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02.02.2015

Pisser dans un violon ?

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Si j'en crois ces statistiques, ça fait quand même un peu de monde qui passe sur l’Exil… Je n’ai pas dit qui lit. J’ai dit qui passe.
Si j’en crois mon collègue des Editions du Bug -  et je n’ai  absolument aucune raison de ne pas le croire- il faut pour Solko quasiment multiplier les chiffres de ces stats par 2.
Ça fait quand même un peu de monde qui fréquente Solko et l’Exil des mots réunis, même si une dizaine de lecteurs tout au plus - cette fois-ci je parle bien de lecteurs – leur sont communs.
Bon, allez, les statistiques restent les statistiques... Alors tranchons dans le vif et, réalistes, divisons ces 10500 visiteurs uniques par 10.
Neuf visiteurs sur 10 sont venus par hasard, ou alors ce sont toujours les mêmes qui reviennent. Ça fait beaucoup d’égarés du clic et "d'abonnés" mais ça fait quand même 1050 lecteurs à nous deux…
Hé bien, je me dis que les Éditions du Bug sont sauvées avec autant de gens qui connaissent notre écriture et l’apprécient.
Et même… Même s’il n’y en a qu’un sur deux qui veuille bien se procurer un de nos livres, notre premier tirage sera vite épuisé. La fête, quoi ! Ouahou ! Champagne !

Je doute cependant très fort qu’il en soit ainsi…
Moralité : écrire sur un blog, c’est de la branlette ! Du pisse-menu…
L’écriture numérique n’est pas de l’écriture, c’est du bavardage sous vitre. Du tweet amélioré quantitativement...
Exception faite pour une dizaine de fidèles amis et amies - que je salue au passage - on doit nous lire à peu près comme on lit le gratuit hebdomadaire ou comme on regarde la télé…
Parce qu’on ne sait pas trop quoi faire d’autre.
Et je crois - je peux me tromper, je suppute - que la plupart des lecteurs de Le Silence des chrysanthèmes et de La Queue seront des gens qui n’auront jamais foutu le museau ni sur l’Exil des mots, ni sur Solko.

10:54 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

25.01.2015

Le Silence des chrysanthèmes

silence 1.jpgCe manuscrit, Le silence des chrysanthèmes,  m’a toujours tenu terriblement à cœur.
Pour de multiples raisons.
La première d’entre elles est que, dès mon arrivée en Pologne, en mai 2005, je m’étais mis à son écriture. Tous les jours. Sans discontinuité. Dans une certaine fébrilité. Comme si, me retrouvant soudain coupé de ma langue, de mon pays, des amis qui jusqu’alors avaient été les miens et de ce qu’il me restait de famille, j’avais besoin d’ouvrir une fenêtre sur mon parcours et besoin de comprendre pourquoi, alors que déjà cognaient à ma porte les premiers souffles de l’automne, j’en étais arrivé au déracinement complet.
La plume coulait d’elle-même… A la recherche de l’inconnu qu’il me semblait soudain avoir toujours porté en moi.
Je prenais le départ une nuit de décembre 1950, je faisais des détours, j’examinais en filigrane les gens que j’avais croisés là-bas, en culottes courtes ou adulte, je redessinais le milieu pauvre, rural et aimé, d’où je venais, je remontais le cours d’un fleuve agité de tumultes et qui, de chaos en chaos, de cascades en cascades, de batailles en batailles, d’échecs en quelques victoires, conduisait jusqu’aux rives du Bug, sous un climat tout blanc, à deux pas du monde cyrillique.
Ce faisant, je faisais la part belle à mes premiers compagnons de voyage, mes frères, que j’avais pourtant quittés,  pour la plupart d’entre eux, depuis plus de 35 ans.
Les fantômes… C’est cela. Je partais à la rencontre de mes fantômes pour essayer de savoir celui qui m’habitait.
Je le voyais bien en écoutant ma plume : les illusions, les espoirs, les certitudes, les rêves d’une société fraternelle, plus juste,  tout avait volé en éclats dérisoires au cours de cette existence. J’avais envie de le dire. De me le dire plus exactement, ici, dans la solitude d’un exil, mais, spontanément, sans doute pour ne pas sombrer dans le récit toujours vain d’une pure évocation autobiographique, j’éprouvais en même temps le besoin de parsemer mon récit d’éléments de mon imaginaire, de noircir ou de sublimer. Je ressentais, aussi et surtout, le besoin de dire le temps et son usure, le temps qui passe, qui passe, qui se consume et qui m’avait poussé, autant par espoir que par désespérance, à rompre toutes les attaches.
Ce temps qui se dérobe sous nos pas…Vivre, c’est mourir à petits feux de cette évidence mille fois brassée, mais jamais assez profondément à mon goût.
Il n’y a que les imbéciles pour taxer d’évidence  ce qui est l’essentiel.
Une autobiographie impure. Un constat.
Puis, Le Silence des chrysanthèmes illusoirement achevé, le cahier refermé, sont venus Zozo, Géographiques, Chez Bonclou, Polska B dzisiaj, le Théâtre des choses, le Diable et le berger… Je n’ai jamais cessé décrire depuis que j’ai planté ma tente sous les étoiles de l’est polonais.
Pourtant, quoique toujours à la recherche d’un passeur qui ferait sur les plages s’échouer mes bouteilles à la mer, Le Silence des chrysanthèmes n’a jamais été présenté à un éditeur... Des extraits en ont été mis en ligne sur ce blog. Je ne le jugeais pas indigne. Je le jugeais sans doute pas « mûr » encore.
C’est pourquoi j’ai voulu qu’il soit mon premier livre publié par les Editions du Bug. Qu’il participe à leur naissance, qu’il colle à leurs premiers pas comme il avait collé à mes premiers pas ici.
Je l‘ai rouvert. Je l’ai relu, je l’ai  corrigé, j’ai revu la grammaire et les balancements de la phrase, bref, je l’ai longuement retravaillé pour lui donner une nouvelle vie : celle d’un livre.
Il est aujourd’hui disponible Ici. C’est, pour moi, un rêve enfin réalisé.
Et si le cœur vous dit de le partager un moment avec moi, si vous voulez embarquer le temps d’une lecture sur ce fleuve qu’ombragent les saisons enfuies, englouties, il vous laissera descendre où vous voudrez...
En tout cas je l’espère, tant les histoires, les mutineries, les joies et les désolations et les vies qu’on croit individuelles, exclusives, à soi propres, portent en elles, chacune à leur façon,  quelque chose de la chose universelle.

 silence 2.jpg

 

08:27 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.01.2015

Deux gouttes d'eau dans la mer...

littérature,écriture Dans une semaine environ, paraîtront les deux premiers livres des Editions du Bug, signés des deux fondateurs des susdites éditions.
Pour nous, c’est évidemment un événement extraordinaire, sans précédent. Nous y mettons beaucoup d’espoir après y avoir pris beaucoup de plaisir.
Mais les climats sous lesquels s’élanceront ces deux livres sont-ils bien faits pour leur santé ?
Qu’on en juge plutôt sur les trois lectures les plus prisées de l’époque récente. Quoiqu’elles ne se situent pas toutes les trois au même niveau, puisqu’une surpasse les deux autres dans la parfaite inutilité, voire l’incongruité, elles ont quand même en commun, désolé, de figurer au hit-parade des tables de chevet :

- Treiweiller éconduite raconte ses mésaventures et livre des secrets d’alcôve princière. Putain, mon gars, le roi est nu !
Des centaines de milliers de curieux, un œil avide collé au trou de la serrure,  se ruent sur ses pages, sans doute innommables, et qui n’ont d’autre dessein que d’amasser des millions d’euros.
On va même en faire un film… Histoire de faire fructifier encore plus la bêtise sur le dos de la bêtise. La bêtise exponentielle. Les salles seront assurément combles.

 - Zemmour le chroniqueur, lui, y va de son Suicide français.
Des centaines de milliers de suicidés malgré eux se ruent aussitôt sur ses pages. Histoire de voir si c’est bien vrai, tout ça, et si, par hasard, déjà on ne danserait pas en l’air au bout d'un chêne à notre insu.

 - Houellebecq, auréolé de son prix Goncourt, y va de son roman bien ancré, paraît-il, dans la réalité paranoïaque de l’époque. Quand la politique entière se joue comme une fiction, comme un spectacle permanent du faux vendu comme valeur absolue du vrai, rien n’est plus prisé que la fiction politique, certainement lue, d’ailleurs, par beaucoup, pour plus réelle encore que le réel.
Des centaines de milliers de Houellebecquiens, et bien d’autres encore, se ruent sur ses pages.

En amont de ces fracassantes parutions - dont une ne peut, je l’ai déjà dit, qu’abusivement être qualifiée de « livre » - réunissant à elles seules plus de 1,5 million de lecteurs, l’angélique ministre de la culture dit sans rire qu’elle n’est pas payée pour lire. Ce qui, soit dit en passant, pourrait signifier que ceux qui lisent sont des feignants, des malhonnêtes qui lisent au bureau, ou alors des chômeurs… Bref, des inintéressants.
Charmant !
Ce qui peut signifier, aussi, que quand un ministre lit autre chose que les cotes en bourse, c’est qu’il badine, c’est qu’il n’a
vraiment rien d’autre à foutre… Il pourrait tout aussi  bien se curer les ongles, ou se peigner la moustache, que sais-je encore ?
Le premier d’entre eux, Valls, lui, balaie tout ça d’un revers hautain de la manche et clame que Houellebecq n’est pas la France !
Il a raison, il a raison...
Le problème est que, même quand cet homme semble avoir raison par des formules à l’emporte-pièce, la façon dont il les dit et, surtout, les raisons pour lesquelles il les dit, résonnent telles d'affligeantes erreurs.
Il a sans doute voulu laisser à penser, comme Louis le XIVème, que la France, c’était lui et ceux de son camp.
En tout cas, pour services rendus à la littérature, donc à la pérennité d’une époque dans la mémoire collective, Houellebecq est certainement plus la France que cet apprenti Bonaparte à la recherche de son pont d’Arcole et qui, n’en doutons pas, aura depuis longtemps trouvé son Sainte-Hélène quand Houellebecq écrira encore….  

Des criminels assassinent des journalistes et des gens du peuple juif. Le peuple français à juste titre s’émeut, les pouvoirs se serrent les coudes autour de l’émotion collective, battent d'ostentatoire façon le pavé, bras dessus, bras dessous avec tous les Charlie affectés, et, dans la foulée, (pas de temps à perdre !) annoncent des policiers en grand nombre et mieux armés, des militaires, des surveillances accrues, des cyber flics de plus en plus vigilants, gare aux mots, gare aux dérapages, gare aux émois contradictoires, gare à qui, même à des années-lumière de cette abominable terreur, laissera échapper son refus de laisser parler ou penser qui que ce soit à sa place et hurlera autrement que les loups !
Quand les flics jettent leurs chaluts et drainent le fond, il n’y a pas de fretins si menus qu'il faille les rendre à la mer !

On le voit : l’ambiance n’est pas vraiment à la sérénité d’esprit et à la curiosité pour découvrir deux romans écrits, en plus, par deux célèbres inconnus et qui, ma foi, même très loin d’être conjugués sur le mode dominant, ne parlent ni fesses aventurières, ni sécurité, ni peurs collectives.
Ça va être dur pour eux…
Il leur faudra jouer des coudes, il leur faudra du hasard, du soutien, de la conspiration de bouche à oreilles, des clins d’œil complices, pour tenter de percer les brouillards  d'une époque en échec permanent d'elle-même.

Mais, comme nous sommes des fous joyeux, hé bien, nous y croyons et nous y croirons jusqu’au bout !                                        

11:20 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.01.2015

Ne sachant pas trop quoi en penser, j'en ai parlé à mon cheval...

Hollande veut une loi sur "la transparence économique", les députés veulent aussi une loi, mais une qui "protègerait le secret des affaires...."

Hodowla_koni_zagrozona_6541902.jpg

 

15:53 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : écriture, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.01.2015

Cum prehendere

esprit_embrouille.jpgLe brouillage des cerveaux a-t-il déjà atteint une telle densité au cours de l’histoire ? Je n’en sais évidemment rien. Je sais surtout qu’il a toujours été l’instrument de prédilection de tous les pouvoirs et de toutes les idéologies, à différents niveaux de saturation et d’efficacité.
Aujourd’hui, la multiplicité des messages n’a d’autre fin que celle de détruire l’utilité même du message, ce qu’elle fait avec beaucoup de réussite.
Pour cette seule raison, rester à l’écoute est une erreur fondamentale. Presque un suicide cérébral. C’est s’exposer à des interprétations qui s’appuient sur l’idée qu’on a encore d’une certaine vérité humaine, idée farfelue, partout démentie et partout surannée, et, par là-même, s’exposer à dire ou à écrire des conneries.
Ayant bien intégré que le monde, depuis une bonne trentaine d’années, est entré lentement mais sûrement dans une de ses contradictions fondamentales qui ne se résoudra que par un changement  brutal - dont absolument personne ne peut dire aujourd’hui quelles en seront les formes et la nature et s’il débouchera sur des époques redoutables ou lumineuses - le sage devrait se taire et refuser d’écouter le chant des moribonds.
Ainsi, pour détail,  quand Le Pen dit qu’il y a derrière les sanglants attentats de Paris, la patte des services secrets, ma première réaction est de penser, avec mon cerveau brouillé, que le vieillard d’extrême-droite lance une de ces boules puantes dont il est coutumier, histoire d’appauvrir encore la qualité de l’atmosphère, pourtant déjà bien délétère.
Je suis gêné. Parce que, dès le début, j’ai trouvé moi-même très étrange que les assassins aient été assez cons pour laisser trainer leur carte d’identité. Même les voleurs de poules ont plus d’intelligence pour protéger leur fuite.
Après Le Pen, refusant viscéralement toute complicité de vue avec cet homme, je me dis donc, toujours avec mon système nerveux parasité, que  ces fauves ont justement voulu qu’on arrive jusqu’à eux afin que ne leur soit pas volée une infamie, qu’ils revendiquaient, en bons et grands martyrs…
Forcément. Il ne peut en être autrement.
Mais voilà que, dans la tranchée d’en face, la violence de la réaction du chef socialiste, Cambadélis, jette un nouveau doute…Ce grand prêtre du mensonge républicain s’insurgeant contre cette thèse avec une telle rudesse, ce n’est pas très sain… D’ordinaire, un menteur ne s’indigne avec cette force-là du mensonge de l’autre que pour cacher l’énormité du sien.
Bref, entre un provocateur sénile et un chafouin qui vise haut dans le ciel de son avenir politique, je ne sais plus trop comment me débrouiller les neurones.
Le mieux est donc de les envoyer tous les deux se faire…
Parce qu’après tout, de tout ça, je m’en bats l’œil, au fond…Qui ? Pourquoi ? Comment ? Tout cela ne change rien à la pourriture du monde et à la monstruosité du crime commis.

Et puis, avec tout ça, il y a cette expression qui me pue désormais aux yeux : la liberté d’expression… Un dogme intouchable, cuisiné à toutes les sauces, revendiqué par tous ceux qui, pourtant, n’ont de cesse que de museler qui s’avise de penser autrement qu’eux.
C’est très étrange… Où est donc le traquenard ?
Certainement là : telle qu’entendue par les grands seigneurs de l’époque, la liberté d’expression n’est pas l’expression de la liberté, mais la liberté de dire ce qui alimente peu ou prou, même contradictoirement, la machine à brouiller les cerveaux.
Ainsi, toute la population bien pensante se réjouit de la réponse du journal Charlie qui,  le sang des siens ayant été versé, refuse de se plier aux exigences des assassins, persiste et signe dans la caricature blasphématoire d’une religion… Certes, certes. Je comprends et, spontanément, je suis bien d’accord. C’est là un acte de courage et un refus en actes de la terreur sanglante.
Mais… du même coup, cette liberté d’expression, hautement revendiquée, conduit partout dans le monde musulman aux émeutes, aux incendies et à d’autres morts…
Il faudrait peut-être alors que les démocraties occidentales, qui, - faut-il le rappeler ? - ont fondé leurs richesses et leur hégémonie en spoliant cruellement les trois quarts de la planète, commencent à comprendre qu’elles ne sont pas un modèle unique, figé par la raison éternelle, qu’elles ne sont pas le nombril de la civilisation du monde et, sans céder un pouce à la terreur, réfléchissent une seconde à leur droit d’insulter des sensibilités, fussent-elles fanatiques et obscurantistes, qui ne sont pas les leurs.
La couverture du journal, donc, n’est pas un acte de courage, mais un bisness redoutable qui, contre le sang versé, verse à nouveau le sang.
On peut appeler ça comme on veut, on peut même saluer -  je serais tenté de le faire – mais on ne peut absolument pas dire que ce soit là la manifestation d'une intelligence remarquable.

 Autre message brouillé de Hollande, en balade sur le terroir corrézien : je ne connais qu’une communauté, la France. Ou la nation, je ne sais plus…
«C’est beau, c’est grand, c’est généreux, c’est magnifique» mais… Quelle communauté, Monsieur ?  Avez-vous bien pesé le sens du mot ? Une communauté où certains roulent carrosse avec des milliers d’euros mensuels, des avantages, des patrimoines, et les autres qui mordent du pain dur avec à peine mille euros ? C’est cela que vous appelez une communauté ?
Quelle communauté ? Gardez-là pour vous : c’est votre communauté, ce ne sera jamais celle des millions de gens, aux rêves brisés, qui souffrent de son iniquité ! Ceux-là, il leur faudra bien plus qu'une grand'messe unitaire pour vous signer un chèque en blanc !
Le brouillage des cerveaux ne permet donc plus à un homme, à moins qu’il ne se retire complètement,  de pouvoir en son âme et conscience énoncer clairement le fond de sa pensée. Tout simplement parce qu’il est impossible de bien concevoir.
C’est-à-dire qu’on assiste à la glorification gratuite de la liberté d’expression à un stade où il n’y a plus aucune liberté à exprimer - la première étant de comprendre, cum prehendere, prendre ensemble - sinon en littérature, dans l’imaginaire ou le récit fantasmé.
Et c’est sans doute dans ce seul domaine que nous devrions exercer notre parole, pour tenter d’y faire vivre avec bonheur le sens non usurpé de la langue et de ses mots.

Plus que jamais nous appelle l'en dehors.

17:45 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : écriture, histoite, littérature, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.01.2015

A celles et ceux qui n'auraient compris qu'à demi mes trois derniers textes....

Je réponds sans ambages :

 drapeau___nd_nm21.jpgEt ne peux que les inviter, parce que je les aime bien quand même, à faire vivre le vieux précepte dans leurs tripes.
Histoire de ne ménager ni la chèvre, ni le chou !

12:41 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

13.01.2015

Bande à part

littérature, écritureTôt le matin et noir encore sur un ciel qu’on ne voit pas… Le vent souffle de l’ouest. A contre-sens de l’hiver, ces jours derniers. Le village sommeille, enveloppé de silence et de solitude.
Ces instants sont comme des recueillements. On y voit plus clair en soi… Et je repense plus tranquillement aux massacres de ces derniers jours survenus en France, puis à cette espèce d’unité nationale et à ces millions de gens qui ont proclamé, comme un seul homme, leur changement d‘identité pour endosser – le temps que dure une émotion - celle des victimes. Il y a quelque chose de tellement incongru dans tout ça que cette évidence s’impose soudain à moi : il y a plus de deux ans, depuis octobre 2012, que je ne suis  pas rentré au pays.
Je ne le connais  plus. Je ne sais  plus qui il est. Je ne sais plus les gens qui vivent là-bas.
Et j’ai bien tort, dès lors, de faire part de mon sentiment, de mettre mon grain de sel dans une sauce qui n’a pourtant guère besoin d'être assaisonnée !
Je ne suis plus de ce monde compliqué, tordu, avec des blancs bien gaulois dans leur tête, des noirs, des beurs, des juifs, des arabes gentils comme tout, des arabes méchants comme la gale, des banlieues écrasées de démissions, des écrivains à la mode qui surfent là-dessus, des chroniqueurs qui font scandale, des politiques, des flics, des militaires, du sang, de la haine, de la compassion, des beaux sentiments étalés comme des réclames ou des justifications a posteriori de soi-même.

Tout est décidément plus simple ici.
Tout est plus simple quand on est un étranger dont personne n’a peur et qui n’emmerde personne avec son dieu, sa république, sa langue, ses coutumes, ses diktats.
Les Polonais sont vraiment des gens admirables. Ils ont payé une grosse facture à l’histoire. Au prix fort. Avec de lourds intérêts de retard, même.
Alors ils te tendent la main et te frappent sur l'épaule, tout contents que tu sois venu partager leur bout de ciel.
La France, elle, je crois, vit à crédit… Elle paye tout ce qu’elle a "emprunté" à l’histoire en oubliant -  frivole, orgueilleuse aussi - de rembourser les traites.
Les agios sont pesants…

Je suis trop loin, dans tous les sens du terme, pour comprendre.
Pour ressentir, plutôt.
Je serais même tenté de dire : de quoi me mêlé-je ?
Car je suis quasiment plus concerné, dans ma vie, par le canon qui gronde à l’est, - 5000 morts depuis le mois d’avril, messieurs et mesdames les défileurs de beaux sentiments, ce qui ne semble pourtant pas vous obscurcir
beaucoup le cœur -, que par la mitraille qui sème la terreur à l’Ouest, avec 20 morts…
Même si, qu'on ne lise pas ce que je n'écris pas, un mort, c'est déjà trop et que les tragédies ne se mesurent pas forcément à leur nombre de dépouilles.

Tôt le matin et noir encore… Le vent souffle de l’ouest. A contre-sens de l’hiver, ces jours-ci. Le village sommeille, enveloppé de silence et de solitude.
Ces instants sont comme des recueillements. On y voit plus clair en soi…

14:38 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

10.01.2015

Y'a quelque chose qui cloche !

Les gens qui ont encore une tête qui fonctionne et un cœur qui palpite, les gens qui n’attendent pas la tragédie pour exprimer, sincèrement, sans calcul, leur dégoût et leur peine devant l’organisation du monde - financière, marchande, injuste, voleuse de vie, d’amour et d’espoir - devraient, en voyant Hollande, Sarkozy, Bartolone, Bayrou et toute la cohorte des puissants internationaux, thuriféraires de cette organisation, éprouver la même émotion qu’eux et en appeler à la lumière de valeurs communes, se gratter la tête et s’écrier :

-  Y’a quelque chose qui cloche !

Et ainsi, par respect pour eux-mêmes et pour les victimes, dimanche, les laisser marcher tout seuls comme des cons, sur les pavés désolants de leur immonde comédie.

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13:34 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

07.01.2015

Fait divers

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Déjà publié en août 2013, mais comme je n'ai pas d'inspiration et que ce fait divers me fascine vraiment, je remets le couvert :

Pas si divers que cela, en fait, le fait.... En tout cas pas pour moi, puisqu’il frappe fortement mon imaginaire et aurait pu devenir, en le développant, en le faisant allégorie, par exemple, une veine d'écriture.
Il a eu pour théâtre la Mazurie, une région de la Pologne du nord-est, frontalière de l’enclave russe de Kaliningrad. Plus de 4ooo lacs et la forêt en constituent l’essentiel d’un paysage de toute beauté. Elle est ainsi dite Région des lacs.
Au printemps dernier, là-bas, un homme trouve donc dans sa cour un chiot errant et geignant, sans doute lâchement abandonné par des maîtres sans aveu. Il est gris fauve, de robuste constitution, un corps parfaitement équilibré.
Séduit et attendri, l‘homme décide de l’adopter.
Le chiot s'avère être joueur et, comme tous les chiots du monde, reconnaissant et câlin. Au fil des jours, il gambade donc, se roule au sol avec son maître, fait des cabrioles et se montre friand de caresses.
Or voilà que, sans crier gare, au cours de ces amusements, le chiot plante
soudain ses crocs acérés dans la chair de son sauveur, lequel, effrayé par la douleur et la profondeur de la blessure, se rend immédiatement chez le médecin.
Un doute, jusque là latent, lui vient alors clairement à l’esprit. Il confie avoir remarqué chez son chiot, la nuit, des attitudes singulières. Par exemple, il s’assoit sur son cul, lève le nez aux étoiles lointaines et pousse des cris qui tiennent beaucoup plus de la plainte que de l’aboiement.
L’homme est alors gardé en observation à l'hôpital pour que soit assuré qu'il n'a pas contracté la rage, pendant que les services vétérinaires se rendent chez lui pour voir de plus près de quoi il en retourne exactement.
Et là, en fait de chiot, ils identifient un jeune loup, qui les reçoit d’ailleurs toutes canines dehors et les babines retroussées !

J’ignore si l’homme en a éprouvé a posteriori frayeur ou, au contraire, grande joie. Ce que je sais, c’est qu’un autre homme, grand imitateur des loups, va maintenant être missionné au cœur de la forêt, la nuit,  pour y hurler avec eux, en quelque sorte, et tâcher ainsi de repérer l’emplacement exact de la meute, afin que le rejeton égaré lui soit rendu.
Et je me demande bien, si l’opération réussit, quel sera le statut de ce loup au sein de l’organisation méticuleuse et sauvage de ses congénères, lui qui aura vu, parler et même jouer avec les hommes, leurs seuls, leurs farouches, leurs cruels  et ancestraux prédateurs.
Sera-t-il admis comme un frère intrépide, celui qui sait un autre monde, celui qui a infiltré l'ennemi, ou alors rejeté tel un abject renégat ?

J'aimerais écrire au bas de cette page " A suivre"... Mais non, il n'y a pas de suite. Enfin, pas encore...

13:18 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

05.01.2015

Hors sujet en plein dans le mille

dumaurier460.jpgDans la maison  familiale, il n’y avait guère de livres.
Pas de place, pas trop l’endroit non plus où on lisait beaucoup, si ce n’est, pour la chef de famille, les incontournables, hebdomadaires et glamoureux
Nous Deux, sur lesquels mes sœurs, l’adolescence frappant à leurs portes secrètes, tentaient subrepticement de jeter un œil gourmand.
Tous les livres que je lisais alors étaient empruntés à la bibliothèque ou prêtés par des camarades.
Je me souviens pourtant d’une toute petite étagère
au-dessus d’une porte étroite, dans la pénombre, sur laquelle se languissaient trois ou quatre livres. Ils paraissaient tout à fait incongrus en cette demeure où tout ustensile avait son utilité immédiate et prosaïque.
Ils étaient haut perchés, on ne les ouvrait jamais.
Un jour, je pris une chaise, grimpai dessus et accédai à ces quelques livres inutiles. J’en descendis un. Il appartenait à une de mes sœurs, un prix d’école peut-être. Je ne sais pas. Il était déjà vieux, jaune, la couverture renfrognée. Il sentait le moisi des objets mis au rebut.
Ce fut pour moi un livre merveilleux. Je l’ai relu trois, quatre, cinq fois peut-être. Subjugué. Surtout par la première nouvelle.
Et puis, le vieux livre est retourné à sa poussière et à son oubli. Le temps a passé, ce fut pour moi le collège, le lycée, la fac, la dérive sous des cieux de plus en plus turbulents. D’autres livres, nombreux, sont venus, effaçant celui-ci.

Et puis... Longtemps après... Une nuit, dans un café, les étudiants avec qui j’étais attablé parlaient de cinéma, d’école, de style, d’auteurs. Je ne participais pas à la conversation : j’ai toujours été ignorant en cinéma et seulement féru des westerns de série B, avec des bons et des méchants qui se canardent à qui mieux mieux pour des histoires de vengeance...
A l’époque, on me moquait beaucoup et on essayait de faire rentrer dans ma caboche obstinée que le cinéma était un grand art, l’égal de la peinture, de la littérature et de tout autre.
C’est sans doute avec grand tort que je me suis toujours refusé de l’admettre. De très grande mauvaise foi, j’avais toujours la même critique à opposer aux cinéphiles : le cinéma est un art totalitaire, tout de l’imaginaire du spectateur lui est imposé. Par l’image, le jeu d’acteur, la musique, le découpage arbitraire du scénario.
Et les voilà, mes étudiants de cette nuit-là, qui se mettent à parler avec ferveur d’un film déjà vieux d’une dizaine d’années peut-être. Des oiseaux qui, tout d’un coup, sans qu’aucune explication ne soit plausible, déclarent la guerre aux humains, les attaquent, les blessent et même les tuent. L’épouvante. Ils parlent de nuées de corbeaux merveilleusement filmées par le maître incontesté du suspense, Hitchcock.
Je tends  l’oreille. Je leur demande de me répéter le scénario de ce sacré film. Ils le font avec complaisance, contents de mon intérêt et fiers d'être enfin utiles à mon éducation de béotien obtus.
Plus de doute, c’est bien d’un livre oublié de mon enfance dont il s’agit là,
vingt ans après, dans ce café pour noctambules.
Je leur parle alors de la maison où je suis né, au bord de la rivière, de mes frères et de mes sœurs, de la fuite du temps,  d'une petite étagère poussiéreuse, au-dessus d’une porte étroite, et je leur parle du livre, jauni, racorni et d’une merveilleuse nouvelle que j’ai lue quand j'étais enfant.
Je leur dis Daphne du Maurier.
Ils font la moue. Voire la gueule.
Les gens n’aiment pas qu’on les interrompe pour des broutilles, quand ils discutent sérieusement.
Et pendant que ces trois ou quatre imbéciles continuaient de s'extasier sur les contre-plongées d'Hitchcock, je buvais mes verres, un à un, et je revenais chez moi et je pensais que mon enfance de pauvre mec avait été une bien riche enfance.

Illustration : Daphne du Maurier

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03.01.2015

Paysage de traduction

littérature,écritureJusqu’alors, l’hiver polonais n’a  pas été cette année très méchant. Le mercure ne s’est en effet pas encore aventuré en-dessous du – 12, encore que quelques nuits seulement.
Ce qui est tout même assez frais, me direz-vous…
Cette clémence toute relative, forcément, s’accompagne de neige. Beaucoup d’enneigement. Les villages blancs sous le ciel noir et les arbres  sur ce fond obscur sculptés branche par branche, flocons après flocons.
Tout comme dans les premières pages de Kraszewski, dans la traduction duquel nous sommes lancés : La Folle s’ouvre le soir du réveillon de Noel et la neige tombe drue.
Ainsi, penché sur le premier jet de traduction de  D., cherchant la bonne expression, la bonne image en filigrane sous les mots, la tournure idoine qui ne trahira pas la source, m’arrive-t-il simplement de lever la tête et de regarder par la fenêtre. Le paysage se fait alors comme un auxiliaire gracieux. La traduction des paysages passe par le paysage de la traduction. Là, devant mes yeux, il y a pour une bonne part l'élément littéraire des premières pages de Szalona. Il y a des impressions et des mots qui voltigent dans l’air et qui saupoudrent les toits et les bois.
Je crois que c’est une chance. En tout cas, je l’apprécie comme  telle tant il me semble – mais il me semble seulement - que travaillant ce texte sous la canicule de juin, je ferais moins corps  avec lui.
Une chance et un hasard. Mais il est vrai que les deux sont souvent indissociables.
Me reste à espérer, pour plus tard, que le lecteur sentira, si nous avons correctement rendu la plume de Józef Kraszewski, cette complicité entre un livre des temps passés, un paysage éphémère et des traducteurs contemporains.

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30.12.2014

L'orient décliné

PB120002.JPGLe temps, c’est sans doute ce qu’on vient de vivre et dans quel espace.
Ça tourne et ça fait toujours le même circuit. Un circuit elliptique. Ça ne s’use pas parce que ça ne frotte nulle part.
L’érosion, c’est à l’intérieur qu’elle se passe. A force de tourner, de tourner si vite qu’on ne voit rien du mouvement qui nous tue.
D’ailleurs,
quand on court, quand on tourne, quand on file, quand on roule, quand on vole, le mouvement est anéanti s’il n’y a pas de point de repère dans l’espace parcouru. L'espace sans point de repère, c'est du quantique.
De l'ubiquité.
Si on n’avait pas ces points de repère, on serait des êtres éternels. Ou des fous. Les deux ont en commun la négligence de la mort et sont en même temps là et partout ailleurs.

Cette photo, là, au-dessus, est-ce que je l’ai prise avant d’aller me coucher, le nez dans les premières étoiles, ou en sortant pisser dehors à l’aube, le même nez dans les dernières ?
Est-ce un couchant ou un levant qui rougit cet horizon ténébreux ?

Vous n’en savez rien. Vous ne pouvez pas le savoir parce que vous n’étiez pas avec moi. Je peux dès lors vous dire que c’est aussi bien l'un que l‘autre sans pour autant vous mentir.
Parce que c’est la fin d’une boucle en même temps que le recommencement d'une boucle.
Une boucle, un cercle, un circuit fermé, il y a un moment infime où ça devient du temps absolu. Une zone de non-mouvement.

Je savais cependant que j’étais tourné vers l’est, vers le Bug, et que l’horizon qui prenait ainsi feu c’était par conséquent celui de la Biélorussie. Et aussi parce je venais de me lever, que j’avais bien dormi, que j’allais boire du café et que j'avais envie de fumer.
C’est pour ça que c’était un levant. Jalonné de points de repères. Les miens seulement.

Ne jugez toujours votre position et vos émois que par rapport à votre propre histoire !
Ou alors faites-vous les autres. C'est-à-dire rien.

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24.12.2014

Un conte de noël inédit... et pour cause

conte.JPGL’homme allait lentement par des chemins et des bois qu’engloutissait la neige épaisse, ce qui est normal et à peine convenu dans un conte de noël.
Bref… Le vent soufflait. Ben oui, un vent qui ne souffle pas, que peut-il bien faire d’autre ? Quand un vent ne souffle pas, c’est qu’il n’y a pas de vent et personne n’en parle.
Zut alors ! La peste soit des redondances qui n’en paraissent plus !
Le vent cinglait le visage de l’homme qui allait par des chemins et des bois qu’engloutissait la neige épaisse.  Voilà qui est nettement mieux. Le vent cinglait. Pas courant, ça, hein, un vent qui cingle un visage ?
Le susdit visage en était tout violacé et une épaisse sécrétion, jaunâtre, peu ragoûtante,  pendait du nez, assez aquilin au demeurant.
Ça, ça s’appelle du réalisme - voire de la coquetterie littéraire - pour dire que l’homme qui allait lentement par les chemins et les bois était tout simplement enrhumé.
Parfois, il trébuchait, cet homme, car il n’était pas très en forme mais en haillons. (Sorte de zeugma à peine réussi.)
Fatigué et pauvre, donc, ce qui, dans un conte de noël comme partout ailleurs, va souvent de pair. Les riches, z'eux, sont rarement fatigués. Quand ils baillent, c’est souvent après avoir trop bouffé et qu’ils ont du mal à digérer, parce que, riches ou pas, ils ont un estomac humain qui n’en peut mais.
Je m’éloigne un peu, oui, j’ai vu…

La neige tombait drue. Le pauvre homme fatigué et enrhumé rejoignait sa chaumière, située à la lisière de la forêt. Il s'en revenait de l’épicerie du village voisin où il avait tenté de négocier un crédit pour s’acheter un hareng saur pour son réveillon et le crédit lui avait été refusé parce qu’il avait déjà une ardoise… La tuile, quoi !
Intéressant, non ?
Mais l’homme tout à coup crut entendre au-dessus de lui comme un doux froufrou printanier, comme un bruit d’ailes soyeuses à travers les branchages gelés et il leva les yeux pour voir. Ce faisant, il buta malencontreusement sur une pierre enneigée, et, badaboum ! s’affala de tout son long au milieu du sentier, la tête dans la poudreuse.
Le nez enrhumé prit un sale coup, du coup…
Alors, le bruit d’ailes soyeuses se fit plus perceptible encore, plus proche et une main toute douce se posa sur l'épaule de l’homme à terre, lequel tenta de voir qui venait ainsi à son secours mais ne put relever sa tête. Il ronchonna et, la bouche pleine de neige, demanda :

-  Qui es-tu, Toi ?
- N’aie plus peur, pauvre homme… Je viens t’aider, répondit une grosse voix rocailleuse, discordante, à peine aimable pour tout vous dire.
- Mais qui es-tu, nom de dieu d’bon dieu d'merde ?!
- Doux langage à mon oreille  ! Je suis l’Ange des chus.

 

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22.12.2014

Sale populiste !

h_poulaille_001.jpgPar amalgame intéressé, mensonge facile, raccourci idéologique, manipulation de chafouine, malhonnêteté intellectuelle, souvent les mots sortis des bouches de la caste  «républicaine» sont vidés de leur sémantique, détournés de leur substance initiale et servis ainsi à toutes les sauces, selon la couleuvre du moment qu'il s'agit de faire avaler aux vilains.
On peut s’en offusquer, bien sûr, mais il n'y a pourtant dans le fait rien de bien original, le langage étant d’abord la conscience formulée des intentions.
S’il fallait décortiquer tout ce que fait frauduleusement passer la parole du spectacle politique, il faudrait écrire un traité de trois mille pages et plus encore, tout pouvoir se voyant contraint d’émettre des messages ambigus dans une langue qui, au départ, est parfaitement claire pour qui entend s'en servir pour communiquer sans ambages.
Une illustration criante de ce saccage intéressé est le terme populisme. Ce mot, chargé d’histoire comme tous les mots,  sert de repoussoir épidermique et de boule puante chaque fois qu’une voix - réelle ou feinte - s’élève pour critiquer un tant soit peu les élus bien propres sur eux, blancs comme neige et vautrés dans leur aisance capitonnée d’énarques ou d’avocats d’affaires "au service" de la république,  avec un immense "r" minuscule.
Ainsi, ne vous avisez pas de dire que les couches populaires de nos sociétés sont étranglées par les lois, les impôts, les injustices fiscales, les salaires et les retraites misérables et qu’il faudrait enfin pouvoir virer toute cette clique de grands bourgeois et de financiers, de toutes couleurs partisanes, qui pontifient dans les parlements, les commissions et les ministères.
Le mot populiste vous entartera et vous clouera le bec aussitôt. Il faut être, pour avoir droit à un bout de parole désincarnée, républicain, tout simplement. Et ce mot désormais défonceur de portes ouvertes, plein comme un œuf sous la monarchie et les deux Empires, a lui aussi été vidé de toute sa substance historique.
Il admet, dans la bouche de tous les politiques, que seuls les gens au pouvoir sont légalement mandatés pour parler au nom du peuple souverain et que, seuls, ils savent ce qui est bon ou mauvais pour lui. Ce qui, soi dit en passant, lui écorche pas mal sa souveraineté, au susdit peuple.
Tout le reste, c’est du populisme, c’est-à-dire de la parole boueuse qui s’octroie le droit de dire sans passer par l’isoloir. La voix du caniveau.
Mélenchon, Le Pen et bien d’autres, sont donc des populistes. Et là, nous assistons au double mensonge se perpétrant par et pour lui-même car, en fait, ils ne sont populistes que pour les autres politiques et seulement parce qu’ils les contestent, mais, au premier sens, le vrai, du terme, ils ne le sont nullement.
Ils sont donc doublement non-populistes. S’ils l’étaient, ils ne s’offusqueraient pas du qualificatif, mais, étant politiques eux-mêmes et usant de la falsification sémantique, ils le reçoivent dans le sens aliéné de démagogues qui caressent la bête dans le sens du poil, c’est-à dire que eux et leurs "adversaires" parlent le même langage et acceptent de jouer avec des cartes biseautées.
Rappelons que le terme désignait au départ un mouvement d’intellectuels russes s’opposant au tsarisme et proposant une redistribution des terres en faveur des paysans et que ces intellectuels ont tous été fusillés ou anéantis dans les camps sibériens. Qu’il désignait un mouvement aux États-Unis partisan de mesures révolutionnaires, d’ordre économique et social, pendant la grande crise agricole des années 1890-1905. Qu’il a qualifié les idéaux de toute l’Amérique latine opposée à l’impérialisme des États-Unis, idéaux trahis et qui, politiquement institués, ont débouché sur des régimes autoritaires tels qu’au Mexique, qu’en Argentine, ou qu’au Venezuela.
Pour Lénine et Trotski, révolutionnaires patentés et seuls éclairés pour discerner les lois de l’histoire, l’anarchiste Makhno et sa guérilla rurale, n’était qu’un populiste. C’est la raison pour laquelle, après s’en être servi contre les armées blanches et coalisées de l’Europe, ils ont tout simplement noyé son armée de paysans dans le sang et, pour n’avoir pas réussi à l’assassiner lui-même, contraint Makhno à l’exil parisien.
Dans les années soixante-dix, tout homme qui s’opposait aux idées révolutionnaires de libération de tout et de rien, était un facho. Dans les années 2010, tout homme révolté par les conditions sulfureuses du mensonge républicain est un populiste.
C’est là un couperet, un sans-appel et un déni flagrant de la liberté de parole.


J'ai entendu une fois Raffarin, face au journaliste Jean-Claude Bourdin, user du mot avec tellement d'affront que, bien malgré lui, il avouait le mensonge. Ce financier ventru du Poitou-Charentes affirmait que s’opposer à ce qu’un bonhomme soit en même temps maire, député, président d’une communauté d’agglomération, président d’un S.I.VO.M, c’est du populisme !
Réclamer une augmentation du SMIG, je suppose aussi que c'est du populisme... Comme de dire que François Hollande est un gros con et un ignoble menteur.
Hé bien, soyons-le donc, populistes, et disons ce que nous nous avons envie de dire !
Ça nous évitera bien des débats oiseux. D'ailleurs, nous n'avons nul besoin de débats. Notre confrontation à la réalité nous est suffisante pour savoir les contradictions.
Et je note au passage que, dans la conception de ce Raffarin-là,  la République de Pologne est une République populiste après avoir été une République populaire : aucun homme politique n’y a en effet le droit d’exercer deux mandats.

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18.12.2014

Un plus un plus un autre

1 (1).JPGLes feuilles à l'agonie d’un érable solitaire, jauni, se balançaient dans l’air, tout autour. Des feuilles lourdes, imprégnées de brouillard.
C’est toujours comme ça, l’automne de novembre. Avec un vent froid, pas encore coupant, juste menaçant et qui pénètre les vêtements. Qui fait frissonner l'intérieur.
Du silence aussi.
C’est toujours comme ça dans les cimetières de l’automne. Du silence. Pas encore définitif, juste prémonitoire, et qui pénètre l’âme.
Le ciel était gris. Le ciel est toujours gris dans les brouillards de novembre au-dessus des cimetières.
Devant la tombe recouverte de chrysanthèmes aux couleurs vives, une comme le sang, une comme le soleil, une comme la neige, trois hommes baissaient la tête.
C’est toujours comme ça dans les cimetières de l’automne sous un ciel gris devant une tombe, quand le vent est froid et qu’il y a du silence. Des hommes baissent la tête. Pas complètement encore. Juste une inclinaison.
Le croyant priait, tout à sa douleur mêlée d’espoir. Douleur contradictoire, quand la conviction est vaincue par le cœur affligé. Il invoquait son dieu et demandait pardon. C’est toujours comme ça, quand on a un dieu. On demande pardon.
Le croyant approximatif, le croyant social, priait aussi, plus ostensiblement que l’autre, et il joignait les gestes à ses murmures, se signait et se re-signait encore avec frénésie. Parfois, sa pensée trop libre s’évadait de son maintien, il songeait qu’il faisait froid, bientôt l'hiver, et que le monde était bien cruel d'avoir mis là son tendre ami… Puis il revenait à ce qu’il savait le mieux faire devant une tombe : il murmurait. C’est toujours comme ça quand on est approximatif. On murmure. On vit tout, même la mort, entre le silence et la parole.
L’athée, lui, ne savait quoi faire de ses mains, de ses pieds, de sa tête, de ce froid, de ce gris, de ce silence, de ces murmures. Son front était baissé, mais avec le secours de la volonté. Il fouillait dans ses poches, trouvait ça inconvenant, tapait du pied, se grondait in petto de n'être point décent, regardait ailleurs des oiseaux qui furetaient sur les allées désertes du cimetière, et revenait sur le nom de son ami gravé dans la pierre, entre deux branches de buis transies.
Il déplorait la fuite du temps. Fuite qui tue. Et cet horrible, cet inconcevable, ce terrifiant plus jamais tournoyait dans son cœur comme tournoyaient dans l’air les feuilles jaunies de l’érable mouillé.
Des larmes ruisselaient le long de ses joues délabrées qui tremblaient.
C’est toujours comme ça quand on est athée. On n’a rien à répondre à l’absurde des choses.
Alors il arrive que des larmes ruissellent, suivent les rides des joues, mouillent le menton et tombent dans un inconsolable vide.

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17.12.2014

Détails de poète

Brassens Poletti.jpgJ’avais eu l'heur de rencontrer Mario Poletti, grand ami de Georges Brassens, en 2001 et en 2003 à Vaison-la-Romaine.
Sur un petit bout de papier, il avait griffonné, à l’intention de l’éditeur de Brassens, poète érudit - le regretté Patrick Clémence - un petit mot qui disait  ceci :
« Tu as fait le bon choix en publiant ce livre. Excellent ! »
J’ai toujours  gardé ce papier par-devers moi, telle une précieuses relique... Mes princes, on a les lettres du temps jadis qu’on peut.

Dans un livre, illustré avec générosité et talent, Mario Poletti raconte une foule de petits détails de son amitié avec le poète sétois. Parmi lesquels celui-ci :

 « Dans les années 70, passant par le cimetière de Sète où reposent les parents de Brassens, Henri Delpont, l’ami d’enfance, aperçoit sur la tombe une plaque portant l’épitaphe : «  A toi, mère admirable, merci d’avoir donné naissance à un grand poète. » Illico presto, Henri informe l’ami Georges, par téléphone, de sa découverte. « Retire- moi ça tout de suite et apporte-le moi lors de ton prochain passage à Paris » rétorque Brassens, qui, dès qu’il fut en possession de l’objet, s’empressa de le fourrer sous son lit ! »

 Ou encore :

 « Un soir de mai 68, les barricades s’élèvent dans Paris et la « fine fleur » des amis est présente chez moi pour fêter la publication du livre d’André Vers, Martel en tête. La France est en grève et le quartier Latin en ébullition. Parmi mes invités se trouvent Brassens, René Fallet, André Hardellet, Guy Béart et Christian Marin… Tard dans la soirée, de son accent titi parisien, René lance à Georges :

-         On va aller casser du flic !
-         Ce n’est pas ton affaire mais celle des étudiants, répond Georges avec placidité.

Puis on se salue et René serre la main de Christian Marin avec ostentation, de manière à se faire remarquer par Georges, et dit :

-         T’as une vraie pogne de CRS !

Réplique immédiate de Georges :

-         Ça prouve que tu as déjà serré la main d’un CRS ! »

10:49 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

12.12.2014

Comme déjà maintes fois dit dans le désert...

littératureLa seule chose qui vaille la peine d’être vécue constitue une redoutable tautologie : la vie.
Sans doute vous dites-vous, "oui,  d’accord, mais après ?"
Restez un moment, je vous prie, j'aimerais vous dire quelques poncifs qui n’en sont plus depuis longtemps... Des poncifs qui font semblant d'être des poncifs.
 Mais d’abord, écoutons quelques bribes indécentes glanées sur le brouhaha du monde : on s’interpelle, on s’invective, on déclare, on jure, on s’énerve, on propose, on dit, on écrit, on s’indigne, on critique, on pleurniche, on montre des dents de lait qu’on voudrait bien faire passer pour des dents de loup, on ment, on répète des phrases, on plagie des discours éculés, on…
Bouillie pour chats pas trop gourmets, tout ça! Revenons bien vite au cœur de notre préoccupation : l'existence.

La vie humaine, dans ce que j' en ressens de plus fondamental, a entamé son véritable déclin vers les tombeaux de la momification - disons plus exactement que son déclin s’est dramatiquement accéléré à cette époque- après la fin véritable du néolithique, dans les années soixante du XXe siècle.
Depuis, nous n’avons fait que nous éloigner de nous, nous nous sommes dit au revoir en quelque sorte, nous avons pris congé de notre
humaine condition, nous avons brisé le cou à ce qu’il nous restait d’authenticité, pour épouser le destin grandiose des sociétés falsifiées.
Dans de véritables groupements humains, l’individu vivrait en indompté, ce qui, à part pour les imbéciles et les thuriféraires de la politique - de tous bords et même des apparences extrêmes - n’exclut ni l’amour libre et fraternel, ni la solidarité, ni l’affection, ni le désir et le plaisir d’être ensemble, ni la joie de jouir de tout, y compris celle de donner sans retour.
C’est la recherche de cette sauvagerie fraternelle et primaire qu'il faudrait mener pour retrouver l'humaine condition. Tout homme qui critique la société des hommes et ses maux sans mettre au centre de sa préoccupation sa solitude sauvage, individuelle, initiale, ce magma de désirs et d’émotions qu'il porte constitutivement en lui, est un dangereux traître, un immonde félon,  qui participe, tout comme les adversaires qu’il fait mine de combattre, à l’enterrement pur et simple de la vie.
Regardez et écoutez autour de vous : quel courage voyez-vous poindre qui ramènerait l’individu sur le devant de la scène, sous les feux de la rampe, sous la poésie antique du ciel et de la terre, vers le bonheur d’exister ? On ne vous parle que d’épiphénomènes grossiers, d’injustices,  de pauvres et de riches, que de travailleurs et de chômeurs, que de lois qu’il faudrait faire pour... On ne vous propose que des solutions sociétales, parmi lesquelles, horreur ! honte abominable ! dégoût ! la pire des aliénations, la pire des insultes jamais faite à la dignité et présentée comme un bonheur : le travail !
On va taper sur les riches
  ! qu'on s'égosille, pour que les pauvres soient un peu moins pauvres, on va faire ça, on va faire ci…  Entendez-vous une fois seulement les mots vie et individu, dans tout ça ? Entendez-vous poésie de vivre, désir de respirer fort, envie d’aimer, jouissance ? Non ? Alors, laissez dire…Ne rajoutez pas au brouhaha stupide une once de brouhaha, aux caquètements de la basse-cour claudicante un énième caquètement boiteux… Quand la Grande Dame viendra vous chuchoter à l'oreille, avec sa bouche glacée et la puanteur de ses haleines, hé, c’est l’heure, faut plier bagages, mon gars, les ténèbres t’attendent, qu’en aurez-vous à faire du devenir et du passé des sociétés, des milliardaires, des hobereaux de village, des prolétaires et des autres ? Votre peur sera alors individuelle, féroce. Vous n’aurez connu, en fait, que ça de votre individu : la dernière peur, atroce, solitaire, désespérée, impuissante, sans jamais n’avoir eu le moindre accès à la jouissance de votre personne.
N’est-ce pas là l’injustice suprême, résultante de la bêtise la plus crasse ?
Alors, quand vous entendez critiquer le monde, si vous ne voyez poindre dans cette critique aucune exigence de la grandeur individuelle, foutez le camp en crachant par terre : l’opinion dénuée de courage ne parle que de la société, ne parle que des autres, c’est de la faute à, ce sont de méchants voyous, qui…. jamais des exigences enfouies dans l’individu et chaque seconde bafouées !
Ce sont pourtant ces exigences primaires de vivre en homme, en individu, qui sont  les seules exigences de taille à détruire l'absurdité des sociétés dans lesquelles s’est diluée la profondeur humaine.
C’est la raison pour laquelle on ne vous en parle jamais, de ces exigences si simples. Parce qu’on a des intérêts sournois à la pérennité de ces sociétés qu'on fait mine de vilipender ! Et parmi ces intérêts sournois, le pire est sans doute celui, jamais avoué, du désir cadavérique d’être pris en charge par un État, des lois, une famille de l'ennui, des amours sans passion, un travail, trois ou quatre sous, un brin de pouvoir ramassé dans la boue du caniveau, et toutes les formes du bonheur tributaire, pareil à celui du mouton respirant la chaleur épaisse d'un troupeau dégueulasse.

Tout ça, hélas, n’est peut-être que du pipeau, de la profession de foi, du cantique, de l’écriture encore : la crasse qui recouvre le monde est d’une telle qualité qu’elle en est devenue une carapace épaisse, solide, difficile à briser, impossible peut-être, eu égard au stade de déliquescence où en est parvenue la volonté de vivre. La pensée dite révolutionnaire est tellement malade de ses propres défaites et fantasmes que les véritables mutins seront forcément des mutants, des réactionnaires même...
Et ce ne sont pas tant les pouvoirs et les apologistes de ces pouvoirs qui ont brisé la volonté et consolidé notre linceul, que la fausse critique du monde et la bêtise politique, véritable poison du petit peuple gourmand de fausse reconnaissance.
Comme l'écrivait, en substance, Lissagaray dans la préface de son Histoire de la Commune : la fausse critique est criminelle parce que semblable aux fausses cartes qu'un géographe assassin fournirait à des navigateurs.

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10.12.2014

Le temps fait beaucoup de choses à l'affaire...

diligence.jpgLorsqu’on croit en avoir terminé avec un  manuscrit qu’on destine à l’édition, on l’a relu moult fois avant de se décider, enfin, à le porter chez l'imprimeur, "comme un enfant de chœur porte un saint sacrement."
Bien sûr. Grammaire, orthographe, musique sémantique des mots, élégance et balancement des phrases, chasse aux orphelines, aux coupures intempestives, recherche des tirets idoines, espaces bien placées, et tout et tout et tout...… On a fouillé partout ; dans tous les coins de l’écriture et on espère  présenter un manuscrit à peine perfectible. Ce qui n’est jamais le cas.
Bien sûr itou.
Mais, par modestie, par négligence ou par humilité coupable, on ne se pose pas la question suivante : et si mon livre en venait à passer les épreuves du temps et était lu longtemps, très longtemps après moi, est-ce que ce que j’ai écrit là, ou là, aurait encore le sens que j’entends donner à mes mots ?
Se poser cette question est évidemment la manifestation d'une outrecuidance particulière, car on se place alors dans la perspective du quasi chef-d’œuvre qu’aucune érosion ne saura altérer. Et cela suppose, en plus, d’avoir une vision futuriste des choses … De se relire post mortem.

Cette réflexion toute bête, se nourrit d’un passage d’une nouvelle de Maupassant - Rencontre, Le Gaulois du 26 mai 1882 - où l’auteur ne se place pas du tout dans une dialectique du temps. Ce qu’il dit alors, le plus sérieusement du monde, prend aujourd’hui les allures d’une alerte  galéjade :

Qui n’a passé la nuit, les yeux ouverts, dans la petite diligence drelindante des contrées où la vapeur est encore ignorée, à côté d’une jeune femme…

Avec ma tête du XXI siècle, j’ai spontanément cru à une plaisanterie, une moquerie, (du style il n’a pas inventé l’eau chaude), avant de relire la phrase et de la resituer dans son contexte historique.
Alors, gardons-nous bien en 2014 d'écrire, par exemple : des villages reculés où Internet est encore ignoré.
Lus en 2145, nous ferions sans doute rire bien malgré nous de bien - improbables - lecteurs.

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07.12.2014

D'un point, l'autre

Je lis que mon partenaire des Editions du Bug, là-bas, dans son quartier historique de la Croix rousse, pousse une juste colère contre les envahisseurs barbares de la fête spectaculaire, une de ces fêtes de l’abrutissement des consciences, une de ces fêtes vautrée dans la débauche surchauffée de musiques sans musique et de lumières sans éclat.
Je lis que le ruisseau torrentiel du mensonge f
littérature,écritureestif pénètre sans vergogne jusques chez les gens de l’immense cité et vient« mourir dans les salons des riverains, qu’un nouveau-né y dorme, qu’un vieillard y agonise ou qu'un type normal tente de se reposer de sa journée de travail. »

 Je soulève sur la nuit le rideau de ma fenêtre.

 Il est 16 heures ; il fait bien sombre déjà.

Le village grelotte sous une petite couche de neige gelée qui s’accroche depuis des semaines à ses toits silencieux et aux branches de ses arbres. L’unique rue est déserte où s’engouffre le vent mordant de l’est, à peine éclairée par l’œil orange pâle d’un vieux réverbère.
Les gens sont chez eux.
Je me demande parfois ce qu’ils font de ces longues soirées de solitude hivernale, ces gens, avec lesquels je partage un coin de ciel planté sur la géographie…Lisent-ils comme je lis ? Ecrivent-ils comme j’écris ? Font-ils des mots croisés ? Des mots fléchés ? Des sudokus ? Ou regardent-ils, le cerveau éteint par les défaites, la  parole atone d’une télévision ?
Le village muet de froidure ne livre rien de l’intimité de ses feux. Telle une entité recroquevillée sur le sein de l’hiver continental.
Un animal sauvage - renard, élan, chien viverrin, grand cerf ou chevreuil - rôde sans doute aux lisières forestières toutes proches, aiguillonné par cette immobilité désertique des territoires humains.
Il y a un monde entre les mondes. Nous habitons ainsi mille planètes aplaties sous une même voute.
Je baisse le rideau sur la chaleur de  ma maison.
Ma fille lit un polar traduit du norvégien, ma bonne amie fait mille choses à la fois, une traduction, une écharpe, un repas, une présence.
Je replonge dans l’orthographe grammaire, mise en pages d’un manuscrit.
Le même, très certainement, dans lequel essaie de se plonger l’homme de la Croix rousse.

C’est avec ce qu’ils portent fièrement d’eux-mêmes, à l’intérieur, que les hommes tardent à se reconnaitre, d’un bout d’un monde à l’autre, par-delà les encombrantes convictions, pour balayer d’un revers de la main le brouhaha des fêtes, qui, pour seule raison d’être,  n'ont que celle de tuer l’esprit de la  fête.

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26.11.2014

Malentendu mal entendu

A un éditeur qui tergiversait depuis longtemps, j'avais dit un jour au téléphone, profondément agacé : mais pensez donc à m'éditer, bon sang !
Au long silence qui s'en était suivi avant les salutations d'usage, je fus certain qu'il avait entendu une tautologie des plus saugrenues...

Du coup, il avait suivi mon conseil et ne m'a jamais édité.

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21.11.2014

Les Editions du Bug

logo-bug-emploi.gifC’est juste un détail. Mais j’ai la faiblesse de penser que c’est aussi un détail juste.
Nous avions décidé, avec mon coéquipier, que les livres que publieront les Éditions du Bug, seraient brochés.
Plus aucun livre en France n’est broché, m’assure Roland, et ça donnera une touche d’originalité qualitative à nos publications.
Les devis ayant été établis par l’imprimeur, c’était largement jouable. J’ai examiné sous toutes les coutures- c’est le cas de le dire ou jamais – des livres imprimés et cousus par le susdit imprimeur… Beau travail, assurément, et du solide ! Avec cependant ce petit renflement en haut de la tranche, si la couverture est souple, qu’on ne trouve plus nulle part et qui, sincèrement, ne me plaisait pas trop, en fait…
Mais là n’est pas le problème.
La décision était prise et c’était une bonne décision.
Mais voilà que des gens sérieux, des gens qui travaillent dans le livre, qui ont de l’expérience et qui à notre égard nourrissent des sentiments amicaux, nous ont déconseillé ce brochage.

- Et pourquoi donc ?
- Vous passerez pour des snobs.

Voilà donc le travail de sape, réussi, de toute une époque qui se complaît dans des normes admises comme définitives et incontournables. Faire de la qualité autre est mal vu et relève d'un esprit obsolète et précieux.
Un peu comme un cordonnier farfelu dont la caboche de ringard s'obstinerait à  proposer des souliers artisanaux, par lui faits main.
On le moquerait sans doute, sous cape ou ouvertement.

Nos livres seront donc collés, solides, très solides, j‘en ai fait le test en tirant dessus comme un malade. Ce qui m'a un peu désolé quand même, c'est que l'imprimeur semblait dire que c'était là une sage décision.
Il faudra donc chercher un peu plus en profondeur ce en en quoi ils n'épousent pas forcément tous les critères de leur temps et, la quête positivement achevée, ne pas rester bouche cousue.

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18.11.2014

Des bas démocratiques

renard.jpgDimanche dernier, la Pologne votait. Enfin... Des Polonais votaient. Ils votaient en tir groupé :  maires, conseils municipaux, conseils du Powiat (équivalant des cantonales en France) et conseils régionaux.
Ils font tout ça d’un coup, les Polonais, comme pressés d’expédier les affaires courantes. Pas besoin d’y revenir. V’là une bonne chose de faite ! Pas comme dans l’Hexagone où il y a toujours un p’tit chouia d'un scrutin mesquin qui se balade en filigrane dans les diverses péroraisons des saltimbanques.
Bref…Ah oui, j’allais oublier ! En Pologne, le maire est élu au scrutin uninominal, indépendamment des conseillers municipaux. Après, il est fonctionnaire, interdiction de cumul et émoluments bien dodus pour prévenir des tentations de la corruption…
Il arrive ainsi qu’il n’y ait qu’un seul candidat à ce poste de maire. Peinard, le gars… Mais il joue quand même le jeu : il pose ses affiches, fait sa p’tite campagne pépère, serre des paluches à droite à gauche. Un peu comme Don Quichotte et ses moulins à vent, donc, puisque personne ne veut en découdre avec lui.
C’est ce que je croyais et je rigolais… A tort.
Car dans une commune proche de celle où j’ai élu domicile, voilà t-y pas qu’un gars, un maire sortant, se retrouve seul candidat. Il sourit assez niaisement derrière une petite moustache qu’il a taillée très fine ; il est assuré d’en reprendre pour 4 ans… A l’aise dans ses souliers vernis.
Elle est pas belle, la vie ?
Coquin de sort ! Il a dû en faire une binette quand il s’est aperçu, dimanche soir, qu’il n’était pas élu ! Il a dû croire que les étoiles lui tombaient sur sa tête ! En effet, plus de 55 pour cent des votants avaient glissé dans l'urne un bulletin : Non !
Le pauvre bougre s’est retrouvé Gros Jean comme devant et les moulins à vent lui ont foutu une raclée…
Cocasse, non ? Le gars qui se bat tout seul et qui n’est même pas foutu de gagner !

Il m’a fait penser, du coup,  à un vieux et bon copain que j’avais en France, boxeur et plein d’humour, qui me disait : bon, d’accord, je n’ai jamais gagné un combat, mais j’ai quand même toujours fini deuxième !

09:42 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : écriture, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.11.2014

Un laboureur et du vent -16 -

éolienne.jpgCar un an et demi plus tard, lorsqu’il voulut labourer son champ au-dessus duquel tournoyaient les hélices gigantesques en projetant au sol des ombres inquiétantes qui rampaient et fuyaient tels des serpents sortis des entrailles de la glèbe et que le vent sifflait comme une âme en peine entre les bras étincelants des machines monumentales, jamais les chevaux ne voulurent se laisser conduire. Epouvantés, ils tremblaient de toute leur robe, ils écumaient, ils ruaient dans les attelages, se cabraient, hennissaient, cassaient les chaînes et, arc-boutés sur leurs pattes de derrière, refusaient d’avancer. Pierrot fit plusieurs tentatives désespérées puis, le cœur en émoi devant la terreur de ses pauvres bêtes, abandonna.
Comme il dut dès lors abandonner tout le reste éparpillé de-ci de-là par petits morceaux, et dont la culture dépendait uniquement de ce qui sortait de la grande parcelle des quatre chemins. La méchanceté revancharde lâcha alors la bonde, on se tapa sur les cuisses, tordu de rire, on moqua le paysan qui courbait l’échine et on osa des jeux de mots qu’on trouva tellement succulents qu’on se les répétait à gorge déployée, de feu en feu.
Hé, Pierrot, quand on veut être dans le vent, faut au moins avoir des outils qu’en n’ont pas peur, du vent ! Sinon, pssst, du balai !  Tu vois bien !
Pierrot mit donc ses deux chevaux au pré, sans bride ni licol. Au début, il vint les voir chaque jour, pour les caresser, les étriller et, durant des heures, leur tenir un langage que les deux bêtes, en tournant vers lui leurs gros yeux humides, semblaient vouloir entendre.
Le monde ne veut plus de nous, mes jolis ! Le monde nous a foutus à la porte de chez li et tout ça, c’est à cause de moué. J‘ai fait une bêtise, une grosse bêtise, une énorme bêtise. Je vous ai vendus pour avoir de l’avoine sans avoir à me baisser pour la semer ! Ah, misérable, tu connaissais rin au monde et t’as voulu t’en mêler ! Et à présent, mes jolis, me voilà bien puni et vous avec parce que leur tirelire m’a chambardé le ciboulot !
Puis, trop attristé de voir ses chevaux  mis au rebut dans cet enclos où ils baissaient la tête, immobiles comme s’ils se mouraient d’ennui, il cessa soudain de leur rendre visite. Il ne travailla bientôt plus que sa vigne, encore que sans ardeur. Puis il l’abandonna aussi, ne s’occupa plus que des quatre vaches, puis que des trois gorets, puis que de la basse-cour, puis que du chat qu’il caressait à longueur de journée…
Puis de plus rien du tout.

Le cœur nauséeux, il s’immobilisa sur un tabouret, l’hiver au coin du feu, l’été sous les frais ombrages de la treille, les mains entre les genoux, la tête baissée, silencieux, en fuite vers des horizons de chagrin et de regrets. Il se mit surtout à boire énormément, beaucoup plus que d’habitude, beaucoup trop et, par voie de conséquence sans doute, à ne plus grignoter que du bout des dents, lui, le joyeux gourmand des tables abondantes. Et tout cela en dépit des supplications accablées de Louisette, qui ne reconnaissait en rien son Pierrot. En dépit aussi des sollicitations de Dominique, qui ne le quittait quasiment plus, qui lui tapotait la main, un peu comme on fait avec les enfants pour les consoler de leurs bobos, qui lui parlait inlassablement, tâchait de le ramener à la vie, l’exhortait à faire autre chose, de l’élevage unique par exemple, des volailles, des pigeons, que savait-il encore ? Qu’il l’aiderait à construire les installations, qu’il prendrait même un congé pour ça, s’il le fallait.
Mais le paysan souriait du bout des lèvres, lui posait fraternellement la main sur l’épaule, et, hormis quelques rares onomatopées de désarroi, restait muet, désormais étranger au bruit du monde.
La douleur évolua alors au physique, d’abord sourde. Elle se déploya ensuite lentement, rampa, se fit de plus en plus insidieuse, puis, soudain, se rua à l’assaut de tout le corps, colonisant le moindre mouvement. Louisette, Dominique et Marie - laquelle conçut de lourdes craintes dont elle fit part à son mari - l’obligèrent à consulter et le firent bientôt admettre à l’hôpital.
Trop tard. Le cancer du foie s’était généralisé à une vitesse stupéfiante et avait ruiné jusqu’au cerveau. En quelques mois, il emporta Pierrot dans la souffrance, tantôt délirant, tantôt fortement agressif, le plus souvent inconscient.
Pierrot avait cinquante huit ans.

 Le choc fut d’une épouvantable brutalité. Il pleuvait les pluies d’un automne froid à fendre l’âme. Louisette, Valentin, Dominique, Marie, la vieille tante des environs de La Rochelle et le maire, suivirent seuls le sapin et chacun sur le cercueil laissa tomber une pluie de cette lourde terre que Pierrot avait tant respectée, tant respirée, tant aimée jusqu’au mortel chagrin de ne la plus pouvoir pétrir.
Puis, dans le silence accablé où hoquetaient des larmes, par la pelle et le râteau s’était brusquement refermé le dernier sillon du laboureur.

Le soir même, l’âme déchirée, Dominique ferma à double tour la porte de sa chambre, abandonnant au salon Marie et Louisette effondrée dans sa douleur. Il s’installa devant l’ordinateur, essuya ses yeux rougis de pleurs, se moucha longuement et réfléchis encore en regardant par la fenêtre la branche du gros pommier qui se balançait sous la pluie noire.
Il eut encore un soubresaut de souffrance remontant de très loin, puis tout à coup, comme sous la dictée d’une force dont jamais il n’aurait soupçonné qu’elle fût en lui, il se lança et ses doigts se mirent à courir sur le clavier :

 

«Pierrot était un homme bougrement en retard sur son époque. Une vraie pièce de musée.
En des temps où la paysannerie n’avait en effet plus rien du paysan, pas même le nom autrement pris que dans son acception la plus désobligeante, où l’agriculture, soit l’art de cultiver le champ, avait depuis belle lurette cédé le pas à l’art de gaver les campagnes d’une chimie sur laquelle jaillissaient des céréales de plus en plus abondants et de moins en moins comestibles, Pierrot s’obstinait à jardiner ses quelques lopins entre des buissons gourmands et selon des méthodes que ne lui auraient qu’à grand peine enviées ses lointains confrères de l’entre-deux guerres…»

FIN

07:30 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.11.2014

Un laboureur et du vent -15 -

Il y a plus de vérités dans vingt-quatre heures de la vie d'un homme que dans toutes les philosophies.

Raoul Vaneigem - Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations              

 

Chapitre 5

littérature,écritureAlors le paysan à la traîne, le passéiste, l’arriéré jusqu’au pathétique, fut soudain catapulté à l’avant-garde de son époque, laissant loin derrière lui les arguties stationnaires de ceux qui jusqu’à présent n’avaient eu de cesse qu’ils n'aient fait montre de toute l’insolence de leur modernité. Car ceux-là mêmes qui avaient tant moqué les façons préhistoriques du laboureur, tantôt à gorge déployée, tantôt en prenant les airs condescendants de la commisération, soudain le vouèrent avec violence aux gémonies pour son ridicule à prétendre embrasser les excentricités des temps nouveaux.
Il y eut bien des débats, des contre-débats, des joutes verbales, de violents échanges, des réunions et des contre-réunions. Une association fut même créée qui s’affubla d’un nom qui fit bien rigoler Pierrot, Le contrevent. Ses adhérents, pour la plupart des chasseurs, des gros exploitants, des pépés et des mémés aussi, firent signer des pétitions, demandèrent à grands cris une enquête d’utilité publique, sollicitèrent une audience auprès du préfet. Rien n’y fit cependant. Le conseil municipal vota, la préfecture autorisa, Pierrot signa, la société allemande loua, planta des mâts et posa des sondes.
Les dés étaient jetés mais les passions n’en baissaient pas pour autant pavillon.
Pierrot ne participa que de loin aux différentes controverses. Il ne s’était jamais mêlé des affaires de qui que ce soit, il ne voyait donc pas en quoi il aurait dû défendre devant quiconque un point de vue ne concernant, selon lui, que ses propres oignons. Il se faisait raconter les bruits et les rumeurs par Dominique, fortement engagé dans le camp des partisans des éoliennes, et il n’eut à croiser le verbe qu’une seule fois, encore que tout à fait par hasard.
L’occasion lui fut ainsi offerte, sans doute pour la première fois - en tout cas ce fut la dernière - de livrer à haute voix et avec conviction, une bonne part de son sentiment à l’égard du monde.

Penché sur son sillon, il binait les choux fourragers d’une parcelle étroite, coincée entre deux haies touffues. Un jeune gars d’une quarantaine d’années, Didier Boutin, un gros, un grand, un qui semait plus de cent hectares de maïs et plus de trois cents hectares de blé pissant chacun quatre vingt dix quintaux l’hectare, un arrogant, un irriguant, un de ceux qui avaient largement contribué à faire du terroir de l’Aunis un laboratoire à angle plat, vint à passer par là et accosta Pierrot.
Alors, bonhomme, ça pousse au moins, tes affaires ?
Ben… On fait pousser, mon gars, on fait pousser.
Mais est-ce que tu te rends compte, avait aussitôt dévié Boutin, pauvre sot que tu es, l’allure que va prendre le paysage avec tes éoliennes à la con de quatre-vingt mètres de haut et leurs pales de quarante mètres qui vont se balancer en l’air ? Est-ce que tu te rends seulement compte comment l’horizon va être défiguré, qu’on les verra à vingt kilomètres à la ronde ! Une honte ! Et tout ça pour trois méchants sous et à cause d’un pauvre diable comme toi soutenu par cet insignifiant de maire !
Pierrot avait posé sa binette, avait hoché la tête et esquissé un sourire. Puis il était venu tranquillement bien en face du céréalier, tout près, les yeux dans les yeux.
Mon garçon, qu’il avait commencé, t’aurais pas un peu forcé sur le goulot aneu pour me tenir des propos de même ? Sais-tu au moins ce que tu racontes, dis, en venant me causer de paysages, à moué ? Depuis vingt cinq ans, ton père, tous ceux de son engeance et maintenant toué, vous avez enterré les chemins de traverse sous vos charrues, vous avez rasé nos bois, déterviré les arbres de plein-vent, brûlé les taillis, arraché les palisses, bouché les fossés, empesté l’eau des rivières, fait crever les anguilles, vidé les réservoirs d’eau sous la terre, empoisonné les abeilles, fait fuir les oiseaux qui nichaient là et de tout ce qui nous entourait de joli et de gai, vous avez fait un désert, qu’on voit même les HLM de Niort à trente kilomètres ! Et tu viens m’accuser, là, moué qu’ai seulement jamais tué une mouche et même pas arraché un arbuste, d’abîmer les paysages ? Mais il y en a plus de paysages, mon pauvre garçon ! Et c’est toué et les gredins de ton espèce qui les ont donnés à bouffer à vos comptes en banque !
Passe donc ton chemin, Boutin, tu es un infect imbécile vendu aux banquiers ! Laisse-moi à présent travailler à mon aise !
Cet argument de la sauvegarde des paysages objecté par des gens qui avaient consacré leur existence à les massacrer, était, selon Dominique à qui Pierrot raconta plaisamment son altercation, un des plus couramment avancé. D’autres chicanes évoquaient le danger encouru par les oiseaux et le bruit qu’étaient censées faire les larges pales des éoliennes. Une rigolade au regard des nuisances sonores générées par l’intensité de la circulation sur les grands axes autoroutiers et par les trains à grande vitesse, toujours selon l’instit. Pierrot écoutait tout ça d’une oreille distraite en hochant la tête et en buvant son verre de vin.
Car plus rien n’y ferait, il avait signé et comptait ne pas se dédire.
Il confia alors à Dominique qu’il s’en foutait d’être conspué, critiqué, méprisé et qu’il s’en foutait également des éoliennes, d’être à la pointe du progrès ou à la remorque de l’époque. Il avait toujours vécu sa vie comme il l’entendait, au milieu des champs, de ses jachères et de ses labours, avec le plus grand bonheur. Mais là, avec Louisette, ils avaient pris leur décision uniquement pour Valentin. Eux, ils ne changeraient absolument rien à leur mode de vie, ils n’achèteraient rien de plus, parce qu’ils n’avaient besoin de rien. Ils mettraient tout à la banque de Surgères, au nom de leur fils, au centime près. Parce que vois-tu, Dominique, nous, on est des pauvres bougres et contents de l’être, en plus. Mais le gamin, lui, il a pas choisi cette vie. On lui impose, comprends-tu ? On lui impose la vie qu’on aime, nous autres, et c’est pas juste. C’est pas comme ça qu’on aime le peu de gens qu’on aime. Alors, il aura les douze mille euros chaque année pour se mettre le pied à l’étrier et pour choisir une direction dans sa vie. Voilà pourquoi il y aurait des éoliennes sur le champ des quatre chemins. Pour aucune autre raison.
Et Dominique, qui ravala sa salive et baissa les yeux, ne put qu’approuver son camarade. Une fois de plus, il put aussi mesurer combien Pierrot et sa femme étaient des personnages souverains, des En dehors, des êtres profondément libres qui, ne se souciant ni des ravages de vox populi , ni de la marche obstinée du monde, en ignoraient jusqu’à l’égoïsme pervers.

Hélas ! Ce que le laboureur ignorait aussi c’est qu’en signant l’autorisation d’élever ces foutues éoliennes, il paraphait en même temps sa propre fin.

A SUIVRE...

 

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12.11.2014

Un laboureur et du vent -14 -

éolienne.jpgLe voyant qui vacillait sous le poids de cette somme - et qui n’aurait certes pas été jugée mirobolante par tout autre que lui - Robert Morisset finit de le chavirer avec ces pollueurs irresponsables de la planète, ces gaz empoisonnés, ces émissions de carbone et ces engins de mort que sont les centrales nucléaires, lesquelles, un jour, pourraient bien nous péter au nez et vider le pays, du nord au sud et de l’ouest à l’est, de toute existence humaine. Les éoliennes, c’était fait pour éviter tout ça, pour puiser dans la nature, oui, la nature, cher ami, ta chère nature, ce qui s’y trouve pour faire de l’énergie propre. Ce n’était pas beau, ça ? C’était le progrès qui avait réfléchi et qui revenait en arrière avec des choses simples. Tiens, dans le temps, vraiment dans les temps anciens, les gars ils se chauffaient avec de la bouse de vache séchée. Du naturel sans concession ! Hé bien les éoliennes, en abrégeant un peu, c’était le même esprit. Prendre ce que la planète offrait naturellement, d’elle-même, plutôt que de la voler, que de la piller, et que de la souiller comme on avait fait depuis trop longtemps déjà !
Ben bon dieu, parvenait seulement à murmurer Pierrot, si j’m’attendais à ça ! Il voulut reverser à boire, le maire refusa gentiment en posant sa lourde main sur son verre. Il était en voiture et il avait encore à faire à Surgères. L’alcool au volant était un véritable fléau, se mit-il à pontifier, une catastrophe meurtrière qui chaque jour privait de leur vie une foule de gens, surtout des jeunes gens, et les pouvoirs publics avaient le devoir urgent de…

Louisette, qui reprenait peu à peu ses esprits, le coupa. Figurez-vous, monsieur le maire, qu’il faut qu’on réfléchisse à tout ça. On est des pauvres gens, nous autres, vous comprenez, et vous arrivez là avec des sous plein les poches, alors ça nous casse un peu le crâne. Ça fait voir l’avenir autrement. Faut qu’on y réfléchisse, voir s’il y a pas des inconvénients qu’on voit pas tout de suite, parce que mon Pierrot et moi, il y a bien longtemps qu’on a arrêté de croire au père-noël, figurez-vous, monsieur le maire. Quand quelqu’un offre et qu’il n’est pas un ami, c’est que ça doit faire mouiller dans ses carottes quelque part, pas vrai ? Faut qu’on voit pourquoi ils veulent nous donner tous ces sous à rien faire et surtout à nous qui demandons rien du tout.
Pierrot regardait sa femme, ses gros yeux humides et brillants d’un amour naïf. C’était ça qu’il fallait lui dire, au Morisset. Il n’y aurait peut-être pas pensé, lui.
Oh ! Vous avez raison, Louisette… Vous avez mille fois raison. Si les Allemands offrent des sous c’est parce que ça leur rapporte, pardi ! Et si moi j’y tiens, c’est parce que, une, ça fera, comme je ne vous l’ai pas caché, une bonne rentrée d’argent sur le budget communal, et deux, une sacrée publicité. Saint-Georges-du-Bois à la pointe du progrès écologique ! Saint-Georges-du-Bois pionnier des énergies nouvelles ! Il n’y a pas de père-noël dans cette affaire, Louisette, pas d’entourloupette non plus, seulement du hasard et du bon sens. C'est un échange, ni plus ni moins, et c’est tombé sur vous parce que les ingénieurs ont jugé que cet endroit culminant était bien venteux, qu’il était loin des habitations, loin de tout émetteur radio, télé ou téléphone, bref, qu’il réunissait toutes les conditions. Voilà tout. Mais ce ne serait pas pour demain. Pour l’année prochaine sans doute. Il faut qu’ils prennent encore des mesures, il faut les autorisations préfectorales, il faut que le conseil municipal vote son accord. Ça, remarquez bien, je m’en charge, mais les autres procédures seront longues. Faudra que tu fasses encore couvrailles cette année, cher ami, t’endors pas tout de suite sur tes lauriers !
Et une nouvelle tape vint flatter Pierrot qui faisait le dos rond.
Par contre, pour entamer toutes ces instructions, la première condition, c’est que vous donniez votre accord. Que vous signiez les documents. C’est là le point de départ de tout. Sinon les Allemands, ils vont viser ailleurs. Sur Aigrefeuille, d’après ce que j’ai compris, et ce serait bien dommage pour nous tous ! Alors, réfléchir, oui, bien sûr, Louisette, rien de plus normal, mais assez vite. En attendant, je compte sur vous : bouche cousue. Pas besoin de trop ébruiter le projet avant qu’il soit bien en place et sûr d’aboutir !

Recommandation bien inutile s’il en fut ! D’abord parce que Pierrot et Louisette n’avaient ni le goût, ni l’occasion de colporter ce qui les concernait, ensuite parce que c’était un vrai secret de polichinelle. Ils n’en parlèrent donc qu’à Dominique et à sa jeune femme et s’aperçurent, effarés, que leurs amis savaient déjà, qu’ils venaient de l’apprendre, parce que tout le monde savait et que toute la commune ne parlait plus désormais que de l’implantation de ces fameuses éoliennes sur ses horizons. Certains applaudissaient, d’autres fulminaient. Chacun avait ses raisons contraires, certaines d’entre elles ne tenant vraiment pas debout.
D’accord, mais toi, l’instit, qu’est-ce que t’en dis ?
J’en dis que je suis fier que la commune soit la première de la région à se lancer dans cette belle innovation et encore plus fier que ça tombe sur toi, Pierrot ! Voilà ce que j’en dis. Mais tu sais, c’est toi qui dois choisir, toi et Louisette. C’est vous qui devez peser le pour et le contre, mais que vous décidiez oui ou que vous décidiez non, ça ne change rien pour nous. On ne se fâchera pas pour autant et on continuera à bien rigoler ensemble.
Bien sûr.
Mais l’instit avait dit qu’il serait fier de lui. C’était déjà, dans le cœur de Pierrot, faire lourdement peser la balance du côté de sa signature.
Et puis, il y avait ces foutus douze mille euros, qu’il y avait juste à se baisser pour les ramasser. Ce qu’on en ferait ? On verrait bien ! Mais ils tournaient déjà aussi bien la tête de Valentin que celle de Louisette, sans vraiment laisser la sienne en paix.
Alors…

A SUIVRE

11:01 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

10.11.2014

Un laboureur et du vent -13 -

éolienne.jpgL’interrogation de Pierrot se muait en angoisse. Il but un coup et déglutit. Ça sentait déjà l’argent, cette visite, et il n’aimait pas cette odeur dans les conversations, surtout là, venant du maire, tout aupéesse qu’il fût.
Alors voilà, poursuivit Robert Morisset, as-tu seulement déjà entendu parler d’éoliennes ? Sais-tu ce que c’est, au juste ? Pierrot fit une moue qui voulait signifier son ignorance et secoua la tête. Une machine sans doute, avec un nom pareil !
Une machine, oui, cher ami, et je m’en vais t’expliquer ce qu’elle fait, cette machine. Elle fait de l’électricité et elle ne marche pas à l’essence, ni au mazout, ni au charbon, ni à l’avoine - le maire pouffa et s’excusa - mais au vent, oui, au vent ! Est-ce que tu te rends comptes ? Au vent qui souffle ! Et comme l’angoisse de Pierrot évoluait maintenant vers l’ironie et que ça se voyait nettement à l’éclat de ses yeux et au trait narquois de sa lèvre, le maire décrivit longtemps l’éolienne. En bon pédagogue, il illustra même son propos en exhibant des photos et en les posant sur la table.
Pierrot et Louisette examinèrent les clichés un à un, les retournèrent dans tous les sens, trouvèrent ça aussi moche que  le cul des chiens mais reconnurent néanmoins que c’était curieux de faire de la lumière avec des engins pareils.
C’était curieux, ça oui, mais c’était surtout la fine fleur de la haute technologie, la pointe du progrès, le chemin de l’avenir et peut-être le début de la fin pour la pollution de notre belle planète.
Pierrot était de nouveau aux abois. Dans la même phrase, le maire avait mis progrès et ne plus salir la planète. Les foutus Anglais revinrent le hanter une demi-seconde, il les chassa aussitôt parce que l’intention du maire, quoique non encore formulée, ne semblait pas se diriger vers une glorification du passé mais plutôt vers un éloge du futur. Les mots biologiques, écologiques, les mots à la mode, les mots de l’instit, lui revinrent aussi. Dominique était pourtant très remonté contre ce progrès qui avait donné la grande culture et les industries qui asphyxiaient l’atmosphère. Alors, ce bon dieu de maire était en train d’essayer de l’entourlouper, c’était sûr ! Mais pourquoi ?
Comme si l’élu avait lu dans la caboche renfrognée du paysan, la réponse ne se fit pas attendre. Il vida d’abord son verre, félicita copieusement le vigneron, fameuse piquette, ma foi, et se lança. Une société allemande venait de faire d’alléchantes propositions à la commune. En plus clair, elle avait offert de lui verser chaque année beaucoup d’argent  par le biais d’une taxe professionnelle. Ça arrangerait bigrement bien le budget qu’on arrivait plus à y joindre les deux bouts avec tout ce qu’il y avait à payer et les nouvelles compétences qui n’arrêtaient pas de lui dégringoler d’en haut sur l’échine. Avec les Allemands,  c’était une manne qui lui tombait du ciel, à la commune ! On allait pouvoir faire plein de choses si ça voulait marcher, parce que cette fameuse société allemande voulait monter quatre éoliennes sur le territoire de la commune, cher ami ! Au meilleur endroit qu’ils avaient déjà pointé sur les cartes et maintenant ils allaient revenir y poser des mas pour étudier le vent, sa fréquence, sa vitesse, sa direction dominante. Dans un bon corridor où ça passait tout le temps, le vent. Pour tout te dire, cher ami, ils avaient jeté leur dévolu sur le point culminant de la commune ! Tu m'suis maintenant ?
Ah ça non ! laissa échapper Pierrot et ce fut un cri du cœur. Mon champ, le plus grand que j’ai, la seule pièce à peu près valable. Non, non, le champ des quatre chemins n’est pas à vendre, monsieur le maire. Vous faites erreur. Ah, j’en suis ben désolé pour vous, mais faudra voir les affaires autrement avec les Allemands. Les envoyer chez Plumeau ou leur faire planter leurs mécaniques ailleurs que sur moué.

Robert Morisset ne fut pas du tout surpris. Il s’était préparé à la réaction de ce bougre de Pierrot accroché à son jardin comme le chapeau chinois à son rocher ! Il le savait retors, aussi sociable qu’un sanglier solitaire de la forêt de Benon et c’était la raison pour laquelle il était venu en personne. Ce n’était d’ailleurs pas en sautant au plafond qu’il avait appris que les développeurs du projet avaient justement pointé sur sa propriété.
Vous ne pouviez guère tomber plus mal, qu’il leur avait d’abord signifié, puis, se ravisant, encore faut-il considérer l’affaire de près. Car le pauvre hère n’en fait pas grand-chose de ses terres, pour tout dire, il n’en tire rien. On dirait qu’il s’y amuse. Alors que si on était tombé sur un gros, au beau milieu de ses maïs ou de ses blés, peut être que ça aurait été une autre paire de manches ! Faut voir comment négocier avec le bonhomme. En tout cas, surtout ne pas le prendre à rebrousse-poil !
Il ne fut donc pas surpris, mais tout à coup sacrément content de ce que la véhémente contestation du paysan venait de lui donner un argument de choc.
Vendre, cher ami ? Mais qui donc t’a parlé d’acheter ta grande pièce ? Pas moi, en tout cas. Parce que ton champ, tu le gardes, il reste à toi, t’en as la jouissance comme tu veux, comme avant, comme toujours. Les Allemands le louent, un point c’est tout, cher ami. Et tu sais combien ? Tu sais combien ils veulent te mettre dans la main pour planter ces superbes instruments des temps modernes sur ton champ ? Douze mille euros par an ! Quatre éoliennes, trois mille euros par éolienne, ça fait douze mille euros nets, qui te tombent dans le bec comme des alouettes toutes rôties. Tu mets ça au chaud et tu continues à labourer, à semer, à herser, comme  ça t’amuse. Et là, le maire, emporté par son élan, échoua encore à tenter de juguler un petit rire. Comprends-tu ? Douze mille euros rien qu’à écouter le vent siffler dans tes éoliennes, les bras croisés !
Louisette suffoquait et serrait le coude de son mari. Une fortune à laquelle ils n’avaient jamais prétendu, qu’ils n’avaient jamais espérée, jamais désirée, jamais même imaginée qu’elle pouvait exister, venait s’inviter à leur table. Elle serra plus fort encore le bras de son Pierrot qui restait muet et accusait le coup, jetant de temps en temps des regards torves sur le tiroir où dormaient les quatre cents malheureux euros dont il ne savait que faire, en vérité... Ça avait commencé par eux, ces satanés quatre cents euros ! Ils avaient été prestement rangés au fond du tiroir mais, de là, ils avaient commencé à trotter bizarrement dans sa tête. Pourtant, jamais il n’avait cherché à avoir un traître sou en poche. Il n’avait cherché qu’à respirer le parfum des champs et des saisons, qu’à sentir la chaude palpitation des animaux sous ses mains, qu’à regarder le soleil tourner autour de lui, qu’à  bien se nourrir et boire tout son saoul, qu’à dormir sous son toit et aimer sa Louisette et son Valentin. C’était là tout ce qui faisait de sa vie, une vie. Et maintenant, l’argent, les sous, ce pour quoi le monde était devenu fou, semblait vouloir s’accrocher aux poches vides de son paletot.
Il en chancelait dans un sentiment étrange, mêlé de haine, de peur et d’une indéfinissable envie…

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08.11.2014

Un laboureur et du vent -12 -

éolienne.jpgLes deux compagnons partaient tôt le matin par le chemin de remembrement, traversaient de jeunes blés qui n’en finissaient pas de s’étaler devant leurs yeux, bifurquaient le long d’une petite route et arrivaient enfin aux bois, qui formaient un îlot épais au milieu de la morne vacuité des paysages céréaliers. Dominique portait dans son grand sac à dos, celui qui marchait dans les montagnes, le déjeuner, les petits outils, et Pierrot poussait une brouette sur laquelle étaient rangés les haches, les serpes, les bidons d’huile et d’essence pour cette satanée tronçonneuse et la tronçonneuse elle-même. Tout le jour, ils abattaient. Plus exactement, Dominique abattait les arbres et les tronçonnait, car Pierrot avait d’emblée déclaré forfait quant à se servir de cet engin qui fumait, qui puait, qui pétaradait et faisait un bruit du diable. Il en était donc réduit à ranger les branches et à faire le feu, mais il jubilait malgré tout de voir son copain travailler dur, attentif à sa besogne, efficace, soigneux. A midi, les deux hommes sortaient un déjeuner copieux préparé par Louisette, il faisait réchauffer tout ça sur la braise et ils dégustaient là, assis sur des souches, le bon fricot fermier et le pain tendre. Seul Pierrot buvait de grandes lampées de vin car l’instituteur, qui prenait son rôle très au sérieux, avait déclaré qu’avec ces ustensiles- là dans les mains, dangereux comme tout, fallait constamment rester concentré. Et Pierrot le poussait du coude, le moquait, lui envoyait de grandes bourrades dans les côtes, tu vois bien que c’est de la connerie, de la pure connerie ! Même pas le droit de se mouiller les amygdales, avec leurs trucs à la con ! Même plus le droit de se laisser vivre un peu !
N’empêche que les deux copains passèrent là des heures délicieuses, au milieu des bois où se coulaient des brouillards en volutes, heureux d’être ensemble, heureux de faire quelque chose ensemble, bras dessus bras dessous, fraternels.

N’empêche aussi que Pierrot, qui dans sa tête avait prévu de rentrer une quinzaine de stères, pas plus, de la mi-décembre à la mi-février, se retrouva avec une quarantaine de mètres bien empilés dès la fin des congés scolaires de l’instit. Il en fut tout ébahi, étonné, perdu même, comme si son monde venait soudain de se mettre à tourner plus vite et lui donnait le tournis. Il attaqua donc la nouvelle année oisif, ne sachant pas à quelles occupations vouer ses heures. Surtout que janvier s’éternisa dans la grisaille, avec des jours noirs telles des soirées à l’agonie et balayés par de tristes crachins.
Pire encore dans ce soudain bouleversement des habitudes : Dominique qui, en dépit des vives désapprobations de son camarade, n’avait prétendu qu’à cinq stères pour lui-même arguant du fait qu’il en aurait au moins pour deux ans avec son truc sous vitrine à boire l’apéro, proposa à Pierrot d’en vendre dix à un de ses collègues de Surgères qui, chaque année, en cherchait partout. Pierrot trouva bien la suggestion saugrenue, de vendre ce qu’ils avaient fait ensemble, en complicité, mais l’idée de faire plaisir à son ami fut plus forte que ses réticences. Il empocha donc quatre cents euros, que Louisette rangea dans un tiroir, ne sachant vraiment pas quoi en faire.
Les bêtes une fois pansées et les litières remises à neuf, Pierrot rentrait donc à la maison, s’asseyait au coin du feu et attendait là, les bras ballants. Il venait, tout à fait par hasard, de rencontrer le temps libre et ce temps-là lui semblait une terre inconnue sur laquelle il ne savait comment marcher.
Louisette le secouait un peu. Figure-toi que j’ai l’impression, mon Pierrot, que tu t’agaces un peu à rester avec moi, hein ? T’es pas bien là ? Au chaud ? Ah, dame si, assurait Pierrot en faisant de petites minauderies à sa femme, et en allant même jusqu’à lui pincer les fesses. Sûr qu’on est bien là, on est tous les deux, une fois notre ouvrage fait, à se tordre les pouces, non pas qu’à se rincer la peau dehors ! Mais son regard démentait aussitôt et revenait vers le crépitement des flammes, se fixait dessus et le ramenait vers un silence inquiet. Un silence où tournoyait une suite d’éléments qu’il tâchait de relier de façon cohérente entre eux, tronçonneuse, plein d’ouvrage abattu, quatre cent euros dans un tiroir, temps pour se reposer et puis… Et puis rien.
Survint alors monsieur le maire, messager des promoteurs du vent.

On frappa à la porte, la pluie fouaillait contre les carreaux et l’après-midi se traînait, sombre et bas sur le désordre de la cour. Robert Morisset pénétra dans la chaumière et salua gaiement. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, court, les membres puissants, d’allure pataude, avec un gros visage sanguin, qui aurait pu paraître fâcheux s’il n’eût en permanence été agrémenté d’un sourire en demi-teinte. De lui, Dominique et Marie avaient dit une fois qu’il était aupéesse. Pierrot n’avait pas pigé de quoi il en retournait de cet aupéesse mais, à la façon dont ils avaient dit ça, il avait jugé que ça voulait dire que c’était un brave type.
Pierrot se leva brusquement de sa chaise, comme pris en flagrant délit de fainéantise, et Louisette s’essuya vitement les mains à son tablier, avant d’en tendre une vers le maire.
Hé ben, mon gars, on se la coule douce, à ce que je vois ! Le maire donna une tape amicale sur l’épaule de Pierrot, de plus en plus pantois et intimidé.
Ben, l’ouvrage est fait, le bois est empilé, les bêtes ne manquent de rin, ma foi, je prends un peu de bon temps avant la saison.
Et t’as bien raison, mon ami ! assura Morisset en ponctuant d’une nouvelle tape, dans le dos cette fois-ci. Aujourd’hui, le monde est tellement compliqué pour tout le monde, qu’il faut savoir se détendre et prendre du temps pour soi. Bon, ben, à part ça, c’est quand même une affaire très importante qui m’amène. Très importante pour toi et pour la commune.
Claude Grenier et ses conneries, l’Anglais et son musée surgirent dans la tête de Pierrot. Putain, moi et la commune, qu’est-ce qu’ils ont encore déniché sous leurs casquettes, ces escogriffes ? Il lorgna sur le pichet vide posé au beau milieu de la table, se dit qu’il avait bien déjeuné à midi et qu’il ne risquait pas de menacer le maire de son couteau. Il offrit donc à Robert Morisset de s’asseoir et pendant que Louisette apportait des verres et filait à la cave, il développa tout haut ce qu’il avait pensé tout bas, les escogriffes en moins.
Moi et la commune ? Oh, c’est que je suis pas un bon citoyen, vous le savez ben. On se cause pas beaucoup, la commune et moi, qu’une fois l’an par l’intermédiaire d’une feuille d’impôts fonciers, alors… Avec les rappels, bien entendu, histoire de pas laisser mourir la conversation.
Le maire accentua son sourire, tapota de nouveau sur l’échine du paysan et lui fit admettre qu’il ne l’avait jamais emmerdé avec ça, qu’il avait même causé au percepteur pour obtenir des étalements sans majoration, pas vrai ? Cher ami, l’affaire qui m’amène est beaucoup plus importante que ta feuille d’impôts, vois-tu. D’ailleurs, ça n’est pas tous les jours que je me déplace chez un administré et si je le fais aujourd’hui, ça n’est pas pour une broutille. Cette affaire, elle pourrait même t’amener à payer tes malheureux impôts sans  que ce soit un tracas. Comme une lettre à la poste. Et bien plus que ça encore !

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08:00 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.11.2014

Un laboureur et du vent -11 -

Ce qui se fait par manque est manqué d'avance, car il n'y a pas de misère qui ne se laisse acheter ou vendre.

Raoul Vaneigem - Le livre des plaisirs

                                            Chapitre 4

littérature,écritureOn imagine sans mal qu’aucun commerce des environs n’était depuis longtemps en mesure de fournir à Pierrot la moindre pièce de rechange pour son matériel antédiluvien et qu’aucun artisan n’était compétent – ou du moins prétendait ne pas l’être - pour s’amuser à perdre son temps à en réparer telle ou telle avarie.
Aussi Pierrot entretenait-il lui-même ses outils, tailladait-il et torsadait-il lui-même la ferraille, aiguisait-il, rafistolait-il le cas échéant un attelage, un essieu, une roue, un timon. Il avait donc, par la force des choses, appris à souder et à tarauder et il s’était également fabriqué une petite forge sous le vieil hangar attenant au poulailler. Là, il avait installé le travail spécial sur lequel il ferrait lui-même ses chevaux, secondé par Louisette qui, soit actionnait le soufflet, soit maintenait la patte de l’animal.
Il restaurait lui-même ses charrettes, son tombereau et son char à bancs, avec du chêne prélevé sur ses bois. Il savait extraire d’un tronc bien sélectionné un brancard galbé selon les règles antiques de l’art, ou, s’il le fallait, droit comme un I. Tout cela se faisait à la morte saison, quand la terre était au repos sous des jours sans éclat ni vigueur, chargés de brumes et de pluie.
Le laboureur était donc tout à la fois menuisier, charron, forgeron, soudeur, ce qui ne manquait pas d’engendrer l’admiration de Dominique qui, parfois, venait le voir à l’œuvre, histoire de discuter le bout de gras.
Tu sais vraiment tout faire, mon vieux Pierrot. On n’en fait plus des comme toi !
Oh, oh ! rigolait le paysan, je sais pas tout faire, loin s’en faut ! Et tu vois, ben, j’échangerais volontiers ce que je sais faire contre tout ce que je sais pas faire. Suis certain que je gagnerais au change. Tiens, lire, par exemple, je sais lire, bien sûr, mais pas vite et pas des livres comme toi, avec des centaines de pages écrites en tout petit. Et puis, écrire, je sais pas écrire comme toi, avec des belles lettres, sans fautes, avec des virgules, des points. Des trucs, en somme, qui font bien voir à celui qui lit ce qu’on a voulu dire. Alors, tu vois, hein ?
L’instit demeurait pantois devant toute cette franchise et toute cette modestie. L’important, qu’il rectifiait alors, c’est avoir du cœur à ce qu’on fait. C’est cela que je voulais dire, et toi, tu en as.
Pas toi ?
Pas toujours, non !
Ah ben… suspendait Pierrot et il tapotait sur l’épaule de son ami.
On eût presque dit un geste de consolation.
En le voyant parfois usiner une pièce de métal, percer un trou, refaire un filetage, remplacer une dent de son herse, rénover ses ruches, brosser ses chevaux, semer à la volée, biner à la main, moissonner à l’ancienne, monter sur son dos par une échelle de fortune ses sacs de grain au grenier, couper son bois à la hache, entasser son foin en vrac dans la grange, broyer la farine qui ferait le pain, Dominique pensait souvent que cet homme était une mémoire en action, une mémoire de la totalité plongeant ses racines dans un monde totalement anéanti, celui d’avant la division du travail. Il le regardait répéter un à un des gestes transmis depuis des générations et des générations de laboureurs, des gestes rebelles à épouser les avatars du temps et, ému, il songeait qu’il était sans doute le dernier à faire perdurer l’inutilité de cette mémoire, comme un fou sublime oublié par le temps sur les bas côtés du chemin ; qu’après lui un point final décréterait définitivement la fin d’une époque humaine. Et personne, absolument personne, ne se souviendrait que cet homme aux usages désynchronisés était passé sur terre dans un XXIe siècle croulant sous les richesses et agglutiné autour de distractions dérisoires ; qu’il avait été contemporain des hommes virtuellement reliés entre eux par internet et qu’il avait vécu pratiquement comme ses cousins du néolithique. Il y avait là-dedans quelque chose d’injuste. Une parole confisquée. Alors Dominique se surprenait à imaginer qu’il devrait écrire un livre qui rendrait cette parole à son ami.
Aussitôt cependant, il pensait aux deux Anglais et à leur musée, à Claude Grenier et à ses manifestations pitoyables, et il se trouvait aussi inconvenant qu’eux, caudataire de la misère depuis le confort d’une tribune et les pieds bien au chaud. Pourtant, poursuivait-il in petto, ce qu’il faudrait dire, c’est toute cette joie d’être, toute cette bonne humeur qui pétille dans cette vie d’apparence pouilleuse. Toute cette dignité à être à la fois ailleurs qu’au cirque et en même temps que lui. Mais je ne saurais jamais écrire ça convenablement, alors...
Alors il le vivait dans la camaraderie. Et cet hiver-là, justement, cet hiver où l’instituteur avait eu la pensée fugitive, vite remisée au rang des phantasmes, d’écrire un livre sur Pierrot, celui-ci lui avait fait une bien sympathique proposition.
C’était quelques jours avant ses vacances de Noël. Le ciel était grisâtre, bas, et les brouillards sur les champs n’avaient même plus la volonté de se lever ; des journées entières, leur lourde nébulosité pesait sur des paysages anesthésiés. Pierrot avait décidé de faire du bois, beaucoup de bois, parce qu’une parcelle de soixante ares environ n’avait pas été coupée depuis… depuis, voyons voir, c’était avec son père, il était alors tout gamin et il ramassait les brindilles pour les fagots, oui, depuis au moins quarante cinq ans. Il était temps de prélever là-dedans une provision de bois de chauffage, dont la réserve faiblissait, en plus. Alors, ce serait bien si Dominique venait lui donner la main. Il aurait ainsi de quoi alimenter sa petite cheminée sous vitrine à boire l’apéro, comme brocardait Pierrot, parce que chaque fois que lui et Louisette avaient été invités à prendre un verre, Marie les avait installés au salon, devant cette petite cheminée qui crépitait joyeusement, sur des fauteuils moelleux au fond desquels ils s’enlisaient, les fesses quasiment au niveau du sol et ne sachant pas trop quelle attitude adopter pour ne pas être tout à fait ridicules.
L’instituteur avait bien sûr été enchanté de l’offre de Pierrot. Mais il ne voulait pas abattre à la hache, ça non, c’était là tout un art auquel il n’entendait évidemment goutte ! T’apprendras, rétorquait Pierrot. Tout s’apprend. Tu parles ! Quand j’aurais  fini d’apprendre, il y aurait déjà des feuilles à tes arbres, la saison serait foutue et tu n’aurais pas un bout de bois par terre ! Et Dominique acheta en douce une petite tronçonneuse, à la CAMIF bien sûr, à la grande stupéfaction du paysan, qui bayait du bec, faisait des gros yeux, tâtait prudemment la machine, la retournait dans tous les sens comme s’il se fût agit d’un objet tombé du ciel et qui allait lui exploser au nez. Ce faisant, il grognait que bon sang, de bon sang, il avait dépensé dans cette invention idiote plus qu’il n’aurait dépensé en achetant ses quatre ou cinq mètres de bois chez un marchand ! T’inquiète pas de ça, je viens pour t’aider, alors parce que je n’ai pas ta science, j’apporte la technique.
Et les deux hommes avaient rigolé un bon coup, l’un content d’avoir convaincu avec son acquisition et l’autre parce que c’était là encore, assurément, une idée d’instit !

Petit événement, événement insignifiant jusqu’au non-événement même, mais très lourd de conséquences. Car ce fut là pour Pierrot le début d’un changement de direction, comme si toute la sérénité de cet équilibre reposant sur l’atavisme et in fine sur une certaine vision du monde, n’avait pas pu supporter la moindre intrusion d’un soupçon de modernité dans ses engrenages. Ce fut cette chose étrange, celle qui conteste aux hommes le droit et le plaisir d’user à leur guise de leur temps de travail et derrière laquelle ils courent pourtant depuis des siècles, qui s’insinua pour la première fois dans la tête du laboureur : la rentabilité.

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10:51 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.11.2014

Un laboureur et du vent -10 -

éolienne.jpg[...] Toute la journée du lendemain cependant, les stigmates de cette soirée chaotique tracassèrent la mémoire en demi-teinte du malheureux Pierrot. Il n’en avait en effet retenu que des fragments, et, quand on ne se souvient de ses inconduites que par bribes équivoques, elles prennent des proportions plus grandes, questionnent et culpabilisent encore plus. D’autant que le récit que lui fit Louisette n’avait cessé de le tourmenter, parce qu’il ne se reconnaissait pas du tout dans ce personnage brutal et vindicatif qu’il mettait en scène.
D’abord, il accusa la fatigue avec cette chaleur prise toute la journée sur son crâne, puis le vin qui provenait d’une barrique mise en perce la veille, et qui, peut-être, était peuté. Devant l’air dubitatif et taquin de Louisette, il en vint à soupçonner sa collation de l’après-midi… Oui. Les rillettes d’oie. Il les avait pourtant bien mises à l’ombre d’un tas de gerbes, mais le soleil avait tourné, pardi !  Et elles étaient chaudes comme tout quand il les avait mises sur son pain ! Elles s’étaient gâtées sans doute et lui avaient porté sur l’estomac. Qu’en penses-tu ? Louisette lui agita en riant le doigt sous le nez et fit taratata, taratata, mon Pierrot ! La fatigue et les rillettes n’ont rien à voir là-dedans, figure-toi. C’est le vin, oui, mais pas parce qu’il était peuté, mais bien parce que j’en ai tiré cinq litres, que là-dessus tu en as bu plus de la moitié et que tu l’as ensuite assaisonné avec de la gnôle, et tout ça avec rien dans l’estomac, figure-toi bien.
C’est vrai, c’est vrai, concédait Pierrot et, baissant le nez, il demandait encore et encore des précisions, sur lui, sur ce satané Anglais, sur ce qu’ils avaient dit et fait les uns et les autres, tout en étalant de la paille fraîche derrière les vaches, tandis que Louisette, assise sur un tabouret de bois, trayait les lourdes mamelles. Elle finit par lui dire d’arrêter de se tourmenter de la sorte, parce que oui, c’est sûr, il avait été grossier, le mal était fait maintenant, il n’y avait plus à revenir là-dessus, mais le visiteur et sa poule avaient été tout aussi grossiers que lui, sinon plus, avec leurs absurdes boniments. Et puis, il y avait une grande partie de sa faute, à elle , figure-toi. Elle aurait dû ne pas obéir et ne pas remplir le pichet quand il le demandait et elle n’aurait pas dû non plus sortir la bouteille d’eau-de-vie. Oui, c’était beaucoup de sa faute ! Et Pierrot se fâchait que bon sang, de bon sang de bonsoir !  D’accord elle avait tiré le pinard, mais elle ne lui avait pas mis dans le bec comme on fait avec les oies et les canards avant la Neau ! Alors, c’était de sa faute à lui, complètement, il s’était conduit en imbécile, et allez, t’as raison, on n’en cause plus.

C’est ainsi que Pierrot s’en retourna à ses solitaires ouvrages des champs sans prendre la mesure exacte de ce qu’il avait été une fois encore mis à l’index par une sorte d’engouement pour sa condition de bouseux archaïque et que son mode de vie, misérable au regard des canons de son époque mais exemplaire aux yeux de ceux qui ne le voyaient qu’en image, qui ne le vivaient surtout pas, était devenu, par un phénomène de renversement, une sorte d’idéologie attractive.
Quand Dominique et Marie rentrèrent de leur randonnée dans les montagnes, ils furent par le menu mis au courant de l’esclandre. Et s’ils en rirent d’abord à gorge déployée, se renversant sur leurs chaises à se tordre même le ventre de douleur et à en avoir bientôt les yeux débordant de pleurs, soudain sérieux, ils n’en conclurent pas moins que, si vous n’y prenez garde tous les deux, on vous paiera bientôt pour que vous fassiez semblant d’être ce que vous êtes.
A cet énoncé, Pierrot se tapa sur les cuisses, reversa à boire et s’esclaffa, sacré instit, va, l’air de la montagne t’a saoulé plus que mon vin encore, parce que v’la que je comprends rien à ce que tu me chantes à présent !

Plus lourds de conséquence furent les bruits qui, telle une traînée de poudre, coururent tout le canton. Monsieur et madame Robinson, surtout madame, profondément choked, ne manquèrent pas en effet d’échafauder une épouvantable fable quant à leur visite chez ce fou furieux, un alcoolique, un sauvage qui puait la shit, qui les avait longtemps insultés en leur postillonnant au visage et avait même menacé de les saigner avec son couteau, avant de les jeter dehors manu militari. Ils n’avaient dû leur salut qu’à la fuite. Ils contèrent également qu’en dépit de sa balourdise et de sa malveillance, l’homme était un cupide et un envieux.  Il avait en effet estimé son bout de ferme à des sommes tellement astronomiques que jamais ils n’auraient pu accéder à ses prétentions, se fût-il conduit en galant et honnête homme. Mais la question ne se posait même plus et tous les camarades de Notre boule bleue étaient bien d’accord pour ne  plus jamais avoir à traiter quoi que ce soit avec ce dangereux vaurien.
On écouta les Anglais avec beaucoup de complaisance, certains en riant sous cape quand même, d’autres en affirmant que, eux, ils savaient tout ça depuis fort longtemps et qu’ils avaient d’ailleurs prévenu, d’autres encore en faisant consciencieusement montre d’une stupéfaction scandalisée. Parmi cette dernière catégorie, les épouses des grands céréaliers, la plupart employées de bureau dans une administration quelconque, poste, conseil général, mairie, préfecture, ou dans des compagnies d’assurance privées, tinrent le haut du pavé, le double menton agité comme celui des pintades, gloussant et jacassant leur indignation de blondasses parfumées.
La réputation du pauvre Pierrot, en plus de celle d’un olibrius en décalage d’un demi-siècle, s’enrichit donc de celle d’un méchant, d’un ivrogne et d’un pauvre hère sans aucune notion de la valeur financière des choses. Ce qui, ma foi, donnait à l’ensemble du tableau un air de cohérence et de crédibilité, ceci pouvant expliquer cela et cela étant de nature à expliquer ceci.
La roue tournait donc, toujours dans le même sens, celle de l’exclusion d’un bonhomme n’ayant d’autre prétention que celle d’un bonheur suranné.  

Et ce fut le vent, oui, le vent, celui qui balaie l’écume opaline des vagues, qui s’engouffre sur les plaines, passe par-dessus les bois en les ébouriffant et poursuit sa course jusqu’à l’horizon des derniers nuages, qui vola un moment, le dernier, à son secours, inversa la rotation de la roue, renversant cul par-dessus tête les positions de chacun sur le grand cadran de la marche du monde.

A SUIVRE...

08:31 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

30.10.2014

Les Editions du Bug sont nées

Le Bug, c’est :

Une rivière à la frontière orientale de l’Europe

Un gros crash informatique

 Maintenant c'est aussi 

et surtout :

 unnamed.gif

Votre prochaine maison d’éditions où vous fournir en bonne littérature 

Alors, le jour de Sainte-Bienvenue,

Soutenez !  Adhérez !

Tour d’horizon et Renseignements à suivre ICI

 

littérature,écriture

 

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