vendredi, 24 juillet 2009
Savez-vous qui ?
« C’était un de ses hommes politiques à plusieurs faces, sans convictions, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel.
Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés...»
Mais qui a bien pu avoir entre les mains une plume assez finement aiguisée pour offrir une vision aussi précise et tellement intemporelle de "la chose politique" ?
Un indice : ça n'est pas lui....
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mercredi, 22 juillet 2009
Divorce prématuré d'avec les mathémathiques
(...) Le chemin de l’école était maintenant un sentier silencieux où résonnaient mes seuls souliers. Mes frères et sœurs en avaient appris suffisamment. Leur tête était rassasiée du bagage scolaire.
Aussi, leur quatorzième année pas plus tôt sonnée, les avais-je vu remballer précipitamment les porte-plume et les cahiers, refermer doucement sur eux la porte de la classe, comme pour ne pas déranger les autres, et ouvrir celle d’un atelier pour apprendre à manier des outils beaucoup plus utiles, un rabot, une clef à mollette, un fer à repasser, ou encore un chalumeau.
Moi aussi, j’ai appris le chalumeau.
En autodidacte et bien plus tard. Quand j’ai cru que je savais tout et qu’il n’y avait plus rien d’autre à apprendre. Mais je n’en ai pas fait mon métier. C’était trop dangereux. D’ailleurs, je m’y suis plusieurs fois brûlé les doigts.
Pour l’heure, j’en restais au pont d’Arcole, à l’imparfait du subjonctif et à la longueur de la Loire, ce mauvais fleuve qui ne voulait pas qu’on naviguât dessus pour voyager et commercer. Pas comme la Seine, docile et accueillante qui prêtait ses méandres à tous les échanges. Grâce à sa bienveillance, les farouches nordiques, avec leurs casques à cornes de buffle, leurs longs cheveux nattés et leurs blondes moustaches, étaient venus plusieurs fois visiter Rouen et même, avaient poussé la rame jusqu’à Paris.
Ils n’avaient pas trouvé ça beau, alors ils avaient tout brûlé. Ils avaient considéré aussi que les gens vivaient trop souvent à genoux. Alors, se méprenant complètement sur la barbarie de cette position, ils l’avaient traduite comme une invitation et leur avaient tranché la tête à coups de hache.
Plus tard, lassés de salir leurs armes et de courir la froidure des mers, ils s’étaient mis à genoux eux aussi, pour voir si on viendrait leur couper le cou. En lieu et place, on les avait récompensés en leur donnant un bout de pays et en les priant gentiment de bien vouloir s’y installer.
N’y comprenant décidément plus rien, ils avaient alors jeté les haches au ruisseau, ils avaient planté des pommiers et s’étaient mis à faire du cidre. Allez savoir pourquoi… Par désespoir peut-être.
Tandis que le vent venait plaquer aux larges et hautes fenêtres les feuilles écarlates des platanes, je buvais le moindre mot de l’instituteur.
Je me demandais où il avait appris tout ça et si un jour, moi aussi, je pourrais comme lui, une main négligemment plongée dans la poche de ma blouse, raconter toutes ces choses-là à des enfants émerveillés et gourmands.
Je vénérais son discours et ne lâchais complètement prise que lorsqu’il se mettait à délirer sur un train qui était parti de là-bas à une heure tardive de la nuit et qui en avait croisé, à je ne sais plus quel moment, un autre qui avait démarré une demi-heure plus tôt d’ailleurs, peu importe d’où, et qui avait rencontré en tout cas le premier train près de chez nous. Quand, son histoire à dormir debout terminée, il nous demandait de faire des opérations pour savoir à quelle vitesse ces deux foutus trains avaient bien pu rouler, là, je me disais qu’il était devenu fou, qu’il avait la grippe, qu’il avait bu du vin à midi ou qu’il nous faisait une blague.
Dès qu’il reprenait ses esprits, il redevenait heureusement intelligent. Il ouvrait un livre et nous dictait une page. Une page qui parlait de la chasse, de la pêche, de la récolte des pommes de terre, des vendanges, des quatre saisons. Cela avait du sens et je transcrivais le tout sans la moindre rature, comme si ma plume puisait à la source de sa puissante voix la justesse de la phrase et du mot.
Hélas ses hallucinations le reprenaient régulièrement.
Il changeait alors l’histoire et demandait combien un robinet mal fermé pouvait-il remplir de bouteilles dans la nuit, ou bien il inventait un paysan fantasque qui avait acheté un trapèze, lequel paysan, après mûr examen, l’avait trouvé trop grand pour lui, en avait vendu un bout en forme de triangle à son voisin et combien il fallait donc qu’il vende ce bout de triangle pour récupérer son argent honnêtement.
Avec le chiffre que je lui annonçais au bas de ma page maculée de taches violettes et surchargée de gribouillages, notre paysan avait de quoi acheter toute la commune ou, au contraire, ne pouvait même pas s’offrir un paquet de tabac.
Je n’ai en effet jamais intellectuellement admis qu’on puisse introduire des virgules, mes chères virgules, mes amies qui séparaient les mots, soulignaient des émotions, faisaient chanter les phrases, parmi ces chiffres froids et muets. Quand, à partir du collège, il a fallu mélanger des lettres, des virgules et des chiffres, j’ai complètement démissionné et j’ai sombré dans l’illettrisme mathématique.
Dès lors, tout ce qui a voulu parler de calculs, de mesures, de hauteur, de largeur, mais aussi et surtout d’argent, que je l’aie dû ou qu’il m’ait été dû d’ailleurs, m’est devenu abscons, hors propos, jusqu’au handicap social, jusqu’à la sempiternelle banqueroute. A tel point que, au hasard des étalages et des rayons, je n’ai jamais su dire si une chose affichait un prix exorbitant ou si elle était pratiquement offerte.
Pour les investissements plus conséquents dont une vie se croit obligée d’être jalonnée, j’ai préféré ne rien acheter du tout ou alors j’ai lâchement laissé à quelqu’un d’autre le soin de conduire les négociations. En tout cas, je n’ai jamais apposé mon humble paraphe au bas d’un contrat qui supposait que l’on s’engageât pour trop longtemps et pour des sommes qui dépassaient de très loin mon entendement.
Je ne suis pas très fier de cette irresponsabilité récurrente.
D'autant qu'aujourd'hui, l'automne venu, je la paye chère, au sens premier du terme.Très chère même.
Mais ça nous emmènerait bien trop loin dans la confidence...
Extrait d'un manuscrit déjà vieux, "Le silence des chrysanthèmes"
Image : Philip Seelen
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lundi, 20 juillet 2009
Premières solitudes
Il est des soirs lointains, comme ça, qui restent présents en mémoire, avec cette précision de détails, pourtant en demi teinte, de certains de nos rêves récurrents.
Le vent d’hiver en hurlant bousculait les branches des arbres, à tel point que notre pâle chandelle en vacillait dangereusement et que les ombres aux quatre coins des murs dansaient, la pièce tantôt illuminée ici, tantôt plongée dans l’ombre là, et vice versa. Le docteur avait été demandé au chevet d’un de mes frères qui avait les oreillons, un courageux pionnier car les huit ou neuf autres paires d’oreilles allaient évidemment devoir bientôt s’enflammer de la même et douloureuse infection. Le sage patricien, d’ailleurs, prescrirait pour tout le monde à la fois, faisant d’une pierre presque dix coups. Les assurances sociales se portaient à merveille en ce temps-là. On ne mégotait pas encore sur le prix du moindre suppositoire.
Le docteur était un nouveau médecin. L’autre, celui qui était toujours en retard en dépit de sa 2 CV flambant neuf, s’était retiré prématurément. La rumeur avait couru quelque temps qu’il était gravement malade, ce qui était un comble désastreux pour tout le monde, comme si l’on eût dit que le curé était parti en enfer. Le docteur était pourtant mort très vite, contradictoirement des suites d’une longue maladie, plongeant toute la campagne dans la consternation. Un guérisseur qui mourait avant tout le monde, c’était inquiétant. Ça bousculait l’ordre des valeurs établies.
Depuis le fauteuil où il avait été longtemps cloué, le médecin avait cependant eu le temps de passer le caducée au fils.
C’était comme ça, chez nous. Médecins, notaires, pharmaciens, vétérinaires constituaient d'inébranlables dynasties. Le nouveau prince était ainsi assuré de la confiance totale des chaumières. Mais on exigeait que son art fût digne de son nom. La moindre petite erreur, la moindre hésitation même, lui valait aussitôt le rappel véhément de son noble pedigree et les devoirs auxquels le soumettait sa glorieuse lignée. S’il prescrivait des cachets, on demandait si le père n’aurait pas plutôt ordonné là des suppositoires, lequel père s’était entendu dire avec ses suppositoires que le grand-père aurait certainement préféré des ventouses, et ainsi de suite jusqu’à la saignée.
Docteur-fils était un homme jeune et jovial, la mine poupine et rose, une face de pleine lune au-dessus de laquelle le cheveu était coupé ras. Un gros et brave médecin de campagne, le ventre déjà replet.
Il posa sa sacoche de cuir rouge sur la table, retira ses gants, examina sur toutes les coutures le malade inondé de fièvre, barbouilla une longue ordonnance, lisible du seul pharmacien, son cousin germain. Il fit tout cela en parlant franc et tout sourire. Il disait que ce n’était pas grave mais qu’il ne fallait surtout pas prendre froid, qu’il fallait garder le lit et que ce serait bien si tout le monde pouvait profiter maintenant des oreillons parce que plus il était tard et plus il pouvait y avoir des complications embêtantes, surtout au niveau des testicules.
Ma mère opinait du chef et ponctuait les prescriptions de petits murmures entendus. Le mot qui courait des dangers de complications embêtantes, nous était alors inconnu. Un mot de savant, sans doute un vague organe dont l’instituteur ne nous avait pas encore parlé, un muscle, un os peut-être. Pourtant, on les avait appris par cœur les cubitus, les humérus, les tibias et autres péronés, sur l’affreux squelette bringuebalant au fond de la classe.
Ce squelette-là n'avait point de testicules. Un nerf alors ? En tout cas un truc qui ne devait surtout pas attraper les oreillons.
Son office terminé, le nouveau docteur se leva pesamment, voulut saluer mais, se ravisant soudain, il se rassit. Ayant peut-être considéré qu’il y avait là, autour de cette table, beaucoup de testicules à risques, il se fit présenter tout le monde, un à un, le prénom, l’âge et, pendant qu’on y était, le métier qu’on aimerait bien faire plus tard.
Ma mère fit le tour de ses sujets, énonça les prénoms et les âges respectifs laissant à chacun le soin de bégayer ses fantasmes professionnels. J’entendis menuisier et mécanicien, bien sûr, mais aussi laitier, cantonnier, épicier. Une sœur dit qu’elle voulait être couturière, une autre, beaucoup plus ambitieuse, ou plutôt pour faire sottement plaisir à ce nouveau et jeune docteur, dit qu’elle serait infirmière. Le complaisant médecin siffla d’admiration, l’encouragea et la félicita. C’était un noble et beau métier et ma soeur se dandinait de plaisir d’avoir su décrocher le premier rôle.
Ma mère hélas interrompit brusquement l’enchantement en déclarant qu’elle en était bien incapable.
Les présentations s’achevaient sur cet ultime encouragement à la vocation et le docteur, s’étant à nouveau levé, tendait le bras vers le loquet de la lourde porte qu’il s’apprêtait à ouvrir sur la nuit hurlante. Le timide faisceau de lumière qui se balançait toujours d’un côté sur l’autre dut changer de direction et venir éclairer la pénombre où j’étais demeuré silencieux. Le docteur arrêta son geste et me montra du doigt.
Inadvertance, oubli délibéré ? Ma mère en tout cas avait négligé de me nommer. Elle fit un geste vague en battant l’air de sa main, qui pouvait vouloir dire que cela n’avait aucune importance.
Humilié jusqu’à en avoir mal à la gorge, je devançai la question de ce fouineur et dis que moi, c’était simple, je ne voulais rien faire du tout. Ma mère écarta légèrement les bras, la paume de ses mains tournée vers le haut, haussa les épaules et leva les yeux au plafond. Clairement, ça voulait dire qu’elle avait raison : Ce n’était pas la peine de me présenter.
Dans ce clair obscur chevrotant, je fus pourtant le seul qui afficha clairement ses ambitions et qui atteignit durablement ses objectifs.
La couturière ne recousit que les boutons de chemise de son bonhomme de mari, l’infirmière n’endossa évidemment jamais la blouse, le mécanicien revit très vite ses prétentions à la baisse, les menuisiers, en dépit de réelles dispositions, ne le furent pas jusqu’au bout. Point d’épicier, point de cantonnier ni de laitier, mais des ouvriers d’usine qu’on envoya un beau matin à la soupe populaire, parce que ce qu’ils fabriquaient était devenu complètement inutile ou parce que ce n’était plus comme cela qu’il fallait faire et que ça ne leur servait plus à rien de savoir mesurer la délicate épaisseur d’un poil de cul avec leurs pieds à coulisse.
Ce monde est d’une gentillesse que la gentillesse ne peut assurément pas comprendre.
Extrait d'un manuscrit déjà vieux, "Le silence des chrysanthèmes"
Image : Philip Seelen
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vendredi, 17 juillet 2009
La langue et ses hasards
Nous sommes bien sérieux avec la langue : Grammaire, étymologie, histoire des tournures, écriture stylisée, figures de style chères aux métalinguistes, etc.
Comme en toponymie, j'aime cependant me permettre de temps à autres des rapprochements intempestifs et des entorses fantaisistes. Faire parler le réel par-delà "l'établi", le ramener à moi seul, à ma propre histoire, au détriment de la vérité pure. Jouer avec le hasard et la tonalité des mots.
Ainsi en va t-il pour le haricot. Le légume. Pas le vert, le blanc, le flageolet, Rognon d'Oise ou autres Pont l'Abbé. Bref, la mojette, celle que Rabelais, par la voix de Panurge, accuse de rendre le carême encore plus déplaisant.
C'était le plat avec un grand P - si j'ose - de mes étés d'adolescent passés dans les fermes aux divers travaux des champs, pour quelques francs à boire sans retenue au bal du samedi soir suivant.
Quand il n'y avait pas de mojettes au menu, il y avait des pommes de terre. Et vice-versa. Ça limitait considérablement les horizons de l'apprentissage du goût.
Par un doux euphémisme allégorique, le paysan nommait en ricanant le précieux légume " les musiciens", en évocation des flatulences, frappées là-bas comme partout ailleurs d'un fort tabou social, qu'il provoque.
- Tu reprends des musiciens, gamin ?
Or il se trouve qu'en polonais, le facétieux féculent se dit fasola.
Carrément une demi-gamme.
Comme quoi les mots, s'ils restent de la conscience parlée, sont parfois, avec un peu d'imagination, du pur et plaisant hasard.
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jeudi, 16 juillet 2009
Les figures de style d'un exil
Chacun a son histoire, plus ou moins maîtrisée, mais qui en tout cas fait qu’il est ce qu’il est, agissant en fonction d’elle, pour elle et en même temps qu’elle. Espace restreint de notre liberté ? Vieille controverse byzantine qui se fourvoie à vouloir éclaircir la part de déterminisme qui serait en nous !
Foin de ces spéculations, surtout si ce déterminisme, c’est d'abord nous.
Mon récent retour en France, au bout de plus de deux ans et demi d’absence, a profondément changé mes émotions de l’exil. Ça n’a plus les mêmes couleurs. Elles sont désormais plus contrastées, se détachant plus nettement les unes des autres dans le paysage intérieur.
Un pays, comme un lieu, comme une ville, comme un village, comme un chemin, ne vaut dans notre mémoire que par ce qu’on y a vécu. S'inscrivent dans notre cerveau les images, douces ou désastreuses, de ce vécu. On dit pour l’exil, fût-il volontaire, l’appel des racines, l’atavisme de la terre natale. On est là, il me semble, plus sur le champ de l’idéologie cérébrale que sur celui de l’émotion viscérale.
La culture, les us et coutumes ? Oui, sans doute. Mais la culture et les habitudes, c’est comme les idées : qui n’en change pas n’en a pas. D’autant qu’un exil aujourd’hui supporte mieux l’éloignement culturel grâce à ce subtil cordon qu’est l’internet. Je vis aux frontières orientales de l’Europe mais je lis, je consulte, j’écris, je communique avec mes signifiants culturels. Il en était certes pas de même pour les exilés du début de la première moitié du siècle dernier et, a fortiori, pour ceux d’avant.
Partir, quelle que soit la distance parcourue, c’est donc boucler une valise pleine de vécu, ne plus rien y ajouter, la reléguer au rang de la mémoire, certains effets sur les étagères de la mémoire neutre, en fichiers morts, en lecture seule, d’autres sur les étagères de la mémoire active et capables de susciter sentiments et émotions. C’est là la vraie mémoire, cet oxymore quantique constitué de passé qui se vit au présent.
C’est cette mémoire là que j’utilisais avant, quand je regardais le pesant soleil disparaître par-delà les crêtes de la forêt ou sur l’échine de la plaine, très loin. D’où je venais. Ce point cardinal rougissant réveillait en moi les amis, ce que nous avions fait, dit, ri et espéré ensemble.
Mes nostalgies passagères étaient en fait une métonymie, nommant une partie, l’affectivité particulière, par un tout, le pays natal. La France.
Mais l’histoire est intervenue. Tout ce petit peuple de mon cercle libidinal a été défiguré par les trois ans de mon absence. Quand je les ai revus, j’ai revu les fantômes de ma mémoire, les négatifs de la pellicule, les traces de pas qu’ils avaient imprégnées sur notre bout de route commun.
Mais pas eux. Ils avaient disparu. Passons sur les très peu honorables raisons de cette disparition.
Je leur suis cependant redevable de cet incomparable service rendu de ne plus avoir à les regretter. Quelque chose s’est brisé. Quand je dis «mon pays» les choses sont désormais nettement plus claires. Il est seul concerné. La métonymie s’est effritée, s’est faite simple comparaison. Pas même l'élégance de la métaphore.
Le soleil disparaît tous les jours aux mêmes endroits pourtant et selon la course des mêmes saisons. L’ouest qui incendie les nuages montre maintenant la direction de rumeurs océanes et de marais. Il est une géographie et ce sont mes propres pensées, mes propres solitudes, mon propre vécu, mon histoire et mon cheminement intérieur que me montre la chute du jour. Rien ni personne d’autre ne m’accompagne dans cette réappropriation de l'orientation.
Je suis redevenu entier face à mes seules décisions. Libre.
L’exil est parfait quand il n’a plus grand chose à regretter des affections humaines.
La Pologne est ma nouvelle métonymie.
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vendredi, 10 juillet 2009
De Zola à… François Bon, par exemple
Je dis « par exemple » parce que de tous les écrivains contemporains, François Bon est celui que je connais le moins mal et que d'autres, mais que je connais plus mal encore, auraient sans doute pu venir étayer mon propos.
Disons que je le lis depuis Le crime de Buzon, que je le suis pratiquement tous les jours dans son métier d’écrivain, en bref ou en profondeur, que je figure au catalogue de Publie.net et qu’enfin, originaire, tout comme lui, des plages de l’Atlantique, je sais dans les grandes lignes son histoire personnelle.
Nous avons eu, à Civray, le même professeur de lettres et on s’en souvient profondément de ce petit professeur replet, urbain et bonhomme, qui nous fit découvrir et aimer Stendhal et Balzac alors que nous n’avions que trois vilains poils blonds sous le menton, et encore…
Donc, puisque je place ici François Bon en face de Zola, vous aurez compris que je veux hasarder un parallèle entre ces deux écrivains.
Je vous devine alors fronçant le sourcil. Ça ne vaut pas la peine, ne vous inquiétez pas. Je veux seulement dire un mot sur le métier d’écrivain considéré à deux époques lointaines l'une de l'autre d'un siècle environ, et ne parlerai point de leur écriture respective.
Quoique j’aimerais un jour revenir sur Zola. Parce qu’il est un monument de la littérature, un monument incontournable au lycée, mais un monument que les Lagarde et Michard nous ont enfoncé dans la tête à coups de poncifs et de clichés et dont nous n’avons aperçu que les grands traits publicitaires, souvent ceux de ses détracteurs, d‘ailleurs.
François Bon s’est consacré, comme on dit, à part entière à la littérature dès 1982 alors que rien, dans sa formation initiale, ne le destinait au métier des lettres. 1982 n’est déjà plus notre époque, certes, mais il fallait tout de même un sacré culot et une audace convaincue pour se lancer dans cet océan incertain, à 30 ans, à l’âge où l’on construit sa vie matérielle, sa vie de famille, son cercle territorial. De l’audace, oui, pour tout laisser tomber d’un métier honorablement rémunérateur, changer de cap à 90 degrés et se jeter dans la grande aventure littéraire. Bien d’autres, en même temps que lui, ont pris la plume entre les dents…Mais en se gardant bien de démissionner, qui de son poste de prof, qui de son poste de chef de bureau, qui de je ne sais quel poste "beurre dans les épinards."
"Le ventre plein, l’homme peut discuter", dixit une vieille chanson anar.
Ce que François Bon fit en 1982, ne serait cependant plus possible aujourd’hui (1). C’est certain. Notre époque s’est rationalisée, s’est rétrécie, n’est plus qu’un tunnel, un couloir, de ces couloirs étrangleurs où s’engouffrent les bovins poussés au cul et qui n’ont d’autre issue que les couteaux luisants d’un abattoir.
Bien lui en prit donc, à François Bon. Vingt-sept ans après, il est toujours là et, ma foi, il a matériellement survécu, il a couche molle et a fondé famille, etc.
Mais, que je sache, il n’a point acheté de gentilhommière et n’a point fait fortune, alors qu’il a derrière lui une œuvre fort conséquente.
Voilà, succinctement, pour François. Mais Zola dans tout ça ?
De passage à l’Institut Français de Varsovie, j’ai retrouvé un vieux numéro du magazine littéraire d’octobre 2002 principalement consacré à Zola. Il est d’ailleurs marrant de constater que le sommaire de ce numéro, pur hasard, comporte aussi le nom de François Bon pour la sortie de son livre, Rolling Stones, une biographie.
Voilà donc mes deux écrivains face à face, complices, prêts à la confrontation, à cent ans exactement de la mort de l'un d'entre eux. Une même passion, deux grands talents, deux époques.
Zola n’était pas non plus prédestiné au métier d’écrivain. Mais qui l’est, me direz-vous avec juste raison, sinon tous ?
Son père, ingénieur italien décède prématurément. Èmile a sept ans. Il lui faudra attendre 17 ans encore avant qu’on ne consente à lui accorder la nationalité française. Esseulé, déstabilisé, pauvre, le jeune Zola n’a jamais réussi au baccalauréat, lui.
Il rentre d’abord comme commis chez Hachette, travaille, grimpe les échelons, rencontre des gens de lettres, etc.
Dans un article de ce vieux numéro du magazine littéraire, Médan ou l’autoportrait d’un bâtisseur, signé d'Evelyne Bloch-Dano, on peut lire et mesurer ainsi les profondeurs abyssales qui séparent la condition matérielle de mes deux protagonistes :
« ….la première fierté éclate dans ses mots écrits à Flaubert juste après l’achat : « la littérature a payé ce modeste asile ». (…….) le succès est venu en 1877 avec L’Assommoir. Zola en a profité pour acheter une maisonnette. Chaque nouveau livre va permettre de l’agrandir, elle est le reflet de la réussite. Il en est l’architecte et le maître d’oeuvre. Nana lui offre la tour où se trouveront la salle à manger, le cabinet de travail et la chambre à coucher. Dès les premiers travaux, dans le même élan constructeur, il a composé parallèlement le plan du roman et ceux de la maison. Les mineurs de Germinal financeront le salon et la salle de billard, la lingerie de Madame et les chambres de bonne. Petit à petit, il achète les terres environnantes jusqu’à la Seine. Médan aura sa ferme, ses serres, son potager, son verger. (….) Car c’est cela avant tout Médan : non pas parade d’un nouveau riche qui joue au châtelain – il aurait été si facile de revendre et d’acheter une gentilhommière – mais paradis, affirmation d’une origine, celle d’un homme qui a conquis seul sa fortune, grâce à sa plume. »
Hé ben dis donc !
Je pense alors que, si Brassens s'est plaint d’être né avec cinq siècles de retard - tout heureux qu’il eût été de retrousser la gueuse en compagnie de François Villon -, ceux qui se consacrent aujourd’hui et avec bonheur à la littérature, ont dû pointer leur nez un siècle trop tard !
Ce qui me fait enrager quand même et augmente encore mon mépris, pourtant déjà profond, pour notre époque, c'est que, François Bon eût-il été Èmile Zola, que la maison, les meubles, les livres, les effets personnels, l'intimité de Julien Gracq, n'auraient pas été livrés aux serres de stupides vautours, dignes créatures de leur époque.
1 - J'ai fait la même chose, mais à cinquante balais passés, quand le chemin parcouru est déjà plus long que celui qui reste à faire. Ça n'a donc rien à voir, même si, excécutant ce plongeon vers l'inconnu tangible, mieux vaut savoir que s'ouvrent devant vous le minimum vital et de vieux jours mal assurés, dans tous les sens du terme.
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mercredi, 08 juillet 2009
Attendez-moi sous l'orme !
Depuis le temps – plus de deux siècles c’est sûr - qu’il s’évertue à puiser dans la terre sablonneuse le secret de sa longévité, son feuillage extrême flirte maintenant avec les firmaments.
Il n’est pas à moi. Il n’est à personne, en fait. Il est à lui seul sans doute. Le concept n'eût-il été honteusement galvaudé voici exactement vingt ans en France, que je l'eusse volontiers baptisé "l'arbre de la liberté".
C’est un ormeau, l’arbre qu’un mal sournois a pratiquement rayé des paysages de l’ouest, l’arbre tellement à l’écoute des hommes qu’il a donné là-bas son nom à bien des villages de Charente-maritime ou de Vendée, des Lhoumeau et des Oulmes, par exemple.
Si proche des humains qu’il a même évolué de son berceau latin, ulmus, en oulme, puis carrément en homme, s’inscrivant dans les pierres de la mémoire sous le nom de lieux-dits tels que Le pas de l’homme, Le col de l’homme ou encore Les quatre hommes.
Un arbre véritablement humaniste.
Le mien – enfin, je veux dire celui qui se dresse à dix pas de ma maison dans un no man’s land d’inextricables halliers - fait honneur à la générosité de son espèce : il arrose bénévolement une partie de mon territoire de ses dernières branches qui retombent en de lascives tonnelles, jusqu’à terre bientôt, et sous lesquelles j’aime musarder.
Sous son aile protectrice, je n’attends rien. J’ai les pensées incertaines qu’on a parfois à l’ombre des grands monuments. Celui-ci a connu les démantèlements successifs de la Pologne, il a été Russe, Polonais, Allemand de l’infamie gammée, Polonais encore mais plié sous le collectivisme stalinien, puis enfin Polonais républicain, aux brises largement libérales.
Il a vu passer à ses pieds, courir, fuir et s’affronter des soldats de tout drapeau. Des casqués, des cosaques, des cavaleries échevelées, des artilleurs empêtrés dans la neige, des généraux pressés et vociférant des ordres et des contre-ordres... Peut-être a t-il même bu quelques gouttes de sang, au hasard d’une embuscade assassine.
Il surplombe les environs. De là-haut, il voit loin par-delà le Bug, en Biélorussie. Respect s'impose et, avec lui, la crainte.
Car aujourd’hui, le moindre orage prenant des allures de cyclone torrentiel fouetté par la violence des bourrasques, il me menace. L’ami, l’ancêtre, le témoin des âges anciens, dans sa fragilité majestueuse et sénile, risque de couper un sale jour ma demeure en deux, sous le poids d'une agonie précipitée par l’intempérance caractérielle des cieux.
Je l’ai vu se tordre sous la furie, résister bravement, pencher dangereusement, craquer de toutes ses fibres, gémir et hurler...Tout de même, me dis-je, si la foudre à ce jour n’a pas réussi à l’atteindre, disons depuis la fin du 18ème siècle, qu’aurait-elle la perfidie de venir aujourd’hui le terrasser sous mon nez ?
N’empêche. La prudence recommande qu’on lui fasse baisser pavillon ; Que d’habiles bûcherons, en cinq minutes et trois coups de tronçonneuse, l’amputent d’un siècle et le réduisent de moitié.
Mais les arbres en Pologne sont sous la protection bienveillante du législateur.
Un arbre de plus de cinq ans, où qu’il ait eu le caprice d'installer ses racines, où que vous ayez eu la négligence de le planter – avec cette inconscience coupable des pauvres hères qui s’affublent d’un petit animal de compagnie, serpent, chien, singe ou autre lézard sans prévoir qu’il est un être vivant qui va bientôt envahir l’espace vital – un arbre de plus de cinq ans d'âge, disais-je, ne vous appartient plus.
S’il vous prend fantaisie de vous en débarrasser, de lui jouer un sale tour de tronçonneuse, il vous faudra en faire préalablement la demande écrite et largement motivée à la mairie : préciser son essence, son âge, sa circonférence exacte à un mètre du sol et rédiger clairement les funestes raisons qui vous poussent à vouloir l’expédier soudain au royaume des cendres.
Si vous possédez un bois, une petite forêt privée, ne pensez pas qu’il vous sera loisible d’aller y puiser librement et chaque hiver votre provision de bois de chauffage. Un forestier de l’État vous accompagnera d'abord et vous indiquera nettement quels sujets vous pouvez prélever. S’il n’en juge aucun dans votre patrimoine qui soit indigne de survivre, hé bien, ma foi, il vous donnera gentiment l’adresse d’un marchand de bois ou de charbon.
Je plaisante, bien sûr, par exagération. Mais la réalité est bien telle que.
Par cette politique de l’arbre, dans un pays où le mercure descend régulièrement en-dessous de 20°, où l’électricité est hors de prix, où le fuel domestique est un fortune, où l’hiver s’éternise de début octobre aux premiers jours de mai, les Polonais ont bien compris que leurs amis les bois et les forêts, les haies, les bouleaux, les pins, les aulnes, les ormeaux et les vieux chênes étaient en mortel danger de convoitise permanente et qu’il valait mieux se rafraîchir à l'ombre éternelle de leur feuillage plutôt que de se réchauffer à l'éphémère de leur flamme.
Et cette clairvoyance et cette amitié instinctive, que n’ont-elles inspiré les gestionnaires prétentieux de l’ouest, aux climats pourtant timides, et fait se taire la bêtise et la folie hégémoniques des céréaliers de la Beauce, du Lauragais ou de la plaine charentaise !
Les paysages y auraient sauvegardé leur gaieté et eussent été épargnés de cette morne platitude où le regard porte de clochers en clochers, jusqu’à des villages dont on ne sait même plus dire le nom, tant ils sont accrochés aux miroirs d’autres horizons !
Mon ormeau – celui qui me prête son ombre – est un vieux guerrier. Si le vent furibond menace de jeter sa carcasse impériale en travers de mon toit, il n’en reste pas moins sous la protection des lois.
Pour services rendus à la poésie des lieux.
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mardi, 07 juillet 2009
Quelques mots à propos de Pierre Michon
Un homme qui écrit a t-il la prétention, toujours, d’inscrire son nom dans la pierre ?
Je n’en sais rien en vérité. Je pense parfois que oui. Je crois à ce désir-fantasme, avoué ou inavoué, conscient ou occulte.
Immense travail cependant, travail titanesque de l’anti-deuil de soi-même.
Car facile pour chacun d’entre nous d’inscrire son nom sur une feuille de papier ou sur un écran. Difficulté énorme à vouloir cependant l'orthographier convenablement dans la pierre : il demande alors l’absolue qualité de la calligraphie et l’inébranlable solidité de chaque lettre.
Elle n'est sans doute pas donnée à tout le monde, cette opiniâtreté poétique du sculpteur quand le propos de l’artiste et la précision de son petit coup de marteau puisent à la source même de sa propre vie. Quand la qualité de la pierre, sa docilité ou sa dureté, est imprégnée du sang qui coule dans les veines de l’artiste.
Une chose est certaine pour ma gouverne personnelle : le doute, immense et despotique. Plus je persiste à écrire et plus je doute. Surtout à la relecture. Quand je prends du recul, que j’ai laissé reposer, que je me fais exclusivement lecteur. Extérieur et me dédoublant.
Mais est-il décemment possible de descendre de vélo pour se regarder pédaler? Je ne vois alors pas grand chose de l’effort, guère de relief venir s'inscrire dans la pierre. Je n’aperçois en tout cas pas ce contraste précieux qui fait qu’une praxis humaine devient une œuvre.
Plus je lis les autres aussi. Pas les grandes cathédrales. Celles-ci ont le front altier et vierge de toute érosion. Elles ont la fierté des grands voyageurs, la fiabilité des vieux chênes et la noblesse enjouée du granit. Elles ont bravé le souffle de bien des tempêtes, essuyé bien des coups de butoir et parfois même – comme Villon – des siècles d’ombres silencieuses.
Elles sont bien plus que des œuvres, elles sont des preuves, car passées sous toutes les fourches caudines, soumises à mille feux brûlants et toujours ressorties victorieuses de leurs cendres.
L’écart abyssal qui les sépare de ma propre écriture me les rend inoffensives. Un moineau ne partage pas exactement les mêmes portions de ciel que l’aigle. Il vole comme lui, avec la même technique, mais très loin en-dessous.
Le doute, il est chez les contemporains. Chez les artistes qui respirent la même époque que moi. Plus je les lis, plus je les aime (pour certains d’entre eux) et plus je mesure, dans ces moments d’incertitude qui peuvent aller jusqu’au découragement, ma vanité à vouloir écrire. Cette vanité est pourtant constitutive, pour une bonne part, d’une folle entreprise dont je ne pris pourtant pas l’initiative : Exister.
Quand on doute, ça ne peut être évidemment permanent, sans quoi ça ne serait plus du doute mais, au mieux des jérémiades, au pire de la déprime et il faudrait alors changer radicalement son fusil d’épaule.
Car il arrive qu’on rencontre sur ses chemins de lecture, un homme qui vous fait signe, qui semble parler de ce dont vous parlez. Mieux, certes, mais qui dit des choses que vous portez. Qui manie la gouge et le cisèlement avec une telle ampleur qu’il vous semble que c’est ainsi qu’il faut les manier pour tenter d’inscrire dans la pierre son bref passage.
Je parle de Pierre Michon.
Je ne l’avais pas rencontré par les Vies minuscules, mais par La Grande Beune, livre admirable, je n’ai pas d’autres mots pour en parler et, cherchant à en utiliser d’autres, j’abîmerais ce que j’en ai ressenti. Livre tout imprégné d’une douce violence, aucun mot superflu, aucun synonyme qui ne soit à son exacte place, aucune virgule qui ne défaille, aucun adjectif superfétatoire, aucune émotion, aucun sentiment qui ne soit planté dans le cœur du lecteur par un seul trait, à peine ébauché, avec la pudeur et la délicatesse de l’honnête homme. De l’art accompli. De ces livres qu’on garde toujours près de soi, en référence.
Vinrent ensuite les Vies minuscules, dont on a à peu près tout dit de ce qu’elles ont ouvert de nouveaux espaces et d’espoirs à la littérature. Après les Vies, difficile de vouloir en effet s’écrire comme avant. Pierre Michon a pour ainsi dire volé au secours de la littérature et lui a sans doute donné la bouteille d’oxygène qui lui manquait pour continuer son ascension vers les sommets.
A trente-neuf ans et après des années d'un travail solitaire, silencieux et profondément réfléchi. Un chef-d'œuvre ne s'improvise pas.
Je lis actuellement – en autres – le livre qu’Agnès Castiglione lui a consacré dans la Collection Auteurs, chez Culturesfrance éditions.
Dans le document audio qui accompagne l’ouvrage, j’entends l’artiste qui parle des lieux des Vies minuscules, dans la Creuse, lieux qu'il est revenu hanter de son écriture, pour les réhabiter, tuer ses fantômes peut-être, en les faisant revivre mentalement.
« On fait tous un musée de nos… »
ou encore :
« Je devais en finir avec le deuil… Il fallait que je redouble cette perte et que je m’en affranchisse. »
et
« Quand on ne peut s'en sortir de sa famille, de ses fatas, il faut en faire du Sophocle, les mettre sur un théâtre mythologique.»
j'ai cité de mémoire.
Mais quand c’est exactement ce que l'on tente de faire soi-même, l’entendre d’un homme dont l’oeuvre fait école et traversera sans doute les vicissitudes du temps, ça met plein de choses dans la tête et dans le cœur.
Pas l’espoir de réussir, non. Pas du tout, et ça n’est pas primordial. C'est même dérisoire.
Plus glorieux et plus gai que tout ça, c'est le signe qu’on n’est pas seul et qu’on travaille dans le bon sens à sculpter son morceau de pierre pour - par le subtil agencement des lignes, des courbes et des angles - voir apparaître bientôt son archéologie.
Ce que Pierre Michon appelle "la réhabilitation de nos propres vies".
Entendre ou ré-entendre absolument, ici, Pierre Michon, Jean Echenoz, Jean-Baptiste Harang....
Image : Philip Seelen
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jeudi, 02 juillet 2009
Bulletin météo

J’insiste.
Lourdement, c’est le cas de le dire : les cieux sont devenus fous furieux….Peut-être ont-ils en cela décidé d’imiter les hommes.
Si Noël n’est pas blanc et ne croule pas sous sa tunique moelleuse, on dit que les Polonais ont l’impression que la terre s’est arrêtée de tourner.
Là, au solstice d’été à peine dépassé, aux antipodes exacts du réveillon donc, ils ont l’impression contraire qu’elle tourne trop vite, qu’elle s’est emballée et que la voûte des cieux, essoufflée, qui ne parvient plus à suivre le mouvement, va bientôt se morceler et s’éparpiller sur nos têtes en mille funestes morceaux.
Dès le matin, grand ciel bleu, chafouin quand même, avec quelques nuages blancs qui moutonnent sur l’horizon, comme des soldats planqués en embuscade et qui attendraient le moment opportun pour se lancer à l’assaut d’un terrain laissé à découvert.
La chaleur cependant monte progressivement, les nues aussi, dans un parfait mouvement d’invasion synchronisée. La fin d’après-midi est alors accablante, les cigogneaux sur les nids ouvrent large leur bec, l’air est immobile, toute l’artillerie est en place là-haut, jaune, grise, flamboyante par endroits, noire comme l’encre en d’autres… et soudain, le champ de bataille, ce chaos, se déchire de toutes parts, dans un vacarme épouvantable.
Hier, la foudre est tombée à vingt mètres, pas plus, de ma maison. Ce fut une lueur démente et un claquement monstrueux de fin du monde. Nous avons sursauté et les vitres ont dangereusement tremblé. Grosse grêle et pluies diluviennes. Je n’avais jamais vu autant d’eau tombée en si peu de temps et avec une telle ponctualité. Chaque jour au rendez-vous, à la demi-heure près.
Protégé par la forêt, qu’ils disaient. Le problème c’est que l’orage, une fois franchies les cimes de ce rideau sylvestre, est comme un cheval fou. Prisonnier de la clairière, il y tourne en rond, de plus en plus hystérique, pétaradant, donnant force ruades, la crinière échevelée, affolé et cherchant désespérément l’issue.
Les champs sont bien sûr inondés et si l’on regarde le paysage dans sa totalité, si on ne fixe pas son attention que sur ces lacs intempestifs, si on embrasse en même temps, les arbres tout feuillus, l’herbe verte et les fleurs, on se demande bien sur quelle saison on est en train de naviguer. On ne sait plus à quel équinoxe se vouer. Dans les sillons creux, entre les pommes de terre, s'écoulent de petits ruisseaux boueux où des hommes ont….pêché des poissons fourvoyés !
Le soleil tout le jour chauffe à blanc cette eau stagnant sur la prairie, qui macère, qui manque d’oxygène et qui pourrit en dessous.
Les moustiques, vindicatifs à souhait, par milliers s’en donnent partout à dard joie et la campagne sent le mauvais marais. Surtout dès le matin, quand l'air est à nouveau d'une fraîcheur délicieuse et que le champ de bataille est purifié, lavé des furieuses effusions de la veille, fin prêt pour une nouvelle débauche d'affrontements aux lance-flammes et canons gros calibre.
Photo : Marek Raczyński
09:35 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
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mardi, 30 juin 2009
L'écrivain des hautes terres
Il lit.
Il lit tout. De Léautaud à Houellebecq en passant par Dostoïevski, Proust, Simenon, Genêt, Balzac, Flaubert, Sagan, Littell, Tolstoï, Aragon, Calet, j’en oublie, qu’on me le pardonne, des kyrielles et des kyrielles. Il me faudrait, pour être juste, y consacrer trois écrans. Au moins.
Insatiable gourmand, il lit.
Mais il referme bientôt le livre, le repousse doucement sur son bureau encombré, pose ses lunettes sur la quatrième de l'ouvrage, avant de relaxer ses yeux d’une lente mais énergique pression des majeurs.
Il reprend les lunettes. Par la grande baie vitrée, il jette alors un œil reposé sur l’éternité bleutée d’une montagne, contemple un instant la cime des pins accrochés à la pente et qui se dandinent sous un souffle invisible de l’équinoxe, hésite un moment encore et, dans un sourire sans doute, nous tend les bras et s’élance à notre rencontre.
Il nous écrit. Il ne veut pas rester seul, garder par-devers lui tout l’enchantement.
Et nous nous rejoignons. Nous traversons le fil de milliers de pages. Des qu’on a lues nous-mêmes, des qu’on n'a pas lues encore, ou qu’on ne voulait pas lire mais qu’on regrette déjà d’avoir boycottées, comme si, mal renseigné, mal aiguillé, on avait loupé un autobus, une fête, une occasion de se régaler.
Quand je dis, il lit tout, je ne fais nullement dans le quantitatif d’un ermite studieux, préoccupé d’une névrose papyrophage.
Je dis exactement l’inverse.
Je dis que je viens de lire un artiste brillamment libre.
Et c’est cela qui m’a enchanté jusqu’aux délices dans ma lecture des lectures de Jean-Louis Kuffer, Riches Heures, compilation de textes écrits sur son blog et publiés aujourd’hui - illustration magnifique de la modernité incontournable et double de notre activité d'écrivain - aux Èditions l'Âge d'Homme, Collection Poche Suisse.
Cet homme le dit : l’idéologie m’a toujours serré aux entournures. Son esprit est donc libre du poids des convictions et du conformisme, celui-ci prétendrait-il appartenir au camp de l’anticonformisme.
Et la liberté suppose le courage. Presque l’aveuglement de la volonté innée.
En 1972, époque triomphante des lendemains qui chantent, époque aux drapeaux noirs et rouges plantés sur les certitudes du basculement prochain vers l’Eden d’une société sans classes – le « s » est peut-être superflu - Jean-Louis Kuffer, jeune homme à la fleur de l’âge, mais jeune homme déjà émancipé des entraves de l’appartenance, rencontre Lucien Rebatet et l’interviewe à propos de « Les Deux Ètendards », roman paru en 1952 et écrit «chaînes aux pieds».
Au lendemain de sa visite, Jean-Louis Kuffer publie son entrevue, ce qui « lui valut pas mal d’insultes, de lettres de lecteurs indignés et même une agression physique dans un café lausannois. Bien fait pour celui qui se targuait d’indépendance d’esprit… »
Oui Jean-Louis, parce que les apôtres de la liberté et autres pourfendeurs des aliénations, les bons quoi, les Jacobins des clubs, les Robespierre du vrai, n’aiment pas qu’on fasse usage de la liberté autrement que pour cirer les pompes de leurs généreux idéaux. Ou généraux idéeux, comme on veut.
Les chiens aboient. Certes. Mais la caravane passe tout de même.
J’ai noté ce passage de « Riches Heures » parce qu’il est significatif – autant que peut l’être un passage - de tout ce qui se dégage de la lecture de Jean-Louis Kuffer. Un esprit clair uniquement préoccupé de littérature et d’esprit, donc de vie, et s’exprimant « par-delà le bien et le mal », par-delà l’ombre, fût-elle rafraîchissante et prometteuse, des chapelles.
Et puis, ceux ou celles qui me lisent ici, comme ceux ou celles qui connaissent Chez Bonclou ou Zozo, savent l’importance constitutive des paysages, des horizons, des saisons, des intempéries et des bois et des forêts et des chemins de traverse, sur mon écriture.
En filigrane, par de brèves et précises annotations, j’ai retrouvé cette fibre qui m’est chère chez Jean-Louis Kuffer.
Quand il a posé son livre, défatigué ses yeux, remis ses lunettes, Jean-Louis Kuffer regarde son pays des grands plissements chaotiques. Par ce regard à peine évoqué, il aime profondément sa terre, la terre, et la vie, sa vie, qui s’accroche aux arbres, ses arbres, du parcours, son parcours, de ce côté-ci de l’écorce terrestre :
« Peu importe - dit-il - que je ressuscite avant ou après la mort. Ce qui compte est que le présent que je vis annule la mort. »
Comment ne pas entendre dans cette voix, la voix lointaine d’un frère, l’appel de la forêt des vivants, pour qui tire sur sa chaîne et regarde plus loin que semble porter le regard humain ?
Ceux qui penseraient alors, jaloux, mauvaises langues ou aigris, ou tout ça à la fois, que Redonnet écrit sur le livre de Jean-Louis Kuffer pour renvoyer l’ascenseur, Jean-Louis Kuffer ayant lui-même gratifié son récit «Zozo» d’un très bel article, ceux-là auront beau tendre l’oreille.
Jamais ils n’entendront cette voix-là.
Ils auront beau insister encore, aplatir leur corps, plaquer un tympan obstiné contre terre, ils n’entendront pas celle-ci non plus :
« Bien plus que la différence, dont on nous rebat les oreilles et qui signifie peu de choses à mes yeux, c’est la ressemblance qui m’importe en cela qu’elle surmonte les particularismes raciaux, sociaux ou sexuels au bénéfice de valeurs plus fondamentales. »
La plume des hautes terres. Oui. Et d’un humanisme plus élevé encore. Jusqu'aux tourbillons de l'espérance.
Jean-Louis KUFFER - Riches Heures (Blog-Notes 2005-2008) - Èditions l'Âge d'Homme - Collection Poche Suisse - Avril 2009 - 276 pages - Illustration couverture : Philip Seelen
Image ci-dessus : Philip Seelen itou
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vendredi, 26 juin 2009
Frayeur ancestrale
Les Polonais disent : duszno !
Moi, ça ne me dit rien, ce duszno …Quand je dis rien, je veux dire rien qui vaille.
Parce que, quand ils disent duszno, c’est en s’épongeant le front perlé de sueur, le cheveu humide rassemblé par mèches, le visage qui luit et en soufflant.
Duszno. Il fait lourd.
Doux euphémisme. En fait, il fait étouffant.
Hier, le ciel de Varsovie, de la belle et rose Varsovie, bleu, très bleu dès le matin, s’est laissé peu à peu nier par une espèce de couvercle qui aurait été posé à l’envers, un couvercle blanc et gris, de ces couvercles qui, au lieu de tamiser la lumière, se font abat-jour, la multiplient, violente et inquiètante. Jaune glauque, jaune reptile. Et plus le couvercle se referme, plus la marmite en-dessous est en ébullition, 26 degrés, 28, 30 et 31…
Bardzo duszno, très lourd. Accablant, tranchons le mot !
Alors que je regagnais ma clairière en milieu d'après-midi, le couvercle s'est carrément laissé choir sur le monde. Comme s'il n'en pouvait plus d'être un couvercle en suspension dans les airs. Dix-huit heures et la nuit noire. Une nuit soudain déchirée par les zébrures hallucinantes d’une énergie monstrueuse, une cocotte minute qui explose, fracas démentiel avec des vitres qui tremblent, des pluies comme des rideaux et qui inondent les routes, les cours, les fossés, un vent qui se tord de douleur, qui vient de partout à la fois et qui brise les arbres, met à terre les réseaux électriques, se propose d’enlever bientôt le toit des maisons.
Plus de trois heures d’une furie d’encre. Une éternité.
L’orage. Divinité furibonde des cieux surchauffés.
Je n’aime pas l’orage. Ma mère m’a transmis ses épouvantes.
Elle nous emmenait en courant, comme sous un bombardement où chaque enjambée aurait bien pu être la dernière, chez les voisins. Maintes fois, nous avons fui en un exode désemparé et sous les salves d'un ciel en délire.
Parce que chez les voisins, dans une maison qui n’est pas la vôtre, on n’a pas peur. On écoute à peine les furies du lointain dehors, qui se font quasiment dérisoires.
J’en conclus ce matin, le calme revenu, la campagne ruisselante encore des mille blessures infligées, les branches au sol comme des membres arrachés à la dignité des arbres, les foins coupés baignant dans des mares impromptues, que ce n'est pas pour mais de sa propre vie dont on a peur, sous l’orage.
Peur profonde, atavique, du destin qui frappe et détruit l'embarcation du voyageur solitaire. Peur d'une petitesse sous le feu nourri d'une adversité gigantesque.
Comme si, chez les autres, déjoué par l'haleine tribale, ce même destin ne pouvait, en aucune façon, se montrer cruel et fatal.
Comme si, aussi, ces "autres" étaient forcément à l'abri d'une malédiction dont on serait, isolément et en expiation de je ne sais quel crime, l'élu.
Image : Philip Seelen
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mercredi, 24 juin 2009
Le ciel finira bien par nous tomber sur la tête
La voûte céleste de la Pologne orientale est comme un miroir de son histoire : tumultueuse.
C’est un champ de bataille où toutes les influences se donnent rendez-vous pour en découdre et tâcher d’imposer chacune son hégémonie. Et comme elles sont vindicatives et de puissance égale, qu’une arrive avant que l’autre n’ait eu le temps de déguerpir, la guerre n’en finit pas. Il y a bien des armistices, certes, mais jamais de traité de paix : l’horizon est toujours incertain.
Ça vient du Nord, de la Baltique, et c’est humide et froid avec du vent qui fait se balancer dans un brouillard les cimes de la forêt. Ça vient du Sud et c’est chaud, mais alors étouffant, pesant, inconfortable, d’énormes nuages noirs lézardés de gris, un ciel lépreux et des orages d’une fureur explosive.
Si c’est l’Est qui l’emporte en hiver, c’est de la glace, de la neige, du mercure déprimé laissant très loin derrière lui le fatidique point zéro. Des hurlements transis. Les Polonais eux-mêmes plaisantent par analogie avec leur histoire : un cadeau des Russes, rigolent-ils. En été, l’Est donnera une chaleur à peu près sereine, un semblant de stabilité. Les Polonais ne parleront plus dès lors de cadeau des Russes, ils ne diront rien, sauf si ça dure trop longtemps, que ce satané anticyclone de Sibérie provoque la sécheresse et qu’on entend le souffle d’une brise chahuter la maturité trop précoce des blés et des seigles.
Si c’est l’Ouest, c’est n’importe quoi, comme on peut s’en douter. C’est tout à la fois, ça dépend si la masse d’air, pressée, a filé directement de l’océan jusqu’à nous, ou si elle a musardé sur l’Espagne et l’Italie, ou, empruntant la voie du Nord, sur le Danemark et la Suède, sur n’importe où, ramassant au passage les débris d’autres humeurs climatiques. L’Ouest, c’est la pagaille des indécisions et des atermoiements, le double langage. Ça peut être chaud, mouillé, neigeux, très neigeux même, ou rien. Que du vent avec du gris et du bleu qui luttent pour imposer de là-haut sa couleur au jour.
Je ne suis pas en train, en dépit des apparences, de vous faire un bulletin météo ou de vous dresser une carte climatique, sujets futiles, ô combien !
Je suis néanmoins convaincu, à tort ou à raison - mais pour moi à raison, puisque j’en suis convaincu - que le temps qu’il fait sur nos têtes (sans clin d’œil facile à mon récent éditeur) est, sinon déterminant, du moins participe pour une bonne part à notre sensibilité, à la qualité de notre humeur, à notre goût de faire ou de ne pas faire. Les climats sont aussi climats intérieurs, ils sont littérature. Ils font partie de nos choix esthétiques et de notre façon de vivre les poésies du monde. Sculpteurs des paysages, ils plantent le décor interactif de nos émotions, de notre réflexion, de nos rêveries des "maintenant" , des "ailleurs" et des "autrement". Car nous sommes, jusqu’à plus ample mutation, des êtres essentiellement aérobies ; L’air nous est primordial, constitutif même. Un poisson n’est-il pas différent selon qu’il évolue en eaux douces ou saumâtres, tropicales ou sous la banquise ?
Il y a un certain pédantisme à vouloir faire fi de la météorologie, le même qui s'évertue à détester le football ou à affirmer qu'on a lu tout Proust. La météorologie n'est que la manière, caractérielle ou sereine selon les latitudes, dont le climat – c’est-à-dire le bocal dans lequel nous tournoyons – aborde le quotidien.
Les pédants résument la météo à leurs congés payés. C’est une autre vision. J’en suis resté, moi, loin devant : à la météo du laboureur, au Gaulois qui craint que tout ça ne s'écroule un beau jour sur sa tête.
Mais le climat change. On nous en rebat assez les oreilles ! Tellement qu'on finirait par en douter si nous n'avions autour de nous les visages de nos paysages.
Ce mois de juin 2009 Polonais, par exemple, est d’une exceptionnelle morosité. La lumière ne brille que par une désastreuse absence. Pluies, vents, orages, températures tantôt très basses, tantôt très hautes… La délicate et tendre camomille a pourri sur pied, les foins sont avariés, perdus. Rien à voir, me dit-on, avec les mois de juin d’antan. Même les hivers, que je trouve pour ma part d’une rigueur légendaire parce que mes fondements ont été creusés sous une autre latitude, sont plus doux, moins neigeux. J’en viendrais presque à m’essuyer le front et à remercier in petto l’effet de serre.
Le climat change, donc, et tout le monde est d'accord. Les points d’achoppement sont d’ordre idéologique : sur les causes. Cycle normal de la boule bleue, bribes de ses conversations avec l’univers, son environnement à elle, et qui nous échapperaient, ou sales pattes des activités humaines déréglant la machine ronde ?
On voit fleurir depuis vingt ans les grandes réunions, les grandes déclarations de principe, les ministères à la noix de coco et…jamais de décision. Et pour cause : la seule décision qui vaudrait – si l’homme est responsable de la détérioration de ses conditions de respiration - serait de mettre fin immédiatement à toute activité industrielle et de profit.
Ce qui reviendrait, comme dit par ailleurs, à demander à homo sapiens de retourner à la case homo erectus.
Les politiques, de gauche imités par ceux de droite, à moins que ça ne soit l’inverse mais c'est bonnet blanc et blanc bonnet, et même le minuscule prince de la seconde restauration, orléaniste du libéralisme sauvage, sont devenus des développeurs durables convaincus, malheureusement orthographiés en un seul mot...
Ah, le développement durable ! Cette idéologie conceptuelle et consensuelle qui ménage tellement la chèvre et le choux qu'elle finira bien par asphyxier la bête en laissant pourrir le légume. Le développement durable, ingénieux avatar de l'âne de Buridan !
Quand, dans le début des années soixante-dix, on leur disait que leur vision de la vie des hommes était incompatible avec la santé de la planète, leurs flics nous fichaient anarchistes et nous bouclaient dans des cellules.
Intelligences à puissance de torche : à peine capables d’éclairer plus loin que les doigts de pieds !
Ne nous étonnons pas dès lors, si, suivant d’aussi lumineux timoniers, nous pataugeons le plus souvent dans la gadoue.
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lundi, 22 juin 2009
Quand les heures sont riches
Il faisait gris comme si l’été avait changé d’avis et c’était vendredi.
Je venais de regagner ma clairière.
Sur les talus de la forêt, il y avait - il y a toujours d’ailleurs - de grands lupins rose et bleus qui se dandinaient sous le crachin de juin.
Dans ma clairière, je vis d’abord, je lis beaucoup ensuite et, s’il y a des choses qui semblent l’exiger, j’écris aussi. Mais les trois verbes sont indissociables, en fait.
Au programme de ce week-end qui s’annonçait, côté cieux, pas très lumineux, du bois à tronçonner en prévision du rude hiver. Ça me fait parfois sourire : l’hiver, on se projette aux beaux jours, les petites fleurs dont on agrémentera les abords immédiats de la maison, les arbres qu’on a plantés sur le jardin et qui pousseront leurs bourgeons. Puis, le solstice revenu, on a la tête dans l’hiver, prévoir le chauffage, ne pas se laisser encercler, comme l’an passé, par les moins 25 degrés sans précautions.
Bref, on est rarement dans le moment, sinon avec les pieds.
C’est un subtil mélange d‘essences, mon bois. Du bouleau, du pin et de l’aulne. Magnifique bois que cet aulne des forêts humides ! Un bois à la chair délicate et très blanche mais qui prend, au contact de l’air, une teinte magnifique, orangée, rouge par endroits. Ce qui lui valut, dans les temps anciens où la superstition tenait lieu de poésie, une réputation d’être ensorcelé. Ça me plaît mieux, à moi, qu’une oxydation due à l’air, tellement c’est joli et séducteur, cette couleur soleil couchant, cet avatar de la fibre …Je préfère l’ensorcellement de la matière à ses réactions chimiques.
Avec ce bois, je clôture mon domaine. Bien empilé, il matérialise joliment une limite entre la prairie et ma prairie. Une sorte d’arrogance narquoise de la propriété privée.
C’est à tout cela que je pensais vendredi.
Je ne savais évidemment pas qu’un livre m’attendait. Un livre qui avait escaladé des montagnes, franchi des vallées, survolé des forêts et enjambé des fleuves. C’est qu’il venait de Suisse.
Riches heures. Un beau livre. Plein de choses dedans, de l’émotion personnelle, humaine en force, des pensées plus générales mais précises sur le monde qui nous entoure et que nous entourons. Tout ce qui fait pour qui, pour quoi et comment nous sommes des hommes qui aimons vivre et l’écrivons sans le dire.
Merci Jean- Louis.
Vendredi soir, j’ai remis à plus tard le tronçonnage de mon énergie des jours froids. De toute façon, il pleuvait et l’hiver est encore loin.
J'en reparlerai ici, bien sûr.
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vendredi, 19 juin 2009
Écriture et lecture au numérique : pratiques et pièges d’un nouvel humanisme
Il est des jours, comme ça, où il faut s’arrêter, poser son cul sur une vieille pierre et, peut-être à mi-pente d’un mamelon herbeux qu’on escalade, jeter un regard en arrière, sur le chemin en contrebas, évaluer aussi, devant, la pente à parcourir encore, puis prendre une décision ou ne pas en prendre.
Peu importe. L’important est de n’être, un instant, disponible que pour soi-même.
Est-ce là réfléchir ? Le mot est trop grand, trop vaste pour être noyé dans une simple pause de l’effort. C’est reprendre son souffle.
Soit pour continuer l’escalade d’un pas plus alerte et plus guilleret, regonfler le désir de contempler, de là-haut, le panorama des choses de la campagne, des clochers de villages, des troupeaux, des bois et des brumes, soit pour renoncer et regagner le bas de la colline, sur les berges de la rivière.
Y faire autre chose.
Blogosphère : immédiateté et assiduité
Depuis bientôt quatre années, donc, que j’arpente de mes messages et de mes lectures quotidiennes la montagne internet, j’interrogeais mentalement ce matin le chemin parcouru et celui que j’aimerais y faire encore.
Et si tout ça avait un sens, lequel ?
En premier lieu : si cet espace n’existait pas, écrirais-je ainsi, quasiment tous les jours ?
Je n’en sais rien. Rien de plus péremptoire que d’affirmer une position réelle dans une réalité supposée.
Je sais en revanche que la motivation est grande de savoir son texte tout de suite disponible pour des lecteurs, certains dont on sait bien qu’ils viendront, peu sans doute au regard des exigences de l’écriture quand elle voudrait être ou devenir une production artistique de l’esprit, mais beaucoup et d’une grande importance cependant quand on sait, et qu’on ose le dire, l’immense solitude du jeteur de bouteilles à la mer.
Avant, le texte se languissait à l'intérieur d'une chemise bien rangée dans un tiroir. Puis, l’auteur prenant quelque hardiesse, il était donné à lire à un proche, à un ami, à un frère.
Verdict le plus souvent bon. Rarement critique. L’affection s’accommode assez mal d’une objectivité déplaisante. Il fallait que l’auteur, si tant est qu’il fût prêt à recueillir un avis, guette le regard fuyant, le poncif énoncé, le raclement de la gorge ou la brièveté de l’échange.
Le manuscrit cependant était porté un beau matin à la poste, en plusieurs exemplaires, avec sur les enveloppes, soigneusement portées, les adresses de maisons prestigieuses ou franchement plus modestes.
Après, c’était l’aléa jacta est, le Rubicon des gens sans armes ni bagages. On jouissait de quelques mois d’attente, campé sur les rives du fleuve. C’était là notre grande récompense. Tant qu’on n’avait pas essuyé le refus, même le subodorant très fortement, surtout après des années et des années d’une même expérience, on était quasiment un écrivain heureux. On attendait. On était en droit de dire et de penser qu’on était un écrivain, qui attendait certes, mais un écrivain quand même. Comme une femme pour la première fois enceinte attend sans doute l’espoir de son enfant et qui, dans sa tête et dans son cœur, est déjà une mère.
On était parturiente promise.
Ce bonheur cessait dès qu’une lettre estampillée par une édition tombait en retour dans la boîte. Avant même de l’avoir ouverte, le charme était rompu. On savait bien, allez, plus d’illusion, ce qu’elle véhiculait : du vide, du rien, du sans-écho.
Immanquablement en effet, c’était l’échec de l’accouchement, l’enfant mort-né. La lettre sans mot et sans audace.
Avec la révolution internet, donc, le texte vit aussitôt sa vie de texte. In vitro ? Peut-être. Mais il respire, il vit. Et c’est là tout l’humanisme des blogs, quels qu'ils soient. Il y a, ne soyons pas pédants, des lecteurs pour tous les niveaux de qualité. Écrire un blog littéraire est une question d’affinités et n'autorise en rien à se croire supérieur à d’autres affinités, celles-ci fussent-elles narrations des petites misères et bonheurs insignifiants du quotidien.
Les roturiers de la critique, petits génies de la frustration, prétendus chirurgiens plus enclins cependant à manier le hachoir que le scalpel, qui vomissent sans relâche dans la blogosphère sur la nullité de ladite blogosphère – à tel point qu’on se demande pourquoi dépenser tant d’énergie à vouloir prouver des choses qui leur sont tellement évidentes et quelle serait la teneur de leurs masturbations dépitées s’il n’y avait cette bêtise supposée à se mettre sous le fantasme - seraient bien inspirés de partir écrire ailleurs, dans leurs latrines par exemple, ou chez leur grand-mère, sur des écorces de bois ou des bouts de tissus.
Car enfin, les intelligences supérieures devraient au moins avoir celle de ne pas venir se vautrer dans une mare polluée d'imbéciles, parmi les caquètements, gloussements et autres bavardages.
Pour ce qui nous concerne, la littérature, spontanéité de la publication donc et c’est là, pour qui a bataillé avec les fantômes de l’édition, une grande motivation de l’écriture. Forcément, donc, une générosité nouvelle.
Tenir un blog, c’est être aussi tenu d’écrire quasiment chaque jour. Et l’écriture se nourrit de beaucoup de choses, parmi lesquelles la continuité. Une bonne raison de ne pas écrire à celui ou celle qui en ressent le besoin ne manque effectivement jamais à personne. Le blog est là, tel un écritoire multifonctionnel, qui exige nourritures et mises à jour et, donc, qui forge, qui chauffe et transforme le fer intérieur. Une chance alors pour l’écriture, presque liée au blog par un contrat d’existence réciproque.
Un copain écrivain rencontré récemment m’écrivait : « L’écriture est un fil ténu. Veiller à ce qu’il ne se rompe pas »
Piège de l’assiduité
Mais le blog, dans sa générosité justement, représente ce redoutable danger de ne plus écrire que pour être immédiatement mis en vitrine.
L’écriture est un long travail de concentration sur soi-même, de collection d’émotions dans des situations données, de repères retrouvés, cherchés à tâtons, de choses qui voudraient dire l’immatériel enfoui au fond de l’âme, d'éclaircissements de nos confusions, de musicalité intérieure, d’espoir accumulé, de désespoir vaincu, de convictions entr’aperçues, etc.
Cette écriture-là est celle du loup solitaire. Longtemps, sur le métier sera remis l’ouvrage qui de bribes incertaines fera un tout. C’est l’écriture de l’ombre, la plume qui n’attend rien de l’immédiateté quotidienne, le travail longtemps inaperçu, la main invisible tendue dans des nuits sans lune.
Le vent frappe à la fenêtre, le jour se meurt et les ombres grandissent. La page à l’écran reste soudain muette. Grande, grande est la tentation alors de découper l’amont que l’on croit achevé et de l’offrir, dès demain, par tronçons, à la publication. Ou alors de n'écrire que des textes lapidaires, sur une idée surgie comme ça, pas mûre encore, pas même totalement maîtrisée.
Exister. Écrire sur les murs de la ville. C’est là le piège du blog, la séduction, le miroir suicidaire tendue à l’écriture.
Cette angoisse existentielle nourrie de solitude, et parfois d'états d'âme plus prosaïques, peut même conduire à des aberrations. La Lettrine publiait récemment un billet édifiant dans lequel étaient dénoncées les pratiques scandaleuses du copier/coller.
Le livre au numérique
Des écrivains-amis, tels que Jean-Louis Kuffer ou François Bon, ne seront pas d’accord, sans doute, avec cette vision de la fréquence présentée comme pouvant être un inconvénient et fronceront leurs sourcils dubitatifs.
Dès le début, c’est d’ailleurs François qui me conseillait, à la fin 2005, « tu fais bien de rester présent sur ce terrain. C’est là que tout se jouera bientôt ».
Avec raison.
Les éditeurs, libraires, écrivants, écriveurs et écrivains les plus acharnés contre le numérique, en sont, aujourd’hui, à en supplier les secours. Qu’il les tire de l’ombre où la grande pagaille des lois du marché les a jetés.
Je suis toujours un grand amoureux du livre traditionnel et mon ambition d’écrivain est d’être publié à la fois en numérique et en livre papier, ambition actuellement et partiellement réalisée pour deux ouvrages. Je dis partiellement car il s'agit de deux ouvrages différents et je verrais bien un livre mener double vie, en même temps numérique et traditionnelle.
Je crois donc que, sans la marmite internet, un livre, et à plus forte raison son auteur, n’arrivera plus jamais à être présenté convenablement au grand banquet de la lecture. La sortie récente de « Zozo, chômeur éperdu » m’en persuade encore plus. Et je ne reprends pas ici le débat déjà éculé sur la prétendue dichotomie édition numérique/ édition traditionnelle, l’une et l’autre étant désormais indissociables, le numérique n’ayant pas pour valeur historique de dépouiller votre bibliothèque mais bien de voler à son secours.
L’édition numérique publie des livres. Elle n’est pas cannibale et ne se nourrit donc pas d’autres livres. Martine Sonnet fait état sur son blog de ce que nous sommes trois auteurs, avec Denis Montebello, à figurer en même temps à l’enseigne du « Temps qu’il fait » et à celle de « Publie net ».
L’édition numérique a donc pris la mesure de l’état inflationniste de la distribution de l’art littéraire et a proposé des alternatives. De valeur refuge, elle s’est faite publication à part entière et, ce faisant, chemine naturellement et bras-dessus, bras-dessous avec les éditeurs ne relevant pas cette inflation désastreuse.
L’atelier de l’artiste
Mais ils ne seront pas d’accord quand même, mes deux camarades. Parce que leur site est en même temps leur atelier, la diction du monde au quotidien, la prise de notes, l’accumulation de matériaux, l’esquisse de la réflexion, l'antre du Pygmalion.
Gloire alors aux pratiques ainsi définies de l’internet ! L’artiste a son atelier à ciel ouvert et le public visite, commente et, en amont de l’œuvre, en goûte tous les cheminements. N’est-ce pas exactement ce que fait, avec bonheur, une édition d’œuvres complètes aussi prestigieuse que la Pléiade ? La différence est que l’on passe, au numérique, de la connaissance conjuguée au passé à celle vivante au présent immédiat.
Cette option de l’atelier suppose cependant que l’artisan/artiste ait d’autres lieux d’exposition, d’autres galeries à faire valoir. L’ébéniste jonchera l’atelier de copeaux et de sciures qui sentiront bon la forêt, qui embaumeront la résine, mais le meuble partira bientôt vers sa vie de meuble cousu main, vers sa destinée « sociale » d’œuvre humaine. Peut-être dans le salon coquet d’un autre artiste qui en sera tombé amoureux.
Mais quel plaisir, quelle délectation de l’avoir vu naître devant vous ! J’ai passé des heures à regarder travailler des artisans, des scieurs de long notamment. Un ravissement, de l’arbre brut à la pièce de charpente aux formes si pures, aux galbes parfois si étonnants, et parcourue par les arabesques des printemps successifs de la vie, immortalisés dans sa matière.
Générosité encore de l’internet. Travail à ciel ouvert, clarté des rapports entre l’artiste et son public, œuvre qui, de la dimension à angle plat prend celle d’un mouvement ondulatoire, cheminement de la création.
Lecture des blogs et sites
Tout ceci nous amène à reconsidérer autant notre pratique d’écrivain que notre ambition de lecteur. Le foisonnement des envies d’écrire, la multiplicité de leurs motivations et la diversité humaine des émotions et conviction intimes - et je me réjouis personnellement de toute pluralité - font forcément qu’une sélection s’impose.
Farfouiller partout c’est aller nulle part. Au fil des mois et des années, un parti pris se crée donc. La lecture est ciblée pour chacun d’entre nous et, sur l’immense étang des blogs et des sites où nos barques voyagent à coups de clics, se créent les ronds concentriques de l’affectivité.
C’est le cloisonnement quasiment nécessaire de l’internet. La transversalité a ses limites si elle veut rester effective et qualitative.
Que dire alors de ma zone de navigation ? Six ou sept sites en tout, dont les ateliers cités plus haut, ici, là, ici ou là encore. C’est à peu près le tour d’horizon permis au quotidien si l’on se propose, dans la journée, de travailler à sa propre écriture.
Au-delà, c’est la journée quasiment consacrée au voyage, la journée de congé qu’on s’octroie, la balade chez tous les voisins.
C’est bien, c’est agréable aussi, et c’est parfois nécessaire.
Bon, il faut que je lève mon cul de cette pierre.
Je n’ai pas pris de décision. Il n’y en avait d’ailleurs pas à prendre.
Le ciel au sommet de la colline est dégagé. J’ai repris mon souffle. Je vais aller voir là haut si l’air est frais et si les paysages sont prêts à me tendre les bras.
Et, reprenant ma marche, je me demande soudain si ce texte était vraiment mûr pour la publication.
Nous avons tous nos Mythes de Sisyphe.
Images : Philip Seelen
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mercredi, 17 juin 2009
Réclame
Après Solko, Feuilly, Jean-Louis Kuffer, Stéphane Prat sur leurs sites respectifs, Michèle Pambrun, Philip Seelen, Narval, dans leurs différents commentaires, Le Matricule des Anges, N° 104 de ce mois de juin, gratifie "Zozo" d'un bel article, plein de verve et d'humour, que me lut gentiment hier au téléphone Marie-Claude Rossard, collaboratrice de Georges Monti au "Temps qu'il fait".
Cet article n'est pas encore en ligne sur le site du mensuel littéraire.
...Pardon ?
Si je suis content ? Quelle question ! Bien sûr que je suis content.
Plus que ça, même.
"Parce qu'on est content de la vie quand on est content de soi." Renan, cité de mémoire, alors ça peut être l'inverse.
En tout cas, merci à tous et à toutes.
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