Occident descendait dans la rue contre les pouvoirs vieillissant issus de la génération de la guerre, que la France forgeait son mythe de Mai 68 à coup de drapeaux rouges et de slogans à la gloire du marxisme-léninisme, pendant ce temps en Pologne, la répression du régime communiste réel s’abattait brutalement sur l’opposition étudiante et ouvrière qui manifestait contre l’absence des libertés fondamentales dans la société socialiste.

Dans toute la Pologne des milliers d’étudiants sont exclus des universités. Les syndicats et le parti sont encore et encore épurés des  « éléments à la solde de l’impérialisme et du sionisme ». Le vocable « antisioniste » alimente alors une propagande anti-sémite du Parti Communiste contre les dirigeants juifs étudiants tel Adam Michnik. Les autorités somment les juifs de choisir  entre la fidélité à leur patrie la Pologne ou leur départ pour Israël.

C’est alors que toute l’opposition de gauche au pouvoir stalinien fut éliminée des organes de représentation. Cette répression politique eut des conséquences immenses dans l’accélération historique de la chute du communisme à l’Est. Pour cette génération de la gauche nouvelle, 1968 fut la fin de toute illusion de réforme du communisme. Une génération entière d’opposants abandonna toute référence aux classiques du marxisme. Elle renonça à tout espoir de pouvoir réformer la dictature socialiste de l’intérieur.

Une nouvelle opposition vit ainsi petit à petit le jour. Celle-ci, rejointe par d’autres courants conservateurs, a déterminé le caractère politique et idéologique de l’opposition polonaise pour les deux décennies suivantes. Au cours de la montée révolutionnaire de 1980-81 leur langage et leurs convictions furent dominants au sein de Solidarnosc. Le coup d’Etat du général Jaruzelski, en décembre 1981, confirma aux yeux de la majorité de la population la justesse des enseignements que ces opposants avaient tiré de  la répression de 1968.

A l’Ouest, pour beaucoup de sympathisants de la révolution polonaise, cette transformation de l’opposition polonaise ne fut pas comprise au même rythme que celui où elle se déroulait dans le pays même. Ainsi l’ignominie des communistes fit apparaître au grand jour les valeurs cachées du conservatisme et les qualités morales de l’Eglise catholique. C’est l’Eglise, seule autorité morale qui disposait d’une autorité suffisante dans le pays, qui prit la défense des étudiants emprisonnés et insultés. Lorsque les autorités communistes avaient écrasé leurs propres normes légales pour maintenir leur pouvoir, le respect des conservateurs pour ces normes prit alors un sens nouveau.

Ce qui s’est passé en Pologne marqua la fin du « siècle d’or » des idéologies communistes révolutionnaires, la fin pour une génération entière de toute croyance dans les possibilités d’une révision du socialisme réel, comme de celle en une idéologie communiste qui puisse être prise au sérieux, en y trouvant des valeurs authentiques et la force pour une pratique politique contemporaine.

Actuellement trois générations animent la Pologne que nous connaissons. Celle qui a fait la Révolution de 1989, celle qui a fait ses premiers pas politiques pendant la révolution et qui a grandi sous le post-communisme et celle qui a 20 ans aujourd’hui et qui est née sous le capitalisme post-communiste.

De cette vie nouvelle de la Pologne bien peu de médias et de journalistes nous en parlent. En cette année 2009, la Pologne n’est même pas célébrée à sa juste valeur pour son rôle éminent et déterminant dans la défaite du communisme de 1989 qui a entraîné la chute du mur, puis la fin de l’URSS. Seule la chute du Mur de Berlin est unanimement célébrée à cause de son côté immensément spectaculaire et symbolique de la fin de la division de l’Europe en deux. La victoire de Solidarnosc est à peine évoquée. Et le peuple des Allemands de l’Allemagne de l’Est passe aujourd’hui pour le héros de cette histoire.

La Pologne n’en dit rien, mais son peuple a de la mémoire, et à raison, il nous en veut à nous ses cousins européens, pour ces oublis, pour ces maladresses à répétition. Rien n’a été plus significatif de ce mauvais esprit européen à l’égard de la Pologne, que cette arrogance allemande, il y a trois ans maintenant, qui ne cessait, dans les institutions européennes, de distiller un révisionnisme d’appellation concernant les camps de la mort allemands en Pologne. Pendant plus d’une année des officiels et des politiciens allemands désignaient « Auschwitz, Birkenau, Majdanek, Sobibor, Treblinka, Chelmno, Belzec » en tant que « Camps polonais de la mort ». 

Ces Allemands prétextaient que le qualificatif « allemand » ne convenait pas pour décrire ces camps d’extermination. Selon eux le peuple allemand en aurait toujours ignoré l’existence, puisque l’extermination des juifs d’Europe par les autorités allemandes était tenue secrète. Seuls les Nazis connaissaient l’existence de ces camps. Les restes, les ruines de ces camps ne pouvaient donc être qualifiées de « camps de la mort allemands ». Dès lors le qualificatif de leur localisation géographique paraissait aux yeux de ces gens comme étant le plus adéquat pour leur appellation : « Camps de la mort polonais ». Quelle ignominie et quelle insulte !

Il a fallu une très forte mobilisation de l’opinion, menée par les Polonais, pour obliger les Allemands à cesser ces manœuvres révisionnistes au sein des instances européennes.

20 ans après la Révolution, la Pologne est en crise et à la recherche de ses valeurs, de ses repères d’aujourd’hui. Lech Walesa, le héros de Solidarnosc, le Prix Nobel de la Paix, le premier président de la Pologne après le communisme est lui-même mis en cause par un jeune historien de la génération qui n’a pas connu le communisme. Accusé par ce jeune homme, d’avoir collaboré avec la police politique communiste, ce truculent personnage historique menace de quitter son pays si les autorités n’interviennent pas pour rétablir son honneur. Les révélations de compromissions de centaines de personnalités de l’opposition anticommuniste avec les services secrets du régime communiste ont ébranlé les mémoires et détruit des figures de valeur.

Une partie de la jeunesse actuelle se décrit comme paumée et désabusée face au conservatisme des gouvernements successifs de ces dernières années. Le Pays se sent perdu entre le souvenir de la période communiste, la nostalgie des espoirs de la Révolution et l’espérance déçue d’une amélioration rapide des conditions de vie pour la majorité, avec l’adhésion pourtant prometteuse à l’Union Européenne.

De cette Pologne, on ne nous en parle guère. Et c’est de celle-ci qu’ensemble nous devrions parler aussi et peut être avant tout, cher Bertrand, parce qu’elle est vivante et que le rappel sans cesse du passé ne suffit pas à sa faim de démocratie, de justice sociale, d’équité et de valeurs culturelles. Une nouvelle génération de créateurs, d’écrivains, de musiciens, de cinéastes est née. Nous la découvrirons ensemble et la ferons découvrir à nos correspondants, nos lecteurs.

Quant à nos COMMENTAIRES, puisque j’en ai par toi l’autorité, Ami Bertrand, je les déclare solennellement OUVERTS.

Fidèlement à toi.
Philip Seelen.

 

Image : Philip Seelen

mercredi, 22 avril 2009

À Jean-Claude

P6150049.JPGTexte écrit ici en Pologne dans la douleur du décès de mon plus cher ami et lu par mon frère aux obsèques, à Châtelaillon en décembre 2006.

Je le publie ici parce que la littérature qui mord dans la vie, qui mord dans les tripes, qui vit du sang qui palpite, la littérature qui a peur de la mort par amour du monde, qui ne poursuit pas d'autre but que sa propre survie, n'a pas de tabous.

Et je le publie maintenant parce qu'à quelques jours seulement, enfin, d'honorer ma promesse.

 

 

De tellement loin, là où résonne encore l’écho de ton  pas,
Le timbre de ta voix,
Les taquineries de ton rire,
Le silence inquiet de tes grands yeux,
De l’exil où tu étais venu et m’avais embrassé,
De ce lointain exil,  ô douleur, je te serre dans mes bras !

Vois-tu, plus rien ne sera désormais comme avant.
Et pour moi, pour nous tous qui si haut t’avons porté dans le cœur,
Une feuille manquera désormais à la branche,
Une branche à notre arbre,
Un arbre à notre forêt,
À notre forêt un sentier vagabond,
À notre sentier l'espoir de t'apercevoir au détour.

De ce côté-ci de la terre, sous ces nuages et ces étoiles aujourd’hui inondés de stupeur, je ne vois plus que le froid d’une absence.

Tu es tellement loin, mon Jean-Claude...Je suis si loin.
Mais je viendrai…
Je viendrai en boitant, je viendrai en rampant, je viendrai en tombant, je viendrai tout tremblant, je viendrai en volant.
Mais je viendrai…
Je viendrai un moment.
Et je m’assoirai là.
J’irai sur ton néant.
Je reverrai silencieux tous nos combats perdus.
Je sentirai encore ta main flotter sur mon épaule.
Je dirai en murmures l’inutile et la vanité des idées et j’inonderai ta tombe des larmes de l’éternité amicale.
Ta tombe sans croix, ta tombe sans fleurs, ta tombe nue, ta tombe toujours rebelle, toujours debout et qui brandit encore ta lutte obstinée à la face d’un monde avachi et depuis le fin fond des ténèbres.

Partant enfin, tournant le dos à ta solitude ensevelie, je cracherai à la gueule du ciel mon désespoir de toi et notre haine du mensonge !

mardi, 21 avril 2009

Zozo, chômeur éperdu

Zozo.jpgOù trouver sur Paris, dès vendredi et dès potron minet, le livre que j'ai écrit ?

J'use de cette petite périphrase parce que je n'aime pas trop quand les auteurs disent "mon" livre.
Parce qu'un livre publié n'appartient plus à son auteur, mais à ses lecteurs. Il vit sa vie en tant que message social distribué, en tant que livre qui se livre à qui veut bien se livrer à sa lecture. 
Mon pantalon, ma chemise, ma voiture (encore que..), mes copains, mes ennuis, mon âge, oui, mais "mon" livre, non.

Mais trève de considérations intempestives, où trouver, dès vendredi, le livre que j'ai écrit et que "Le Temps qu'il fait " a publié ?

Selon le juste mot de Georges Monti, ci-devant éditeur, interrogé: Dans les vraies bonnes librairies qui soignent la littérature.

D'accord, ça me fait bien plaisir, Georges, mais je ne peux pas écrire que ça. Donc, de mémoire défaillante, je cite ici quelques librairies où vous pourrez vous procurer cet ouvrage que j'ai écrit et que  "Le temps qu'il fait " ...Oui...Oui...Bon...
Au fait !

Je demande pardon, humblement, à tous les amis libraires que mon clavier laxiste aurait oubliés.

Tschann, 125 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris

L'Écume des Pages, 174 bld St Germain, 75006 Paris

L'Arbre à Lettres, 2, rue Edouard Quenu, 75005 Paris,

Libralire, 116 rue St Maure, 75011 Paris

Atout Livre, 203 av. Daumesnil, 75012 Paris

Le Merle Moqueur, 51 rue de Bagnolet, 75020 Paris

Le Comptoir des Mots, 239 rue des Pyrénées,PAr (75020)

La Hune, 170 Bd Saint-Germain, 75020 Paris

Et dans toutes les autres librairies du Réseau initiales


Et en province alors ? Là, je ne peux dire que  : Dans les vraies bonnes librairies qui soignent la littérature.


Bonne lecture !