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14.08.2014

Les bancs

sur-le-banc-devant-la-maison-cf-ramuz_4828042-L.jpgDans les villages de l’est polonais qu'une voie unique coupe en deux, les gens ont coutume d’installer un banc près de leur clôture, devant leur maison, dans le fossé herbeux, à deux pas de la route, droite ou qui musarde sous la forêt.
Ce banc, tantôt comme neuf et le plus souvent peint aux couleurs des volets de la demeure, tantôt de bric et de broc avec trois ou quatre planches délavées plus ou moins bien ajustées sur quatre piquets de fortune, constitue indiscutablement un lien social entre les gens.
L’agora du village.
J’allais, par badinerie, dire qu’il est un siège social.
C’est en effet là qu’on se retrouve quand les soirs tombent sur une journée caniculaire.
On y discute,  parfois jusqu’à fort tard.
Les vieux, eux, à la belle saison, y passent le plus clair de leur temps. Ils sont seuls ou bien avec un autre vieux, qui remue la tête et qui semble bayer aux corneilles. Les vieux, on dirait qu’ils réfléchissent à la vanité d’un monde, placides sur leur banc silencieux. On dirait aussi qu’ils attendent. Qu’ils attendent… Qu’ils attendent quelque chose qui ne leur fait même plus peur.
Et si un voisin vient à passer, à pied ou sur sa bicyclette, il ne lui viendrait pas à l’idée, à ce voisin, de transgresser effrontément  la coutume, de rompre le code, de salir l’usage, et de ne pas s’arrêter pour dire deux mots.
Et puis, si aucun voisin ne passe par là, il y a des voitures. Pas beaucoup, mais il y en a. Elles, n’ont ni coutumes, ni codes, ni usages. Elles vont leur chemin de voitures. Elles ne saluent pas. Elles vaquent à d’anonymes occupations et amusent ainsi les yeux des vieux qui, plutôt que l’immobilité sédentaire de la chaumière, voient là vivre un mouvement.
Un mouvement qui va à et qui vient de.
Comme eux.
Ils secouent la tête, réprobateurs. A peine goguenards.
Au soir, à la chandelle, en lampant à grands bruits gourmands l’assiette de soupe chaude, ils diront à leur femme qu’ils ont vu passer des gens, des inconnus, et que le monde est bien fou d’aller si vite pour se rendre nulle part.
Puis, ayant dit, ils essuieront leurs moustaches d’un revers du paletot, se lèveront et, si la nuit est encore chaude, ils retourneront sur le banc pour voir si quelqu’un, par hasard, n’aurait pas envie de tromper sa solitude en échangeant deux paroles inutiles sous les étoiles.

J’aime ces bancs. Des bancs privés pour le public.
J’en ai installé un devant ma clôture, devant la maison, à deux pas de la route, dans le fossé herbeux.
Parce que c’est faire injure aux villageois du bout d'un monde que de ne pas entendre l’écho tranquille de leurs traditions séculaires.

17:35 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Un beau texte, Bertrand, un bien beau texte.

La voiture c'est, comme disait Braudel, du "hors-sol". On ne voit rien, on ne sent rien. On est ignorant du monde physique qu'on traverse. On ne ressent ni herbe, ni arbres, ni gens.

Écrit par : Michèle | 14.08.2014

Très beau Bertrand merci et dire que j'ai un banc chez moi aussi et une amie de l'autre coté de l'océan qui a peinturé(vieux mot Français comme vous le savez) a un banc qu'elle a peinturé de la couleur verte....et vous quelle couleur est votre banc public?

Écrit par : george | 15.08.2014

S'asseoir sur ce banc, pour voir les gens passer, c'est aussi, comme tu le dis,se demander vers quelle destination on se dirige soi-même.

Et si un vieux t'aborde en polonais, en quel sabir lui réponds-tu ?

Écrit par : Feuilly | 15.08.2014

Michèle, ce que dit Braudel de la voiture, cette sensation de vide en mouvement autour de soi, est ma foi très juste.
L'isolement dans le multiple

George, mon banc est marron. Comme le fruit de l'automne...

Cher Feuilly, même si je ne saurais disserter sur Schopenhauer en polonais, je me débrouille quand même du langage quotidien:))

Écrit par : Bertrand | 16.08.2014

J'admire pour la langue polonaise. Cela me semble si compliqué que je crois que j'en serais incapable

Écrit par : Feuilly | 16.08.2014

Les commentaires sont fermés.