jeudi, 08 octobre 2009
Autrefois, quand novembre en pleurs revenait
Du temps que j'étais un collégien, mon premier laissez-passer m’était délivré à la Toussaint, après plus de deux mois d'enfermement...
À ces jours de novembre, je voue dès lors une inaltérable reconnaissance et je suis lié à eux par une sensation de blafarde liberté.
Le silence des chrysanthèmes me redonnait la vie.
Quand tous les autres, moroses, maudissaient la réapparition des brouillards et les accueillaient comme les avant-courriers de ténèbres plus froides encore, je les recevais toujours comme des amis, sombres mais libérateurs.
Ils me procuraient l’air pur dont j’avais tant besoin et je remplissais mes poumons de leurs frais crachins.
Plus que jamais je vagabondais à travers les champs boueux et les bois humides. Ma mère disait que je n’étais bon qu’à courir les chemins.
Et je les courais, ces chemins. Je les arpentais, je battais la campagne du soir au matin, ne rentrant qu’au jour finissant, crotté, détrempé, hirsute, exténué et silencieux. La sanction du lit sans souper, je m’en moquais éperdument désormais. J’avais, entre mes quatre murs, goûté des désespoirs bien plus humiliants. Elle semblait d’ailleurs avoir été abrogée depuis que j’avais signifié que c’était immoral et passible de quelque intervention de la loi.
En lorgnant sur mes gros livres, ma mère avait dit qu’elle se fichait de la loi comme de sa première chemise à bretelles et qu’elle était maîtresse chez elle. Il n’empêche. Elle n’avait pas crié. Elle avait dit cela presque doucement, un peu comme quelqu’un qui rend les armes parce que la fortune de celles-ci ne lui a pas souri, mais qui reste néanmoins convaincu de la légitimité de sa cause.
Sur les sentiers de novembre, il n’y avait plus d’heure à respecter, plus de rangs à tenir serrés, plus de subordination pavlovienne au timbre d’une sonnette pour aller là, revenir ici, faire ça, pas ça, se coucher, se lever, manger, monter, descendre, rentrer, sortir.
Il n’y avait guère que pour aller pisser que cet imbécile de grelot ne s’agitait pas.
Ici, il n’y avait que du silence et du vent et des chevaux tirant la charrue ou la charrette, leurs flancs fumant comme des brumes, que des oiseaux en partance pour l’autre bout des mers, que des lièvres détalant par les guérets.
A la rencontre de quoi ou de qui vadrouillais-je donc au travers de ces garennes et de ces bois ? Quand la bruine se faisait averse, je plaquais tout mon corps contre le tronc d’un grand chêne et j’écoutais, là haut, les pluies marteler les branches noueuses et nues. Tout mon être dégoulinait. Une envie de pleurer, telle qu’elle me nouait le ventre d’une étrange et délicieuse douleur, se répandait en moi comme un élixir mystique.
Quelles blessures intimes voulaient ainsi être pansées, dans le désert liquéfié d’une clairière de novembre ? De quelle injustice me croyais-je alors frappé, de quelle étoile enfouie réclamais-je donc la lumière ?
Je la sentais en moi cette étoile qui voulait scintiller et me faire jouir de l’existence. Alors, il me semblait déjà, très obscurément, qu’elle était en chaque homme, cette étoile, et qu’il fallait tout reconstruire, tout détruire, tout brûler, tout massacrer, faire un ménage gigantesque pour permettre à cet astre intime de scintiller.
Le monde comme je me permettais de le penser était à refaire. De fond en comble.
Ce fut là ma colossale erreur, celle qui a sans doute donné naissance à toutes les autres, penser en matérialiste mes métaphysiques endogènes, chercher dans les modalités tangibles du monde les racines de mes mélancolies et de mon mal de vivre.
Dès qu’on ne se pense plus qu’en produit social, on perd le fil qui pourrait mener au bonheur de soi-même et on se dédouane de sa propre chair. Et puis, on emprunte des raccourcis tellement fulgurants que tout s’explique, comme par enchantement. L’essentiel étant ignoré, on sait à peu près tout et c’est bien là le triste privilège des intelligences inachevées.
Donner un nom à son mal pour ne plus avoir peur, voilà l’erreur qui m’a fait perdre quarante ans de ma vie.
Mais ce n’est pas grave du tout. Je ne pense pas que j’étais capable d’en faire autre chose, de cette vie.
Le silence des chrysanthèmes
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mercredi, 07 octobre 2009
Quand les loups se dévorent entre eux….
La très catholique Pologne se voit prise au piège de ses hypocrisies électoralistes dans l’affaire Polanski.
Le très moral gouvernement Tusk venait en effet d’annoncer une proposition de loi à soumettre à la Diète et visant à faire subir le supplice d’Abélard aux pédophiles, quand la Suisse, la neutre et sereine Suisse, se mit en devoir de vendre d’arrêter le grand cinéaste afin qu’il rende des comptes sur une sombre affaire commise aux États-unis, aux relents de pédophilie et datant de plus de trente ans.
L’aversion profonde que m’inspire la pédophilie n’a cependant d’égal que le dégoût que peut provoquer en moi le châtiment proposé, de surcroît par un gouvernement démocrate du 21ème siècle et lié à l'onctueuse Èglise catholique par un concordat.
L’Amérique vengeresse accuse donc la Pologne d’incohérence profonde, qui s’offusque que son artiste phare soit livré aux griffes de la justice outre-Atlantique….
Quand les loups se dévorent entre eux, disais-je….
Mais bergers et brebis ont depuis longtemps sombré dans un profond sommeil et les loups en viendraient-ils à s’égorger jusqu'au dernier que nul n’en tirerait plus de sérénité et plus d'éthique.
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lundi, 05 octobre 2009
Le travail tue
Dans un autre monde, dans un pays lointain, dans une structure honorable mais en des temps pas si reculés que ça, des esprits bienveillants m'avaient choisi pour être un communiquant.
Un qui relaierait sur toutes les branches et brindilles de l’arbre de la susdite structure, les messages des grands décideurs perchés tout là-haut sur les cimes azurées, trop haut en fait pour être entendus de tous.
A moins qu’ils ne se soient mis en devoir de crier, ce qui aurait été quand même peu élégant et peu convenable en ces lieux pondérés.
On aurait pu raccourcir l’arbre, enlever des branches pour qu'il soit plus lisible, l’émonder quoi, me direz-vous..
Bien-sûr…Oui sans doute …C’eût été une solution…
Mais tel ne fut pas le cas, alors on me gratifia de cette grande marque de confiance qui consistait à être le haut-parleur des Olympes. Des esprits chagrins, des fâcheux, des qui sont jamais contents du sort des autres, allaient même jusqu’à dire « à être la voix de son maître ».
C'est malin !
Faisant fi de ces bas sarcasmes et bombant même avantageusement le torse, je m’étais senti investi d’un bien noble mandat.
Je fus en outre affublé du titre de chargé de communication et c'est ainsi travesti que je me mis d'arrache-pied au travail. Travail de réunion, travail de compilation d'informations, travail de synthèse et de rédaction.
Mais, tout chargé que je fusse, j’avais juste au-dessus de ma tête une branche à qui je devais pépier mes élucubrations, laquelle branche avait elle-même une autre branche au-dessus d'elle à qui elle devait gazouiller l’avancée de mes travaux et dont elle recevait aussi des directives….
Pas facile, tout ça…Un qui pépie, un qui gazouille, l'autre qui siffle, arrivé là haut, ça finit par faire une symphonie.
Bref, ces trois branches-là, dont moi, causèrent longtemps pour mettre au point une stratégie de distribution des messages à transmettre….
Et là, je n’y entendis plus goutte.
J’avais naïvement pensé qu’il s’agissait d’écrire, de bien écrire, clairement…Mais il était question de schéma directeur, de croquis barbares, de flèches qui montaient vers les cimes et qui en rencontraient d’autres qui chutaient comme des vertiges et d’autres encore qui fuyaient dans le sens transversal, de gauche à droite et de droite à gauche, et puis des outils qu’il fallait aiguiser, des trucs qu’il fallait dire comme ça et pas comme ça et à ce moment là plutôt qu’à tel autre…
Je suais sang et eau, je m’épongeais le front dans tout ce brouillard épais, tant que je finis par avouer à mes deux branches supérieures, que, moi , j’étais vraiment débranché, que ce travail n’était pas pour moi, que je n’étais pas compétent, qu’il fallait choisir quelqu’un d’autre, que je n’étais pas à la hauteur.
On s’esclaffa, on brocarda, on se tapa sur les cuisses en disant, les yeux rougis par le fou rire, quel ballot tu fais ! Nous non plus, on comprend pas ! En revanche, on sait que c’est comme ça qu’on doit parler de communication et de management quand on est sur un arbre moderne !
C’est-à dire, en ai-je conclu, qu’il fallait faire profession de comprendre ce qui, de propos délibéré, ne signifiait strictement rien.
Conclusion bien sentie : Je fus, les quelques années que dura ma mission, excellemment noté par tous mes supérieurs.
Avant de prendre mon envol, à tire-d'aile et vers des cieux où les arbres, déjà alourdis par les givres et la neige, ne supporteraient pas le poids des ambitions.
Image : Philip Seelen
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vendredi, 02 octobre 2009
Naissance de la haute finance à la campagne
L’univers léthargique et vivrier des campagnes commençait cependant de chanceler dangereusement sur ses bases. Inéluctablement, la carapace qui le tenait au chaud et le protégeait des intrusions se lézardait. Le vase clos se fissurait, laissant filtrer les bruits de la ville, ses frasques et ses conforts.
Peu à peu, le voile se levait sur le monde et les lueurs d’une lointaine étoile, inconnue, arrivaient pas à pas jusques dans nos villages et nos hameaux.
Le progrès, c’était comme cela qu’elle s’appelait cette étoile et elle signifiait tellement de choses, vagues ou précises, qu’on l’employait à tout bout de champ. Son nom était sur toutes les lèvres. Pour toutes choses insolites on désignait cette étoile, on disait en bombant le torse ou bien en haussant dédaigneusement les épaules, que c’était Le progrès.
Les hommes s’en réjouissaient ou s’en affligeaient, selon qu’ils sachent orienter cette lumière nouvelle pour qu’elle éclairât leur chemin ou selon qu’ils pressentissent qu’elle allait les plonger dans l’ombre. En tout cas, qu’on l’accueille les bras ouverts ou en courbant l’échine, tout le monde était d’accord pour dire qu’on n’y pouvait plus rien.
La fatalité frappait à nos portes.
Les premiers acteurs à qui l’on signifia la fin de leur rôle furent alors les chevaux. On cessa peu à peu de leur passer brides, sous-ventrières et colliers et tout ce bel harnachement de cuir resta suspendu au clou d’une écurie, en proie aux poussières et aux tissages des araignées. On diminua les rations d’avoine, on ne sortit plus le cheval qu’une ou deux fois l’an, pour chausser la vigne ou ramasser par les sentiers limoneux les stères de bûches. Bientôt, on arracha la vigne et on acheta le vin. On abandonna la hache et on acheta du fuel. Alors, un clair matin, un gros boucher, débonnaire et couperosé, en vint à reculer une bétaillère jusqu’à la porte de l’écurie.
Au bout du sillon, le rideau était définitivement tombé pour les fiers travailleurs des champs. Un à un, ils avaient rendez-vous avec les couteaux d’un abattoir.
Sur la plaine, les tracteurs se mirent à ramper. Leur puissance éventrait autant de terre en une petite journée que les chevaux en une longue semaine. Le paysan trouva enfin le temps de se vanter de son ouvrage, d’acclamer la nouvelle étoile et de maudire son hier où il s’était cassé les reins à marcher à côté de la charrue. Dorénavant il labourait assis et beaucoup plus profondément. Alors il advint qu’il n’eut plus assez de champs pour sillonner toute la saison et comme il n’était pas né pour se tourner les pouces, il acheta, il acheta encore, il acheta avec frénésie et, au bout de son raisonnement débridé, considéra que tout ce qui n’était pas un champ pour que son tracteur y fume et y gronde, était inutile et encombrant. Il entreprit ainsi d’arracher non seulement les vignes mais encore des halliers, des haies, des buissons, des bois.
La plaine ne cessa de reculer ses frontières.
Tapis dans la chaleur de bureaux moquettés, des hommes, tout aussi nouveaux que la lumière de la nouvelle étoile, comptaient des sous. Ils étaient des hommes qui savaient faire des opérations longues comme un jour sans pain, capables de mettre dans un tiroir une pièce de vingt sous avec une pièce de cent sous pour qu’elles copulent sereinement, de rouvrir le tiroir et d’en exhiber le fruit de leurs savantes manipulations génétiques, un gros billet de mille. Larves jusqu’alors ignorées, la nouvelle lumière les avait fait éclore, des ailes d’insectes leur étaient poussées, ils avaient pris leur essor et ils ne s’étaient plus arrêtés de voler, toujours plus haut, toujours plus effrontément.
Au début, ils allaient et venaient de par les fermes, bonasses, affables, une sacoche de cuir noir sous le bras et ils traversaient les cours boueuses, entre le tas de fumier et la fosse à betteraves, en sautillant sur la pointe des pieds pour ne pas maculer le vernis de leurs belles chaussures pointues, mais toujours souriants, distribuant à l’envi des bonjours madame et des bonjours monsieur suaves comme du miel d’acacia et convenant généralement que c’était un sale temps. Ils avaient dû apprendre ça à l’école que ça faisait toujours plaisir aux gens de leur dire qu’il faisait un sale temps.
Puis ils en eurent marre de dire des bonjours comme ça et de salir leurs chaussures. Alors, ils invitèrent le paysan à venir les voir. C’était mieux pour faire des opérations, sur un bureau avec des lampes et des sous-mains, plutôt que sur un coin de table avec des miettes, des pots de pâté ouverts et des taches de gros rouge.
On ne les vit plus. Ils envoyaient des chiffres par le facteur, lequel facteur était maintenant en mobylette. Le roi n’était plus son cousin, à celui-là. On eût dit qu’il ne voulait plus être un bon facteur moustachu qui aimait bien, par les chemins et par les bois, apporter des bonnes nouvelles, mais un gars qui se plaisait à venir emmerder les autres avec des grandes enveloppes tamponnées. Il n’avait même plus le temps de casser la croûte chez les gens, le facteur. L’odeur de l’essence lui était sans doute montée à la tête.
Désormais, si le paysan voulait causer avec une larve devenue insecte rogue, il n’avait qu’à prendre son habit du dimanche, l’autobus ou son auto et venir sonner aux portes de la ruche. Si l’autre n’était pas trop occupé à faire s’accoupler des billets et des pièces, il pouvait entrer, en faisant tourner sa casquette dans sa main, en s’excusant parce que la cendre du mégot avait atterri sur le tapis et muet, tout petit devant les tableaux aux murs, les dossiers en carton alignés dans les armoires et le gros téléphone qui n’arrêtait pas de s’agiter.
Il ressortait de ce guêpier, soit la tête baissée, n’ayant plus un maigre champ où faire pousser sa luzerne, soit le port altier et un orgueilleux sifflement au coin des lèvres, de nouvelles parcelles étant venues grossir l’espace où il pourrait faire vrombir son tracteur tout neuf.
Il y en eut en effet pour qui la lumière était arrivée alors qu’ils étaient à peine levés. Ils l’avaient donc bien regardée dans les yeux, l’avaient saluée, avaient vu d’où elle venait et où il fallait aller pour ne pas la perdre de vue.
Mais il y en eut d’autres pour qui l’heure d’aller se coucher avait quasiment sonné quand leur parvint ce nouvel éclairage, alors ils ne trouvèrent pas l’énergie nécessaire pour capter son rayonnement. Ils s’en moquaient, à vrai dire. Ils essayèrent pourtant, avec les mêmes difficultés qu’eurent sans doute les cochers de diligence à passer chauffeurs de taxi, à cheval sur deux époques, aux prises avec deux raisonnements contradictoires.
Ainsi fut notre plus proche voisin, celui qui répondait au glorieux prénom de Louis, mais sans numéro de dynastie si ce n’est celui des cons crucifiés sur l’autel de la nouvelle économie. Il avait pourtant eu de beaux et de robustes chevaux dont il avait été très fier et sans doute fut-il un des derniers à être contraint de se convertir. Il lui avait alors pris fantaisie d’acheter un tracteur avec l’argent des deux chevaux, justement, embarqués dans la bétaillère, augmenté d’un bien gentil petit coup de pouce du monsieur qui était venu sur la pointe des pieds en riant qu’il faisait mauvais temps.
Le tracteur flamboyait tout rouge, un tracteur allemand avec un grand nez arrondi et deux phares globuleux au bout de deux longues tiges courbées comme des antennes, qu’on eût dit un grillon grotesque. C’était un Porsche, que Louis s’empressa de baptiser Popo parce qu’il ne concevait pas qu’on puisse tirer une charrue ou une remorque sans avoir un nom. Il lui parlait d’ailleurs et pour le conduire se servait presque autant de la voix que des différentes manettes.
Il regrettait pourtant amèrement que son nouveau cheval à gasoil fût allemand, lui que les Fridolins avaient fait prisonnier pendant cinq ans et qui avait maintenant des aigreurs d’estomac tellement qu’il avait mal mangé là-bas, une vingtaine d’années auparavant. Des racines, qu’il disait qu’il avait mangées et il avait bu l’eau croupie des ornières.
Il se plaignait surtout du massacre de son anatomie à la fin d’une barrique, quand le vin était devenu un peu aigrelet. À cause de ces salauds de Boches, il finirait par être obligé de ne plus en boire, de son vin. À moins de passer à deux litres par jour, progressivement, au lieu de quatre. C’était quand même malheureux de risquer de s’étouffer comme ça. Il espérait, devant nous les enfants, qu’il n’y aurait plus jamais de guerre. C’était une saloperie, la guerre.
Au moins, cet estomac rebelle lui inspirait-il de généreuses pensées humanistes.
Le silence des chrysanthèmes
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jeudi, 01 octobre 2009
Premiers pas vers l'automobile
Notre famille se disloquait, doucement mais sûrement, ceux-ci à l’atelier, usinant dans des bouquets d’étincelles de bouts de ferraille, ceux-là rabotant des planches avec d’amples mouvements de varlope, les pieds baignés de copeaux, celles-là employées chez des bourgeois de la ville, médecins, avocats ou notaires, à repasser, à coudre où à torcher le cul d’une marmaille prétentieuse, et moi, entre quatre murs, la tête enfouie au fond des livres, quand je ne croisais pas le fer avec la hiérarchie disciplinaire.
Ainsi, comme une poule qui voit ses poussins de plus en plus emplumés s’aventurer en claudiquant chaque jour un peu plus loin de la basse-cour, ma mère battit l’air de ses ailes, respira un grand coup et gloussa d’aise.
Dans l’euphorie subite de cette liberté tombée du ciel, la maison désormais déserte des semaines entières, livrée à elle-même, elle acheta, à la stupéfaction générale, une auto; une Aronde verte, déjà poussive, un peu rouillée sur les côtés, certes, mais une automobile quand même, avec un gros moteur.
On se hasarda alors à lui demander ce qu’elle voulait en faire, de son engin motorisé. Elle nous regarda comme de sinistres empêcheurs de conduire en rond et elle rétorqua sur un ton qui n’admettait guère la réplique, en bombant le torse, la cigarette fortement agitée, qu’elle voulait enfin se promener de-ci, de-là, voir ses frères et sœurs, qui habitaient des villages pas très éloignés mais tout de même suffisamment pour qu’on ne puisse pas s’y rendre en vélo, faire des achats en ville où il y avait plus de choix et où c’était moins cher que chez ce voleur d’épicier.
Le drame, c’est qu’elle n’avait pas de permis de conduire. Quel permis ? Qu’à cela ne tienne ! Et que l’on se taise enfin, nous les emmerdeurs ! Elle allait le passer, ce foutu permis !
Ô douleur ! Elle en souffrit le martyr, elle engloutit une fortune dans une centaine de leçons, fut cinq ou six fois recalée à l’examen, tempêta, fulmina, insulta tout le monde, de l’inspecteur des mines au moniteur d’auto-école, en passant par le garde-champêtre et même le maire, lesquels n’y étaient pourtant pour pas grand-chose. Mais tout ce qui avait trait, de près ou de loin, à l’autorité fut tenu, dans sa paranoïa désabusée, pour responsable de ses déboires.
Le calvaire dura un an et demi, l’automobile remisée dans la grange, sous de vieilles couvertures, pendant qu’elle lisait et relisait pour la millième fois sans doute le code de la route dont les pages massacrées finissaient par se détacher une à une. Elle en avait par-dessus la tête des routes prioritaires, des chemins secondaires, des stops, des interdictions de dépasser, des obligations de corner, des lignes jaunes avec ou sans les pointillés et du nombre de verres de pinard qu’il ne fallait pas boire avant de prendre le volant. Elle tonnait sur toutes ces idioties, surtout sur la priorité à droite à laquelle elle n’entendit jamais rien. Cette obstination à ne pas vouloir comprendre cette dernière disposition du code avait bien failli coûter à l’inspecteur des mines d’être cité à titre posthume, avec tous les honneurs dus à un haut fonctionnaire tué dans l’exercice de ses fonctions.
C’était à Civray, une traîtresse de petite rue de rien du tout qui débouchait du marché et un imbécile qui avait eu l’insolence de faire valoir son droit en lui barrant la route. Les deux véhicules s’étaient effleurés dans un grincement de pneus et un froissement épouvantable de tôle blessée. S’épongeant le front inondé de sueur froide, l’inspecteur avait d’autorité pris les commandes et clôturé prématurément l’examen.
Mettant cependant à profit ces interminables atermoiements pour exercer son art, mon apprenti mécanicien de frère s’occupait sérieusement de la santé du véhicule contraint à l’inertie et veillait à ce que cette inactivité prolongée ne l’abîmât pas. Les voisins ricanaient et si l’un d’entre eux venait à passer par là, il ne manquait pas de montrer l’auto en disant qu’elle était tombée dans une bonne maison.
Tous les dimanches matins, donc, mon frère enfilait un bleu de travail et il pavanait devant nous comme s’il eût été un colonel revenu d’un champ de bataille, montrant à tout le monde sa tenue d’apparat. C’est vrai que ça faisait sérieux, ce bleu de travail, dans cette maison où il n’y avait rien à faire. Ça sentait l’ouvrier qui en sait long et qui sait manier l’outil. En arborant son uniforme de travailleur, toujours étrangement propre, mon frère lançait à toute la tribu qu’il était sorti de sa condition et que l’avenir se tenait entre les pinces d’une clef à mollettes plutôt qu’au bout d’une fourche.
Il était entré dans l’ère de la modernité industrielle, lui.
Il soulevait le capot de l’automobile, se penchait sur le gros moteur, un moteur Montlhéry précisait-il comme si ça devait nous en imposer, débranchait des fils pour les rebrancher aussitôt, nettoyait par là, soufflait par ci. Il s’installait alors au volant et démarrait le monstre, capot toujours levé. Moment mystérieux, il se penchait sur la mécanique ronflante et écoutait, aussi attentif qu’un médecin sur la poitrine d’un asthmatique. Il prenait tantôt un air dubitatif, tantôt un air de satisfaction complète, tantôt un air de rien du tout.
Quand il était vraiment en forme, il sortait sa boîte à outils. Là, il dévissait quelques boulons, les nettoyait et les remettait en place. Il faisait aussi le tour de l’auto et, pendant qu’elle ronronnait de plaisir, il donnait force coups de pied dans les pneus. Je n’ai jamais compris pourquoi il faisait tout ça. Je l’observais. Je n’avais jamais vu quelqu’un s’amuser aussi sérieusement. Je lui dis un jour qu’elle ne risquait pas de tomber en panne, la voiture, sous ses couvertures mais, qu’à force de démonter ceci, de revisser cela, de souffler dans telle ou telle tuyauterie, il finirait bien par détériorer quelque chose.
Piqué au vif, il grinça des dents et dit que j’étais un pauvre mec qui ne comprenait rien. Il me montra le moteur avec sa grosse clef à mollettes et me dit que ce qu’il y avait là dedans, ce n’était pas dans mes bouquins. Dans mes bouquins, il n’y avait que des mots. Dans les siens, il y avait des croquis, des ronds, des rectangles, des calculs, des cotes au millimètre. Oui, Monsieur, des cotes ! Savais-je seulement ce que c’était, qu’une cote ?!
Il était froissé à en faire de la peine. Je le prenais par l’épaule et lui conseillais plutôt de descendre à la rivière ou alors de venir faire le guet pendant que je volerais des pommes au verger d’un voisin.
C’était un bon bougre, mon frère. Il rangeait tout son déguisement, aussi piteusement que soigneusement, et nous décampions par les chemins humides ou noyés de soleil. Mais en partant il ne manquait tout de même pas de rassurer notre mère et de lancer que tout allait bien, qu’il n’y aurait pas de problème, que la voiture serait prête dès qu’elle aurait le permis.
L'évènement eut enfin lieu un beau jour de mai où les oiseaux revenus de si loin recommençaient de siffler dans les grands érables et les châtaigniers en bourgeons.
De guerre lasse, on lui avait sans doute concédé le précieux document rose, un peu comme on récompensait l’opiniâtreté des cancres en leur concédant un baccalauréat d’office, au bout de sept échecs consécutifs. C’est bien le moins qu’on pouvait faire.
Il ne pouvait pas en être autrement pour ma mère. Comme les élèves jugés mauvais sont dispensés du latin, on avait dû l’exempter du créneau réglementaire. Car lorsque je l’ai vue conduire pour la première fois, je devrais dire quand je l’ai entendue conduire, le moteur était à son régime le plus élevé et hurlait de douleur, l’embrayage patinait tellement qu’il en couinait comme un goret qu’on saigne, la boîte à vitesses ferraillait de toutes ses dents et la mécanique entière enfin révoltée par tant de maltraitance, finissait par se taire dans un affreux soubresaut. Tout était à recommencer. Il fallait redémarrer, débrayer, réenclencher une vitesse, enlever le frein à main. La moindre marche arrière durait une demi-heure.
Ma mère ne décolérait pas et couvrait d’injures cet escroc de moniteur d’auto-école qui lui avait enseigné avec un levier de vitesses au plancher alors que celui de son Aronde était au volant. Il fallait réapprendre la synchronisation de tous les gestes. Elle menaçait de faire intervenir le juge de paix pour réclamer le remboursement de la fortune qu’elle avait consacrée à sa formation.
Mais tout arrive à qui sait vouloir, aussi finit-elle par réussir à sortir de la cour, à embrocher le chemin vicinal et à s’aventurer jusqu’à la route, tout ça non sans avoir écorché un bout de carrosserie en passant la barrière.
Elle disparut alors, elle changea de siècle, son rêve de liberté enfin maîtrisé.
Elle prenait sa voiture même pour aller acheter du lait, à l’autre bout du village. Les voisins, ceux qui n’avaient pas encore de voiture, mais surtout leurs épouses, saluaient avec un respect craintif l’audace de cette femme en pantalon, cigarette au coin des lèvres, cette Georges Sand de l’automobile, cette femme-précurseur et qui pavoisait derrière son volant. Les hommes, eux, voyaient plutôt là un signe de débauche et comme une confirmation de sa réputation de libertine. Ceux qui étaient déjà motorisés, ceux qui savaient tout de la modernité et comment il fallait s’en servir, haussaient les épaules, narguaient et prédisaient que le moteur de cette voiture ne ferait pas long feu, à ce régime de sorties quotidiennes.
Le silence des chrysanthèmes
Photo haut de page empruntée Internet
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mardi, 29 septembre 2009
L'automobile et le steak frites : deux signes ostentatoires de la richesse des pauvres
Pour les pauvres gens, le monde des riches est toujours fait de symboles. C’est peut-être ce qui en explique, pour une part, la pérennité ; Guignant sur ses allégories, le pauvre ne voit pas trop bien la richesse exactement où elle se trouve.
S’il lorgne avec envie, il se fait nécessiteux, atrabilaire. S’il regarde avec mépris, il se fait impécunieux, mais en même temps philosophe ou combattant. Il trouve même à son indigence une certaine noblesse, une morale estimable.
Le critère le plus manifeste de la richesse était , du temps de ma jeunesse folle, évidemment l’automobile, alors que le vélo, pour le commun des gens, la motocyclette, pour ceux qui étaient favorables au progrès mais n’avaient pas les moyens de pousser jusqu’au bout leur raisonnement, ou le cheval attelé, pour ceux qui s’étaient toujours déplacés ainsi et qui ne voyaient pas de raison évidente à changer leur habitude, tenaient lieu de moyens de locomotion justes et raisonnables.
Avant de s’installer au volant de sa Simca, ma mère dépréciait et vilipendait ouvertement ces orgueilleux possesseurs d’autos, mais pas tous. Elle reconnaissait que certains en avaient besoin, le médecin, même s’il arrivait toujours en retard, les gendarmes aussi, même si c’était pour emmerder les gens plus rapidement. Elle les avait connus en vélo, les gendarmes. Ils faisaient moins les fiers à bras, ils ne furetaient pas dans les bourgs et les villages et ils étaient faciles à éviter. À semer même, le cas échéant.
Que le notaire ait une voiture, la révulsait et la renforçait dans sa conviction du caractère grotesque de cette invention. C’était un salopard qui voulait tenir son rang de bourgeois avec les sous extorqués aux gens, en échange d’une signature illisible apposée au bas des parchemins, pour un champ, pour un jardin, pour une maison, pour tout ce qui, en fait, ne le regardait pas.
Qu’avait-il besoin d’une auto, ce gros pourceau parfumé, toujours renfermé qu’il était entre ses armoires croulant sous les actes et sous la poussière ? C’était vraiment pour montrer qu’il était le notaire et sa femme, une grande et belle bécasse, une cocotte ramassée au hasard d’une soirée de luxure, jouait maintenant les grandes dames et au bridge avec ses jupes, ses talons hauts, ses chignons parfumés et surtout son automobile. Ma mère prétendait qu’elle était bête à payer patente et qu’elle ne savait même pas écrire son nom.
Je ne sais pas pourquoi elle haïssait tant le notaire et sa poule. Une affaire, peut-être la maigre maison que nous habitions ou bien les quelques bois de châtaigniers dont elle avait hérité du grand-père large d’esprit et de la grand’ mère rigoriste, avait dû mal tourner. Quand elle prononçait le mot actes, il résonnait toujours comme un mot redoutable, savant et dangereux, un mot de bandit, à manier avec précautions, capable de tout et dont il était bon de se méfier.
Mais ses railleries les plus saumâtres étaient réservées aux quelques petits propriétaires terriens qui s’étaient affublés d’un véhicule à moteur. Ceux-là étaient franchement saugrenus, avec leur deux-cent -trois ou leur quatre - chevaux. Ils n’avaient pas le sou, ne mangeaient que des pommes de terre et des gros haricots qui les faisaient péter plus haut qu’ils n’auraient jamais le cul.
Ils se rendaient aux champs à pied, une binette ou une fourche à l’épaule, au marché à cheval ou en vélo, et n’exhibaient la voiture que le dimanche, pour aller le matin à la messe et l’après-midi nulle part, sinon à la barbe des jaloux. C’était bien la preuve de leur immoralité et de leur vanité ridicule ! Pour sûr qu’elle ne les enviait pas. Elle les plaignait plutôt et elle n’aurait jamais de voiture, elle. A moins qu’on ne la lui donnât, et cette fantasque invraisemblance lui arrachait des éclats de rire.
Je crois qu’elle était sincère. Avec dix estomacs à faire taire trois fois par jour, elle en était tellement à la recherche du nécessaire que le moindre superflu la révoltait. Elle était sincère mais faisait tout de même sienne la philosophie du renard sous les raisins.
Car si ses arguments pour l’automobile tenaient à peu près la route, ceux avancés pour une autre fantaisie de rupins, la viande de bœuf, ne me semblaient pas tout à fait exempts de mauvaise foi.
L’unique boucher de la commune était honni à peu près au même titre que le notaire. Ėvidemment, il avait une auto. Il pouvait se permettre cette fantaisie avec tout ce qu’il volait aux paysans en leur achetant trois francs six sous un veau qu’il revendait à prix d’or.
Seuls les riches passaient le pas de sa boutique et mangeaient du bœuf. Le beefsteak sur une table était alors la marque indiscutable d’une vie confortable, acheter de la viande était un luxe, une excentricité de Monsieur, un snobisme de muscadin.
Je n’ai jamais vu un beefsteak sur notre table. Mes papilles n’en ont goûté les premières saveurs, très approximatives, que dans la cohue d’un réfectoire de collège.
Ma mère affirmait qu’il ne lui viendrait pas à l’idée de manger de la vache ! D’ailleurs, elle en avait mangé, pendant la guerre.
Décidément, il s’en était passé, des choses pendant cette guerre ! J’entendais tellement de braves gens se vanter de leur débrouillardise, de leurs sacrifices, de leur courage, de leurs tricheries à la barbe de l’ennemi, de leur haine du Boche, de leur révolte et de leur désobéissance, que je me demandais comment les occupants, avec de tels voyous à tenir en respect, avaient pu rester si longtemps.
Tout ce qui me parlait de la guerre me paraissait alors suspect, ennuyeux, égarements de gâteux tant la peinture que chaque diseur faisait de lui-même différait du portrait en chair et en os que j’avais sous les yeux. Je mettais cela sur le compte des mémoires altérées, trop de temps s’étant écoulé depuis ces lugubres évènements.
Je me suis aperçu bien plus tard, à l’âge où l’on prend réellement conscience du peu de temps, justement, qui nous est imparti, que c’était hier, la guerre, que j’étais arrivé dans les draps d’un berceau juste après que le fracas des armes se fut tu et que j’avais grandi sur une terre encore fumante des incendies du cataclysme, avec des hommes et des femmes aux reins toujours meurtris par la peur et l’humiliation.
Pour ma mère, la guerre se résumait à deux choses : les bals étaient interdits et son frère aîné avait pris la clef des bois du Fouilloux pour rejoindre les maquisards. Car à la lisière de ces bois touffus s’étirait la grande route nationale, la N.10, celle qui relie Paris à la frontière espagnole, construite par Napoléon pour aller porter ses armes jusqu’en terre ibérique. Normal alors que les ogres nazis marchassent sur les pas du grand conquérant et empruntassent régulièrement, avec leurs chars, leurs tanks, leurs voitures, leurs cohortes et leurs légions de fantassins une voie tracée par le grand stratège. Les bois du Fouilloux constituaient subséquemment un excellent abri, propice aux guets-apens les plus meurtriers.
Quand j’ai arpenté en long, en large et en travers lesdits bois, la tête pleine d’admiration pour mon tonton partisan, j‘ai pensé qu’il était malin ou que les autres, pour envahisseurs victorieux qu’ils fussent, n’étaient pas très futés, ou qu’ils n’avaient pas eu le temps de s’occuper de lui. Parce que ces bois n’étaient pas capables de couvrir la course d’un lapin plus de cinq minutes, sans que celle-ci ne débouchât sur le découvert des champs ou sur le chemin d’un hameau.
Prise au dépourvu par ces impertinentes suspicions, ma mère confessa qu’il s’y était enfui un après-midi pour enterrer son fusil de chasse, que des soldats gutturaux étaient justement passés à ce moment-là pour réclamer des œufs, que la grand-mère avait failli en succomber de peur et que l’acte de franche bravoure du tonton aurait pu coûter le poteau d’exécution à toute la famille. Et que je me taise enfin, moi qui n’avais pas vécu cette sombre période !
C’est à ce moment-là qu’elle enchaîna avec son dégoût de la viande de cet aigrefin de boucher. D’ailleurs, le père du boucher n’avait pas enterré son fusil de chasse, lui. Il recevait les grandes casquettes, il leur réservait le peu qu’il avait dans son magasin et même, comble de l’ignominie, plaisantait avec eux. Quand les bonnets phrygiens en tractions étaient enfin venus remplacer les grandes casquettes en voitures blindées, il avait été à deux doigts de se retrouver accroché par la gorge derrière son étalage, en lieu et place de ses quartiers de sale viande.
Brassard tricolore au bras et son fusil de chasse récupéré en bandoulière, le tonton devenu flingueur en était. Mais quelqu’un qui n’aura jamais de nom s’était interposé et avait sauvé le boucher pendard d’une horrible pendaison.
Le grand-père, donc, racontait ma mère après toutes ces vindicatives digressions, avait frauduleusement sacrifié une bête de son maigre cheptel, une nuit, à la bougie, par un froid neigeux comme jamais on n’en avait vu par chez nous. On avait englouti la vache en morceaux, en pots au feu, en saucisses, en saucissons, en ragoût, en grillades, et le tonton était allé enterrer peau, tripes et boyaux dans les bois du Fouilloux. Ça devenait vraiment une manie avunculaire !
Eh ben, ça n’était pas bon du tout, la viande de vache, nous pouvions la croire sur parole. Ça empestait une forte odeur de charogne. Alors, les nantis et les faux bourgeois et les péteurs plus haut que leur gros cul, pouvaient bien s’en goinfrer à leur guise. Ça n’était pas elle qui irait s’inviter à leur table. Si elle avait des sous, elle achèterait des huîtres autrement qu’à Noël, et des langoustines aussi. Les langoustines étaient un régal, un fricot trop fin pour tous ces imbéciles qui n’entendaient rien aux bonnes choses et qui ne savaient même pas se servir correctement de leur argent. Elle en avait goûté une fois, avec de la mayonnaise, à une noce lointaine, avant la guerre.
Autant dire chez des gallo-romains.
Extrait d'un manuscrit déjà vieux " Le silence des chrysanthèmes"
Photo "empruntée" sur Internet, là.
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lundi, 28 septembre 2009
Zozo, chômeur éperdu
Voilà cinq mois exactement aujourd’hui que Zozo, casse-croûte et nonchalance en bandoulière, bat le pavé de France et de Navarre, de librairies en librairies et de lecteurs en lecteurs, par quelque temps qu'il fasse.
C'est du moins ce que j'imagine parce que je l'espère.
Un auteur est toujours soucieux du parcours de son livre. Il guette les retours...
Beau mot. Ceux qui font de la scène savent l'importance de ces baffles posés sur le devant et qui vous renvoient clairement votre prestation...Quand je faisais ça, ma première question aux organisateurs avant d'accepter une proposition, était : "Vous avez une sono complète avec retours ?"
Des fois, c'était "oui, bien sûr ", des fois c'était "non, on n'a pas de ça", des fois c'était carrément " qu'est-ce que c'est ?"
Rien n'est pourtant plus cruel que de parler dans le vide. Sensation glaciale d'être soudain parfaitement inutile et néantisé.
L'auteur, donc, a besoin de retours. Mais là, c'est une autre voix que la sienne qu'il veut entendre. Quand il y a de l'écho, est-ce le crieur ou le paysage qui parle ? Alors, il glane de-ci, de-là, les lointaines résonances d’un ou d’une qui donne des nouvelles :
- Hé, t’inquiète, j’ai vu passer ton Zozo ! Il va bien !
Curieusement sur internet, incontournable beffroi de notre activité d'écrivain et où chacun pose le maillon d'un fraternel relais, ce sont les gens vers lesquels Zozo était venu s’offrir bras ouverts, qui, jusqu’alors du moins, n’en ont pas fait état, alors que beaucoup d’autres qui spontanément étaient allés vers lui, l’ont gratifié d’un bel hommage. Comme quoi le livre a cela d'humain qu'il doit être désiré plutôt que de s'imposer.
Ces renvois spontanés font bien plaisir. Oui.
Car l’auteur, je le répète, d'autant plus qu'il est un auteur à peine connu et sans être celui qui attend qu’on lui inonde le nombril de suaves compliments, n’existe bel et bien que par ce que son écriture suscite d'émotion. C'est là tout l'espoir de son plaisir d'écrire.
Parmi ces spontanés, je veux ici remercier avec chaleur et amitié Solko et Feuilly (relayé par le Magazine des livres), Jean-Louis Kuffer et Sahkti, Philip Seelen et Michèle Pambrun dans leurs divers commentaires…et puis Anthony Dufraisse, pour son très bel article du Matricule des Anges.
Il y eut aussi Jean-Luc Terradillos de l’Actualité Poitou-Charentes et sans doute quelques autres que j’oublie et auxquels, humblement, je demande qu'ils m'excusent.
Il y a quelques jours, Stéphane Beau, compagnon de route des Sept mains puis de Tempête dans un encrier, m’avait fait gentiment parvenir deux exemplaires de l'excellente revue aux destinées de laquelle il préside. C'est avec une grande sincérité de coeur que je vous recommande d'ailleurs la lecture de ce Grognard. On en ressort avec le sentiment d'appartenir à cette diaspora des gens qui savent encore penser autrement.
Dans le numéro de septembre, Stéphane Prat signait un article que je reproduis ici, avec l’aimable autorisation des deux Stéphane :
« Le droit à la paresse, Zozo ne le gagne pas, il le prend. Zozo a beaucoup trop à faire pour travailler. Débordé, Zozo, entièrement pris par la vie, et pour une bonne part par la sieste : « (…) chaque jour consciencieusement consacrée, l’été sous la fraîcheur ombragée de ses noyers, l’hiver sous les couettes en plumes d’oie d’un lit douillet. (…) une nécessité régénératrice après le gros déjeuner où Zozo avalait sans coup férir soupe, pâté, rillettes, volaille, lapin ou goret, fromages gâteaux, fruits, arrosé d’un bon litre et demi de pinard tellement rouge qu’on eût dit qu’il était noir… »(p. 8)
Seulement, nous sommes en pleine euphorie gaullienne, début soixante du siècle dernier, et le Progrès pousse à la roue, on va de l’avant dans le Poitou de Zozo, on veut l’eau courante et l’instruction civique. Deux gros chantiers, celui de l’adduction d’eau et de l’école républicaine, que Zozo, s’il n’y coupera pas, devra esquiver coûte que coûte, au moral comme au physique, quitte à s’inoculer lui-même une flemmardite chronique, ou à s’attribuer l’héroïsme du progrès qu’il vomit, pour mieux lui échapper. Non, ce corniaud de maire ne le prendra pas au travail, Zozo a décidément trop à faire : « On était au début février. Un vilain crachin tombait d’un ciel si bas que les cimes des bois disparaissaient dans le brouillard. La campagne se languissait tout le jour dans une morne pénombre mais Zozo, dégoulinant des pieds à la tête, n’en arpentait pas moins les champs et tâchait de tirer des merles qui fuyaient le long des haies. Aucun de ces satanés oiseaux n’était cependant disposé à se laisser abattre. Avec un sifflement furieux, ils déboulaient des buissons en pluie et filaient à tire d’aile en zigzaguant. Malchanceux, Zozo tirait invariablement dans le zig quand le merle était dans le zag et inversement. » (p.16)
Car Zozo a deux amours dévorantes : la chasse (vouant à sa passion une maladresse surréelle) et Pinder, son cochon annuel, perpétuel, qu’il engraisse de discussions et de confidences passionnées avant de lui faire son affaire, invariablement le 2 Novembre, l’équilibre de sa petite famille en dépend. Et les quolibets, les vannes à deux balles que lui valent sa nature lunaire et soliloqueuse, délivrent un fin parfum de consécration, tellement il parvient à s’en moquer comme de Colin Tampon : « Pour un observateur superficiel ou résolument partial, la vie de Zozo évoluait dans une espèce de bohème anarchique, sans repère, au p’tit bonheur la chance.(…) Les années de Zozo cheminaient pourtant selon un ordre bien défini qui, s’il n’était pas réfléchi, n’en était pas moins réglé sur le grand mouvement des choses, en fonction des saisons, les saisons elles-mêmes vécues par rapport aux mois et les mois articulés sur les lunes.(…)Invariablement. » p33.
Et il faut une écriture diablement truculente pour suivre un personnage pareil, passionné des bobards les plus énormes, moins pour leurrer son monde que pour rester lui-même, et continuer à voir, et jouir des cycles entremêlées des gestes, des attentes ou des natures sensibles. Et Bertrand Redonnet a l’art du détail comme des variations célestes, des couleurs, des friches, des traces animales et des sons, et surtout des saisons dans tout ça… Un visionnaire, pour le coup, mais pas dans le sens théoricien ou catastrophiste. Un simple visionnaire, avec l’imprévisible qui va avec. On s’attend à un « Zozo le bienheureux » et on se retrouve avec un drame, on redoute le tragique d’un embrouillamini de clocher et c’est son côté farce qui l’emporte, ou on tombe en pleine intrigue rurale comme au beau milieu d’un tableau ethnographique. C’est le côté indéfinissable de ce livre qui est particulièrement saisissant, et pour tout dire imparable. Avec ce Zozo éperdument terrien, les prémices trop vertes des dévastations humaines du travail de masse à venir, dans l’héroïque sillage des chocs dits pétroliers, sont débusqués dans le regard de gens simples sur un des leurs, rétif à la sueur imbécile, chômeur avant le chômage. Il ne fait que leur opposer la vie, qui n’est pas rose, mais rosse, cocasse et répétitive, à laquelle l’idéologie du travail, en germe dans ce Poitou légendaire, se proposera rien de moins que de tourner le dos, et la saccagera dès qu’il le faudra… Pour le bien de tous, comme de bien entendu, et pour celui d’aucun."
Stéphane Prat
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mercredi, 23 septembre 2009
Ainsi va le monde quand il est dramatiquement risible
« Une situation est révolutionnaire quand les garçons de café et les coiffeurs sont en grève », déclarait plaisamment le rusé Lénine.
Quand on sait dans quel marasme social l’oxymore du "centralisme démocratique" avait plongé la Russie et, avec elle, une bonne partie du monde, on serait bien évidemment tenté d’affirmer aussitôt, par réflexe culturel et défensif, tout le contraire de la moindre allégation du petit bolchevique.
Le bon mot a pourtant pris un certain sens dans nos sociétés libérales, les deux professions indexées n’étant pas particulièrement réputées pour la finesse de leurs analyses politiques. Mais bon…
Plus tard, beaucoup plus tard, le communisme ayant fait la preuve – pour qui avait bien voulu se pencher un moment sur ce qui se passait réellement à l’est et en Chine comme sur ce qui s’était réellement passé dans l’Espagne de 36 - de sa duplicité et de son incapacité, voire de sa cruauté, et le drapeau rouge ayant franchement viré au noir, on disait plutôt, goguenard et désabusé : " La situation sera révolutionnaire quand les philosophes deviendront des voyous et les voyous des philosophes."
Ça avait de l’allure aussi…Et on peut effectivement supposer qu’un tel renversement des rôles sociaux eût été de nature à changer radicalement les fondements de toute une société.
Mais c’était de la poésie. Le voyou est forcément philosophe pour son propre compte et le philosophe, depuis le temps qu’il presse le citron sans qu’il n’en sorte aucun jus nouveau, même s’il se faisait voyou, n’arriverait pas à pisser plus loin que son ombre sous le midi d'un solstice d'été.
Donc, les garçons de café et les coiffeurs n’ont jamais décrété la grève insurrectionnelle et les voyous et les philosophes ont toujours fait chambre à part. Au mieux, quand ils se sont retrouvés confrontés dans la même personne, ont-ils fait des ministres.
Alors, vogue la galère…Tout ça, c’est bien du bla-bla et l’histoire va son chemin cahotant...
Mais alors, me disais-je ce matin en parcourant les nouvelles du jour, comment qualifier un monde où un prêtre se met en devoir de braquer une banque, et ce, dans le pays le plus catholique de notre Europe bien-pensante, ? Là, il y a manifestement un mélange explosif des genres. Un brouillage de cartes tel que n'en avait jamais envisagé le plus farouche des théoriciens de la guerre sociale.
Un Vautrin, alias Jacques collin, alias l'abbé Carlos Herrera ?
Ou alors Jacques Roux.
Dont on sait qu’il fut contraint de se suicider pour éviter que les « révolutionnaires » de l’époque, les Marat, Robespierre et autres Danton, ne lui coupassent le cou parce qu’il dénonçait déjà, et avec quelle force !, une Révolution au service exclusif de la classe sociale qui, depuis, gouverne effectivement le monde.
Pour en revenir à notre malheureux Dillinger polonais et en soutane, sachons donc qu'il s’est évidemment fait sauter, sitôt son forfait accompli.
Il mérite cependant que les poètes se penchent un moment sur son sort et lui consacrent quelques mots fraternels, tant son geste bouleverse les choses communément établies dans les têtes et accuse la solitude et le désarroi dans lesquels sont plongés les hommes et les femmes de ces temps vulgaires.
Et qu'on ne m'oppose pas la bêtise intéressée du sociologue : C'est un cas isolé. Tous les cas sont isolés, mon brave, et, par le fait même, d'une dramatique éloquence.
Quant au parquet de Poznan, il a des mots qui font sourire - car n’oublions pas que le délinquant est un homme de dieu embrigadé par la religion la plus riche du monde :
« C'est un vicaire mais sans poste fixe actuellement. »
Restrictions budgétaires, peut-être ?
Photo : Sas d'entrée d'une banque en Pologne
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mardi, 22 septembre 2009
Le 22 septembre : Un flamboyant poncif
Septembre lumineux, l’équinoxe qui bascule à pas de loup sur l'autre versant des jours, ces feuilles qui s’accrochent à l’arbre jaune, dont les dernières gouttes de vie flamboient du feu des désespoirs et le vent sous le ciel, déjà frais, déjà haut , déjà bleuté qui le presse d'en finir.
Et tourne la roue d’un automne à l’autre, qui nous broie en silence.
Nous tâtonnons sur des convictions obscures et des chemins incertains.
L’automne, antichambre des frimas et des endormissements, antichambre des nuits qui réduiront le monde à son essentiel.
J’aime l’automne.
Les déclins sont toujours plus pathétiques que les ascensions et atteignent plus sûrement à leurs rivages.
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vendredi, 18 septembre 2009
Les multiples pères
J’ai eu des centaines de pères.
Alors que certains ont réellement joué ce rôle pendant un temps plus ou moins long, d’autres n’ont fait que de très brèves apparitions. D’aucuns n’ont existé que par de lointains ouï-dire ou même, n’ont vécu que dans mon imagination.
Dans les premiers bus qui me conduisaient au collège, ces matins obscurs de pluie et de rentrée, village après village, arrêt après arrêt, quand montaient à bord de nouveaux messieurs, je tuais la monotonie du cahin-caha du voyage et distrayais mon chagrin de devoir quitter les miens en élisant celui-ci comme auteur de mes jours, l’air éveillé, sympathique mais farouche, la tenue plus que décontractée, la chemise limée à ses extrémités, ouverte par tous les temps, qui s’était levé en retard, qui avait couru pour prendre le car, qui n’avait pas eu le temps de se bien raser et qui, sans retenue et sans souci des autres, pour finir de se réveiller, avait allumé une cigarette.
J’attribuais à celui-là, presque anodin mais souriant, mis propre sans être distingué, l’air un peu fatigué et ennuyé, une vague présomption et à cet autre enfin un honteux rejet, petit sac en cuir, costume bien épinglé, le cou replet torturé par le nœud d’une grotesque cravate, l’air qui sait à peu près tout, qui est fâché d’être dans cet autobus où il n’est pas à sa place et qui le fait bien sentir à tout le monde, dont l’automobile a dû tomber en panne, même s’il n’a pas d’automobile, et qui dégage un parfum à donner la nausée à un cheval de bois.
De mon instituteur, je n’avais cure de la dégaine. Je ne lui connus pratiquement qu'une ample blouse grise, avec des taches blanches d’eau de javel sur les grandes poches du bas et des crayons de bois dépassant de la pochette du haut. S’il m’arrivait de le croiser par les chemins ou dans le bourg, sans sa blouse, il restait quand même mon instituteur, mais il me semblait être descendu pour un temps dans la foule caquetante et commune, comme quelqu’un qui finalement n’en sait pas plus que les autres. J’étais déçu. Il ne méritait pas cela.
Son bras tendu vers les livres, vers les conjugaisons, vers les accords grammaticaux, vers les sanglots longs des violons de l’automne, vers des Valmy et des soleils d’Austerlitz, vers les montagnes et les forêts du monde, me montrait le chemin à suivre. Quand il montrait le clocher de l’église, il était pris d’un rhumatisme incontrôlable et fermait le poing. En suivant ses enseignements et ses conseils, j’ai toujours eu l’impression de n’obéir qu’à moi-même.
S’il est encore du voyage, il doit aujourd’hui retenir sa respiration pour souffler les quelque quatre-vingt-dix bougies d’une longue promenade.
Est-il rêvant aux voyages qu’il n’a jamais faits que par ses cartes, son regard humide errant sur un bord de mer ? Est-il dans une région de montagnes, parmi les livres d'une bibliothèque toute ronde, une couverture chaude posée sur ses genoux malingres, distrayant un moment sa lecture d’un regard sur la fenêtre où se dessine une vallée aux pentes inondées de forêts bleues et où cabriolent des bouquetins ? Est-il dans un hameau de collines, comme en Normandie, ou de plaine, quelque part en Picardie ou en Beauce, à jardiner des fleurs et à tailler une treille. Non, il n’est pas en Beauce. Il disait que c’était plat et ennuyeux, ce grenier à grains de la France. Il en préférait le château d’eau, d’où s’écoulaient tant de rivières.
Où qu’il se trouve, il lit encore, calcule la vitesse des trains ou les gouttes d’eau d’un robinet défectueux, s’afflige de la folie des hommes nouveaux et chevrote de beaux poèmes.
Non, ne soyez pas cruels ! Ne me dites pas qu’il est dans un lotissement désolant de confort et de lignes droites, avec des murs mitoyens à sa maison, qu’il regarde avec des yeux d’abruti des champions sur une question et des lettres et des chiffres, ou, pire infamie, qu’il a été conduit dans une antichambre mortuaire où on lui fait manger de la soupe aux vermicelles et des yaourts, sur un fauteuil qui pue, une serviette dégueulasse autour de son cou, dans un pyjama bleu, sans braguette parce que trop compliquée pour ses doigts gourds mais avec une béance obscène au bon endroit d’où, parce que les gestes perclus d’arthrose sont lents et maladroits, on peut apercevoir de temps à autres, impudique et grotesque, un vit immonde comme un fossile sans la mémoire.
Ne me dites pas cela, à moins que vous ne vouliez le tuer. Moi qui ne suis pas un parricide, je sais bien que c’est faux.
Et la preuve que cet homme fut bien mon père c’est qu’il ne pourra mourir que lorsque je serai contraint de le faire moi-même. Je lui dois cet amical accompagnement de la mémoire.
D’autres pères sont venus, des grands, des tout petits, des vraiment gros et des maigres. Puis ils sont repartis ou, plus exactement, je les ai congédiés.
Le professeur de français-latin, mon avocat, fut un grand père. Ses plaidoiries au cours des conseils de discipline où j'étais régulièrement convoqué, étaient un modèle du genre, tout empreintes d’une délicieuse mauvaise foi. J’ai beaucoup appris de lui et ses harangues m’ont nourri presque autant que ses versions, ses thèmes ou ses pièces de théâtre. Les vrais avocats que j’ai dû par la suite appeler à mon chevet, soit pour m’éviter la geôle soit pour m’aider à en sortir, ne lui arrivaient, certes, pas au bas de la robe. En plus, les matois, non seulement exigeaient qu’on les payât, mais encore échangeaient avec les chats fourrés des sourires et des paroles de fine connivence.
En privé, face à face, mon professeur grondait et m’invitait à plus de réflexions et de tempérance dans mes comportements pour, fort subtilement, se dédire devant les plaignants, vantant mes mérites d’élève, tournant en dérision mes infractions au regard de mes facultés intellectuelles. Occulte stratégie, mes baveux du tribunal correctionnel ont toujours fait exactement le contraire. Comme quoi droit et littérature ne conduisent pas aux mêmes dispositions de l’esprit.
Sont venus aussi jouer le rôle de l’absent, des joueurs de musique, des ouvriers instables, des poètes, des clochards, des philosophes, des alcooliques, des voyous sans foi ni loi, des bandits de la nuit. Tous, l’un après l’autre, m’ont appris leur vision du monde, bien souvent diamétralement opposée à celle de leur prédécesseur immédiat. Tous avaient en commun leur code personnel de l’honneur et beaucoup de talent dans leur spécialité.
Mais de tout ce cortège d’éphémères timoniers, les plus dangereux et les plus obstinés à ne pas vouloir être déchus de leur autorité, même si chacun d’eux m’a nourri d’un enseignement dont j’ai su tirer quelque profit, furent bien les tutélaires spirituels. C’est avec ce genre de pères, quand ils sont trop écoutés à la lettre ou au contraire s’ils ne sont compris qu’à demi, que les imbéciles et les foules, qui souvent ne font qu’un, sombrent dans la folie totalitaire, le sectarisme et le dénuement intellectuel, parfois jusqu’au crime. Il faut les aimer un temps, ces pères-là, mais les tuer au plus vite, plus ou moins tard, en tous les cas dès qu’on est enfin assez adulte pour se croire capable de toucher le monde avec sa propre chair. Ne jamais garder par-devers soi les fruits de leurs instructions. Ces fruits sont fragiles et ne supportent ni les voyages ni les variations de température des saisons de la vie. De Marx à Nietzsche, en passant par Bakounine, Voline, Reich ou Debord, pour ne citer que les plus brillants, j’ai remisé tout ce beau monde, en prenant soin de les bien refermer et de les assurer de ma reconnaissance, aux étagères les plus hautes de la bibliothèque de mon discernement.
Des poètes aussi se sont assoupis à mon chevet, entre joie et désespérance, entre peine et douceur. Ils n’ont jamais prétendu, eux, m’enseigner l’universalité de leurs aquarelles. Ils sont toujours là. Je les réveille et les appelle à mon secours quand je veux, ou bien ce sont eux qui me raniment, si je viens à sombrer trop longtemps dans la léthargie des compromis.
Ils ne sont pas des guides, mais des compagnons d’infortune.
Ils sont des chansons, bientôt des oraisons.
Extrait d'un manuscrit déjà vieux , Le silence des chrysanthèmes
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jeudi, 17 septembre 2009
Page de journal : Une dégustation
Jeudi 12 mars
Un compatriote a élu domicile dans un village situé à une cinquantaine de kilomètres de ma maison.
Nous l’avons appris il y a quelque temps seulement mais, en fait, il est en Pologne depuis plus de dix ans et s’est installé là récemment pour y faire commerce de… vin français !
Je connais son village. Borsuki, littéralement « Le blaireau ». Un charmant village en bois au bord du Bug, avec même une plage de sable fin, pas très loin d’un autre village tout aussi charmant, Gnojno, littéralement « Du fumier .»
Quand je l’ai rencontré, ce monsieur me confiait qu’il évitait de traduire, auprès de ses amis français, sa localisation exacte, à Blaireau près du Fumier.
On comprend. Promotion de la culture française oblige, D. lui avait proposé d’organiser une dégustation de ses crus au Centre français.
C’était donc hier soir.
François - c'est son nom - a débuté par une présentation Power point des différents vignobles de France - autant dire les 3/4 du territoire - ma foi bien illustrée et bien documentée. Dans ce que j’ai pu en saisir : C'est qu'il parle couramment polonais, lui !
Puis ce fut la dégustation proprement dite et dont j’avais été préalablement désigné le loufiat, affublé d’un tablier de circonstance.
Les Polonais n’apprécient que très modérément le vin. Pas assez fort en degrés, pas le puissant goût d’alcool qu’on retrouve dans la Vodka, boisson nationale. Ils ont donc goûté du bout des lèvres sauf quelques-uns (unes), sans doute plus francophiles et phones que les autres....
Il faut dire aussi que la législation routière est ici très sévère. Il n’y a pas de taux d’alcoolémie autorisé. O. Point. Et, en cas d’alcoolémie, la répression est très dure, paraît-il…
Je dis « paraît-il » car c’est pour moi un peu du bla-bla, tout ça…Il n’existe en effet aucun contrôle inopiné d’alcoolémie. Jamais. Nulle part. Trop cher, m’a t-on dit. J’ai dû parcourir près de 150 000 Km en Pologne : Je n’ai jamais été invité à pousser le moindre petit souffle dans leur engin, même si je me suis fait, en revanche, pincé quatre fois pour excès de vitesse.
Pour être contrôlé au niveau de l’alcool, il faut avoir eu un accident grave ou, s’il n’est pas trop grave, c’est alors la police accourue sur les lieux qui demande gentiment à celui qui semble la victime s’il veut qu’on contrôle celui qui semble responsable ! Je vous le certifie ! Si le premier est sympa et dit non et que le comportement du deuxième semble tout à fait sain, son haleine ne sera pas vérifiée.
Deuxième cas où l’on peut souffler dans le ballon, c’est si l’on faire montre d’une conduite désastreuse, visiblement due à la perte du contrôle de soi-même. C’est bien le moins.
Sans cela, vous pouvez allègrement voyager avec votre petit gramme dans chaque poche. Chose que vous ne pourrez, vous le savez aussi bien que moi, vous permettre en France où chaque buisson, chaque carrefour, chaque virage, ou chaque rien du tout d’ailleurs, peut dissimuler un guet-apens prêt à s’intéresser aux arômes festives de votre respiration.
Tout ça n’est donc ici que simulation comportementale. Ceci dit, c’est efficace, et je ne réclame nullement que les gens puissent avoir le droit de conduire fin saouls. La voiture est ici un drame, le respect des règles de conduite y est souvent en option et les routes polonaises comptent parmi les plus dangereuses d’Europe, voire du monde, d’après un rapport comparatif de l’Organisation mondiale de la Santé. Plus de 5500 personnes y périssent par an.
Pour en revenir à notre dégustation, l’ambiance était cependant conviviale et décontractée. Moi, cela va faire quatre ans que je n’ai pas bu une goutte d’alcool. En France, j’en étais pourtant un fervent, trop fervent adepte.
Une vie qui bascule, bascule sur tout. Fait table rase.
C’est ce que je me disais en servant mes petites portions de rouge et de rosé aux convives tout sourire.
Un air de France, quand même, ce François avec ses vins de lointains terroirs, Corbières, Côtes du Layon et autres rosés du Roussillon…Et le parfum du vin reste le parfum du vin.
Dans sa robe aussi, flottent des souvenirs de fête, des rigolades de copains, des agapes raffinées ou alors de honteuses beuveries de Gaulois.
12:26 Publié dans Journal de Pologne - 2009 - | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
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mardi, 15 septembre 2009
Pages de journal : Mémoire, Maupassant et chanson
Vendredi 13 février
C’est chaque matin la même découverte. Vers cinq heures, je sors avec une lampe à la main et je constate qu’il neige.
Il neige chaque nuit. Une neige qui fond un peu en même temps qu'elle tombe, mais pas assez vite pour que la campagne ne soit pas ensevelie sous une blanche carapace.
Ce matin cependant, ça semble plus sérieux. Il neige vraiment très fort.
J’allume le poêle de la cuisine pour l’eau chaude et je prépare le petit déjeuner. J’aime ces moments. Ce sont, chaque matin, des moments neufs, l’esprit léger… Des moments de renouveau.
Immanquablement, D. me rejoint dès que la cafetière émet ses borborygmes caractéristiques. Moments de partage.
Ce matin nous discutons - je ne sais pas comment cela est venu - des présidents de la 5ème République française. J’évoque à un moment donné ce niais de Giscard d'Estaing pleurnichant à la télévision parce que Mitterand avait décidé, je ne sais plus en quelle année, que des soldats allemands défileraient aussi sur les Champs Elysées, au 14 juillet. Je me souviens de l’image grotesque de cet imbécile avec ses larmes de crocodile, complètement à contre-courant, parfaitement ridicule, benoîtement pitoyable.
Nous en rions, mais….D. me dit, soudain sérieuse, qu'aujourd’hui même, les Polonais ne pourraient pas admettre que les Allemands ou les Russes défilassent dans Varsovie.
J’imagine la scène. Ce serait effectivement toujours incongru. Je me rends compte alors combien l’histoire avance lentement, très lentement dans les têtes. Varsovie, ville martyre, ville brûlée, ville assassinée, dégoulinante de sang, ville de l’infâme ghetto, puis ville sous la botte de Staline.
Je comprends. Je dis que Paris, même occupé, n’a pas vécu une telle tragédie.
Oui, l’histoire va lentement. La Pologne est encore fiévreuse, malade, pas tout à fait remise des coups terribles qu’elle a reçus.
J’aime ce pays. Aucun autre au monde n’a subi ce qu’il a subi. Il n’y a que 64 ans, en fait, et alors qu’il se relevait à peine de cent-vingt-trois ans d’anéantissement. C’était hier, me dis-je, en regardant par la fenêtre le jour qui se lève sur la neige.
Combien de jours comme ça devront-ils se lever encore sur la blancheur du climat, avant que la mémoire ne soit plus une douleur ?
Toute la journée, il a neigé. La couche dépasse maintenant les dix centimètres et la route est très délicate à pratiquer quand nous rentrons à Kopytnik, vers dix-sept heures. Dans la pénombre du crépuscule, les champs, la forêt paraissent bleutés.
¨ Ça ferait plaisir et on trouverait ça joli si c’était décembre. Là, en février, on est déjà dans l’espoir du printemps…¨ me souffle D.
Elle est un peu triste alors je dis ¨ oui.¨
Elle oublie parfois que pour moi, avec plus de cinquante piges de racines océaniques, tant de neige, tout le temps, c’est toujours une nouveauté.
Normal. Elle a grandi sous la neige.
Samedi 14
Beaucoup de neige, de la neige lourde et charnue qui fait sous son poids se courber les branchages de la forêt. D. en convient finalement : c’est magnifique.
Bien que nous soyons samedi, nous devons nous rendre à Biała, où nous avons organisé un concours d’orthographe et de grammaire à l’intention des profs de français et des étudiants en philologie romane.
J’ai choisi la dictée. Maupassant, un extrait de ¨ Les nouvelles de la peur et de l’angoisse ¨, récit que je connais très bien.
Maupassant est pour moi le maître, le géant. Je ne connais toujours pas d’auteurs que je puisse lire avec un tel délice, même si j'en lis beaucoup avec grand plaisir. Tous les mots sont justes, toutes les évocations sont justes, toutes les couleurs sonnent juste, le balancement de la phrase est impeccable, les âmes sont fouillées comme au scalpel du plus habile des chirurgiens, les paysages ont la précision rustique des saisons. Quand je lis Maupassant, je ne suis vraiment plus là. Je m’en vais, je vadrouille sur des chemins en pluie, sur des plaines venteuses, dans de sombres bois, le long de bocages solitaires, emporté par les émotions de mes premières années.
J’en profite, ce soir, pour relire un autre récit de Maupassant ¨ Le loup. ¨ , déniché dans une petite anthologie d’histoires fantastiques où figurent également Edgar Poe, Dickens, Gautier, Andersen et autres.
Je le connais par cœur, ce texte, je l’ai lu plus de vingt fois déjà. Avec toujours le même émerveillement. La bête cherchait à lui fouiller le ventre. Terrible précision du verbe.
Un cadeau qu’il faudra que je me fasse quand je viendrai en France au printemps, ce sera les œuvres complètes dans la Pléiade. Oui, ça j’aimerais beaucoup. En espérant n’avoir pas tout déjà lu, découvrir un récit, une nouvelle obscure à laquelle je n’aurais jamais eu accès.
Il neige encore tout l’après-midi, que je passe à fendre du bois.
Il y a quelque temps une artiste de Varsovie a enregistré une dizaine de titres de Brassens en Polonais. Nous la connaissons aussi nous a t-elle gentiment adressé son disque. C’est propre, c’est juste, c’est très bien arrangé. Pour moi, c'est trop technique cependant.
Mais il faut dire que Brassens orchestré ne me plaît jamais trop. Non pas que je sois un puriste de la pompe brassensienne, mais il y a quelque chose qui ne colle pas avec violon, accordéon, batterie, guitare basse et autres fioritures. Le poème est un peu derrière la musique, ce que ne voulait précisément pas Brassens qui s’évertuait à faire le contraire. ¨ Il faut que ce soit comme au cinéma, disait-il en substance, qu’on entende un peu de musique mais que ça ne gêne pas l’écoute des paroles.¨
C’est aussi pour cela sans doute que Forestier, avec des sons nouveaux, des arpèges nouveaux, des rythmes nouveaux, mais avec une seule guitare, avait, il y a quelques années, magistralement réussi la reprise de l’œuvre.
Tout cela pour dire que ce soir Jagoda veut que je l’accompagne sur Oncle Archibald, version polonaise. Ce que nous faisons et c’est joli, réussi, drôle même, de voir la gamine chanter Brassens en polonais. Parfois, elle hésite sur la lecture des paroles. C’est dur.
Plus dur qu’en Français, me dit D., parce que la langue polonaise n’est pas une langue très indiquée pour le chant. Pas assez de voyelles, beaucoup de chuintements dus à l’amoncellement des consonnes.
Je trouve remarquable cette réflexion. Je pense à Norman Davies qui écrivait, quoique ayant par ailleurs écrit pas mal d’âneries d’idéologie libérale dans son Histoire de la Pologne, qui écrivait donc que la langue polonaise eût dû être transcrite en cyrillique, un signe pour un son, plutôt qu’en alphabet latin.
N’empêche que ce soir j’accompagne Jagoda…Ré, sol, La7 et tandis qu’au dehors voltige toujours la neige et que dans la nuit froide se lève le vent, on entend dans ma maison chanter Brassens en d’étranges sonorités :
¨Ech, szarlatani, łotry, kpy,
Możecie sobie łykać łzy…¨ etc.
15:44 Publié dans Journal de Pologne - 2009 - | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
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lundi, 14 septembre 2009
Une mise à sac
Une des dernières bêtes chevalines des environs immédiats était en fait un grand mulet, hybride presque roux, infatigable et vigoureux travailleur mais, s’il faut en croire les injures et les avanies dont le couvrait son propriétaire, un animal absolument indomptable et détestable.
De l’autre bout du village, en direction de la grande route de Poitiers, surtout quand le vent venait du nord-ouest et portait bien la voix, on entendait s’envoler les fils de putain, chiens galeux, fumiers de lapin et autres bâtards de l’enfer. On disait alors, selon la saison, que Gaston allait passer la bineuse dans la vigne, aux rangs trop serrés pour permettre le passage de son petit tracteur, ou ramasser ses stères dans les bois, aux sentiers trop impraticables.
En toutes saisons, on disait qu’il sortait sa rosse de bestiole.
En ce début d’après-midi-là, le mulet dut encore se montrer plus retors qu’à l’accoutumée ou alors Gaston avait un peu forcé sur le bon jus d’octobre et n’avait pas su maîtriser l’intrépidité de son haridelle. C’était fort possible. Gaston était en effet gourmand. On disait comme ça chez nous, pour ne pas se vexer entre bons voisins et ne pas avoir à s’injurier soi-même en disant ivrogne, à peu près tout le monde étant fort gourmands dans la communauté villageoise. Même inscrite au répertoire des sept péchés capitaux, la gourmandise est tout de même moins immorale et moins fâcheuse que l’ivrognerie. Elle a aussi ce petit côté enfantin, teinté d’innocence qui plaide tout de suite l’indulgence. Disons-le tout net, c’est un péché mignon dont on parle en haussant gentiment les épaules, comme ça, pour causer sans médire mais pour plaisanter quand même, légèrement moqueur.
Avec en moyenne plus de mille litres de pinard par an et par adulte masculin, le péché est pourtant bien plus que mignon. Il est tout simplement adorable.
Nous étions donc en mars. Le temps était limpide et frais, la rosée du matin à peine blanche, juste à la limite de la gelée, un temps idéal pour soutirer la vendange et la changer de barriques sans que le précieux philtre ne risque d’être brouillé. Pour ce faire, si tant est que l’on soit un vigneron consciencieux, il faut goûter et faire goûter. Il faut déguster beaucoup, se pencher bien sur le problème et ne pas avoir l’orgueil d’émettre un avis définitif au premier verre. Il faut se raviser, voir un peu plus en profondeur, commenter, faire des glouglous de connaisseur pour, peut-être, revenir à sa toute première idée, mais sans regrets, après mûr examen. Dix verres sont alors le signe d’un vigneron méticuleux, une vingtaine, celui d’un artiste accompli.
Gaston passait pour un gourmand, certes, mais aussi pour un perfectionniste redoutable. Alors, cet après-midi-là, peut-être eût-il été plus sage de laisser le mulet à l’écurie. Conduire une bête pareille commandait que l’on soit en pleine possession de ses moyens et non pas en train de rêvasser à des poésies de chaptalisation, de degrés et de mises en bouteilles.
Car ce satané mulet avait échappé aux brides que son maître tentait de lui passer et s’était enfui au grand galop par les chemins du village, avec force ruades et des hennissements hystériques. Les voisins en hurlant avaient couru derrière, ils avaient courageusement tenté de lui barrer la route en se mettant face à lui, les jambes et les bras écartés et en poussant de grands cris. Le mulet pétaradait de plus belle et faisait des soubresauts, pris de panique. Justement, un qui voulait couper sa course, là, juste devant chez nous, n’avait ainsi réussi, l’imbécile, qu’à le faire entrer dans notre cour. Le mulet avait cassé une branche du vieux poirier d’une brutale cabriole et, ne pouvant aller plus loin, notre maison se trouvant maintenant juste devant lui, ni faire demi tour, tellement la meute hurlait à ses fesses, il s’était, ô désastre, engouffré dans le potager.
Il en avait fait deux ou trois fois le tour, cherchant désespérément une issue le long du vieux grillage, et ses sabots enragés avaient creusé de profondes empreintes dans le frais labour, soulevant derrière eux d’énormes mottes de terre. Il avait piétiné les allées, déterré les petites graines nouvellement enfouies, cassé les groseilliers, haché les derniers poireaux. Les hommes à la poursuite de l’évadé avaient eux aussi, dans leur frénésie, à peu près tout saccagé sans discernement ni ménagement, un peu comme ces pompiers du dimanche qui inondent toute une maison, meubles et literies, pour éteindre un feu de friteuse.
Le faux cheval, acculé dans un coin de notre pauvre jardin, debout sur ses pattes de derrière et battant dangereusement l’air de ses membres antérieurs, l’écume aux babines retroussées, avait été enfin maîtrisé, entravé, cruellement battu à coups de manche de fourche par Gaston, le genou flageolant, vitupérant encore plus fort que d’habitude.
Mais notre potager n’était plus qu’un champ de désastre délabré. Dieu n’avait point reconnu les siens. Dans cet enclos, il n’y avait plus une plante digne de ce nom.
Ma mère avait injurié toute cette horde de cow-boys et fulminé qu’elle allait sur-le-champ sonner les gendarmes. On lui avait timidement conseillé le garde-champêtre, c’était plus de sa compétence. Les gendarmes ne se déplaceraient pas pour un bourriquot emballé et trois ou quatre poireaux trépignés. Elle avait rugi qu’elle ne voulait pas que ce gros dégueulasse se mêlât de ça, elle avait levé la main, à deux doigts de souffleter celui qui aurait encore tenté d’argumenter. Prudemment, on en était donc resté là et, entre gens honnêtes et pondérés, on avait réglé l’affaire à l’amiable. Des bras vigoureux armés de bêches et de râteaux étaient venus raccommoder les dégâts. Ils avaient aplani, nettoyé, resemé, rafistolé le grillage et même fait d’astucieuses attelles aux branches cassées des arbustes.
L’haleine plus légère et le cœur sous la main, Gaston apporta plus tard deux bocaux de pâté et un de cornichons. Il déclara que cette fois-ci, c’en était trop, qu’il allait vendre son mulet, décidément une « bête de rin ».
Alors, il arracherait la vigne ? Arracher la vigne ? Naïveté déconcertante ou titillements malins, ma mère avait toujours une question des plus emmerdantes à poser. Gaston souleva son béret crasseux, gratta ses cheveux épars, guère plus nets que le couvre-chef, et dit qu’il allait y réfléchir, qu’il ne savait pas trop encore mais que oui, sans doute. Il allait en replanter une, voilà, avec des rangs plus espacés.
Oui, d’accord, mais une vigne, ça ne donne son premier jus que trois ou quatre ans après…Alors ? Oui, c’était ça qui le tracassait un peu. On verrait bien.
C’était tout vu. Le mulet pouvait continuer à renâcler à sa guise. Il ne serait jamais immolé au prix d’un tel sacrifice et avait encore de beaux jours et de puissantes apostrophes de charretier devant lui.
Ainsi allait notre monde décalé. Alors qu’on s’égorgeait désormais sans vergogne et à qui mieux mieux dans une guerre qui ne voulait pas dire son nom, que De Gaulle disait qu’il avait tout compris, qu’une nouvelle fois des soldats à la fleur de l’âge qui, eux, ne comprenaient rien, luttaient sur la plage et mouraient pour défendre un château de sable qui n’était même pas à eux, nous au village, nous nous affligions de ce qu’un mulet bâtard avait déraciné nos carottes.
Extrait d'un manuscrit déjà vieux, " Le silence des chrysanthèmes"
Image : Philip Seelen
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vendredi, 11 septembre 2009
La Mouche
C’est une toile et c’est une allégorie.
Non, ça n’est pas une toile. C’est le minuscule morceau d’une toile posée en travers du monde et immense comme ce monde.
C’est un morceau de toile où des poètes accordent leur lyre, affûtent leurs pensées, confrontent leur point de vue, disent leur friction au monde, ancien, présent ou à venir.
À ciel ouvert. Comme les chanteurs de rue qui donnent à la ville anonyme un bout de dimension humaine. On est dans une rue parallèle ; il y a une voûte ancienne, des magasins et des gens qui se pressent et qui vaquent à d’obscures et importantes occupations, alors on ne les voit pas encore mais on entend la mélodie - plus ou moins heureuse il faut bien le dire - de leur art.
On sait qu’ils sont là. L’air en devient tout à coup plus joyeux sur la mélancolie résignée des vieilles pierres.
C’est donc un morceau de cette immense toile et les tisserands de ces contrées-là se font des clins d’œil, s’apprécient ou se conspuent les uns les autres, s’invitent ou s’évitent. Car chacun a bien le droit d’aller et de venir sur ce bout de toile, de s’y promener à sa guise et de jeter un œil sur le travail de sa tisseuse d’araignée de voisine. De dire même ce qu’il en ressent.
Conversations de bon aloi et d’artisans tisserands.
Un bruissement d’ailes cependant leur fait lever la tête, aux tisserands. Une mouche au-dessus d’eux papillonne, butine et gambade d’un fil cousu à l’autre, bourdonne que c’est bien là, que c’est beau ici, que c’est très bien et que c’est très beau plus loin encore, apprécie la finesse du fil et la qualité du point, s’extasie dans une pirouette en l’air et, quoique chaque tisserand ait pourtant une approche fort différente de son art, apprécie tout dans une égale mesure de jubilation.
Car la Mouche est fédératrice. Elle englobe tout dans une seule façon d’englober et partout laisse l’empreinte élogieuse de son passage. D’une gentillesse exquise, elle distribue à chacun accessits et compliments, d’un frémissement joyeux de ses fines pattes de mouche.
Non. D’un frémissement joyeux de ses pattes de fine mouche, plutôt.
Le chanteur de rue qu’on entend mais à côté duquel on passe sans un regard ni un sourire ni un mot, est un homme, ou une femme, seul. Qu’on s’arrête à lui, qu’on le félicite un instant pour la dextérité et l’harmonie de ses accords, et il sera soudain aux anges. Qu’il reste accroché trop longtemps à ces anges-là et il ne chantera plus, le chanteur. Ou alors faux car à la recherche d’un autre passant complimenteur.
Qui ne viendra pas parce qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre…
Le tisserand de ce coin de toile, avec ses fils régulièrement jetés à la mer océane, succombera t-il, lui aussi, sous le feu nourri de la Mouche bruissant là, bruissant ici, posée là-bas et qui danse de l’un à l’autre, gratifiant chaque artiste d’un prix d’excellence ?
Finira t-il par y croire le tisserand, qu’il est au sommet de son art ? S’endormira t-il ainsi sur des lauriers dont il n’a même pas encore vu les premières germinations ou s’interrogera t-il enfin sur le bien fondé de cette admiration de l’insecte volage ?
On pense pourtant difficilement librement à l’ombre d’un admirateur tant que, dans les cas extrêmes, c’est l’admirateur qui finit par créer la musique.
Pendant que la Mouche danse, le coche et les chevaux s’éreintent.
Et le tisserand sait-il que l’araignée, parfois, est terrassée par la Mouche qu’elle croyait prendre et pour laquelle elle avait tendu, d’une branche incertaine à l’autre, d’une herbe frivole à l’autre, un canevas de fines dentelles qu’arrosait le premier rayon d’un soleil humide ?
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mercredi, 09 septembre 2009
Pages de journal : Lecture et écriture
Pour la simple et bonne raison que ces pages existent, qu'elles jalonnent donc un parcours d'écriture, je continue de livrer ici quelques bribes d'un journal entamé au 1er janvier 2009 et finalement abandonné.
Dimanche 25 janvier
Journée entièrement plongée dans la lecture. Toujours Michelet.
Si ce n’était l’exaltation lyrique parfois débordante et les références un peu trop prégnantes à Dieu, toutes ces pages seraient parfaitement à mon goût.
La lecture en est néanmoins très agréable, édifiante et profondément instructive quant aux détails de la Révolution naissante, hésitant entre la chèvre et le choux, entre la république ou la monarchie à l’anglaise, du moins dans sa première instance politique, l’Assemblée nationale, déjà en profond décalage avec la volonté révolutionnaire de la rue.
Une constante humaine, historique. Jusqu’à ce jour du moins, les révolutions ont toujours spontanément produit une superstructure censée les représenter et pour l’essentiel infidèle à leurs projets.
Parce que le malaise des tripes remonte au cérébral et que ce qui était directement vécu d'affrontement au monde devient alors politique.
Plus loin, Michelet affirme sa seule croyance au peuple. Là, dit-il en substance, est le seul bon sens et la seule vérité.
J’attends d’être plus avancé dans son oeuvre pour savoir ce que Michelet entend précisément par ¨" le peuple." Le mot a en effet été utilisé à tant de sauces, pas toutes très ragoûtantes, qu’il ne veut strictement plus rien dire. Sans doute faut-il que je le replace dans son époque, vers 1840.
Mais c’est déjà avec une juste raison que Michelet note, à propos d’un ouvrage sans doute d’inspiration marxiste ¨ Les grandes villes, la classe ouvrière absorbe toute l’attention des auteurs de "l’Histoire parlementaire." Ils oublient une chose essentielle. Cette classe n’était pas née. ¨ Et je note avec délectation cette affirmation : ¨ Le paysan est né de l’élan de la Révolution et de la guerre, de la vente des biens nationaux ; l’ouvrier est né de 1815, de l’élan industriel de la paix. ¨
Il me plaît de rajouter que ce dernier, l'ouvrier, est mort de l’élan postindustriel de la haute finance, enchaîné par le crédit et les idéaux prosaïques.
Michelet affirme par ailleurs que le moteur de la révolte était plus du ressort de la philosophie, celle de Rousseau et de Voltaire en particulier, que de la famine qui terrassait alors les campagnes.
Révérence parler, je pense qu’il écrit là une grosse bêtise. Le ventre précède la philosophie, pas l’inverse. On me rétorquera qu’il n’y avait aucune famine en 1968 ; tout le contraire même, de la surabondance, et que la colère et la révolte étaient manifestations d’une exigence de vie autre, du point de vue de sa qualité. Une révolte philosophique.
C'est vrai.
Mai 68 n’a cependant, ni démoli de prison d'Etat, ni raccourci De Gaulle de 20 cm.
Mardi 27 janvier
Ce matin, il neige et c’est plaisir de revoir la fine blancheur des paysages en lieu et place de toute la noire pluviosité des derniers jours. Mais c’est une neige humide et à zéro degré. Je crains fort qu’en cours de journée, elle ne se change en pluie.
On aura sans doute remarqué l’attention, sinon l’importance, que je donne à la météo, sujet qui passe pour des plus futiles chez les imbéciles revenus de tout, surtout ceux qui n’ont jamais mis les pieds où que ce soit. Sujet qui ne les préoccupe, en fait, que pour leurs petites vacances.
Mais pour moi, qui vis en terre étrangère et sous un climat tout autre que celui sous lequel j’ai habité jusqu’alors, qui passe en quelque sorte ma vie en vacances, une journée, une vie même, c’est aussi et beaucoup le temps qu’il y fait et les paysages ainsi sculptés tout autour. J’y suis très sensible.
Mais je dévoile là un des thèmes développé dans ¨ Géographies ¨ que je viens de terminer.
Mercredi 28 janvier
Depuis que je vis en Pologne, je suis plus fragile de santé, sans être cacochyme quand même. Au moins une fois par an, un coup de fièvre alors qu’en France, il m’était arrivé d’être dix ans sans le moindre frisson.
C’est parce que tu as vieilli, plaisante D. qui ne veut pas que j’incrimine ses latitudes
Car je mets ça sur le compte du climat, non pas sa froidure glacée de l’hiver et sa chaleur moite de l’été, mais sur les brusques écarts de température. Quand le thermomètre remonte ou descend d’un seul coup, en deux jours, de 20 degrés, forcément, l’effort d’adaptation des organismes doit être immense. D’autant que le phénomène est assez fréquent au cours d’une même année .
Au mois de juin dernier, je m’étais mis à trembler comme feuille sous novembre, incapable de maîtriser ni mes membres ni mes mâchoires. C’était grotesque. J’avais dû m’aliter quelques heures pour me refaire une santé. La température avait chuté de 17 degrés dans la journée, de 24 à 7 degrés !
¨ Choc thermique ¨ avait diagnostiqué sans ambages une femme-médecin du dispensaire. Oui, mais encore ? Ah, un thé, du miel et de la vodka et ça devrait aller …Je ne bois pas d’alcool depuis trois ans et demi…Ah, c’est dommage !
C’était la première fois qu’un médecin déplorait ma sobriété.
Nombreuses tentatives pour prendre en photo les mésanges qui viennent se régaler de mes offrandes, sous la fenêtre. Un pic s’est invité. Un pic épeiche très élégamment plumé. Il fait la loi. Quand il se met à table, les mésanges attendent à quelques branches de là qu’il daigne laisser quelques miettes.
Je parviens à l’observer de très près mais dès que je soulève un coin de rideau pour y glisser l’objectif, il fuit évidemment à tire-d’aile.
Le jaseur boréal n’est pas venu encore.
Pas de peste à l’horizon, donc. Seulement la grippe.
09:06 Publié dans Journal de Pologne - 2009 - | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
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