lundi, 07 septembre 2009
Tempête dans un encrier
Vous en souvient-il ?
Non ? Comme c’est dommage ! Mais encore faut-il que je vous dise de quoi il en retourne, tout de même…
Vous en souvient-il - disais-je - des Sept mains, ce blog collectif initié en février 2009 par Marc Villemain et qui sévit gaillardement jusqu’en juin ?
Il n’existe plus, ce blog, en tant que tel.
Mais nous sommes quelques-uns et unes à avoir fomenté d’en faire renaître, sinon l’exacte réplique, du moins l’esprit de travail d'écriture sur un même espace.
Nous avons donc laissé passer l’été et son cortège de sacro-saintes flemmardises, nous nous sommes concertés et nous sommes tombés d’accord.
Ce sera donc pour lundi prochain, 14 septembre à 8 heures tapantes.
Ça vous laisse alors une semaine pour prévenir vos amis(es), mettre en lien sur votre propre territoire si vous pensez que ça vaut le coup et, surtout, pour réfléchir sur votre éventuelle participation à cette initiative collégiale.
Car vous verrez….
C’est le dimanche, nous, qu’on invite les gens à venir s’asseoir à notre table..
Déjà des copains, des plumes sûres, finement aiguisées, ont répondu présent à l’invitation qui leur a été lancée…Feuilly, Solko, Marc, Jean-Claude….
Et c’est ici, que ça se passera…
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vendredi, 04 septembre 2009
Koniec Świata
À force d’être indisposé par des murmures persistants et aussi mu par une curiosité que je qualifierai volontiers de malsaine, j’ai fini par craquer et, aujourd’hui, j’ai perdu ma matinée à rechercher - bien pire, à lire - ce qu’on pouvait bien dire du 21 décembre 2012, date eschatologique de la fin du monde.
Eh bien, à voir et à entendre tous les fous furieux exposer leurs différentes thèses au service d’une même prédiction délirante, on serait tenté de dire : Enfin ! C’est pas trop tôt !
On se surprendrait même à soupirer que le 21 décembre 2012, bon sang d'bon sang, c’est décidément bien loin encore !
En fait, braves gens, le monde est fini. Consumé. Un monde qui envisage régulièrement sa fin au travers de fantasmes sanguinolents aussi déroutants plutôt que de sourire à son devenir, est déjà bien mort et enterré.
Car le thème est récurrent. C’est en cela seulement qu’il mérite quand même qu’on y jette un coup d’œil, comme on jetterait un coup d'oeil sur une pustule revenant à intervalles réguliers sur le visage d'un quidam.
La peur de l’inéluctabilité de la mort, poussée à son paroxysme, donne des visions et même, on le sent bien finalement, d’affreux désirs. Une mort collective, incendiaire, apocalyptique, ça doit dédouaner de pas mal de choses. On se sent moins seul et désemparé face à la brutalité de l’échéance finale. Disparaître avec la planète dans un terrifiant feu d’artifice, le ciel bombardé d’astéroïdes incandescents et les entrailles de la terre vomissant des monstres visqueux, c’est quand même plus glorieux que de mourir seul dans son lit comme un vrai con !
Je ne vois que ça dans cette récurrence. Et ça m'évoque - sur un tout autre registre quoique dans le même climat psychopathe - Hitler se sachant perdu et éructant qu'il fallait que l'Allemagne entière soit engloutie sous les bombes, brûlée et expédiée en enfer !
Poubelle hétéroclite non soumise au tri sélectif, ce 21 décembre 2012 recèle tout un tas de références : La Bible, Dieu, la Sibylle de la Rome antique, la Pythie du sanctuaire de Delphes, une grosse planète à la dérive, Nostradamus, le calendrier Maya, le champ magnétique de la terre, de la numérologie, les taches sur le soleil, la profession de ma grand-mère...
J’ai tout de même lu une page qui vaut quelque réflexion. Elle est d’un gars qui est mort. C’est sans doute pour ça. De Camille Flammarion et ce qu’il dit là de ce dégoûtant fantasme de la fin du monde est assez éloquent, en partant de la fondation même du christianisme et de son fameux Jugement dernier régulièrement annoncé mais toujours remis, et pour cause, aux calendes grecques.
Voilà, c’est à peu près tout ce que je voulais dire de cet affligeant galimatias et c’était aussi pour éviter, en vertu de la gentillesse qui me caractérise, que vous vous montriez aussi sots que moi et alliez perdre votre temps dans les tunnels de l’obscurantisme le plus accompli.
Une dernière petite chose quand même…..L’expression « s’en foutre comme de l’an 40 », pourrait provenir - entre autres explications - d'une prophétie selon laquelle le monde devait exploser à la gueule des humains en 1040, prophétie qui avait provoqué la panique, l’épouvante, la terreur, les crimes et les comportements les plus délirants parmi les populations.
Décidément, la mèche apocalyptique doit être bien humide et les artificiers bien incompétents.
Et de tout ça, on s’en fout finalement comme de l’an 12 !
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jeudi, 03 septembre 2009
La France : un pays qui cogite
Un mot pour dire comment les bâtards et néanmoins héritiers des fondateurs de la République, construisent le monde à notre barbe impassible.
Police :
« Brice Hortefeux a annoncé mercredi durant la réunion la création de "cellules anti-cambriolages" et le recrutement de 4.320 policiers et gendarmes "d'ici la fin de l'année".
Education nationale :
« Le budget 2009 prévoit la suppression de 6.000 postes dans le premier degré, dont 3.000 stagiaires qui effectuaient des remplacements et 1.500 enseignants spécialisés dans l'aide aux élèves souffrant de troubles de l'apprentissage. »
Les politiques aiment les chiffres.
Nous, un peu moins. On préfère les mots.
Mais parfois, les chiffres, ceux qu’on n'expose pas sur une même page publique, ceux qui disent clairement l'identité du pouvoir, interpellent des mots, puis des actes, qui tardent à venir.
Taxe carbone :
« Pour compenser cette taxe pour les ménages, François Fillon prévoit donc "une diminution de la fiscalité sur le travail soit par l’impôt sur le revenu, soit par une baisse des cotisations sociales". Et pour les entreprises, le nouvel impôt sera compensé par "une suppression de la part de la taxe professionnelle qui porte sur les investissements".
Là, ce sont les mots qui appelleraient des chiffres.
Comprenons bien : Si vous êtes un travailleur, un chômeur, un artiste, un rien du tout, un smicard, un Fançais quidam, un citoyen que la marée trimballe d'un écueil à l'autre, la taxe carbone, espèce d’avatar de cette contradiction tabou entre croissance et santé de la planète, entre croissance et vie , in fine, sera compensée par une légère baisse de ce que vous devez déjà et, peut-être, avez du mal à payer…Bien.
Un impôt gratuit, quoi. Une péréquation du bât qui pèse sur le mulet. Un onctueux suppositoire.
Avec cet écran de fumée, vous n’y verrez que du feu !

En revanche, si vous êtes un réalisateur de profits, à petite ou à grande échelle, là, ça peut payer !
Bienvenue est la taxe car bonne pour vos financements industrieux.
Ce que vous dépensez pour gagner de plus en plus, les investissements, va être réduit d’autant, donc vous allez gagner plus.
C’est pas beau, ça ?
En résumé, les uns sont détaxés sur leur fonctionnement vital, sur leur survie (on libère un peu la narine gauche pour obstruer un peu plus la narine droite) et les autres sur leurs investissements, c'est-à-dire sur ce qui augmente encore leurs chances de survie (on offre aux deux narines un bol d'oxygène).
Sans compter que lesdits investissements ne vont certainement pas tous aller dans le sens d'une préservation de l'environnement. Faut pas rêver !
Ça se mord gentiment la queue, tout ça, et ça se frotte les mains en hauts lieux et les gros députés, laquais sanguins et replets, s'en foutent plein la lampe !
Quant à vous, Gaulois, circulez ! Y’a plus rien à voir sous les cieux celtes !

Images : Philip Seelen
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mercredi, 02 septembre 2009
Une page de journal
...Ou l'on s'aperçoit, six mois après, que les sentiments d'une longue lecture, ici celle de Michelet, sont passés par des hauts et des bas...
Samedi 21 février
Je n’avais jamais vu de paysage aussi finement ciselé.
Le mercure est descendu cette nuit à moins quatorze degrés et l’humidité de l’air s’est cristallisée et pendue aux arbres, aux fils électriques, aux nids de cigogne, aux clôtures, aux pans des toits, au moindre objet offrant prise à la morsure du gel.
C’est un givre épais, surabondant, lourd, et le soleil tout falot arrose en même temps les cristaux de la croûte neigeuse au sol et les guirlandes de gel suspendues aux branches. Celles des pins, surtout, plient sous le poids de la glace. Une grande impression de froid silencieux et de sérénité. Du blanc, que du blanc partout et le bleu du ciel au-dessus, comme jaloux d'une splendeur qui chercherait à le supplanter.
Nous partons pour Włodawa et toute cette lumière qui se répand sur toute cette blancheur fait mal aux yeux.
Dans la soirée, Jagoda passe en boucle un disque de Renaud. Je lui demande au bout d’un certain temps si elle peut arrêter ou alors changer de registre. Parce que, quoique aimant beaucoup ce qu’a fait Renaud, ça me fout un peu le cafard. Une impression de rabâchage d’une génération éteinte, d'une génération de vaincus.
D. me demande alors plus amples éclaircissements.
L’effervescence née de mai 68 s’est prolongée jusqu’au début des années 80. L’onde de choc de ce grand raz de marée de la poésie et du désir de vivre autrement a fait naître en France et un peu partout, cet esprit rebelle, critique et désabusé qui a donné tant de choses tout au long des années soixante-dix et, quoiqu’en disent aujourd’hui les salopards au pouvoir, les renégats ou les gens de rien, cet esprit, récupéré par la sphère politique, a fondé toute la superstructure culturelle et intellectuelle d’une époque, parmi laquelle on peut citer les mouvements féministes, l’IVG, la contraception, la dépénalisation de l’adultère, une nouvelle manière de vivre l’amour et l’amitié, une littérature, des répertoires de chansons engagées etc. etc.
Je schématise de façon outrancière car là n’est pas exactement mon propos.
Cette rébellion - dont participe le répertoire de Renaud- est restée profondément créatrice pendant dix ans et plus, avant de s’étioler, de s’épuiser, de décliner lentement jusqu’à son extinction, ne perdurant plus alors à l’état de fantasme que dans la tête de ses plus farouches ennemis. Pour preuve, les discours haineux, quarante ans après, de cet ignoble Sarkozy déclarant la guerre à cet esprit, éructant qu’il faut en finir avec ce responsable de toutes les calamités.
Une guerre de retard, le petit étudiant en droit revanchard ! Mais c'est bien comme ça qu'on règne sur les esprits qui se complaisent dans le retard...
J’ai bien conscience d’abréger en quelques lignes ce qui demanderait pour être correctement dit, des pages et des pages plus belles et plus exhaustives.
Mais l’important, ce soir, est de mesurer avec D. le fossé aux profondeurs abyssales qui sépare l’Europe de l’ouest de l’Europe de l’est sur toute cette période de création indignée.
Quand nous défilions dans les rues avec nos drapeaux rouges et noirs, les jeunes Polonais défilaient eux aussi dans leurs rues et se faisaient tabasser, et même pire, pour contestation de ce même drapeau rouge. Quand nos espoirs étaient ceux d’en finir avec le règne absolu de la marchandise, ceux de l’est appelaient ce règne de tous leurs vœux.
On l’a vu plus tard avec Solidarność. Nous soutenions les rebelles, eux-mêmes soutenus (manipulés ?) par les pires de nos ennemis : Les curés.
Il y a une incompréhension qui perdurera encore longtemps. Nous ne sommes pas sur la même longueur d’ondes, l’histoire ne nous a pas joué la même musique. On se méfie ici, et pour cause, des révolutions dites sociales. D. me dit qu‘il faudra une génération ou deux, au moins, avant que ne soit tordu le cou à cet amalgame entre communisme et les régimes qui ont sévi à l’est.
Avant, aussi, que le libéralisme n’apparaisse tel qu’il est, inique, pernicieux, sans humanité, que je renchéris. Car si la brutalité des dictatures est pour tous directement évidente, la critique d’un système qui donne les apparences de la liberté et de l’abondance est beaucoup plus difficile, plus lente, plus compliquée.
Moins facile de choisir son camp, en quelque sorte. En Pologne, selon moi, la rébellion commencera par le rejet de ce clergé qui fourre son sale nez partout.
Voilà où nous a emmenés Jagoda avec Renaud et ses chansons qui avaient un sens il y a vingt ans.. Elle n’a pas suivi la discussion. Juste un mot quand j’ai parlé de génération de vaincus.
Qu’est-ce que c’est « vaincu », papa ? Tu as fait la guerre ?
Rires.
Me replongeant dans Michelet, je retrouve, à peu près le même débat « d’idées ».
Il en est à l’opposition entre les Jacobins, intrigants, politiques, et ceux du club des Cordeliers, fougueux, désordonnés et passionnés. Michelet est transparent, trop prévisible. C’est en cela qu’il n’est pas un historien : on le suit à la trace par la seule odeur de son idéologie. Car, alors qu’il n’en a pas encore dit un mot, sa description des Marat, Danton et autres Desmoulins les fait ressembler, bien avant l’heure, à l’extrême gauche et aux anarchistes même.
C'est ce que je pense en lisant et...Bingo ! Dix pages plus loin, c’est sans surprise que je le vois faire un parallèle pourtant audacieux entre Proud’hon et Marat.
Les portraits qu'il dresse de Marat, quant à eux, tournent franchement au délit de « sale gueule ». En fait, Michelet ne s’est jusqu’alors montré enthousiaste que pour les fédérations naïves, royalistes encore, de 1790. Il eût voulu que la Révolution en restât là, on dirait.
Et si, comme il s’apprête à le faire dans les chapitres suivants sans doute, on peut admettre que la Terreur fut une période noire de notre histoire, une perversion de la Révolution, on peut tout de même lui rétorquer qu’on n’abat pas un régime qui sévit depuis plus de 10 siècles avec des pleurs de joie, des embrassades, des bals populaires et des serments de fraternité éternelle.
J’attends avec impatience de savoir à qui il va attribuer la responsabilité historique de la Terreur.
Si ces égarements m’énervent trop, j’en resterai là de ma lecture à la fin de ce premier volume.
08:10 Publié dans Journal de Pologne - 2009 - | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
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lundi, 31 août 2009
Entre Sète et Montpellier

Solko revient de Sète et, de cette villégiature ensolleillée, nous ramène quelques réflexions sur sa lecture de Michelet confrontée au spectacle affligeant des gros estivants vautrés dans le sable fin des plages, sur Valéry, sur Brassens, sur les gens qu'il a croisés, à la recherche notamment de la tombe de l'un sur la sépulture de l'autre.
La lecture de ces deux succulents billets me remet en mémoire cette anecdote.
Sur le même ton. Avec le même sourire désabusé.
Un soir de novembre 2001, je jouais Brassens pour une association, « De l’Aunis à l’Oural ». Deux jeunes guitaristes russes, étudiants de l’université de Moscou, participaient au spectacle.
Ils avaient, en première partie si j'ose dire, joué du rock pour le moins peu convaincant, puis, se ravisant avec bonheur, des chants traditionnels russes d'une implacable beauté. Ils avaient une voix superbe.
Je les avais préalablement invités à participer à mon répertoire et je les avais accompagnés sur « Dans l’eau de la claire fontaine. »
Un moment inoubliable.
Si ce n’est avant le concert, au restaurant, une discussion sur la Tchétchénie, que j’avais eu la maladresse de provoquer, et qui m’avait fait froid dans le dos. Tout musiciens que nous fussions, nous ne voyons pas exactement les choses de la même façon, c’est le moins que l'on puisse dire.
Bref, là n’est pas, aussi grave soit-il, mon propos.
Au cours de ma prestation, j'avais évidemment parlé de Brassens, de son oeuvre, de sa vie, de Sète...
A l’entracte, un gros gars était alors venu me trouver, un géant, la moustache généreuse retombant en halliers sur des lèvres sanguines. Nous sirotions du vin chaud, accoudés au rustique comptoir d'une buvette approximative installée au fond de la salle.
Le gars me surpassait d’au moins deux têtes et je devais me tordre le coup et lever la mienne pour n’apercevoir finalement de mon interlocuteur qu’une grosse pomme d’Adam quelque peu velue.
- Ah, c’est bien ! Bravo ! Je voulais vous féliciter…Et de sa main large comme une enclume, il me rudoyait amicalement l’épaule. Mais vous vous êtes trompé, pour Sète, poursuivit-il, goguenard.
- Ah ? C’est possible…
Je revenais justement de Sète où j’avais été invité pour le vingtième anniversaire de la mort du Poète et peut-être avais-je commis une erreur de date ou de lieu.
Le gros gars benêt, là, planté devant moi, avait l’air sûr de son fait et, bien qu’il fût d’aspect débonnaire, ses mensurations étaient de nature à refroidir toute velléité de controverse. J'étais donc tout disposé à convenir de la présence d'une légère entorse dans mes commentaires.
- Oui, déclara t-il, Brassens était de Montpellier.
J’étais soudain amusé par ce gros bonhomme et sa non moins grosse erreur.
Je lui souris.
- Ah non, Brassens est né et repose à Sète.
-Non, non, j’vous dis. Je suis chauffeur routier. Alors, vous savez, du pays, j’en vois et quand je passe à Montpellier, je m’arrête toujours sur sa tombe. Parce que Brassens, ça fait plus de trente ans que je l'écoute et c'est pour moi... etc…etc.
Je baissai les bras et, in petto, me dis que ce Monsieur, dans son rude métier, devait souvent se tromper de route… ou de client.
Voire, dans le privé, de tombe ou d’enterrement.
C’était avant la vulgarisation du GPS, c’est vrai, mais tout de même...
Et je suis remonté sur scène un peu désabusé. Un peu démotivé aussi
09:49 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
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vendredi, 28 août 2009
Regards
.....choisis d'une jeune stagiaire française sur la Pologne de l'est, en novembre 2008
Biała Podlaska, la poste
Biała Podlaska
Tempête sur taxis
Toute de bois coquette
Petit déjeuner polonais
Village
La Jérusalem de l'Est, étrange lumière..
Lublin, le château
La mémoire en émoi
Lac gelé, déjà...
Signature éphémère
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jeudi, 27 août 2009
Staline n'est pas mort
Folie furieuse des antagonismes historiques, des vieilles rancœurs, de l’esprit de revanche, qui conduisent aux aberrations les plus infâmantes !
Dors donc en paix, vieille Europe travestie en Union : Les ogres, narquois, veillent sur ton sommeil !
Le 1er septembre, sera célébré – ce ne doit pas être le terme exact – le 70ème anniversaire du début de la seconde guerre mondiale, lequel s’était, comme chacun le sait, déroulé en Pologne, suite aux exigences hitlériennes d'un couloir de Dantzig (Gdansk).
Ici, depuis soixante dix ans, les sirènes des villes hurlent au-dessus des toits chaque 1er septembre à midi.
Elles semblent jeter sur le ciel de l'été finissant une longue plainte de la mémoire, qui se lamente et qui souffre encore à l'évocation d'anciennes blessures.
Aucun pays au monde n’a en effet payé, en termes de destructions, de supplices, de tortures, de crimes et de vies humaines, le tribut qu’a payé ce pays, coincé entre les griffes des deux plus grands psychopathes de l'histoire des hommes.
Aucun pays au monde ne porte aujourd’hui sur son visage les cicatrices indélébiles du crime le plus horrible de tous les temps, disséminées sur tout son territoire. Les terrifiants barbelés, les miradors et les baraques des camps de la mort.
Des cicatrices que la Pologne garde précieusement visibles afin que les hommes du monde entier sachent, puissent venir se recueillir et n’oublient jamais ce qui fut…Au risque même d’entendre parfois,proférée par un révisionniste irresponsable, cette injure criminelle « de camps polonais " pour désigner Majdanek, Auschwitz, Sobibor ou Treblinka.
Aucun pays n’a été à ce point trahi et étranglé : Voir le pacte infâme Molotov-Ribbentrop du 23 août 1939, consacré le 17 septembre par le quatrième partage de la Pologne entre les bandits nazis et communistes.
Aucune résistance au monde n’a été à ce point foulée au pied lors de l’insurrection de Varsovie (août 44), insurrection écrasée dans le sang alors que les "libérateurs rouges" attendaient, arme au pied et dans la campagne environnante, que les nazis peaufinent le crime afin qu’ils puissent entrer dans une ville à leur botte, vaincue, écrasée, humiliée.
Imaginez-vous la libération de Paris victorieuse si les colonnes blindées n’eussent pénétrer dans ses murs et eussent attendu, campées sur les rives de l'Essonne, que les affrontements de rue exterminent jusqu’au dernier des combattants parisiens ?
Gloire éternelle aux résistants de Varsovie ! Gloire à la grandeur de leur combat !Gloire à leur silence et gloire à leur mémoire !
Mais, comme s’en offusquait la chanson de Ferrat « le sang sèche vite en entrant dans l’histoire.» Nous sommes en 2009. L'Europe resplendit de toutes ses magouilles financières et de toutes ses contradictions. La paix des braves règne sur le vieux continent…
La paix ?
Voilà qu’aux approches de cette date-anniversaire du 1er septembre 2009, des milieux influents russes relisent l’histoire à haute voix. À grand renfort de subtilités dont ils ont le secret, ils affirment, de plus en plus péremptoires, que seule la Pologne fut responsable du déclenchement des hostilités qui ont ravagé le monde, notamment en interdissant, en 1938, aux troupes soviétiques voulant soit-disant se porter au secours de la Tchécoslovaquie honteusement livrée à Hitler par Chamberlain et Daladier, une incursion sur son territoire.
La victime érigée en coupable !
Et que, devant cette autre obstination bête et méchante des Polonais à ne pas vouloir gentiment céder à Hitler un petit bout de leur pays, devant cet orgueil enfantin et malsain, Staline n’a pas eu d’autre solution, pour protéger le peuple russe, que de pactiser avec les Nazis et d’envahir lui-même une moitié de la Pologne.
Constat : personne, à l'ouest, pour leur enjoindre de fermer leur gueule...
Image : Philip Seelen
Illustration : Caricature polonaise montrant Ribbentrop baisant la main de Staline devant Molotov souriant et applaudissant (Source : Wikipédia)
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mardi, 25 août 2009
L'esprit des lois
Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la loi.
Puis, comme la vie évolue, l’idée a forcément évolué, dans ce domaine précis comme dans tous les autres, l’esprit étant un arbre à feuilles caduques, qui s’adapte à ses saisons sans pour autant renier sa qualité d’arbre.
Mais c’est bien connu, la caque sent toujours le hareng, l’arbre préfère mai à décembre et, en dépit de cette évolution, disons intellectuelle, raisonnable, adulte hasarderais-je même, l’instinct est toujours là qui commande au premier réflexe, qui se tient d’emblée sur ses gardes dès qu’on évoque la loi.
Erigée à partir de la Constituante de 1789 en principe révolutionnaire de la souveraineté d’un peuple – le pouvoir des urnes opposé au pouvoir d’un seul – quelque deux siècles plus tard, en ce qui me concerne, cette loi a été vécue, ainsi que par les êtres de mon acabit, ceux qui sont nés avec un pied bot social, qui n’avaient que très peu de chance et même pas du tout envie de gagner une compétition, ceux et celles plantés du côté de l’obéissance plutôt que du côté des faiseurs de décrets, comme l’expression coercitive chargée de protéger la propriété, la richesse, le pouvoir des nouveaux souverains, la morale judéo-chrétienne, l’étroitesse du champ d’expression et toutes les aliénations inhérentes à cette panoplie .
Sans doute écran de fumée d’une certaine idéologie, mais aussi pratique d’une vie. Ignorer la loi, ça n’est pas très grave, en dépit des écriteaux orgueilleux dont s’affuble la République où nul n’est censé l’ignorer. Mensonge éhonté d’un pouvoir falsifié. Plus de 80 pour cent des électeurs bêlants ignorent à peu près tout des origines et des fondements de la démocratie qui fait des lois.
Passons…Ignorer la loi, donc, ça ne dérange pas grand monde. La combattre, là…
On y laisse des plumes sur les parois d’une cage. C’est la loi ! Qui combat la loi, doit être écarté pour protéger ceux qui ne la combattent pas. Moi, je pensais plutôt l’inverse.
La loi protège. Mais elle protège qui ?
J'ai invariablement et de façon lapidaire toujours répondu à cette question par : Le pouvoir en place. Et voilà bien l’erreur de parallaxe où mes engagements, mes sentiments, convictions et combats m’ont fourvoyé.
Car si je suis passé bien des fois outre la loi qui voulait me barrer le chemin, m’interdire d’aller là où je voulais aller me balader, j’ai également refusé, victime d’une certaine cohérence, qu’elle ouvre au-dessus de ma tête son parapluie, sous les intempéries les plus violentes comme sous les cieux les plus sereins .
Il m'a en effet toujours semblé que d'invoquer la loi pour faire valoir son droit était indigne, aveu d'impuissance, et que là où l’avocat parle à votre place et où le juge décide pour vous, l’anéantissement de la liberté individuelle est totale. Vous n'êtes plus rien, qu'un citoyen sans âme trimballé d'une plage à l'autre par les grandes écumes de la loi.
C’est sans doute philosophiquement très vrai. Nietzsche, en substance, affirme que l’homme ne sera pleinement humain que lorsqu’il sera capable de se faire son propre avocat.
C'est pratiquement, que ça se gâte. Ainsi, ayant rejeté instinctivement l’aile protectrice du bon droit, n’ayant compté, utopie dévastatrice, que sur l’esprit humain et de fraternité pour le définir au cas par cas, la loi me refuse bien normalement son secours global et me dépouille de la moindre prétention à la moindre parcelle de la moindre propriété.
Vengeresse d’avoir été méprisée, la loi, Hydre de Lerne sans l'ombre d'un Hercule pour la ramener à la juste raison, se fait aujourd'hui Loi du talion.
Image : Philip Seelen
12:03 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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lundi, 24 août 2009
Journal mort-né
C'est en lisant ce matin Carnets de la Désirade de Jean-Louis Kuffer, que m'est revenu en mémoire ce que j'avais entrepris moi-même au 1er janvier 2009 et que, suite au dégoût qui s'est emparé de moi après les blessures reçues en France fin avril, j'ai abandonné.
Je publie donc un tout début, les trois premières ébauches d'une année qui devait en compter 365 et à qui les pièges douloureux sur lesquels nous trébuchons parfois, ont cruellement tordu le cou.
L'écriture, c'est du sang chaud et vivant. Si, en amont, le coeur vient à défaillir, le ruisseau coagule.
2009,
Journal de Pologne
C’est une espèce de défi que j'ai envie de lancer en même temps à l’écriture dans sa connexion à la vie et à la vie dans son rapport à l’écriture : Sont-elles capables de s’aimer au point de se nourrir l’une de l’autre ?
L’entreprise est risquée.
Menée à terme à tout prix, elle risque de sombrer dans l’insignifiance ou l’invention stérile, une espèce d’onanisme besogneux qui ne fera plaisir à personne. Abandonnée en cours de réalisation, elle peut me persuader qu’écriture et vie quotidienne sont deux pays séparés, dont la seule passerelle de communication serait la sublimation, la transformation, la digestion poétique.
Pour répondre à ce défi, donc, il me faut explorer cette matière chaque jour créée, par choix, nécessité ou hasard, et savoir, à la manière d’un journal, si la vie mérite d’être écrite.
Il ne s’agit évidemment pas de consigner scrupuleusement tous les faits et gestes d’un quotidien. Ce serait impudique, fastidieux à faire et mortellement ennuyeux à lire. Il s’agit d’écrire ce que certains aspects de la vie quotidienne engendrent comme réflexions ou (et) émotions.
Afin de n’être pas tricheur quant au but que je me suis fixé, je m’engage à ne point prendre de notes sur le directement vécu. De n’écrire que le lendemain de chaque jour, c’est-à-dire de laisser la mémoire faire son travail de mémoire et de ne restituer que ce qu’elle a jugé digne d’être retenu de la veille.
L’œuvre ainsi mise en chantier comportera douze chapitres, chacun portant le nom du mois, en polonais et avec son explication.
En effet, pour catholique qu’elle soit, la Pologne n’en a pas moins conservé les jolies appellations païennes de ses mois, chacune, sauf mars et mai, faisant référence aux climats, à la saison et à l’agriculture, bref, au grand mouvement des choses.
Enfin, une triple et ambitieuse motivation devra présider à cette rédaction : Donner, encore plus, le plaisir d’écrire, de vivre, et peut-être, peut-être, d’être lu un jour.
Si tout ça vaut la peine d’être lu.
Car il n’y a pas d’écriture sans projet de lecture, n’en déplaise au grand Montaigne.
1er janvier 2009
STYCZEŃ
Jeudi 1er
Depuis plusieurs jours qu’il oscillait entre le zéro et le moins cinq, le mercure ce matin s’est décidé à descendre jusqu’à moins 10. L’année commence donc livide et glacée et la fine couche de neige tombée la nuit de Noël craque maintenant sous les pas.
Nous avons été réveillés par des détonations.
C’est la tradition en Pologne depuis le départ des communistes. A minuit, les habitants interrompent leur réveillon et allument des feux d’artifice, à la ville comme à la campagne, côté jardin comme côté cour.
À Huszcza, au nord, à Tuczna au nord-est, à Stasiόwska et Bokinka Paňska à l’est, le ciel étincelait donc par intermittences rouges, bleues, jaunes et vertes. Dans toutes les autres directions, l’horizon était muet : C’est la forêt comme un rideau, sombre, compacte et silencieuse, étrangère aux festivités du Nouvel An.
J’ai soulevé le rideau et regardé au-dessus d’elle quelques étoiles frigorifiées.
Nous ne fêtons pas la Saint-Sylvestre. Nous ne faisons pas de réveillon de Noël non plus. Nous ne fêtons jamais les diktats du calendrier.
Nous habitons un village près de la frontière biélorusse, Kopytnik. C’est en fait une clairière de la forêt et c’est une solitude choisie qui ne fête que le hasard ou ses dates personnelles.
Nous étions donc couchés à huit heures. J’ai pensé un moment à tous ces réveillons en France. J’y buvais beaucoup de vin et de champagne. Embrassades fraternelles, souhaits, puis…
Dans la journée le thermomètre chute encore sous les rayons blafards du soleil.
J’ai lu quelques pages de l’Histoire de la Révolution française de Michelet. Pas certain que j’aille jusqu’au bout de cet énorme ouvrage. Je retiens déjà qu’il n’y a que deux protagonistes historiques, la Révolution et le Christianisme.
Ce dernier, vainqueur, tient pour l’heure la dragée haute au peuple de Pologne.
Vendredi 2Ça ne veut plus rigoler, côté températures. Moins 17. Je l’avais pressenti depuis le lit, à l’air plutôt frais de la chambre.
Je m’active donc pour allumer les gros poêles de faïence, des poêles comme au temps de François-Joseph selon la belle comparaison de Stasiuk.
Quand nous les avons fait construire, l’été 2007, par un vieil homme qui en possède encore la science, je n’arrivais pas à me faire une idée de comment ils fonctionneraient.
Ce sont de gros parallélépipèdes en jolies briques, un mètre sur un mètre de base pour deux mètres de haut.
Ils sont des poêles du paradoxe : ils chauffent quand ils sont éteints. L’intérieur est en effet un labyrinthe inextricable de briques réfractaires maçonnées à l’argile, de pierres pêle-mêle, certains mettent même des bouts de verre. Tout cet agencement emmagasine la chaleur qui se dégage d’un foyer situé à la base et qu’on fait vrombir le matin pendant une heure et demi environ, avec des bûches de bouleau et de pin. Puis, lorsque le tout est brûlant, qu’il ne reste plus qu’un fin tapis de braises, on ferme. On étouffe ce qu’il reste d’énergie. Les gros poêles restituent alors lentement la chaleur prisonnière de leurs entrailles.
J’aime ce système ancien de la Pologne de l’est et de Russie. La chaleur est vivante, concrète, personnifiée. Elle sent bon. Je n’ai jamais aimé ces conforts où on ne voit rien de la source qui vous chauffe, comme si elle était tabou, moche. J’aime voir d’où vient le soleil.
Avec ces poêles à l’ancienne, on nous a pris pour les farfelus que nous sommes. C’est un système de pauvres. Le cœur de la Pologne bat maintenant au rythme du confort moderne. Chauffage central au charbon. L’air de Biała Podlaska, ville à 30 Km de ma forêt, sent le soir comme la vieille Angleterre.
Je m’active donc, comme chaque matin très tôt. Bientôt, il fera bon vivre dans toute la maison de bois….
Samedi 3
Moins 11. Ça se réchauffe un peu, si je puis dire. Mais le vent s’est levé et la sensation est en fait bien plus terrible que ce qu’indique le thermomètre.
C’est souvent le cas en Pologne. D’ailleurs la météo et les sites internet donnent toujours trois valeurs, la température mini, la température maxi et la température ressentie. J’ai vu des moins 12 sans un pouce de vent plus supportables que des moins quatre avec du vent, surtout soufflant de l’est.
Sur une branche des halliers qui bordent la fenêtre, j’ai accroché une boule de nourriture pour les oiseaux. Pas une mésange, pas un rouge-gorge, pas un bouvreuil, pas même un moineau, pas le moindre passereau n'est venu jusqu'alors y picorer. Ils sont partis, les oiseaux. Je me demande bien où. En ville, dans les granges, sous des climats plus cléments ? Ils font leur exil en sens inverse du mien.
Je reste bloqué ce matin sur une page de mon manuscrit, Climats. Je n’arrive plus à trouver une liaison décente qui continuerait le texte là où je me suis arrêté. Je relis, je supprime des passages, je refais le texte quelques pages en amont. Je cherche l’intrus. Car je suis certain que lorsqu’un travail d’écriture est coincé, c’est qu’il y a une divagation quelque part, quelque chose qui n’est pas en vous, qui est venu sur la page par tarissement et qui sonne faux. L’écrivain est alors à la recherche du fil qui le reconduirait vers lui-même.
Ou alors, c’est que ce manuscrit est mort-né, qu’il n’a plus rien à dire. Qu’il ne veut pas aller plus loin. Tel un cheval rétif.
Ça ne me met pas forcément de très bonne humeur.
Dans l’après midi, Direction Włodawa, 50 km au sud-est sur la frontière ukrainienne.
La campagne est littéralement statufiée. Nous traversons des bois et des prairies inertes sous le gel, la neige et le ciel gris. Sur un petit lac au milieu des champs, des adolescents ont organisé une partie de hockey sur glace.
Et puis, bravant le blizzard et le froid, je vois des prélats, cotillons sacerdotaux au vent, venir frapper à plusieurs portes le long des villages en bois. Ils viennent chez le Fidèle pour la traditionnelle visite d’après Noël. Si tu ne vas pas à Lagardère….Discuter, voir comment ça va, boire un thé peut-être et glaner quelques sous pour la paroisse. Pour moi, ce sont là des images d’un autre temps et qui m'émeuvent. Qui me ramènent à mes premières confrontations avec le monde.
Les hommes de Dieu seront bien accueillis : Les cieux se font apparemment plus prometteurs que le matérialisme historique.
Mais il y a beaucoup plus nature dans le paysage... Sur un labour gelé, au sortir d’une forêt de bouleaux, deux grosses masses sombres et hautes cheminent. D. me montre et je m’arrête. Quelle surprise ! Ce sont deux magnifiques élans, la femelle devant, le mâle et sa ramure majestueuse derrière. Je m’en veux terriblement de n’avoir pas l’appareil photo ! Ils sont superbes, ils vont nonchalamment entre deux tronçons de forêt. Un tableau comme dans un rêve.
D. me dit n’en avoir jamais vu en liberté bien qu’elle sache par des forestiers qu’ils existent bel et bien ici.
Ils se sont immobilisés et me regardent, inquiets.
Je les laisse alors à leur errance glacée. J’emporte avec moi leur image sur la désolation crépusculaire des champs.
Soirée sous la chaleur des grands poêles. Le vent hurle au dehors et secoue les volets. En Pologne, on ne ferme jamais les volets. Le vent vient du sud, très froid. Il a dû au passage lécher le sommet gelé des Carpates.
Je lis Michelet et me remets à mon manuscrit dont j’entame le dernier chapitre consacré au climat polonais. Il semblerait que j’ai déniché les paragraphes qui interdisaient la progression de l’ensemble.
D. lit ¨życie Chopina¨, la vie de Chopin, et me fait de temps à autres part d'un détail de sa lecture.
J’apprends beaucoup. Notamment que Chopin n’aimait pas du tout faire de la scène.
Je fais in petto un rapprochement tout à fait intempestif avec Brassens.
etc...etc..jusqu'au 29 avril...
07:51 Publié dans Journal de Pologne - 2009 - | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
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jeudi, 20 août 2009
Michelet
Passionnant Michelet !
J’en termine avec les quelque 4800 pages - texte, notes et annexes - de son « Histoire de la Révolution française », qui couvre la période allant de la convocation des États généraux à la réaction thermidorienne.
J’en ai tiré un tel plaisir que j’aimerais que les gens pour qui j’ai de l’estime – et qui ne l’ont pas encore fait - se plongent à leur tour dans cet océan littéraire, en reçoivent la même jouissance et les mêmes perplexités.
L'admirable de cette lecture, c’est qu’on est en présence d’une œuvre historique, certes, mais en même temps profondément lyrique, étonnamment personnelle, enthousiaste ou désabusée. Engagée.
Derrière les faits transmis, le cœur et l’âme du poète, de l’écrivain, de l’homme de conviction généreuse, palpitent, regrettent, anticipent et souffrent.
Dit autrement, voilà une œuvre historique sans l’ennui décharné de la prose historique. Une écriture qui embrasse le sensible et fait appel aux émotions les plus humaines.
Je comprends alors beaucoup mieux pourquoi les historiens sérieux, les doctes, les scientifiques du décorticage de la grande aventure humaine, refusent à Michelet d’appartenir à leur collège.
C’est un bien grand service qu’ils lui rendent là, finalement.
Nous ne savons pas toujours situer notre écriture dans cette incommensurable prolifération que constitue la littérature. Nous nous interrogeons, nous posons en filigrane les principes de notre esthétisme, de ce que nous portons en nous, de notre confrontation à un monde compliqué. D’aucuns, raccourci fulgurant, affirment que la littérature est morte, mais sans définir précisément la nature du cadavre.
C’est un point de vue. Radical, désespéré peut-être, qui a sans doute quelque raison d’être mais qui a surtout l’affligeante présomption de renvoyer paître, sans les entendre, tous les amoureux de la lecture. Nous n’avons pas reçu, en ce qui nous concerne, de faire-part.
C’est peut-être une blague style Quat’ z’arts… Une certaine littérature est morte. Sans doute. Disons plutôt désacralisée. L’écriture, quant à elle, est bien vivante.
Le roman est crevé lui aussi, assurent depuis longtemps, d’autres. Je trouve que ça fait beaucoup d’obsèques, tout ça, et que ça s’inspire beaucoup plus du cimetière que de la salle des fêtes…Une expression du roman, sans doute veulent-ils dire ; Le Balzacien, le Stendhalien, le Maupassantien, que sais-je encore ? Mais c’est quoi un roman ? Un truc qui invente des personnages dans un réel réapproprié par l’écriture ou un personnage réhabilité, l’auteur, dans un réel qu’il s’invente?
Cette digression pour dire que la lecture de Michelet révèle une autre dimension de l’écriture : une transcription pindarique des drames et espoirs humains, la force de l’intelligence sensible prenant à bras le corps le matériau historique, bien documenté, et qui s’en empare pour parler le langage de l’universel, laideur et beauté dialectiquement confondues.
Du point de vue de notre positionnement d’hommes de la Cité, revient aussi cette obscure évidence que les révolutions – en particulier celle dont les acquis constituent aujourd’hui la clef de voûte de notre édifice démocratique et social - sont des cheminements tortueux, inaccomplis, difficiles, et qu’on ne peut nullement appréhender au travers le prisme déformant de l’idéologie, cette fabrique de la pensée prédigérée, ce soporifique de la douleur des faibles, cette bouillie servie pour chats grossiers et fainéants, qu’ils se vautrent à droite, ronronnent à gauche ou miaulent au centre.
En lisant Michelet, c’est de l’intérieur qu’on lit les acteurs de l’histoire. J’allais dire de la Comédie humaine.
C’étaient pas des anges, c’étaient pas des démons et c’étaient même pas des révolutionnaires au sens enfantin où nous l’entendons.
Des hommes de chair, de passion, d’intérêts, des fourbes, des obscurs, des grands, des illuminés et des mesquins – comme nous tous - mis en présence d’une nécessité de transformation radicale des conditions de la vie.
Pour ne parler ici que des deux grandes figures, les deux icônes de nos premiers manuels d’histoire, Danton et Robespierre, Michelet les enveloppe d’une lumière nouvelle à mes yeux, quoiqu’on devine nettement chez lui le dantoniste, ce qui n’est qu’un reflet de son engagement personnel, dans son époque à lui, à l’aube du Second Empire.
A t-on déjà vu, dans œuvre présentée comme historique, un Danton en bonnet de nuit, à Sèvres, rêveur à sa fenêtre ouverte sur la nuit et uniquement préoccupé de sa jeune femme et de son jeune fils ? Un Danton écœuré du sang versé, peureux, dépassé par les événements, lamentable de contradictions, disant blanc le lundi et noir le mardi, ne sachant plus à quel jeu politique se prêter, et ce uniquement parce qu’il voulait vivre, simplement vivre plus longtemps sa vie d’homme aimant et aimé et qu’il sentait bien sur son cou, déjà, planer le froid et luisant couteau de la guillotine.
Le procès qu’on lui fit – comme celui de la plupart des grands esprits de ce temps - n’eut ni cul ni tête. Quelque cent quarante ans plus tard, Staline n’aura rien à envier au tribunal révolutionnaire de 1793. Parmi les jurés, l’un était un garde du corps de Robespierre - l’instigateur du procès selon Michelet - , un autre était sourd, un autre complètement idiot, tellement idiot qu’il ne comprenait ni les questions posées aux accusés, ni les réponses faites par ceux-ci et qui, du fond de son âme atrophiée, invariablement, demandait qu’on tuât !
La tête de Danton, comme des milliers d’autres têtes, tomba dans le panier d’une absurdité ensanglantée, avec cette logique implacable du crime érigé en institution.
Celle de Robespierre, l’épurateur, le névropathe paranoïaque, le timide et vertueux serial killer, père de Napoléon, de Thiers, de Staline, enfin de tous les putois sanguinaires de l'histoire contemporaine, suivra bientôt, victime de l’épouvante dans laquelle il aura plongé tous les acteurs, illustres ou anonymes, de l’époque.
Michelet assure que toute l’Europe couronnée, réactionnaire et pourtant coalisée contre la France, eut alors un profond respect pour cet homme adulé des uns, honni des autres, parce qu’il avait, par le jeu sournois de la politique, tranché les deux têtes majeures de 93, Danton et Desmoulins, et coupé ainsi le cou de la République, ouvrant un boulevard au 18 Brumaire, à l’Empire, aux Restaurations, à la Terreur blanche et vengeresse des émigrés.
Triste histoire que celle de tous ces hommes et de toutes ces femmes trahis par ceux à qui ils avaient confié leur enthousiasme de liberté.
Triste histoire parce qu’histoire éternelle.
Histoire de la profonde solitude des hommes, de leur inintelligence ponctuelle à comprendre les mécanismes de leur barbarie et les cheminements de leur destin.
Photo : Wikipédia
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mardi, 18 août 2009
Clin d'œil
Au moment où notre ami François Bon s'est envolé - certains disent embarqué, d'autres à bicyclette et d'autres encore en pédalo - pour un anvers Québec, en exil volontaire et de travail, je retrouve ce vieux chant du folklore canadien.
J'ai beaucoup aimé cette vieille romance. Autrefois.
Pour en savoir plus sur elle, lire ici et ici.
Grand humanisme de l'internet où tout se construit, se retrouve, s'échange par complicités.
À notre écrivain exilé, donc, ouvrant un moment sa fenêtre et qui jette un regard vers le soleil levant...
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lundi, 17 août 2009
Assiettes et filles de joie
Par l’introduction dans notre environnement d’objets de toutes sortes et complètement inutiles, notre décadence allait bon train.
Ma mère acheta donc un jour deux assiettes.
Ou peut-être les gagna t-elle à force de collectionner des vignettes de chicorée, de vermicelles ou de biscuits. Toujours est-il que ce n’était pas des assiettes qu’on pose sur la table pour se régaler, mais qu’on accroche aux murs pour décorer. C’était une singulière idée de substitution pour nous qui n’avions évidemment ni argenteries, ni élégantes soupières ou gracieux sucriers à exposer dans un vaisselier de luxe, ni surtout de ces assiettes-œuvres d’art croquées par des artistes et qui font salon chez les gens bien.
Je me suis d'ailleurs, à propos de ces derniers, souvent demandé pourquoi des assiettes. L’assiette possède t-elle une symbolique, une noblesse intrinsèque qu’elle mérite d’être ainsi détournée, plutôt qu’un balai de cuisine, voire de chiottes, un tournevis ou une tringle à rideaux ? Mais il est vrai que l’archéologue amateur s’extasie plus volontiers devant des fragments de poteries que devant des bouts de fer rouillés de la même civilisation.
Peut-être aussi que l’assiette artistique qui pend aux murs dit que dans cette maison, on ne danse jamais devant le buffet.
Mais si on imite l’art sans l’art, on sombre forcément dans un misérable dénuement. Le scandale eût été à mes yeux à peu près supportable si au moins les assiettes de ma mère se fussent contentées de leur grotesque inutilité sans prétendre en sus prodiguer d'affligeantes maximes. L’une soupirait que la jeunesse était une maladie dont on guérissait vite.
Des questions fusèrent qui restèrent sans réponse, la maladie faisant très peur, la jeunesse étant bien mal définie. A l’instar de son assiette, ma mère soupira que nous comprendrions quand nous ne serions plus jeunes, justement, ce qui ajouta encore à la confusion. On se contenta alors de louer les roses écarlates qui soulignaient l’obscurité du propos. C’était somme toute niaisement bénin.
L’autre ustensile idiot était nettement plus tendancieux et outrageant, proclamant sans vergogne que pour défendre une cause un avocat mettait une robe, alors que pour faire la même chose une femme l’enlevait. Voilà une profession dont on imaginait sans doute mal qu’elle puisse un jour être exercée par des femmes. Ou alors en pantalon.
Mes frères en agrippèrent grossièrement le sens, pas assez tout de même pour s’en offusquer. Ils trouvèrent cela simplement rigolo, du moment que ça parlait de femme et de robe, la puberté frappant maintenant aux portes de nos corps. Pour preuve : Mon frère aîné savonnait consciencieusement son visage et, manipulant dangereusement un vieux rasoir si long et si luisant qu’on eût dit un sabre, se rasait tous les dimanches après-midi, maugréant que c‘était emmerdant et qu’on avait bien de la chance de n’avoir pas de poils encore.
C’était tellement emmerdant qu’il attendait avec frénésie le moment de la toilette dominicale, faisait mine d’aiguiser le rasoir, faisait bouillir de l’eau et installait un débris de miroir sur le mur une heure au moins avant de passer à l’action. Il se vexait aussi quand, occupés à nos propres fantaisies, nous n’assistions pas à son cérémonial. Sans doute jaloux, son cadet immédiat se pencha un dimanche sur ce menton en feu où la lame se frayait un passage parmi les acnés et dit qu’il n‘y avait là rien à raser, pas même l’ombre d’un duvet de nos poussins. Le courroux fut tel que ma mère dut intervenir et confisquer rasoir et bout de miroir. L’aîné annonça alors qu’il se laissait pousser la barbe. Il fit bien, sans quoi personne ne l’eût jamais su.
Pour en revenir à l’assiette, je finis quand même par mettre les pieds dans le plat et affirmai que cette assiette-là clamait que les femmes se vendaient pour avoir raison. C’était mon professeur de français-latin qui me l’avait dit, en bref, qu’elles étaient toutes des putains, et ça, c’était le dictionnaire qui me l’avait appris. Absolument hors d’elle, ma mère me fit taire en levant une main menaçante et hurla que le professeur de français ferait mieux de s’occuper de son cul. Au moins, le champ lexical était respecté.
Mais une curiosité tout excitée était dès lors semée. Dans la chambre obscure du coucher immédiat qui suivit l’altercation, mes frères me pressèrent de questions.
J’expliquai grossièrement. Comment expliquer autrement ? Couchés dans le noir, nous causions doucement depuis nos lits, comme des conspirateurs. Quand il m’eut bien écouté, plus avide de questions et de précisions salaces que tous les autres, l’aîné ricana qu’il savait déjà tout ça, oui mon petit gars, il savait qu’il y avait des femmes qui faisaient ça, mais c’était dans les villes.
Du coup, il me vola la vedette. Les voix une à une le sommèrent d’indiquer comment il était au courant.
ll le savait, c’est tout. Oui, mais encore ? Il ne pouvait pas le dire, c’était interdit d’en parler et puis, zut à la fin, puisqu’on insistait, mais il comptait sur nous pour garder le secret : Il en avait vu une.
L’auditoire se retrouva brusquement assis dans les lits. Où ça ?
Comment ça où ça? Quelle importance ? Il répéta qu’il en avait vu une et même qu’il avait failli lui causer. Le long silence frémissant d’impatience et de colère naissante qui suivit me fit présager le pire. L'aîné murmura enfin que c’était à Couhé-Vérac dans un magasin. Non, dans la rue plutôt. Il ne se souvenait plus très bien, mais c’était à Couhé, c’est sûr. Elle était belle comme tout, elle était grande avec une bouche très rouge, elle avait une longue robe et elle sentait très bon, mieux que l’eau de Cologne. Voilà, on était content ?
Mais comment il savait que c’en était une ?
Zut ! Nous étions tellement bêtes qu’il mit un terme à l’interrogatoire en disant merde et qu’on le laisse dormir, à la fin. Il s’enveloppa dans ses draps et fit mine de ronfler.
Mais les autres n’abdiquèrent pas pour autant. Une voix demanda si ces femmes-là ressemblaient au mulet que Gaston , notre voisin, traitait régulièrement de putain de bourrique. Les éclats de rire ne furent maîtrisés qu’en mordant très fort dans les draps.
Le plus sot, celui qui a si mal tourné, qui a sombré plus bas que tout le monde et dont je vous ai déjà entretenu, fit des projets désolants. Quand il travaillerait et qu’il aurait de l’argent, il irait en ville et il donnerait raison à ces femmes. Cette fois-ci, nos dents ne furent pas assez fortes pour étouffer dans le tissu des draps un énorme éclat de rire, qui mit fin à la séance confidentielle.
En dépit de ses orgueilleuses colères, ma mère était une femme qui ne manquait cependant pas de discernement. Peu de temps après, en astiquant outre mesure comme à son accoutumée meubles et ustensiles de la maison, elle décrocha l’assiette controversée qui se brisa au sol en petits morceaux pitoyables. Elle eut beau tempêter des noms d’un chien de maladroite, se lamenter et ordonner à un qui se trouvait tout près de voir si on pouvait recoller les miettes, je sus bien qu’elle entendait mes réflexions et les considérait comme valant la peine d’être examinées à tête reposée.
Une autre anomalie vint alors se pendre au clou vacant, une pyrogravure faite en classe par un artiste du clan, une offense à l’art rupestre, un cerf en mutation, aux élégances monstrueuses, un animal tout rouge et luisant de vernis, levant la tête et la gueule ouverte, sans doute en train de bramer, au milieu d’une forêt saccagée par les couleurs d’un automne inquiétant comme on n’en voit jamais, sinon dans des cauchemars.
Les bois du cerf n’en finissaient pas et dépassaient copieusement en hauteur celui des arbres. C’était original. Nous fûmes plusieurs à demander à l’artiste de commenter son propos.
Il n’eut qu’un seul mot : La perspective cavalière.
Extrait d'un manuscrit déjà vieux, "Le silence des chrysanthèmes"
Image : Philip Seelen
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vendredi, 07 août 2009
Première leçon d'ivresse et d'amitié
Le cellier était plongé dans un demi-jour humide et froid, légèrement en contrebas et protégé par de lourdes portes vermoulues. Ici, le soleil n’avait pas droit de cité. Seul un pâle rayon cherchait à s'immiscer par le joint défectueux des deux petits volets d’une lucarne.
En vis-à-vis, alignées sur de vieux troncs grossièrement taillés, six barriques étaient tapies dans l’ombre, comme des gros ventres monstrueusement prometteurs et fécondés, comme d’hideux cyclopes aussi, assoupis dans leur antre moisie et que la lumière aurait assurément tués.
L’homme tenait toujours ma main. Il ne l’abandonna que pour refermer soigneusement la porte derrière nous, très vite, de peur que le souffle brûlant de la cour ne nous emboîtât le pas.
Sur le dos du tonneau percé, noirs de tanin, deux verres renversés attendaient patiemment des visiteurs. C’étaient là les verres de la convivialité et de la confiance. Ils avaient scellé nombre de marchés, de transactions et d’échanges divers. Leur couleur en attestait : Bien des luettes gourmandes étaient venues se rafraîchir à leur source.
L’homme remplit les deux verres et m’invita à trinquer. Le parfum épais du vin inonda mes narines. Il cogna légèrement son verre contre le mien puis d’un trait, mais lentement, avec application, avec adresse, la gorge fortement renversée, il but.
Je voyais distinctement la pomme d’Adam robuste, proéminente et poilue, frétiller de plaisir sous le flux de chaque gorgée.
Je voulus l’imiter. Je renversai moi aussi la tête. Le raz-de-marée noya alors la bouche, dégoulina au coin des lèvres, se fourvoya au confluent de la gorge et du larynx, emplit le nez, ressortit de partout en un jet dégoûtant.
Je crachai, je toussai, il rit en s’en tenir les côtes. Nom d’une pipe, je ne savais même pas boire comme un homme ! Qu’est-ce qui lui avait foutu un gars pareil, qui buvait par le nez et qui gaspillait le bon vin de la vigne ? !
J’étais humilié, tout petit, minuscule gamin soudain retombé sous la coupe de sa bienveillante supériorité. Les deux verres furent à nouveau remplis dont l’un, d’autorité, me fut tendu. Il me montra, le coude bien levé à la hauteur du menton, la tête bien en arrière et une gorgée à la fois, mais une longue et fine gorgée, en prenant le temps, pour que le parfum du frais breuvage visite bien tout le palais, se répande dans toute la bouche, noie complètement les dents du fond et se jette enfin dans l’impatient gosier.
J’appliquai la leçon du maître. Méthodiquement. Le flux maîtrisé obéit et les vapeurs délicieuses d’une ivresse instantanée m’envahirent. J’avalai un deuxième verre en élève surdoué tandis qu’il faisait soudain l’érudit, racontant, le coude sur la barrique et son troisième verre à la main, l’origine de cette manie de trinquer. C’était il y a longtemps, à l’époque de la grande peste où les gens tombaient comme des mouches en novembre. Peut-être que j’avais appris ça dans mon livre d’histoire ?
J’avais appris. Je confirmai, bravache, en m’essuyant les lèvres d’un habile revers de mon glabre avant-bras.
Les gens mouraient mais ceux qui n’étaient pas encore morts buvaient dans de sombres tavernes avec des grosses chopes de bois. Mais comment savoir si on ne buvait pas là avec un sournois qui avait la peste ? Alors on frappait fort, bock contre bock, afin que des gouttes de celui-ci jaillissent jusques dans celui-là et vice-versa. Ce après quoi, on pouvait se rincer la luette en toute confiance, sans risque de contamination. C’était un vrai code de l’honneur.
Est-ce que je savais ça ? Non, je ne savais pas. J’avouai que mon livre d’histoire ne parlait pas d’hommes qui trinquaient comme cela et je m’essuyai derechef la bouche, la tête en vrilles, submergé d’une tendresse toute nouvelle pour cet homme qui m’avait pris par la main, qui m’apprenait à boire et qui savait des choses que les livres taisaient.
Il proposa qu’on trinquât comme les gens du Moyen-âge. Ce que nous fîmes.
Dans la pénombre qui vacillait, je l’entendis dire que c’était ça, la vraie amitié, mais que ce n’était pas toujours vrai, qu’il avait déjà trinqué avec des gars qui avaient quand même la peste mais que ces félons-là ne lui avaient pas dit.
J'apprendrai ça plus tard. Il me faudrait alors être vigilant. Même en trinquant.
J'ai appris. Trop et trop peu, ma vigilance mille fois défaillante.
Extrait d'un manuscrit déjà vieux, "Le silence des chrysanthèmes"
Image : Philip Seelen
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jeudi, 06 août 2009
Naufrage
Les éditions Antidata publient à l'automne prochain un recueil de récits avec pour thème "La maison".
Je leur avais alors adressé deux textes dont l'un a été retenu, pour ma plus grande joie.
C'est le second texte proposé - dorénavant libre - que je vous livre ici.
Au nord de La Rochelle, battues par les vents mouillés, aspergées par les embruns ou ruisselantes de soleil, s’élèvent de blanches falaises au sommet desquelles pavoisent les bourgades d’Esnandes et de Lhoumeau.
Toutes les maisons font face à l’océan et depuis les fenêtres où pendent des rideaux à fleurs, les habitants, rêveurs, discernent parfois sur le lointain brumeux des eaux, les lourdes cheminées d’un bâtiment fantomatique glissant sur la crête des flots.
Les parcs à moules hérissent l’estran de leurs noirs bouchots, quand la mer est basse et que le ciel au-dessus d’elle vient s'envaser dans l’horizon morose. Territoires humides et froids des opiniâtres artisans de la marée, tout enveloppés de noirs cirés de pluie.
Les maisons regardent l’océan, oui, mais d’assez loin. L’autorité les a contraint à reculer d’une centaine de mètres, pour la sérénité du littoral et la sécurité des citoyens : La falaise est abrupte, soumise à la violence des éléments et son herbe humide, aplatie sous la puissante haleine du large, peut être glissante, incertaine à la marche.
Aussi les vieux villages, les vrais villages de pierres brunes et de pêcheurs, conscients de l’énergie supérieure de l’océan, prévenus de son tumulte caractériel, sont-ils sagement retirés.
Plus impavides, par le lucre rendus audacieux, les lotissements de maisons toutes semblables se sont aventurés, eux, plus loin en avant, pour mieux voir, pour mieux être vus et mieux être balayés par les vents marins. Ils font désormais écran entre les villages historiques et la fougue des tempêtes récurrentes. Aux premières loges du spectacle, ces habitations-là en prennent à leur aise, bombent avantageusement le torse, se négocient à prix d’or et se réservent aux gens confortablement dotés.
À Lhoumeau cependant, eussiez-vous emprunté, voici quelque vingt ans déjà, cette allée de sable et d’herbes folles étrangement baptisée d’un oxymore, Ruelle du large, jusqu’à son terminus, en réalité un cul de sac, que vous auriez aperçu sur votre gauche une construction rebelle aux règlements de la prudence et des paysages, une maison aux volets bleu très foncé, coquette et basse, aux larges baies vitrées, qui lançait un défi à l’immensité venteuse et qui se dressait, provocante, solitaire, bravache et magnifique sur les bords même des escarpements de craie.
Son jardin se déroulait jusqu’à l’extrémité même de la falaise. C’était une maison du bout du monde. La maison des extrêmes où le vide vertigineux puis, au- delà, l’indomptable univers des flots, tenaient lieu de clôture.
On entendait jusqu’à l’intérieur de ses murs respirer la gigantesque poitrine de l’océan. Et les gens du lieu, les nouveaux venus dans les alignements des lotissements, jalousaient ce site d’exception. Ils commentaient, accusaient, récusaient et murmuraient des suppositions. Un homme de la plus haute importance ? Un qui aurait le bras tellement long qu’il lui aurait été permis, par-dessus l’austérité de la loi, de tendre ce bras pour caresser la houle ?
Les gens du cru, eux, ceux des maisons de pierre, les pêcheurs, les gens de moules et d’huîtres, ceux qui savent causer avec la mer, qui luttent avec ses caprices, dont la vie dépend de sa sagesse ou de sa fureur, haussaient simplement les épaules et levaient les yeux au ciel si on en venait à leur parler de la demeure isolée sur les hauteurs interdites.
N’empêche. La grâce déraisonnable de cette propriété soustraite au regard avide des curieux, côté continent, par de hautes palissades de haies vives, imposait le respect, forçait l’admiration et l’envie du promeneur, celui-ci eût-il été des plus insensibles aux charmes de la côte. On s’arrêtait là un moment, on contemplait les cormorans, les grands goélands et les mouettes qui venaient faire demi-tour au-dessus du jardin avant de regagner leurs lointains horizons de brume, on voyait les arbres d’ornement dodeliner sous la brise océane, on devinait les grandes baies vitrées où réfléchissait la lumière tremblante de l’eau et on se disait ne pouvoir rêver séjour plus marin et plus fidèle métaphore d’un paradis sur terre.
Mais aujourd’hui, vous aventurant au bout de la Ruelle du large, vous pourrez seulement lire le décret d’une autorité placardé sur un poteau de bois et qui vous interdira absolument de tourner sur le vide chaotique de votre gauche, là où s’amoncellent encore, protégés par d ‘épaisses pelotes de barbelés toutes rongées de rouille, les débris d’une effroyable érosion.
Car une folle nuit de décembre, une nuit où la houle en délire soulevait des vagues comme des montagnes et creusait des tourbillons profonds comme des vallées, qu’elle frappait et creusait et rongeait le socle de la falaise avec une férocité démentielle en projetant très haut sur la noirceur des cieux des gerbes mêlées d’algues et d’écume, que l’ouragan brisait les beaux arbres d’ornement, faisait se plier les haies vives, éparpillait les buissons du jardin, que les radios signalaient au large un cargo des antipodes en détresse, le nez piqué tel un monstre marin mortellement blessé et qui, ne pouvant plus n’y avancer ni reculer, aurait chercher à fuir vers les gouffres abyssaux, la falaise s’était éventrée en une profonde crevasse qui avait couru sur toute sa largeur, tel un répugnant lézard soudain libéré des entrailles mugissantes de la terre.
Vieillie, éreintée et fourbue par cette lutte inégale menée depuis la nuit des temps, elle venait de plier le genou sous les coups de butoir des fureurs océanes. Vaincue, elle s’était enfin résignée à jeter au vacarme des vagues tout un pan de son bel équilibre, entraînant dans sa défaite et sa rémission la maison solitaire et son infortuné occupant.
Devant le drame, les gens du lieu, ceux des lotissements, s’étaient faits gens du cru, gens qui savent. Ils avaient donc dit que c’était couru d’avance, que la mer, la vaste mer, l’énigmatique mer, ne se laissait approcher que de loin, comme toutes les idoles, et que l’orgueil coupable des hommes était seul responsable de ses colères meurtrières.
Les gens du cru, les vrais, ceux des cirés de pluie, des huîtres, des moules et des pierres antiques, n’avaient rien dit.
Des femmes s’étaient signées et avaient dans des murmures égrené de vieux chapelets de buis.
Les hommes avaient constaté le désastre, donné de précieuses et brèves indications aux services de secours, regardé au loin le dos arrondi et maintenant paisible de l’océan, hoché la tête, et, traversant les rues des lotissements pour s’en revenir chez eux, un peu plus loin sur l’abri des terres, avaient posé sur les maisons alignées, toutes semblables, un regard infiniment triste et d’une profonde commisération.
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mardi, 28 juillet 2009
Mystère et boule de gomme
Mystère et boule de gomme, disait un de mes frères - j'en ai six - chaque fois qu’il se trouvait en présence d’un problème qu’il ne parvenait pas à résoudre.
Et c'était souvent.
De guerre lasse, je lui demandai un jour ce qu’il entendait par là. Il ne savait pas. C’était là tout le mystère, précisément, et il avait mille fois raison.
Je pensais qu’il était l’auteur de cette plaisante tournure, parce qu’il énonçait fréquemment des espèces d’idiomes accessibles à son seul entendement, encore que je n’en sois pas tout à fait sûr. De deux ans mon aîné, il fréquentait les mêmes bancs d’école que moi, une division en dessous quand même. Je l’entendais alors souvent dire n’importe quoi, tout ce qui lui passait par le crâne, s’il venait par malheur à être interrogé. J’avais mal quand la classe toute entière s’esclaffait devant ses allégations saugrenues et je recevais ces éclats de rire comme autant d’opprobre jeté sur tous les miens.
Un après-midi de juin, les grandes fenêtres tout ouvertes sur les platanes de la cour et sur le cri des martinets, les rideaux noirs bien tirés, un de ces interminables après-midi de révision, d’après déjeuner et de fin d’année où tout le monde baille de lassitude et d’ennui, il sortit de sa léthargie toute l’école en suivant sur la carte le cours du Rhône, le faisant naître en Camargue et se perdre quelque part en Lorraine, ayant au passage oublié de bifurquer à Lyon, sur la droite en direction des montagnes suisses. A l’instituteur épuisé qui lui demandait comment l’eau pouvait-elle bien s’écouler de la mer pour escalader des montagnes, il dit qu’il ne savait pas, qu’il n’était jamais allé dans ces contrées-là.
Marignan, la Bastille ou Waterloo étaient classés dans sa tête dans le même flou artistique ; il n’était pas encore né et il ne se sentait pas, à juste titre peut-être, vraiment concerné. Je ne suis pas vraiment certain qu’il sût, à cette époque du moins, énoncer sans pénibles efforts la couleur du cheval blanc d’Henri IV.
Aussi puissamment armé pour se lancer hors des limites de nos chemins, il n’a évidemment pas manqué d’être dévoré par les pires prédateurs qui soient, à l’affût dans la jungle. Il m’est pénible d’avouer que ce brave type, sans une once de méchanceté, qui s’est chauffé au même soleil que moi, que le même lait du même sein a aspergé, qui a partagé mes joies et mes déboires d’enfance, ait pu sombrer dans l’idéologie la plus répugnante qui n’ait jamais obscurci le cerveau humain et que j’ai combattue toute ma vie. Je n’en parle que rarement, sinon jamais. Cela fait partie de mes désespoirs et de mes désillusions intimes et j’ai souvent pensé, à une époque où je croyais encore possible et souhaitable l’affrontement pour l’avènement de lendemains chanteurs, qu’il aurait pu y avoir entre nous un fusil, dont l’un aurait tenu la crosse et l’autre vu le canon.
Tout comme Jean Macquart, à l’issue de la débâcle.
Salopard né ? Bêtise immonde ? Brute sans aucun discernement ? Désespérance canalisée autrement, à l’envers par exemple ? Les mêmes névroses empruntent-elles pour se vivre et lénifier la souffrance des cheminements divergents, voire diamétralement opposés ? Et puis, un même nid ne produit-il pas, au départ, selon que l’on reçoive ceci comme cela et cela comme ceci, des aliénations différentes ? Je ne sais pas. Mystère et boule de gomme, comme il disait, mon frère, avant de s’éteindre à la flamme tricolore.
Je me suis aperçu bien plus tard que son tic de langage était lexicalisé par des érudits de la langue, sans qu’ils puissent eux-mêmes en donner d’explications sémantiques rationnelles. Disons que peut-être ou sans doute, va t’en savoir, on ne sait jamais, qui l’eût cru, tout arrive à qui sait attendre, c’est tout de même curieux, l’expression était empruntée au crypto langage enfantin.
Soit, moi je veux bien et c’est sans doute vrai. Mais alors, mon frère, disons-le tout net, cet abruti fasciste, était lui aussi un dépositaire et un messager de la mémoire collective et les érudits de la langue, révérence parler, n’en savent finalement pas plus que lui.
De qui faut-il alors que je désespère ? Des érudits de la langue ou de la mémoire collective ?
Comment ne pas désenchanter des hommes ?
Au printemps, nous étions des fleuristes. Nous arpentions les champs, les talus et les bois pour faire des gerbes de fleurs que nous installions partout dans la maison. Avec des clochettes bleues et violettes, des coucous jaunes, des primevères de toutes les couleurs, des orchidées mauves et fragiles, la campagne n’était plus qu’un bouquet, n’était plus qu’un jardin et n’était plus qu’un parfum. Le dessus du panier appartenait aux tulipes sauvages, rose pâle et mouchetées de jaune, que nous appelions des chaudroles. Les prés humides au bord de la rivière en étaient tout émaillés et aussi les sous bois que l’eau avait inondés durant l’hiver. Le vent frais d’avril les faisait danser sous le soleil et nous en cueillions des brassées gigantesques. Ma mère cependant ne voulait pas de ces tulipes-là. En dépit de leur délicate beauté, ces fleurs sentaient la pisse de chat. Des fleurs du mal, nauséabondes mais éblouissantes, que nous jetions alors aux orties.
Dans ce néolithique d’il y a trois secondes à peine, aucune germination n’était menacée de stérilité, aucun oiseau ne risquait le sort des dinosaures, aucune interdiction ne venait encore frapper les fleurs, les champignons et les fruits sauvages de toutes sortes. Aucun poison ne circulait dans la rivière, nous en buvions l’eau, nous y mettions dessaler notre morue que personne ne songeait à voler et les poissons piégés par nos nasses avaient l’œil vif et le fumet appétissant dans nos poêles. Les épis de blé sur les champs étaient aussi serrés que les cheveux sur la tête d’un centenaire, mais le grain à moudre était dur à la dent et ce grain faisait du pain, uniquement du pain, pas des cosmétiques ou du savon.
Les hommes mouraient plus jeunes, me direz-vous. Certes, mais ils ne mouraient qu’après avoir vécu.
Je ne crains pas de dire, nonobstant la déconvenue que je puisse en éprouver, que mon xénophobe et raciste de frère, avec cet esprit qui est devenu le sien, dans une autre époque eût sans doute arboré le sinistre béret de la milice, qu’à cette même époque mais de l’autre côté du Rhin, il eût certainement été un bourreau. Il venait pourtant de ce monde enchanteur qui reste dessiné sous mes semelles.
Ce frère était de tous les vagabondages champêtres et de toutes les cueillettes, il respirait l’air bleu de nos matins, un chat perdu le faisait pleurer, une fleur aux couleurs plus vives que les autres l’émerveillait, un oiseau trop tôt tombé du nid recevait, souvent sans grand succès il est vrai, ses soins.
Alors ? Alors, la poésie des lieux n’est rien si l’esprit n’est pas disposé à la boire ; si son désarroi est ailleurs.
Il n’y a là rien d’original, rien de contre-nature, rien qui tendrait à prouver une sorte de non-déterminisme, une espèce d’existentialisme à quatre sous. C’est seulement un mystère pour moi, un mystère douloureux. Un antisémite fasciste ne peut pas rester mon frère.
Sans en arriver à cette lamentable extrémité, beaucoup d’humains, pour aller là où ils croyaient bon d’aller, ont dû trahir et tordre le cou à l’enfant qu’ils portaient en eux. Cet enfant cependant ne meurt pas, il se réveille un jour, inéluctablement, tôt ou tard, souvent très tard, juste avant la tombée de la nuit, entre chien et loup. Revendiquant alors l’Eden d’où il fut proscrit et la vie qu’on lui a si cruellement refusée, il montre du doigt tout ce chemin parcouru sans lui, indexe toutes ces allées et venues et y inscrit le mot terrible et sans appel : Vanités .
Mais il est trop tard.
Il a même perdu le goût du jeu.
Extrait d'un manuscrit déjà vieux, "Le silence des chrysanthèmes"
Image : Philip Seelen
11:03 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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