02.03.2012
A bian
Ce point posé sur le grand mouvement circulaire des choses, à deux doigts de basculer de l'autre côté de l’équinoxe, m’évoque toujours peu ou prou, avec un décalage de quelques mois cependant, les marais poitevins d’où je suis venu.
Car c’est bien au cœur de l’hiver que Lacus duorum corvorum liquéfiait ses paysages. Des brouillards sommeillaient au dessus de l'eau, les frênes têtards alignaient leur élégance rustique dans le reflet, les vanneaux huppés et les mouettes du large s'y donnaient des rendez-vous criards.
Le marais est à bian, disait le paysan. En fait, je n’ai jamais trop su ce que signifiait ce à bian. A blanc, ça c’est certain, car c’est bien ainsi qu’est dit le blanc en patois poitevin. Une vache bianche. Le marais est blanc, alors, pour dire qu’il est recouvert d’eau et que le ciel blanc s’y reflète ? Un parler uniquement figuratif ?
Nie wiem.
Ou alors, le marais est exsangue, a été saigné à blanc, par allusion à une vieille expression du XVIe, «mettre au blanc», pour dire ruiner. Mais en quoi l’eau étalée sur son dos aurait-elle ruiné le marais ? Peut-être parce qu'il est une terre gagnée sur le vieil océan, une terre conquise par l’eau canalisée, domptée dans les conches et les fossés et que, tout à coup, cet océan reprendrait sa revanche et ses vieux droits, ruinant du même coup le travail des siècles et des hommes. Tiré par les cheveux ? Oui, un peu sans doute. En tout cas, le maraîchin avait sans doute d’ataviques raisons, des raisons de langage, des raisons de mots lustrés par la mémoire, pour dire que les marais étaient à bian.
Les termes alors s’entrechoquent d’une latitude à l’autre. Ici, c’est précisément lorsque le blanc par excellence, celui de la neige, s’en va, que les paysages sont à bian. Sur les rives de ces lacs éphémères, j’imagine, amusé, qu’un maraîchin dise à un autochtone que les paysages sont à bian. Et que ces deux-là ne se comprennent que par le sens premier de leur musique respective… Comme quoi, on doit toujours retourner sept fois la langue dans son histoire avant de lui faire prendre le large. Avant de lui donner délégation à dire le monde.
Reflets bleutés des équinoxes continentaux, ce ne sont pas les paysages qui sont à bian avec cette nappe d’eau posée comme un point final au bout de la morte saison. C’est L’hiver qui n’est plus blanc. Ruiné. Qui est à bian.

12:53 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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