UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30.04.2017

A bian

littérature,écritureCe point posé sur le grand mouvement circulaire du monde et des choses, quelques semaines seulement avant le passage de l'autre côté de l’équinoxe, m’évoque toujours peu ou prou, avec un décalage de quelques mois cependant, les marais poitevins d’où je suis venu.
Car c’est bien au cœur de l’hiver que Lacus duorum corvorum liquéfiait ses paysages. Des brouillards sommeillaient au dessus de l'eau, les frênes têtards alignaient leur élégance rustique dans ce miroir impromptu, les vanneaux huppés et les mouettes du large s'y donnaient de criards rendez-vous.
Le marais est à bian, disait le paysan, doctement. Comme toujours. En fait, je n’ai jamais trop su ce que signifiait ce à bian. A blanc, ça c’est certain, car c’est bien ainsi qu’est dit le blanc en patois poitevin. Une vache bianche. Une robe bianche. Le marais est blanc, alors, pour dire qu’il est recouvert d’eau et que le ciel livide des mortes saisons s’y reflète ? Un parler uniquement figuratif ?
Hum... Ce serait  beau. Mais le paysan n'aime pas trop le figuratif. Il préfère nettement quand les choses ne l'abusent pas de leurs reflets.
Ou alors, le marais est exsangue, a été saigné à blanc, par allusion à une vieille expression du XVIe, «mettre au blanc», pour dire ruiner. Mais en quoi l’eau étalée sur son dos aurait-elle ruiné le marais ? Peut-être parce qu'il est une terre gagnée sur le vieil océan, une terre conquise par l’eau canalisée, domptée dans les conches et les fossés et que, tout à coup, cet océan reprendrait sa revanche et ses vieux droits, ruinant du même coup le travail des siècles et des hommes. Tiré par les cheveux ? Oui, un peu... En tout cas, le maraîchin avait sans doute d’ataviques raisons, des raisons de langage, des raisons de mots lustrés par la mémoire du monde, pour dire que les marais étaient à bian.

Les termes alors s’entrechoquent d’une longitude à l’autre. Ici, c’est précisément lorsque le blanc par excellence, celui de la neige, prend congé, que les paysages sont à bian. Sur les rives de ces lacs éphémères, j’imagine, amusé, qu’un maraîchin dise à un autochtone que les paysages sont à bian. Et que ces deux-là ne se comprennent que par le sens premier de leur musique respective…
Car sous ce bleu miroitant des équinoxes continentaux, sous cette nappe d’eau comme un point final écrit au bout de la morte saison,
ce ne sont pas les paysages qui sont à bian. C’est l’hiver qui n’est plus blanc. Ruiné. Exsangue. Privé de son essentiel.
L'hiver blanc est à bian.
Comme quoi, on doit toujours retourner sept fois la langue dans son histoire avant de lui faire prendre le large. Avant de lui donner délégation à dire le monde.

15:48 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Je lis dans un dictionnaire du patois saintongeais qu'outre l'idée de "blanc", ban peut également signifier "qui est nouvellement propre, qui vient d'être lavé". Peut-être Est-ce le sens qu'il convient de donner au marais envahi par les eaux ?

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1411748z/f387.image

Écrit par : Feuilly | 02.05.2017

Tiens, tiens, précieuse indication que tu offres là... Je ne connaissais pas ce sens. Le marais remis à neuf, nettoyé. Merci.

Écrit par : Bertrand | 02.05.2017

Lave plus blanc, quoi (aille, ouille)

Ah! la langue...

Michel Pastoureau a écrit sur les couleurs, ce texte lui plairait sans doute... :)

Écrit par : Michèle | 17.05.2017

Et comment on dirait blanc en patois béarnais ?

Écrit par : Bertrand | 17.05.2017

En patois gascon bigourdan tu veux dire (en gros le patois de la Bigorre, plaine et montagne autour de Tarbes, Lourdes, Bagnères-de-Bigorre), alors que le patois gascon béarnais c'est plutôt les plaines des Gaves de Pau et d'Oloron.
Mais je n'y connais pas grand-chose (pas compris grand-chose non plus dans les recherches que je viens de faire pour te répondre). Je crois qu'il faut être locuteur d'un patois pour savoir. Or je suis (comme toi) un pur produit de l'école de la République :)

Bref, "blanc" en bigourdan se dit "blanc" (prononcer le c). Cheveux blancs = Peoublanc

Écrit par : Michèle | 17.05.2017

"blanc" aussi en béarnais ! :)

En fait, béarnais et bigourdan sont deux variantes du gascon (il paraît qu'il y en a 7).
Ne pas confondre gascon et occitan, le gascon s'est dégagé du latin en l'an 600, l'occitan n'avait pas encore émergé :)

J'aurai oublié tout ça dans quelques semaines :)

Écrit par : Michèle | 17.05.2017

.... Et c'est bien dommage parce que ça vaut le détour...:))

Écrit par : Bertrand | 17.05.2017

Écrire un commentaire