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10.06.2017

Écriture

poussiere-detoiles.jpgVous écrivez.
Sur cet écran de l'immédiat ou, beaucoup plus solitaire, pour des projets toujours spéculatifs,
au milieu de votre forêt que les neiges recouvrent, que le printemps revigore, que de violents orages échevellent  ou que l’automne enlumine.
Vous écrivez et vous lisez et le temps passe sous vos fenêtres.
Votre rapport au monde et à vous-même se fraie forcément chemin par là. Il est médiatisé par des mots muets.
Vous n’avez plus guère l’occasion de parler, c’est la rançon de la difficulté des langues.
Récemment, vous avez relu certains de vos textes écrits ces dernières années.
Aucun ne vous est apparu achevé. Des ébauches. Mais est-ce qu'un texte peut finir par vous paraître achevé ? Un texte de vous ?
Il est vrai aussi que vous avez dit par ailleurs que l’écriture était en décalage, comme la lumière des étoiles mortes depuis des siècles. Comme aussi une voix depuis longtemps émise, qui a fait son voyage autonome sur la plaine et qu'un écho que l'on n'attendait plus renvoie soudain.
Vous avez même confié à un sympathique journaliste, dans le Poitou, que votre littérature était peuplée de fantômes, certains mêmes dont vous n'aviez pas considéré important de croiser leur chemin du temps de leur vivant.
Et que l'éloignement géographique convoquait ces fantômes.
Dès lors, vous considérez que c'est pure vanité que de vouloir se dire et que de relire des pages nées d'un décalage, au plus-que-passé donc, enflait encore
le contraste et donnait cette impression d'inachèvement perpétuel.
Normal. Les fantômes ne reviennent jamais deux fois sous le même habit.
Vous l'ignoriez ?
N’empêche.
Vous n’écrivez que vos silences et ne lisez plutôt que des morts : depuis que vous ne vivez plus dans votre pays, vous avez relu au moins une centaine de classiques.
Si on vous demandait pourquoi, vous ne sauriez pas répondre. Si. Vous diriez qu’un désir qui a des causes avérées n’en est déjà plus un.

Vous ne serez donc jamais un contemporain. Un exilé, fût-il volontaire, ne peut pas être un contemporain, ni dans sa lecture, ni dans son écriture. Trop de choses de ce qui l'a poussé hors de ses frontières culturelles ne lui semblent pas assez claires pour qu'il ait encore l'énergie de se fourvoyer dans l'éphémère esprit du présent.
Trop de choses aussi sont restées en gestation et trop ont été abandonnées aux défaites.
Son écriture est comme une plante rudérale.
Ne relisez donc jamais ni la lumière de vos étoiles ni la voix de vos fantômes sans avoir à l'esprit qu'un sillon creusé deux fois semble toujours infertile au laboureur.

12:16 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Et pourtant, de cet air atlantique qui porte les nouvelles du monde, vous êtes notre écrivain. Notre bel écrivain contemporain... d'un monde pris à l'allêtre, à vos belles lettres...

Écrit par : Michèle | 10.06.2017

Si "Etre contemporain" c'est épouser les formes de l'art qui vont avec, humm, j'en doute un peu.
Non pas par coquetterie, mais par goût, le goût étant souvent l'aimable expression des possibilités de chacun.
Je suis de style sans doute un peu désuet pour certains. Mais bon,désuet ou pas désuet, je ne sais pas faire autrement :))

Écrit par : Bertrand | 12.06.2017

Un écrivain contemporain est celui dont l'oeuvre se confronte au monde dont il est partie prenante. C'est celui dont les écrits déplacent les attentes. C'est celui qui invente de nouvelles cohérences temporelles.

C'est celui dont l'écriture (le roman) est "une forme aiguë, concrète, charnelle, incarnée, de saisie et d'élucidation de la réalité." (Luc Lang, Délit de fiction, pour la citation entre guillemets)

Quant aux "formes contemporaines" du roman, elles sont multiples. Il n'y a plus (depuis les années 80), d'écoles, de bannières ou de je ne sais quoi. Chaque écrivain invente son univers, nourri bien sûr de tout ce qu'il a lu. Est-on écrivain quand on ne lit pas ? Je ne crois pas...

Ceci dit, contemporain ou pas, je lis pour qu'un écrivain me fasse tomber en arrêt devant une phrase. Je ne te citerai pas pour ne pas offenser ta pudeur. Je citerai ceci de Nabokov que je suis en train de lire, dans "La vraie vie de Sebastian Knight" (dont Perec a fait moultes citations, parait-il, dans "La vie mode d'emploi") :
Le narrateur parle d'un individu qui s'est précipité pour écrire la biographie d'un écrivain qui vient de mourir. Et voici ce qu'écrit Nabokov :

"(...) et quand le mobile d'une telle entreprise est d'introduire un livre sur le marché tant que les fleurs d'une tombe fraîchement creusée peuvent encore être arrosées avec profit (...)"

Écrit par : Michèle | 14.06.2017

L'exil implique la solitude et un regard sur son propre passé ainsi que sur le pays d'où l'on vient. Isolé en terre étrangère, coupé de l'actualité littéraire immédiate, on ne peut que se retourner vers les classiques, qui sont l'âme même du génie de notre langue et de notre culture.

Écrit par : Feuilly | 15.06.2017

Oui, il y a sans doute de cela. Bien sûr que je relisais des classiques en France.
Mais pas à ce rythme. C'est vrai.

Écrit par : Bertrand | 16.06.2017

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