UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10.03.2014

Car tel est notre bon plaisir

littérature

Il y a quelques années déjà, j'avais lu avec délectation le Roman de Renart.
Je n'en avais jusqu'alors lu que des extraits, assez larges tout de même, et l’envie m’avait donc pris de lire ce maître-livre du Moyen-âge, d’un seul trait, dans sa totalité.
Car voilà bien un roman - au sens où il fut rédigé en langue romane - qui a bercé notre apprentissage littéraire sur les bancs de bois de la prime école et dont les célèbres animaux-personnages ont longtemps hanté notre imaginaire.


On y apprend beaucoup sur la langue et, en filigrane, sur une certaine société des XIIe et XIIIe siècles.
Bref, voyez comme, sur les susdits bancs de bois des écoles de notre enfance, on nous a gentiment gavés d’erreurs qui, par la suite, se sont accrochées à notre âme comme le chapeau chinois à son rocher.
Je me suis donc souvenu de cette phrase avec laquelle les rois de France motivaient leurs ordonnances et expédiaient leurs sujets sur la paille humide des cachots, phrase qu’on nous rabâchait pour nous bien montrer l’arbitraire des despotismes d'antan et, par contraste, pour nous éclairer
sans doute sur cette belle République à la lumière de laquelle nous avions la chance de nous épanouir : Car tel est notre bon plaisir.
Je me souviens aussi du sentiment de révolte qui sourdait alors en mes juvéniles tripes devant ces dictateurs "emperruqués" qui, par plaisir, par jouissance perverse, se plaisaient à faire la pluie ou le beau temps.

Il en était peut-être ainsi. Certes. Mais l’exemple qu’on nous donnait pour faire entrer dans nos jeunes caboches les abus de l’Ancien Régime, n’en était pas moins traîtreusement falsifié.
Dans le procès de Renart, deuxième livre, le chien Rooniaus est désigné comme justice. C’est-à-dire comme juge. Les Anglais ont d’ailleurs gardé ce sens primitif et désigne sous le nom de justice le Président d’un tribunal. Le plaids, c’est l’enquête, l’instruction, en même temps que la décision du juge motivée par cette enquête et cette instruction.
Et ce plaids-là apparaissait en latin dans le tale placitum, soit " telle est la décision prise par la cour."
Voilà la traduction exacte de notre fameux tel est notre plaisir.
Ne nous a donc pas dès lors enseigné un véritable contresens, la décision d’une cour après instruction étant censée être l’exact contraire de l’arbitraire et du plaisir pris à punir ?
Ah, combien de mots et combien de formules employons-nous ainsi, dans nos paroles comme dans nos écrits, à l'envers de leur véritable mission ?
J'en suis presque effrayé.

13:24 Publié dans Acompte d'auteur, Lettres à Gustave | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.03.2014

Métaphysique de l'amour

Quand on fait l'amour sans la sublimation amoureuse, on tire un coup ou on se fait mettre.
C'est selon.
Quand on fait l'amour par amour, quand la sensualité passe aussi au spirituel, on engage un combat avec la mort dont on ressort vainqueur.
Pour un temps encore...
P7040666.JPG

14:23 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

07.03.2014

Le vent se lève...

Avant le drame qui se déroule actuellement en Ukraine, je ne m’intéressais que de loin aux gesticulations sociales-démocrates, sans surprise, atones, d’Hollande et de ses complices.
Mais, de par la nationalité de ma petite famille et de par la géographie où s’écoulent mes jours, ce drame ukrainien me touche et il m’a dès lors bien fallu entendre, lire et comprendre l’attitude haïssable de toute cette clique
littérature,écriturefrançaise.
Voilà pourquoi j’ai Fabius et Hollande dans mon collimateur…
Je lisais donc ce matin que 81% des Français étaient mécontents de leur gouvernement. Après - et pendant- les mensonges et les tricheries diverses qu’il assène, j’aurais dû sauter au plafond. Mais non… Pas du tout…
Car ce que j’ai trouvé dramatique dans les données de ce sondage, c’est qu’il y ait encore 19% de contents. Ce doit être à n’en pas douter des imbéciles endurcis, des gens rompus à la duplicité de l’esprit, à la mollesse du raisonnement, à l’humanisme intéressé, et ça fait beaucoup, quand même, presque 1 sur 5, pour une nation tellement orgueilleuse d’elle-même ! Du coup, c’est le cas de le dire : cocus, battus et contents !
Mais je ne dis plus un mot là-dessus. J’en suis fatigué de rabâcher. Et surtout, qu’est-ce que j’en ai à foutre, au fond ? Ai-je seulement ‘l’ombre d’un ami là-dedans ?
Ah, tout de même ! Un dernier truc. Un truc qui m’a fait écarquiller les yeux tant il prouve encore et encore combien les politiques ont cet art accompli de maquiller, de dénaturer et de manipuler le langage pendant que ces corniauds d’avaleurs de médias n’y voient que du feu. Mais oyez plutôt :
Un journaliste annonce à Ayrault qu’il est à 17% et lui demande, en prenant un petit air mi-affligé, mi-goguenard, mi je-ne-sais-trop-quoi comment il fait, vains dieux, pour gouverner avec une telle impopularité sur le dos ! Une fois n’est pas coutume, il a raison le journaliste : comment fait-on, sinon à coups de bâtons et de mensonges, pour légiférer la vie de millions de gens qui ne vous aiment pas et ne vous accordent aucun crédit ?
Réponse fière et digne du premier ministre :
- Nous gouvernons parce que nous sommes élus. On ne gouverne pas avec la popularité.
Ianoukovitch et Napoléon III auraient pu faire exactement la même réponse ! La manière dont ils ont quitté la scène devrait pourtant inspirer le premier ministre, surtout qu’il soutient comme parfaitement légitime et méritée la chute récente du premier.
Il oublie, ce monsieur Ayrault, que pour être élu, il faut d’abord être populaire dans les urnes et que si cette popularité a fondu comme neige au soleil, c’est qu’il y a eu un problème en route, un couac, et qu’une remise en question s’impose. Mais non, droit dans ses bottes, le gars. En clair : on est élu, on peut faire n’importe quoi et qu’ils aillent se faire foutre !
D’où l’inconvénient de la démocratie quand elle n’est pas directe et avec des pantins révocables à tout instant.
Bon, j’arrête…
Car, comme susdit, qu’ai-je à faire de tout ce chaos de lâchetés ? Ma vie est-elle concernée ?
Mes deux meilleurs amis, plus que des frères, sont morts et ne peuvent dès lors pas en souffrir, et les deux ou trois autres qui me restent sont trop loin pour être réellement vivants. Ma petite famille, quant à elle, a autre chose à faire que de se lamenter sur l’état du monde ; elle a à vivre pleinement sa vie.
Mes solitudes du bord du Bug sont dès lors peuplées de désirs qui ne demandent qu’à être honorés.
Peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !
J’entendais hier soir sur les prairies humides le cri des grues sauvages claironnant leur retour. Le grand mouvement des choses continue, la lumière devient plus gourmande, le soleil plus jaune et plus tiède, l’air plus accueillant, la chanson aux lèvres plus guillerette…
Le vent se lève, il faut tenter de vivre !

 Bon week-end à tous et, si vous en avez l'envie et le temps, je vous recommande cet article très bien documenté de Jacques Sapir

12:46 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.03.2014

"Le bon côté de l'Histoire"

littérature,politique,ukraine,écritureUn échange hier avec un vieil et très cher ami des Deux-Sèvres – que je resalue au passage -  me donne envie ce matin de préciser quelques points :
Les quelques textes que j’ai pu écrire ici-même sur l’Ukraine, sont des textes qui mériteraient évidemment plus ample travail en profondeur. Car ils pourraient donner l’impression que je considère
en bon papa binaire les évènements qui se déroulent de l'autre côté de la frontière, avec des bons et des méchants et moi, bien évidemment, plaidant pour les bons.
Ce serait bien… Hélas, si je suis en colère contre la bave sans cesse dégoulinante des médias pro-occidentales, comme sur l’attitude mensongère de la diplomatie européenne qui fait semblant de ne pas voir d’où vient le feu alors que depuis des années les Américains arrosent de leurs dollars tous les mouvements radicaux ukrainiens capables un jour de déstabiliser leur pays et de le définitivement fâcher avec la Russie, je ne me fais aucune illusion sur l’humanisme et la sagesse de Poutine.
Poutine est un rapace qui se bat avec d'autres rapaces sur le partage d'une proie. Car dans cette histoire dramatique, tout le monde s'en fout comme de Colin Tampon du bonheur du peuple ukrainien !
Mais je suis Français, j’écris en français, je suis principalement lu par des Français : il n’est dès lors pas nécessaire que je rabâche pour eux ce qu’ils entendent et lisent partout à longueur d’année, à savoir que la Russie n’est pas un pays démocratique et que Poutine est un dictateur.
Il se trouve que dans la situation présente, la fourberie des uns et des autres lui a donné l’occasion d’exprimer visiblement ce qui est essentiel dans sa politique, à savoir l’inféodation plus ou moins marquée de certaines républiques de l’ex-URSS, dont la plus importante, l’Ukraine.

Quand j’écris également que le coup d’État – applaudi par ces anges immaculés que sont les chefs d’État européens tous démocratiquement*élus sur une foule de fausses promesses - a surtout été mené par des groupes paramilitaires ne faisant nullement complexe de leur nostalgie du troisième Reich, il faudrait dire aussi, (comme me le fait justement remarquer mon ami, là-bas, du côté de la Sèvre niortaise) que parmi les milliers de gens rassemblés à Maïdan, il y avait aussi des milliers de gens qui ne calculaient rien politiquement, des milliers de gens sincèrement épris de liberté et qui ne poursuivaient pas d’autre but que de chasser toute la veulerie corrompue du système Ianoukovitch.
Mais ce ne sont pas ceux-là, trop naïfs, trop sincères avec eux-mêmes et avec tout le monde, qui font les révolutions ! Ils n’en sont que le décor en même temps que le prétexte spectaculaire.
Cela vaut hélas pour toutes les révolutions : à un moment donné, ce qu’il y a de substantiel et de spontané dans les tripes du plus grand nombre passe dans la tête de quelques stratèges.
Disons alors que les révoltés sincères, ne sont jamais  du bon côté de l’Histoire.

Et, justement, ce matin, en lisant les titres, cette vieille petite phrase sortie de la bouche d’Obama m’a fait pouffer de rire : la Russie n’est pas du bon côté de l’Histoire !
Enfin un brin de vérité, monsieur Obama ! Mais seriez-vous donc un marxiste qui s’ignore ? Car savez-vous que votre sortie suggère que l’histoire a un sens, une trajectoire juste et inéluctable, qu’elle marche pas à pas vers le bonheur des hommes libérés de leurs aliénations et que ceux qui ne marchent pas dans ses clous sont des tordus ou des réactionnaires ?
Ce matin, monsieur Obama, vous m’avez semblé plagier les discours enflammés d’un certain Vladimir Illich Oulianov…
Mais vous avez raison : la Russie n’est pas du bon côté de l’Histoire… Ça, c’est certain.  Je vous ferais cependant respectueusement remarquer- en exagérant à peine mais en soulignant fortement  qu’il n’y a aucune dimension humaine commune entre eux et Poutine, -  que Sitting Bull, Géronimo, non plus, n’étaient pas du bon côté de l’Histoire.
Pas plus que les Girondins de 1793, les Africains contemporains du triangle d’Ébène, les Arméniens de 1915, les juifs polonais et européens de 1939, les millions de gens des goulags staliniens,  et tutti quanti et tutti quanti…
Alors, de grâce, Monsieur le Président ! Ne présumons pas de ce qu’est la bonne ou la mauvaise histoire et lisons là telle qu’elle est réellement : une suite ininterrompue de crimes commis au nom d'idéologies dévastatrices et passagères, mais toujours servant la pérennité des  intérêts d’un petit nombre d'acteurs...

*Qu'on veuille bien se souvenir - en se souvenant du référendum de mai 2005 en France sur le traité européen - dans quelle estime les démocraties donneuses de leçons  tiennent les sanctions populaires !

11:50 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, politique, ukraine, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.03.2014

Moi, Président, …

rubon66.gifCe que je disais, en craignant pourtant le ridicule, dans mon premier texte sur l’Ukraine, semble chaque jour, hélas, mille fois hélas, un peu plus près de la réalité.
Comment donc un pauvre bougre comme moi, aussi pauvre que tous les pauvres bougres que peut porter la terre,  a-t-il pu comprendre avant les maîtres du monde ce qu’il allait advenir de Maïdan pris d’assaut par les groupes paramilitaires ultranationalistes et nazis?
On s’en doute et on me fera cet honneur : cela n’est nullement dû, ni à ma clairvoyance, ni à la finesse de mes analyses, ni à des infos occultes, mais au simple fait que les susdits maîtres du monde mentent comme un seul homme et comme de véritables arracheurs de dents. On les entend aujourd’hui faire mine de pleurnicher sur le brasier qu’ils ont eux-mêmes alimenté, dès le départ, de leurs sournoises jerricanes d’essence et on les voit tous, vierges effarouchées, chantres de la paix et grands prêtres du droit international, exhorter Moscou à la sagesse, après avoir tenté de lui planter carrément un couteau dans le dos !
Poutine porte aujourd’hui ses armes en Crimée : n’allez surtout pas penser que cela me réjouisse ! Mais cette dramatique éventualité était écrite comme le nez sur la figure. Peut-être même était-elle espérée par les grands stratèges qui tirent les ficelles du drame. Car il est impossible, absolument impossible, que l’OTAN,  l’onctueuse armée des diplomates et la horde souterraine des renseignements n’aient tiré aucune leçon de l’expérience de 2008 en Géorgie et n’aient pas envisagé une réaction violente de Moscou. Absolument impossible, répété-je !
De là à penser que l’intervention russe constitue un moment particulier de la vaste partie d’échecs engagée par l'Occident, il n’y a qu’un pas que je me hasarderais bien à franchir… Pourquoi Poutine est-il acculé à cette extrémité ? Parce que c’est lui l’agressé et l’OTAN, avec son rêve d’extension jusqu’à la mer noire suivi d’un isolement total de la Russie, est l’agresseur. La taupe terroriste. Le puissant manipulateur.

Comment dès lors Hollande et les autres «démocrates» peuvent-ils mentir à ce point-là à leurs peuples ? Comment peuvent-ils les tenir dans un tel mépris, dans une telle ignorance de ce qui se joue réellement sur la scène ukrainienne, soutenus qu'ils sont par la meute écumante des médias de tous poils ?
On en a le vertige !
«Moi Président, je soutiendrai toutes les manœuvres de déstabilisation qui s’avèreront nécessaires à une hégémonie des forces de l’Otan partout dans le monde et ce, même en reconnaissant comme démocratiques des coups d’État fomentés par des mouvements d’extrême-droite  dans la poursuite de cet objectif. »

De deux choses l’une, donc : soit ce Président est perdu et ne comprend rien à rien, soit il est un dangereux escamoteur. Un trompeur.
En tout cas, il est indigne de notre considération.
Et en tout cas aussi, quand on pense que ce président sans envergure, versatile, hésitant, est aujourd’hui le chef des armées d’un pays qui se présente comme la cinquième puissance mondiale, quand on pense qu’en deux ans de pouvoir il a déjà engagé son pays dans deux guerres et était sur le point de l'engager,
n’eût été la ruse de la diplomatie russe, dans une troisième en Syrie, on a des frissons dans le dos si on n'est pas un guerrier obtus ou un imbécile chafouin du socialisme made in France !
La crise ukrainienne ne fait que commencer, qui va en révéler bien d’autres.
Une issue fatale au vieux continent n’est plus à écarter, car on a intimé purement et simplement à la Russie l’ordre suivant : laisse-toi encercler sans broncher !
Et déjà Obama laisse entendre-  il laisse entendre seulement - qu’il n’ira pas au G8 prévu en Russie, en juin.  Aussitôt Hollande lui court aux baskets et, sans doute voulant faire mieux que son maître et faire montre de son zèle sans faille, déclare : moi je n’irai  pas ! Na !
On est pris d’effroi !  J’ai mal à ma France ! Aurait-il 
dans ses vues, ce président, de célébrer grandeur nature le centenaire de la Grande Guerre ?

Pour l’heure, Poutine contrôle donc la Crimée sous ses armes. Et il dit maintenant aux occidentaux, pris à leur propre piège ou parvenus à leurs fins  :
- Maintenant qu’on a tous des cartes en mains, discutons, Messieurs !
C’est sans doute ce qui va se passer dans les jours qui viennent. L’ours acculé aux parois de sa caverne par des braconniers qui ne disent pas leur nom a donné son premier coup de patte.
Parmi ces braconniers, figurent la diplomatie française et son président, lequel serait bien inspiré, pour une fois, de chausser de meilleures lunettes et d'examiner d'un peu plus près l'échiquier pour avancer lui-même, d'une main souveraine, responsable et réfléchie, ses pièces, sans attendre qu'on souffle à son oreille défaillante la stratégie à suivre !

11:03 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture, ukraine, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.02.2014

Ecriture et littérature

littérature, écritureEn fait, nous avons certainement plus besoin de la littérature qu’elle n’a besoin de nous. Ceci dit dans l’abstraction, si on lui prête une identité autonome dans l’humaine civilisation, si on la considère comme une vertu de notre patrimoine. Elle a ses étoiles qui brillent au firmament, elle a ses lettres de noblesse, elle a son royaume.
Chaque écrivain, avec l’esthétisme qui est le sien, avec son positionnement particulier au monde, avec son histoire individuelle, la nourrit régulièrement de ses écrits. Certes. Mais ce n’est pas pour l’enrichir qu’il agit ainsi, ce n’est pas pour « porter le maillon de sa chaîne éternelle », mais bien pour qu’elle daigne lui ouvrir ses portes et qu’elle veuille bien le compter bientôt parmi les siens.
C’est pourquoi un écrivain - au risque de se déconsidérer lui-même - ne peut pas être modeste, sinon de sycophante façon ; en mièvre faux-cul. Car lorsqu'on en vient à se déconsidérer dans une activité cérébrale ou artistique, à moins d’être un maso – car la déconsidération de soi est aussi souffrance - on passe à autre chose. On va vers quelque chose qui serait peut-être mieux à sa portée.
En essayant de ne pas descendre trop bas toutefois.

A la veille de publier un nouveau livre, ces considérations m’embarrassent ; Quel est le plaisant objectif poursuivi ? Quelle motivation ? Être lu. Tout écrivain, s’il n’est pas le grand Montaigne qui assurait dans son introduction aux Essais n’écrire que pour lui-même, écrit pour ça. Comment pourrait-on dès lors faire montre de modestie quand on s’est persuadé d’avoir quelque chose à offrir qui vaille la peine d’être offert ?
A-t-on déjà vu un écrivain qui clamait que son livre était insipide et n’apporterait rien à ses lecteurs, qu’il ne valait même pas la peine qu’on perde un temps précieux à le lire ? Quand je dis « ne rien apporter à ses lecteurs », je parle de plaisir de lire une écriture censée avoir été  soignée, une fiction – si tant est qu’une fiction existe - bien ficelée, et non pas ouvrir l’esprit des lecteurs vers des horizons nouveaux, les éduquer, leur montrer la bonne route ou je ne sais encore quelle autre indigeste et malsaine billevesée.

A la veille de publier un nouveau livre, ces considérations m’embarrassent donc. Pourquoi suis-je tellement content ?
J’ai un poulailler à construire, des livres à lire, une clôture à faire, du bois à fendre, un voyage à entreprendre et, en plus, ce qui se passe de l’autre côté de la frontière ukrainienne, la déstabilisation téléguidée par l’OTAN et ses petits valets de pied tels Hollande, ne cesse de me révolter et de m’inquiéter...
Alors ?
Serais-je vaniteux au point de considérer que faire plaisir à d’éventuels lecteurs, est ma plus grande satisfaction ? Que je suis bon ? Je n’ai pourtant rien ni de l’altruiste forcené, ni du philanthrope, ni du bon Samaritain. Je n’ai pas mauvais cœur, je ne suis pas un mauvais bougre, certes, même si j’ai mauvais caractère, mais de là à n’être préoccupé que du plaisir de l’autre, il y a un monde.
La réponse est donc sans doute à l’intérieur. Plus loin en moi. Beaucoup plus profonde et moins accessible que toutes ces considérations.
Décortiquer son plaisir, c’est déjà l’entacher de déplaisir, n’est-ce pas ? Le fait est donc acquis : j’ai certainement plus besoin de la littérature qu’elle n’a besoin de moi.
Dès lors, ce sont mes futurs lecteurs qui sont bons. Et non mézigue.

Mais s’il est vrai, comme le note Stéphane Beau dans la préface ouvrant Le Diable et le berger, que « […] la pointe de sa plume [la mienne] a incontestablement été taillée aux siècles passés…» pourquoi ne trouvé-je pas dans mon encrier les mots qui colleraient à mon temps ?
Là, j’ai une réponse dont je suis certain : parce que je n’y colle pas du tout, à ce temps. Parce que je n’y ai jamais collé. Ni de loin, ni de près.
Et, stricto sensu, il n’y a là-dessous pas l’ombre d’une quelconque et sournoise vantardise, mais, bien au contraire, constat d’une incompatibilité d’humeur qui ne fut pas toujours confortable à vivre...

Agréable week-end à tous !

11:44 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.02.2014

A paraître en mars : Le Diable et le berger

littérature,écritureC’est donc une excellente nouvelle pour mézigue, que j’espère évidemment transformer en bonne nouvelle pour tout le monde : en mars et à l’enseigne des Editions du Petit Véhicule - aux destinées desquelles préside Luc Vidal -, paraîtra Le Diable et le berger, version littéraire et dramatique de la vie de Guste Bertin, que les lecteurs de Zozo, chômeur éperdu ont déjà rencontré, en tant qu’assassin du paisible Zozo.

Mais  cette fois-ci, comme le dit le préfacier qui n’est autre que mon ami Stéphane Beau : […] ce nouveau roman qui, bien qu’il reprenne, pour toile de fond, le même petit village perdu quelque part dans le Poitou, au cœur des années soixante, n’a plus grand chose de commun avec la farce. Au contraire, avec ce nouvel opus Bertrand Redonnet nous plonge dans une véritable tragédie, presque au sens Grec du terme, avec une histoire qui se déroule, inexorablement, qui file droit vers la chute, sans temps morts, en entraînant tout sur son passage, hommes, femmes, passions, rêves et espoirs.

Publiquement, je remercie ici Stéphane, chargé de la mise en pages du livre, pour le travail éditorial que depuis des semaines nous faisons ensemble.
Longtemps, bien longtemps même, que je n’avais travaillé dans ces fraternelles conditions et ça met du baume au cœur.
Les Editions du Petit Véhicule sont une petite structure qui fonctionne aussi avec la contribution active de l’auteur.
Je me chargerai donc, avec mes faibles moyens, d’une partie de la promotion et distribution.
Mais, je vous en dirai plus le moment venu.

 Illustration : projet de couverture
Crédit photographique : Jacek Piasecki  (Lublin)

08:26 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.02.2014

Ecrire ou être écrit

P1010031.JPGMettant aujourd'hui la dernière main à un texte qui me tient particulièrement à cœur, je  me suis soudain posé bêtement la question : dans quelle mesure l’écrivain n’est-il pas écrit autant qu’il n'écrit ?
Question sans doute emberlificotée et qui se mord la queue… Une sensation fugace, en tout cas.
Car au début, quand je me suis mis à cette rédaction - il y a peut-être un mois - je ne savais pas du tout  où j’allais. J’étais parti d’un lieu que j’aime beaucoup et les associations d’idées, les retours en arrière, des hommes et quelques anecdotes sont venues, tout ça sorti d'une source presque impromptue.
Ces anecdotes, je les avais oubliées. Elles doivent remonter à une trentaine d’années, en France. Elles sont revenues à la surface parce que des mots, un rythme, une évocation,  les ont rappelées à la vie.
On peut s’étonner alors des libertés que prend l’écriture par rapport à l’écrivain lui-même. Comme si des personnages, des paysages, des lieux enfouis dans la mémoire lui tenaient la main.
Et l’imaginaire fait le reste. Ce qu’on appelle aussi Le traitement littéraire.
Mais ceux qui pensent que l’imaginaire ne se nourrit que d’imaginaire ne s’imaginent pas grand-chose. Imaginent-ils un potier sculptant son amphore avec ses seules mains, sans terre et sans eau ? Une amphore virtuelle peut-être, simulée par gestes. L’écriture est sûrement faite de ces résurgences, souvent insignifiantes, et qui constituent le fonds invisible à l’œil nu de l’inspiration de celui qui tient la plume.
J’ai rédigé ce texte devant la fenêtre où j’ai l’habitude de travailler, avec un vieux verger à deux pas, de la neige, quelques oiseaux frigorifiés sautillant d’une brindille gelée à une autre, et, un peu plus loin, au bord de la route luisante de glace, la petite maison de bois, désormais vide et muette, de ma voisine.
Là même où j’ai écrit le Théâtre des choses et Géographiques. La constance des lieux et des décors quand je lève la tête donne - tout du moins l’espéré-je - la diversité des résurgences et de ce que peut en faire le goût d’écrire.

14:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.02.2014

L'Histoire et ma littérature

littérature, écriture« Ça n’est agréable ni à écrire ni à penser mais je ne suis pas de ceux qui bêlent à tout vent que l’Europe est à jamais sauvée des cataclysmes guerriers. Parce que derrière les poteaux que cette Europe plante pour marquer sa souveraineté, aussi loin qu’elle puisse étendre ses ailes, il y aura toujours un pays qui ne reconnaîtra pas ces poteaux comme plantés au bon endroit ou, derrière eux, une nation qui s’en sentira bafouée. De plus, à l’intérieur même de son enceinte, et ce d’autant plus sûrement qu’elle ne cesse de s’élargir, longtemps des nations seront agitées par leur sentiment équivoque d’une adhésion forcée à une histoire usurpée, sentiment tellement nébuleux qu’il faudra bientôt le taxer, pour être de son temps, de barbare. Peut-être alors les générations d’un futur plus ou moins lointain aboutiront-elles à l’effacement de ce sentiment occulte : lorsque la dissolution liquide des pays dans un même bocal sera devenue plus compacte et plus solide.
Mais les hommes aiment lire le chemin dallé par leurs ancêtres pour arriver jusqu’à eux. Les hommes aiment réveiller les fantômes de leur généalogie qui murmurent sans cesse au plus profond de leur identité. Les hommes déracinés laisseront alors un vide, un trou béant, une incompréhension à leurs enfants des siècles futurs, soucieux de savoir leurs premiers Edens. Et tant qu’il y aura ce manque de traçabilité de l‘histoire individuelle, subsistera ce sentiment d’appartenir à de lointains vaincus, la nation exterminée par le pays.
Prévoir que cette Europe est pour l’éternité à l’abri des guerres et des combats, c’est en outre juger que nous serions des hommes bien meilleurs, bien plus accomplis, bien plus intelligents, bien plus humanistes et bien plus généreux que tous ceux qui nous ont précédés.
Et ça, c’est d’une incommensurable vanité partout démentie par les réalités. »

J’eusse aimé que ce passage tiré de Polska B dzisiaj et écrit en 2009 restât dans le domaine de la littérature.
Mais, quelle que soit la solution que trouveront désormais les diplomates de Kiev et de Bruxelles - chevaux de Troie respectifs de Moscou et de Washington - cet extrait est, et je le regrette douloureusement, hélas vérifié par la centaine d’hommes qui ont versé leur sang sur les trottoirs de Kiev.
Aucune idée sur terre n’est digne d’un trépas, écrivait le poète.
Bien vainement et c’est à désespérer des hommes.

Illustration : un insurgé à Kiev

11:10 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.02.2014

Ukraine : questions aux politiques occidentaux

1596459151.jpgOn pouvait lire ce matin dans la presse et sur divers sites d'informations :

"Il faut rétablir le dialogue politique entre opposition et pouvoir", a déclaré Laurent Fabius, en présence du secrétaire d'Etat américain John Kerry. "Chacun doit se mobiliser pacifiquement pour revenir au dialogue", a-t-il ajouté.
Mais dites-moi : que vient faire ici l'Américain ? Quels oignons vient-il faire frire dans l'arrière-cuisine ? Personne ne songe à poser la question... Pourquoi ? Parce que ça coule de source informelle ?
Transposez cependant la situation au Mexique ou n'importe où ailleurs, mais que ce soit aux portes des États-Unis, et imaginez alors Fabius faisant une déclaration passe-partout comme celle-là et qu'on nous précise : "en présence de Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères."
Vous imaginez qu'il se passerait quoi ?

08:16 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture, politique, ukraine |  Facebook | Bertrand REDONNET

19.02.2014

Ukraine : l'échiquier dangereux

politique, littérature, écriture, Galia Ackerman, historienne spécialiste de l’Ukraine, déclarait cette nuit  sur une radio française : Ce soir, ce n’est pas la révolution, c’est la contre-révolution.
Les troupes antiémeutes ont en effet donné l'assaut. Plus de 25 morts. Kiev plonge dans le sang et le chaos.
On accuse ouvertement Moscou d’être à l’origine de cette contre-offensive gouvernementale. Certes, les forces antiémeutes ukrainiennes n’avaient ni l'expérience, ni les moyens d’un tel déploiement de stratégie et de brutalité. Sans quoi Kiev ne serait pas occupé et bloqué depuis 3 mois…
Ça tombe sous le sens.
Mais, jamais, dans la bouche d’aucun journaliste, d’aucun spécialiste, d’aucun témoin, d’aucun commentateur, d'aucun irresponsable politique (dont le belliqueux Hollande et sa porte-bonne-parole) n’est dévoilée la présence d'autres protagonistes venus de l'extérieur, sur ce qu’il convient, hélas, mille fois hélas, d’appeler
désormais le champ de bataille ukrainien.
Les forces ukrainiennes n’avaient pas les moyens de conduire la contre-offensive. Je le répète. Mais les manifestants avaient-ils les moyens, même par milliers qu’ils sont, d’opposer une telle résistance à un régime aussi fort depuis un trimestre maintenant et de bloquer le cœur de la capitale tout comme une partie du pays ?
Les morts de part et d’autre ont, pour beaucoup, été tués par balles. Si on sait, bien évidemment, qui arme les troupes d’assaut pourquoi ne dit-on pas un mot, pas un seul,  sur l’origine de l’armement des opposants ?
"Ils ne sont pas armés", dit la presse occidentale. Des journalistes ont pourtant été tués par balles, notamment un journaliste russophone. Et pas par les troupes d'assaut...

Le véritable affrontement a donc un autre nom géopolitique et les deux armées en présence à Kiev ont pour chef d’Etat major respectif une identité autre que celle qu'on nous annonce.
Leur aide de camp : L’Europe pour l’un, Viktor Ianoukovitch pour l’autre…
Le seul commentaire politique intelligent, réaliste, me semble venir aujourd'hui de Donald Tusk, premier ministre polonais, qui sait de quoi il parle, les nationalistes ukrainiens ayant établi une carte de leur pays, valable en cas de victoire de leur camp, qui annexerait purement et simplement trois powiats (départements) polonais : «Varsovie dit sa crainte de voir éclater une guerre civile dans ce pays divisé entre les régions de l'est et du sud russophones et celles de l'ouest nationaliste.»
Tel est également mon sentiment. C’est cette division historique, géopolitique, culturelle, inaccessible à un européen de l’ouest, qu’utilisent ceux qui tirent les véritables ficelles de l’insurrection, dont les buts avoués seraient pourtant légitimes s'ils étaient déterminants : un retour à la constitution de 2004.

Si telle est réellement la distribution des cartes, le continent européen est, une nouvelle fois, au bord du gouffre, les belligérants venant de faire franchir le Rubicon à leurs troupes.
En souhaitant encore une fois  et de tout mon être me lourdement tromper.
En attendant, Kiev brûle… Comme a brûlé Damas. Sur le même schéma d’une identification fallacieuse des véritables forces en présence et des véritables enjeux à plus ou moins long terme.

13:56 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : politique, littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.02.2014

La peur et la joie

P9180021.JPGEn marchant longtemps, longtemps vers l’est, on arrive inéluctablement à l’ouest. Pourtant, on commence son périple avec le soleil droit dans les yeux et on le finit immanquablement avec le soleil toujours droit dans les yeux.
Alors à l’ouest de quoi, sinon de son point de départ ?
Les deux notions ne s’annulent en effet que par rapport à lui.
Même chose pour le nord et le sud, le point de départ toujours comme unique et seul critère. Sans lui, il n’y a pas de situation qui puisse être nommée.  Sans lui, on est à la fois partout et nulle part.
Ce point de repère évite ainsi que l’on s’égare dans la folie ou, bien pire, qu’on emprunte aux autres une définition pour dire sa propre situation. Dis-moi où tu en es et je comprendrai où j’en suis. Langage commun aux hommes qui ont perdu la vertu de se savoir eux-mêmes.
D’est en ouest, du sud au nord, l’unique propriété du périple, l’unique moyen en même temps que l’unique  fin,  c’est donc soi-même. Car il en va ainsi de la naissance et de la mort.
Parti du point zéro, du hasard d’une fécondation, en marchant le plus longtemps possible dans la même direction, on en revient inéluctablement au point zéro. Du point néant au point néant.
On appelle ça la vie si on marche en biologiste. Le voyage si on marche en poète.
Hélas, ce n’est pas si simple ! La façon que nous avons de nommer les choses essentielles dénotent sans ambages la façon avec laquelle nous les appréhendons et c’est ainsi qu’en filigrane ceux qui prétendent être nos maîtres nomment plutôt cela le voyage biologique. Jamais ils n’usent de l’expression, certes ; elle est cependant partout dans leur conception de notre parcours.
Car pour gouverner les hommes – depuis le temps qu’ils ont fait la preuve qu’ils ne savaient pas marcher de leur propre chef - il faut toujours ménager la chèvre et le chou. Il faut dès lors leur bien faire comprendre qu’exister est un hasard fabuleux mais, surtout, que cette existence n’est in fine que la promenade d’un amas de cellules qui demandent à ce qu’on mange, qu’on boive,
qu’on dorme, qu’on se reproduise éventuellement.
Et tout ça, bien sûr, se négocie. Au prix fort. La biologie l’emporte sur la poésie. Toujours. Le piège est ainsi refermé sur les hommes : ils n’auront vécu que dans la pensée de leur fragilité.  Dans leur marche vers l’est, ils n’auront vu que des soleils couchants.
Celui qui sait parler au grand mouvement circulaire des choses, qui ne confond pas l’orient et l’occident mais qui change leur nom seulement quand le moment en est venu, celui-là a une chance de marcher en joyeux.
Ce joyeux-là a peur et de cette peur sans cesse ré-alimente sa joie. Tant qu'il en vient à s’imaginer parfois que si les hommes vivaient sur un disque plutôt que sur une boule, ils seraient éternels.

Tout cela, me direz-vous, sérieux et profonds, peut-être même légèrement goguenards, est d'une simplicité déconcertante, mon pauvre monsieur !
Hé bien justement : ce qui me désole profondément, depuis le début, c'est bien la pleine conscience de cette simplicité que les hommes s'évertuent
à compliquer par mille et mille arguties, par des millions et des millions de facéties, toutes plus oiseuses les unes que les autres.
Comme si l'orgueil de leur destin ne pouvait se satisfaire de la modestie d'un raisonnement.

11:19 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.02.2014

De la chasse

littérature

C’est vrai, je le concède à la pensée intellectuelle dominante et de bon goût : ils ont parfois l’air effrayants avec leur tenue de camouflage de guerrier à la ramasse, tenue qui ne camoufle d'ailleurs rien du tout de leur âme grossière, avec aussi leur casquette à la noix, leur face rubiconde, congestionnée par une chère trop riche et trop arrosée, leur fusil flambant neufs et leurs affreux clébards. Je le concède d’autant plus volontiers que je n’ai jamais chassé de ma vie.
Gamin cependant, j’ai piégé et j’ai vraiment aimé ça. Quand l’hiver océanique consentait enfin à offrir quelque velléité hivernale, avec un peu de gel suspendu aux buissons et une fine couche de neige sur les champs, que les grives erratiques et les merles noirs venaient alors picorer des restes de fruits blets sous les pommiers des jardins, j’aimais tendre mes pièges et capturer des oiseaux. Ma mère les faisait rôtir au souper, avec quelques pommes de terre parfumées au beurre. Un régal, d’autant qu’il m’en souvienne ! Mais plus encore qu’un plaisir gustatif, une espèce de satisfaction atavique du trappeur se nourrissant des fruits de sa chasse. Le sentiment préhistorique d’un cueilleur avant sa révolution néolithique, sans doute. Une sorte d’aventure dans un monde où elle n’était, déjà, plus guère de mise.

On m’opposera - en pure perte car je me le suis souvent opposé moi-même - que le fait de tuer des oiseaux est profondément déplorable. C’est un peu drôle, ça ! Car voilà un procès qu’on ne fera jamais, du moins que je n’ai jamais vu faire, au «taquineur de goujons», comme si le fait que la proie évolue dans un autre élément que le nôtre, l’eau, dispensait les cœurs purs, les pleurnicheurs à la gomme, de la moindre culpabilité. Tuer un lapin ou un faisan, c’est barbare, planté un hameçon dans la gorge profonde d’un brochet en lui arrachant les branchies au passage, non. Mais peut-être est-ce tout simplement le choix des armes : le fusil, la poudre, la cartouche, le plomb, la balle, la détonation, évoquent la guerre ou le crime, alors qu’on n’a certes jamais vu un assassin prendre sa victime avec un hameçon, ni les hommes s’entre-tuer gaillardement sur les champs de bataille à coups de cannes à pêche et à grand renfort de moulinets.
Je ne cherche point à trouver des arguments à la chasse. En quoi une activité ancestrale, primaire, fondamentale, au départ, du clan humain, et plus récemment, un des acquis les plus populaires de 89, aurait-elle besoin de mes arguties ? Et puis, je fus un temps forestier de mon état et je pratiquais dans des parcelles boisées de plusieurs hectares des coupes franches, étroites, pour, entre autres, faciliter le passage des chasseurs. J’ai alors vu le garde-forestier venir la veille d’une journée de chasse organisée - journée que le propriétaire des lieux faisait payer fort cher - poser des poules faisanes et des coqs, ça et là, le long de mes allées, en les endormant, la tête sous une aile et en les faisant un moment tournoyer. Pour être sûr que les oiseaux seraient encore dans les parages le lendemain matin et que ces corniauds de chasseurs en auraient pour leur argent et leurs coups de fusil.
Mais ce n’est pas là, la chasse que je comprends. Ce n’est là qu’une dépravation de la chasse par le profit, l’argent, l’appât du gain, la destruction du vécu en représentation de vécu, comme dans tous les autres domaines. Comme, par exemple, en Camargue, quand les gardiens à cheval, bien chapeautés et tout vêtus de jean et de cuir, rassemblent  un troupeau de bovillons, non pas parce qu’ils ont besoin de rassembler un troupeau de bovillons, mais pour que le touriste vive une carte postale.
Ce que je cherche, donc, c’est à contredire l’esprit systématique du contre, sans qu'aucune réflexion critique en amont ne soit opérée, dans l’ignorance souvent complète du sujet auquel on s’oppose, comme ça, simplement, pour hurler avec les loups de la bonne meute idélogique, écologistes prétendus, raffinés de salon et des arts et des lettres, gôgauche melliflue, couperosée, robespierriste et tutti quanti.

Au nord de la Pologne, à une centaine de kilomètres de chez moi, se déroule la dernière et véritable grande forêt de toute la plaine européenne. Je l'ai déjà dit. Un temple de la mémoire naturelle, un témoin archéologique quasiment en l’état, de ce que fut jadis le continent. J’y vais parfois. Je fus exceptionnellement admis dans ce qu’on appelle la réserve biologique intégrale.
Cette forêt me hante par sa majesté primitive, son ombre intacte sillonnée par les loups, les bisons et autres grands animaux, la splendeur de son absence humaine. Et je me suis demandé : pourquoi cette forêt-ci, à cheval sur deux pays, plutôt qu’une autre, a-t-elle été sauvée du désastre de la hache et de la charrue ? La réponse est claire, elle m'a été donnée par les gens de la forêt eux-mêmes  : cette forêt a été épargnée tout au long des siècles parce qu’elle était le terrain de prédilection des tsars de toutes les Russies pour leurs chasses. Interdiction absolue y était faite d’en polluer la moindre harmonie.
Une forêt sauvegardée pour le privilège des grands au détriment du pauvre peuple, me direz-vous, dans un premier réflexe d’homme ou de femme qu’anime un grand et légitime souci de justice sociale. Procès d’intention, dirais-je alors. Si la planète recèle encore ça et là de semblables bijoux posés sur leur écrin primitif, ce n’est certes pas, historiquement, au peuple (qui ne fut guère plus bon que ses seigneurs) qu’elle le doit, mais bien à la hiérarchisation honnie de la propriété non moins honnie. On peut en penser ce que l’on veut, on ne peut en revanche, au risque de sombrer dans un révisionnisme bêtifiant de communiste à la traine, nier l’origine de la sauvegarde des grandes forêts de ce monde. Sans la chasse seigneuriale, la forêt de Białowieza aurait, comme toutes les autres en Europe, subit le démantèlement que l’on sait.
Alors, messieurs et mesdames les puristes, un peu de gratitude pour ces pauvres bougres, quelque peu misérables dans leur choix, il est vrai, mais qui ne commettent somme toute que le crime de vouloir refaire, dans un monde où tout est avili, déformé et où toute activité humaine a été vidée de son sens, les gestes d'une longue histoire.
Et j’en reviens à cet acquis de 89 auquel je faisais allusion tout à l’heure, et j’en reviens, du même coup, aux Paysans de Balzac. La grosse contradiction entre propriété seigneuriale d’antan et propriété passée aux mains du peuple par voie d’expropriation et d’émissions anarchiques d'assignats, y est magistralement mise en scène. Les grands espaces forestiers bradés aux gens du peuple, se voient soudain la proie des haches et du massacre sans discernement, et bientôt, de l’immense forêt, ne reste plus que des lambeaux éparpillés sur un désert.

Mon propos est donc historique, pas de valeur. Ce n'est pas un propos socialiste.
Mon propos est libre et ne cherche pas à plaire aux idéologues de tous bords, à la bonne conscience, et, quitte à me faire l’avocat d'un diable, je dis donc que sans la chasse, moyen de survie d'abord, puis noble tradition, dès le Haut Moyen-
Âge, la planète n’aurait plus compter que des bosquets cacochymes pour abriter une faune et une flore, que les ennemis de la chasse, justement, veulent aujourd’hui tant protégées !
Contradiction sublime ! Il nous faut vivre, nous n’avons pas le choix, avec ces contradictions qui ne vont pas toujours dans le bon sens du bon sens.
Encore faudrait-il savoir réellement où veut nous conduire le bon sens. Il arrive qu'il échoue dans les impasses de la contre-vérité. Par commodité. Pour le confort d'un monde aux couleurs bien tranchées.

12:11 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.02.2014

Stéphane Beau : Hommes en souffrance

littérature,écritureLe livre que vient de faire paraître Stéphane Beau aux "Editions Les 3 génies", Hommes en souffrance, mérite le respect et votre lecture en ce qu’il est un livre courageux.
Il en fallait en effet, du courage, pour aller braver sur son terrain la pensée dominante, toute empreinte d’une idéologie féministe, partiale et prosélyte, et même institutionnalisée par un Ministère aux destinées duquel préside la première féministe de France.
Dès le début, Stéphane Beau prévient qu’il ne va ni minauder ni spéculer. C’est-à-dire qu’il ne va pas opposer à l’idéologie de l’égalitarisme féministe sa propre idéologie de couillu, ce qui eût été facile en ces temps sans débat réel et qui se sont sclérosés dans l’énoncé placide - sur quel que sujet de société que ce soit - d’une suite de thèses et d’antithèses :

Je suis assistant social et cela fait bientôt vingt ans que je suis amené à recevoir quotidiennement, dans mon bureau, quasiment tout ce que la souffrance, la misère, la violence et la bêtise humaine peuvent générer de plus sombre et de plus intolérable. J’ai reçu des hommes brisés, des femmes humiliées, des enfants violentés, des êtres désespérés, dépossédés de tout, de leurs biens, de leurs droits, de leur honneur…

Le ton est donné, dont ne se départira jamais l’auteur tout au long de son livre. Nous sommes sur le terrain, franc et solide, de l’argument par le vécu, à des années-lumière du discours effroyable de la «féministerie», pour ne pas dire de la fumisterie, ou de la «masculinité» de forgeron.
Et, bien plus qu’un froid et ennuyeux témoignage, nous sommes aussi en présence d’un penseur qui entend donner un sens à ce qu’il vit, voit et entend. Et nous lisons par le fait, au fil des mots et des pages, que le féminisme qui dans son fonds de commerce depuis des décennies et des décennies a partout inscrit en lettres d’or le mot égalité, n’agit et ne pense in fine que dans une perspective aliénée, une perspective d’inégalité entre les hommes et les femmes. Une idéologie des plus pernicieuses, mensongère, revancharde, en ce qu’elle est une idéologie à la recherche exclusive du pouvoir.
Un peu comme les pauvres qui critiquent les riches non pas parce que la répartition des richesses est inégale, mais  parce qu’ils rêvent de le devenir…

Relisez bien l’introduction de Stéphane : des hommes brisés, des femmes humiliées. L’auteur jamais ne niera la violence qui est faite aux femmes. Il dira en revanche, très haut, que si «ces femmes humiliées » sont partout écoutées et prises en compte, ces «hommes brisés», eux, qui existent aussi, nulle part ni jamais ne trouvent, ni dans la loi ni dans le regard de l’autre, l’aide et la compassion que serait en droit d’attendre tout humain en situation de détresse.
Pire : ces hommes soudain esseulés, malheureux, à deux doigts de se noyer, trouveront le plus souvent sur leur route une grenouille pour leur appuyer sur le crâne... Parce qu'ils sont des hommes et, partant, forcément des coupables ! Nous sommes là, ni plus ni moins, dans la dialectique pure et dure du racisme le plus primaire.

Par ailleurs, l’impartialité de la pensée dominante, sûre de son fait, va même parfois, dans son délire de négation du réel, jusqu’au ridicule et j’avoue, devant tant de bêtise, avoir éclaté de rire, alors que depuis le début, je riais plutôt jaune :

Le souci, affiché par ces militantes de la cause féminine, de vouloir tout faire «  comme les hommes », est si puissant qu’elles en arrivent même à des prises de position parfaitement absurdes. C’est ainsi que j’ai dernièrement entendu une militante d’une association de défense des droits des femmes se plaindre, au nom de l’égalité des sexes, du fait qu’il n’y avait pas assez de « maçonnes » ou de femmes garagistes dans notre société ! Pour cette raison elle et ses collègues organisent régulièrement des ateliers pour présenter à des jeunes filles ces métiers « atypiques » (sic !).
Stéphane Beau se fait soudain sarcastique et demande plus loin si, au nom de l’égalité, les femmes demandent le droit d’avoir elles aussi du cambouis sous les ongles et le droit de se péter le dos à soulever des parpaings !
Ce discours, dit-il, exposé devant une  quinzaine d’assistantes  sociales, a comme il se doit généré toute une série de hochements de têtes approbateurs.
Et il en conclut naturellement ce que tout honnête homme qui a des yeux qui voient et un cerveau qui fonctionne encore devrait conclure :  

Je suis par ailleurs certain que cette brave militante, élégante et distinguée, et qui n’a probablement jamais soulevé un sac de ciment de sa vie, serait désespérée si elle apprenait que son fils (et plus encore sa fille, j’en suis sûr) lui annonçait qu’il (ou qu’elle) avait décidé de devenir maçon (ou maçonne). 

Moi je dirais bien, en prenant bien soin d’omettre la cédille, qu’elle l’est déjà, cette dame, maçonne. Mais ce ne serait que moi. Stéphane, lui, est poli et sérieux et use d’arguments plus convaincants.
N’empêche que ce passage m’a encore fait revenir à ma bête noire, Vallaud Belkacem, grande "chantresse" de la protection des femmes, de l’enfant et de la famille égalitaire. Avec ses enfants jumeaux, ses ambitions politiques, ses charges au Ministère, ses responsabilités écrasantes de porte-parole du gouvernement, j’aimerais bien lui demander, si j’avais le mal heur de la croiser un jour, cette dame, combien d’heures par semaine elle consacre à l'éducation de ses chérubins et quelle tendresse elle a le temps de leur prodiguer !

Le livre de Stéphane se termine sur une analyse exhaustive de «la loi pour l’égalité entre les femmes et  les hommes», avec ce sous-titre qui vous en dira plus que tous  mes discours :

Ou quand la chasse à l‘homme devient légal.

Donc, hommes qui entendez le rester et femmes qui n’avez jamais cessé de l’être, je vous conseille vivement la lecture de l’ouvrage de Stéphane.
Je le répète : un livre courageux.
Et digne.

18:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

10.02.2014

Mon bout de Pologne

P6200002.JPG

Les paysages n’ont pas de réalité en soi. Ils sont l'écho, le reflet de ce qui se meut dans l’âme sensible et l’intellect, tranquille ou tourmenté, du promeneur.
Ils sont plutôt dans son bagage que sous ses yeux.
Une dame, née en France, qui a toujours vécu en France, mais dont les parents étaient des exilés polonais d’entre les deux guerres installés dans l’Orléanais, je crois, me racontait, il y a quelques années de cela, un de ses souvenirs d’enfance.
L’hiver, si la neige venait à recouvrir la campagne, son père aimait alors contempler le paysage et, chose qu’il faisait très rarement, se mettait à évoquer la Pologne, le passé, ses souvenirs.
La nostalgie était, en quelque sorte, toujours habillée de blanc.
La neige accrochée aux toits et aux branches, avec une saute de vent qui faisait un instant tourbillonner une nuée de flocons, sans doute ne la voyait-il pas en soi, mais telle que gravée dans sa mémoire et son cœur. Le présent était ailleurs sur l'échelle du temps. Elle était une lettre, cette neige de France,  un  message, un clin d’œil, un bout de son histoire, la voix d’un père ou d’une mère peut-être, et tout cela faisait remonter à la surface le souvenir d’une terre lointaine, qu’on avait dû quitter à regret et qui venait chuchoter dans son âme d’exilé.
Rien de tel chez moi puisque c’est de mon plein gré - avec toutes les réserves que l'on doit émettre dès lors qu'on parle de plein gré - que j’ai changé de pays. Il y a pourtant, souvent, comme un décalage entre la réalité des paysages que j'aime et mon présent.
La totalité n’est pas toujours au rendez-vous.
Là où s’arrête un instant la forêt comme si elle reprenait son souffle avant de fermer à nouveau, très loin, l’horizon, s’étendent de vastes prairies que la fraîcheur humide de l’automne reverdit. Un ruisseau étroit dessine une ride profonde sur cette morne étendue. Il ondule longtemps avant de disparaître au fond de la scène, sous des arbres incertains. Des troupeaux y paissent, des nuages musardent au ciel, de grands oiseaux de proie tournoient en quête de pâture. Je regarde et je pense aux marais des Deux-Sèvres ou de Nuaillé d’Aunis.
Au printemps et en été, seules les cigognes déambulant au bord du ruisseau, spontanément, s’opposent à ma comparaison. Le paysage a dès lors une carte d’identité polonaise.

La géographie agricole, ici, avec ses champs étroitement surveillés par la forêt, ses chemins chaotiques, ses cultures de maigre seigle, m’ont, au début, ramené plus loin que l’Aunis. En Vienne et aux culottes courtes. Une géographie pas encore totalement soumise aux exigences du stakhanovisme des exploitants. Longtemps que je n’avais habité de champs hospitaliers à l’arbre, au fossé, à la jachère, au vent qui fait se courber des fleurs sauvages, hautes sur tige.
Retard pris par la Pologne en général ? Sans doute pour une part, mais pas tout à fait. Les Polonais ont d’ailleurs une savoureuse plaisanterie quand ils parlent de leur histoire récente. Faisant allusion à la grande productivité allemande servie par un dantesque réseau routier, ils sourient : C’est normal, pendant que l’Allemagne construisait des autoroutes, nous, on construisait le socialisme.
Le sarcasme n’est pas du goût de tout le monde…

Le paysage agricole, donc, est bien empreint de l’élément historique, mais il s’agit aussi d’une pauvreté de la terre, fortement sablonneuse. Et je souris quand je me souviens d’un passage du livre - par ailleurs très bon et que je vous conseille-  de l’historien Norman Davis (Histoire de la Pologne, Fayard, 2004) -  qui affirme que la pénurie dramatique lors de l’état de guerre des années 80 était une aberration communiste, ce que personne ne songerait à lui contester, parce que la terre polonaise était généreuse et avait de quoi grassement nourrir ses habitants.
Il n’avait jamais dû venir jusqu’ici, sur ces étendues de sable fouettées par le vent et au sillon desquelles le paysan a bien du mal à extraire ce dont il a besoin, pour lui, sa famille et ses animaux.
Pour ma part, sur mon terrain,  les quelques tentatives pour faire pousser un arbre fruitier se sont toutes soldées par un échec. Quant à faire fructifier un plant de tomates...
Si je creuse un trou, après vingt centimètres, c'est le sable profond, très beau, rouge et jaune. Si je m'obstine, c'est déjà l'eau. Curieux... De l'eau et du sable... C'est encore trop peu pour me ramener jusqu'à La Rochelle.

12:38 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

07.02.2014

Ukraine

carte_ukraine.jpgJe suis pessimiste. Alarmiste même, mais ce qui se passe de l’autre côté de la frontière ukrainienne, à une cinquantaine de kilomètres, donc, de ma paisible demeure sous la neige dormante, ne cesse de m’inquiéter.
Pour bien comprendre, il faut d’abord savoir que l’Ukraine est un vaste pays, culturellement partagé en deux : la partie orientale est profondément slave, très russophile, la partie occidentale est de tradition plus romane, très attirée par l’Ouest et l’ouverture vers l’Europe.
De tout temps.
Mais le problème n’est pas tant l’Ukraine elle-même, quoique aux prises avec cette contradiction et  au bord du chaos, que les intérêts qui sont en jeu dans la mise en place de ce chaos.
La cible réelle, c’est Moscou et Poutine, la puissance militaire russe. Les guerriers de l’ombre sont les Américains qui tiennent là une occasion de couper la Russie de la Mer noire et de lui interdire ainsi toutes sorties, donc toutes politiques, vers le Proche et le Moyen-Orient
(1).
C’est ça, l’enjeu réel et, à moyen terme, la Syrie et l’Iran dont on sait que leur allié le plus militairement sûr est la Russie. C’est un enjeu de taille qui, s’il est avéré, ne se souciera guère des millions de morts qu’il pourrait exiger.
Il n’est pas, comme le disent nos putains de médias et nos non moins putains de dirigeants politiques, une volonté de l’Ukraine d’intégrer la communauté européenne, avec un désir ardent de liberté occidentale et tout, et tout…. Vous connaissez la messe depuis le temps qu’on nous fait prier aux sons de cette liturgie !
De cela, les Américains n’ont que faire, et peut-être même le verraient-ils d’un très mauvais œil.
Il paraîtrait d’ailleurs que la  secrétaire d'Etat adjointe américaine pour l'Europe, Mme Nuland, aurait dit (info à prendre avec les précautions d'usage) à l’Ambassadeur des États-Unis en Ukraine en parlant des pro-européens et des européens eux-mêmes : qu’ils aillent se faire enculer !
Sous-entendu, « ce qui nous intéresse, nous, c’est de mettre les ultranationalistes, à forte proportion nazie, au pouvoir, d’isoler ainsi Moscou tout en nous prémunissant, avec des gens pareils aux commandes, d’une entrée de l’Ukraine dans le grand marché européen."
Car les Américains n’ont pas pardonné et ne pardonneront pas au rusé Poutine (même derrière les simagrées diplomatiques et consensuelles de Genève) d’avoir déjoué leur plan de démembrement de la Syrie à grands coups de bombes. Avec Hollande derrière qui courait comme un p’tit chien haletant derrière un gibier inopinément levé.
Cette tentative d’encerclement de l’ogre russe n’est cependant pas nouvelle. Qu’on se souvienne de la Géorgie en 2008… Là, les chars russes avaient en une nuit réglé la question et la CIA s’était prudemment retirée du champ de bataille.
Mais Poutine est actuellement coincé par l’enjeu médiatique et politique des jeux olympiques d’hiver, pour la première fois de leur histoire organisés en Russie.
Mais jusques à quand ? Ce n’est pas par hasard si les taupes américaines présentes en Ukraine ont choisi ce moment pour mettre le feu aux poudres.

Je vous dis donc, en espérant me lourdement tromper et même que ce texte soit limite ridicule (2), qu’une Europe à feu et à sang comme elle le fut entre 39 et 45, c’est autant de dollars et de perspectives de croissance durable qui rentre dans la poche de l’Oncle Sam.
Et c’est aussi, cette fois-ci, une fois Moscou stratégiquement anéanti,  les pieds et les mains du susdit Oncle déliés pour frapper le monde quand il veut et comme il veut, au gré de ses intérêts.

Voilà l’enjeu réel des troubles et des émeutes en Ukraine, à deux pas de ma paisible demeure sous la neige dormante.
Bon week-end quand même !

_________

(1) Un accord entre l"Ukraine et Moscou permet à la Russie de mouiller une importante flotte militaire dans le port de Sébastopol.

(2) Je fais ici le pari pascalien : si tout cela n'est que pur fantasme, je n'aurai perdu qu'une petite occasion de me taire. En revanche, si c'est réalité et que je ne dis rien de mes pensées sur la question, j'aurai perdu une immense, une irréparable occasion de ne pas m'en ouvrir à mes lecteurs.

11:30 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : littérature, écriture, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.02.2014

Un texte de Stéphane Beau

Ce que penser veux dire...

9782213012162.jpg

Je relis en ce moment Ce que parler veut dire de Pierre Bourdieu, bouquin que j’avais étudié du temps où j’étais à la fac (ça commence à dater...) et dans lequel j’ai eu envie de me replonger après avoir lu Le Goût des mots de Françoise Héritier – ouvrage qui, sous couvert de déclaration d’amour aux mots, à leur poésie et à leur magie évocatrice, s’applique surtout à resserrer les nœuds et les codes d’une langue élitiste et faussement libre.

Le livre de Bourdieu est intéressant à plusieurs titres. Tout d’abord, parce que du point de vue de la sociologie, il nous rappelle – ce qui n’est jamais inutile – que la langue n’est pas qu’un ustensile commun, partagé égalitairement par tous, mais que c’est avant tout un outil de pouvoir, pouvoir d’autant plus pernicieux qu’il reste la plupart du temps symbolique : « Toute domination symbolique suppose de la part de ceux qui la subissent une forme de complicité qui n'est ni soumission passive à une contrainte extérieure, ni adhésion libre à des valeurs ».
Il revisite par exemple la manière dont le Français, en tant que langue officielle de l’Etat, a commencé par dévaloriser les patois, les dialectes, les langues régionales, en les écartant des organes principaux de la machine sociale : école, justice, emploi, administration, armée... Dans un second temps, une fois que les « parlers locaux » ont été quasi totalement maîtrisés ou remodelés sous des formes folkloriques (comme le Breton, par exemple), le langage officiel a pu s’attaquer aux différentes catégories sociales. Le discrédit ne retombait alors plus sur celui qui ne parlait pas Français, mais sur celui qui le parlait mal ou qui n’en maîtrisait pas bien les codes : l’ouvrier, le paysan, le jeune, l’immigré... Cela permettait aux élites de profiter à la fois d’un système parfaitement égalitaire sur le papier, mais totalement déséquilibré, en termes de pouvoirs, dans les faits.

Et puis le temps a passé et on constate aujourd’hui, que la violence symbolique du langage est en train de connaître une troisième mutation : le pouvoir de la langue repose moins, maintenant sur la qualité de son expression que sur la qualité de son in-expression. Autrement dit, le langage, englué dans les logiques de communication, de management, de propos convenus divise ses utilisateurs en deux camps : ceux qui usent encore des mots pour essayer de dire quelque chose et ceux pour qui les mots ne sont plus que des codes servant à conforter une vérité officielle, une « bien-pensance » formatée et inattaquable.

Ainsi, on a pu voir ces derniers temps, par exemple, une illustration assez nette de cette évolution dans les manifestations des « bonnets rouges » en Bretagne. Il y a un siècle ou deux, ces bonnets rouges auraient été disqualifiés parce qu’ils étaient « Bretons », c’est-à-dire non intégrés au modèle dominant. Il y a une quarantaine d’années, ils auraient été suspects parce qu’ils étaient « populaires », donc pas en mesure de dialoguer et de revendiquer à partir d’un discours élaboré selon les normes en vigueur (qu’on se rappelle des moqueries à l’égard de Georges Marchais ou de Henri Krasucki par exemple). Aujourd’hui, ils sont disqualifiés parce que leurs discours, et leurs actes – qui sont aussi des discours – transgressent un nouveau code qui veut que toute parole qui n’apparaît pas assez mesurée, assez nuancée, assez respectueuse d’une expression polie et policée (les deux termes sont d’ailleurs étonnamment proches) est irrecevable.

De nos jours, donc, le paria, l’inadapté, le malotru, ce n’est plus celui qui fait des fautes de français, c’est celui qui commet des « fautes de pensée ». Cela se constate à tous les niveaux où le « politiquement correct » est devenu la norme et où toute pensée un peu divergente, un peu en décalage avec les canons de la sagesse autorisée, est immédiatement rabaissée et pointée du doigt.
Cela est très net bien sûr, en ce moment, dans tout ce qui touche aux « débats » sur le féminisme, le « masculinisme », l’homoparentalité, le mariage pour tous, le  « genre » et autres sujets brûlants qui divisent la société en deux : ceux qui savent, qui ont le savoir, la culture, le vocabulaire adéquat, les positionnements adaptés ; et ceux qui ne comprennent rien, qui n’ont pas lu les bons livres, qui ne réfléchissent pas et qui ne savent que pratiquer la violence, l’invective, l’agression.

La contestation est ainsi devenue ringarde, réactionnaire, malpolie, incorrecte, et tout ce qui peut relever de ses attitudes, de son champ lexical, de ses modalités d'expression peut être pris de haut, avec dédain ou avec moquerie, selon les cas.
Schéma simpliste qui ne reflète en rien le réel qui, de toute manière, ne se découpe jamais aussi simplement en deux partis opposables, mais toujours en une multitude de points de vues et de sensibilités. Mais schéma idéal pour disqualifier d’office toutes celles et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se retrouvent du mauvais côté de la barrière, et pour légitimer ceux qui se trouvent, de par le fait, du bon côté (1).
Et peu importe que les premiers soient parfois moins violents, moins obtus et plus cultivés que les seconds. Le simple fait de tenir des propos qui ne vont pas dans le sens de l’opinion dominante suffit à les disqualifier.
Cette évolution est inquiétante car, si elle n’interdit pas (encore) officiellement l’expression des pensées non conformes aux dogmes en vigueur, elle s’applique toutefois clairement à les rendre inaudibles.

 Il y a quelques temps de cela, un ami à moi, Goulven Le Brech, spécialiste du philosophe breton Jules Lequier m’écrivait ceci au sujet de Georges Palante, penseur polémique que je m’efforce de faire connaître au grand public depuis pas mal d’années : « Palante, comme Lequier est devenu folklorique et peu recommandable sur le plan philosophique... ».
« Folklorique »... Sur le coup, le mot m’a semblé amusant mais un peu décalé. Puis en réfléchissant bien, j’ai compris que le terme était rigoureusement adapté. Folklorique, oui, Palante. Tout comme Lequier et plein d’autres, sans doute : Nietzsche probablement, Cioran, ou plus proche de nous Philippe Muray, tous ces auteurs que les médias aiment citer, évoquer, parfois honorer, mais sans jamais souscrire véritablement à ce qu’ils écrivent, en conservant à leur égard une petite moue complaisante, d’un air de dire : « ils tapent fort, mais on ne leur en veut pas : cela participe au spectacle ». Spectacle folklorique, bien entendu, comme les danses bretonnes ou les chants basques.

C’est ainsi. Il faudra bien nous habituer à vivre dans un monde où la libre pensée et l’esprit critique ne seront rien de plus que les vestiges folkloriques d’une intelligence éteinte. Ce monde arrive à grand pas. Il est peut-être même déjà là...

 (1) La vraie question étant peut-être de savoir qui pose ces barrières, et surtout à qui elles sont utiles...

Stéphane

 

littérature, écriture

 

 

Par ailleurs, vient de paraître aux Editions Les 3 Génies, Hommes en Souffrance de Stéphane Beau.
Dès que je l'aurai lu, je vous en toucherai un mot.
Plusieurs même, tant le propos de cet ouvrage me semble s'attacher à prendre à contre-pied la pensée politique dominante dont nous sommes assommés.

14:05 Publié dans Stéphane Beau | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.02.2014

Chants d'un crépuscule

P2042461.JPGJ’en ai donc terminé avec la mise en ligne des Champs du crépuscule. Merci à vous, lecteurs, car, si j’en crois les indicateurs de fréquentation, vous avez été très nombreux à suivre ces pages depuis le 11 décembre.
Merci aussi à mes trois fidèles commentateurs, Michèle, Feuilly et Solko.
Pendant que je faisais cela, donc, au moins ne disais-je pas de mal du monde et il a tourné, ce monde... Comme d’habitude. Avec un petit regain de grotesque, le roi nouveau s’en étant allé à mobylette conter fleurette sous les jupettes d’une starlette et le roi déchu rêvant, lui, d’une première et glorieuse Restauration depuis les plages de Charente-Maritime, si chères à mon cœur.
Le nouveau roi amuse la galerie en plaçant la plume du journaliste bien au niveau de ses c… Il affole ainsi ses troupes timorées cependant que l’ancien monarque inquiète les siennes et que déjà les couteaux de Brutus sortent subrepticement des poches… Les Orléanistes de pacotille n’en veulent plus de ce Bourbon ringard qui les a fourvoyés dans les affres de la révolution socialiste !
En Syrie, l’Amérique sioniste, alors que ses larmes du 11 septembre ne sont pas encore toutes séchées, soutient et arme Al-Qaïda. C’est du propre ! En Ukraine, cette même Amérique et l’Europe - avec le pays des droits de l’homme en tête - soutiennent les nazis ostensiblement déclarés de "Svoboda"1. Je me demande comment Valls fait le ménage dans sa tête : hier il dépensait toute son énergie de patron des flics de France à vouloir fusiller un nazillon de spectacle, aujourd’hui, allégeance au souverain oblige, il soutient les Nationalistes Socialistes d’Ukraine.
Mais il est vrai aussi que ceux-là ne se laisseraient nullement intimider par une p’tite bafouille adressée à des préfets.
Et Vallaud Belkacem, elle que j’entendais face à Bourdin soutenir à mots couverts l’opposition ukrainienne, qu’est-ce qu’elle peut bien en penser de tout ça, si tant est qu’il lui reste un brin d’autonomie de ce côté-là ?
Bref, pendant que je m’occupais à mes broutilles, nihil novi sub sole du mensonge permanent.
A Lyon et à Paris, on se mobilise, on crie et on brandit son opposition farouche aux législateurs de la famille. Vallaud Belkacem, encore elle, affirme docilement que les gens manifestent sur des idées imaginaires. Si elle avait retenu ne serait-ce qu’une seule page de l’histoire de France, elle saurait que
les grands bouleversements et les actes les plus forts toujours se sont nourris de peurs imaginaires. Parce que s’il avait fallu attendre d’avoir réellement peur pour exprimer son désarroi, on en serait encore à la pierre taillée, Madame ! Et Danton, Robespierre, Louis XVI et tant d'autres seraient morts comme tout le monde, avec leur tête toujours solidaire de leur cou.
Attention, hein, je ne dis nullement que les manifestants de Lyon ou de Paris emportent ma sympathie. Pas du tout. Pour tout vous dire, je m’en bats l’œil de leurs débats et de leurs angoisses !
Car aux nazillons, aux curés, aux évêques, aux indignés des p’tits matins blêmes, aux révoltés, aux antisémites, aux hétéros, aux homos, aux socialistes, aux sionistes, aux frontistes de gauche, de droite ou d'ailleurs, aux communistes, aux féministes, aux gros phallos, j’oppose toute la complexité de mon individu et balance un somptueux : Merde !
Sub sole, donc…

Mais, toujours pendant ce temps-là – alors que je vous présentais le Grand Gaétan, Louis, et les autres, tous capables d’avoir assassiné un vieillard sans vous dire lequel est pour moi l’assassin parce que vous ne me l’avez pas demandé -  les sympathiques autochtones de mon pays d’accueil – et moi avec, du coup - ont reçu une sévère leçon du ciel. Du ciel, pas du Ciel ! Du vrai ciel, celui avec des nuages, du vent et du bleu…Celui qu'on voit en levant la tête, pas celui qu'on suppute en se la torturant.
Il n’y aura pas d’hiver cette année, qu’ils disaient pendant que des sautes d’un petit vent humide et léger gambadant depuis le lointain océan venaient friser leurs moustaches guillerettes et arrosait noël et le premier de l'an de douceur.
Mais voilà qu’au détour de la mi-janvier, les girouettes ont soudain tourné le cul à l’ouest et ont regardé droit dans les yeux le nord-est. Un vent fou, tenace, coupant comme un rasoir s’est levé et la neige est venue et les mercures descendus au-dessous de moins 20. Les routes ont été coupées par les congères accumulées par ce vent furibond, opiniâtre, durable. Voyez plutôt en illustration l’entrée du bourg de ma commune, ce matin.
J’ai passé mon temps à chauffer ma maison et à regarder sur le ciel de la nuit matinale des étoiles de plus en plus pétrifiées.
Maintenant, on dirait bien que le printemps veut pointer le bout de son nez : ce matin, il ne faisait que moins quatorze…
C’est beau quand même une terre qui tourne.

1 - Nom d'un parti de l'opposition ukrainienne signifiant " Liberté"

13:31 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.02.2014

Les Champs du crépuscule - Fin -

littérature,écriture[...] Dans son annonce publique au café des sports, ce qu’avait également tu le grand Gaétan - parce qu’il avait sans doute estimé que ça ne regardait que lui - c’était sa négociation avec les Augereau.
Il la garda par-devers lui et n’y repensa toujours par la suite, au cours du peu de temps qu'il lui restait à vivre, qu’en hochant la tête, un sourire d’indulgence, presque de compassion, suspendu aux bords des lèvres.

Il était donc monté un soir sur la colline et avait trouvé les deux frères affairés dans leur superbe salle de traite. Ils poussaient deux par deux les vaches, de grasses hollandaises au poil finement lustré, dans un étroit passage limité par de lourdes barres de fer amovibles et qui menait aux stalles équipées pour la traite. Là, l’aîné ajustait la machine sous les pis pendant que le cadet s’occupait de faire évacuer les deux laitières précédentes par un autre passage du même style que le premier et qui reconduisait à l’enclos de la stabulation. Les deux frères rayonnaient de leur innovante technique et étaient de fort joyeuse humeur. Quand l’imposante silhouette du grand Gaétan se présenta devant la porte, presque à l’obstruer, ils ne purent retenir un mouvement de surprise, presque de recul. Bonsoir la compagnie ! Est-ce qu’ils en avaient encore pour longtemps ? Parce que l’heure était venue de causer et s’ils étaient bientôt disponibles, il attendrait un peu.
Les Augereau s’étaient regardés, perplexes, anxieux, avant que Roland ne retrouve un semblant d’aplomb et ne demande qu’est-ce qu’il y avait donc de si urgent pour son service. Ça se discute à tête reposée, avait affirmé le visiteur. Les deux frères s’étaient à nouveau regardés, de plus en plus sur le qui-vive. Ils avaient maugréé qu’ils en avaient encore pour une dizaine de minutes et le grand Gaétan avait patienté, adossé au mur, les bras croisés, une petite lueur ironique allumée au fond des yeux devant ces deux frères ambitieux aux prises avec leur modernité, mais qui, maintenant, s’agitaient, se dépêchaient, visiblement nerveux et renfrognés.

Dès que les dernières bêtes eurent été libérées et poussées dans l’enclos, les frères voulurent discuter là, debout, les mains dans les poches. Ce que j’ai à vous dire… Le grand Gaétan marqua une pause avant d’ajouter, le doigt levé, et à vous proposer, se discute assis à une table, en gens sérieux. Je ne viens pas vous proposer d’acheter le journal, et il s’esclaffa, railleur. Bon sang, rentre alors ! et les trois hommes, ayant bientôt tiré chacun une chaise à soi, s’assirent autour de la petite table, moderne, en formica, comme tout dans cette cuisine toute blanche, toute muette, toute propre, aux larges baies vitrées.
C’est la vie, commença le grand Gaétan, et elle réserve bien des surprises à tout le monde. Des choses qu’on pensait inenvisageables arrivent, des projets aboutissent qu’on n’avait jamais pleinement mûris dans sa tête, d’où le vieux proverbe, fontaine je ne boirai pas de ton eau, sans doute. Alors, je suis venu vous dire, en bon voisin et alors que rien ne m’y oblige, que je vais bientôt me mettre en ménage avec une dame… Les Augereau ouvrirent la bouche, stupéfaits et colère, sans doute pour dire en même temps, que veux-tu que ça nous foute et si t’es venu là pour nous raconter ta vie, ça nous intéresse pas le moins du monde, on n’a pas de temps à perdre avec tes fariboles…
Une minute,  une minute… Et le grand Gaétan avait levé la main pour leur clouer le bec avant même qu’ils n’émettent un son. C’est une dame de vos amies que j’ai choisie pour m’accompagner. Oui, Alice et moi allons habiter ensemble, et je vous dis cela car je sais comment et pourquoi, bien sûr, elle fut liée à votre famille.
Roland Augereau s'était soudain congestionné, prêt d’éclater. Sa tête ronde, rasée, avec ses deux longues oreilles, son visage rubicond et ses deux gros yeux encore plus exorbités que de coutume, était à ce moment-là vraiment effrayante. Il se leva d’un bond, cria que nom de dieu, il n’allait pas laisser Alice gâcher sa vie une deuxième fois avec un noceur, un fêtard et un débauché pareil ! Il fit le tour de la table et voulut empoigner son visiteur, sans doute pour le jeter dehors.
Mais le grand Gaétan, sourire crispé, s’était levé aussi, avait tendu sa robuste main, avait agrippé l'irascible par le col de sa chemise et, tournant le poing, l’avait maintenu à distance et quasiment soulevé de terre. Calme-toi, bonhomme, calme-toi, tu n’arriveras jamais à rien si tu n’écoutes pas les gens jusqu’au bout… Un jour, pauvre imbécile, tu trouveras quelqu’un qui aura des choses importantes à te dire, une femme peut-être, qui sait ? Et toi, aveuglé par l’orgueil et la vanité, tu passeras à côté de ta propre vie. Comme un triple con que tu es.
Alors, je te relâche et tu m’écoutes jusqu’au bout sans broncher ou je t’envoie valdinguer à l’autre bout de ta cambuse et on en reste là ?
L’aîné s’était levé aussi et, paniqué, tendait les mains pour essayer de séparer les deux hommes. Mais le grand Gaétan avait de lui-même lâché prise et l’autre était retombé de grotesque façon sur ses deux pattes. Alors, voilà, assieds-toi et entends bien que si je n’avais eu que mes amours à te dire, je ne serais pas venu perdre mon temps dans ta baraque. Car le temps, mon mignon, ça ne se vit pas obligatoirement derrière une charrue ou avec un manche de fourche entre les mains. Le temps, c’est aussi profiter de sa vie, aimer et rigoler. Moi aussi, donc, j’ai besoin de toutes mes heures pour faire ça et elles valent tout autant que les tiennes, ces heures-là. Comprends-tu ? Alice et moi allons donc vivre ensemble, que ça te plaise ou non. Et pas ici, en ville. Je déménage, j’arrête tout. Tu vois un peu où je veux en venir maintenant ? Mets deux secondes tes méninges en branle au lieu de monter sur tes grands chevaux !
Roland Augereau, pâle comme un linge, agité d’un léger tremblement du menton, remettait son col de chemise en place et se tâtait le cou, endolori tant la poigne du grand Gaétan avait serré fort. Son frère lui jeta un coup d’œil, ils se regardèrent, s’interrogèrent en silence et enfin, se détendirent complètement. Tu vends ? Ben voilà, tu comprends vite ! Oui, je suis venu vous proposer trente hectares de bonnes terres de groie, au prix courant, payables rubis sur ongle et assez vite, le temps de la paperasserie. Je suis pressé. Très pressé même. Il faudra vous décider au galop, sans quoi je mets en fermage et, pour le fermage, il y aura toujours preneur immédiat, vous le savez aussi bien que moi.
Pour être enfin tout à fait franc, ça n’est pas de gaieté de cœur que je m’adresse à vous. Je ne vous aime pas. Pas plus que vous ne m’aimez. Mais je n’ai pas le choix. Vous êtes les seuls dans la contrée capables de me payer comptant et les seuls intéressés pour acheter le tout, sans détail.
Les deux frères avalèrent sans sourciller la couleuvre du cinglant mépris. Devant leurs appétits, l’amour propre s’éclipsait et fondait comme neige au soleil. On discuta donc encore longtemps, prix, modalités, délais, avec tout le calme et le sérieux  dus  à l’importance de la transaction qu’on préparait. Et quand le grand Gaétan se leva enfin, que Roland Augereau, radieux, voulut sortir une bouteille de vin bouché pour fêter ça, il le regarda bien dans les yeux, sourit et, poliment, refusa que non, ce vin-là lui avait coûté bien trop cher pour qu’il puisse le savourer comme le mérite tout bon vin.
Il avait salué et il était sorti.
Les deux frères, debout sur le pas de leur porte, avaient suivi des yeux la 403 qui descendait à vive allure la petite route du bourg et qui trouait la nuit de ses deux faisceaux jaunes.
Ils s’étaient essuyé le front, avaient regardé les étoiles, souri et pensé à cet avenir lumineux qui leur tombait soudain du ciel.
Des mains d’Alice Boisseau eût été plus exact.

De grands chambardements étaient ainsi en cours. Le tissu humain de ce microcosme rural craquait sous toutes ses coutures et, dans le même temps, sans qu’il y ait de relation directe de cause à effet mais parce que les temps en étaient partout venus, l’homme des champs et des bois entamait son long divorce d’avec les paysages. Ceux-ci n’apparaissaient déjà plus comme les compagnons vivants sur lesquels on pose un regard fraternel, qui nous les fait aimer comme on aime l’air qu’on respire, mais ils devenaient de simples outils jugés selon qu’ils soient en mesure de participer au fonctionnement intensif que l’on préméditait ou selon qu’ils puissent en apparaître comme des entraves. L’intérieur des hommes était en train de se transformer radicalement sous la poussée de cette vision embryonnaire et qui avait la prétention de faire de la campagne une industrie, une seule industrie, une grande industrie, et de la terre, une esclave sans dignité, un support anonyme et sans âme.
Des villes, en ce printemps joyeux, parvenaient pourtant les chahuts lointains d’une fête et les clameurs de nouveaux espoirs poétiques rêvant de vivre la vie exactement à l’opposé, en phase avec le grand mouvement des choses et en exigeant une jouissance non usurpée de l’existence. En rase campagne, ne percevant que très obscurément le sifflement des pavés qui volaient dans l’air des rues, le paysan attendait, les mains croisées, que la nouvelle époque qui surgirait de cet affrontement auquel il n’entendait goutte, le remette sur sa selle de paysan ou, au contraire, en solde définitivement le destin.

Découragé, voyant tout le monde qui vendait, achetait, arrachait, rénovait, construisait, Louis vint un beau matin frapper chez le menuisier, qui lui ouvrit tout grand sa porte, l’accueillit à bras ouverts et s’exclama, enfin !
Il discuta à peine le prix. Pas sûr qu’il percevait clairement le rapport qu’il pouvait y avoir entre une liasse de billets tout neufs et ses beaux arbres sauvages se balançant sous le souffle des saisons. Il avait perdu avec le grand Gaétan son compagnon le plus sûr et le plus indulgent, toujours de service et toujours disposé à écouter ses âneries et ses exhibitions lexicales.
Alors, plus grand chose ne semblait lui importer.
Et puis, le pourpre automnal de ses chers merisiers avait désormais la couleur maudite du sang. Il exigea que le menuisier fît vite et le payât sur le champ, sans l’entourloupette des boniments.
Et la lisière du bois palud, qui fut longtemps la fierté dérisoire d’un pauvre, devint bientôt un inextricable hallier de ronces, de lierres, d’herbes folles et d’épineux rabougris, où plus personne ne mettait les pieds et qu’on lorgnait avec effroi si on ne pouvait pas faire autrement que de passer par là.
On ne sut jamais ce que Louis fit de tout cet argent que lui compta Brunet. Il ne modernisa pas sa ferme, il n’acheta pas de nouveaux matériels, il ne fit pas réparer les toits, ni de sa maison ni de ses bâtiments. On le vit encore plus souvent au café des sports, certes, où il se plaisait à vouloir imiter le grand Gaétan, buvant beaucoup et offrant encore plus, à tout le monde, même, une fois, à toute une famille de vacanciers arrêtée là en descendant sur l’Espagne et médusée d’être tombée inopinément sur un Père-Noël loufoque en plein désert.
Les merisiers un à un passèrent donc dans la poche de La cane, a-t-on prétendu.
Pas tous. On sut quand même, par Léon Renaud qui n’était plus à une entorse près faite à son devoir de discrétion, que Louis avait commandé et reçu une énorme encyclopédie reliée cuir, illustrée, complète, en couleurs et en vingt-quatre volumes.
Pour qui faire ? S’interrogeait-on, même pas goguenard, car on avait perdu le goût de la gouaillerie et de la rigolade : Louis ne faisait plus jamais étalage de son vocabulaire !
Sans doute en restait-il désormais à la silencieuse contemplation des images.
Et si tel était le cas, ce rustre, ce lourdaud jouant de ridicule façon au fin lettré, était alors entré de plain-pied et avant tout le monde dans l’époque nouvelle, qui, bientôt, n’aurait plus à offrir aux hommes que des images, faute de réalité créatrice à leur proposer.

FIN

Lecteur, merci pour ta fidélité

10:52 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

31.01.2014

Les Champs du crépuscule -25 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] Le maçon accusa le coup et déglutit avec peine. Sa grosse pomme d’Adam s’agita de va-et-vient convulsifs, il roula des yeux mauvais, il avait envie de crier, il serrait les poings et faisait des efforts titanesques pour se contenir. Dépité, lui aussi nota que c’était la première fois que son compagnon évoquait sa camaraderie avec les frères Augereau, en public en plus. Une sourde colère bouillonnait à l’intérieur, mais il ne voulut pas s’engager sur ce terrain-là. Trop tabou, trop pomme de discorde entre lui et le grand Gaétan, s’il arrivait qu’on dût s’expliquer là-dessus. Et puis, l’amitié, depuis si longtemps fidèle entre eux, fut finalement la plus forte et lui coupa le sifflet. Il baissa la tête, lorgna sur les deux verres de Pernod posés sur le comptoir, La cane comprit et servit une dose. Dupin hasarda quand même, mais sans crier, et les journaux, hein, les journaux ouverts sur ces articles-là, c’est quoi ? Du hasard ? Le grand Gaétan émit un petit rire, la bouche à peine ouverte, avant de reprendre son verre à la main et de conclure, va donc chez Louis, tu trouveras le dictionnaire grand ouvert sur la table. Viendras-tu nous chanter après avoir vu ça que Louis est un savant et un grand professeur ?
Pas sûr que Dupin saisit tout de cette hasardeuse association. Ce qui est certain, c’est qu’il abandonna la partie, bougonna quelque chose sur ce corniaud de Louis et son dictionnaire, avant de se retirer dans un mutisme boudeur. Tous les autres étaient restés silencieux, attentifs à la passe d’armes entre les deux amis. Les uns trouvaient que Dupin avait raison, que c’était bien ce clochard arabe qui était venu tuer chez eux, parce qu’un Arabe, ça tue forcément, et les autres penchaient plutôt pour le grand Gaétan, le trouvaient juste dans ses propos et sûr de lui.
Trop sûr, même. Quand le journal annonça le surlendemain que le vagabond marocain avait été remis en liberté et lavé de tout soupçon, on se chuchota à l’oreille que tiens, bien sûr que le grand Gaétan savait que ce n’était pas ce mendiant, parce que peut-être que… hein ? Tu vois ce que je veux dire ? Pas besoin de te faire un dessin ?
En tout cas, l’espoir un moment soulevé retomba aussitôt et chacun reprit son cafard, retrouva ses frayeurs et, pour tenter de les conjurer, ses cruels ragots.

D’autant que de grands bouleversements s’amorçaient qui alimentèrent la sournoiserie des conversations murmurées en tête-à-tête, la rancœur et le trouble.
Tout là-haut sur leur mamelon, les Augereau avaient dressé un énorme bâtiment en fer, avec un toit en tôle brillante qui étincelait sous le soleil et renvoyait parfois dans l’air des reflets incandescents, comme une grosse étoile ou une soucoupe volante échouée sur la colline. En tout cas quelque chose qui détonait dans le paysage, quelque chose qui ne se mariait pas avec les molles insouciances de la terre, des nuages et des bois.
On vint voir la stabulation de près, on vit toutes ces vaches qui se promenaient sans entraves sous le grand abri, on vit les frères Augereau balancer des bottes de foin et des farines une fois par jour seulement, on vit les bêtes se nourrir à leur convenance, on demeura interdit devant la salle de traite resplendissante, propre comme un sou neuf, avec du carrelage au sol et sur les murs comme pas grand monde n’en avait encore dans sa propre maison, on vit les grands bacs réfrigérants où tournoyaient des quantités effroyables d’un lait crémeux, on tordit la bouche vers le bas en agitant la main pour faire voir combien on était épaté et combien on avait compris que, décidément, l’époque était en train de prendre un sacré virage !
On n’en redescendait pas moins la colline en grognant que tout ça, c’étaient des conneries, que les Augereau n’étaient que des imbéciles vaniteux et que ce n’était certes pas comme ça qu’on travaillait !
Mais on vit bien pire. On vit à l’automne ces mêmes Augereau arracher la vigne de Joseph Prunier dont les feuilles écarlates, éclatantes, couleur de sang, flamboyaient encore sous la lumière d’octobre et on les vit labourer bientôt leur grande parcelle de plus de seize hectares. On les vit aussi, de-ci, de-là, supprimer sans vergogne des haies épaisses à l’ombre desquelles poussaient les mousserons et les morilles de printemps.
On apprit par ailleurs que Brunet avait demandé à Bouffard qu’il aille dans les bois de Prunier pour y débarder enfin la dizaine de chênes promis, on entendit, stupéfaits, vrombir une tronçonneuse dans les mains de Norbert qui abattait sans relâche beaucoup plus d’arbres que d’habitude et plus longtemps, jusqu’en avril, et on entendit bientôt enrager le tracteur de Prunier qui essouchait une grosse partie de ses vieux taillis.
On sut également que Madeleine Prunier, enfin remise de son ineffable chagrin, avait commandé de gros travaux d’intérieur à Edgar Dupin, des cloisons, des sols, une toiture, et à Brunet des portes et des fenêtres, à un plombier de la commune de Brux des robinets et une douche, au peintre des tapisseries, au plâtrier des carrelages.
Elle avait en même temps convaincu son mari, disait-on en fermant les yeux et en haussant les épaules, de se lancer dans l’élevage des veaux, l’élevage en batteries, des veaux qui ne bougeraient pas, qui ne sortiraient pas, qui ne verraient qu’à peine la lumière mais qui seraient venus trois fois plus vite que sous la mère. C’était Charles Migret, en bon voisin et en premier futur fournisseur-client du futur éleveur, qui dirigeait plus ou moins la construction du bâtiment destiné à cette nouvelle industrie. Chaque jour en tout cas, il venait s’enquérir de l’avancée des travaux et prodiguait ses conseils, parfois même ses ordres. Le bouge pas mé d’là-bas que l’chat de d’ssous la table, insinuait-on de toutes parts. L’a dû y musser une souris
On voyait tout ça pousser sur le sang du bois palud
comme fleurs sur le terreau, et on n’y allait pas de main morte dans les suppositions les plus vipérines, les plus cruelles et les plus indignes.
Louis, retrouvant sa vieille manie après des mois et des mois d’une sage accalmie, déclara à Mémène que c’était là de la captation. Le dictionnaire était formel là-dessus ! Mais Mémène boudait et ne lui prêtait nullement attention, sinon en haussant les épaules, alors Louis crut bon de développer que c’était là un mot  difficile et
pas fait pour tout le monde, un mot des tribunaux quand ils mettaient quelqu’un en prison parce qu'il avait obligé un autre gars, en le menaçant ou en le rossant, à lui donner ses affaires... Louis avala d’un trait son verre de rouge, s’essuya la bouche d’un revers de manche et comme Mémène lui tournait toujours le dos en faisant mine de ranger des verres sur les étagères, il dit que tout ça, ça se voyait comme le nez dans la figure. De la cap-ta-tion, répéta t-il en battant la mesure. Enervée, Mémène se retourna soudain et lui enjoignit de fermer sa g… ou d’aller raconter ses boniments chez sa voisine, la veuve Boisseau, pendant qu’elle était encore là !
Car une autre nouvelle, énorme celle-ci, extravagante, qui avait d’abord couru les rues, les chemins et les champs sous forme d’un bavardage incrédule avant d’éclater tout à fait sereinement de la bouche même du premier intéressé, un dimanche soir au café des sports qui avait comme un seul homme baissé la tête et murmuré que chacun était libre de faire ce qu’il voulait, avait décontenancé la belle tenancière au point de la rendre, depuis, d’humeur fort désagréable : le grand Gaétan vendait toutes ses terres aux Augereau ! Oui, il abandonnait tout, il vendait même son matériel à des gars de Charente et il ne conservait que la maison, les poules, les lapins et les trois ou quatre chèvres, pour sa vieille mère. Lui, il partait bientôt vivre à la ville, au chef-lieu du canton où on lui proposait un portefeuille de courtier dans une grande compagnie d’assurances. Voilà, pour lui, c’était fini et bien fini…Il tournait la page et il souriait, les yeux mi-clos, le visage enjoué, ayant retrouvé toute sa belle humeur. Il paya ce soir-là une tournée générale, fit remettre ça encore, mais ne parvint pas à dérider complètement la physionomie de ses compagnons.
Quelque chose en effet, dans cette nouvelle ahurissante, se brisait à jamais. Peut-être imaginait-on mal sans lui le café des sports, le bourg, la commune, la campagne et les champs sans une rencontre fortuite avec sa grande et joyeuse carcasse au détour d’un chemin. On était en outre vexé qu’il n’annonçât pas ce que tout le monde soupçonnait et que venait maintenant corroborer la nouvelle de son départ : il s’installait en ménage avec Alice Boisseau qui vendait elle-même sa maison.
Et tout ça dans la foulée du drame qui avait ensanglanté la commune. Telle une traînée de poudre, les rapprochements les plus insidieux se mirent à courir en une sournoise rumeur et, si je m’en réfère à ce que me raconta, quelque quarante-cinq ans plus tard et à mots couverts, chevrotants, gênés, honteux, un témoin de l’époque aux yeux larmoyants, cette rumeur s’inscrivit durablement dans la mémoire collective comme étant la clef la plus plausible de l’énigme.
Mais il est vrai que le vieillard me cita in extenso tous les noms qui figurent dans ce récit, le sien propre excepté, bien entendu. Il est surtout vrai que le grand Gaétan et Alice Boisseau n’avaient jamais eu le temps de s’opposer aux racontars et ne pouvaient plus contredire qui que ce soit depuis bien longtemps : la mort les avait fauchés en mille neuf cent soixante neuf alors qu’ils roulaient à tombeau ouvert à bord de leur Simca 1000, sur la Nationale 10 en direction de Poitiers.
Une nuit du mois d’août. Ivres. Au lieu-dit Les Minières, pour être tout à fait précis.

Amis lecteurs, le prochain épisode sera aussi le dernier…

10:24 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

29.01.2014

Les Champs du crépuscule -24-

Chapitre III

 L'Accablement

Le texte sur une seule page

255-282-thickbox.jpg[...] Toutes les couleurs, toutes les senteurs et toutes les tiédeurs du mois de mai enchantèrent une nouvelle fois les campagnes. Les jeunes céréales sur la Plaine ondoyèrent sous les va-et-vient des respirations océanes, les bois du Fouilloux abandonnèrent enfin leurs sombres nudités pour des costumes plus seyants en verts multiples, chatoyants pour les érables, lumineux pour les noisetiers, tendres et clairs pour les châtaigniers, plus prononcés et plus austères pour les grands chênes aux galbes ancestraux.
La rivière, de plus en plus fine, de plus en plus tapie au fond de son lit, scintilla encore un peu sous les premières lueurs de l’aurore, se changea bientôt en un minable ru verdâtre, avant de disparaître, vaincue par l’éclat des zéniths. Les grands peupliers en agitant leurs feuilles en forme de cœur escortèrent son départ, la menthe sauvage et les herbes folles assiégèrent son lit et des vaches normandes, blanches aux poils hirsutes tavelés de marron, vinrent pâturer son cercueil.
La canicule enflamma bientôt le ciel et fit sur les champs ocre jaune et couleur d’or danser des courants d’air diaphanes. Accablés de touffeur, les bois du Fouilloux perdirent de leur superbe et prirent une teinte poussiéreuse. Les hommes coupèrent la paille, battirent le grain, de grands mouchoirs à carreaux noués autour de leur cou. Ils montèrent au grenier des sacs pesants qu’ils portaient sur leur échine, arc-boutés sur des échelles de fortune, puis, leurs granges rassasiées jusqu’aux charpentes, ils parcoururent La Plaine en chaumes, derrière la caille et le pouillard.
Ils éventrèrent à nouveau la terre et déversèrent au sillon les espoirs d’un lointain froment, furetèrent dans les sous-bois pour débusquer la bécasse et les feuilles autour d’eux tourbillonnèrent de toutes les couleurs. Le vent chargé de pluie et de brumes réapparut tout enveloppé de gris, la rivière reconquit peu à peu son lit, gonfla, gronda et recouvrit bientôt tous les prés alentour, les sous-bois des bosquets et les chemins trop bas.
Sur les rivages extrêmes de sa crue, une fine couche de glace miroita comme un diamant brisé, des fumées se couchèrent sur les toits et les hommes, leurs membres fourbus, revinrent s’asseoir au coin des cheminées, moroses, guettant par-dessus la grisaille obstinée des vieux toits d’écurie les premiers clins d’œil du grand mouvement des choses et de la fuite circulaire du temps.

Atout, atout et carreau maître ! conclut encore le grand Gaétan, mais sans frapper sur la table, presque en murmurant et en jetant ses cartes qui tournoyaient un bref instant avant de se poser sur le dernier pli. Ses camarades ne vérifiaient plus, ne prenaient plus un air médusé, comme résignés, et jetaient, désinvoltes, leurs cartes vaincues. S’établissait alors un silence embarrassé, avant que le grand Gaétan, l’éclat rieur dans ses yeux passablement fané, n’offrît l’apéritif et que La cane ne se levât pour aller chercher, en claudiquant et en se plaignant d’avoir mal aux reins, un pichet et la bouteille. Il n’y avait plus de commentaires. Louis attendait son verre et ne soufflait mot, Norbert regardait ses chaussures, les mains croisées à hauteur des genoux, comme égaré dans de sombres méditations. Evariste Brunet était obstinément absent.
Dans la salle où flottait une lourde odeur de fumée froide mêlée aux chaudes haleines des buveurs, on causait à mots éteints, on chuchotait presque, on jetait des regards alentour et on fuyait celui de l’autre. Mémène essuyait ses verres et servait de petits ballons de vin rouge, sans plaisanter, sérieuse, aimable du bout des lèvres seulement, comme si tous ces gens qu’elles croyaient connaître par cœur fussent devenus des étrangers, arrêtés là au hasard d’un voyage.
L’équipe de foot ne braillait plus guère. Elle n’en avait d’ailleurs plus beaucoup l’occasion, tous ses matchs se soldant avec acharnement par de sévères déconfitures. Les jeunes gens rentraient au café tout crottés et la tête basse. Au début, ils attendirent des questions qui ne vinrent pas, alors ils se résignèrent à commander eux-mêmes leurs verres, en se cotisant pour l’addition.
Parfois, un des dirigeants, Léon Renaud ou Migret, ce dernier particulièrement taciturne et son visage ovale et rougeaud fermé à double tour, offrait quand même la tournée, mais comme à regret, comme sacrifiant à une espèce de protocole. Ils arboraient des mines franchement déconfites pendant que leurs joueurs se chamaillaient désormais entre eux, fallait pas tirer le coup franc comme ça, patate ! Pas de ce côté-là, j’étais tout seul sur l’autre aile et toi t’as rien vu ! Et le goal, un goal de rin, prendre six buts en dix minutes, tu plongeais quand la balle était déjà au fond des filets, t’es aveugle ou quoi ? Tu peux causer, Paul, comme arrière central, on a déjà vu mieux ! Une vraie passoire et chaque fois que t’as voulu arrêter un gars, tu l’as balancé par terre et l’autre couillon a sifflé penalty ! Tu peux être content de toi !
Au cours d’une de ces controverses, jusqu’alors assez pacifiques, survint cependant, au mois d’avril, un fâcheux incident. Le fils Boisseau, après avoir encaissé treize buts, avait cette fois-ci vraiment pris la mouche. Il se fâchait que merde, un goal, c’était un dernier rempart et un rempart ça sert à rien si les soldats qui le défendent sont des branquignols ! Ouais, des branquignols ! Vous avez joué comme des gonzesses ! Moi, l’année prochaine, j’arrête ! Je ne joue pas avec des gonzesses ! Je fais autre chose de mes dimanches… Et tu vas en faire quoi, de tes dimanches ? Tu vas aller à la chasse ? Comme ton père ? avait méchamment insinué un tout petit gars fluet et blondinet, l’ailier gauche de l’équipe.
Un grand silence s’était alors fait parmi eux et ce silence avait aussitôt gagné toute la salle, pourtant déjà peu bavarde et qui sembla tout à coup retenir son souffle. C’était comme si l’assassinat du bois palud, latent, toujours présent dans les esprits, mais refoulé, tu, venait, par une allusion à un autre drame plus lointain, de refaire brusquement irruption à ciel ouvert.
Adrien Boisseau était blême et ses mâchoires bleuies tremblaient. Il brisa soudain son verre sur le rebord du comptoir et du redoutable tesson qu’il serrait dans sa main nerveuse, menaça la gorge de son offenseur, en l’empoignant par les cheveux et en lui tirant la tête en arrière. Tout le monde recula d’un pas, épouvanté, avec des semblants d’appels au calme tandis que le grand Gaétan traversait la salle en deux enjambées et prenait le jeune Boisseau à bras-le-corps. Qu’est-ce que c’est que ces bêtises, Adrien ? Allons, calme-toi, calme-toi !
L’atmosphère au café des sports en avait chuté d’un degré encore. Le geste du jeune Boisseau, dont on savait qu’il était un garçon en dessous, sournois, mais dont on ignorait qu’il puisse être à ce point violent, apparut à tout le monde comme la partie soudain visible d’un épouvantable iceberg sur lequel ils étaient tous échoués. La méfiance, le doute, la suspicion, le malaise, comme de funestes lames de fond, risquaient à tout moment de remonter à la surface et de tout briser sur son passage de ce qu’il restait de bonhomie et de camaraderie entre tous ces hommes.

Une autre circonstance était venue leur prouver, si besoin en était, combien le crime leur pesait sur les épaules, combien il avait détruit leur confiance et ravagé le fond de leurs pensées.
La cane, accoudé derrière son bar, à angle droit comme d’habitude, discutait vaguement avec le grand Gaétan et Edgar Dupin assis, eux, à une table. Au dehors, une pluie de printemps battait la porte vitrée. On entendait l’eau que fouaillaient et projetaient sur les trottoirs les pneus des lourds camions.
Léon Renaud, une grande pèlerine de facteur jetée sur ses épaules, fit soudain irruption dans le bistro et, brandissant le journal, aboya que l’assassin était sous les verrous ! Son annonce fit l’effet d’une douche brûlante sur les trois hommes et les quatre ou cinq autres éparpillés çà et là, muets comme des carpes, dont Bizet le coiffeur, Maurice Chalon, le photographe, Alcide Migeon, l’électricien. Le grand Gaétan jeta instinctivement un œil sur son compagnon Edgar et il crut, l’espace d’une seconde, le voir pâlir. La cane demanda comment ça ? Qu’est-ce que tu nous chantes, Léon ? Et tous se levèrent et se penchèrent sur le journal que tendait le facteur, l’air triomphant et un large sourire qui fendait sa maigre figure.
Ils lurent avec gourmandise et leurs lèvres murmuraient les mots. On avait arrêté, quelque part entre Angoulême et Bordeaux, à Chalais exactement, un vagabond, un trimardeur qui voyageait de Tours à la frontière espagnole selon ses dires, poussant devant lui un landau rempli de guenilles et d’ustensiles divers, parmi lesquels - et c’est ce qui lui avait valu d’être entendu par la police - quatre journaux des vingt-cinq et vingt-six février, deux éditions de la Vienne et deux éditions des Deux-Sèvres, tous ouverts et repliés sur les pages relatant l’Assassinat du bois palud. D’après les savantes estimations des enquêteurs, cet homme, d’origine marocaine, aurait traversé les bois du Fouilloux le vingt-trois février, s’en serait écarté d’un kilomètre environ, direction Sémillé, de sorte qu’il aurait ainsi pu aller jusqu’au bois palud. L’homme avait confirmé les soupçons des policiers quant à cette embardée faite sur son parcours. Il était bien sur la petite route de Sémillé le vingt-trois février en fin d’après-midi, pour s’y reposer un moment dans le fossé, à l’écart du vacarme des camions.
Ah ! le fumier, avait rugi Dupin dès le dernier mot avalé, rouge comme une tomate, presque bleu. Un melon, un crouille ! Je l’ai dit mille fois et je le dis encore ! Des sanguinaires ! C’est lui, c’est certain ! Je les connais, moi ! Je les ai eus en face de moi, ces cochons ! Et, singeant tout à coup la Marseillaise sans même s’en rendre compte, il leva les bras au ciel et vociféra qu’ils venaient maintenant jusque dans nos campagnes étrangler nos vieillards !  Il  frappait du poing sur le comptoir tant que les verres de l’étagère accrochée juste en-dessus s’en entrechoquaient.
D’autres hommes arrivèrent qui tenaient eux aussi le journal dans leurs mains et ce ne fut plus qu’un tollé ahurissant, qu’un rugissement, tout le monde parlait à la fois, insultait, braillait, dénonçait, sans acrimonie excessive toutefois, avec une sorte de jubilation même, cette nouvelle apparaissant de taille à libérer enfin toute la communauté du fardeau qui l’accablait.

Le grand Gaétan ne disait rien. La cane non plus. Tous les deux s’étaient appuyés sur le bar, devant un Pernod, le grand Gaétan sur un coude et légèrement de trois-quarts, les pouces croisés à hauteur du nombril, le regard narquois. Il profita d’une toute petite pause dans le charivari des clabauderies pour demander où était le mobile là-dedans. Et puis, le journal racontait que cet homme avait été arrêté mais ne le désignait pas expressément comme un coupable. Si tous les gars qui ont été entendus dans cette sale affaire avaient été coupables, je ne serais pas là, toi non plus, toi non plus et toi non plus… On y est à peu près tous passé. Alors…
On devint muet. On se regarda. Certains prirent soin de relire l’article, d’autres baissèrent les yeux ou firent mine de regarder passer des camions, à travers la porte vitrée dégoulinante de pluie. Comment ça, on y est tous passé ? Mais on n’est pas des Arabes, nous autres ! On est des vrais Gaulois et puis, quel mobile ? gueula Edgar Dupin. Un Arabe n’a pas besoin de mobile pour égorger un chrétien. Tu sais pas ça, toi, même avec ton instruction, parce que t’as pas eu affaire à eux !
C’était bien la première fois qu’Edgar Dupin faisait explicitement allusion à l’instruction de son camarade, soulignait cette différence entre eux, et évoquait la dispense dont avait bénéficié le grand Gaétan d’être mobilisé en Algérie. Celui-ci aurait pu s’en offusquer, tant c’était désobligeant, mais il sourit à peine et ses yeux mi-clos retrouvèrent un moment leur gaieté habituelle. L’instruction n’a rien à voir là-dedans, Edgar, mais le bon sens. Je comprends bien que si ce vagabond était coupable, ça donnerait enfin un nom à la peur de tout le monde, et quel nom ! Un étranger, un mendiant, un sinistre inconnu, bref, le Mal en personne. Chacun pourrait à nouveau vaquer à ses occupations sans regarder de travers son voisin et, bien sûr, il y en a un ou une parmi nous qui serait plus soulagé que tout le monde, pas vrai ? Il ou elle ne ferait plus de cauchemars, la peur au ventre de se voir repérer et d’avoir à gravir un beau matin les marches d’un échafaud. Et toi, Edgar, ça alimenterait bigrement ton moulin de haine et de revanche, avec tes deux acolytes, là-haut, que ce soit un homme du Maghreb. Ça ne te semble pas un peu trop parfait pour être vrai, tout ça ? Comment imagines-tu un chemineau dénué de tout, qui ne mange ni ne boit tout son saoul, qui couche dehors, qui va nus pieds dans un pays qui lui est étranger, qui tombe sur une liasse de grosses coupures comme jamais il a pu même en imaginer et qui ne prend pas un seul billet de mille ? Hein, comment tu expliques ça, toi ? Non, pour moi, vois-tu, la police patauge depuis le début, interroge un tas de gens et ne trouve rien à se mettre sous la dent. Il lui faut pourtant un assassin, alors elle en fabrique un sur mesure. C’est aussi simple.
Et celui-là, en plus, est de taille à faire regretter à toute la vermine revancharde les fameux accords d’Evian, conclut-il, laconique, plus bas, désabusé et comme pour lui-même.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

14:24 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.01.2014

Les Champs du crépuscule -23 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] Louis revint bien évidemment sur ses déclarations et réaffirma avec force qu’il avait passé cet après-midi-là dans le foin. Ou la paille, peu importe. En tout cas dans sa grange. L’occultisme, c’était pour rigoler, pour voir si les gens de la police, qui sont malins et instruits, en connaissaient autant que lui.
Libéré faute d’indices convaincants et bien qu’il fût fortement soupçonné d’être l’auteur du forfait, on lui signifia - futile précaution - l’interdiction dans laquelle il était désormais de quitter le territoire de sa commune, et ce, jusqu’à nouvelles dispositions contraires.
Rentré chez lui et complètement chamboulé dans sa tête, Louis demanda alors à Léon Renaud, le facteur, de lui apporter chaque matin le journal et s’enferma à double tour deux longues semaines durant.

Il lut tout ce qu’on racontait sur le crime désormais intitulé L’Assassinat du bois palud et il se reconnut dans ce qu’on appelait sans ambages, en fait de témoin principal, le suspect numéro un, le seul suspect qui aurait pu avoir un mobile sérieux, le vol ayant d’emblée été exclu puisqu’on avait retrouvé dans la poche intérieure du paletot du vieil homme une somme d’argent assez considérable, dissimulée dans des liasses de vieux papiers journaux.
Le portrait qu’on brossait de ce tueur potentiel, petit paysan pauvre, fantasque, féru de vocabulaire savant employé le plus souvent à mauvais escient, un peu ivrogne, un peu fainéant, le blessa mais le fit ricaner tout de même quand le journaliste tatillon en vint à évoquer la façon qu’il avait d’étrangler les oiseaux, sans doute pour faire plus vrai et effrayer la galerie par une petite touche de cruauté.
Puis, au fur et à mesure des jours, on oublia un peu Louis. Le journal s’attachait maintenant à rendre compte de la personnalité de la victime, respectable vieillard de soixante-dix-sept ans, héroïque poilu de la Grande Guerre, soldat d’honneur et de bravoure, travailleur infatigable et toujours alerte malgré son grand âge, homme sans histoires, sans conflits avec qui que ce soit, honorablement connu de tous, un homme qui avait réussi à doubler sa superficie exploitable en quarante années d’un labeur assidu. Un exemple à suivre pour nous autres qui voulons pousser l’agriculture en avant, avait déclaré Roland Augereau, de Bena. D’aussi loin que je m’en souvienne, il avait toujours été en avance sur son temps, et n’oublions pas qu’il avait été aussi un soldat, un qui méritait de la Patrie et qui avait un sens aigu du devoir, avait renchéri son frère, Jean.
On interrogea bientôt un jeune homme que Louis reconnut pour être Evariste Brunet et il se demanda bien ce que le menuisier venait faire là-dedans. Il ne savait pas que le jeune Brunet, envoyé à Boisnes par son père pour y mesurer un meuble,  avait été vu qui faisait un crochet par le Fouilloux, voir s’il rencontrerait Norbert, son copain, puis, apprenant que celui-ci était parti au bois Palud, qu’il l’avait rejoint, en coupant par les champs avec son vélomoteur, histoire de discuter cinq minutes. Les policiers établirent donc qu’Evariste Brunet était dans les parages du bois palud au moment du crime. Le journal ne disait rien là-dessus, mais informait néanmoins que le domestique de la maison Prunier, qui n’avait pas tout signalé aux enquêteurs quant à son emploi du temps, avait été de nouveau entendu et assigné à résidence. Louis éplucha longtemps le dictionnaire et finit par comprendre que Norbert était logé à la même enseigne que lui : pas question de dépasser les limites de la commune.
Tout un tas d’autres témoins étaient chaque jour questionnés, mais le journal ne donnait pas de noms. Il devenait d’ailleurs de plus en plus imprécis et les articles étaient de moins en moins longs.
Louis se creusa pourtant la cervelle pour essayer de mettre un nom sur ce gars qui avait été inquiété parce que son commis avait déclaré qu’il était rentré tard, beaucoup plus tard qu’à l’accoutumée et que, même, ses pantalons étaient maculés de terre au niveau des genoux, comme s’il s’était agenouillé quelque part dans la campagne. On avait voulu procéder à des analyses pour savoir d’où pouvaient provenir ces souillures, mais hélas le pantalon avait déjà été passé à la lessiveuse. Le journal n’en savait pas plus ou n’était pas autorisé à en dire plus.

Un matin cependant, Louis fronça  son crâne chauve en écarquillant les yeux, et, ayant relu pour la seconde fois son article quotidien à mi-voix, comme pour bien s’en imprégner et bien se convaincre de n’avoir pas la berlue, il frappa un grand coup sur la table, gonfla son nez dans une inspiration nerveuse, se leva pour boire un coup, relut une troisième fois et hurla que nom de dieu de bon dieu, ces imbéciles de journalistes ne connaissaient rien à leur affaire ! Ils ne savaient rien et ne racontaient que des âneries, ah les pendards et, surtout, surtout, ah la fieffée coquine, ah la comédienne !
Il s’agissait d’un long article sur la famille Prunier, les journalistes n’ayant sans doute plus rien à se mettre sous la plume concernant une enquête qui ne livrait rien de consistant. Le fils, Joseph, paysan exemplaire, complaisant, sobre, bon voisin et sans histoires, comme le père, mais surtout la bru, profondément choquée, alitée depuis quinze jours tant elle avait été meurtrie dans sa chair par la tragédie, très attachée qu’elle était à son beau-père, toujours prévenant et qui l’aidait dans tous les menus travaux de la ferme. Oui, disait entre guillemets Madeleine Prunier, il était un excellent homme et j’espère que la justice nous désignera le coupable pour qu’on sache un jour pourquoi notre pauvre papa a été la victime d’un sadique. Elle espérait aussi, elle qu’on n’avait jamais vu prendre le chemin de l’église, pas même aux Pâques ou à la Noël — une église toujours au trois-quarts déserte il est vrai — qu’il était aux cieux et qu’il y reposait en paix.
Ainsi soit-il ! rugit Louis Terrasson, et il jugea, en vidant cette fois-ci le pichet de vin d’un trait, que jamais on ne mettrait la main sur le meurtrier, tant toute cette histoire était cousue de mensonges, de non-dits, d’ignorances et que, ma foi, la vie devait maintenant reprendre son cours… Ainsi allaient les choses et les catastrophes. Après tout, Prunier-le-vieux n’avait rien à faire là, à esquinter ses arbres ! Dans le fond…
Même très secrètement, Louis n’alla pas au bout de sa pensée.
Et puis, peu à peu, le journal réduisit à la portion congrue ses articles sur L’Assassinat du bois palud, plus de photo de la lisière fatale, plus de photo du bourg, de la Nationale 10, de La Plaine. Il devint évasif, parla d’un autre homme qui avait témoigné et affirmé, sinon prouvé, qu’il était au chef-lieu au moment du crime - une dame en avait témoigné - puis ce fut le silence complet.
Louis dit à Léon Renaud qu’à partir de demain, il ne prendrait plus le journal. Et comme l’autre lui jetait un regard torve, mi-interrogateur, mi accusateur, mi on-ne-sait-trop-quoi, ça revenait trop cher, comprends-tu, crut bon d’expliquer Louis, troublé par cette étrange œillade du facteur.

Mars et le soleil du printemps, encore tout pâlot de sa longue réclusion hivernale derrière les nuages, étaient cependant de retour. Des rayons de fine lumière filtraient à travers la poussière épaisse des carreaux et venaient caresser la table recouverte d’une vieille toile cirée.
Louis remit le nez dehors, prit la mesure de cette tiédeur qui flottait dans l’air et annonçait la promesse des beaux jours. Mille petits nuages laiteux musardaient sur le fond bleu des quatre horizons et quelques passereaux, déjà, avaient abandonné les pépiements plaintifs des mortes saisons. Appuyés sur la cime des arbres, ils entamaient les premières mesures de leur répertoire galant.
Louis gonfla son vélo, l’enfourcha et partit par les chemins bordés d’ormes et d’érables. Les premiers bourgeons, timides encore, montraient le bout de leur museau à l’extrémité des rameaux et sur le haut des talus, mieux exposé aux caresses de la lumière nouvelle, des violettes, des coucous et des boutons d’or refleurissaient en tremblotant sous la fraîcheur du vent.
En tapinois, comme si c’était la première fois qu’il poussait cette porte vitrée, Louis se présenta au café des sports.

Il y avait là beaucoup de monde, immobilisé dans un étrange silence.

 Fin du chapitre II

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

10:33 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.01.2014

Les Champs du crépuscule -22-

gendarmerie-20090806.jpg

Le texte sur une seule page

L’homme qui, selon ses dires, découvrit le corps sans vie de Prunier-le-vieux et qui donna l’alerte, Norbert, fut donc aux premières loges d’une longue série d’interrogatoires.
Il dit que non, qu’il n’avait pas traîné en route, qu’il était venu directement par les bois, qu’il avait traversé la clairière du patron, semée d’orge et d’avoine, et qu’il avait ensuite pris à gauche, jusqu’au champ du bois palud en traversant un guéret malaisé, appartenant à Louis Terrasson. Mais… Si, à la réflexion, il s’était un peu attardé. Il s’excusait, rouge, la gorge sèche et l’élocution rendue difficile par la peur et l’inquiétude… Il avait posé culotte à l’abri d’un de ces anciens trous dont les bois du Fouilloux étaient criblés et où on déposait parfois des objets inutilisables. D’anciennes carrières d’extraction de la terre glaise de maçonnerie, recouvertes aujourd’hui de mousse et sur les bords desquelles croissaient des chênes noirs, rachitiques et tordus. Il avait, dans cette position où l’on peut facilement être confondu avec la grisaille et la brume des sous-bois, observé un renard qui s’était approché de lui en furetant, le museau au sol, sa belle queue rousse en panache. L’animal s’était arrêté en l’apercevant soudain. Il n’était pas à plus de dix mètres et Norbert distinguait ses deux yeux flamboyants, immobiles, scrutateurs. C’était la première fois qu’il voyait un goupil d’aussi près. Mais tout à coup l’animal avait fait une volte-face, sans raison apparente, en se rendant peut-être compte que cette forme accroupie était l’ennemi atavique, et il s’était enfui en courant très vite et en zigzaguant parmi les arbres, presque en bondissant. Une demi-heure ? Non. Un peu moins je crois. Je sais pas combien de temps. J’ai roulé une cigarette aussi.
En revanche, oui, oui, il maintenait avec fermeté que la grande serpe emmanchée était soigneusement posée, avec la fourche, sur le tas des branches déjà coupées et alignées les unes sur les autres à l’orée des merisiers. À une quinzaine de mètres environ de l’endroit où gisait Prunier-le-vieux, sur le dos, tout bleu, avec sa langue qui sortait et du sang qui avait coulé de l’arrière de son crâne défoncé, sur la neige du pré. Oui, c’était comme ça, qu’il l’avait trouvé. C’était pas beau à voir… Alors, selon lui, le vieillard ne travaillait pas quand son assassin était venu ? Non, il ne devait pas travailler.
La victime connaissait donc son meurtrier. Elle causait amicalement avec  lui, peut-être, et rien ne lui avait indiqué que cet homme,  ou cette femme, était venu pour tuer. Et cet assassin était encore là, tout près, parmi les habitants de la commune et les connaissances de la famille Prunier.
C’est cette conviction des policiers enquêteurs -  messieurs en costumes gris venus de Poitiers avec le procureur de la République et les gendarmes du chef-lieu, des messieurs pâles comme des malades, maigres, secs comme des couteaux, froids comme la lune, qui posaient des questions idiotes à tout le monde et qui restèrent longtemps sur la commune - c’est donc cette conviction, bientôt cette évidence, qui jeta l’effroi sur toute la communauté et en pervertit définitivement la cohésion.

Louis avait été au deuxième rang des interrogatoires et avait eu beaucoup d’ennuis. Il était même resté deux jours et deux nuits à Poitiers, tant ses déclarations avaient été farfelues, contradictoires et parfois à peine compréhensibles. C’étaient ses merisiers, ses beaux merisiers, ses splendides merisiers, le dessus du panier de tout ce qu’il possédait que la victime était en train de saccager, oui. C’était vrai. Ce fumier, heu… ce Gaston Prunier était un vieil emmerdeur ! Mais de là à le tuer, ça non ! Louis, il n’avait jamais songé à tuer quelqu’un. Que des merles et des grives, qu’il avait étranglés justement ce jour-là. Etranglés ? Oui, pour les étouffer car je les prends vivants, moi, les merles et les grives ! Après, je les étouffe comme ça, couic… et crac, on sent le petit os qui casse et il est mort ! Exactement comme est mort le père Prunier, savez-vous ? Non… je sais pas. Personne m’a dit et je l’ai pas vu, moi, Prunier. C’était quand la dernière fois ? Heu… il n’y a pas ben longtemps… peut-être une dizaine de jours. J’étais chez eux pour emprunter des coins à fendre le bois. Le vieux était là aussi qui coupait du pain dur pour son chien. Je m’en souviens très bien. On a bu deux ou trois petites topettes en blaguant. De la bonne gnôle parce que son vin, il est bon, à Joseph. Il a une bonne vigne au soleil, sur La Piane, et la gnôle qui est tirée de là est fameuse. Même qu’elle est, enfin qu’elle était, à Prunier-le-vieux, la vigne, pas au fils. Maintenant, elle est à lui, du coup… Va pouvoir la vendre à mes cons d’beaux-frères. Dans le fond, ça arrange un peu tout le monde, cet événement. Bref, on a causé du mauvais temps qui faisait qu’on n’avançait pas vite dans nos ouvrages. Et encore ? Et encore rien, c’est tout… Non, monsieur Terrasson, ça n’est pas tout. Ce soir-là, Joseph Prunier vous a demandé de couper une partie de vos arbres et vous êtes allé aussitôt vous saouler au café en hurlant que vous alliez fracasser la tête de Prunier père s’il touchait à un de vos merisiers. C’est vrai… Enfin, c’est vrai que Joseph m’a dit que je coupe mes cerisiers sauvages. J’ai dit oui, pas de problème, je vais faire ça… Après, je me souviens plus de rien… J’avais trop bu.
Mais Louis, bien que ni stratège ni réfléchi, sentit sur sa nuque le souffle douloureux de la trahison, le persiflage du mouchardage, le feu de la malveillance. Il déglutit et son gros nez sembla grossir encore, les narines béantes. Il soupira avec force. Peut-être même éprouva t-il de la peine de se voir si peu aimé. Car quelqu’un avait déjà parlé de lui aux policiers, dans le détail, rapporté son ivrognerie de ce soir-là et ses soi-disant propos menaçants. Quelqu’un qui lui voulait du mal. Il frissonna. Et Prunier, ce con, qui avait déjà fait état de leur conversation sur les merisiers ! Des salauds, des peureux, j’aurais pas voulu les avoir contre moi pendant la guerre, à causer comme ça aux policiers. Ils m’auraient fait fusiller, ces salauds ! Et le grand Gaétan, où est-il, lui, à l’heure qu’il est ? Disparu…Lui, il dirait rien aux policiers. J’en suis sûr… Il est au-dessus d’eux. Au-dessus de tous. Il m’aurait protégé sans poser de questions de si patati ou patata.

Les policiers observaient le silence de Louis, assis devant eux et penché en avant, évadé dans ses réflexions, les bras reposés sur ses cuisses, ses mains rugueuses de paysan qui se croisaient à hauteur des genoux. Pour un policier, ça pouvait ressembler aux réflexions d’un assassin qui cherche à monter une histoire, qui se creuse la cervelle pour trouver des alibis qui tiendraient debout.
Car c’est surtout sur son emploi du temps au cours du tragique après-midi, que le pauvre Louis trébucha à maintes reprises. Les grives, La cane, les verres de Pernod, le vélo dans la campagne solitaire… Oui, mais après… Il ne savait plus trop… Faut dire qu’il était un peu pompette… Encore ? s’était écrié d’impatience un homme de la police. Un peu, pas fin saoul. J’ai dormi dans la grange, sur le foin. Par cette température ? Il ne fait pas froid dans ma grange. Et peut-être que j’ai pas dormi, après tout. Je me suis allongé puis j’ai pansé les bêtes, et puis… quelle importance, tout ça ? Non, ma femme ne m’a pas vu. Quand il fait froid comme ça, elle ne bouge pas beaucoup du coin de la cheminée. Personne ne m’a vu quand je suis revenu du bourg non plus… Enfin, moi j’ai vu personne en tout cas. Car des fois, on croit qu’on est pas vu et on est vu quand même par quelqu’un qu’on n’a pas vu, hein ? Ça m’est arrivé une fois en Allemagne, voyez-vous, quand j’étais prisonnier. Vous avez pas connu ça, vous, la guerre, les Fridolins, vous êtes trop jeunes.  Bref.  Je tâchais de pas aller au boulot un matin qu’il y avait beaucoup de neige avec du grand vent et que ces fous furieux voulaient nous faire creuser des fossés le long d’une voie ferrée. Je m’étais planqué avec un vieux copain derrière un baraquement et… Bon, bon… Mais à part dormir, disons vous allonger sur le foin et nourrir vos trois ou quatre bestioles, vous n’avez rien fait de l’après-midi, monsieur Terrasson ? Vous êtes parti du café des sports à quatorze heures trente. La nuit tombe à dix-huit heures trente… Quatre heures de vide, quatre heures sur lesquelles vous n’avez rien à nous dire, sinon une improbable sieste dans un tas de foin.
Un autre mouchard était tapi dans l’ombre… Louis frissonna de nouveau et les policiers, chacun à part soi, notèrent ce frisson. Un autre mouchard, oui, sinon comment ils sauraient, ces cochons endimanchés, l’heure qu’il était, hein, quand j’ai donné mes grives ? Il n’y avait que La cane, Mémène et Edgar Dupin qui est venu après. Les fumiers… I veulent me coller le crime sur le dos, les salauds ! Putain, si le grand Gaétan avait été là, ils auraient rien su, ces pingouins ! Il leur aurait cloué le bec, lui, en deux temps trois mouvements !
Un jeune policier avait soudain posé sa main sur l’épaule de Louis, qui s’était retourné aussitôt et lui avait souri, considérant spontanément ce geste comme réservé à la camaraderie. C’était un jeune loup de la nouvelle école, un qui pensait avoir compris à qui il avait à faire, alors il tendit un piège grossier à ce rustre, un piège dans lequel peu d’hommes sans doute seraient tombés. Louis y plongea cependant la tête la première. C’est ce qui lui valut de coucher deux nuits sur une planche clouée au mur et sous une vieille couverture qui puait la poussière et le rance. Il raconta plus tard que ça lui avait rappelé sa jeunesse, quand il était prisonnier des Boches par des moins vingt-cinq degrés et de la neige jusqu’aux genoux, alors que ça l’avait pas beaucoup impressionné de dormir en tôle, il en avait vu d’autres, Louis. Mais personne ne l’avait écouté. L’heure, à ce moment-là, n’était plus aux boniments et à la forfanterie.  L’heure en était à ce qu’un criminel, un féroce capable d’étrangler un vieillard sans défense, un ancien de Verdun décoré de la croix de guerre, rôdait parmi eux tous, incognito, souriait et tendait la main pour qu’on lui sert, offrait l’apéritif, jouait peut-être aux cartes et parlait de la nouvelle lune et du dégel.
Un fauve que rien ne distinguait d’entre eux tous. Un des leurs. Un ami, un parent peut-être.

Ce jeune policier rendit son sourire à Louis et annonça que, dans le fond, brave monsieur Terrasson, je vous comprends bien. Gaston Prunier était en train de détruire une partie de votre beau patrimoine. Oui, je vous comprends, moi… Parfois, sans réfléchir, sans même penser vraiment à mal, on dit des choses graves, sous le coup de la colère, et avec un petit coup dans le nez en plus, ça aggrave les réactions… Vous savez, moi, je suis de la Creuse, une région forestière, une région où les grands bois sont rois et mes parents ont là-bas de bien belles forêts de chênes, plus belles que nulle part ailleurs. Je n’aurais pas aimé que quelqu’un s’avise de venir les mutiler. Alors, je suis bien placé pour comprendre… Et le jeune policier tendit un verre de bière à Louis qui l’avala d’un trait, en penchant très loin la tête en arrière, soudain ragaillardi, soudain plus sûr de lui. Alors, il faut tout me dire. Quelqu’un vous a vu poser votre bicyclette dans le sentier du bois, vers seize heures trente. Le bois… comment dites-vous déjà ? Le bois palud… Oui, le bois palud et vous étiez là-bas, Louis. Ce témoin est formel. Mais  il n’y a aucun mal à ça, on a le droit d’aller où l’on veut et quand on veut, heureusement !  Dites-nous donc vous-même que vous êtes passé par là-bas et ce que vous y avez vu. Après, c’est à nous de nous débrouiller pour trouver le salopard qui a fait le coup. Personnellement, je sais bien que ça n’est pas vous… J’ai même hâte qu’on vous raccompagne à votre domicile, où l’on doit s’inquiéter. Mais il nous faut auparavant savoir ce que vous avez vu au bois palud. Vous êtes notre témoin principal dans cette triste affaire. Nous avons besoin de vous, Louis.
Louis fronça les sourcils et plissa son front déjà marqué de profondes crevasses, d’autant plus tranchées qu’elles étaient bien plus blanches que tout le reste du visage, hâlé, brûlé par le grand air, le soleil et le vent. Il demeura ainsi une bonne minute, comme s’il faisait un effort de mémoire ou comme s’il cherchait à comprendre le sens de cette tirade du jeune policier. Un témoin principal dans une histoire de meurtre, c’était quelque chose quand même ! Il lui sembla alors que le moment était sans doute venu de faire l’intéressant, de faire le savant, de montrer à ces policiers qu’ils n’avaient pas à faire à un sot.
Du bout de l’index, il se tapota plusieurs fois la tempe et déclara qu’il y avait eu de l’occultisme là-dedans, à un moment donné.
Les policiers se regardèrent tour à tour, perplexes. Vous voulez nous dire quoi, exactement ? Ah, je vois que vous ne connaissez pas le mot, messieurs, et Louis ricana en tordant de plaisir contenu son gros nez rond. C’est normal, c’est là un mot difficile et, moi, il a fallu que je l’étudie longtemps avant de bien le savoir. C’est un mot venu de la science et qui dit qu’on pense des fois des trucs, ou qu’on les voit, qui se passent ailleurs même si on est ailleurs au moment où les trucs se passent. Ha, vous voyez, c’est drôle, ça, hein ? C’est ça, qui s’appelle de l’occultisme.
Les policiers médusés échangèrent un nouveau regard. Le plus jeune pensa qu’il avait bien à faire à un fou, et il s’enfonça dans la conviction que le criminel était bien là, devant lui, dans ce lourdaud moitié imbécile, avec ses grosses mains raboteuses, ses ricanements idiots et ses déclarations déroutantes. Surtout quand Louis affirma que oui, que c’était vrai, qu’il avait foncé au bois palud avant de rentrer s’allonger dans le foin. Il était allé là-bas à cause de l’occultisme, voyez-vous. Il lui avait semblé dans sa tête qu’il se passait des choses graves au bois palud. Mais il savait pas qu’il avait été vu, par contre.
Les policiers soufflèrent un bon coup et échangèrent des clins d’œil radieux. On s’empressa de demander à Louis Terrasson de signer tout ça, en prenant bien soin d’omettre ses divagations divinatoires. Puis on dit qu’il était tard et qu’on établirait demain matin une déclaration beaucoup plus circonstanciée.
On le poussa ensuite dans une cellule obscure.
Quand la lourde serrure ferrailla derrière son dos, le prisonnier crut soudain que le monde venait de s’écrouler sur sa tête et se vit perdu. Sa gorge se noua. Son regard hébété se mouilla.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

09:57 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.01.2014

Les Champs du crépuscule -21 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] Les Augereau, eux non plus, n’étaient pas au coin du feu. Ils avaient installé des cordeaux au sol, bien droits, qui traçaient sur le pré attenant à leur ferme un rectangle de vingt mètres sur trente : ils étaient en effet occupés avec pelles et pioches aux fondations de leur stabulation et ils creusaient la terre sur soixante-dix centimètres de profondeur. Au printemps, Edgar comblerait tout ça avec du béton et élèverait le bâtiment futuriste, le bâtiment de la nouvelle manière de travailler.
Les deux frères étaient vêtus de lourdes vestes et portaient des bonnets et des mitaines de laine car le vent sur leur mamelon était froid et soufflait plus fort qu’ailleurs. De temps en temps, quand ils relevaient la tête pour souffler un peu, ils apercevaient le bourg aux toits gris et la rivière, tel un grand  serpent argenté se glissant et rampant sous les brumes. Ils voyaient aussi la Plaine, de l’autre côté de la Nationale, la Plaine sereine et vide qui dormait sous l’hiver, et, loin sur leur gauche, ils distinguaient très bien la ligne sombre des bois, les champs légèrement blanchâtres et les contours capricieux des bosquets un peu partout découpés. Ils crurent distinguer comme une silhouette, très loin, vers la lisière du bois palud. Ils se la montrèrent, levèrent le menton, froncèrent les sourcils, hochèrent la tête comme pour dire que c’était curieux et, ressaisissant leurs pioches, reprirent leur rude ouvrage de terrassement.
De temps à autres cependant, ils jetaient un coup d’œil interrogateur vers cette ombre qui remuait sur l’horizon incertain du bois palud. Et ils grommelaient, cherchant à comprendre, vexés de ne pas bien distinguer...

Alice Boisseau était assise en face d’un grand gaillard aux solides épaules, avec des cheveux noirs crantés et une fine moustache bien taillée, dans un petit bar du chef-lieu, Les Quatre Pignons, si discret et si charmant. Elle sirotait un Martini blanc et son compagnon buvait Muscadet sur Muscadet. Autour d’eux s’étalaient de larges plantes vertes posées sur des meubles rustiques. Les tables, massives et cirées, des tables de chêne sillonnées par les fines arabesques du bois et tavelées par de gros nœuds noirs, enroulés tels des coquillages fossiles, étaient désertes. Les deux amants n’échangeaient pas un mot. La veuve Boisseau baissait la tête. Elle attendait une réponse qui tardait à venir et plus le silence se prolongeait, plus il devenait pénible, plus l’espoir se brisait en elle et plus le gouffre une nouvelle fois s’ouvrait sous ses pieds. Le grand Gaétan posait un regard absent, vide, sur la baie vitrée où pendait un grand rideau noir à fleurs rouges. Des camions passaient tout près de la vitrine, la frôlaient presque, la faisaient trembler et bourdonner avec une telle frénésie qu’on eût dit qu’elle allait soudain voler en éclats.
À chaque camion, la salle était plongée l’espace d’un court instant dans une pénombre fuyante.
Les yeux du grand Gaétan ne souriaient pas, comme en proie à une profonde indécision, à une vague douleur aussi, à moins que ce ne fût de l’ennui ou de la perplexité. Après un interminable moment ponctué par l’agaçant mouvement de métronome d’une énorme Comtoise - elle indiquait maintenant treize heures et demi - il prit enfin la main d’Alice, soupira, fit rejaillir dans ses yeux toute leur gaieté et toute leur friponnerie habituelles, vida son verre d’un trait, embrassa la main et dit que oui, que c’était d’accord. Il ferait ça pour elle, pour eux deux, et après, on verrait bien… On vivrait la vie comme elle viendrait… Alice Boisseau lui embrassa les doigts, lui sourit et dit que oui, qu’on verrait après, l’important aujourd’hui était de faire ça, pour repartir d’un pas nouveau, ailleurs.
Ailleurs est un grand mot d’amour. Seul le hasard est en mesure de lui donner un nom.
Ils se levèrent, actionnèrent une petite clochette de bronze posée sur le bar et attendirent une demi-minute. Une grosse dame poussa la porte derrière le comptoir, un lourd comptoir de bois brut aussi méticuleusement astiqué que les tables, leur sourit et leur tendit une clef.
Ils montèrent à l’étage.

Charles Migret, rouge et visiblement excité, rentra chez lui fort tard et de fort méchante humeur. Il avait couru les fermes alentour pour peser des veaux, crut-il bon de se justifier auprès de son jeune commis qui rangeait les étalages et disposait les viandes dans de grands frigos… Aucun de ces veaux cependant ne lui avait convenu, trop jeunes, trop maigrichons, alors, pour se distraire un peu d’avoir perdu tout son après-midi avec ces corniauds qui voulaient vendre avant la saison, il était revenu par les chemins bordés de vieux ormeaux, le long de la rivière. Pour voir s’il y avait des canards et des bécassines à tirer bientôt, expliqua t-il encore.
Il n’y en avait pas, seulement quelques vanneaux huppés, qui piaulaient en tournoyant dans le ciel gris, au-dessus des arbres et au-dessus de l’eau.

C’est, à peu de choses près, ce que chacun faisait en ce début d’après-midi du vingt-trois février, un jeudi tout gris, enveloppé de brouillards et de froid, avec sur le sol cette fine poudre neigeuse que le nordet bousculait et amassait sur les talus des bords de route, au pied des arbres.
Plus tard dans la soirée, le blé au grenier une fois mis en sacs, Joseph Prunier demanda à son domestique d’aller rejoindre son père pour voir s’il n’ébranchait pas trop copieusement ces satanés merisiers et qu’il espérait quand même que Louis ne prendrait pas la mouche pour si peu. Il ordonna à Norbert de dire au vieillard, de sa part, de laisser tomber pour aujourd’hui, qu’on verrait ça demain matin, à tête reposée.
Norbert se racla la gorge, toussota et baissa la tête. Il avait envie d’ergoter qu’il serait peut-être mieux qu’il y aille lui-même, que sans doute le père Prunier ne l’écouterait pas, lui, le domestique, mais il n’en fit rien : déjà Joseph Prunier avait tourné les talons et avait disparu dans la pénombre de l’étable.

Prunier-le-vieux, quoique ses gestes fussent lents, ralentis dans leur enchaînement par la réflexion et la prudence propres aux vieillards, était encore un homme d’une extrême habilité. Il soulevait très haut les bras, ajustait sa serpe au fil aussi luisant que celui du rasoir, et, d’un geste bref, précis, coupait une branche en biseau, dans l’exact alignement du champ. Le souffle court, il posait ensuite son outil, empoignait sa fourche et entassait les branches sectionnées les unes sur les autres, en prenant bien soin qu’elles reposent sur la propriété de Louis Terrasson.
Derrière le vieil homme, la lisière des merisiers semblait avoir été tracée au cordeau, presque comme un mur d’enceinte, sans une ramure portant son ombre sur le pré. Prunier-le-vieux était habile, certes, mais il était aussi fort méticuleux. Un homme soucieux du travail bien fait, ronchonnant parfois, souvent même, au hasard d’un champ grossièrement labouré, d’un sillon courbé, d’une chaintre mal fignolée, d’une haie élaguée et qui laissait pendre des lambeaux d’écorce et de bois écorché.
Le vieil homme avait du travail une très haute estime. Son savoir-faire, ça n’était pas le beaucoup en peu de temps, mais l’impeccable. Le peu non perfectible. Il avança bientôt d’une dizaine de mètres, à pas menus, précautionneux, là où les merisiers n’avaient pas encore été taillés, se retourna, évalua d’un coup d’œil expert ce qui dépassait, sut avec précision où il fallait frapper encore et revint lentement en arrière, pour reprendre sa serpe.
Du bois mort craqua sous des pas que feutrait la fine couche de neige. Il tendit l’oreille et tenta de percer la pénombre du sous-bois, ses vieux yeux plissés par l’effort.
Quelqu’un arrivait en tapinois de cette pénombre et s’était arrêté là, juste en bordure du champ.
Quelqu’un le guettait.
Prunier-le-vieux se pencha pour mieux voir à travers les broussailles de la lisière, mit sa main en visière, fronça plus encore et reconnut la silhouette. Il eut un mouvement de surprise, ricana méchamment et voulut dire quelque chose. Ben, c’est-y que tu v… ?
L’ombre sauta jusqu’à lui, le heurta violemment et le plaqua au sol. Deux mains glacées encerclèrent son maigre cou et il tenta de se retourner sur le ventre pour échapper à la douleur de l’étreinte. Un coup violent porté sur sa nuque, avec une pierre, un bâton, un outil lourd, lui arracha un hurlement épouvantable, rauque et sauvage, juste avant qu’il ne plonge dans les ténèbres.
Il ne sentit plus dès lors les mains qui serraient encore la gorge, toujours plus fortement, qui exigeaient le dernier souffle et qui tremblaient. Il ne vit pas non plus le visage
déformé par la violence qui se penchait sur lui, qui haletait et soufflait par le nez, les dents serrées, tout près de son visage à lui, presque à l’effleurer, tel celui du loup fanatisé par la mise à mort.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

11:07 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.01.2014

Les Champs du crépuscule -20 -

Chapitre II

Un vingt-trois février

Le texte sur une seule page

littérature,écritureFévrier n’en finissait pas d’habiller de froid les paysages, d’éparpiller des brouillards tenaces sur les champs et sur la rivière ou bien de se répandre par intermittences en une petite neige capricieuse, frivole, à peine capable de saupoudrer la campagne dormante. Le ciel était le plus souvent bas, d’un gris presque translucide, un ciel d’attente et qui ne s’ouvre plus. Le nordet, faible mais aigu, faisait se dandiner la tête chauve des grands arbres et les oiseaux des bois, des grives litornes et mauvis, des bruants jaunes, des verdiers et même des geais étrangement muets, s’étaient rapprochés des villages, furetaient sous les pommiers et les poiriers des cours, cherchaient pitance sur les jardins déserts.
Les hommes vaquaient à leurs occupations de tous les jours, soignaient les bêtes à l’aube et, dès la nuit venue, refermaient derrière eux les portes des écuries pour venir s’asseoir auprès des cheminées. Ils y décortiquaient des noix, taillaient de nouveaux manches aux petits outils ou égrenaient des maïs, en se levant parfois jusqu’aux vitres embuées, les essuyant d’un revers de leur manche pour voir si le soleil pointait enfin un rayon par-dessus les toits accablés de grisaille, si mars s’annonçait, si les cieux allaient bientôt mettre fin à cette longue réclusion au coin des feux. Ils tapotaient le baromètre pour en faire osciller l’aiguille, faisaient la moue, se versaient un verre de vin et revenaient s’asseoir devant les flammes, de gros chats endormis enroulés à leurs pieds.

Louis n’aimait pas rester au coin du feu.
Il s’était donc installé dans la grange où il refaisait les cordeaux pour la conduite de ses chevaux. Il avait collecté une lourde gerbe de cordes et les nouait les unes au bout des autres, les réunissait en paquets qu’il fixait ensuite à une sorte de X en bois, bien plus haut que large et posé au sol. Avec une petite manivelle, il actionnait le tout et un lourd cordon de cinq mètres environ se formait bientôt, tressé et serré très fort. Comme il avait le temps et que, finalement, il était bien au chaud dans cette grange, entre les tas de foin et de paille, il en fit bien plus que de besoin et proposa le surplus à Joseph Prunier, histoire de générosité spontanée et de camaraderie, certes, mais aussi pour tâcher de l’amadouer un peu au sujet de l’ébranchage des merisiers. C’est des cordeaux solides, hein ! Tu verras qu’ils useront ton bidet… Je te les donne, bien sûr… Vais pas faire du lucre sur toué quand même !
Du lucre ? Qu’est-ce que c’est que ça encore ? Tu veux dire du sucre, peut-être. Non, du lucre ! Ha, je vois que tu connais pas les mots justes… Du lucre, c’est quand on gagne des sous. Comment que tu fais donc tes comptes, si tu sais pas calculer ton lucre, bon sang de bonsoir ! Et Louis avait fait la moue dépitée de celui qui en avait un peu marre de toujours devoir expliquer à des ignorants.
Prunier, lui, avait haussé les épaules en pendant les cordeaux à un clou et avait bientôt gratifié Louis d’une petite topette. Tiens, prends donc un coup de lucre, qu’il avait ricané.
En même temps qu’il torsadait ses cordeaux, Louis surveillait un curieux dispositif installé au dehors, au pied d’un vieux poirier. C’était un rectangle grillagé, l’ancienne porte d’un clapier, debout, légèrement incliné et qui reposait sur un petit piquet à la base duquel il avait noué l’extrémité d’une longue corde courant à travers la cour jusqu’à ses pieds, dans la grange. Juste en-dessous de ce rectangle, Louis avait balayé le sol et disposé quelques poires gelées.
C’est qu’il s’était mis en tête de manger des merles, Louis ! Alors, si un de ces oiseaux avait l’audace de venir picorer sous son piège, il tirait la corde d’un coup sec, le petit piquet tombait en même temps que le cadre grillagé et l’oiseau imprudent restait prisonnier là-dessous. En deux journées à peine, il captura ainsi quatre grives mauvis et six merles. Il commanda que ces derniers fussent rôtis dans la poêle, puis, enfourchant son vélo, il partit à la recherche du grand Gaétan à qui il voulait offrir, moyennant un ou deux apéritifs bien sûr, les grives dont il le savait fort gourmand.

Au café des sports, on s’étonna. On n’avait pas vu le grand Gaétan depuis deux jours, chose exceptionnelle. La cane supposa la grippe et Mémène plaisanta, mais de bizarre façon, sans l’ombre d’un sourire, la bouche pincée, qu’il était peut-être tombé amoureux, le grand Gaétan, et qu’il était devenu sage. Désappointé, Louis fouilla donc dans la grande poche arrière de sa vieille veste et posa les quatre grives sur le comptoir. Les veux-tu ? Dame, elles sont jolies ! Si tu me les donnes, je les prends, et La cane soupesait les maigres oiseaux, soufflait sur les plumes pour en apercevoir la chair, violacée et ridée. Au final, Louis se fit offrir quatre Pernods et il resta là plus d’une heure, en badinant pas mal de conneries, du genre qu’il était quand même pressé parce qu’il avait une vingtaine de merles à plumer et à faire rôtir. Puis il reprit son vélo et s’éclipsa, passablement éméché.

Norbert venait d’en terminer de l’abattage du bois. Avec Prunier-le-vieux, il avait ensuite scié les troncs à un mètre de longueur, fendu les plus grosses bûches et mis le tout en stères. On viendrait ramasser la récolte à l’automne, juste avant les grandes pluies. Ce chantier terminé en tout début d’après midi, Joseph Prunier lui avait demandé qu’il aille dès le lendemain matin au bois Palud pour défaire la clôture du pré à ensemencer en mars, puis, sitôt le dégel amorcé, de commencer le labour. Un labour de printemps, pas trop profond, hein ? Lui, Joseph, terminait la réfection de son toit de grange et triait du blé au grenier, le meilleur, à fournir au boulanger en échange des bons pour le pain. Pour l’heure donc, et puisqu’il était trop tard pour embaucher quelque chose de plus sérieux, que Norbert vienne donc l’aider à finir d’empocher ce blé !

Prunier-le-vieux, morose, se réchauffait au coin du feu et crachait de temps en temps sur les braises. Il épluchait des pommes, la tête basse, le regard perdu sur des flammes qu’il imaginait peut-être beaucoup plus loin, sur d’inextinguibles champs de bataille toujours en ébullition dans sa vieille mémoire… Plus personne, sinon Norbert, ne lui adressait la parole, encore que très peu et au-dehors seulement, quand ils étaient seuls. L’ambiance dans cette maison était donc lourde de rancœurs et de graves vexations.
Le vieillard abandonna bientôt ses pensées et son feu, emmancha une serpe avec une grande gaule de châtaignier, prit une fourche à l’épaule et s’en alla par les champs et les vignes, à pas courbés. Depuis la lucarne du grenier, son fils le vit disparaître au coin du premier bosquet de noisetiers, le montra du doigt à Norbert qui tenait un sac de jute la gueule ouverte, et hocha tristement la tête, comme désabusé.

Debout devant la fenêtre, Madeleine Prunier suivit des yeux son beau-père en soulevant un coin de rideau, et, dès qu’elle ne le vit plus, cogna au plafond avec le manche du balai. Ton père est parti aux merisiers, hurla-t-elle, la tête levée vers le grenier. La voix de son mari, amortie, lointaine à travers les planches, dit qu’il savait, qu’après tout Louis avait été averti, et puis fallait que ça soit fait avant mars, cet ébranchage, et on était déjà fin février. Nous aurons des histoires avec Louis. Louis ne fait jamais d’histoires. Je le dédommagerai s’il le faut.

Madeleine Prunier, une épingle à cheveux serrée entre ses dents, secoua la tête, refit précipitamment son chignon devant un miroir ovale posé sur le manteau de la cheminée, mit un soupçon de rouge aux lèvres, une goutte d’eau de Cologne à son cou, se tapota les joues et sortit par la porte de derrière. Elle faisait un saut jusqu’au bourg car il n’y avait plus ni farine, ni huile, qu’elle cria en direction du plafond, et son mari là-haut grommela que oui, qu’il avait bien entendu.

Evariste Brunet passait de lourds madriers à son père qui les dégauchissait à la varlope, avec des gestes réguliers, amples et puissants. Le jeune homme regardait souvent par la fenêtre de l’atelier où pendaient des toiles d’araignée alourdies par les poussières et les sciures. Il voyait la légère côte de la Nationale 10 et les deux rangées de vieux platanes, austères et noirs sous la lueur pâlichonne du jour. Il voyait aussi de lourds camions qui vrombissaient pour reprendre de la vitesse après les doubles virages et qui trouvaient devant eux, rageurs, cette pente qui leur coupait leur élan. Evariste tâchait alors de voir d’où venaient et où allaient ces camions en lisant les inscriptions des bâches ou, en se hissant sur la pointe des pieds, la plaque minéralogique. Bilbao, Madrid, Rouen, Paris, Orléans, Normandie, Bordeaux, Bayonne, Pau, Lille, Tarbes, Pampelune, il voyageait avec eux vers toutes ces illustres destinations, aux sonorités exotiques. Distrait, lointain, il était parfois en retard pour passer un madrier et son père attendait, les bras ballants. Il le rappelait à l’ordre sans ménagement, alors c’est aujourd’hui ou pour demain ? Il le traitait aussi de rêveur et de foutu gars qui n’avait jamais la tête à son ouvrage et qu’on verrait bien comment il se démerderait pour faire tourner la boutique, quand lui, il serait entre quatre planches ! Tiens, de toute façon, c’est tantôt fini… Pousse donc jusqu’à Boisnes, tu noteras les mesures du vieux buffet à la mère Suzette, qu’il faut refaire le fond et les tiroirs.
Evariste démarra aussitôt sa mobylette et prit la clef des champs, son mètre, son grand crayon de bois et son carnet en poche.

Edgar Dupin ne faisait rien. Ou pas grand chose. Trop froid pour maçonner. Il restait donc chez lui, auprès du poêle. Il comptait et recomptait des devis, rangeait quelques factures maculées de gras et griffonnées au stylo bille. Puis, le soir venu, il traversait le bourg et venait boire des Pernod avec La cane car le grand Gaétan était introuvable depuis deux soirs. Alors, il discutait avec La cane, s’inquiétait de ce que son compagnon était sans doute malade, étonnant quand même pour une force de la nature comme ça… Il irait voir chez lui.
Il alla, ne le trouva pas et n’en souffla mot à personne. Il prit cet après-midi-là son fusil, détacha son chien d’arrêt, passa au café des sports boire un vin chaud et partit arpenter la campagne et les sous-bois. Il y a un premier passage de bécasses, avait-il lancé à La cane en refermant la porte sur lui.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

14:38 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.01.2014

Les Champs du crépuscule - 19 -

Le texte sur une seule page

littérature,écritureDes hommes dont la culpabilité était sans doute fort sincère, quoiqu’ils n’y fussent dans le fond pour pas grand chose, furent les trop riches compagnons de chasse du malheureux Boisseau. Certains proposèrent spontanément de l’argent, le bourgeois croyant toujours tout réparer par la vertu de quelques écus sonnants et trébuchants. Cette obole indélicate fut refusée avec froideur. D’autres offrirent du travail d’employée de maison si un jour la jeune veuve arrivait à se débarrasser de ce reste de ferme et voulait être autonome. Ce jour-là vint quelques années plus tard et deux citadins, un médecin et un négociant en gros de matériaux de construction, tinrent promesse. C’est donc chez eux qu’Alice Boisseau faisait les ménages, s’occupait des courses et du repassage, accompagnait les enfants à l’école, par ce seul biais-là de son histoire et non, comme Louis l’avait bonimenté sans vergogne au café des sports, par l’entremise des frères Augereau.

La famille Augereau ne croisa la route d’Alice Boisseau que trois années plus tard. Car le malheur aime revenir frapper aux mêmes portes, il aime pointer à plusieurs reprises les mêmes vies de son terrible index, il aime se rappeler au mauvais souvenir de ceux qui, l’ayant enfin surmonté, tentent d’en cicatriser une fois pour toutes les blessures. C’est ainsi que, peu à peu remise de son épreuve, la belle et jeune veuve rencontra l’aîné des frères Augereau, de quatre ans son cadet, un jeune homme gai, intrépide, courageux et d’une gentillesse exquise.
On les vit ensemble courir la campagne, on les vit ensemble à la fête annuelle de septembre, on vit de plus en plus souvent Pierre Augereau traverser la Nationale 10, prendre par les bois du Fouilloux et les champs pour venir jusqu’à Sémillé, étriller le cheval, l’atteler, aider aux travaux, labourer et ensemencer les deux parcelles de son amie. On les vit gais comme des pinsons rouler en bicyclette entre les haies touffues des chemins, et on les vit un beau jour, la main dans la main, monter la petite route blanche du coteau de Bena. On les vit donc fiancés et, ma foi, dans le fond, on se réjouit de ce que ce grand malheur trouvât une honorable consolation, que Pierre Augereau était un brave et honnête garçon, que ce lambeau de ferme qui restait à la charge de la veuve allait enfin trouver deux bras robustes pour le remettre à flot.
Louis, puisqu’il s’agissait là de son jeune beau-frère et qu’il serait évidemment invité au mariage, lui, se réjouit plus fort que les autres et que ce sera bien aussi de se réconcilier, pour l’occasion, avec la mariée. Et comme il en était en ce temps-là dans les toutes premières pages du dictionnaire, il frétilla du nez, ricana comme un benêt et annonça en levant le doigt, la fin des brouilles ab irato. Puis il attendit l’effet produit, en gardant la bouche ouverte et en la remuant, comme s’il souriait encore… Rien ne vint cependant. On fronça légèrement le sourcil, on crut à un parent éloigné qui se serait appelé Birato et qui serait au mariage, ou alors à une passagère erreur de mot. On n’y prêta aucune attention : on n’était pas encore aguerri à l’étrange manie de l’apprenti savant !
On sait comment l’histoire qui en vint à passer par là, solda une nouvelle fois toutes les promesses d’avenir d’Alice Boisseau par le chagrin. Frappée deux fois en cinq ans à peine, anéantie, elle loua le peu qui lui restait de ferme et se souvint des offres des bourgeois du chef-lieu. On ne la vit plus dès lors que très rarement, quand elle partait prendre l’autobus au bord de la Nationale 10 ou lorsqu’elle en revenait. On la saluait avec timidité, n’osant s’enquérir de comment ça allait. Elle répondait poliment mais sans plus, sans s’attarder à causer et sans manifester la moindre civilité, la tête ailleurs, dans les mélancolies amères du double échec. Le seul à qui elle ne rendait pas son salut, à qui elle vouait une haine implacable, une rancune féroce qui augmenta encore avec la perte de son deuxième espoir, Gaston Prunier, dit bientôt Prunier-le-vieux, finit par ne plus la saluer lui-même et, hochant la tête, grommela souvent que c’était là une gourgandine déloyale, une putain qui portait malheur et qui n’avait pas su prévenir l’effondrement de son mari, qui même, peut-être, l’y avait encouragé, et qu’elle aille au diable !

Il arrivait cependant qu’Alice Augereau ne descendît pas de l’autocar à l’arrêt de la petite route de Sémillé, mais au prochain, celui de la route de Bena, juste devant la forge du puissant et radieux maréchal-ferrant. Elle marchait alors d’un pas bref jusque sur la colline boisée et venait des heures et des heures durant causer avec les parents Augereau, enfermés dans leur inguérissable désespoir. Elle fut pour eux une espèce de baume épanché sur la douleur, même si cette fidélité ne suffit pas à les acheminer vers l’apaisement total. Plus tard, les deux jeunes frères lui surent gré de son attachement à la famille et continuèrent d’entretenir avec elle d’affectueuses relations, même si, avec le temps qui passe et change toutes les dispositions d’esprit, les visites réciproques s’espacèrent de plus en plus. Elle resta néanmoins pour les deux frères, tout comme Edgar Dupin, le symbole en chair et en os et la mémoire toujours vive du soldat tombé en Algérie.

Puis un nouveau rayon de soleil, d’abord timide, vint s’immiscer dans la vie attristée, résignée, aux fenêtres résolument fermées de la veuve Boisseau, en la personne guillerette, légère et toujours disponible du grand Gaétan. Ce fut au hasard des rues du chef-lieu qu’ils se croisèrent, qu’ils s’arrêtèrent pour se saluer, qu’ils échangèrent quelques mots, qu’ils s’installèrent dans un petit bar discret, qu’ils y burent plusieurs verres d’apéritif, en vinrent à causer du village, des gens, de leur vie, des drames qui n’épargnent personne et du temps qui passe là-dessus. Et cette rencontre fortuite se changea bientôt en rendez-vous réguliers. Chaque jeudi après-midi, demi-journée de congé de l’employée de maison, le grand Gaétan passait au café des sports, prenait plusieurs verres pour bien faire voir qu’il était dans le coin et filait jusqu’au soir à son rendez-vous amoureux.
Alice exigea cependant de son amant que jamais ils ne se rencontreraient dans la commune, au vu et au su de toute une petite communauté qui ne manquerait pas de les venir tourmenter de ses sarcasmes. Elle voulait vivre, c’était bien légitime, ce nouveau bonheur qui lui tombait du ciel, loin du théâtre de ses drames, loin de son histoire, loin des comptes à rendre, dans l’ombre rafraîchissante du plus pur anonymat, pour tout recommencer à zéro, tout oublier, remettre au fil de l’eau la grande barque de l’espérance, tant elle trouva chez le grand Gaétan le réconfort et l’insouciance dont avait soif sa vie si jeune encore. Elle s’accrocha donc au bras de ce robuste gaillard comme à la bouée d’une dernière promesse, elle se passionna, elle se confia, elle dit sa haine inextinguible, qui lui gâchait encore la vie, de Gaston Prunier, elle avoua son incroyable mépris pourtant à l’égard de la conduite de Daniel Boisseau, elle parla sans ambages de cette émotion si folle qu’elle avait ressentie dans les bras de Pierre Augereau. Elle trouva l’oreille et le cœur du grand Gaétan tout disposés à comprendre, lui-même confia sa vie abattue en pleine fleur de l’âge. Il la prit sous son aile enjouée, oublieuse, distraite et je-m’en-foutiste, et lui proposa la gaieté et l’ivresse pour tâcher de gommer les tracas et les souvenirs les plus cuisants.
On vit alors la jeune veuve, sans en connaître la cause réelle mais en lui supputant d’inavouables aventures chez les citadins, resplendir à nouveau, dans tout l’éclat de sa gracieuse personne.

Homme de parole, le grand Gaétan avait tenu promesse et jamais ne s’était jusqu’alors rendu chez sa maîtresse. Où en était-il de ses projets, de ses désirs de vivre auprès de cette femme déjà tant éprouvée ? Sans doute ne le savait-il pas lui-même, n’y réfléchissait-il même pas, cueillait-il la rose comme elle était venue, laissait glisser ce bonheur impromptu comme il laissait glisser tout le reste, confiant le destin aux mains du hasard, car déjà parvenu trop loin sans doute et trop bas sur la pente de la démission.
Reconduisant Louis ivre mort, le grand Gaétan ce soir-là frappa donc à la porte taboue d’Alice Boisseau. Lui dire que Mémène, du café des sports, était sans doute au courant de leurs amours, ne pouvait pas attendre, selon lui, jusqu’au jeudi suivant.

Quelque chose venait de se briser, il le craignait fort, tant les amours écloses dans l’ombre et protégées par un silence jaloux se nourrissent aussi de cette ombre et de ce silence et peuvent, exposées en pleine lumière, soudain tomber en ruines.

 Fin du chapitre premier

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

09:28 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.01.2014

Les Champs du crépuscule -18 -

Le texte sur une seule page

h-4-2352566-1293454847.jpg[...] Une deuxième personne était à la fois proche des Augereau et du grand Gaétan, mais dans l’ombre, et là, il n’était pas question de trait d’union possible, pour la bonne et simple raison que les deux frères ignoraient l’existence de cette amitié commune et, l’eussent-ils sue, que c’eût été alors un sujet de discorde encore plus profond et, sans doute cette fois-ci, carrément la guerre ouverte.
Il s’agissait d’Alice Boisseau, dite la veuve ; la jeune veuve pour les plus insidieux usant en la circonstance d’un euphémisme de bon aloi.
Doublement jeune en effet.Comme femme parce qu’elle n’avait alors que trente-sept ans et comme veuve puisque, mariée très tôt à un dénommé Daniel Boisseau en réparation d’amours buissonnières, elle avait perdu ce mari de façon tragique trois ans plus tard, à l’été mille neuf cent cinquante-deux, et s’était retrouvée soudain seule à vingt-deux ans, avec une ferme, réduite il est vrai - nous le verrons - à la portion congrue, et un bambin de trois ans, l’actuel gardien de but de la pétulante équipe de football.
Ce garçon d’ailleurs, de constitution cacochyme, long, osseux, désœuvré, devait un caractère sournois et brutal à la dramatique disparition de son père ; c’est du moins ce qu’on  racontait, en prenant l'air officiel d'une compassion convenue.
Parce qu’elle vivait seule avec ce fils, parce qu’elle travaillait à la ville, parce qu’elle était belle encore, ses longs cheveux aux reflets roux peignés en une opulente queue de cheval, parce qu’elle était grande, svelte, fumait la cigarette, portait des talons hauts tous les jours et parfois des pantalons, parce qu’elle avait derrière elle plusieurs histoires d’amour, Alice Boisseau passait au village pour une femme à part, une originale, presque une excentrique, sur le dos de laquelle on cassait sans retenue pas mal de bois mort mais que, face à face, on gratifiait d’un respect mielleux, les hommes surtout, les femmes jetant sur elle le regard de l’opprobre, celui qu’on jette sur ce que l’on ne comprend pas, que l’on craint confusément et que l’on jalouse en secret.
Les terres de son défunt mari s’étendaient en grande partie dans une vaste clairière coincée entre Sémillé et les sombres lisières des bois du Fouilloux. On y accédait depuis Sémillé par un chemin montant entre les vignes et depuis Le Fouilloux, de l’autre côté des bois, par des chemins limoneux, ombragés de chênes respectables et de hauts châtaigniers. C’étaient là de bonnes terres, grasses et profondes, entrecoupées de quelques épais buissons et parsemées de fruitiers, de petits pêchers de vigne et d’antiques cerisiers.
Daniel Boisseau et Gaston Prunier, alors sémillant
sexagénaire, se partageaient la jouissance de cette fertile trouée.
Il advint cependant que Boisseau, grand passionné de chasse depuis son plus jeune âge, tireur réputé habile et infatigable arpenteur des garennes, des chemins et des bois, s’acoquina, on ne sait trop par quel biais, avec des notables du chef-lieu animés de la même passion, et qu’il en vint à passer le plus clair de son temps dans les chasses privées de forêts lointaines, aux abords de Poitiers. Pour s’y rendre sans être tributaire de qui que ce fût, il acheta même une rutilante 203 grise, tout juste sortie d’usine.
Les escapades eurent d’abord lieu tous les dimanches, donc sans être préjudiciables à son temps de travail, mais au détriment quand même de son portefeuille, la location des actions de chasse coûtant très cher pour un petit paysan de son acabit et chaque journée de battue au sanglier, au chevreuil ou au renard se terminant en apothéose par des repas pantagruéliques, payés en commun et organisés dans des maisons forestières, apprit-on par la suite, avec force alcool, des musiciens avait-on prétendu, et même des filles aux grâces des plus enivrantes... Vrai ou faux, toujours est-il qu’on ne vit bientôt plus Daniel Boisseau aller aux champs, le lundi étant devenu jour de chasse, puis le jeudi, puis le samedi. On raconta aussi que pour se hisser au niveau social de ses compagnons de battue, souffrant peut-être en leur compagnie d’un vague complexe d’infériorité, il payait plus que son écot à chaque bombance, participait largement à l’entretien d’une meute de grands chiens courants, offrait le meilleur vin bouché, apportait avec lui du champagne exquis et de la viande de bœuf à griller, choisie parmi les morceaux les plus raffinés et les plus chers.
On le devine sans peine : Boisseau en vint à engloutir dans sa passion cynégétique et les ripailles qui allaient de pair, bien plus qu’il ne gagnait. Pris au piège, entraîné dans les tourbillons de son plaisir, il chercha dès lors à emprunter et trouva sur son chemin Gaston Prunier, la main toute disposée à tendre son portefeuille en échange d’hypothèques sur des morceaux de terre de la clairière, de plus en plus grands, de plus en plus souvent et de plus en plus au rabais, le prédateur tenant entre ses griffes une proie fragilisée et la serrant de plus en plus fort, jusqu’à l’étouffement.
Daniel Boisseau dut donc un beau jour se résigner à n’avoir plus aucun titre de propriété en poche, tous étant silencieusement passés dans celle de Gaston Prunier. Ayant même emprunté plus qu’il n’avait d’hypothèques à faire valoir, il dut bientôt remettre à son créancier sa belle 203 Peugeot, celle dont son fils hérita par la suite, et n’eut donc plus de moyens pour rejoindre dans ses réjouissances le cercle dispendieux des notaires, avocats, entrepreneurs importants, médecins et autres bourgeois de la ville.
Dos au mur, acculé telle la bête avant l’hallali, il supplia sa femme de lui céder les pièces qu’elle avait conservées en son nom propre, sur la Plaine. Au désespoir depuis la débauche de plus en plus dévorante de son époux et pressentant une échéance désastreuse, Alice Boisseau refusa fermement. On cria, on fulmina, on cassa de la vaisselle, on claqua des portes et on en vint même jusqu’aux mains, selon ce qu’a raconté le voisin d’en face, Louis, témoignage à prendre, donc, avec précautions.
Alice Boisseau cependant tint bon et les deux parcelles de La Plaine furent sauvées du naufrage. Vaincu, Boisseau n’eut plus qu’à implorer Gaston Prunier pour qu’il lui accordât des délais, qu’il patiente un an ou deux, qu’il allait trouver un moyen d’ici là de rembourser avec intérêts et de faire lever les hypothèques.
Prunier resta de marbre, déclara que le vin était tiré et que des temps sévères attendaient maintenant le débiteur. Il n’y pouvait rien. C’était comme ça. C’était la loi et la loi est sans indulgence pour qui dépense avant d’avoir gagné et plus qu’il n’est en mesure de gagner.
Par un clair matin de juillet, aux aurores, alors que le soleil montait doucement à la conquête de l’immensité sereine et bleutée, sans une tache au-dessus de la cime immobile des bois, Daniel Boisseau prit le chemin serpentant entre les vignes jusqu’à la clairière, s’arrêta au beau milieu des champs, fouilla d’un regard fou les quatre horizons désespérément vides et muets, avant d’appuyer une dernière fois sur la gâchette de son fusil.

La tragédie plongea toute la contrée dans l’effroi. La mort, de quelque façon qu’elle frappe, fait toujours peur mais la mort par suicide, elle, épouvante, tant elle s’entoure de mystères en amont, tant elle fait apparaître au grand jour un désespoir jusqu’alors silencieux, une souffrance insupportable, une solitude abominable et tant elle fait peser dans la tête des gens le sentiment d’une obscure culpabilité.
Il n’y eut pourtant pas d’énigme à bâtir autour du geste de Daniel Boisseau. Tout le monde avait suivi des yeux sa décadence effrénée, tout le monde avait commenté et craint une issue accablante, mais personne n’avait pu imaginer celle-ci, pas même Gaston Prunier qui se plaignit à qui voulut l’entendre que s’il avait su, il lui aurait rendu ses terres, à ce pauvre diable, et donné des délais pour les sous, et puis voilà tout, et il hochait la tête comme pour appuyer la sincérité de ses tardifs regrets. Alors, rends-les à la veuve, lui avait-on lancé au visage. Il s’était fâché tout rouge. C’était pas pareil ! Il avait été en affaires avec le mari, pas avec la femme ! Et qu’on ne se mêle pas de ça, miladiou ! Un marché était un marché. Surtout un marché paraphé par le notaire ! Était-ce sa faute, à lui, hein, si ce Boisseau avait voulu péter bien plus haut que son cul ?
Partout on plaignit pourtant la jeune veuve et son bambin. On chercha à la secourir, on l’aida dans les travaux de première urgence et Louis laboura, hersa et ensemença les deux parcelles rescapées sur La Plaine. Le premier hiver qui suivit le drame, il lui fournit même le bois de chauffage et l’aida aux ramassages des foins et de l’avoine l’été suivant, en bon voisin, en homme foncièrement charitable, sans arrière-pensée aucune, mais hélas, hélas, trois fois hélas, en s’en vantant partout, en exagérant, en inventant des détails plus ou moins croustillants, voire désobligeants, à tel point qu’Alice Boisseau dut tantôt lui signifier qu’elle se passerait désormais de ses services.
Louis se vexa et, bien incapable d’établir la relation de cause à effet, fantasma plus qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, prétendant que la jeune veuve avait des gens qui s’occupaient d’elle par en-dessous, qu’elle n’était pas dans la peine, qu’il y avait anguille sous roche dans toute cette histoire et qu’elle trouverait bientôt nouvelle chaussure à son pied, si ça n’était déjà fait.
Bref, puisqu’elle refusait son bras secourable, il lui fit partout des galants.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

12:00 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.01.2014

Georges Brassens cité à comparaître - 3 -

 1952/2014

Chronique 3 : Najat Vallaud-Belkacem, Ministre des droits de la femme et porte-parole du gouvernement, s'offusque des chansons de G. Brassens et menace le poète d'interdiction

 Brassens.jpg

[...] J' lui enseignai, de son métier,
Les p'tit's ficelles...
J' lui enseignai l' moyen d' bientôt
Faire fortune,
En bougeant l'endroit où le dos
R'ssemble à la lune...

 [...]

  Rapidement instruite par
Mes bons offices,
Elle m'investit d'une part
D' ses bénéfices...
On s'aida mutuellement,
Comm' dit l' poète.
Ell' était l' corps, naturell'ment,
Puis moi la tête...

 [...]

 Elle eut beau pousser des sanglots,
Braire à tue-tête,
Comme je n'étais qu'un salaud,
J' me fis honnête...
[...]

Sitôt privé' de ma tutell',
Ma pauvre amie
Courut essuyer du bordel
Les infamies...

Invitée de Jean Paul Lourdin, le journaliste de BMW VTT, Vallaud Belkacem, Ministre des droits des femmes, a soudain cette moue hautaine, rapide, crispée, qui lui met la bouche en cul de poule, lui fait plisser un œil de façon presque imperceptible et donner un coup de menton ; moue propre aux femmes autoritaires et ambitieuses quand elles s’apprêtent à asséner, que dis-je ? A révéler une vérité définitive :
- Depuis que nous sommes aux responsabilités, Monsieur Lourdin, nous avons beaucoup légiféré et notamment, avec courage, sur la prostitution. Nous avons fait, je crois, avancer les consciences dans le bon sens. En menaçant le client de lourdes amendes, nous coupons l’herbe sous le pied au proxénétisme. Nous ne saurions dès lors tolérer que des individus, sous prétexte de rimailles et de poésies de bas-étage, fassent eux-mêmes de l’argent par le biais d’une espèce de complaisance envers ce proxénétisme et envers l’exploitation odieuse des filles publiques.
- Oui, bien sûr, mais... Ce ne sont que des chansons après tout! Des mots !
- Des chansons qui tombent dans toutes les oreilles et qui bafouent publiquement les préceptes de  la loi, Monsieur Lourdin ! Cet homme tient dans ses chansonnettes des propos qui sont tout simplement honteux. Notre devoir de républicains est de faire en sorte que ce genre de pratique soit partout dénoncé et, s’il y a persistance, d’ester en justice pour faire cesser ces ignominies. Ces vers sont des atteintes à la dignité des femmes.  Soi-disant artiste ou non, la loi s’impose à tous.
- Et à toutes…
- Oui, bien sûr. Mais en l’occurrence, les femmes ne sont pas concernées par ces propos boueux. D'ailleurs, Brassens insulte les femmes, certes, mais pas que les femmes… Dans une autre de ses chansonnettes, s’adressant à ce qu’il appelle «les bourgeois» il écrit et chante ce genre d’avanies : Et le peu qui viendra d’eux à vous c’est leurs fientes. Non mais ! Mais pour qui se prend-il donc ? Est-ce que, dans nos sociétés apaisées et responsables, on insulte ainsi impunément les gens en les menaçant de les souiller d’excréments ?
- Heu… Brassens chante ce poème, effectivement, mais le texte est de Richepin.
La Ministre serre les dents, se penche en avant et fait mine de tendre l'oreille en direction du journaliste, avec cet air supérieur et dubitatif qu'ont certains enseignants quand un de leurs élèves vient de dire une grosse connerie.
- De qui, dîtes-vous ?
- De Richepin. Jean Richepin.
- Je ne connais pas. Ce poète, sans doute de la trempe de Brassens, Jean Paul Lourdin, s’expose lui aussi aux rigueurs de la loi pour outrages, propos séditieux, voire incitation à la haine de l'autre...
- Heu…Hum...hum... (raclement de gorge) Mais c’est qu’il est mort en 1926, vous savez !
Petit silence et re-moue hautaine, rapide, crispée, propre aux femmes autoritaires et ambitieuses, qui leur met la bouche en cul de poule,  leur fait plisser un œil de façon presque imperceptible et donner un coup de menton, quand elles sont encore plus ridicules que de coutume. Ce qui participe de l'exploit !
- Peu importe. Laissons ce… ce…
- Richepin.
- Oui. Attachons-nous pour l’heure à interdire sur les scènes publiques ce Brassens et ses abominables lourdeurs !

09:33 Publié dans Brassens au tribunal | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.01.2014

Les Champs du crépuscule -17 -

Le texte sur une seule page

7-1.jpgL’esprit noceur d’Edgar Dupin et son goût pour les cartes, le jeu,  la compagnie, le bistro et les apéritifs, l’avaient d’emblée rapproché du grand Gaétan de retour au pays. Ils étaient du même âge, ils avaient été les meilleurs camarades du monde à la communale, ils avaient grandi ensemble, la ferme où naquit le grand Gaétan étant mitoyenne de la petite entreprise de maçonnerie de Dupin père, à la sortie est du bourg, juste avant la reprise des champs. Ils avaient couru ces champs-là épaule contre épaule, déniché les oiseaux, fureté les bois et les chemins dans de longs vagabondages en culottes courtes, fréquenté les mêmes filles à l’adolescence et fait en même temps leurs premières conquêtes au son de l’accordéon des dimanches après-midi.
Edgar Dupin avait retrouvé son camarade intact à sa sortie prématurée du lycée, redescendu de sa condition de jeune homme cultivé et ne faisant jamais étalage de sa science. Le grand Gaétan, pour sa part, avait aussitôt été repris d’amitié pour ce rustre de maçon et ils avaient continué ensemble le chemin un moment interrompu. Il s’agissait là d’une véritable amitié, de celles qui ne se discutent pas ni ne se réfléchissent, de celles qui passent avec succès les épreuves du temps, de celles qui font fi du déséquilibre des prédispositions intellectuelles, de celles qui font appel au sentiment spontané de la racine, de celles qui, sans stratégie ni causes précises, relèvent beaucoup plus de la fratrie que de la camaraderie.
L’entente cordiale des frères Augereau et du maçon, elle, reposait sur des intérêts réciproques et sur des bases beaucoup plus compliquées, beaucoup plus tardives, sans pour autant qu’elles en soient moins sincères. Moins solides peut-être, plus exposées aux ravages du temps qui passe, encore que rien n’était venu démentir leur amitié, au moment où se déroule ce récit.
Au début de l’année mille neuf cent cinquante-cinq, Edgar Dupin était en effet monté à bord du même bateau que le regretté Pierre Augereau, en partance pour les événements d’Algérie, comme on disait alors et comme on s’est obstiné à le dire si longtemps, comme quoi, si toutes les guerres sont honteuses, celle-ci l’était au point de ne même pas vouloir dire son nom. On disait même «opérations de pacification», tous les tueurs de la terre, on le voit bien encore aujourd’hui, se proposant de mettre des pays à feu et à sang au prétexte d’y instaurer leur paix.
Les deux jeunes gens apparurent dans la conscience des gens alentour comme deux frères d’infortune pour les uns, les pacifistes, ou deux héros bras dessus bras dessous et la fleur au fusil, pour les autres, les va-t-en-guerre. Si la famille Augereau, inquiète, venait à manquer de nouvelles de son soldat, la famille Dupin lui en donnait du sien, et vice-versa. On se lisait les lettres expédiées par l’un ou l’autre des deux soldats, on pointait du doigt sur une carte les endroits mentionnés dans ces lettres, on s’efforçait de comprendre ensemble, on se relevait le moral, on écoutait le poste T.S.F ensemble, on lisait les mêmes journaux, on souffrait et on espérait ensemble.
Quand deux gendarmes, une main portée au képi, muets d’une émotion contenue, vinrent détruire cet espoir sur la colline des Augereau, les premiers à leur rendre visite, à les assister, à tâcher sinon de les consoler, du moins d’apaiser leurs tourments, furent bien les Dupin, eux-mêmes tenaillés par la peur et l’angoisse de voir un beau matin ces deux gendarmes-là venir frapper à leur propre porte.

Et le premier geste que fit Edgar Dupin, démobilisé quelques semaines seulement après le drame de Pierre Augereau, fut de se rendre chez eux, de parler, parler et parler encore, sans relâche, comment c’était là-bas, comment Pierre avait été tué dans un guet-apens tendu par les fellaghas, et de décrire les paysages, les ennemis, la chaleur, les officiers, les embuscades, les oueds et les bleds accrochés aux pierres des montagnes surchauffées par un soleil toujours au zénith. Son retour, son affliction sincère et surtout ses témoignages permirent aux deux jeunes gens, en s’imaginant le pays où était tombé le grand frère, comment il avait été tué et quelles étaient les circonstances générales de la guerre, de faire plus paisiblement leur deuil. La reconnaissance qu’ils en éprouvèrent évolua ainsi jusqu’à la franche amitié. Edgar Dupin, plus de dix ans après, c’était encore l’ombre du défunt qui était revenue, s’asseyait à la table familiale et y buvait un verre, pour le plaisir d’être ensemble et de discuter, parfois de politique.
Car Dupin n’avait pas ramené que des souvenirs de guerre. Il n’avait pas que reconstitué un décor exotique et des contextes pénibles. Dans ses bagages, il avait rapporté aussi, comme tous les pauvres gars engagés dans des causes mortelles auxquelles ils ne comprennent rien, la haine de l’autre, de celui d’en face, en l’occurrence de l’Arabe et du peuple algérien tout entier, et cette haine avait trouvé chez les deux frères écrasés par la souffrance et le ressentiment, le terreau idéal pour croître et se décupler. Dupin souffla sur la blessure béante le feu toujours lénifiant et toujours prêt à s’embraser de la vengeance et de l’exécration pure et simple.
Alors, quand on s’attardait un moment autour d’un verre et d’un morceau de gâteau — à la nuit tombée car les Augereau ne s’accordaient de pause qu’à la nuit tombée — et qu’on en venait à la politique, on fustigeait De Gaulle, on insultait tous les élus en place, tous des salopards et des traîtres, on jurait à la gloire éternelle des généraux vaincus du putsch d’Alger et on mettait toutes ses espérances sur un dénommé Tixier Vignancourt. On ne parlait des Algériens et des Arabes qu’en termes indignes, même si les Augereau n’en avaient jamais croisé et, peut-être, n’en croiseraient jamais un seul de toute leur existence.
La haine par procuration, le plus funeste et le plus lamentable des sentiments humains.

Dans ces conditions, quand les Augereau rénovaient leurs bâtiments ou investissaient dans de nouveaux hangars où mettre leur matériel de plus en plus performant et de plus en plus encombrant, c’était Edgar Dupin qui était choisi pour en être l’artisan sans que la question ne se posât de faire travailler quelqu’un d’autre, même si on discutait les prix et les façons, selon l’ancestrale tradition du paysan. On avait même récemment évoqué la construction d’une étable des plus modernes, où les vaches ne seraient plus attachées, un espace couvert mais ouvert aux quatre vents, où elles vaqueraient à leur guise, se nourriraient elles-mêmes, avec, au bout de ce vaste bâtiment, une salle de traite automatisée et des bacs réfrigérants. Une stabulation libre, que ça s’appelait. Les deux frères en avaient visité plusieurs avec d’autres exploitants du département et la chambre d’agriculture. Ils prévoyaient ainsi d’avoir tantôt vingt-cinq vaches laitières au moins, et plus besoin de les conduire au pré, comprends-tu ? De l’élevage hors-sol, que c’était et c’était ça, travailler avec la modernité. Parce qu’il faut aller de l’avant… Toujours de l’avant !
Ce serait un gros chantier, on en avait défini l’emplacement et Edgar Dupin avait pris des mesures, étudié le schéma-type avec eux et dressé un plan des plus minutieux.
Le maçon trouvait donc sur la colline une source de revenus sûre et régulière et se conduisait en cette maison comme quelqu’un de respectable, de fréquentable et de sérieux dans ses entreprises. Et il l’était, sérieux. Il n’était plus l’incorrigible bambocheur accoté au comptoir du café des sports jusqu’à des heures sans nom. Dans ces moments d’intempérance, d’ailleurs, il n’était jamais question de la maison Augereau, tout comme là-haut sur la butte de Bena, le grand Gaétan n’était jamais évoqué, bien que les deux frères le guettassent dans ses moindres incartades, comme le faucon guette le mulot trottinant son insouciance dans le sillon des champs.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

13:36 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

15.01.2014

Les Champs du crépuscule -16 -

Le texte sur une seule page

DEUXIÈME PARTIE

Chapitre premier

 Les doubles coups du sort

littérature,écritureÀ la sortie du bourg, sur la gauche dans le sens Bordeaux-Paris, juste après l’école et le pont par lequel la Nationale 10 franchissait la rivière, une petite route fraîchement goudronnée montait en de faibles et longs zigzags jusqu’au mamelon où était campée la ferme des Augereau, à Bena. Au-delà, elle fuyait droite et plate, vers Sainte-Soline en Deux-Sèvres, vers d’autres terres plus rougeâtres, d’autres pays aux champs irréguliers, clôturés de charmilles ou de murailles de pierres sèches.
Au modeste carrefour qu’elle formait là avec la grand-route, était installé depuis des lustres et de père en fils, l’électricien Alcide Migeon, dont l’activité principale consistait à réparer de gros postes T.SF., à les vendre le cas échéant. Il proposait bien aussi quelques ampoules, des bouts de fil et des fusibles, mais déclarait à qui voulait l’entendre que le métier était à la ruine, les postes allaient bientôt valser à la poubelle, la télévision arrivait au grand galop, les Augereau en avaient déjà une, Alice Boisseau également, et encore quatre ou cinq autres maisons dans la commune. Alcide Migeon avouait n’y entendre goutte, à cette télévision, et qu’il était bien trop vieux, à cinquante ans, pour se mettre à apprendre comment ça marchait, cette saloperie. Alors il baissait les bras et levait de plus en plus le coude au comptoir du café des sports.
Juste en face de lui, à l’opposé du petit carrefour, un autre artisan voyait à grands pas venir les temps qui sonneraient bientôt le glas de son art, Ferdinand Moreau, le maréchal-ferrant, un homme gigantesque, les cheveux roux en bataille, avec des bras à tordre la ferraille et un cou épais comme celui des taureaux. Un homme débonnaire aussi, qui sifflait joyeusement ou chantait à tue-tête en martelant son enclume et qui avait ferré les quatre sabots de tous les chevaux à cinq kilomètres à la ronde. Mais les chevaux un à un disparaissaient. Les Augereau, le grand Gaétan et bien d’autres encore n’en avaient déjà plus. Quelques-uns, comme Joseph Prunier, avaient encore un cheval, qu’ils gardaient pour la vigne dont les rangs trop étroits ne permettaient pas le passage du tracteur, ou pour le ramassage du bois par des sentiers trop malaisés. Mais ces chevaux-là ne sortaient plus que deux ou trois fois l’année et n’usaient guère leurs fers.
Bien sûr, il y avait aussi ceux qui n’étaient pas encore mécanisés et qui travaillaient avec un ou deux canassons, comme Louis, mais ceux-là n’avaient même plus de quoi les chausser convenablement et le maréchal-ferrant ferrait alors à crédit, le plus souvent à fonds perdus. Alors, morose, chantant de moins en moins fort et sifflant de moins en moins souvent, ce Vulcain sympathique ressoudait des socs de charrue, rafistolait des attelages de remorque ou réparait des roues. Du bricolage, se plaignait-il. Tout comme Migeon avec la télévision, il déclarait forfait face à la mécanique des tracteurs. L’heure approchait donc où il faudrait se résigner à pendre le soufflet au clou et fermer le lourd portail de l’atelier.
Comme à toutes les époques charnières, bien d’autres métiers, cordonnier, meunier, charron, bourrelier, rémouleur, marchand de peaux de lapins, colporteurs de toutes sortes, allaient sombrer ou être complètement réorientés. Le forgeron, pour ne parler que de lui, ne verrait bientôt plus la queue d’un cheval mais fabriquerait de mignons petits balcons aux fers torsadés, des barrières emberlificotées, des clôtures stylisées, de charmants supports pour les pots de fleurs de l’épouse de l’agriculteur, reconvertie en institutrice ou employée de bureau à Tartempion.
Le paysan était en train de s’évanouir pour laisser place à l’agriculteur qui, à son tour, céderait quelque vingt-cinq ans plus tard le pas à l’exploitant agricole, lequel succomberait sous les exigences de l’industriel des campagnes, contraint et forcé de produire, produire jusqu’au délire, pour ne pas crever lui-même sous les exigences d’une façon encore plus nouvelle de concevoir les productions.
Nécessité des systèmes et des hommes de plus en plus nombreux à nourrir sur la planète, nécessité des rendements intensifs, sans discernement, nécessité des planifications stakhanovistes d’une économie mondiale, tout ça au détriment exclusif des paysages, des rivières, des étangs, des chemins et des bois et tantôt des climats, c’est-à-dire de l’aquarium humain lui-même.

De chez Migeon l’électricien aux postes t.s.f. ou de chez Moreau le monumental forgeron, on apercevait la haute façade en pierres de la maison Augereau juchée sur son coteau boisé, une des seules maisons de la région qui eût un étage. Rien que pour cet insignifiant détail, on l’appelait parfois, par moquerie ou jalousie, Le château, alors qu’elle n’était somme toute qu’une maison un peu plus élevée que les autres et de facture un peu plus massive.
Quoique peu estimés pour leur fier isolement, quoiqu’ils fussent ambitieux et que le cadet fût d’un caractère brutal, les deux frères ne pouvaient pour autant se compter parmi les gens foncièrement méchants. La méchanceté est une notion morale, abstraite.
Jeunes encore, à peine trente ans, ils avaient tout bonnement pris la mesure de l’époque naissante et, par instinct de survie, cherchaient à s’agrandir, à manger le champ qui leur convenait, à combler le fossé qui entravait leur chemin, à supprimer la haie qui portait ombrage à leurs appétits expansionnistes. Ils pensaient autrement la vieille façon de travailler et ils la pensaient autrement parce qu’il n’y avait pas, pour qui voulait rester au travail de la terre, pour qui ne voulait pas rejoindre bientôt la cohorte aux yeux tristes des exilés urbains, d’autres façons de la penser. Ils n’étaient donc pas plus méchants ou pervers que ne l’est dans la savane le carnivore, pas plus cruels que l’aigle emportant entre ses serres un agneau de la vallée.
Ils possédaient une soixantaine d’hectares. Il leur en fallait le double pour passer au stade de l’agriculture préindustrielle, soutirer les nouveaux rendements, dégager les nouveaux bénéfices, en un mot comme en cent, pour conserver leur statut de travailleurs de la terre. Ceux qui leur succéderaient, plus tard, pour les mêmes raisons, en exigeraient deux cents, trois cents et bien plus encore. Les Augereau seraient alors balayés à leur tour comme des besogneux obsolètes et, à l’automne de leur vie, voueraient aux gémonies la spirale et la folie de l’agriculture intensive. Pour l’heure, ils n’en étaient que les lointains pionniers. Ils étaient donc montés à bord d’un train exigeant, un train qui déjà rentrait en contradiction avec les paysages et les hommes de ces paysages.
Et les trains exigeants, ceux qui roulent pour les grandes mutations, s’ils ne veulent pas s’immobiliser en rase campagne, doivent ignorer le scrupule.
Peut-être aussi, en dehors, ou plutôt en sus, de ces motifs pragmatiques et d’ordre général, la triste histoire de leur famille les avait-elle renfermés sur eux-mêmes et un réflexe de lutte contre l’adversité avait-il alors décuplé leur volonté de parvenir à leurs fins.
Issus de parents déjà aisés qui n’avaient pourtant de cesse que ne fructifiât encore plus leur patrimoine, qui travaillaient dur depuis le lever du soleil jusqu’à bien après son couchant, ils avaient grandi sous la tutelle de cette sœur de douze ans leur aînée et qui avait eu, comme on sait, la curieuse idée de s’amouracher de cet imbécile de Louis Terrasson, un pauvre, un dilettante, un fantasque, un insignifiant de première classe avec, de surcroît, un sérieux penchant pour le jus d’octobre. Triste destinée, pensaient et disaient-ils… Et puis, après cette première déconvenue, somme toute supportable, le ciel un sale matin de septembre mille neuf cent cinquante-six s’était écroulé sur leur tête avec la terrible nouvelle du grand frère tombé dans les sables lointains d’une guerre absurde, alors qu’ils sortaient eux-mêmes à peine de l’adolescence. Par cette mort brutale, déchirante, ils avaient été dispensés l’un et l’autre d’être enrôlés à leur tour dans l’engrenage infernal, quelque cinq années plus tard. Ils vouaient alors à la mémoire de leur frère un sentiment étrange, fait de douleur inextinguible, d’admiration morbide et de sourde culpabilité.
Le malheur hélas ne s’arrêta pas là : les deux parents, frappés dans leur chair jusqu’à l’abattement, changèrent soudain leur vision des choses et on ne les vit bientôt plus s’échiner sur les champs. On ne les vit plus du tout. Ils se barricadèrent sur eux-mêmes, recroquevillés dans une inactivité ahurie, laissant quasiment la ferme à l’abandon jusqu’à ce que, solitaires et muets, tout chagrins, ils rendent les armes à leur tour et s’endorment quelques années plus tard, à six mois d’intervalle. Les deux jeunes frères se retrouvèrent donc avec une ferme d’alors trente hectares sur les bras, leur vingt ans à peine éclos, leur jeunesse soudain massacrée sous le poids des deuils et des responsabilités.
Est-ce ainsi, à force de coups reçus et d’ouragans essuyés que se forment les âmes volontaires et têtues ? Il serait bien péremptoire de l’affirmer tant des causes à peu près similaires peuvent produire des effets tout à fait contraires. Le grand Gaétan, lui-même contraint d’abandonner du jour au lendemain toutes les promesses d’une vie studieuse, n’avait pas non plus bénéficié d’un vent très favorable. Pour affronter l’infortune, il avait emprunté le chemin inverse des Augereau, le parti pris de la dérision, de l’insouciance et de la joie de vivre, dressant entre lui et la réalité le joyeux rempart d’une ivresse quasi permanente. Les frères Augereau et le grand Gaétan ne se rencontreraient donc jamais, ne se comprendraient jamais, se mépriseraient les uns les autres sans jamais n’en faire montre de façon trop criante et n’en viendraient donc jamais à la brouille, grâce, sans doute, à la personnalité complaisante du grand Gaétan, mais aussi et surtout parce que trop de choses fondamentales, constitutives, les séparaient. On ne se brouille et on ne se fâche qu’entre gens d’un même monde, parlant à peu de choses près le même langage.
En dépit de cette vision diamétralement opposée des choses de la vie, les frères Augereau et le grand Gaétan comptaient pourtant un même homme au rang de leurs amis en la personne d‘Edgar Dupin. Celui-ci aurait pu, peut-être, établir comme un semblant de trait d’union entre eux, si cette amitié se fût alimentée à la même source et si l’ami du grand Gaétan eût été le même homme que celui qui fréquentait la maison Augereau.
Ce qui n’était pas le cas.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

10:57 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET