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20.02.2014

Ukraine : questions aux politiques occidentaux

1596459151.jpgOn pouvait lire ce matin dans la presse et sur divers sites d'informations :

"Il faut rétablir le dialogue politique entre opposition et pouvoir", a déclaré Laurent Fabius, en présence du secrétaire d'Etat américain John Kerry. "Chacun doit se mobiliser pacifiquement pour revenir au dialogue", a-t-il ajouté.
Mais dites-moi : que vient faire ici l'Américain ? Quels oignons vient-il faire frire dans l'arrière-cuisine ? Personne ne songe à poser la question... Pourquoi ? Parce que ça coule de source informelle ?
Transposez cependant la situation au Mexique ou n'importe où ailleurs, mais que ce soit aux portes des États-Unis, et imaginez alors Fabius faisant une déclaration passe-partout comme celle-là et qu'on nous précise : "en présence de Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères."
Vous imaginez qu'il se passerait quoi ?

08:16 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture, politique, ukraine |  Facebook | Bertrand REDONNET

19.02.2014

Ukraine : l'échiquier dangereux

politique, littérature, écriture, Galia Ackerman, historienne spécialiste de l’Ukraine, déclarait cette nuit  sur une radio française : Ce soir, ce n’est pas la révolution, c’est la contre-révolution.
Les troupes antiémeutes ont en effet donné l'assaut. Plus de 25 morts. Kiev plonge dans le sang et le chaos.
On accuse ouvertement Moscou d’être à l’origine de cette contre-offensive gouvernementale. Certes, les forces antiémeutes ukrainiennes n’avaient ni l'expérience, ni les moyens d’un tel déploiement de stratégie et de brutalité. Sans quoi Kiev ne serait pas occupé et bloqué depuis 3 mois…
Ça tombe sous le sens.
Mais, jamais, dans la bouche d’aucun journaliste, d’aucun spécialiste, d’aucun témoin, d’aucun commentateur, d'aucun irresponsable politique (dont le belliqueux Hollande et sa porte-bonne-parole) n’est dévoilée la présence d'autres protagonistes venus de l'extérieur, sur ce qu’il convient, hélas, mille fois hélas, d’appeler
désormais le champ de bataille ukrainien.
Les forces ukrainiennes n’avaient pas les moyens de conduire la contre-offensive. Je le répète. Mais les manifestants avaient-ils les moyens, même par milliers qu’ils sont, d’opposer une telle résistance à un régime aussi fort depuis un trimestre maintenant et de bloquer le cœur de la capitale tout comme une partie du pays ?
Les morts de part et d’autre ont, pour beaucoup, été tués par balles. Si on sait, bien évidemment, qui arme les troupes d’assaut pourquoi ne dit-on pas un mot, pas un seul,  sur l’origine de l’armement des opposants ?
"Ils ne sont pas armés", dit la presse occidentale. Des journalistes ont pourtant été tués par balles, notamment un journaliste russophone. Et pas par les troupes d'assaut...

Le véritable affrontement a donc un autre nom géopolitique et les deux armées en présence à Kiev ont pour chef d’Etat major respectif une identité autre que celle qu'on nous annonce.
Leur aide de camp : L’Europe pour l’un, Viktor Ianoukovitch pour l’autre…
Le seul commentaire politique intelligent, réaliste, me semble venir aujourd'hui de Donald Tusk, premier ministre polonais, qui sait de quoi il parle, les nationalistes ukrainiens ayant établi une carte de leur pays, valable en cas de victoire de leur camp, qui annexerait purement et simplement trois powiats (départements) polonais : «Varsovie dit sa crainte de voir éclater une guerre civile dans ce pays divisé entre les régions de l'est et du sud russophones et celles de l'ouest nationaliste.»
Tel est également mon sentiment. C’est cette division historique, géopolitique, culturelle, inaccessible à un européen de l’ouest, qu’utilisent ceux qui tirent les véritables ficelles de l’insurrection, dont les buts avoués seraient pourtant légitimes s'ils étaient déterminants : un retour à la constitution de 2004.

Si telle est réellement la distribution des cartes, le continent européen est, une nouvelle fois, au bord du gouffre, les belligérants venant de faire franchir le Rubicon à leurs troupes.
En souhaitant encore une fois  et de tout mon être me lourdement tromper.
En attendant, Kiev brûle… Comme a brûlé Damas. Sur le même schéma d’une identification fallacieuse des véritables forces en présence et des véritables enjeux à plus ou moins long terme.

13:56 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : politique, littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.02.2014

La peur et la joie

P9180021.JPGEn marchant longtemps, longtemps vers l’est, on arrive inéluctablement à l’ouest. Pourtant, on commence son périple avec le soleil droit dans les yeux et on le finit immanquablement avec le soleil toujours droit dans les yeux.
Alors à l’ouest de quoi, sinon de son point de départ ?
Les deux notions ne s’annulent en effet que par rapport à lui.
Même chose pour le nord et le sud, le point de départ toujours comme unique et seul critère. Sans lui, il n’y a pas de situation qui puisse être nommée.  Sans lui, on est à la fois partout et nulle part.
Ce point de repère évite ainsi que l’on s’égare dans la folie ou, bien pire, qu’on emprunte aux autres une définition pour dire sa propre situation. Dis-moi où tu en es et je comprendrai où j’en suis. Langage commun aux hommes qui ont perdu la vertu de se savoir eux-mêmes.
D’est en ouest, du sud au nord, l’unique propriété du périple, l’unique moyen en même temps que l’unique  fin,  c’est donc soi-même. Car il en va ainsi de la naissance et de la mort.
Parti du point zéro, du hasard d’une fécondation, en marchant le plus longtemps possible dans la même direction, on en revient inéluctablement au point zéro. Du point néant au point néant.
On appelle ça la vie si on marche en biologiste. Le voyage si on marche en poète.
Hélas, ce n’est pas si simple ! La façon que nous avons de nommer les choses essentielles dénotent sans ambages la façon avec laquelle nous les appréhendons et c’est ainsi qu’en filigrane ceux qui prétendent être nos maîtres nomment plutôt cela le voyage biologique. Jamais ils n’usent de l’expression, certes ; elle est cependant partout dans leur conception de notre parcours.
Car pour gouverner les hommes – depuis le temps qu’ils ont fait la preuve qu’ils ne savaient pas marcher de leur propre chef - il faut toujours ménager la chèvre et le chou. Il faut dès lors leur bien faire comprendre qu’exister est un hasard fabuleux mais, surtout, que cette existence n’est in fine que la promenade d’un amas de cellules qui demandent à ce qu’on mange, qu’on boive,
qu’on dorme, qu’on se reproduise éventuellement.
Et tout ça, bien sûr, se négocie. Au prix fort. La biologie l’emporte sur la poésie. Toujours. Le piège est ainsi refermé sur les hommes : ils n’auront vécu que dans la pensée de leur fragilité.  Dans leur marche vers l’est, ils n’auront vu que des soleils couchants.
Celui qui sait parler au grand mouvement circulaire des choses, qui ne confond pas l’orient et l’occident mais qui change leur nom seulement quand le moment en est venu, celui-là a une chance de marcher en joyeux.
Ce joyeux-là a peur et de cette peur sans cesse ré-alimente sa joie. Tant qu'il en vient à s’imaginer parfois que si les hommes vivaient sur un disque plutôt que sur une boule, ils seraient éternels.

Tout cela, me direz-vous, sérieux et profonds, peut-être même légèrement goguenards, est d'une simplicité déconcertante, mon pauvre monsieur !
Hé bien justement : ce qui me désole profondément, depuis le début, c'est bien la pleine conscience de cette simplicité que les hommes s'évertuent
à compliquer par mille et mille arguties, par des millions et des millions de facéties, toutes plus oiseuses les unes que les autres.
Comme si l'orgueil de leur destin ne pouvait se satisfaire de la modestie d'un raisonnement.

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14.02.2014

De la chasse

littérature

C’est vrai, je le concède à la pensée intellectuelle dominante et de bon goût : ils ont parfois l’air effrayants avec leur tenue de camouflage de guerrier à la ramasse, tenue qui ne camoufle d'ailleurs rien du tout de leur âme grossière, avec aussi leur casquette à la noix, leur face rubiconde, congestionnée par une chère trop riche et trop arrosée, leur fusil flambant neufs et leurs affreux clébards. Je le concède d’autant plus volontiers que je n’ai jamais chassé de ma vie.
Gamin cependant, j’ai piégé et j’ai vraiment aimé ça. Quand l’hiver océanique consentait enfin à offrir quelque velléité hivernale, avec un peu de gel suspendu aux buissons et une fine couche de neige sur les champs, que les grives erratiques et les merles noirs venaient alors picorer des restes de fruits blets sous les pommiers des jardins, j’aimais tendre mes pièges et capturer des oiseaux. Ma mère les faisait rôtir au souper, avec quelques pommes de terre parfumées au beurre. Un régal, d’autant qu’il m’en souvienne ! Mais plus encore qu’un plaisir gustatif, une espèce de satisfaction atavique du trappeur se nourrissant des fruits de sa chasse. Le sentiment préhistorique d’un cueilleur avant sa révolution néolithique, sans doute. Une sorte d’aventure dans un monde où elle n’était, déjà, plus guère de mise.

On m’opposera - en pure perte car je me le suis souvent opposé moi-même - que le fait de tuer des oiseaux est profondément déplorable. C’est un peu drôle, ça ! Car voilà un procès qu’on ne fera jamais, du moins que je n’ai jamais vu faire, au «taquineur de goujons», comme si le fait que la proie évolue dans un autre élément que le nôtre, l’eau, dispensait les cœurs purs, les pleurnicheurs à la gomme, de la moindre culpabilité. Tuer un lapin ou un faisan, c’est barbare, planté un hameçon dans la gorge profonde d’un brochet en lui arrachant les branchies au passage, non. Mais peut-être est-ce tout simplement le choix des armes : le fusil, la poudre, la cartouche, le plomb, la balle, la détonation, évoquent la guerre ou le crime, alors qu’on n’a certes jamais vu un assassin prendre sa victime avec un hameçon, ni les hommes s’entre-tuer gaillardement sur les champs de bataille à coups de cannes à pêche et à grand renfort de moulinets.
Je ne cherche point à trouver des arguments à la chasse. En quoi une activité ancestrale, primaire, fondamentale, au départ, du clan humain, et plus récemment, un des acquis les plus populaires de 89, aurait-elle besoin de mes arguties ? Et puis, je fus un temps forestier de mon état et je pratiquais dans des parcelles boisées de plusieurs hectares des coupes franches, étroites, pour, entre autres, faciliter le passage des chasseurs. J’ai alors vu le garde-forestier venir la veille d’une journée de chasse organisée - journée que le propriétaire des lieux faisait payer fort cher - poser des poules faisanes et des coqs, ça et là, le long de mes allées, en les endormant, la tête sous une aile et en les faisant un moment tournoyer. Pour être sûr que les oiseaux seraient encore dans les parages le lendemain matin et que ces corniauds de chasseurs en auraient pour leur argent et leurs coups de fusil.
Mais ce n’est pas là, la chasse que je comprends. Ce n’est là qu’une dépravation de la chasse par le profit, l’argent, l’appât du gain, la destruction du vécu en représentation de vécu, comme dans tous les autres domaines. Comme, par exemple, en Camargue, quand les gardiens à cheval, bien chapeautés et tout vêtus de jean et de cuir, rassemblent  un troupeau de bovillons, non pas parce qu’ils ont besoin de rassembler un troupeau de bovillons, mais pour que le touriste vive une carte postale.
Ce que je cherche, donc, c’est à contredire l’esprit systématique du contre, sans qu'aucune réflexion critique en amont ne soit opérée, dans l’ignorance souvent complète du sujet auquel on s’oppose, comme ça, simplement, pour hurler avec les loups de la bonne meute idélogique, écologistes prétendus, raffinés de salon et des arts et des lettres, gôgauche melliflue, couperosée, robespierriste et tutti quanti.

Au nord de la Pologne, à une centaine de kilomètres de chez moi, se déroule la dernière et véritable grande forêt de toute la plaine européenne. Je l'ai déjà dit. Un temple de la mémoire naturelle, un témoin archéologique quasiment en l’état, de ce que fut jadis le continent. J’y vais parfois. Je fus exceptionnellement admis dans ce qu’on appelle la réserve biologique intégrale.
Cette forêt me hante par sa majesté primitive, son ombre intacte sillonnée par les loups, les bisons et autres grands animaux, la splendeur de son absence humaine. Et je me suis demandé : pourquoi cette forêt-ci, à cheval sur deux pays, plutôt qu’une autre, a-t-elle été sauvée du désastre de la hache et de la charrue ? La réponse est claire, elle m'a été donnée par les gens de la forêt eux-mêmes  : cette forêt a été épargnée tout au long des siècles parce qu’elle était le terrain de prédilection des tsars de toutes les Russies pour leurs chasses. Interdiction absolue y était faite d’en polluer la moindre harmonie.
Une forêt sauvegardée pour le privilège des grands au détriment du pauvre peuple, me direz-vous, dans un premier réflexe d’homme ou de femme qu’anime un grand et légitime souci de justice sociale. Procès d’intention, dirais-je alors. Si la planète recèle encore ça et là de semblables bijoux posés sur leur écrin primitif, ce n’est certes pas, historiquement, au peuple (qui ne fut guère plus bon que ses seigneurs) qu’elle le doit, mais bien à la hiérarchisation honnie de la propriété non moins honnie. On peut en penser ce que l’on veut, on ne peut en revanche, au risque de sombrer dans un révisionnisme bêtifiant de communiste à la traine, nier l’origine de la sauvegarde des grandes forêts de ce monde. Sans la chasse seigneuriale, la forêt de Białowieza aurait, comme toutes les autres en Europe, subit le démantèlement que l’on sait.
Alors, messieurs et mesdames les puristes, un peu de gratitude pour ces pauvres bougres, quelque peu misérables dans leur choix, il est vrai, mais qui ne commettent somme toute que le crime de vouloir refaire, dans un monde où tout est avili, déformé et où toute activité humaine a été vidée de son sens, les gestes d'une longue histoire.
Et j’en reviens à cet acquis de 89 auquel je faisais allusion tout à l’heure, et j’en reviens, du même coup, aux Paysans de Balzac. La grosse contradiction entre propriété seigneuriale d’antan et propriété passée aux mains du peuple par voie d’expropriation et d’émissions anarchiques d'assignats, y est magistralement mise en scène. Les grands espaces forestiers bradés aux gens du peuple, se voient soudain la proie des haches et du massacre sans discernement, et bientôt, de l’immense forêt, ne reste plus que des lambeaux éparpillés sur un désert.

Mon propos est donc historique, pas de valeur. Ce n'est pas un propos socialiste.
Mon propos est libre et ne cherche pas à plaire aux idéologues de tous bords, à la bonne conscience, et, quitte à me faire l’avocat d'un diable, je dis donc que sans la chasse, moyen de survie d'abord, puis noble tradition, dès le Haut Moyen-
Âge, la planète n’aurait plus compter que des bosquets cacochymes pour abriter une faune et une flore, que les ennemis de la chasse, justement, veulent aujourd’hui tant protégées !
Contradiction sublime ! Il nous faut vivre, nous n’avons pas le choix, avec ces contradictions qui ne vont pas toujours dans le bon sens du bon sens.
Encore faudrait-il savoir réellement où veut nous conduire le bon sens. Il arrive qu'il échoue dans les impasses de la contre-vérité. Par commodité. Pour le confort d'un monde aux couleurs bien tranchées.

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13.02.2014

L'écriture de l'impossible conjugaison

925620914_2.jpgJe l’ai plusieurs fois écrit sur ce blog au mille textes (mais comment ne pas écrire plusieurs fois une même chose en mille textes décousus ?) : on n’écrit sa souffrance ou sa joie qu’une fois seulement qu’on a maitrisé et vaincu la première et une fois seulement qu’on a perdu la seconde.
Pour la souffrance, on n’écrit son mal du monde que lorsqu’on s’est plus ou moins réconcilié avec lui. Je ne dis pas lorsqu’on lui a fait allégeance, ce serait une idiotie, je dis lorsque la force contraignante de sa présence et de notre présence en lui devient secondaire. Pas absente, mais reléguée dans un second rôle.
Car, à mon sens, quand elle n’est pas l’étoile sans mouvement et sans lueur d’un imbécile heureux, l’écriture est une étoile filante sur le ciel du nous qui est en nous. Une étoile qui traverse un cosmos et l’étoile filante, si je ne m'abuse, n’est belle qu’après coup. Le dixième de seconde où elle déchire les ténèbres bleutées, aucun cerveau n’est capable d’y associer la beauté. Absolument aucun. Même celui d’un attentif allongé sur une chaise longue dans l’unique intention de voir filer des étoiles.
Dans le second dixième de seconde, oui.  T’as vu ? dit l’enfant émerveillé. Il ne dira jamais : tu vois ? Parce qu’il sait conjuguer les verbes avec son lui et il sent bien que la réalité de l’étoile filante n’existe que dans un souvenir- émotion.
L'écrivain ne veut pas savoir faire ça. Il dit : tu vois ? Et il parle de la lueur longtemps après l'étoile.

La fiction ne devrait dès lors jamais employer le moindre verbe au présent, même pour réactualiser un présent passé. C’est un leurre, le présent dans un texte à l’imparfait. C’est un présent imparfait, dans tous les sens du terme ; de la technique de récit, une astuce pour que le lecteur change soudain de chaise et ait l’illusion de voir une deuxième fois l’étoile filante qui traversa, jadis, bien avant ces lignes, le ciel de l’auteur. 
Ça rend vivant, à ce qu’on dit… Comment ça, rendre vivant ? Un texte est une chose morte ou il n’est qu’une interview... C'est la raison pour laquelle sans doute - je m'en suis rendu compte il n'y pas longtemps -, je n'aime pas écrire de dialogues et que j'use et même abuse du style indirect libre.
Pour que le lecteur ne change pas de chaise.
Imaginez un peintre amoureux des siècles passés, des travaux de la campagne d’antan, qui peindrait à la perfection des bœufs au labour, leurs cornes luisantes et leur peau mouillée par l’effort, et, derrière eux, la glèbe éventrée, si grasse qu’on la sent presque avec le nez, tandis que dans le ciel moutonné de blanches nuées, un avion à réaction traverserait le haut du tableau.
Le critique d'art poufferait… L’éditeur non. L'écrivain non plus.

Je rêve dès lors d’un écrit seulement composé au subjonctif, dans l’improbable saisissement d’une fulgurance.
Dans le doute qui met le cerveau en émoi. Qui met une distance entre ce cerveau et ce que lit ce cerveau.
Pas facile. Indigeste même.
Impossible dépassement d'une contradiction inhérente à l'écriture.

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11.02.2014

Stéphane Beau : Hommes en souffrance

littérature,écritureLe livre que vient de faire paraître Stéphane Beau aux "Editions Les 3 génies", Hommes en souffrance, mérite le respect et votre lecture en ce qu’il est un livre courageux.
Il en fallait en effet, du courage, pour aller braver sur son terrain la pensée dominante, toute empreinte d’une idéologie féministe, partiale et prosélyte, et même institutionnalisée par un Ministère aux destinées duquel préside la première féministe de France.
Dès le début, Stéphane Beau prévient qu’il ne va ni minauder ni spéculer. C’est-à-dire qu’il ne va pas opposer à l’idéologie de l’égalitarisme féministe sa propre idéologie de couillu, ce qui eût été facile en ces temps sans débat réel et qui se sont sclérosés dans l’énoncé placide - sur quel que sujet de société que ce soit - d’une suite de thèses et d’antithèses :

Je suis assistant social et cela fait bientôt vingt ans que je suis amené à recevoir quotidiennement, dans mon bureau, quasiment tout ce que la souffrance, la misère, la violence et la bêtise humaine peuvent générer de plus sombre et de plus intolérable. J’ai reçu des hommes brisés, des femmes humiliées, des enfants violentés, des êtres désespérés, dépossédés de tout, de leurs biens, de leurs droits, de leur honneur…

Le ton est donné, dont ne se départira jamais l’auteur tout au long de son livre. Nous sommes sur le terrain, franc et solide, de l’argument par le vécu, à des années-lumière du discours effroyable de la «féministerie», pour ne pas dire de la fumisterie, ou de la «masculinité» de forgeron.
Et, bien plus qu’un froid et ennuyeux témoignage, nous sommes aussi en présence d’un penseur qui entend donner un sens à ce qu’il vit, voit et entend. Et nous lisons par le fait, au fil des mots et des pages, que le féminisme qui dans son fonds de commerce depuis des décennies et des décennies a partout inscrit en lettres d’or le mot égalité, n’agit et ne pense in fine que dans une perspective aliénée, une perspective d’inégalité entre les hommes et les femmes. Une idéologie des plus pernicieuses, mensongère, revancharde, en ce qu’elle est une idéologie à la recherche exclusive du pouvoir.
Un peu comme les pauvres qui critiquent les riches non pas parce que la répartition des richesses est inégale, mais  parce qu’ils rêvent de le devenir…

Relisez bien l’introduction de Stéphane : des hommes brisés, des femmes humiliées. L’auteur jamais ne niera la violence qui est faite aux femmes. Il dira en revanche, très haut, que si «ces femmes humiliées » sont partout écoutées et prises en compte, ces «hommes brisés», eux, qui existent aussi, nulle part ni jamais ne trouvent, ni dans la loi ni dans le regard de l’autre, l’aide et la compassion que serait en droit d’attendre tout humain en situation de détresse.
Pire : ces hommes soudain esseulés, malheureux, à deux doigts de se noyer, trouveront le plus souvent sur leur route une grenouille pour leur appuyer sur le crâne... Parce qu'ils sont des hommes et, partant, forcément des coupables ! Nous sommes là, ni plus ni moins, dans la dialectique pure et dure du racisme le plus primaire.

Par ailleurs, l’impartialité de la pensée dominante, sûre de son fait, va même parfois, dans son délire de négation du réel, jusqu’au ridicule et j’avoue, devant tant de bêtise, avoir éclaté de rire, alors que depuis le début, je riais plutôt jaune :

Le souci, affiché par ces militantes de la cause féminine, de vouloir tout faire «  comme les hommes », est si puissant qu’elles en arrivent même à des prises de position parfaitement absurdes. C’est ainsi que j’ai dernièrement entendu une militante d’une association de défense des droits des femmes se plaindre, au nom de l’égalité des sexes, du fait qu’il n’y avait pas assez de « maçonnes » ou de femmes garagistes dans notre société ! Pour cette raison elle et ses collègues organisent régulièrement des ateliers pour présenter à des jeunes filles ces métiers « atypiques » (sic !).
Stéphane Beau se fait soudain sarcastique et demande plus loin si, au nom de l’égalité, les femmes demandent le droit d’avoir elles aussi du cambouis sous les ongles et le droit de se péter le dos à soulever des parpaings !
Ce discours, dit-il, exposé devant une  quinzaine d’assistantes  sociales, a comme il se doit généré toute une série de hochements de têtes approbateurs.
Et il en conclut naturellement ce que tout honnête homme qui a des yeux qui voient et un cerveau qui fonctionne encore devrait conclure :  

Je suis par ailleurs certain que cette brave militante, élégante et distinguée, et qui n’a probablement jamais soulevé un sac de ciment de sa vie, serait désespérée si elle apprenait que son fils (et plus encore sa fille, j’en suis sûr) lui annonçait qu’il (ou qu’elle) avait décidé de devenir maçon (ou maçonne). 

Moi je dirais bien, en prenant bien soin d’omettre la cédille, qu’elle l’est déjà, cette dame, maçonne. Mais ce ne serait que moi. Stéphane, lui, est poli et sérieux et use d’arguments plus convaincants.
N’empêche que ce passage m’a encore fait revenir à ma bête noire, Vallaud Belkacem, grande "chantresse" de la protection des femmes, de l’enfant et de la famille égalitaire. Avec ses enfants jumeaux, ses ambitions politiques, ses charges au Ministère, ses responsabilités écrasantes de porte-parole du gouvernement, j’aimerais bien lui demander, si j’avais le mal heur de la croiser un jour, cette dame, combien d’heures par semaine elle consacre à l'éducation de ses chérubins et quelle tendresse elle a le temps de leur prodiguer !

Le livre de Stéphane se termine sur une analyse exhaustive de «la loi pour l’égalité entre les femmes et  les hommes», avec ce sous-titre qui vous en dira plus que tous  mes discours :

Ou quand la chasse à l‘homme devient légal.

Donc, hommes qui entendez le rester et femmes qui n’avez jamais cessé de l’être, je vous conseille vivement la lecture de l’ouvrage de Stéphane.
Je le répète : un livre courageux.
Et digne.

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10.02.2014

Mon bout de Pologne

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Les paysages n’ont pas de réalité en soi. Ils sont l'écho, le reflet de ce qui se meut dans l’âme sensible et l’intellect, tranquille ou tourmenté, du promeneur.
Ils sont plutôt dans son bagage que sous ses yeux.
Une dame, née en France, qui a toujours vécu en France, mais dont les parents étaient des exilés polonais d’entre les deux guerres installés dans l’Orléanais, je crois, me racontait, il y a quelques années de cela, un de ses souvenirs d’enfance.
L’hiver, si la neige venait à recouvrir la campagne, son père aimait alors contempler le paysage et, chose qu’il faisait très rarement, se mettait à évoquer la Pologne, le passé, ses souvenirs.
La nostalgie était, en quelque sorte, toujours habillée de blanc.
La neige accrochée aux toits et aux branches, avec une saute de vent qui faisait un instant tourbillonner une nuée de flocons, sans doute ne la voyait-il pas en soi, mais telle que gravée dans sa mémoire et son cœur. Le présent était ailleurs sur l'échelle du temps. Elle était une lettre, cette neige de France,  un  message, un clin d’œil, un bout de son histoire, la voix d’un père ou d’une mère peut-être, et tout cela faisait remonter à la surface le souvenir d’une terre lointaine, qu’on avait dû quitter à regret et qui venait chuchoter dans son âme d’exilé.
Rien de tel chez moi puisque c’est de mon plein gré - avec toutes les réserves que l'on doit émettre dès lors qu'on parle de plein gré - que j’ai changé de pays. Il y a pourtant, souvent, comme un décalage entre la réalité des paysages que j'aime et mon présent.
La totalité n’est pas toujours au rendez-vous.
Là où s’arrête un instant la forêt comme si elle reprenait son souffle avant de fermer à nouveau, très loin, l’horizon, s’étendent de vastes prairies que la fraîcheur humide de l’automne reverdit. Un ruisseau étroit dessine une ride profonde sur cette morne étendue. Il ondule longtemps avant de disparaître au fond de la scène, sous des arbres incertains. Des troupeaux y paissent, des nuages musardent au ciel, de grands oiseaux de proie tournoient en quête de pâture. Je regarde et je pense aux marais des Deux-Sèvres ou de Nuaillé d’Aunis.
Au printemps et en été, seules les cigognes déambulant au bord du ruisseau, spontanément, s’opposent à ma comparaison. Le paysage a dès lors une carte d’identité polonaise.

La géographie agricole, ici, avec ses champs étroitement surveillés par la forêt, ses chemins chaotiques, ses cultures de maigre seigle, m’ont, au début, ramené plus loin que l’Aunis. En Vienne et aux culottes courtes. Une géographie pas encore totalement soumise aux exigences du stakhanovisme des exploitants. Longtemps que je n’avais habité de champs hospitaliers à l’arbre, au fossé, à la jachère, au vent qui fait se courber des fleurs sauvages, hautes sur tige.
Retard pris par la Pologne en général ? Sans doute pour une part, mais pas tout à fait. Les Polonais ont d’ailleurs une savoureuse plaisanterie quand ils parlent de leur histoire récente. Faisant allusion à la grande productivité allemande servie par un dantesque réseau routier, ils sourient : C’est normal, pendant que l’Allemagne construisait des autoroutes, nous, on construisait le socialisme.
Le sarcasme n’est pas du goût de tout le monde…

Le paysage agricole, donc, est bien empreint de l’élément historique, mais il s’agit aussi d’une pauvreté de la terre, fortement sablonneuse. Et je souris quand je me souviens d’un passage du livre - par ailleurs très bon et que je vous conseille-  de l’historien Norman Davis (Histoire de la Pologne, Fayard, 2004) -  qui affirme que la pénurie dramatique lors de l’état de guerre des années 80 était une aberration communiste, ce que personne ne songerait à lui contester, parce que la terre polonaise était généreuse et avait de quoi grassement nourrir ses habitants.
Il n’avait jamais dû venir jusqu’ici, sur ces étendues de sable fouettées par le vent et au sillon desquelles le paysan a bien du mal à extraire ce dont il a besoin, pour lui, sa famille et ses animaux.
Pour ma part, sur mon terrain,  les quelques tentatives pour faire pousser un arbre fruitier se sont toutes soldées par un échec. Quant à faire fructifier un plant de tomates...
Si je creuse un trou, après vingt centimètres, c'est le sable profond, très beau, rouge et jaune. Si je m'obstine, c'est déjà l'eau. Curieux... De l'eau et du sable... C'est encore trop peu pour me ramener jusqu'à La Rochelle.

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07.02.2014

Ukraine

carte_ukraine.jpgJe suis pessimiste. Alarmiste même, mais ce qui se passe de l’autre côté de la frontière ukrainienne, à une cinquantaine de kilomètres, donc, de ma paisible demeure sous la neige dormante, ne cesse de m’inquiéter.
Pour bien comprendre, il faut d’abord savoir que l’Ukraine est un vaste pays, culturellement partagé en deux : la partie orientale est profondément slave, très russophile, la partie occidentale est de tradition plus romane, très attirée par l’Ouest et l’ouverture vers l’Europe.
De tout temps.
Mais le problème n’est pas tant l’Ukraine elle-même, quoique aux prises avec cette contradiction et  au bord du chaos, que les intérêts qui sont en jeu dans la mise en place de ce chaos.
La cible réelle, c’est Moscou et Poutine, la puissance militaire russe. Les guerriers de l’ombre sont les Américains qui tiennent là une occasion de couper la Russie de la Mer noire et de lui interdire ainsi toutes sorties, donc toutes politiques, vers le Proche et le Moyen-Orient
(1).
C’est ça, l’enjeu réel et, à moyen terme, la Syrie et l’Iran dont on sait que leur allié le plus militairement sûr est la Russie. C’est un enjeu de taille qui, s’il est avéré, ne se souciera guère des millions de morts qu’il pourrait exiger.
Il n’est pas, comme le disent nos putains de médias et nos non moins putains de dirigeants politiques, une volonté de l’Ukraine d’intégrer la communauté européenne, avec un désir ardent de liberté occidentale et tout, et tout…. Vous connaissez la messe depuis le temps qu’on nous fait prier aux sons de cette liturgie !
De cela, les Américains n’ont que faire, et peut-être même le verraient-ils d’un très mauvais œil.
Il paraîtrait d’ailleurs que la  secrétaire d'Etat adjointe américaine pour l'Europe, Mme Nuland, aurait dit (info à prendre avec les précautions d'usage) à l’Ambassadeur des États-Unis en Ukraine en parlant des pro-européens et des européens eux-mêmes : qu’ils aillent se faire enculer !
Sous-entendu, « ce qui nous intéresse, nous, c’est de mettre les ultranationalistes, à forte proportion nazie, au pouvoir, d’isoler ainsi Moscou tout en nous prémunissant, avec des gens pareils aux commandes, d’une entrée de l’Ukraine dans le grand marché européen."
Car les Américains n’ont pas pardonné et ne pardonneront pas au rusé Poutine (même derrière les simagrées diplomatiques et consensuelles de Genève) d’avoir déjoué leur plan de démembrement de la Syrie à grands coups de bombes. Avec Hollande derrière qui courait comme un p’tit chien haletant derrière un gibier inopinément levé.
Cette tentative d’encerclement de l’ogre russe n’est cependant pas nouvelle. Qu’on se souvienne de la Géorgie en 2008… Là, les chars russes avaient en une nuit réglé la question et la CIA s’était prudemment retirée du champ de bataille.
Mais Poutine est actuellement coincé par l’enjeu médiatique et politique des jeux olympiques d’hiver, pour la première fois de leur histoire organisés en Russie.
Mais jusques à quand ? Ce n’est pas par hasard si les taupes américaines présentes en Ukraine ont choisi ce moment pour mettre le feu aux poudres.

Je vous dis donc, en espérant me lourdement tromper et même que ce texte soit limite ridicule (2), qu’une Europe à feu et à sang comme elle le fut entre 39 et 45, c’est autant de dollars et de perspectives de croissance durable qui rentre dans la poche de l’Oncle Sam.
Et c’est aussi, cette fois-ci, une fois Moscou stratégiquement anéanti,  les pieds et les mains du susdit Oncle déliés pour frapper le monde quand il veut et comme il veut, au gré de ses intérêts.

Voilà l’enjeu réel des troubles et des émeutes en Ukraine, à deux pas de ma paisible demeure sous la neige dormante.
Bon week-end quand même !

_________

(1) Un accord entre l"Ukraine et Moscou permet à la Russie de mouiller une importante flotte militaire dans le port de Sébastopol.

(2) Je fais ici le pari pascalien : si tout cela n'est que pur fantasme, je n'aurai perdu qu'une petite occasion de me taire. En revanche, si c'est réalité et que je ne dis rien de mes pensées sur la question, j'aurai perdu une immense, une irréparable occasion de ne pas m'en ouvrir à mes lecteurs.

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06.02.2014

Un texte de Stéphane Beau

Ce que penser veux dire...

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Je relis en ce moment Ce que parler veut dire de Pierre Bourdieu, bouquin que j’avais étudié du temps où j’étais à la fac (ça commence à dater...) et dans lequel j’ai eu envie de me replonger après avoir lu Le Goût des mots de Françoise Héritier – ouvrage qui, sous couvert de déclaration d’amour aux mots, à leur poésie et à leur magie évocatrice, s’applique surtout à resserrer les nœuds et les codes d’une langue élitiste et faussement libre.

Le livre de Bourdieu est intéressant à plusieurs titres. Tout d’abord, parce que du point de vue de la sociologie, il nous rappelle – ce qui n’est jamais inutile – que la langue n’est pas qu’un ustensile commun, partagé égalitairement par tous, mais que c’est avant tout un outil de pouvoir, pouvoir d’autant plus pernicieux qu’il reste la plupart du temps symbolique : « Toute domination symbolique suppose de la part de ceux qui la subissent une forme de complicité qui n'est ni soumission passive à une contrainte extérieure, ni adhésion libre à des valeurs ».
Il revisite par exemple la manière dont le Français, en tant que langue officielle de l’Etat, a commencé par dévaloriser les patois, les dialectes, les langues régionales, en les écartant des organes principaux de la machine sociale : école, justice, emploi, administration, armée... Dans un second temps, une fois que les « parlers locaux » ont été quasi totalement maîtrisés ou remodelés sous des formes folkloriques (comme le Breton, par exemple), le langage officiel a pu s’attaquer aux différentes catégories sociales. Le discrédit ne retombait alors plus sur celui qui ne parlait pas Français, mais sur celui qui le parlait mal ou qui n’en maîtrisait pas bien les codes : l’ouvrier, le paysan, le jeune, l’immigré... Cela permettait aux élites de profiter à la fois d’un système parfaitement égalitaire sur le papier, mais totalement déséquilibré, en termes de pouvoirs, dans les faits.

Et puis le temps a passé et on constate aujourd’hui, que la violence symbolique du langage est en train de connaître une troisième mutation : le pouvoir de la langue repose moins, maintenant sur la qualité de son expression que sur la qualité de son in-expression. Autrement dit, le langage, englué dans les logiques de communication, de management, de propos convenus divise ses utilisateurs en deux camps : ceux qui usent encore des mots pour essayer de dire quelque chose et ceux pour qui les mots ne sont plus que des codes servant à conforter une vérité officielle, une « bien-pensance » formatée et inattaquable.

Ainsi, on a pu voir ces derniers temps, par exemple, une illustration assez nette de cette évolution dans les manifestations des « bonnets rouges » en Bretagne. Il y a un siècle ou deux, ces bonnets rouges auraient été disqualifiés parce qu’ils étaient « Bretons », c’est-à-dire non intégrés au modèle dominant. Il y a une quarantaine d’années, ils auraient été suspects parce qu’ils étaient « populaires », donc pas en mesure de dialoguer et de revendiquer à partir d’un discours élaboré selon les normes en vigueur (qu’on se rappelle des moqueries à l’égard de Georges Marchais ou de Henri Krasucki par exemple). Aujourd’hui, ils sont disqualifiés parce que leurs discours, et leurs actes – qui sont aussi des discours – transgressent un nouveau code qui veut que toute parole qui n’apparaît pas assez mesurée, assez nuancée, assez respectueuse d’une expression polie et policée (les deux termes sont d’ailleurs étonnamment proches) est irrecevable.

De nos jours, donc, le paria, l’inadapté, le malotru, ce n’est plus celui qui fait des fautes de français, c’est celui qui commet des « fautes de pensée ». Cela se constate à tous les niveaux où le « politiquement correct » est devenu la norme et où toute pensée un peu divergente, un peu en décalage avec les canons de la sagesse autorisée, est immédiatement rabaissée et pointée du doigt.
Cela est très net bien sûr, en ce moment, dans tout ce qui touche aux « débats » sur le féminisme, le « masculinisme », l’homoparentalité, le mariage pour tous, le  « genre » et autres sujets brûlants qui divisent la société en deux : ceux qui savent, qui ont le savoir, la culture, le vocabulaire adéquat, les positionnements adaptés ; et ceux qui ne comprennent rien, qui n’ont pas lu les bons livres, qui ne réfléchissent pas et qui ne savent que pratiquer la violence, l’invective, l’agression.

La contestation est ainsi devenue ringarde, réactionnaire, malpolie, incorrecte, et tout ce qui peut relever de ses attitudes, de son champ lexical, de ses modalités d'expression peut être pris de haut, avec dédain ou avec moquerie, selon les cas.
Schéma simpliste qui ne reflète en rien le réel qui, de toute manière, ne se découpe jamais aussi simplement en deux partis opposables, mais toujours en une multitude de points de vues et de sensibilités. Mais schéma idéal pour disqualifier d’office toutes celles et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se retrouvent du mauvais côté de la barrière, et pour légitimer ceux qui se trouvent, de par le fait, du bon côté (1).
Et peu importe que les premiers soient parfois moins violents, moins obtus et plus cultivés que les seconds. Le simple fait de tenir des propos qui ne vont pas dans le sens de l’opinion dominante suffit à les disqualifier.
Cette évolution est inquiétante car, si elle n’interdit pas (encore) officiellement l’expression des pensées non conformes aux dogmes en vigueur, elle s’applique toutefois clairement à les rendre inaudibles.

 Il y a quelques temps de cela, un ami à moi, Goulven Le Brech, spécialiste du philosophe breton Jules Lequier m’écrivait ceci au sujet de Georges Palante, penseur polémique que je m’efforce de faire connaître au grand public depuis pas mal d’années : « Palante, comme Lequier est devenu folklorique et peu recommandable sur le plan philosophique... ».
« Folklorique »... Sur le coup, le mot m’a semblé amusant mais un peu décalé. Puis en réfléchissant bien, j’ai compris que le terme était rigoureusement adapté. Folklorique, oui, Palante. Tout comme Lequier et plein d’autres, sans doute : Nietzsche probablement, Cioran, ou plus proche de nous Philippe Muray, tous ces auteurs que les médias aiment citer, évoquer, parfois honorer, mais sans jamais souscrire véritablement à ce qu’ils écrivent, en conservant à leur égard une petite moue complaisante, d’un air de dire : « ils tapent fort, mais on ne leur en veut pas : cela participe au spectacle ». Spectacle folklorique, bien entendu, comme les danses bretonnes ou les chants basques.

C’est ainsi. Il faudra bien nous habituer à vivre dans un monde où la libre pensée et l’esprit critique ne seront rien de plus que les vestiges folkloriques d’une intelligence éteinte. Ce monde arrive à grand pas. Il est peut-être même déjà là...

 (1) La vraie question étant peut-être de savoir qui pose ces barrières, et surtout à qui elles sont utiles...

Stéphane

 

littérature, écriture

 

 

Par ailleurs, vient de paraître aux Editions Les 3 Génies, Hommes en Souffrance de Stéphane Beau.
Dès que je l'aurai lu, je vous en toucherai un mot.
Plusieurs même, tant le propos de cet ouvrage me semble s'attacher à prendre à contre-pied la pensée politique dominante dont nous sommes assommés.

14:05 Publié dans Stéphane Beau | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.02.2014

Chants d'un crépuscule

P2042461.JPGJ’en ai donc terminé avec la mise en ligne des Champs du crépuscule. Merci à vous, lecteurs, car, si j’en crois les indicateurs de fréquentation, vous avez été très nombreux à suivre ces pages depuis le 11 décembre.
Merci aussi à mes trois fidèles commentateurs, Michèle, Feuilly et Solko.
Pendant que je faisais cela, donc, au moins ne disais-je pas de mal du monde et il a tourné, ce monde... Comme d’habitude. Avec un petit regain de grotesque, le roi nouveau s’en étant allé à mobylette conter fleurette sous les jupettes d’une starlette et le roi déchu rêvant, lui, d’une première et glorieuse Restauration depuis les plages de Charente-Maritime, si chères à mon cœur.
Le nouveau roi amuse la galerie en plaçant la plume du journaliste bien au niveau de ses c… Il affole ainsi ses troupes timorées cependant que l’ancien monarque inquiète les siennes et que déjà les couteaux de Brutus sortent subrepticement des poches… Les Orléanistes de pacotille n’en veulent plus de ce Bourbon ringard qui les a fourvoyés dans les affres de la révolution socialiste !
En Syrie, l’Amérique sioniste, alors que ses larmes du 11 septembre ne sont pas encore toutes séchées, soutient et arme Al-Qaïda. C’est du propre ! En Ukraine, cette même Amérique et l’Europe - avec le pays des droits de l’homme en tête - soutiennent les nazis ostensiblement déclarés de "Svoboda"1. Je me demande comment Valls fait le ménage dans sa tête : hier il dépensait toute son énergie de patron des flics de France à vouloir fusiller un nazillon de spectacle, aujourd’hui, allégeance au souverain oblige, il soutient les Nationalistes Socialistes d’Ukraine.
Mais il est vrai aussi que ceux-là ne se laisseraient nullement intimider par une p’tite bafouille adressée à des préfets.
Et Vallaud Belkacem, elle que j’entendais face à Bourdin soutenir à mots couverts l’opposition ukrainienne, qu’est-ce qu’elle peut bien en penser de tout ça, si tant est qu’il lui reste un brin d’autonomie de ce côté-là ?
Bref, pendant que je m’occupais à mes broutilles, nihil novi sub sole du mensonge permanent.
A Lyon et à Paris, on se mobilise, on crie et on brandit son opposition farouche aux législateurs de la famille. Vallaud Belkacem, encore elle, affirme docilement que les gens manifestent sur des idées imaginaires. Si elle avait retenu ne serait-ce qu’une seule page de l’histoire de France, elle saurait que
les grands bouleversements et les actes les plus forts toujours se sont nourris de peurs imaginaires. Parce que s’il avait fallu attendre d’avoir réellement peur pour exprimer son désarroi, on en serait encore à la pierre taillée, Madame ! Et Danton, Robespierre, Louis XVI et tant d'autres seraient morts comme tout le monde, avec leur tête toujours solidaire de leur cou.
Attention, hein, je ne dis nullement que les manifestants de Lyon ou de Paris emportent ma sympathie. Pas du tout. Pour tout vous dire, je m’en bats l’œil de leurs débats et de leurs angoisses !
Car aux nazillons, aux curés, aux évêques, aux indignés des p’tits matins blêmes, aux révoltés, aux antisémites, aux hétéros, aux homos, aux socialistes, aux sionistes, aux frontistes de gauche, de droite ou d'ailleurs, aux communistes, aux féministes, aux gros phallos, j’oppose toute la complexité de mon individu et balance un somptueux : Merde !
Sub sole, donc…

Mais, toujours pendant ce temps-là – alors que je vous présentais le Grand Gaétan, Louis, et les autres, tous capables d’avoir assassiné un vieillard sans vous dire lequel est pour moi l’assassin parce que vous ne me l’avez pas demandé -  les sympathiques autochtones de mon pays d’accueil – et moi avec, du coup - ont reçu une sévère leçon du ciel. Du ciel, pas du Ciel ! Du vrai ciel, celui avec des nuages, du vent et du bleu…Celui qu'on voit en levant la tête, pas celui qu'on suppute en se la torturant.
Il n’y aura pas d’hiver cette année, qu’ils disaient pendant que des sautes d’un petit vent humide et léger gambadant depuis le lointain océan venaient friser leurs moustaches guillerettes et arrosait noël et le premier de l'an de douceur.
Mais voilà qu’au détour de la mi-janvier, les girouettes ont soudain tourné le cul à l’ouest et ont regardé droit dans les yeux le nord-est. Un vent fou, tenace, coupant comme un rasoir s’est levé et la neige est venue et les mercures descendus au-dessous de moins 20. Les routes ont été coupées par les congères accumulées par ce vent furibond, opiniâtre, durable. Voyez plutôt en illustration l’entrée du bourg de ma commune, ce matin.
J’ai passé mon temps à chauffer ma maison et à regarder sur le ciel de la nuit matinale des étoiles de plus en plus pétrifiées.
Maintenant, on dirait bien que le printemps veut pointer le bout de son nez : ce matin, il ne faisait que moins quatorze…
C’est beau quand même une terre qui tourne.

1 - Nom d'un parti de l'opposition ukrainienne signifiant " Liberté"

13:31 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.02.2014

Les Champs du crépuscule - Fin -

littérature,écriture[...] Dans son annonce publique au café des sports, ce qu’avait également tu le grand Gaétan - parce qu’il avait sans doute estimé que ça ne regardait que lui - c’était sa négociation avec les Augereau.
Il la garda par-devers lui et n’y repensa toujours par la suite, au cours du peu de temps qu'il lui restait à vivre, qu’en hochant la tête, un sourire d’indulgence, presque de compassion, suspendu aux bords des lèvres.

Il était donc monté un soir sur la colline et avait trouvé les deux frères affairés dans leur superbe salle de traite. Ils poussaient deux par deux les vaches, de grasses hollandaises au poil finement lustré, dans un étroit passage limité par de lourdes barres de fer amovibles et qui menait aux stalles équipées pour la traite. Là, l’aîné ajustait la machine sous les pis pendant que le cadet s’occupait de faire évacuer les deux laitières précédentes par un autre passage du même style que le premier et qui reconduisait à l’enclos de la stabulation. Les deux frères rayonnaient de leur innovante technique et étaient de fort joyeuse humeur. Quand l’imposante silhouette du grand Gaétan se présenta devant la porte, presque à l’obstruer, ils ne purent retenir un mouvement de surprise, presque de recul. Bonsoir la compagnie ! Est-ce qu’ils en avaient encore pour longtemps ? Parce que l’heure était venue de causer et s’ils étaient bientôt disponibles, il attendrait un peu.
Les Augereau s’étaient regardés, perplexes, anxieux, avant que Roland ne retrouve un semblant d’aplomb et ne demande qu’est-ce qu’il y avait donc de si urgent pour son service. Ça se discute à tête reposée, avait affirmé le visiteur. Les deux frères s’étaient à nouveau regardés, de plus en plus sur le qui-vive. Ils avaient maugréé qu’ils en avaient encore pour une dizaine de minutes et le grand Gaétan avait patienté, adossé au mur, les bras croisés, une petite lueur ironique allumée au fond des yeux devant ces deux frères ambitieux aux prises avec leur modernité, mais qui, maintenant, s’agitaient, se dépêchaient, visiblement nerveux et renfrognés.

Dès que les dernières bêtes eurent été libérées et poussées dans l’enclos, les frères voulurent discuter là, debout, les mains dans les poches. Ce que j’ai à vous dire… Le grand Gaétan marqua une pause avant d’ajouter, le doigt levé, et à vous proposer, se discute assis à une table, en gens sérieux. Je ne viens pas vous proposer d’acheter le journal, et il s’esclaffa, railleur. Bon sang, rentre alors ! et les trois hommes, ayant bientôt tiré chacun une chaise à soi, s’assirent autour de la petite table, moderne, en formica, comme tout dans cette cuisine toute blanche, toute muette, toute propre, aux larges baies vitrées.
C’est la vie, commença le grand Gaétan, et elle réserve bien des surprises à tout le monde. Des choses qu’on pensait inenvisageables arrivent, des projets aboutissent qu’on n’avait jamais pleinement mûris dans sa tête, d’où le vieux proverbe, fontaine je ne boirai pas de ton eau, sans doute. Alors, je suis venu vous dire, en bon voisin et alors que rien ne m’y oblige, que je vais bientôt me mettre en ménage avec une dame… Les Augereau ouvrirent la bouche, stupéfaits et colère, sans doute pour dire en même temps, que veux-tu que ça nous foute et si t’es venu là pour nous raconter ta vie, ça nous intéresse pas le moins du monde, on n’a pas de temps à perdre avec tes fariboles…
Une minute,  une minute… Et le grand Gaétan avait levé la main pour leur clouer le bec avant même qu’ils n’émettent un son. C’est une dame de vos amies que j’ai choisie pour m’accompagner. Oui, Alice et moi allons habiter ensemble, et je vous dis cela car je sais comment et pourquoi, bien sûr, elle fut liée à votre famille.
Roland Augereau s'était soudain congestionné, prêt d’éclater. Sa tête ronde, rasée, avec ses deux longues oreilles, son visage rubicond et ses deux gros yeux encore plus exorbités que de coutume, était à ce moment-là vraiment effrayante. Il se leva d’un bond, cria que nom de dieu, il n’allait pas laisser Alice gâcher sa vie une deuxième fois avec un noceur, un fêtard et un débauché pareil ! Il fit le tour de la table et voulut empoigner son visiteur, sans doute pour le jeter dehors.
Mais le grand Gaétan, sourire crispé, s’était levé aussi, avait tendu sa robuste main, avait agrippé l'irascible par le col de sa chemise et, tournant le poing, l’avait maintenu à distance et quasiment soulevé de terre. Calme-toi, bonhomme, calme-toi, tu n’arriveras jamais à rien si tu n’écoutes pas les gens jusqu’au bout… Un jour, pauvre imbécile, tu trouveras quelqu’un qui aura des choses importantes à te dire, une femme peut-être, qui sait ? Et toi, aveuglé par l’orgueil et la vanité, tu passeras à côté de ta propre vie. Comme un triple con que tu es.
Alors, je te relâche et tu m’écoutes jusqu’au bout sans broncher ou je t’envoie valdinguer à l’autre bout de ta cambuse et on en reste là ?
L’aîné s’était levé aussi et, paniqué, tendait les mains pour essayer de séparer les deux hommes. Mais le grand Gaétan avait de lui-même lâché prise et l’autre était retombé de grotesque façon sur ses deux pattes. Alors, voilà, assieds-toi et entends bien que si je n’avais eu que mes amours à te dire, je ne serais pas venu perdre mon temps dans ta baraque. Car le temps, mon mignon, ça ne se vit pas obligatoirement derrière une charrue ou avec un manche de fourche entre les mains. Le temps, c’est aussi profiter de sa vie, aimer et rigoler. Moi aussi, donc, j’ai besoin de toutes mes heures pour faire ça et elles valent tout autant que les tiennes, ces heures-là. Comprends-tu ? Alice et moi allons donc vivre ensemble, que ça te plaise ou non. Et pas ici, en ville. Je déménage, j’arrête tout. Tu vois un peu où je veux en venir maintenant ? Mets deux secondes tes méninges en branle au lieu de monter sur tes grands chevaux !
Roland Augereau, pâle comme un linge, agité d’un léger tremblement du menton, remettait son col de chemise en place et se tâtait le cou, endolori tant la poigne du grand Gaétan avait serré fort. Son frère lui jeta un coup d’œil, ils se regardèrent, s’interrogèrent en silence et enfin, se détendirent complètement. Tu vends ? Ben voilà, tu comprends vite ! Oui, je suis venu vous proposer trente hectares de bonnes terres de groie, au prix courant, payables rubis sur ongle et assez vite, le temps de la paperasserie. Je suis pressé. Très pressé même. Il faudra vous décider au galop, sans quoi je mets en fermage et, pour le fermage, il y aura toujours preneur immédiat, vous le savez aussi bien que moi.
Pour être enfin tout à fait franc, ça n’est pas de gaieté de cœur que je m’adresse à vous. Je ne vous aime pas. Pas plus que vous ne m’aimez. Mais je n’ai pas le choix. Vous êtes les seuls dans la contrée capables de me payer comptant et les seuls intéressés pour acheter le tout, sans détail.
Les deux frères avalèrent sans sourciller la couleuvre du cinglant mépris. Devant leurs appétits, l’amour propre s’éclipsait et fondait comme neige au soleil. On discuta donc encore longtemps, prix, modalités, délais, avec tout le calme et le sérieux  dus  à l’importance de la transaction qu’on préparait. Et quand le grand Gaétan se leva enfin, que Roland Augereau, radieux, voulut sortir une bouteille de vin bouché pour fêter ça, il le regarda bien dans les yeux, sourit et, poliment, refusa que non, ce vin-là lui avait coûté bien trop cher pour qu’il puisse le savourer comme le mérite tout bon vin.
Il avait salué et il était sorti.
Les deux frères, debout sur le pas de leur porte, avaient suivi des yeux la 403 qui descendait à vive allure la petite route du bourg et qui trouait la nuit de ses deux faisceaux jaunes.
Ils s’étaient essuyé le front, avaient regardé les étoiles, souri et pensé à cet avenir lumineux qui leur tombait soudain du ciel.
Des mains d’Alice Boisseau eût été plus exact.

De grands chambardements étaient ainsi en cours. Le tissu humain de ce microcosme rural craquait sous toutes ses coutures et, dans le même temps, sans qu’il y ait de relation directe de cause à effet mais parce que les temps en étaient partout venus, l’homme des champs et des bois entamait son long divorce d’avec les paysages. Ceux-ci n’apparaissaient déjà plus comme les compagnons vivants sur lesquels on pose un regard fraternel, qui nous les fait aimer comme on aime l’air qu’on respire, mais ils devenaient de simples outils jugés selon qu’ils soient en mesure de participer au fonctionnement intensif que l’on préméditait ou selon qu’ils puissent en apparaître comme des entraves. L’intérieur des hommes était en train de se transformer radicalement sous la poussée de cette vision embryonnaire et qui avait la prétention de faire de la campagne une industrie, une seule industrie, une grande industrie, et de la terre, une esclave sans dignité, un support anonyme et sans âme.
Des villes, en ce printemps joyeux, parvenaient pourtant les chahuts lointains d’une fête et les clameurs de nouveaux espoirs poétiques rêvant de vivre la vie exactement à l’opposé, en phase avec le grand mouvement des choses et en exigeant une jouissance non usurpée de l’existence. En rase campagne, ne percevant que très obscurément le sifflement des pavés qui volaient dans l’air des rues, le paysan attendait, les mains croisées, que la nouvelle époque qui surgirait de cet affrontement auquel il n’entendait goutte, le remette sur sa selle de paysan ou, au contraire, en solde définitivement le destin.

Découragé, voyant tout le monde qui vendait, achetait, arrachait, rénovait, construisait, Louis vint un beau matin frapper chez le menuisier, qui lui ouvrit tout grand sa porte, l’accueillit à bras ouverts et s’exclama, enfin !
Il discuta à peine le prix. Pas sûr qu’il percevait clairement le rapport qu’il pouvait y avoir entre une liasse de billets tout neufs et ses beaux arbres sauvages se balançant sous le souffle des saisons. Il avait perdu avec le grand Gaétan son compagnon le plus sûr et le plus indulgent, toujours de service et toujours disposé à écouter ses âneries et ses exhibitions lexicales.
Alors, plus grand chose ne semblait lui importer.
Et puis, le pourpre automnal de ses chers merisiers avait désormais la couleur maudite du sang. Il exigea que le menuisier fît vite et le payât sur le champ, sans l’entourloupette des boniments.
Et la lisière du bois palud, qui fut longtemps la fierté dérisoire d’un pauvre, devint bientôt un inextricable hallier de ronces, de lierres, d’herbes folles et d’épineux rabougris, où plus personne ne mettait les pieds et qu’on lorgnait avec effroi si on ne pouvait pas faire autrement que de passer par là.
On ne sut jamais ce que Louis fit de tout cet argent que lui compta Brunet. Il ne modernisa pas sa ferme, il n’acheta pas de nouveaux matériels, il ne fit pas réparer les toits, ni de sa maison ni de ses bâtiments. On le vit encore plus souvent au café des sports, certes, où il se plaisait à vouloir imiter le grand Gaétan, buvant beaucoup et offrant encore plus, à tout le monde, même, une fois, à toute une famille de vacanciers arrêtée là en descendant sur l’Espagne et médusée d’être tombée inopinément sur un Père-Noël loufoque en plein désert.
Les merisiers un à un passèrent donc dans la poche de La cane, a-t-on prétendu.
Pas tous. On sut quand même, par Léon Renaud qui n’était plus à une entorse près faite à son devoir de discrétion, que Louis avait commandé et reçu une énorme encyclopédie reliée cuir, illustrée, complète, en couleurs et en vingt-quatre volumes.
Pour qui faire ? S’interrogeait-on, même pas goguenard, car on avait perdu le goût de la gouaillerie et de la rigolade : Louis ne faisait plus jamais étalage de son vocabulaire !
Sans doute en restait-il désormais à la silencieuse contemplation des images.
Et si tel était le cas, ce rustre, ce lourdaud jouant de ridicule façon au fin lettré, était alors entré de plain-pied et avant tout le monde dans l’époque nouvelle, qui, bientôt, n’aurait plus à offrir aux hommes que des images, faute de réalité créatrice à leur proposer.

FIN

Lecteur, merci pour ta fidélité

10:52 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

31.01.2014

Les Champs du crépuscule -25 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] Le maçon accusa le coup et déglutit avec peine. Sa grosse pomme d’Adam s’agita de va-et-vient convulsifs, il roula des yeux mauvais, il avait envie de crier, il serrait les poings et faisait des efforts titanesques pour se contenir. Dépité, lui aussi nota que c’était la première fois que son compagnon évoquait sa camaraderie avec les frères Augereau, en public en plus. Une sourde colère bouillonnait à l’intérieur, mais il ne voulut pas s’engager sur ce terrain-là. Trop tabou, trop pomme de discorde entre lui et le grand Gaétan, s’il arrivait qu’on dût s’expliquer là-dessus. Et puis, l’amitié, depuis si longtemps fidèle entre eux, fut finalement la plus forte et lui coupa le sifflet. Il baissa la tête, lorgna sur les deux verres de Pernod posés sur le comptoir, La cane comprit et servit une dose. Dupin hasarda quand même, mais sans crier, et les journaux, hein, les journaux ouverts sur ces articles-là, c’est quoi ? Du hasard ? Le grand Gaétan émit un petit rire, la bouche à peine ouverte, avant de reprendre son verre à la main et de conclure, va donc chez Louis, tu trouveras le dictionnaire grand ouvert sur la table. Viendras-tu nous chanter après avoir vu ça que Louis est un savant et un grand professeur ?
Pas sûr que Dupin saisit tout de cette hasardeuse association. Ce qui est certain, c’est qu’il abandonna la partie, bougonna quelque chose sur ce corniaud de Louis et son dictionnaire, avant de se retirer dans un mutisme boudeur. Tous les autres étaient restés silencieux, attentifs à la passe d’armes entre les deux amis. Les uns trouvaient que Dupin avait raison, que c’était bien ce clochard arabe qui était venu tuer chez eux, parce qu’un Arabe, ça tue forcément, et les autres penchaient plutôt pour le grand Gaétan, le trouvaient juste dans ses propos et sûr de lui.
Trop sûr, même. Quand le journal annonça le surlendemain que le vagabond marocain avait été remis en liberté et lavé de tout soupçon, on se chuchota à l’oreille que tiens, bien sûr que le grand Gaétan savait que ce n’était pas ce mendiant, parce que peut-être que… hein ? Tu vois ce que je veux dire ? Pas besoin de te faire un dessin ?
En tout cas, l’espoir un moment soulevé retomba aussitôt et chacun reprit son cafard, retrouva ses frayeurs et, pour tenter de les conjurer, ses cruels ragots.

D’autant que de grands bouleversements s’amorçaient qui alimentèrent la sournoiserie des conversations murmurées en tête-à-tête, la rancœur et le trouble.
Tout là-haut sur leur mamelon, les Augereau avaient dressé un énorme bâtiment en fer, avec un toit en tôle brillante qui étincelait sous le soleil et renvoyait parfois dans l’air des reflets incandescents, comme une grosse étoile ou une soucoupe volante échouée sur la colline. En tout cas quelque chose qui détonait dans le paysage, quelque chose qui ne se mariait pas avec les molles insouciances de la terre, des nuages et des bois.
On vint voir la stabulation de près, on vit toutes ces vaches qui se promenaient sans entraves sous le grand abri, on vit les frères Augereau balancer des bottes de foin et des farines une fois par jour seulement, on vit les bêtes se nourrir à leur convenance, on demeura interdit devant la salle de traite resplendissante, propre comme un sou neuf, avec du carrelage au sol et sur les murs comme pas grand monde n’en avait encore dans sa propre maison, on vit les grands bacs réfrigérants où tournoyaient des quantités effroyables d’un lait crémeux, on tordit la bouche vers le bas en agitant la main pour faire voir combien on était épaté et combien on avait compris que, décidément, l’époque était en train de prendre un sacré virage !
On n’en redescendait pas moins la colline en grognant que tout ça, c’étaient des conneries, que les Augereau n’étaient que des imbéciles vaniteux et que ce n’était certes pas comme ça qu’on travaillait !
Mais on vit bien pire. On vit à l’automne ces mêmes Augereau arracher la vigne de Joseph Prunier dont les feuilles écarlates, éclatantes, couleur de sang, flamboyaient encore sous la lumière d’octobre et on les vit labourer bientôt leur grande parcelle de plus de seize hectares. On les vit aussi, de-ci, de-là, supprimer sans vergogne des haies épaisses à l’ombre desquelles poussaient les mousserons et les morilles de printemps.
On apprit par ailleurs que Brunet avait demandé à Bouffard qu’il aille dans les bois de Prunier pour y débarder enfin la dizaine de chênes promis, on entendit, stupéfaits, vrombir une tronçonneuse dans les mains de Norbert qui abattait sans relâche beaucoup plus d’arbres que d’habitude et plus longtemps, jusqu’en avril, et on entendit bientôt enrager le tracteur de Prunier qui essouchait une grosse partie de ses vieux taillis.
On sut également que Madeleine Prunier, enfin remise de son ineffable chagrin, avait commandé de gros travaux d’intérieur à Edgar Dupin, des cloisons, des sols, une toiture, et à Brunet des portes et des fenêtres, à un plombier de la commune de Brux des robinets et une douche, au peintre des tapisseries, au plâtrier des carrelages.
Elle avait en même temps convaincu son mari, disait-on en fermant les yeux et en haussant les épaules, de se lancer dans l’élevage des veaux, l’élevage en batteries, des veaux qui ne bougeraient pas, qui ne sortiraient pas, qui ne verraient qu’à peine la lumière mais qui seraient venus trois fois plus vite que sous la mère. C’était Charles Migret, en bon voisin et en premier futur fournisseur-client du futur éleveur, qui dirigeait plus ou moins la construction du bâtiment destiné à cette nouvelle industrie. Chaque jour en tout cas, il venait s’enquérir de l’avancée des travaux et prodiguait ses conseils, parfois même ses ordres. Le bouge pas mé d’là-bas que l’chat de d’ssous la table, insinuait-on de toutes parts. L’a dû y musser une souris
On voyait tout ça pousser sur le sang du bois palud
comme fleurs sur le terreau, et on n’y allait pas de main morte dans les suppositions les plus vipérines, les plus cruelles et les plus indignes.
Louis, retrouvant sa vieille manie après des mois et des mois d’une sage accalmie, déclara à Mémène que c’était là de la captation. Le dictionnaire était formel là-dessus ! Mais Mémène boudait et ne lui prêtait nullement attention, sinon en haussant les épaules, alors Louis crut bon de développer que c’était là un mot  difficile et
pas fait pour tout le monde, un mot des tribunaux quand ils mettaient quelqu’un en prison parce qu'il avait obligé un autre gars, en le menaçant ou en le rossant, à lui donner ses affaires... Louis avala d’un trait son verre de rouge, s’essuya la bouche d’un revers de manche et comme Mémène lui tournait toujours le dos en faisant mine de ranger des verres sur les étagères, il dit que tout ça, ça se voyait comme le nez dans la figure. De la cap-ta-tion, répéta t-il en battant la mesure. Enervée, Mémène se retourna soudain et lui enjoignit de fermer sa g… ou d’aller raconter ses boniments chez sa voisine, la veuve Boisseau, pendant qu’elle était encore là !
Car une autre nouvelle, énorme celle-ci, extravagante, qui avait d’abord couru les rues, les chemins et les champs sous forme d’un bavardage incrédule avant d’éclater tout à fait sereinement de la bouche même du premier intéressé, un dimanche soir au café des sports qui avait comme un seul homme baissé la tête et murmuré que chacun était libre de faire ce qu’il voulait, avait décontenancé la belle tenancière au point de la rendre, depuis, d’humeur fort désagréable : le grand Gaétan vendait toutes ses terres aux Augereau ! Oui, il abandonnait tout, il vendait même son matériel à des gars de Charente et il ne conservait que la maison, les poules, les lapins et les trois ou quatre chèvres, pour sa vieille mère. Lui, il partait bientôt vivre à la ville, au chef-lieu du canton où on lui proposait un portefeuille de courtier dans une grande compagnie d’assurances. Voilà, pour lui, c’était fini et bien fini…Il tournait la page et il souriait, les yeux mi-clos, le visage enjoué, ayant retrouvé toute sa belle humeur. Il paya ce soir-là une tournée générale, fit remettre ça encore, mais ne parvint pas à dérider complètement la physionomie de ses compagnons.
Quelque chose en effet, dans cette nouvelle ahurissante, se brisait à jamais. Peut-être imaginait-on mal sans lui le café des sports, le bourg, la commune, la campagne et les champs sans une rencontre fortuite avec sa grande et joyeuse carcasse au détour d’un chemin. On était en outre vexé qu’il n’annonçât pas ce que tout le monde soupçonnait et que venait maintenant corroborer la nouvelle de son départ : il s’installait en ménage avec Alice Boisseau qui vendait elle-même sa maison.
Et tout ça dans la foulée du drame qui avait ensanglanté la commune. Telle une traînée de poudre, les rapprochements les plus insidieux se mirent à courir en une sournoise rumeur et, si je m’en réfère à ce que me raconta, quelque quarante-cinq ans plus tard et à mots couverts, chevrotants, gênés, honteux, un témoin de l’époque aux yeux larmoyants, cette rumeur s’inscrivit durablement dans la mémoire collective comme étant la clef la plus plausible de l’énigme.
Mais il est vrai que le vieillard me cita in extenso tous les noms qui figurent dans ce récit, le sien propre excepté, bien entendu. Il est surtout vrai que le grand Gaétan et Alice Boisseau n’avaient jamais eu le temps de s’opposer aux racontars et ne pouvaient plus contredire qui que ce soit depuis bien longtemps : la mort les avait fauchés en mille neuf cent soixante neuf alors qu’ils roulaient à tombeau ouvert à bord de leur Simca 1000, sur la Nationale 10 en direction de Poitiers.
Une nuit du mois d’août. Ivres. Au lieu-dit Les Minières, pour être tout à fait précis.

Amis lecteurs, le prochain épisode sera aussi le dernier…

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29.01.2014

Les Champs du crépuscule -24-

Chapitre III

 L'Accablement

Le texte sur une seule page

255-282-thickbox.jpg[...] Toutes les couleurs, toutes les senteurs et toutes les tiédeurs du mois de mai enchantèrent une nouvelle fois les campagnes. Les jeunes céréales sur la Plaine ondoyèrent sous les va-et-vient des respirations océanes, les bois du Fouilloux abandonnèrent enfin leurs sombres nudités pour des costumes plus seyants en verts multiples, chatoyants pour les érables, lumineux pour les noisetiers, tendres et clairs pour les châtaigniers, plus prononcés et plus austères pour les grands chênes aux galbes ancestraux.
La rivière, de plus en plus fine, de plus en plus tapie au fond de son lit, scintilla encore un peu sous les premières lueurs de l’aurore, se changea bientôt en un minable ru verdâtre, avant de disparaître, vaincue par l’éclat des zéniths. Les grands peupliers en agitant leurs feuilles en forme de cœur escortèrent son départ, la menthe sauvage et les herbes folles assiégèrent son lit et des vaches normandes, blanches aux poils hirsutes tavelés de marron, vinrent pâturer son cercueil.
La canicule enflamma bientôt le ciel et fit sur les champs ocre jaune et couleur d’or danser des courants d’air diaphanes. Accablés de touffeur, les bois du Fouilloux perdirent de leur superbe et prirent une teinte poussiéreuse. Les hommes coupèrent la paille, battirent le grain, de grands mouchoirs à carreaux noués autour de leur cou. Ils montèrent au grenier des sacs pesants qu’ils portaient sur leur échine, arc-boutés sur des échelles de fortune, puis, leurs granges rassasiées jusqu’aux charpentes, ils parcoururent La Plaine en chaumes, derrière la caille et le pouillard.
Ils éventrèrent à nouveau la terre et déversèrent au sillon les espoirs d’un lointain froment, furetèrent dans les sous-bois pour débusquer la bécasse et les feuilles autour d’eux tourbillonnèrent de toutes les couleurs. Le vent chargé de pluie et de brumes réapparut tout enveloppé de gris, la rivière reconquit peu à peu son lit, gonfla, gronda et recouvrit bientôt tous les prés alentour, les sous-bois des bosquets et les chemins trop bas.
Sur les rivages extrêmes de sa crue, une fine couche de glace miroita comme un diamant brisé, des fumées se couchèrent sur les toits et les hommes, leurs membres fourbus, revinrent s’asseoir au coin des cheminées, moroses, guettant par-dessus la grisaille obstinée des vieux toits d’écurie les premiers clins d’œil du grand mouvement des choses et de la fuite circulaire du temps.

Atout, atout et carreau maître ! conclut encore le grand Gaétan, mais sans frapper sur la table, presque en murmurant et en jetant ses cartes qui tournoyaient un bref instant avant de se poser sur le dernier pli. Ses camarades ne vérifiaient plus, ne prenaient plus un air médusé, comme résignés, et jetaient, désinvoltes, leurs cartes vaincues. S’établissait alors un silence embarrassé, avant que le grand Gaétan, l’éclat rieur dans ses yeux passablement fané, n’offrît l’apéritif et que La cane ne se levât pour aller chercher, en claudiquant et en se plaignant d’avoir mal aux reins, un pichet et la bouteille. Il n’y avait plus de commentaires. Louis attendait son verre et ne soufflait mot, Norbert regardait ses chaussures, les mains croisées à hauteur des genoux, comme égaré dans de sombres méditations. Evariste Brunet était obstinément absent.
Dans la salle où flottait une lourde odeur de fumée froide mêlée aux chaudes haleines des buveurs, on causait à mots éteints, on chuchotait presque, on jetait des regards alentour et on fuyait celui de l’autre. Mémène essuyait ses verres et servait de petits ballons de vin rouge, sans plaisanter, sérieuse, aimable du bout des lèvres seulement, comme si tous ces gens qu’elles croyaient connaître par cœur fussent devenus des étrangers, arrêtés là au hasard d’un voyage.
L’équipe de foot ne braillait plus guère. Elle n’en avait d’ailleurs plus beaucoup l’occasion, tous ses matchs se soldant avec acharnement par de sévères déconfitures. Les jeunes gens rentraient au café tout crottés et la tête basse. Au début, ils attendirent des questions qui ne vinrent pas, alors ils se résignèrent à commander eux-mêmes leurs verres, en se cotisant pour l’addition.
Parfois, un des dirigeants, Léon Renaud ou Migret, ce dernier particulièrement taciturne et son visage ovale et rougeaud fermé à double tour, offrait quand même la tournée, mais comme à regret, comme sacrifiant à une espèce de protocole. Ils arboraient des mines franchement déconfites pendant que leurs joueurs se chamaillaient désormais entre eux, fallait pas tirer le coup franc comme ça, patate ! Pas de ce côté-là, j’étais tout seul sur l’autre aile et toi t’as rien vu ! Et le goal, un goal de rin, prendre six buts en dix minutes, tu plongeais quand la balle était déjà au fond des filets, t’es aveugle ou quoi ? Tu peux causer, Paul, comme arrière central, on a déjà vu mieux ! Une vraie passoire et chaque fois que t’as voulu arrêter un gars, tu l’as balancé par terre et l’autre couillon a sifflé penalty ! Tu peux être content de toi !
Au cours d’une de ces controverses, jusqu’alors assez pacifiques, survint cependant, au mois d’avril, un fâcheux incident. Le fils Boisseau, après avoir encaissé treize buts, avait cette fois-ci vraiment pris la mouche. Il se fâchait que merde, un goal, c’était un dernier rempart et un rempart ça sert à rien si les soldats qui le défendent sont des branquignols ! Ouais, des branquignols ! Vous avez joué comme des gonzesses ! Moi, l’année prochaine, j’arrête ! Je ne joue pas avec des gonzesses ! Je fais autre chose de mes dimanches… Et tu vas en faire quoi, de tes dimanches ? Tu vas aller à la chasse ? Comme ton père ? avait méchamment insinué un tout petit gars fluet et blondinet, l’ailier gauche de l’équipe.
Un grand silence s’était alors fait parmi eux et ce silence avait aussitôt gagné toute la salle, pourtant déjà peu bavarde et qui sembla tout à coup retenir son souffle. C’était comme si l’assassinat du bois palud, latent, toujours présent dans les esprits, mais refoulé, tu, venait, par une allusion à un autre drame plus lointain, de refaire brusquement irruption à ciel ouvert.
Adrien Boisseau était blême et ses mâchoires bleuies tremblaient. Il brisa soudain son verre sur le rebord du comptoir et du redoutable tesson qu’il serrait dans sa main nerveuse, menaça la gorge de son offenseur, en l’empoignant par les cheveux et en lui tirant la tête en arrière. Tout le monde recula d’un pas, épouvanté, avec des semblants d’appels au calme tandis que le grand Gaétan traversait la salle en deux enjambées et prenait le jeune Boisseau à bras-le-corps. Qu’est-ce que c’est que ces bêtises, Adrien ? Allons, calme-toi, calme-toi !
L’atmosphère au café des sports en avait chuté d’un degré encore. Le geste du jeune Boisseau, dont on savait qu’il était un garçon en dessous, sournois, mais dont on ignorait qu’il puisse être à ce point violent, apparut à tout le monde comme la partie soudain visible d’un épouvantable iceberg sur lequel ils étaient tous échoués. La méfiance, le doute, la suspicion, le malaise, comme de funestes lames de fond, risquaient à tout moment de remonter à la surface et de tout briser sur son passage de ce qu’il restait de bonhomie et de camaraderie entre tous ces hommes.

Une autre circonstance était venue leur prouver, si besoin en était, combien le crime leur pesait sur les épaules, combien il avait détruit leur confiance et ravagé le fond de leurs pensées.
La cane, accoudé derrière son bar, à angle droit comme d’habitude, discutait vaguement avec le grand Gaétan et Edgar Dupin assis, eux, à une table. Au dehors, une pluie de printemps battait la porte vitrée. On entendait l’eau que fouaillaient et projetaient sur les trottoirs les pneus des lourds camions.
Léon Renaud, une grande pèlerine de facteur jetée sur ses épaules, fit soudain irruption dans le bistro et, brandissant le journal, aboya que l’assassin était sous les verrous ! Son annonce fit l’effet d’une douche brûlante sur les trois hommes et les quatre ou cinq autres éparpillés çà et là, muets comme des carpes, dont Bizet le coiffeur, Maurice Chalon, le photographe, Alcide Migeon, l’électricien. Le grand Gaétan jeta instinctivement un œil sur son compagnon Edgar et il crut, l’espace d’une seconde, le voir pâlir. La cane demanda comment ça ? Qu’est-ce que tu nous chantes, Léon ? Et tous se levèrent et se penchèrent sur le journal que tendait le facteur, l’air triomphant et un large sourire qui fendait sa maigre figure.
Ils lurent avec gourmandise et leurs lèvres murmuraient les mots. On avait arrêté, quelque part entre Angoulême et Bordeaux, à Chalais exactement, un vagabond, un trimardeur qui voyageait de Tours à la frontière espagnole selon ses dires, poussant devant lui un landau rempli de guenilles et d’ustensiles divers, parmi lesquels - et c’est ce qui lui avait valu d’être entendu par la police - quatre journaux des vingt-cinq et vingt-six février, deux éditions de la Vienne et deux éditions des Deux-Sèvres, tous ouverts et repliés sur les pages relatant l’Assassinat du bois palud. D’après les savantes estimations des enquêteurs, cet homme, d’origine marocaine, aurait traversé les bois du Fouilloux le vingt-trois février, s’en serait écarté d’un kilomètre environ, direction Sémillé, de sorte qu’il aurait ainsi pu aller jusqu’au bois palud. L’homme avait confirmé les soupçons des policiers quant à cette embardée faite sur son parcours. Il était bien sur la petite route de Sémillé le vingt-trois février en fin d’après-midi, pour s’y reposer un moment dans le fossé, à l’écart du vacarme des camions.
Ah ! le fumier, avait rugi Dupin dès le dernier mot avalé, rouge comme une tomate, presque bleu. Un melon, un crouille ! Je l’ai dit mille fois et je le dis encore ! Des sanguinaires ! C’est lui, c’est certain ! Je les connais, moi ! Je les ai eus en face de moi, ces cochons ! Et, singeant tout à coup la Marseillaise sans même s’en rendre compte, il leva les bras au ciel et vociféra qu’ils venaient maintenant jusque dans nos campagnes étrangler nos vieillards !  Il  frappait du poing sur le comptoir tant que les verres de l’étagère accrochée juste en-dessus s’en entrechoquaient.
D’autres hommes arrivèrent qui tenaient eux aussi le journal dans leurs mains et ce ne fut plus qu’un tollé ahurissant, qu’un rugissement, tout le monde parlait à la fois, insultait, braillait, dénonçait, sans acrimonie excessive toutefois, avec une sorte de jubilation même, cette nouvelle apparaissant de taille à libérer enfin toute la communauté du fardeau qui l’accablait.

Le grand Gaétan ne disait rien. La cane non plus. Tous les deux s’étaient appuyés sur le bar, devant un Pernod, le grand Gaétan sur un coude et légèrement de trois-quarts, les pouces croisés à hauteur du nombril, le regard narquois. Il profita d’une toute petite pause dans le charivari des clabauderies pour demander où était le mobile là-dedans. Et puis, le journal racontait que cet homme avait été arrêté mais ne le désignait pas expressément comme un coupable. Si tous les gars qui ont été entendus dans cette sale affaire avaient été coupables, je ne serais pas là, toi non plus, toi non plus et toi non plus… On y est à peu près tous passé. Alors…
On devint muet. On se regarda. Certains prirent soin de relire l’article, d’autres baissèrent les yeux ou firent mine de regarder passer des camions, à travers la porte vitrée dégoulinante de pluie. Comment ça, on y est tous passé ? Mais on n’est pas des Arabes, nous autres ! On est des vrais Gaulois et puis, quel mobile ? gueula Edgar Dupin. Un Arabe n’a pas besoin de mobile pour égorger un chrétien. Tu sais pas ça, toi, même avec ton instruction, parce que t’as pas eu affaire à eux !
C’était bien la première fois qu’Edgar Dupin faisait explicitement allusion à l’instruction de son camarade, soulignait cette différence entre eux, et évoquait la dispense dont avait bénéficié le grand Gaétan d’être mobilisé en Algérie. Celui-ci aurait pu s’en offusquer, tant c’était désobligeant, mais il sourit à peine et ses yeux mi-clos retrouvèrent un moment leur gaieté habituelle. L’instruction n’a rien à voir là-dedans, Edgar, mais le bon sens. Je comprends bien que si ce vagabond était coupable, ça donnerait enfin un nom à la peur de tout le monde, et quel nom ! Un étranger, un mendiant, un sinistre inconnu, bref, le Mal en personne. Chacun pourrait à nouveau vaquer à ses occupations sans regarder de travers son voisin et, bien sûr, il y en a un ou une parmi nous qui serait plus soulagé que tout le monde, pas vrai ? Il ou elle ne ferait plus de cauchemars, la peur au ventre de se voir repérer et d’avoir à gravir un beau matin les marches d’un échafaud. Et toi, Edgar, ça alimenterait bigrement ton moulin de haine et de revanche, avec tes deux acolytes, là-haut, que ce soit un homme du Maghreb. Ça ne te semble pas un peu trop parfait pour être vrai, tout ça ? Comment imagines-tu un chemineau dénué de tout, qui ne mange ni ne boit tout son saoul, qui couche dehors, qui va nus pieds dans un pays qui lui est étranger, qui tombe sur une liasse de grosses coupures comme jamais il a pu même en imaginer et qui ne prend pas un seul billet de mille ? Hein, comment tu expliques ça, toi ? Non, pour moi, vois-tu, la police patauge depuis le début, interroge un tas de gens et ne trouve rien à se mettre sous la dent. Il lui faut pourtant un assassin, alors elle en fabrique un sur mesure. C’est aussi simple.
Et celui-là, en plus, est de taille à faire regretter à toute la vermine revancharde les fameux accords d’Evian, conclut-il, laconique, plus bas, désabusé et comme pour lui-même.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

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28.01.2014

Les Champs du crépuscule -23 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] Louis revint bien évidemment sur ses déclarations et réaffirma avec force qu’il avait passé cet après-midi-là dans le foin. Ou la paille, peu importe. En tout cas dans sa grange. L’occultisme, c’était pour rigoler, pour voir si les gens de la police, qui sont malins et instruits, en connaissaient autant que lui.
Libéré faute d’indices convaincants et bien qu’il fût fortement soupçonné d’être l’auteur du forfait, on lui signifia - futile précaution - l’interdiction dans laquelle il était désormais de quitter le territoire de sa commune, et ce, jusqu’à nouvelles dispositions contraires.
Rentré chez lui et complètement chamboulé dans sa tête, Louis demanda alors à Léon Renaud, le facteur, de lui apporter chaque matin le journal et s’enferma à double tour deux longues semaines durant.

Il lut tout ce qu’on racontait sur le crime désormais intitulé L’Assassinat du bois palud et il se reconnut dans ce qu’on appelait sans ambages, en fait de témoin principal, le suspect numéro un, le seul suspect qui aurait pu avoir un mobile sérieux, le vol ayant d’emblée été exclu puisqu’on avait retrouvé dans la poche intérieure du paletot du vieil homme une somme d’argent assez considérable, dissimulée dans des liasses de vieux papiers journaux.
Le portrait qu’on brossait de ce tueur potentiel, petit paysan pauvre, fantasque, féru de vocabulaire savant employé le plus souvent à mauvais escient, un peu ivrogne, un peu fainéant, le blessa mais le fit ricaner tout de même quand le journaliste tatillon en vint à évoquer la façon qu’il avait d’étrangler les oiseaux, sans doute pour faire plus vrai et effrayer la galerie par une petite touche de cruauté.
Puis, au fur et à mesure des jours, on oublia un peu Louis. Le journal s’attachait maintenant à rendre compte de la personnalité de la victime, respectable vieillard de soixante-dix-sept ans, héroïque poilu de la Grande Guerre, soldat d’honneur et de bravoure, travailleur infatigable et toujours alerte malgré son grand âge, homme sans histoires, sans conflits avec qui que ce soit, honorablement connu de tous, un homme qui avait réussi à doubler sa superficie exploitable en quarante années d’un labeur assidu. Un exemple à suivre pour nous autres qui voulons pousser l’agriculture en avant, avait déclaré Roland Augereau, de Bena. D’aussi loin que je m’en souvienne, il avait toujours été en avance sur son temps, et n’oublions pas qu’il avait été aussi un soldat, un qui méritait de la Patrie et qui avait un sens aigu du devoir, avait renchéri son frère, Jean.
On interrogea bientôt un jeune homme que Louis reconnut pour être Evariste Brunet et il se demanda bien ce que le menuisier venait faire là-dedans. Il ne savait pas que le jeune Brunet, envoyé à Boisnes par son père pour y mesurer un meuble,  avait été vu qui faisait un crochet par le Fouilloux, voir s’il rencontrerait Norbert, son copain, puis, apprenant que celui-ci était parti au bois Palud, qu’il l’avait rejoint, en coupant par les champs avec son vélomoteur, histoire de discuter cinq minutes. Les policiers établirent donc qu’Evariste Brunet était dans les parages du bois palud au moment du crime. Le journal ne disait rien là-dessus, mais informait néanmoins que le domestique de la maison Prunier, qui n’avait pas tout signalé aux enquêteurs quant à son emploi du temps, avait été de nouveau entendu et assigné à résidence. Louis éplucha longtemps le dictionnaire et finit par comprendre que Norbert était logé à la même enseigne que lui : pas question de dépasser les limites de la commune.
Tout un tas d’autres témoins étaient chaque jour questionnés, mais le journal ne donnait pas de noms. Il devenait d’ailleurs de plus en plus imprécis et les articles étaient de moins en moins longs.
Louis se creusa pourtant la cervelle pour essayer de mettre un nom sur ce gars qui avait été inquiété parce que son commis avait déclaré qu’il était rentré tard, beaucoup plus tard qu’à l’accoutumée et que, même, ses pantalons étaient maculés de terre au niveau des genoux, comme s’il s’était agenouillé quelque part dans la campagne. On avait voulu procéder à des analyses pour savoir d’où pouvaient provenir ces souillures, mais hélas le pantalon avait déjà été passé à la lessiveuse. Le journal n’en savait pas plus ou n’était pas autorisé à en dire plus.

Un matin cependant, Louis fronça  son crâne chauve en écarquillant les yeux, et, ayant relu pour la seconde fois son article quotidien à mi-voix, comme pour bien s’en imprégner et bien se convaincre de n’avoir pas la berlue, il frappa un grand coup sur la table, gonfla son nez dans une inspiration nerveuse, se leva pour boire un coup, relut une troisième fois et hurla que nom de dieu de bon dieu, ces imbéciles de journalistes ne connaissaient rien à leur affaire ! Ils ne savaient rien et ne racontaient que des âneries, ah les pendards et, surtout, surtout, ah la fieffée coquine, ah la comédienne !
Il s’agissait d’un long article sur la famille Prunier, les journalistes n’ayant sans doute plus rien à se mettre sous la plume concernant une enquête qui ne livrait rien de consistant. Le fils, Joseph, paysan exemplaire, complaisant, sobre, bon voisin et sans histoires, comme le père, mais surtout la bru, profondément choquée, alitée depuis quinze jours tant elle avait été meurtrie dans sa chair par la tragédie, très attachée qu’elle était à son beau-père, toujours prévenant et qui l’aidait dans tous les menus travaux de la ferme. Oui, disait entre guillemets Madeleine Prunier, il était un excellent homme et j’espère que la justice nous désignera le coupable pour qu’on sache un jour pourquoi notre pauvre papa a été la victime d’un sadique. Elle espérait aussi, elle qu’on n’avait jamais vu prendre le chemin de l’église, pas même aux Pâques ou à la Noël — une église toujours au trois-quarts déserte il est vrai — qu’il était aux cieux et qu’il y reposait en paix.
Ainsi soit-il ! rugit Louis Terrasson, et il jugea, en vidant cette fois-ci le pichet de vin d’un trait, que jamais on ne mettrait la main sur le meurtrier, tant toute cette histoire était cousue de mensonges, de non-dits, d’ignorances et que, ma foi, la vie devait maintenant reprendre son cours… Ainsi allaient les choses et les catastrophes. Après tout, Prunier-le-vieux n’avait rien à faire là, à esquinter ses arbres ! Dans le fond…
Même très secrètement, Louis n’alla pas au bout de sa pensée.
Et puis, peu à peu, le journal réduisit à la portion congrue ses articles sur L’Assassinat du bois palud, plus de photo de la lisière fatale, plus de photo du bourg, de la Nationale 10, de La Plaine. Il devint évasif, parla d’un autre homme qui avait témoigné et affirmé, sinon prouvé, qu’il était au chef-lieu au moment du crime - une dame en avait témoigné - puis ce fut le silence complet.
Louis dit à Léon Renaud qu’à partir de demain, il ne prendrait plus le journal. Et comme l’autre lui jetait un regard torve, mi-interrogateur, mi accusateur, mi on-ne-sait-trop-quoi, ça revenait trop cher, comprends-tu, crut bon d’expliquer Louis, troublé par cette étrange œillade du facteur.

Mars et le soleil du printemps, encore tout pâlot de sa longue réclusion hivernale derrière les nuages, étaient cependant de retour. Des rayons de fine lumière filtraient à travers la poussière épaisse des carreaux et venaient caresser la table recouverte d’une vieille toile cirée.
Louis remit le nez dehors, prit la mesure de cette tiédeur qui flottait dans l’air et annonçait la promesse des beaux jours. Mille petits nuages laiteux musardaient sur le fond bleu des quatre horizons et quelques passereaux, déjà, avaient abandonné les pépiements plaintifs des mortes saisons. Appuyés sur la cime des arbres, ils entamaient les premières mesures de leur répertoire galant.
Louis gonfla son vélo, l’enfourcha et partit par les chemins bordés d’ormes et d’érables. Les premiers bourgeons, timides encore, montraient le bout de leur museau à l’extrémité des rameaux et sur le haut des talus, mieux exposé aux caresses de la lumière nouvelle, des violettes, des coucous et des boutons d’or refleurissaient en tremblotant sous la fraîcheur du vent.
En tapinois, comme si c’était la première fois qu’il poussait cette porte vitrée, Louis se présenta au café des sports.

Il y avait là beaucoup de monde, immobilisé dans un étrange silence.

 Fin du chapitre II

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

10:33 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.01.2014

Les Champs du crépuscule -22-

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Le texte sur une seule page

L’homme qui, selon ses dires, découvrit le corps sans vie de Prunier-le-vieux et qui donna l’alerte, Norbert, fut donc aux premières loges d’une longue série d’interrogatoires.
Il dit que non, qu’il n’avait pas traîné en route, qu’il était venu directement par les bois, qu’il avait traversé la clairière du patron, semée d’orge et d’avoine, et qu’il avait ensuite pris à gauche, jusqu’au champ du bois palud en traversant un guéret malaisé, appartenant à Louis Terrasson. Mais… Si, à la réflexion, il s’était un peu attardé. Il s’excusait, rouge, la gorge sèche et l’élocution rendue difficile par la peur et l’inquiétude… Il avait posé culotte à l’abri d’un de ces anciens trous dont les bois du Fouilloux étaient criblés et où on déposait parfois des objets inutilisables. D’anciennes carrières d’extraction de la terre glaise de maçonnerie, recouvertes aujourd’hui de mousse et sur les bords desquelles croissaient des chênes noirs, rachitiques et tordus. Il avait, dans cette position où l’on peut facilement être confondu avec la grisaille et la brume des sous-bois, observé un renard qui s’était approché de lui en furetant, le museau au sol, sa belle queue rousse en panache. L’animal s’était arrêté en l’apercevant soudain. Il n’était pas à plus de dix mètres et Norbert distinguait ses deux yeux flamboyants, immobiles, scrutateurs. C’était la première fois qu’il voyait un goupil d’aussi près. Mais tout à coup l’animal avait fait une volte-face, sans raison apparente, en se rendant peut-être compte que cette forme accroupie était l’ennemi atavique, et il s’était enfui en courant très vite et en zigzaguant parmi les arbres, presque en bondissant. Une demi-heure ? Non. Un peu moins je crois. Je sais pas combien de temps. J’ai roulé une cigarette aussi.
En revanche, oui, oui, il maintenait avec fermeté que la grande serpe emmanchée était soigneusement posée, avec la fourche, sur le tas des branches déjà coupées et alignées les unes sur les autres à l’orée des merisiers. À une quinzaine de mètres environ de l’endroit où gisait Prunier-le-vieux, sur le dos, tout bleu, avec sa langue qui sortait et du sang qui avait coulé de l’arrière de son crâne défoncé, sur la neige du pré. Oui, c’était comme ça, qu’il l’avait trouvé. C’était pas beau à voir… Alors, selon lui, le vieillard ne travaillait pas quand son assassin était venu ? Non, il ne devait pas travailler.
La victime connaissait donc son meurtrier. Elle causait amicalement avec  lui, peut-être, et rien ne lui avait indiqué que cet homme,  ou cette femme, était venu pour tuer. Et cet assassin était encore là, tout près, parmi les habitants de la commune et les connaissances de la famille Prunier.
C’est cette conviction des policiers enquêteurs -  messieurs en costumes gris venus de Poitiers avec le procureur de la République et les gendarmes du chef-lieu, des messieurs pâles comme des malades, maigres, secs comme des couteaux, froids comme la lune, qui posaient des questions idiotes à tout le monde et qui restèrent longtemps sur la commune - c’est donc cette conviction, bientôt cette évidence, qui jeta l’effroi sur toute la communauté et en pervertit définitivement la cohésion.

Louis avait été au deuxième rang des interrogatoires et avait eu beaucoup d’ennuis. Il était même resté deux jours et deux nuits à Poitiers, tant ses déclarations avaient été farfelues, contradictoires et parfois à peine compréhensibles. C’étaient ses merisiers, ses beaux merisiers, ses splendides merisiers, le dessus du panier de tout ce qu’il possédait que la victime était en train de saccager, oui. C’était vrai. Ce fumier, heu… ce Gaston Prunier était un vieil emmerdeur ! Mais de là à le tuer, ça non ! Louis, il n’avait jamais songé à tuer quelqu’un. Que des merles et des grives, qu’il avait étranglés justement ce jour-là. Etranglés ? Oui, pour les étouffer car je les prends vivants, moi, les merles et les grives ! Après, je les étouffe comme ça, couic… et crac, on sent le petit os qui casse et il est mort ! Exactement comme est mort le père Prunier, savez-vous ? Non… je sais pas. Personne m’a dit et je l’ai pas vu, moi, Prunier. C’était quand la dernière fois ? Heu… il n’y a pas ben longtemps… peut-être une dizaine de jours. J’étais chez eux pour emprunter des coins à fendre le bois. Le vieux était là aussi qui coupait du pain dur pour son chien. Je m’en souviens très bien. On a bu deux ou trois petites topettes en blaguant. De la bonne gnôle parce que son vin, il est bon, à Joseph. Il a une bonne vigne au soleil, sur La Piane, et la gnôle qui est tirée de là est fameuse. Même qu’elle est, enfin qu’elle était, à Prunier-le-vieux, la vigne, pas au fils. Maintenant, elle est à lui, du coup… Va pouvoir la vendre à mes cons d’beaux-frères. Dans le fond, ça arrange un peu tout le monde, cet événement. Bref, on a causé du mauvais temps qui faisait qu’on n’avançait pas vite dans nos ouvrages. Et encore ? Et encore rien, c’est tout… Non, monsieur Terrasson, ça n’est pas tout. Ce soir-là, Joseph Prunier vous a demandé de couper une partie de vos arbres et vous êtes allé aussitôt vous saouler au café en hurlant que vous alliez fracasser la tête de Prunier père s’il touchait à un de vos merisiers. C’est vrai… Enfin, c’est vrai que Joseph m’a dit que je coupe mes cerisiers sauvages. J’ai dit oui, pas de problème, je vais faire ça… Après, je me souviens plus de rien… J’avais trop bu.
Mais Louis, bien que ni stratège ni réfléchi, sentit sur sa nuque le souffle douloureux de la trahison, le persiflage du mouchardage, le feu de la malveillance. Il déglutit et son gros nez sembla grossir encore, les narines béantes. Il soupira avec force. Peut-être même éprouva t-il de la peine de se voir si peu aimé. Car quelqu’un avait déjà parlé de lui aux policiers, dans le détail, rapporté son ivrognerie de ce soir-là et ses soi-disant propos menaçants. Quelqu’un qui lui voulait du mal. Il frissonna. Et Prunier, ce con, qui avait déjà fait état de leur conversation sur les merisiers ! Des salauds, des peureux, j’aurais pas voulu les avoir contre moi pendant la guerre, à causer comme ça aux policiers. Ils m’auraient fait fusiller, ces salauds ! Et le grand Gaétan, où est-il, lui, à l’heure qu’il est ? Disparu…Lui, il dirait rien aux policiers. J’en suis sûr… Il est au-dessus d’eux. Au-dessus de tous. Il m’aurait protégé sans poser de questions de si patati ou patata.

Les policiers observaient le silence de Louis, assis devant eux et penché en avant, évadé dans ses réflexions, les bras reposés sur ses cuisses, ses mains rugueuses de paysan qui se croisaient à hauteur des genoux. Pour un policier, ça pouvait ressembler aux réflexions d’un assassin qui cherche à monter une histoire, qui se creuse la cervelle pour trouver des alibis qui tiendraient debout.
Car c’est surtout sur son emploi du temps au cours du tragique après-midi, que le pauvre Louis trébucha à maintes reprises. Les grives, La cane, les verres de Pernod, le vélo dans la campagne solitaire… Oui, mais après… Il ne savait plus trop… Faut dire qu’il était un peu pompette… Encore ? s’était écrié d’impatience un homme de la police. Un peu, pas fin saoul. J’ai dormi dans la grange, sur le foin. Par cette température ? Il ne fait pas froid dans ma grange. Et peut-être que j’ai pas dormi, après tout. Je me suis allongé puis j’ai pansé les bêtes, et puis… quelle importance, tout ça ? Non, ma femme ne m’a pas vu. Quand il fait froid comme ça, elle ne bouge pas beaucoup du coin de la cheminée. Personne ne m’a vu quand je suis revenu du bourg non plus… Enfin, moi j’ai vu personne en tout cas. Car des fois, on croit qu’on est pas vu et on est vu quand même par quelqu’un qu’on n’a pas vu, hein ? Ça m’est arrivé une fois en Allemagne, voyez-vous, quand j’étais prisonnier. Vous avez pas connu ça, vous, la guerre, les Fridolins, vous êtes trop jeunes.  Bref.  Je tâchais de pas aller au boulot un matin qu’il y avait beaucoup de neige avec du grand vent et que ces fous furieux voulaient nous faire creuser des fossés le long d’une voie ferrée. Je m’étais planqué avec un vieux copain derrière un baraquement et… Bon, bon… Mais à part dormir, disons vous allonger sur le foin et nourrir vos trois ou quatre bestioles, vous n’avez rien fait de l’après-midi, monsieur Terrasson ? Vous êtes parti du café des sports à quatorze heures trente. La nuit tombe à dix-huit heures trente… Quatre heures de vide, quatre heures sur lesquelles vous n’avez rien à nous dire, sinon une improbable sieste dans un tas de foin.
Un autre mouchard était tapi dans l’ombre… Louis frissonna de nouveau et les policiers, chacun à part soi, notèrent ce frisson. Un autre mouchard, oui, sinon comment ils sauraient, ces cochons endimanchés, l’heure qu’il était, hein, quand j’ai donné mes grives ? Il n’y avait que La cane, Mémène et Edgar Dupin qui est venu après. Les fumiers… I veulent me coller le crime sur le dos, les salauds ! Putain, si le grand Gaétan avait été là, ils auraient rien su, ces pingouins ! Il leur aurait cloué le bec, lui, en deux temps trois mouvements !
Un jeune policier avait soudain posé sa main sur l’épaule de Louis, qui s’était retourné aussitôt et lui avait souri, considérant spontanément ce geste comme réservé à la camaraderie. C’était un jeune loup de la nouvelle école, un qui pensait avoir compris à qui il avait à faire, alors il tendit un piège grossier à ce rustre, un piège dans lequel peu d’hommes sans doute seraient tombés. Louis y plongea cependant la tête la première. C’est ce qui lui valut de coucher deux nuits sur une planche clouée au mur et sous une vieille couverture qui puait la poussière et le rance. Il raconta plus tard que ça lui avait rappelé sa jeunesse, quand il était prisonnier des Boches par des moins vingt-cinq degrés et de la neige jusqu’aux genoux, alors que ça l’avait pas beaucoup impressionné de dormir en tôle, il en avait vu d’autres, Louis. Mais personne ne l’avait écouté. L’heure, à ce moment-là, n’était plus aux boniments et à la forfanterie.  L’heure en était à ce qu’un criminel, un féroce capable d’étrangler un vieillard sans défense, un ancien de Verdun décoré de la croix de guerre, rôdait parmi eux tous, incognito, souriait et tendait la main pour qu’on lui sert, offrait l’apéritif, jouait peut-être aux cartes et parlait de la nouvelle lune et du dégel.
Un fauve que rien ne distinguait d’entre eux tous. Un des leurs. Un ami, un parent peut-être.

Ce jeune policier rendit son sourire à Louis et annonça que, dans le fond, brave monsieur Terrasson, je vous comprends bien. Gaston Prunier était en train de détruire une partie de votre beau patrimoine. Oui, je vous comprends, moi… Parfois, sans réfléchir, sans même penser vraiment à mal, on dit des choses graves, sous le coup de la colère, et avec un petit coup dans le nez en plus, ça aggrave les réactions… Vous savez, moi, je suis de la Creuse, une région forestière, une région où les grands bois sont rois et mes parents ont là-bas de bien belles forêts de chênes, plus belles que nulle part ailleurs. Je n’aurais pas aimé que quelqu’un s’avise de venir les mutiler. Alors, je suis bien placé pour comprendre… Et le jeune policier tendit un verre de bière à Louis qui l’avala d’un trait, en penchant très loin la tête en arrière, soudain ragaillardi, soudain plus sûr de lui. Alors, il faut tout me dire. Quelqu’un vous a vu poser votre bicyclette dans le sentier du bois, vers seize heures trente. Le bois… comment dites-vous déjà ? Le bois palud… Oui, le bois palud et vous étiez là-bas, Louis. Ce témoin est formel. Mais  il n’y a aucun mal à ça, on a le droit d’aller où l’on veut et quand on veut, heureusement !  Dites-nous donc vous-même que vous êtes passé par là-bas et ce que vous y avez vu. Après, c’est à nous de nous débrouiller pour trouver le salopard qui a fait le coup. Personnellement, je sais bien que ça n’est pas vous… J’ai même hâte qu’on vous raccompagne à votre domicile, où l’on doit s’inquiéter. Mais il nous faut auparavant savoir ce que vous avez vu au bois palud. Vous êtes notre témoin principal dans cette triste affaire. Nous avons besoin de vous, Louis.
Louis fronça les sourcils et plissa son front déjà marqué de profondes crevasses, d’autant plus tranchées qu’elles étaient bien plus blanches que tout le reste du visage, hâlé, brûlé par le grand air, le soleil et le vent. Il demeura ainsi une bonne minute, comme s’il faisait un effort de mémoire ou comme s’il cherchait à comprendre le sens de cette tirade du jeune policier. Un témoin principal dans une histoire de meurtre, c’était quelque chose quand même ! Il lui sembla alors que le moment était sans doute venu de faire l’intéressant, de faire le savant, de montrer à ces policiers qu’ils n’avaient pas à faire à un sot.
Du bout de l’index, il se tapota plusieurs fois la tempe et déclara qu’il y avait eu de l’occultisme là-dedans, à un moment donné.
Les policiers se regardèrent tour à tour, perplexes. Vous voulez nous dire quoi, exactement ? Ah, je vois que vous ne connaissez pas le mot, messieurs, et Louis ricana en tordant de plaisir contenu son gros nez rond. C’est normal, c’est là un mot difficile et, moi, il a fallu que je l’étudie longtemps avant de bien le savoir. C’est un mot venu de la science et qui dit qu’on pense des fois des trucs, ou qu’on les voit, qui se passent ailleurs même si on est ailleurs au moment où les trucs se passent. Ha, vous voyez, c’est drôle, ça, hein ? C’est ça, qui s’appelle de l’occultisme.
Les policiers médusés échangèrent un nouveau regard. Le plus jeune pensa qu’il avait bien à faire à un fou, et il s’enfonça dans la conviction que le criminel était bien là, devant lui, dans ce lourdaud moitié imbécile, avec ses grosses mains raboteuses, ses ricanements idiots et ses déclarations déroutantes. Surtout quand Louis affirma que oui, que c’était vrai, qu’il avait foncé au bois palud avant de rentrer s’allonger dans le foin. Il était allé là-bas à cause de l’occultisme, voyez-vous. Il lui avait semblé dans sa tête qu’il se passait des choses graves au bois palud. Mais il savait pas qu’il avait été vu, par contre.
Les policiers soufflèrent un bon coup et échangèrent des clins d’œil radieux. On s’empressa de demander à Louis Terrasson de signer tout ça, en prenant bien soin d’omettre ses divagations divinatoires. Puis on dit qu’il était tard et qu’on établirait demain matin une déclaration beaucoup plus circonstanciée.
On le poussa ensuite dans une cellule obscure.
Quand la lourde serrure ferrailla derrière son dos, le prisonnier crut soudain que le monde venait de s’écrouler sur sa tête et se vit perdu. Sa gorge se noua. Son regard hébété se mouilla.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

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24.01.2014

Les Champs du crépuscule -21 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] Les Augereau, eux non plus, n’étaient pas au coin du feu. Ils avaient installé des cordeaux au sol, bien droits, qui traçaient sur le pré attenant à leur ferme un rectangle de vingt mètres sur trente : ils étaient en effet occupés avec pelles et pioches aux fondations de leur stabulation et ils creusaient la terre sur soixante-dix centimètres de profondeur. Au printemps, Edgar comblerait tout ça avec du béton et élèverait le bâtiment futuriste, le bâtiment de la nouvelle manière de travailler.
Les deux frères étaient vêtus de lourdes vestes et portaient des bonnets et des mitaines de laine car le vent sur leur mamelon était froid et soufflait plus fort qu’ailleurs. De temps en temps, quand ils relevaient la tête pour souffler un peu, ils apercevaient le bourg aux toits gris et la rivière, tel un grand  serpent argenté se glissant et rampant sous les brumes. Ils voyaient aussi la Plaine, de l’autre côté de la Nationale, la Plaine sereine et vide qui dormait sous l’hiver, et, loin sur leur gauche, ils distinguaient très bien la ligne sombre des bois, les champs légèrement blanchâtres et les contours capricieux des bosquets un peu partout découpés. Ils crurent distinguer comme une silhouette, très loin, vers la lisière du bois palud. Ils se la montrèrent, levèrent le menton, froncèrent les sourcils, hochèrent la tête comme pour dire que c’était curieux et, ressaisissant leurs pioches, reprirent leur rude ouvrage de terrassement.
De temps à autres cependant, ils jetaient un coup d’œil interrogateur vers cette ombre qui remuait sur l’horizon incertain du bois palud. Et ils grommelaient, cherchant à comprendre, vexés de ne pas bien distinguer...

Alice Boisseau était assise en face d’un grand gaillard aux solides épaules, avec des cheveux noirs crantés et une fine moustache bien taillée, dans un petit bar du chef-lieu, Les Quatre Pignons, si discret et si charmant. Elle sirotait un Martini blanc et son compagnon buvait Muscadet sur Muscadet. Autour d’eux s’étalaient de larges plantes vertes posées sur des meubles rustiques. Les tables, massives et cirées, des tables de chêne sillonnées par les fines arabesques du bois et tavelées par de gros nœuds noirs, enroulés tels des coquillages fossiles, étaient désertes. Les deux amants n’échangeaient pas un mot. La veuve Boisseau baissait la tête. Elle attendait une réponse qui tardait à venir et plus le silence se prolongeait, plus il devenait pénible, plus l’espoir se brisait en elle et plus le gouffre une nouvelle fois s’ouvrait sous ses pieds. Le grand Gaétan posait un regard absent, vide, sur la baie vitrée où pendait un grand rideau noir à fleurs rouges. Des camions passaient tout près de la vitrine, la frôlaient presque, la faisaient trembler et bourdonner avec une telle frénésie qu’on eût dit qu’elle allait soudain voler en éclats.
À chaque camion, la salle était plongée l’espace d’un court instant dans une pénombre fuyante.
Les yeux du grand Gaétan ne souriaient pas, comme en proie à une profonde indécision, à une vague douleur aussi, à moins que ce ne fût de l’ennui ou de la perplexité. Après un interminable moment ponctué par l’agaçant mouvement de métronome d’une énorme Comtoise - elle indiquait maintenant treize heures et demi - il prit enfin la main d’Alice, soupira, fit rejaillir dans ses yeux toute leur gaieté et toute leur friponnerie habituelles, vida son verre d’un trait, embrassa la main et dit que oui, que c’était d’accord. Il ferait ça pour elle, pour eux deux, et après, on verrait bien… On vivrait la vie comme elle viendrait… Alice Boisseau lui embrassa les doigts, lui sourit et dit que oui, qu’on verrait après, l’important aujourd’hui était de faire ça, pour repartir d’un pas nouveau, ailleurs.
Ailleurs est un grand mot d’amour. Seul le hasard est en mesure de lui donner un nom.
Ils se levèrent, actionnèrent une petite clochette de bronze posée sur le bar et attendirent une demi-minute. Une grosse dame poussa la porte derrière le comptoir, un lourd comptoir de bois brut aussi méticuleusement astiqué que les tables, leur sourit et leur tendit une clef.
Ils montèrent à l’étage.

Charles Migret, rouge et visiblement excité, rentra chez lui fort tard et de fort méchante humeur. Il avait couru les fermes alentour pour peser des veaux, crut-il bon de se justifier auprès de son jeune commis qui rangeait les étalages et disposait les viandes dans de grands frigos… Aucun de ces veaux cependant ne lui avait convenu, trop jeunes, trop maigrichons, alors, pour se distraire un peu d’avoir perdu tout son après-midi avec ces corniauds qui voulaient vendre avant la saison, il était revenu par les chemins bordés de vieux ormeaux, le long de la rivière. Pour voir s’il y avait des canards et des bécassines à tirer bientôt, expliqua t-il encore.
Il n’y en avait pas, seulement quelques vanneaux huppés, qui piaulaient en tournoyant dans le ciel gris, au-dessus des arbres et au-dessus de l’eau.

C’est, à peu de choses près, ce que chacun faisait en ce début d’après-midi du vingt-trois février, un jeudi tout gris, enveloppé de brouillards et de froid, avec sur le sol cette fine poudre neigeuse que le nordet bousculait et amassait sur les talus des bords de route, au pied des arbres.
Plus tard dans la soirée, le blé au grenier une fois mis en sacs, Joseph Prunier demanda à son domestique d’aller rejoindre son père pour voir s’il n’ébranchait pas trop copieusement ces satanés merisiers et qu’il espérait quand même que Louis ne prendrait pas la mouche pour si peu. Il ordonna à Norbert de dire au vieillard, de sa part, de laisser tomber pour aujourd’hui, qu’on verrait ça demain matin, à tête reposée.
Norbert se racla la gorge, toussota et baissa la tête. Il avait envie d’ergoter qu’il serait peut-être mieux qu’il y aille lui-même, que sans doute le père Prunier ne l’écouterait pas, lui, le domestique, mais il n’en fit rien : déjà Joseph Prunier avait tourné les talons et avait disparu dans la pénombre de l’étable.

Prunier-le-vieux, quoique ses gestes fussent lents, ralentis dans leur enchaînement par la réflexion et la prudence propres aux vieillards, était encore un homme d’une extrême habilité. Il soulevait très haut les bras, ajustait sa serpe au fil aussi luisant que celui du rasoir, et, d’un geste bref, précis, coupait une branche en biseau, dans l’exact alignement du champ. Le souffle court, il posait ensuite son outil, empoignait sa fourche et entassait les branches sectionnées les unes sur les autres, en prenant bien soin qu’elles reposent sur la propriété de Louis Terrasson.
Derrière le vieil homme, la lisière des merisiers semblait avoir été tracée au cordeau, presque comme un mur d’enceinte, sans une ramure portant son ombre sur le pré. Prunier-le-vieux était habile, certes, mais il était aussi fort méticuleux. Un homme soucieux du travail bien fait, ronchonnant parfois, souvent même, au hasard d’un champ grossièrement labouré, d’un sillon courbé, d’une chaintre mal fignolée, d’une haie élaguée et qui laissait pendre des lambeaux d’écorce et de bois écorché.
Le vieil homme avait du travail une très haute estime. Son savoir-faire, ça n’était pas le beaucoup en peu de temps, mais l’impeccable. Le peu non perfectible. Il avança bientôt d’une dizaine de mètres, à pas menus, précautionneux, là où les merisiers n’avaient pas encore été taillés, se retourna, évalua d’un coup d’œil expert ce qui dépassait, sut avec précision où il fallait frapper encore et revint lentement en arrière, pour reprendre sa serpe.
Du bois mort craqua sous des pas que feutrait la fine couche de neige. Il tendit l’oreille et tenta de percer la pénombre du sous-bois, ses vieux yeux plissés par l’effort.
Quelqu’un arrivait en tapinois de cette pénombre et s’était arrêté là, juste en bordure du champ.
Quelqu’un le guettait.
Prunier-le-vieux se pencha pour mieux voir à travers les broussailles de la lisière, mit sa main en visière, fronça plus encore et reconnut la silhouette. Il eut un mouvement de surprise, ricana méchamment et voulut dire quelque chose. Ben, c’est-y que tu v… ?
L’ombre sauta jusqu’à lui, le heurta violemment et le plaqua au sol. Deux mains glacées encerclèrent son maigre cou et il tenta de se retourner sur le ventre pour échapper à la douleur de l’étreinte. Un coup violent porté sur sa nuque, avec une pierre, un bâton, un outil lourd, lui arracha un hurlement épouvantable, rauque et sauvage, juste avant qu’il ne plonge dans les ténèbres.
Il ne sentit plus dès lors les mains qui serraient encore la gorge, toujours plus fortement, qui exigeaient le dernier souffle et qui tremblaient. Il ne vit pas non plus le visage
déformé par la violence qui se penchait sur lui, qui haletait et soufflait par le nez, les dents serrées, tout près de son visage à lui, presque à l’effleurer, tel celui du loup fanatisé par la mise à mort.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

11:07 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.01.2014

Les Champs du crépuscule -20 -

Chapitre II

Un vingt-trois février

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littérature,écritureFévrier n’en finissait pas d’habiller de froid les paysages, d’éparpiller des brouillards tenaces sur les champs et sur la rivière ou bien de se répandre par intermittences en une petite neige capricieuse, frivole, à peine capable de saupoudrer la campagne dormante. Le ciel était le plus souvent bas, d’un gris presque translucide, un ciel d’attente et qui ne s’ouvre plus. Le nordet, faible mais aigu, faisait se dandiner la tête chauve des grands arbres et les oiseaux des bois, des grives litornes et mauvis, des bruants jaunes, des verdiers et même des geais étrangement muets, s’étaient rapprochés des villages, furetaient sous les pommiers et les poiriers des cours, cherchaient pitance sur les jardins déserts.
Les hommes vaquaient à leurs occupations de tous les jours, soignaient les bêtes à l’aube et, dès la nuit venue, refermaient derrière eux les portes des écuries pour venir s’asseoir auprès des cheminées. Ils y décortiquaient des noix, taillaient de nouveaux manches aux petits outils ou égrenaient des maïs, en se levant parfois jusqu’aux vitres embuées, les essuyant d’un revers de leur manche pour voir si le soleil pointait enfin un rayon par-dessus les toits accablés de grisaille, si mars s’annonçait, si les cieux allaient bientôt mettre fin à cette longue réclusion au coin des feux. Ils tapotaient le baromètre pour en faire osciller l’aiguille, faisaient la moue, se versaient un verre de vin et revenaient s’asseoir devant les flammes, de gros chats endormis enroulés à leurs pieds.

Louis n’aimait pas rester au coin du feu.
Il s’était donc installé dans la grange où il refaisait les cordeaux pour la conduite de ses chevaux. Il avait collecté une lourde gerbe de cordes et les nouait les unes au bout des autres, les réunissait en paquets qu’il fixait ensuite à une sorte de X en bois, bien plus haut que large et posé au sol. Avec une petite manivelle, il actionnait le tout et un lourd cordon de cinq mètres environ se formait bientôt, tressé et serré très fort. Comme il avait le temps et que, finalement, il était bien au chaud dans cette grange, entre les tas de foin et de paille, il en fit bien plus que de besoin et proposa le surplus à Joseph Prunier, histoire de générosité spontanée et de camaraderie, certes, mais aussi pour tâcher de l’amadouer un peu au sujet de l’ébranchage des merisiers. C’est des cordeaux solides, hein ! Tu verras qu’ils useront ton bidet… Je te les donne, bien sûr… Vais pas faire du lucre sur toué quand même !
Du lucre ? Qu’est-ce que c’est que ça encore ? Tu veux dire du sucre, peut-être. Non, du lucre ! Ha, je vois que tu connais pas les mots justes… Du lucre, c’est quand on gagne des sous. Comment que tu fais donc tes comptes, si tu sais pas calculer ton lucre, bon sang de bonsoir ! Et Louis avait fait la moue dépitée de celui qui en avait un peu marre de toujours devoir expliquer à des ignorants.
Prunier, lui, avait haussé les épaules en pendant les cordeaux à un clou et avait bientôt gratifié Louis d’une petite topette. Tiens, prends donc un coup de lucre, qu’il avait ricané.
En même temps qu’il torsadait ses cordeaux, Louis surveillait un curieux dispositif installé au dehors, au pied d’un vieux poirier. C’était un rectangle grillagé, l’ancienne porte d’un clapier, debout, légèrement incliné et qui reposait sur un petit piquet à la base duquel il avait noué l’extrémité d’une longue corde courant à travers la cour jusqu’à ses pieds, dans la grange. Juste en-dessous de ce rectangle, Louis avait balayé le sol et disposé quelques poires gelées.
C’est qu’il s’était mis en tête de manger des merles, Louis ! Alors, si un de ces oiseaux avait l’audace de venir picorer sous son piège, il tirait la corde d’un coup sec, le petit piquet tombait en même temps que le cadre grillagé et l’oiseau imprudent restait prisonnier là-dessous. En deux journées à peine, il captura ainsi quatre grives mauvis et six merles. Il commanda que ces derniers fussent rôtis dans la poêle, puis, enfourchant son vélo, il partit à la recherche du grand Gaétan à qui il voulait offrir, moyennant un ou deux apéritifs bien sûr, les grives dont il le savait fort gourmand.

Au café des sports, on s’étonna. On n’avait pas vu le grand Gaétan depuis deux jours, chose exceptionnelle. La cane supposa la grippe et Mémène plaisanta, mais de bizarre façon, sans l’ombre d’un sourire, la bouche pincée, qu’il était peut-être tombé amoureux, le grand Gaétan, et qu’il était devenu sage. Désappointé, Louis fouilla donc dans la grande poche arrière de sa vieille veste et posa les quatre grives sur le comptoir. Les veux-tu ? Dame, elles sont jolies ! Si tu me les donnes, je les prends, et La cane soupesait les maigres oiseaux, soufflait sur les plumes pour en apercevoir la chair, violacée et ridée. Au final, Louis se fit offrir quatre Pernods et il resta là plus d’une heure, en badinant pas mal de conneries, du genre qu’il était quand même pressé parce qu’il avait une vingtaine de merles à plumer et à faire rôtir. Puis il reprit son vélo et s’éclipsa, passablement éméché.

Norbert venait d’en terminer de l’abattage du bois. Avec Prunier-le-vieux, il avait ensuite scié les troncs à un mètre de longueur, fendu les plus grosses bûches et mis le tout en stères. On viendrait ramasser la récolte à l’automne, juste avant les grandes pluies. Ce chantier terminé en tout début d’après midi, Joseph Prunier lui avait demandé qu’il aille dès le lendemain matin au bois Palud pour défaire la clôture du pré à ensemencer en mars, puis, sitôt le dégel amorcé, de commencer le labour. Un labour de printemps, pas trop profond, hein ? Lui, Joseph, terminait la réfection de son toit de grange et triait du blé au grenier, le meilleur, à fournir au boulanger en échange des bons pour le pain. Pour l’heure donc, et puisqu’il était trop tard pour embaucher quelque chose de plus sérieux, que Norbert vienne donc l’aider à finir d’empocher ce blé !

Prunier-le-vieux, morose, se réchauffait au coin du feu et crachait de temps en temps sur les braises. Il épluchait des pommes, la tête basse, le regard perdu sur des flammes qu’il imaginait peut-être beaucoup plus loin, sur d’inextinguibles champs de bataille toujours en ébullition dans sa vieille mémoire… Plus personne, sinon Norbert, ne lui adressait la parole, encore que très peu et au-dehors seulement, quand ils étaient seuls. L’ambiance dans cette maison était donc lourde de rancœurs et de graves vexations.
Le vieillard abandonna bientôt ses pensées et son feu, emmancha une serpe avec une grande gaule de châtaignier, prit une fourche à l’épaule et s’en alla par les champs et les vignes, à pas courbés. Depuis la lucarne du grenier, son fils le vit disparaître au coin du premier bosquet de noisetiers, le montra du doigt à Norbert qui tenait un sac de jute la gueule ouverte, et hocha tristement la tête, comme désabusé.

Debout devant la fenêtre, Madeleine Prunier suivit des yeux son beau-père en soulevant un coin de rideau, et, dès qu’elle ne le vit plus, cogna au plafond avec le manche du balai. Ton père est parti aux merisiers, hurla-t-elle, la tête levée vers le grenier. La voix de son mari, amortie, lointaine à travers les planches, dit qu’il savait, qu’après tout Louis avait été averti, et puis fallait que ça soit fait avant mars, cet ébranchage, et on était déjà fin février. Nous aurons des histoires avec Louis. Louis ne fait jamais d’histoires. Je le dédommagerai s’il le faut.

Madeleine Prunier, une épingle à cheveux serrée entre ses dents, secoua la tête, refit précipitamment son chignon devant un miroir ovale posé sur le manteau de la cheminée, mit un soupçon de rouge aux lèvres, une goutte d’eau de Cologne à son cou, se tapota les joues et sortit par la porte de derrière. Elle faisait un saut jusqu’au bourg car il n’y avait plus ni farine, ni huile, qu’elle cria en direction du plafond, et son mari là-haut grommela que oui, qu’il avait bien entendu.

Evariste Brunet passait de lourds madriers à son père qui les dégauchissait à la varlope, avec des gestes réguliers, amples et puissants. Le jeune homme regardait souvent par la fenêtre de l’atelier où pendaient des toiles d’araignée alourdies par les poussières et les sciures. Il voyait la légère côte de la Nationale 10 et les deux rangées de vieux platanes, austères et noirs sous la lueur pâlichonne du jour. Il voyait aussi de lourds camions qui vrombissaient pour reprendre de la vitesse après les doubles virages et qui trouvaient devant eux, rageurs, cette pente qui leur coupait leur élan. Evariste tâchait alors de voir d’où venaient et où allaient ces camions en lisant les inscriptions des bâches ou, en se hissant sur la pointe des pieds, la plaque minéralogique. Bilbao, Madrid, Rouen, Paris, Orléans, Normandie, Bordeaux, Bayonne, Pau, Lille, Tarbes, Pampelune, il voyageait avec eux vers toutes ces illustres destinations, aux sonorités exotiques. Distrait, lointain, il était parfois en retard pour passer un madrier et son père attendait, les bras ballants. Il le rappelait à l’ordre sans ménagement, alors c’est aujourd’hui ou pour demain ? Il le traitait aussi de rêveur et de foutu gars qui n’avait jamais la tête à son ouvrage et qu’on verrait bien comment il se démerderait pour faire tourner la boutique, quand lui, il serait entre quatre planches ! Tiens, de toute façon, c’est tantôt fini… Pousse donc jusqu’à Boisnes, tu noteras les mesures du vieux buffet à la mère Suzette, qu’il faut refaire le fond et les tiroirs.
Evariste démarra aussitôt sa mobylette et prit la clef des champs, son mètre, son grand crayon de bois et son carnet en poche.

Edgar Dupin ne faisait rien. Ou pas grand chose. Trop froid pour maçonner. Il restait donc chez lui, auprès du poêle. Il comptait et recomptait des devis, rangeait quelques factures maculées de gras et griffonnées au stylo bille. Puis, le soir venu, il traversait le bourg et venait boire des Pernod avec La cane car le grand Gaétan était introuvable depuis deux soirs. Alors, il discutait avec La cane, s’inquiétait de ce que son compagnon était sans doute malade, étonnant quand même pour une force de la nature comme ça… Il irait voir chez lui.
Il alla, ne le trouva pas et n’en souffla mot à personne. Il prit cet après-midi-là son fusil, détacha son chien d’arrêt, passa au café des sports boire un vin chaud et partit arpenter la campagne et les sous-bois. Il y a un premier passage de bécasses, avait-il lancé à La cane en refermant la porte sur lui.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

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21.01.2014

Les Champs du crépuscule - 19 -

Le texte sur une seule page

littérature,écritureDes hommes dont la culpabilité était sans doute fort sincère, quoiqu’ils n’y fussent dans le fond pour pas grand chose, furent les trop riches compagnons de chasse du malheureux Boisseau. Certains proposèrent spontanément de l’argent, le bourgeois croyant toujours tout réparer par la vertu de quelques écus sonnants et trébuchants. Cette obole indélicate fut refusée avec froideur. D’autres offrirent du travail d’employée de maison si un jour la jeune veuve arrivait à se débarrasser de ce reste de ferme et voulait être autonome. Ce jour-là vint quelques années plus tard et deux citadins, un médecin et un négociant en gros de matériaux de construction, tinrent promesse. C’est donc chez eux qu’Alice Boisseau faisait les ménages, s’occupait des courses et du repassage, accompagnait les enfants à l’école, par ce seul biais-là de son histoire et non, comme Louis l’avait bonimenté sans vergogne au café des sports, par l’entremise des frères Augereau.

La famille Augereau ne croisa la route d’Alice Boisseau que trois années plus tard. Car le malheur aime revenir frapper aux mêmes portes, il aime pointer à plusieurs reprises les mêmes vies de son terrible index, il aime se rappeler au mauvais souvenir de ceux qui, l’ayant enfin surmonté, tentent d’en cicatriser une fois pour toutes les blessures. C’est ainsi que, peu à peu remise de son épreuve, la belle et jeune veuve rencontra l’aîné des frères Augereau, de quatre ans son cadet, un jeune homme gai, intrépide, courageux et d’une gentillesse exquise.
On les vit ensemble courir la campagne, on les vit ensemble à la fête annuelle de septembre, on vit de plus en plus souvent Pierre Augereau traverser la Nationale 10, prendre par les bois du Fouilloux et les champs pour venir jusqu’à Sémillé, étriller le cheval, l’atteler, aider aux travaux, labourer et ensemencer les deux parcelles de son amie. On les vit gais comme des pinsons rouler en bicyclette entre les haies touffues des chemins, et on les vit un beau jour, la main dans la main, monter la petite route blanche du coteau de Bena. On les vit donc fiancés et, ma foi, dans le fond, on se réjouit de ce que ce grand malheur trouvât une honorable consolation, que Pierre Augereau était un brave et honnête garçon, que ce lambeau de ferme qui restait à la charge de la veuve allait enfin trouver deux bras robustes pour le remettre à flot.
Louis, puisqu’il s’agissait là de son jeune beau-frère et qu’il serait évidemment invité au mariage, lui, se réjouit plus fort que les autres et que ce sera bien aussi de se réconcilier, pour l’occasion, avec la mariée. Et comme il en était en ce temps-là dans les toutes premières pages du dictionnaire, il frétilla du nez, ricana comme un benêt et annonça en levant le doigt, la fin des brouilles ab irato. Puis il attendit l’effet produit, en gardant la bouche ouverte et en la remuant, comme s’il souriait encore… Rien ne vint cependant. On fronça légèrement le sourcil, on crut à un parent éloigné qui se serait appelé Birato et qui serait au mariage, ou alors à une passagère erreur de mot. On n’y prêta aucune attention : on n’était pas encore aguerri à l’étrange manie de l’apprenti savant !
On sait comment l’histoire qui en vint à passer par là, solda une nouvelle fois toutes les promesses d’avenir d’Alice Boisseau par le chagrin. Frappée deux fois en cinq ans à peine, anéantie, elle loua le peu qui lui restait de ferme et se souvint des offres des bourgeois du chef-lieu. On ne la vit plus dès lors que très rarement, quand elle partait prendre l’autobus au bord de la Nationale 10 ou lorsqu’elle en revenait. On la saluait avec timidité, n’osant s’enquérir de comment ça allait. Elle répondait poliment mais sans plus, sans s’attarder à causer et sans manifester la moindre civilité, la tête ailleurs, dans les mélancolies amères du double échec. Le seul à qui elle ne rendait pas son salut, à qui elle vouait une haine implacable, une rancune féroce qui augmenta encore avec la perte de son deuxième espoir, Gaston Prunier, dit bientôt Prunier-le-vieux, finit par ne plus la saluer lui-même et, hochant la tête, grommela souvent que c’était là une gourgandine déloyale, une putain qui portait malheur et qui n’avait pas su prévenir l’effondrement de son mari, qui même, peut-être, l’y avait encouragé, et qu’elle aille au diable !

Il arrivait cependant qu’Alice Augereau ne descendît pas de l’autocar à l’arrêt de la petite route de Sémillé, mais au prochain, celui de la route de Bena, juste devant la forge du puissant et radieux maréchal-ferrant. Elle marchait alors d’un pas bref jusque sur la colline boisée et venait des heures et des heures durant causer avec les parents Augereau, enfermés dans leur inguérissable désespoir. Elle fut pour eux une espèce de baume épanché sur la douleur, même si cette fidélité ne suffit pas à les acheminer vers l’apaisement total. Plus tard, les deux jeunes frères lui surent gré de son attachement à la famille et continuèrent d’entretenir avec elle d’affectueuses relations, même si, avec le temps qui passe et change toutes les dispositions d’esprit, les visites réciproques s’espacèrent de plus en plus. Elle resta néanmoins pour les deux frères, tout comme Edgar Dupin, le symbole en chair et en os et la mémoire toujours vive du soldat tombé en Algérie.

Puis un nouveau rayon de soleil, d’abord timide, vint s’immiscer dans la vie attristée, résignée, aux fenêtres résolument fermées de la veuve Boisseau, en la personne guillerette, légère et toujours disponible du grand Gaétan. Ce fut au hasard des rues du chef-lieu qu’ils se croisèrent, qu’ils s’arrêtèrent pour se saluer, qu’ils échangèrent quelques mots, qu’ils s’installèrent dans un petit bar discret, qu’ils y burent plusieurs verres d’apéritif, en vinrent à causer du village, des gens, de leur vie, des drames qui n’épargnent personne et du temps qui passe là-dessus. Et cette rencontre fortuite se changea bientôt en rendez-vous réguliers. Chaque jeudi après-midi, demi-journée de congé de l’employée de maison, le grand Gaétan passait au café des sports, prenait plusieurs verres pour bien faire voir qu’il était dans le coin et filait jusqu’au soir à son rendez-vous amoureux.
Alice exigea cependant de son amant que jamais ils ne se rencontreraient dans la commune, au vu et au su de toute une petite communauté qui ne manquerait pas de les venir tourmenter de ses sarcasmes. Elle voulait vivre, c’était bien légitime, ce nouveau bonheur qui lui tombait du ciel, loin du théâtre de ses drames, loin de son histoire, loin des comptes à rendre, dans l’ombre rafraîchissante du plus pur anonymat, pour tout recommencer à zéro, tout oublier, remettre au fil de l’eau la grande barque de l’espérance, tant elle trouva chez le grand Gaétan le réconfort et l’insouciance dont avait soif sa vie si jeune encore. Elle s’accrocha donc au bras de ce robuste gaillard comme à la bouée d’une dernière promesse, elle se passionna, elle se confia, elle dit sa haine inextinguible, qui lui gâchait encore la vie, de Gaston Prunier, elle avoua son incroyable mépris pourtant à l’égard de la conduite de Daniel Boisseau, elle parla sans ambages de cette émotion si folle qu’elle avait ressentie dans les bras de Pierre Augereau. Elle trouva l’oreille et le cœur du grand Gaétan tout disposés à comprendre, lui-même confia sa vie abattue en pleine fleur de l’âge. Il la prit sous son aile enjouée, oublieuse, distraite et je-m’en-foutiste, et lui proposa la gaieté et l’ivresse pour tâcher de gommer les tracas et les souvenirs les plus cuisants.
On vit alors la jeune veuve, sans en connaître la cause réelle mais en lui supputant d’inavouables aventures chez les citadins, resplendir à nouveau, dans tout l’éclat de sa gracieuse personne.

Homme de parole, le grand Gaétan avait tenu promesse et jamais ne s’était jusqu’alors rendu chez sa maîtresse. Où en était-il de ses projets, de ses désirs de vivre auprès de cette femme déjà tant éprouvée ? Sans doute ne le savait-il pas lui-même, n’y réfléchissait-il même pas, cueillait-il la rose comme elle était venue, laissait glisser ce bonheur impromptu comme il laissait glisser tout le reste, confiant le destin aux mains du hasard, car déjà parvenu trop loin sans doute et trop bas sur la pente de la démission.
Reconduisant Louis ivre mort, le grand Gaétan ce soir-là frappa donc à la porte taboue d’Alice Boisseau. Lui dire que Mémène, du café des sports, était sans doute au courant de leurs amours, ne pouvait pas attendre, selon lui, jusqu’au jeudi suivant.

Quelque chose venait de se briser, il le craignait fort, tant les amours écloses dans l’ombre et protégées par un silence jaloux se nourrissent aussi de cette ombre et de ce silence et peuvent, exposées en pleine lumière, soudain tomber en ruines.

 Fin du chapitre premier

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

09:28 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.01.2014

Les Champs du crépuscule -18 -

Le texte sur une seule page

h-4-2352566-1293454847.jpg[...] Une deuxième personne était à la fois proche des Augereau et du grand Gaétan, mais dans l’ombre, et là, il n’était pas question de trait d’union possible, pour la bonne et simple raison que les deux frères ignoraient l’existence de cette amitié commune et, l’eussent-ils sue, que c’eût été alors un sujet de discorde encore plus profond et, sans doute cette fois-ci, carrément la guerre ouverte.
Il s’agissait d’Alice Boisseau, dite la veuve ; la jeune veuve pour les plus insidieux usant en la circonstance d’un euphémisme de bon aloi.
Doublement jeune en effet.Comme femme parce qu’elle n’avait alors que trente-sept ans et comme veuve puisque, mariée très tôt à un dénommé Daniel Boisseau en réparation d’amours buissonnières, elle avait perdu ce mari de façon tragique trois ans plus tard, à l’été mille neuf cent cinquante-deux, et s’était retrouvée soudain seule à vingt-deux ans, avec une ferme, réduite il est vrai - nous le verrons - à la portion congrue, et un bambin de trois ans, l’actuel gardien de but de la pétulante équipe de football.
Ce garçon d’ailleurs, de constitution cacochyme, long, osseux, désœuvré, devait un caractère sournois et brutal à la dramatique disparition de son père ; c’est du moins ce qu’on  racontait, en prenant l'air officiel d'une compassion convenue.
Parce qu’elle vivait seule avec ce fils, parce qu’elle travaillait à la ville, parce qu’elle était belle encore, ses longs cheveux aux reflets roux peignés en une opulente queue de cheval, parce qu’elle était grande, svelte, fumait la cigarette, portait des talons hauts tous les jours et parfois des pantalons, parce qu’elle avait derrière elle plusieurs histoires d’amour, Alice Boisseau passait au village pour une femme à part, une originale, presque une excentrique, sur le dos de laquelle on cassait sans retenue pas mal de bois mort mais que, face à face, on gratifiait d’un respect mielleux, les hommes surtout, les femmes jetant sur elle le regard de l’opprobre, celui qu’on jette sur ce que l’on ne comprend pas, que l’on craint confusément et que l’on jalouse en secret.
Les terres de son défunt mari s’étendaient en grande partie dans une vaste clairière coincée entre Sémillé et les sombres lisières des bois du Fouilloux. On y accédait depuis Sémillé par un chemin montant entre les vignes et depuis Le Fouilloux, de l’autre côté des bois, par des chemins limoneux, ombragés de chênes respectables et de hauts châtaigniers. C’étaient là de bonnes terres, grasses et profondes, entrecoupées de quelques épais buissons et parsemées de fruitiers, de petits pêchers de vigne et d’antiques cerisiers.
Daniel Boisseau et Gaston Prunier, alors sémillant
sexagénaire, se partageaient la jouissance de cette fertile trouée.
Il advint cependant que Boisseau, grand passionné de chasse depuis son plus jeune âge, tireur réputé habile et infatigable arpenteur des garennes, des chemins et des bois, s’acoquina, on ne sait trop par quel biais, avec des notables du chef-lieu animés de la même passion, et qu’il en vint à passer le plus clair de son temps dans les chasses privées de forêts lointaines, aux abords de Poitiers. Pour s’y rendre sans être tributaire de qui que ce fût, il acheta même une rutilante 203 grise, tout juste sortie d’usine.
Les escapades eurent d’abord lieu tous les dimanches, donc sans être préjudiciables à son temps de travail, mais au détriment quand même de son portefeuille, la location des actions de chasse coûtant très cher pour un petit paysan de son acabit et chaque journée de battue au sanglier, au chevreuil ou au renard se terminant en apothéose par des repas pantagruéliques, payés en commun et organisés dans des maisons forestières, apprit-on par la suite, avec force alcool, des musiciens avait-on prétendu, et même des filles aux grâces des plus enivrantes... Vrai ou faux, toujours est-il qu’on ne vit bientôt plus Daniel Boisseau aller aux champs, le lundi étant devenu jour de chasse, puis le jeudi, puis le samedi. On raconta aussi que pour se hisser au niveau social de ses compagnons de battue, souffrant peut-être en leur compagnie d’un vague complexe d’infériorité, il payait plus que son écot à chaque bombance, participait largement à l’entretien d’une meute de grands chiens courants, offrait le meilleur vin bouché, apportait avec lui du champagne exquis et de la viande de bœuf à griller, choisie parmi les morceaux les plus raffinés et les plus chers.
On le devine sans peine : Boisseau en vint à engloutir dans sa passion cynégétique et les ripailles qui allaient de pair, bien plus qu’il ne gagnait. Pris au piège, entraîné dans les tourbillons de son plaisir, il chercha dès lors à emprunter et trouva sur son chemin Gaston Prunier, la main toute disposée à tendre son portefeuille en échange d’hypothèques sur des morceaux de terre de la clairière, de plus en plus grands, de plus en plus souvent et de plus en plus au rabais, le prédateur tenant entre ses griffes une proie fragilisée et la serrant de plus en plus fort, jusqu’à l’étouffement.
Daniel Boisseau dut donc un beau jour se résigner à n’avoir plus aucun titre de propriété en poche, tous étant silencieusement passés dans celle de Gaston Prunier. Ayant même emprunté plus qu’il n’avait d’hypothèques à faire valoir, il dut bientôt remettre à son créancier sa belle 203 Peugeot, celle dont son fils hérita par la suite, et n’eut donc plus de moyens pour rejoindre dans ses réjouissances le cercle dispendieux des notaires, avocats, entrepreneurs importants, médecins et autres bourgeois de la ville.
Dos au mur, acculé telle la bête avant l’hallali, il supplia sa femme de lui céder les pièces qu’elle avait conservées en son nom propre, sur la Plaine. Au désespoir depuis la débauche de plus en plus dévorante de son époux et pressentant une échéance désastreuse, Alice Boisseau refusa fermement. On cria, on fulmina, on cassa de la vaisselle, on claqua des portes et on en vint même jusqu’aux mains, selon ce qu’a raconté le voisin d’en face, Louis, témoignage à prendre, donc, avec précautions.
Alice Boisseau cependant tint bon et les deux parcelles de La Plaine furent sauvées du naufrage. Vaincu, Boisseau n’eut plus qu’à implorer Gaston Prunier pour qu’il lui accordât des délais, qu’il patiente un an ou deux, qu’il allait trouver un moyen d’ici là de rembourser avec intérêts et de faire lever les hypothèques.
Prunier resta de marbre, déclara que le vin était tiré et que des temps sévères attendaient maintenant le débiteur. Il n’y pouvait rien. C’était comme ça. C’était la loi et la loi est sans indulgence pour qui dépense avant d’avoir gagné et plus qu’il n’est en mesure de gagner.
Par un clair matin de juillet, aux aurores, alors que le soleil montait doucement à la conquête de l’immensité sereine et bleutée, sans une tache au-dessus de la cime immobile des bois, Daniel Boisseau prit le chemin serpentant entre les vignes jusqu’à la clairière, s’arrêta au beau milieu des champs, fouilla d’un regard fou les quatre horizons désespérément vides et muets, avant d’appuyer une dernière fois sur la gâchette de son fusil.

La tragédie plongea toute la contrée dans l’effroi. La mort, de quelque façon qu’elle frappe, fait toujours peur mais la mort par suicide, elle, épouvante, tant elle s’entoure de mystères en amont, tant elle fait apparaître au grand jour un désespoir jusqu’alors silencieux, une souffrance insupportable, une solitude abominable et tant elle fait peser dans la tête des gens le sentiment d’une obscure culpabilité.
Il n’y eut pourtant pas d’énigme à bâtir autour du geste de Daniel Boisseau. Tout le monde avait suivi des yeux sa décadence effrénée, tout le monde avait commenté et craint une issue accablante, mais personne n’avait pu imaginer celle-ci, pas même Gaston Prunier qui se plaignit à qui voulut l’entendre que s’il avait su, il lui aurait rendu ses terres, à ce pauvre diable, et donné des délais pour les sous, et puis voilà tout, et il hochait la tête comme pour appuyer la sincérité de ses tardifs regrets. Alors, rends-les à la veuve, lui avait-on lancé au visage. Il s’était fâché tout rouge. C’était pas pareil ! Il avait été en affaires avec le mari, pas avec la femme ! Et qu’on ne se mêle pas de ça, miladiou ! Un marché était un marché. Surtout un marché paraphé par le notaire ! Était-ce sa faute, à lui, hein, si ce Boisseau avait voulu péter bien plus haut que son cul ?
Partout on plaignit pourtant la jeune veuve et son bambin. On chercha à la secourir, on l’aida dans les travaux de première urgence et Louis laboura, hersa et ensemença les deux parcelles rescapées sur La Plaine. Le premier hiver qui suivit le drame, il lui fournit même le bois de chauffage et l’aida aux ramassages des foins et de l’avoine l’été suivant, en bon voisin, en homme foncièrement charitable, sans arrière-pensée aucune, mais hélas, hélas, trois fois hélas, en s’en vantant partout, en exagérant, en inventant des détails plus ou moins croustillants, voire désobligeants, à tel point qu’Alice Boisseau dut tantôt lui signifier qu’elle se passerait désormais de ses services.
Louis se vexa et, bien incapable d’établir la relation de cause à effet, fantasma plus qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, prétendant que la jeune veuve avait des gens qui s’occupaient d’elle par en-dessous, qu’elle n’était pas dans la peine, qu’il y avait anguille sous roche dans toute cette histoire et qu’elle trouverait bientôt nouvelle chaussure à son pied, si ça n’était déjà fait.
Bref, puisqu’elle refusait son bras secourable, il lui fit partout des galants.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

12:00 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.01.2014

Georges Brassens cité à comparaître - 3 -

 1952/2014

Chronique 3 : Najat Vallaud-Belkacem, Ministre des droits de la femme et porte-parole du gouvernement, s'offusque des chansons de G. Brassens et menace le poète d'interdiction

 Brassens.jpg

[...] J' lui enseignai, de son métier,
Les p'tit's ficelles...
J' lui enseignai l' moyen d' bientôt
Faire fortune,
En bougeant l'endroit où le dos
R'ssemble à la lune...

 [...]

  Rapidement instruite par
Mes bons offices,
Elle m'investit d'une part
D' ses bénéfices...
On s'aida mutuellement,
Comm' dit l' poète.
Ell' était l' corps, naturell'ment,
Puis moi la tête...

 [...]

 Elle eut beau pousser des sanglots,
Braire à tue-tête,
Comme je n'étais qu'un salaud,
J' me fis honnête...
[...]

Sitôt privé' de ma tutell',
Ma pauvre amie
Courut essuyer du bordel
Les infamies...

Invitée de Jean Paul Lourdin, le journaliste de BMW VTT, Vallaud Belkacem, Ministre des droits des femmes, a soudain cette moue hautaine, rapide, crispée, qui lui met la bouche en cul de poule, lui fait plisser un œil de façon presque imperceptible et donner un coup de menton ; moue propre aux femmes autoritaires et ambitieuses quand elles s’apprêtent à asséner, que dis-je ? A révéler une vérité définitive :
- Depuis que nous sommes aux responsabilités, Monsieur Lourdin, nous avons beaucoup légiféré et notamment, avec courage, sur la prostitution. Nous avons fait, je crois, avancer les consciences dans le bon sens. En menaçant le client de lourdes amendes, nous coupons l’herbe sous le pied au proxénétisme. Nous ne saurions dès lors tolérer que des individus, sous prétexte de rimailles et de poésies de bas-étage, fassent eux-mêmes de l’argent par le biais d’une espèce de complaisance envers ce proxénétisme et envers l’exploitation odieuse des filles publiques.
- Oui, bien sûr, mais... Ce ne sont que des chansons après tout! Des mots !
- Des chansons qui tombent dans toutes les oreilles et qui bafouent publiquement les préceptes de  la loi, Monsieur Lourdin ! Cet homme tient dans ses chansonnettes des propos qui sont tout simplement honteux. Notre devoir de républicains est de faire en sorte que ce genre de pratique soit partout dénoncé et, s’il y a persistance, d’ester en justice pour faire cesser ces ignominies. Ces vers sont des atteintes à la dignité des femmes.  Soi-disant artiste ou non, la loi s’impose à tous.
- Et à toutes…
- Oui, bien sûr. Mais en l’occurrence, les femmes ne sont pas concernées par ces propos boueux. D'ailleurs, Brassens insulte les femmes, certes, mais pas que les femmes… Dans une autre de ses chansonnettes, s’adressant à ce qu’il appelle «les bourgeois» il écrit et chante ce genre d’avanies : Et le peu qui viendra d’eux à vous c’est leurs fientes. Non mais ! Mais pour qui se prend-il donc ? Est-ce que, dans nos sociétés apaisées et responsables, on insulte ainsi impunément les gens en les menaçant de les souiller d’excréments ?
- Heu… Brassens chante ce poème, effectivement, mais le texte est de Richepin.
La Ministre serre les dents, se penche en avant et fait mine de tendre l'oreille en direction du journaliste, avec cet air supérieur et dubitatif qu'ont certains enseignants quand un de leurs élèves vient de dire une grosse connerie.
- De qui, dîtes-vous ?
- De Richepin. Jean Richepin.
- Je ne connais pas. Ce poète, sans doute de la trempe de Brassens, Jean Paul Lourdin, s’expose lui aussi aux rigueurs de la loi pour outrages, propos séditieux, voire incitation à la haine de l'autre...
- Heu…Hum...hum... (raclement de gorge) Mais c’est qu’il est mort en 1926, vous savez !
Petit silence et re-moue hautaine, rapide, crispée, propre aux femmes autoritaires et ambitieuses, qui leur met la bouche en cul de poule,  leur fait plisser un œil de façon presque imperceptible et donner un coup de menton, quand elles sont encore plus ridicules que de coutume. Ce qui participe de l'exploit !
- Peu importe. Laissons ce… ce…
- Richepin.
- Oui. Attachons-nous pour l’heure à interdire sur les scènes publiques ce Brassens et ses abominables lourdeurs !

09:33 Publié dans Brassens au tribunal | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.01.2014

Les Champs du crépuscule -17 -

Le texte sur une seule page

7-1.jpgL’esprit noceur d’Edgar Dupin et son goût pour les cartes, le jeu,  la compagnie, le bistro et les apéritifs, l’avaient d’emblée rapproché du grand Gaétan de retour au pays. Ils étaient du même âge, ils avaient été les meilleurs camarades du monde à la communale, ils avaient grandi ensemble, la ferme où naquit le grand Gaétan étant mitoyenne de la petite entreprise de maçonnerie de Dupin père, à la sortie est du bourg, juste avant la reprise des champs. Ils avaient couru ces champs-là épaule contre épaule, déniché les oiseaux, fureté les bois et les chemins dans de longs vagabondages en culottes courtes, fréquenté les mêmes filles à l’adolescence et fait en même temps leurs premières conquêtes au son de l’accordéon des dimanches après-midi.
Edgar Dupin avait retrouvé son camarade intact à sa sortie prématurée du lycée, redescendu de sa condition de jeune homme cultivé et ne faisant jamais étalage de sa science. Le grand Gaétan, pour sa part, avait aussitôt été repris d’amitié pour ce rustre de maçon et ils avaient continué ensemble le chemin un moment interrompu. Il s’agissait là d’une véritable amitié, de celles qui ne se discutent pas ni ne se réfléchissent, de celles qui passent avec succès les épreuves du temps, de celles qui font fi du déséquilibre des prédispositions intellectuelles, de celles qui font appel au sentiment spontané de la racine, de celles qui, sans stratégie ni causes précises, relèvent beaucoup plus de la fratrie que de la camaraderie.
L’entente cordiale des frères Augereau et du maçon, elle, reposait sur des intérêts réciproques et sur des bases beaucoup plus compliquées, beaucoup plus tardives, sans pour autant qu’elles en soient moins sincères. Moins solides peut-être, plus exposées aux ravages du temps qui passe, encore que rien n’était venu démentir leur amitié, au moment où se déroule ce récit.
Au début de l’année mille neuf cent cinquante-cinq, Edgar Dupin était en effet monté à bord du même bateau que le regretté Pierre Augereau, en partance pour les événements d’Algérie, comme on disait alors et comme on s’est obstiné à le dire si longtemps, comme quoi, si toutes les guerres sont honteuses, celle-ci l’était au point de ne même pas vouloir dire son nom. On disait même «opérations de pacification», tous les tueurs de la terre, on le voit bien encore aujourd’hui, se proposant de mettre des pays à feu et à sang au prétexte d’y instaurer leur paix.
Les deux jeunes gens apparurent dans la conscience des gens alentour comme deux frères d’infortune pour les uns, les pacifistes, ou deux héros bras dessus bras dessous et la fleur au fusil, pour les autres, les va-t-en-guerre. Si la famille Augereau, inquiète, venait à manquer de nouvelles de son soldat, la famille Dupin lui en donnait du sien, et vice-versa. On se lisait les lettres expédiées par l’un ou l’autre des deux soldats, on pointait du doigt sur une carte les endroits mentionnés dans ces lettres, on s’efforçait de comprendre ensemble, on se relevait le moral, on écoutait le poste T.S.F ensemble, on lisait les mêmes journaux, on souffrait et on espérait ensemble.
Quand deux gendarmes, une main portée au képi, muets d’une émotion contenue, vinrent détruire cet espoir sur la colline des Augereau, les premiers à leur rendre visite, à les assister, à tâcher sinon de les consoler, du moins d’apaiser leurs tourments, furent bien les Dupin, eux-mêmes tenaillés par la peur et l’angoisse de voir un beau matin ces deux gendarmes-là venir frapper à leur propre porte.

Et le premier geste que fit Edgar Dupin, démobilisé quelques semaines seulement après le drame de Pierre Augereau, fut de se rendre chez eux, de parler, parler et parler encore, sans relâche, comment c’était là-bas, comment Pierre avait été tué dans un guet-apens tendu par les fellaghas, et de décrire les paysages, les ennemis, la chaleur, les officiers, les embuscades, les oueds et les bleds accrochés aux pierres des montagnes surchauffées par un soleil toujours au zénith. Son retour, son affliction sincère et surtout ses témoignages permirent aux deux jeunes gens, en s’imaginant le pays où était tombé le grand frère, comment il avait été tué et quelles étaient les circonstances générales de la guerre, de faire plus paisiblement leur deuil. La reconnaissance qu’ils en éprouvèrent évolua ainsi jusqu’à la franche amitié. Edgar Dupin, plus de dix ans après, c’était encore l’ombre du défunt qui était revenue, s’asseyait à la table familiale et y buvait un verre, pour le plaisir d’être ensemble et de discuter, parfois de politique.
Car Dupin n’avait pas ramené que des souvenirs de guerre. Il n’avait pas que reconstitué un décor exotique et des contextes pénibles. Dans ses bagages, il avait rapporté aussi, comme tous les pauvres gars engagés dans des causes mortelles auxquelles ils ne comprennent rien, la haine de l’autre, de celui d’en face, en l’occurrence de l’Arabe et du peuple algérien tout entier, et cette haine avait trouvé chez les deux frères écrasés par la souffrance et le ressentiment, le terreau idéal pour croître et se décupler. Dupin souffla sur la blessure béante le feu toujours lénifiant et toujours prêt à s’embraser de la vengeance et de l’exécration pure et simple.
Alors, quand on s’attardait un moment autour d’un verre et d’un morceau de gâteau — à la nuit tombée car les Augereau ne s’accordaient de pause qu’à la nuit tombée — et qu’on en venait à la politique, on fustigeait De Gaulle, on insultait tous les élus en place, tous des salopards et des traîtres, on jurait à la gloire éternelle des généraux vaincus du putsch d’Alger et on mettait toutes ses espérances sur un dénommé Tixier Vignancourt. On ne parlait des Algériens et des Arabes qu’en termes indignes, même si les Augereau n’en avaient jamais croisé et, peut-être, n’en croiseraient jamais un seul de toute leur existence.
La haine par procuration, le plus funeste et le plus lamentable des sentiments humains.

Dans ces conditions, quand les Augereau rénovaient leurs bâtiments ou investissaient dans de nouveaux hangars où mettre leur matériel de plus en plus performant et de plus en plus encombrant, c’était Edgar Dupin qui était choisi pour en être l’artisan sans que la question ne se posât de faire travailler quelqu’un d’autre, même si on discutait les prix et les façons, selon l’ancestrale tradition du paysan. On avait même récemment évoqué la construction d’une étable des plus modernes, où les vaches ne seraient plus attachées, un espace couvert mais ouvert aux quatre vents, où elles vaqueraient à leur guise, se nourriraient elles-mêmes, avec, au bout de ce vaste bâtiment, une salle de traite automatisée et des bacs réfrigérants. Une stabulation libre, que ça s’appelait. Les deux frères en avaient visité plusieurs avec d’autres exploitants du département et la chambre d’agriculture. Ils prévoyaient ainsi d’avoir tantôt vingt-cinq vaches laitières au moins, et plus besoin de les conduire au pré, comprends-tu ? De l’élevage hors-sol, que c’était et c’était ça, travailler avec la modernité. Parce qu’il faut aller de l’avant… Toujours de l’avant !
Ce serait un gros chantier, on en avait défini l’emplacement et Edgar Dupin avait pris des mesures, étudié le schéma-type avec eux et dressé un plan des plus minutieux.
Le maçon trouvait donc sur la colline une source de revenus sûre et régulière et se conduisait en cette maison comme quelqu’un de respectable, de fréquentable et de sérieux dans ses entreprises. Et il l’était, sérieux. Il n’était plus l’incorrigible bambocheur accoté au comptoir du café des sports jusqu’à des heures sans nom. Dans ces moments d’intempérance, d’ailleurs, il n’était jamais question de la maison Augereau, tout comme là-haut sur la butte de Bena, le grand Gaétan n’était jamais évoqué, bien que les deux frères le guettassent dans ses moindres incartades, comme le faucon guette le mulot trottinant son insouciance dans le sillon des champs.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

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15.01.2014

Les Champs du crépuscule -16 -

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DEUXIÈME PARTIE

Chapitre premier

 Les doubles coups du sort

littérature,écritureÀ la sortie du bourg, sur la gauche dans le sens Bordeaux-Paris, juste après l’école et le pont par lequel la Nationale 10 franchissait la rivière, une petite route fraîchement goudronnée montait en de faibles et longs zigzags jusqu’au mamelon où était campée la ferme des Augereau, à Bena. Au-delà, elle fuyait droite et plate, vers Sainte-Soline en Deux-Sèvres, vers d’autres terres plus rougeâtres, d’autres pays aux champs irréguliers, clôturés de charmilles ou de murailles de pierres sèches.
Au modeste carrefour qu’elle formait là avec la grand-route, était installé depuis des lustres et de père en fils, l’électricien Alcide Migeon, dont l’activité principale consistait à réparer de gros postes T.SF., à les vendre le cas échéant. Il proposait bien aussi quelques ampoules, des bouts de fil et des fusibles, mais déclarait à qui voulait l’entendre que le métier était à la ruine, les postes allaient bientôt valser à la poubelle, la télévision arrivait au grand galop, les Augereau en avaient déjà une, Alice Boisseau également, et encore quatre ou cinq autres maisons dans la commune. Alcide Migeon avouait n’y entendre goutte, à cette télévision, et qu’il était bien trop vieux, à cinquante ans, pour se mettre à apprendre comment ça marchait, cette saloperie. Alors il baissait les bras et levait de plus en plus le coude au comptoir du café des sports.
Juste en face de lui, à l’opposé du petit carrefour, un autre artisan voyait à grands pas venir les temps qui sonneraient bientôt le glas de son art, Ferdinand Moreau, le maréchal-ferrant, un homme gigantesque, les cheveux roux en bataille, avec des bras à tordre la ferraille et un cou épais comme celui des taureaux. Un homme débonnaire aussi, qui sifflait joyeusement ou chantait à tue-tête en martelant son enclume et qui avait ferré les quatre sabots de tous les chevaux à cinq kilomètres à la ronde. Mais les chevaux un à un disparaissaient. Les Augereau, le grand Gaétan et bien d’autres encore n’en avaient déjà plus. Quelques-uns, comme Joseph Prunier, avaient encore un cheval, qu’ils gardaient pour la vigne dont les rangs trop étroits ne permettaient pas le passage du tracteur, ou pour le ramassage du bois par des sentiers trop malaisés. Mais ces chevaux-là ne sortaient plus que deux ou trois fois l’année et n’usaient guère leurs fers.
Bien sûr, il y avait aussi ceux qui n’étaient pas encore mécanisés et qui travaillaient avec un ou deux canassons, comme Louis, mais ceux-là n’avaient même plus de quoi les chausser convenablement et le maréchal-ferrant ferrait alors à crédit, le plus souvent à fonds perdus. Alors, morose, chantant de moins en moins fort et sifflant de moins en moins souvent, ce Vulcain sympathique ressoudait des socs de charrue, rafistolait des attelages de remorque ou réparait des roues. Du bricolage, se plaignait-il. Tout comme Migeon avec la télévision, il déclarait forfait face à la mécanique des tracteurs. L’heure approchait donc où il faudrait se résigner à pendre le soufflet au clou et fermer le lourd portail de l’atelier.
Comme à toutes les époques charnières, bien d’autres métiers, cordonnier, meunier, charron, bourrelier, rémouleur, marchand de peaux de lapins, colporteurs de toutes sortes, allaient sombrer ou être complètement réorientés. Le forgeron, pour ne parler que de lui, ne verrait bientôt plus la queue d’un cheval mais fabriquerait de mignons petits balcons aux fers torsadés, des barrières emberlificotées, des clôtures stylisées, de charmants supports pour les pots de fleurs de l’épouse de l’agriculteur, reconvertie en institutrice ou employée de bureau à Tartempion.
Le paysan était en train de s’évanouir pour laisser place à l’agriculteur qui, à son tour, céderait quelque vingt-cinq ans plus tard le pas à l’exploitant agricole, lequel succomberait sous les exigences de l’industriel des campagnes, contraint et forcé de produire, produire jusqu’au délire, pour ne pas crever lui-même sous les exigences d’une façon encore plus nouvelle de concevoir les productions.
Nécessité des systèmes et des hommes de plus en plus nombreux à nourrir sur la planète, nécessité des rendements intensifs, sans discernement, nécessité des planifications stakhanovistes d’une économie mondiale, tout ça au détriment exclusif des paysages, des rivières, des étangs, des chemins et des bois et tantôt des climats, c’est-à-dire de l’aquarium humain lui-même.

De chez Migeon l’électricien aux postes t.s.f. ou de chez Moreau le monumental forgeron, on apercevait la haute façade en pierres de la maison Augereau juchée sur son coteau boisé, une des seules maisons de la région qui eût un étage. Rien que pour cet insignifiant détail, on l’appelait parfois, par moquerie ou jalousie, Le château, alors qu’elle n’était somme toute qu’une maison un peu plus élevée que les autres et de facture un peu plus massive.
Quoique peu estimés pour leur fier isolement, quoiqu’ils fussent ambitieux et que le cadet fût d’un caractère brutal, les deux frères ne pouvaient pour autant se compter parmi les gens foncièrement méchants. La méchanceté est une notion morale, abstraite.
Jeunes encore, à peine trente ans, ils avaient tout bonnement pris la mesure de l’époque naissante et, par instinct de survie, cherchaient à s’agrandir, à manger le champ qui leur convenait, à combler le fossé qui entravait leur chemin, à supprimer la haie qui portait ombrage à leurs appétits expansionnistes. Ils pensaient autrement la vieille façon de travailler et ils la pensaient autrement parce qu’il n’y avait pas, pour qui voulait rester au travail de la terre, pour qui ne voulait pas rejoindre bientôt la cohorte aux yeux tristes des exilés urbains, d’autres façons de la penser. Ils n’étaient donc pas plus méchants ou pervers que ne l’est dans la savane le carnivore, pas plus cruels que l’aigle emportant entre ses serres un agneau de la vallée.
Ils possédaient une soixantaine d’hectares. Il leur en fallait le double pour passer au stade de l’agriculture préindustrielle, soutirer les nouveaux rendements, dégager les nouveaux bénéfices, en un mot comme en cent, pour conserver leur statut de travailleurs de la terre. Ceux qui leur succéderaient, plus tard, pour les mêmes raisons, en exigeraient deux cents, trois cents et bien plus encore. Les Augereau seraient alors balayés à leur tour comme des besogneux obsolètes et, à l’automne de leur vie, voueraient aux gémonies la spirale et la folie de l’agriculture intensive. Pour l’heure, ils n’en étaient que les lointains pionniers. Ils étaient donc montés à bord d’un train exigeant, un train qui déjà rentrait en contradiction avec les paysages et les hommes de ces paysages.
Et les trains exigeants, ceux qui roulent pour les grandes mutations, s’ils ne veulent pas s’immobiliser en rase campagne, doivent ignorer le scrupule.
Peut-être aussi, en dehors, ou plutôt en sus, de ces motifs pragmatiques et d’ordre général, la triste histoire de leur famille les avait-elle renfermés sur eux-mêmes et un réflexe de lutte contre l’adversité avait-il alors décuplé leur volonté de parvenir à leurs fins.
Issus de parents déjà aisés qui n’avaient pourtant de cesse que ne fructifiât encore plus leur patrimoine, qui travaillaient dur depuis le lever du soleil jusqu’à bien après son couchant, ils avaient grandi sous la tutelle de cette sœur de douze ans leur aînée et qui avait eu, comme on sait, la curieuse idée de s’amouracher de cet imbécile de Louis Terrasson, un pauvre, un dilettante, un fantasque, un insignifiant de première classe avec, de surcroît, un sérieux penchant pour le jus d’octobre. Triste destinée, pensaient et disaient-ils… Et puis, après cette première déconvenue, somme toute supportable, le ciel un sale matin de septembre mille neuf cent cinquante-six s’était écroulé sur leur tête avec la terrible nouvelle du grand frère tombé dans les sables lointains d’une guerre absurde, alors qu’ils sortaient eux-mêmes à peine de l’adolescence. Par cette mort brutale, déchirante, ils avaient été dispensés l’un et l’autre d’être enrôlés à leur tour dans l’engrenage infernal, quelque cinq années plus tard. Ils vouaient alors à la mémoire de leur frère un sentiment étrange, fait de douleur inextinguible, d’admiration morbide et de sourde culpabilité.
Le malheur hélas ne s’arrêta pas là : les deux parents, frappés dans leur chair jusqu’à l’abattement, changèrent soudain leur vision des choses et on ne les vit bientôt plus s’échiner sur les champs. On ne les vit plus du tout. Ils se barricadèrent sur eux-mêmes, recroquevillés dans une inactivité ahurie, laissant quasiment la ferme à l’abandon jusqu’à ce que, solitaires et muets, tout chagrins, ils rendent les armes à leur tour et s’endorment quelques années plus tard, à six mois d’intervalle. Les deux jeunes frères se retrouvèrent donc avec une ferme d’alors trente hectares sur les bras, leur vingt ans à peine éclos, leur jeunesse soudain massacrée sous le poids des deuils et des responsabilités.
Est-ce ainsi, à force de coups reçus et d’ouragans essuyés que se forment les âmes volontaires et têtues ? Il serait bien péremptoire de l’affirmer tant des causes à peu près similaires peuvent produire des effets tout à fait contraires. Le grand Gaétan, lui-même contraint d’abandonner du jour au lendemain toutes les promesses d’une vie studieuse, n’avait pas non plus bénéficié d’un vent très favorable. Pour affronter l’infortune, il avait emprunté le chemin inverse des Augereau, le parti pris de la dérision, de l’insouciance et de la joie de vivre, dressant entre lui et la réalité le joyeux rempart d’une ivresse quasi permanente. Les frères Augereau et le grand Gaétan ne se rencontreraient donc jamais, ne se comprendraient jamais, se mépriseraient les uns les autres sans jamais n’en faire montre de façon trop criante et n’en viendraient donc jamais à la brouille, grâce, sans doute, à la personnalité complaisante du grand Gaétan, mais aussi et surtout parce que trop de choses fondamentales, constitutives, les séparaient. On ne se brouille et on ne se fâche qu’entre gens d’un même monde, parlant à peu de choses près le même langage.
En dépit de cette vision diamétralement opposée des choses de la vie, les frères Augereau et le grand Gaétan comptaient pourtant un même homme au rang de leurs amis en la personne d‘Edgar Dupin. Celui-ci aurait pu, peut-être, établir comme un semblant de trait d’union entre eux, si cette amitié se fût alimentée à la même source et si l’ami du grand Gaétan eût été le même homme que celui qui fréquentait la maison Augereau.
Ce qui n’était pas le cas.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

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14.01.2014

Mal à l'aise du monde

89696351.jpgAu début était le chaos…
De la survivance, des bois et des arbres et des chemins de plaine ou de sous-bois. Des oiseaux aux portes des granges, des matins qui frôlaient aux vitres des fenêtres, un cochon qui grognait dans l’étroitesse de son toit, des poules et des canards claudiquant dans la boue d’un enclos, des copains d’école qui n’aimaient pas l’école, des fermes, une rivière sporadique sur des prairies gibbeuses et une mère qui, seule, tenait tout son monde sous une autorité imparfaite, avec des règlements tacites, faciles à transgresser.
Puis, dans tout ça, un enfant mi-vagabond, mi sédentaire, mi doux, mi-méchant, pas très beau, qui rêvait - pressentant sans doute que son jardin ne serait pas éternel -  de mondes remplis d’amusements et de simples joies. Pas des joies simples. De simples joies.
Au sortir de ce jardin l’attendaient, comme craint, d’autres règlements, d’autres lois partout inscrites, d’autres façons de concevoir la propreté, le maintien, le savoir, l’amitié, l’amour…
Et c’est comme si se fussent télescoper par inadvertance l’allumette et le frottoir.
Pour que le feu soudain ne brûle pas le doigt, il faut une allumette et un frottoir spécifiques. Prévus à cet effet de sécurité. Qui se connaissent et ont été l’un pour l’autre conçus.
Sortant d’une tribu où la liberté d’aller et de venir, d’apprendre, de concevoir et d’aimer était totale si on osait la prendre sous le bras, une tribu sans père ni dieu, je n’étais pas formaté pour brailler les mêmes morales et éthiques que le monde des gens comme il faut.
Tout ne m’a semblé alors que coercition et entraves perverses à suivre mon chemin.
Jamais de ma vie je n’ai pu dès lors trouver passionnant d’être le premier en latin, d’avoir de beaux habits, d’avoir un gros porte-monnaie, un travail qui gagne, une grosse voiture, des vacances aux antipodes, des enfants plus intelligents que ceux des voisins, des profits, des leçons à donner et tout et tout et tout.
Les pommes ne tombent jamais loin du pommier, dit un proverbe polonais. Est-ce à dire pour autant que les autres fruits ne sont pas les fils d’une fleur ? Non.
Le mal à l’aise du monde ne s’érige pas en morale, en jugement de valeur, en raison définitive, en bien ou en mal.
Le mal à l’aise du monde se comprend.
Condition sine qua non pour qu’il ait une chance de conduire aux bien vécus des solitudes.

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13.01.2014

Les Champs du crépuscule -15 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] Le grand Gaétan était bien là, un verre de Pernod à la main, un chapeau feutre légèrement rabattu sur son front, une longue écharpe noire qui s’enroulait autour de son cou et retombait sur sa robuste poitrine. Il se chamaillait avec Edgard Dupin et La cane. Une dizaine de buveurs, parmi lesquels le facteur Léon Renaud et trois ou quatre jeunes gens de l’équipe de foot, dont le fils Boisseau, étaient assis aux tables, muets comme des poissons, le regard endormi sur leurs verres de gros rouge.
Si tu couches tes arbres, c’est con pour la gnôle ! Tel fut le verdict badin du grand Gaétan, quand il fut mis au courant des déconvenues de Louis, par bribes incohérentes et dans une élocution pâteuse. Oui mais, qu’est-ce qu’il ferait s’il était Louis, lui, hein, qu’est-ce qu’il ferait en Louis ? Tu penses peut-être ben que je vais me foutre au garde-à-vous, comme ça, comme avec les Boches..? Vais leur casser la gueule, moi, aux Prunier, un coup de fourche dans le bidon, mais qu’est-ce qui dirait, lui, aux Prunier, s’il était Louis qui a des merisiers que les autres veulent saccager ?
Rien. Si Prunier veut ébrancher, qu’il ébranche. Toi, tu dis que tu n’as pas le temps de t’occuper de ça. Exactement comme tu sais dire à Brunet depuis des années. Mais tu connais Joseph... C’est un chouette type, un pacifiste, un gars d’arrangement, un calme. Il ne touchera pas à tes arbres sans toi. Allez, bois un bon coup de cognac, tiens, même si on dirait bien que t’es passé par les vignes et que t’as plus grand soif à l’heure qu’il est !
Edgar Dupin était d’un avis tout à fait contraire. Si Joseph ne le fait pas, son père le fera, il est têtu comme un bouc, le vieux. Louis, tu vends tes merisiers à Brunet, tu empoches un joli petit paquet d’oseille, tu te remets à flot avec ça, et tout le monde est content. Sauf lui, ponctua le grand Gaétan en poussant Louis de son index, mais pas trop fort quand même. Et La cane s’en mêla en disant que c’était Edgar qui avait raison. Le grand Gaétan n’était jamais sérieux…Fallait pas l’écouter !
Louis voulut hurler quelque chose et il lâcha le bar où il se tenait accroché tel à une bouée. Il recula alors de deux pas complètement incontrôlés, tangua de droite à gauche en battant des bras comme un qui se noierait et il serait assurément tombé à la renverse sur la table des paisibles buveurs, si le grand Gaétan, avec une rapidité et une force incroyables, ne l’eût rattrapé au vol et remis sur ses pattes. De nouveau arrimé au comptoir, Louis put alors hurler à son aise que si Prunier-le-vieux s’avisait de toucher à une seule brindille de ses cerisiers sauvages, il lui écraserait la tête à coups de pioche, à ce vieux saligaud ! Oui, il le tuerait comme une mouche ! Il le saignerait comme un goret !
Il vociférait tant que les trois autres se tapaient sur le ventre et rigolaient comme des perdus, avec des soubresauts et des hoquets, entraînant dans leur hilarité les gars assis aux tables, car il était quand même très rare de voir Louis dans un tel état de nervosité et de fureur alcooliques. Si t’assassines le vieux, c’est tes beaux-frères qui vont être contents de toi, lança La cane en gloussant de plus belle… Tu vas leur rendre un fier service… À Brunet surtout, tonitrua Dupin, et le facteur, de la table où il était tranquillement assis, dit que Madeleine Prunier serait sans doute aux anges, et peut-être bien le fils aussi. Peut-être même qu’ils donneraient une récompense pour ça, parce que le vieux, question de leur empoisonner l’existence, il en connaissait un rayon ! En plus, il avait un beau magot planqué quelque part, une jolie somme bien ronde ! Il le savait bien, lui, facteur, depuis tous ces trimestres qu’il lui apportait sa pension en gros billets flambant neufs.
Assise derrière le bar, jusqu’alors silencieuse parce que toute absorbée — du moins l’avait-elle semblé — par la lecture de son Nous Deux, Mémène intervint qu’il fallait ramener Louis chez lui, que ce ne serait pas raisonnable de le laisser enfourcher son vélo dans cet état et qu’aussi, glissa-t-elle, à voix très basse en direction du grand Gaétan qui fit mine de n'avoir pas entendu, Alice Boisseau ferait peut-être également les yeux doux à Louis, s’il expédiait Prunier-le-vieux boulevard des allongés.
Mais Louis n’était déjà plus là. Il n’entendit rien de tout ça. Le regard rivé au sol, l’œil torve et exorbité, il marmonnait des trucs à lui, des choses inaccessibles, peut-être des mots difficiles du dictionnaire. Il réclama pourtant un autre cognac qu’on lui refusa et le grand Gaétan le prenant par les épaules, l’entraîna au dehors, empoigna son vélo qu’il mit sur le plateau de sa 403 stationnée tout près et le ramena chez lui.
Sitôt assis, Louis s’endormit en ronflant très fort et son chauffeur dut le prendre bientôt dans ses bras pour le poser délicatement devant sa porte.

Interrogé plus tard sur cette satanée soirée et les menaces de mort proférées, jamais Louis ne sut en dire un traître mot. Son souvenir s’arrêtait alors qu’il sortait de chez Joseph Prunier et partait dans les sous-bois et la nuit noire. J’étais sans doute dans l’hypnose… C’est quoi, ça encore ? C’est les nerfs. Comment ça les nerfs ? Oui, les nerfs qui sont si tendus et chavirés que tu peux marcher pieds nus sur des pointes sans rien sentir.
À force d’élucubrations du genre, on en vint quand même à se demander si Louis n’était pas réellement fou.
Le grand Gaétan quant à lui, ses grosses mains crispées sur le volant, ce soir-là ne souriait plus du tout. Les mâchoires tendues, ses yeux cherchant à percer les vagues de brouillard qui dansaient dans les faisceaux jaunâtres des phares, il se tracassait. De bien funestes pensées, qu’il ne confia jamais, s’entrechoquaient dans sa tête d’ordinaire si enjouée.

Après avoir déposé Louis, il vint, à pas de loup comme un maraudeur, frapper à coups feutrés chez la voisine d’en face, Alice Boisseau, dit la Veuve Boisseau.

 Fin de la première partie

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

Illustration : Le Buveur, Toulouse-Lautrec

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11.01.2014

Les Champs du crépuscule -14 -

Le texte sur une seule page

dieu-mercure-et-le-bucheron.jpg[...] Tout ceci jusqu’à ce que, par un après-midi de la mi-février où le brouillard givrait sur les grands arbres, ciselait finement les branchages des buissons, pendait aux fils des clôtures et recouvrait la campagne d’arabesques de glace, Louis ne se rende au Fouilloux, chez Joseph Prunier à qui il se proposait d’emprunter des coins plus lourds et mieux aiguisés que les siens. Il avait entrepris de nettoyer et d’éclaircir une haie d’érables et d’ormeaux délimitant un de ses médiocres lopins. Il brûlait les broussailles et les ronces, abattait les arbres les plus gros et laissait en place les plus frêles. Le travail était malaisé, la haie, coupée en deux dans le sens de la longueur par un fossé, ayant poussé sur le talus, sans doute un ancien mur tant il y avait là de grosses pierres éparpillées au sol. Louis venait de faire tomber un bel érable de Montpellier, qu’on nomme localement l’ageai,  d’un bois compact, dur comme le fer, excellent pour le chauffage mais très pénible à fendre tant il est aussi d’un fil cagneux. Notre bûcheron ne se voyait donc pas d’attaque pour en venir à bout avec ses outils rudimentaires, et puis la journée allait s’achever bientôt, on pressentait la nuit qui approchait à pas de loup, et puis il faisait froid, et puis sa gourde était vide depuis un bon moment, il en avait un peu abusé et ses jambes étaient molles, et puis Joseph Prunier n’était pas très loin, à deux kilomètres environ en coupant à travers les garennes et les bois.

Quand il pénétra dans la cour en légère pente des Prunier, la pénombre déjà glissait sur les toits, leurs faîtages aigus qui se découpaient sur les brumes, à la faveur d’une dernière pâleur du couchant. Louis fit la moue. Il y avait là une fourgonnette, celle de Migret, stationnée près du tas de fumier, juste en face de l’étable. Mais qu’est-ce qu’il fout là, le boucher, à l’heure qu’il est ? S’il est en affaire chez Prunier, sûr qu’on n’aura même pas le temps de trinquer… Il allait pénétrer dans l’étable, quand Migret en sortit précipitamment, rouge, l’air un peu penaud, du moins sembla-t-il à Louis. Il tenait son paletot à la main, comme s’il avait chaud. Sitôt derrière lui, surgit Madeleine Prunier et là encore, il sembla à Louis, qu’elle avait le souffle court, presque haletant, que ses longs cheveux châtains étaient plus que de coutume en désordre, qu’elle était nerveuse et que le regard furtif qu’elle lui jeta contenait de tout, sauf une lueur de bienvenue… Bon, ben, je reviendrai quand Joseph sera là, se dépêchait de dire le boucher, d’une voix puissante comme s’il tenait à être entendu de tout le village. De toute façon, le veau peut attendre quelques jours encore, il est pas tout à fait venu... Il salua Louis d’une petite tape sur l’épaule et s’engouffra dans sa fourgonnette. La voix de Madeleine Prunier, mal assurée comme si elle avait mal à la gorge, demanda alors qu’est-ce qui l’amenait, le père Louis. Pas de chance, les coins n’étaient pas là. Joseph était allé cet après-midi donner un coup de main à Norbert, pour fendre du chêne. Les hommes n’allaient pas tarder, il verrait ça avec eux.

Et quand plus tard il reprit l’étroit chemin des sous-bois qu’enveloppait maintenant la nuit noire, Louis avait presque oublié le soupçon fripon qui l’avait fait ricaner à l’intérieur. D’ailleurs, chose surprenante chez qui aimait tant faire l’intéressant en colportant des fadaises et des présomptions de toutes sortes, il ne s’en ouvrit à personne, du moins pas en public. Il ne résista cependant pas à chuchoter à l’oreille du grand Gaétan que cette fois-ci, il croyait en être certain : le Migret s’occupait joliment de la petite dame Prunier, et le grand Gaétan tout sourire avait mis son index sur ses lèvres, en faisant chuttt, vide ton verre et tais-toi donc, gros sot !
C’est qu’une autre nouvelle, bien moins amusante et qui avait mis Louis dans l’embarras et d’humeur fort chagrine, était survenue ce soir-là. Tu tombes bien, tiens, Louis, je voulais justement te voir, rentre donc cinq minutes prendre une topette, fait pas chaud, avait dit Joseph Prunier s’en revenant des bois. Et là, devant la table, pendant que Norbert s’affairait au dehors à panser les bêtes, que Madeleine Prunier ravigotait le feu, que Prunier-le-vieux, assis en bout de table, renfrogné, coupait de larges tranches de pain dur qu’il dépeçait ensuite en petits bouts dans une gamelle toute rouillée et toute cabossée, pour le chien, Joseph Prunier avait demandé à Louis qu’il élague ses merisiers. Oui, il voulait défaire son pré et l’ensemencer en blé de printemps. Mais la voûte de plus en plus abondante des branches lui bouffait au moins trois ou quatre mètres de terrain sur lesquels rien ne pousserait. Avec le pré, bon, il n’y avait pas beaucoup d’importance, comprends-tu, il s’en foutait, mais avec le blé, hein, au prix où est la semence, ça serait bien de donner un peu d’air à tout ça ! Louis tordait son gros nez désappointé, gardait la bouche ouverte et secouait la tête de côté pour bien faire voir que tout ça l’embêtait beaucoup, que c’étaient là des arbres qui valaient cher d’argent et qui crèveraient sûrement si on les ébranchait de la sorte.
D’ordinaire si gentil et conciliant, Prunier s’était un peu énervé. À sa décharge, il faut préciser que cette scène se passait deux semaines à peine après l’affligeante découverte de l’usufruit auquel étaient soumis les chênes et la vigne, qu’il n’adressait plus depuis lors la parole à son père et qu’il était fâché avec sa femme qui lui tenait grand-rigueur d’avoir laissé coucher ça sur les papiers. Joseph Prunier avait donc les nerfs à vif. Tant qu’il prévint Louis que s’il ne taillait pas ses arbres, il le ferait lui-même, il en avait le droit, les branches étaient sur lui, mais que bon dieu, qu’est-ce qu’il nous faisait chier avec ses merisiers à la noix et que, quand même, on s’était toujours bien entendu, on avait toujours été des bons copains et qu’on n’allait pas se brouiller pour des broutilles pareilles ? ! Louis avait dit que non, fallait pas se fâcher pour si peu, qu’il allait voir, qu’il allait en parler à Brunet ou à Alfred Bouffard qui lui diraient peut-être si les arbres risquaient quelque chose à être ébranchés. Au bout de la quatrième rasade d’eau-de-vie, comptant que sa bonne volonté serait récompensée sur-le-champ par une cinquième, il en était venu à lever la main en guise d’apaisement et de conciliation et à promettre dur comme fer que oui, qu’il allait faire ça, qu’il s’inquiète pas, Joseph.
Et Prunier-le-vieux, toujours en train de préparer la pâtée pour le chien, avait grogné qu’il faudrait pas qu’il oublie, dame, quand le tord-boyaux ferait plus d’effet, et de la pointe de son couteau il avait désigné la bouteille d’eau-de-vie. Parce que, sinon, c’est lui qui irait éclaircir tout ça, et il n’y en aurait pas pour six lunes. C’était comme ça, les affaires, mon drôle, fallait pas que le bien d’un gars profite sur le dos de celui d’un autre.
Madeleine Prunier, passant derrière le dos du vieillard, avait fait mine de lui flanquer un coup sur la nuque.

Mais dans le silence, le froid et l’obscure solitude des bois, Louis retrouva un semblant d’idée. Pour sûr que s’il en causait un mot à Brunet, la réponse était déjà toute faite : faudrait abattre les arbres, et vite. Tout de suite, même. Et s’il les ébranchait lui-même en obéissant à Prunier, ce serait du sale boulot, du gâchis ; ils étaient si beaux avec leurs belles ramures ! Déchiquetés d’un côté, déséquilibrés, mutilés, leur élan vers les nuages profilé de travers comme s’ils étaient bancals, ils n’auraient plus mine de rien !
Louis traversa les bois et les champs à grands pas titubants, trébucha, mit la main à terre pour ne pas tomber tout à fait et repartit de plus belle, en zigzaguant et en insultant sans retenue Prunier et son foutu blé de printemps. Il rentra chez lui, se servit une grande lampée de vin blanc, dit deux mots, deux borborygmes plutôt, à sa femme, enfourcha son vélo et fonça vers le bourg dans la nuit brumeuse.
Il ne filait pas très droit. Il chut dans le chemin creux entre les érables, jura quelle saloperie de vélo, se releva, pédala encore longtemps lui sembla t-il, rechuta, mais pas tout à fait cette fois-ci, et poussa enfin la porte du café des sports, hagard, les yeux flamboyant d’une ivrognerie pleine de courroux.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

10:36 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

10.01.2014

Georges Brassens cité à comparaître - 2 -

Avertissement :

Même si elle colle parfaitement à l’actualité immédiate où s’affrontent dans un spectacle à qui sera le plus grotesque et le plus bas, un soi-disant humoriste et un vrai ministre de la police, cette chronique n’en est pas née.
J’en dois l’idée à Najat Vallaud-Belkacem, terreur blanche aux mains de velours, avec sa loi sur la prostitution ; loi scélérate, stupide, inondée d’idéologie féministo-socialiste ; loi étalon d'un état d'esprit général du pouvoir, d'apparence généreuse et humaniste, mais qu'anime essentiellement une volonté de flicage total de l'individu, jusques dans ses moindre replis, dans ses moindres solitudes et moindres intimités.

 *

Brassens.jpg

1952/2014

Chronique 2 : Manuel Valls, Ministre de l'intérieur, veut interdire les prestations de Georges Brassens à Bobino

 En voyant ces braves pandores
Etre à deux doigts de succomber
Moi, j´bichais car je les adore
Sous la forme de macchabées
De la mansarde où je réside
J´excitais les farouches bras
Des mégères gendarmicides
En criant: "Hip, hip, hip, hourra!"

 [...]

Jugeant enfin que leurs victimes
Avaient eu leur content de gnons
Ces furies comme outrage ultime
En retournant à leurs oignons
Ces furies à peine si j´ose
Le dire tellement c´est bas
Leur auraient même coupé les choses
Par bonheur ils n’en avaient pas
Leur auraient même coupé les choses
Par bonheur ils n'en avaient pas !

Sur son compte Twitter, le Ministre de l’intérieur a fait part de son indignation. Il envisage dès à présent d’adresser une note ministérielle au préfet de Police de Paris afin que celui-ci trouve la faille juridique qui lui permettrait en toute légalité de fermer Bobino, où ce prétendu poète a coutume de brailler ses immondices.

 « Dans un Etat de haute tradition républicaine, écrit-il, héritier des Lumières du XVIIIe, il est absolument intolérable qu’un chanteur (qui chante mal de surcroît) mette à profit les occasions que lui donne son métier de s’adresser à des milliers de spectateurs pour les exciter sans ambages au meurtre sur des policiers et des gendarmes et même d’aller jusqu’à menacer les fonctionnaires de la force publique de leur faire subir le supplice d’Abélard !
Je suis issu d’une faille d’artiste. Je sais dès lors faire la différence entre un véritable artiste, un poète, un créateur, et un imbécile nauséabond qui transforme ses concerts en des meetings anarchistes et des appels à assassinats sur les autorités ayant en charge le maintien de l'ordre républicain.
Il faut que les citoyens le sachent et en tirent toutes les conséquences : ceux qui vont applaudir Georges Brassens font allégeance à un Ravachol névropathe, subversif et violent.
La République ne le tolérera pas ! Elle ne saura passer outre !

Fort déconfit, Georges Brassens a poliment répondu. Non pas sur son compte Twitter, il n’en a pas. Ni sur facebook, ni sur son blog, il n’a rien de tout ça. Il a tout bêtement adressé par la poste un petit mot manuscrit au Ministre :

  Les bonnes âmes d’ici bas,
Comptent ferme qu’à mon trépas
Satan va venir embrocher
Ce mort mal embouché,
Mais...
Veuille le grand manitou

Pour qui le mot n’est rien du tout,
Admettre en sa Jérusalem,
A l’heure blême,
Le pornographe,
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.

14:16 Publié dans Brassens au tribunal | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.01.2014

Les Champs du crépuscule -13 -

Le texte sur une seule page

littérature,écritureSa grande carcasse appuyée au comptoir du café des sports, le grand Gaétan entreprit un beau jour Louis pour le persuader d'aller tantôt cueillir des merises qu'on mettrait dans l’eau-de-vie. Il verrait, Louis, c’était fameux, et ça donnait à la gnôle un petit goût de noyau sauvage, un goût un peu amer d’amandes et de senteurs des bois, à nul autre comparable. Oui, mais cueillir des merises grosses comme des roubignolles de sansonnets, tu parles d’un chantier, toi… Et puis, elles sont perchées haut, hein, s’agirait pas d’aller se casser la gueule pour des conneries pareilles… Allez, Louis, on va le faire, tu verras, je te dis que c’est fameux… Et Louis, parce qu’il n’était pas trop pressé d’ouvrage, qu’une occasion de faire autre chose que de besogner sa terre ingrate ne se loupait pas et qu’il affectionnait, en plus, la compagnie de ce grand gaillard toujours joyeux, toujours prêt à rendre service, se laissa vite convaincre et que fant’ d’putain, si tu le dis c’est qu’ça ça doit être vrai !
La cane, arc-bouté derrière son comptoir, déclara qu’il voudrait bien en être aussi, pour se faire une petite réserve, pas pour le bar, hein, pour lui seul, mais qu’avec sa patte folle, il pourrait jamais grimper là-haut, c’était même pas la peine d’essayer, et Mémène se fâcha vilainement, le traita de cinq et trois font huit et de triple idiot, qu’il n’était pas question qu’il aille grimper aux arbres pour se retrouver bientôt sur un fauteuil roulant et que ça serait à elle de le pousser, en plus. Relevant la tête avec dans les yeux à peine ouverts ce petit air voyou dont il était coutumier, le grand Gaétan la rassura que si un tel malheur devait advenir à son pauvre Auguste, il ne la quitterait plus, c’est lui qui pousserait le fauteuil et qui remplacerait La cane partout où il ferait défaut. Et Mémène haussa les épaules en lui donnant un petit coup de torchon sur les mains. Dans ce cas-là… On trouva donc pour La cane et son handicap un poste spécial : il resterait au sol à maintenir l’échelle pendant que Louis et le grand Gaétan l’escaladeraient.
C’est ainsi qu’on vit bientôt les trois hommes qui traversaient les champs en direction du bois palud, portant une lourde échelle et des paniers.
On était à la fin juillet. Les blés, les avoines et les orges mûrissaient sous les brises de l’été et on entendait le bruissement chaud des épis batifolant les uns contre les autres. Tout le monde s’activait donc à la moissonneuse-lieuse, mettait les gerbes en tas, glanait et engrangeait. On rit alors à gorge déployée de ces trois bonhommes occupés à des futilités en pleine saison, surtout du grand Gaétan qui n’avait pas encore un brin de blé par terre sur ses quinze hectares et qui s’amusait aux merises à Louis pour parfumer de la gnôle ! Il n’ira pas loin à ce rythme, ricanaient les Augereau, du haut de leur colline, en se frottant les mains. Pour Louis, c’était un peu moins grave. Ces deux hectares pouvaient attendre encore un peu, d’autant que les épis y étaient fort clairsemés et bien peu prometteurs.
Faisant bien sûr fi des galéjades, les trois lurons, à force de gesticulations et d’acrobaties, finirent tout de même par cueillir un bon panier de merises et, s’il faut en croire les quelques privilégiés qui eurent droit à la goûter aux alentours du Noël suivant, l’eau-de-vie des merisiers à Louis, c’était vraiment un inoubliable régal. Mais, quand même, brocardait-on de toutes parts en secouant la tête pour bien faire voir qu’on était des gens sérieux qui n’auraient jamais l’idée d’un truc pareil, il y avait peut-être autre chose à tirer de ces arbres magnifiques !

Parmi les railleurs les plus mordants, parce que le dépit en plus, Brunet tenait le haut du pavé. Depuis bien longtemps en effet, il tannait la peau à Louis pour qu’il lui vende ses merisiers, dont le bois d’ébénisterie aux dessins délicats, aux reflets rougeâtres, comptait parmi les plus beaux et les plus chers. Il en offrait le double du prix du chêne, il argumentait, il brodait, il prétendait qu’un beau jour, ils allaient crever de vieillesse, les merisiers, et qu’ils ne seraient plus bons à rien, sinon à être passés par les flammes et quel gâchis ça serait ! Il avait d’ailleurs compté les arbres et défini un cubage : Louis pouvait ramasser au moins vingt mille francs et demi, nouveaux bien sûr, plus de deux briques quoi, en se tordant les pouces ! Tu te rends compte toutes les belles affaires que tu peux te payer avec ça, dis ?
Chaque fois cependant, le menuisier s’entendait dire que pourquoi pas, qu’on allait voir ça l’hiver prochain, et chaque hiver prochain venu, il se trouvait que Louis n’avait pas le temps de s’occuper de ça, qu’on verrait l’année d’après, et Brunet enrageait et colportait partout que ce Louis, qui était sans le sou, qui ne sortait aucun bénéfice de sa terre, qui tirait le diable par la queue du premier janvier au trente et un décembre alors qu’il avait entre les mains une fortune qui se balançait au vent, était un vrai cinglé. Les Augereau acquiesçaient, oui, c’était bel et bien un pauvre type, sans aucune notion du bon travail et de l’argent, et quelle gabegie que le tirage au sort ait donné ce lot à leur sœur ! Il eût mieux valu donner de la confiture aux gorets !
En attendant, les merisiers du bois palud vivaient leur belle vie de merisiers, élargissaient un peu plus chaque printemps leurs superbes ramures, se couvraient de mille petites fleurs blanches en avril, s’agrémentaient sous juillet des petites cerises noires qui parfumaient subtilement la gnôle du grand Gaétan et se paraient d’un pourpre étincelant en octobre, comme une tache de sang tombée des nuages sur la presqu’île boisée, toute habillée d’ocre jaune et de marron.

Louis avait-il vraiment conscience de la valeur en papier-monnaie de ses merisiers et si oui, les aimait-il au point de sacrifier cette valeur au plaisir de les voir debout ? Cette dernière éventualité paraît bien peu probable : il ne visitait presque jamais son bois. Bien malin cependant qui aurait pu dire ses intimes motivations, sinon lui-même, mais comme c’était avec ses velléités habituelles d’homme au vocabulaire somptueux, personne n’en faisait cas. Il aurait une fois assuré à Brunet que pas cette année, non, non, vois-tu, l’année prochaine, sûr et certain, promis, mais cette année, je voudrais bien voir un peu ce que donne la bionésose, là-dedans… C’est une maladie ? Ah, tu connais donc rien aux bois et à la nature, tout menuisier que t’es ! La bionésose, c’est quelles bêtes vivent avec quelles plantes. La bio-né-so-se, articulait Louis en gonflant les narines et en ponctuant chaque syllabe d’un mouvement de la main de haut en bas, tel un maestro de la belle langue.
Le menuisier, épouvanté, avait aussitôt fait volte-face et s’était enfui à grandes enjambées, en se frappant énergiquement le front, il est fou à lier, ce pauvre Louis !

La vérité était plutôt que ces merisiers dont les gens faisaient l’éloge avec des contorsions de connaisseurs, qui appartenaient à une essence très rare dans les environs, qui valaient très cher, dont tout le monde aurait bien aimé être le propriétaire, qui faisaient enrager des riches comme Augereau et piétiner d’impatience des gens de métier comme Brunet, constituaient pour Louis une sorte de reconnaissance sociale. Les beaux merisiers à Louis ; Louis a vraiment des arbres splendides ; à qui appartient donc ce bout du bois palud où n’ont poussé que de superbes merisiers ? Ce sont là, voyez-vous, des merisiers qui sont la propriété du ci-devant Louis Terrasson, demeurant à Sémillé…
Comme tous les pauvres de la terre, comme tous les grands perdants des fourbes mystifications de l’argent, Louis ne voyait sa richesse qu’échue tout à fait par hasard et surtout ne brillant que dans le regard des autres. Il lui semblait sans doute que Louis Terrasson, une fois ses merisiers réduits en planches elles-mêmes assemblées en confituriers, vaisseliers ou autres chambres à coucher d’un quelconque bourgeois, qui, lui, ferait à son tour siffler d’admiration ses visiteurs, serait complètement démuni et plus pauvre que jamais. La richesse, une fois de plus, serait passée chez un autre, sans que jamais son misérable nom ne soit mentionné. En aucun cas on ne dirait désormais, en faisant l’intéressé : les six hectares à Louis, coriaces et de rendement chétif, la maison à Louis, toute de guingois et d’étanchéité approximative, les vaches à Louis, bien trop vieilles et aux os saillants, les chevaux à Louis, aux dents limées depuis longtemps, les outils à Louis, antiques, démodés, inopérants… On ne dirait plus rien d’élogieux, on ne lui envierait plus rien, il n’existerait plus que par sa triste médiocrité. Il aurait l’argent en contrepartie, bien sûr… Mais avec tout ce qu’il devait déjà à droite et à gauche, avec toutes les réparations à entreprendre aux divers bâtiments, il n’irait pas bien loin avec les deux briques et demie à Brunet. Au mieux, cet argent, encore faudrait-il qu’il soit judicieusement utilisé, lui permettrait de se hisser à un niveau à peu près décent, somme toute banal et sans retentissement, tandis qu’avec les merisiers, solides, forts, inébranlables, auxquels on jetait toujours un coup d’œil quand on avait à passer par là, hé ben, Louis avait de quoi faire causer à son avantage et se sentait appartenir à la société des gens qui avaient de la bounne benasse au souleil.
Il s’agissait donc de ne pas lâcher la proie pour l’ombre.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

11:15 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.01.2014

Impro

eq82k1qv.jpgCe texte pourrait tenir lieu de tentative expérimentale puisque je me mets au clavier sans savoir ce que je vais écrire, n’ayant aucune envie d’écrire.
Plus exactement : ayant envie d’écrire mais ne trouvant rien qui vaille vraiment la peine d’être écrit.
Voyons voir... Que se passe-t-il dans le monde ? Pas grand chose, en fait, qui soit le digne reflet de sensibilités ou d’intelligences charmantes. Au sens premier du terme.
Agréable activité tout de même, j’ai parcouru ce matin les trois ou quatre blogs qui me sont coutumiers. Celui-ci est muet depuis des lustres, celui-là, je l’ai lu hier et je corresponds en outre amicalement avec son auteur, cet autre encore, que j'ai également lu hier, fait comme moi et moi comme lui : il donne à son public un texte auquel il tenait sans doute beaucoup, un texte qui lui a demandé du travail, de l’énergie, un texte qui lui a brassé cette partie du cerveau où siège la solitude. Un texte de qualité. Le mien, bien sûr, je ne saurais dire s’il est de qualité. Je peux dire en revanche que j’y tenais beaucoup, que je l’aimais, mais, lassé du mépris dont il se voyait gratifié, le pauvre, je me suis décidé à l’offrir en lecture sporadique. Pour qu'il ait une vie.
Nous en sommes là : la misère rend généreux.
Autrement ? Ben… j’ai lu les nouvelles du monde, au premier rang desquelles celles de mon pays. Toujours passionnément ternes. Dieudonné fait la une… Révoltant à tous les niveaux.
Qu’on se comprenne bien et qu’on se comprenne sincèrement, lecteur : je ne connais pas Dieudonné. Le souvenir que j’en avais jusqu’alors, c’était un sketch lointain, très réussi, avec Elie Sémoun… Il y a longtemps. Je ne me souviens même plus lequel… Le souvenir d’avoir ri avec mon fils, souvenir futile qui resurgit devant le tapage fait autour de sa personne aujourd’hui.
C’est sans doute un con. Une espèce de bouffon négationniste, un petit curé de l’église Faurisson. Je me souviens, tiens, avoir insulté Faurisson, il y a longtemps, à Paris. Par conviction autant que par jeu. Dans une librairie.
Bref, c’est sans doute un con mais notre temps est tellement pourri que ce sont justement les cons qui, sans vraiment le vouloir, mettent au jour des évidences occultes... On n'est plus à un oxymore près. Les autres, eux, les un peu moins cons, rabâchent des simplicités compliquées et convenues qui ne font peur à personne.
Les gesticulations de Maximilien Valls sont donc grotesques. On y voit un poisson piégé par sa propre nasse et dans sa propre rivière. La liberté d’expression semble s’arrêter pour ce gars-là, pour ce républicain de haute morale, à l’énoncé de propos tout à fait anodins ou
flagorneurs, c’est-à-dire que c’est une liberté branchée sur une pile Wonder qui, comme on le sait, ne s’use que si l’on s’en sert... Par mesure d’économie, donc, mieux vaut la laisser dans l'armoire. Le misérable histrion antisémite a trouvé en face de lui son bouffon contraire dans la dialectique de la connerie humaine, lequel contraire se prend à son tour les pieds dans le tapis moelleux de ses contradictions. Hé oui, Maximilien, à force de faire verbalement l’apologie d’un truc que vous foulez aux pieds tous les jours, à force de camoufler vos véritables cartes dans votre manche d’élu aux ambitieux espoirs, fallait bien vous attendre à être un jour, trouvant sur votre route plus fourbe que vous encore, contraint d’abattre votre jeu : l’interdiction pure et simple. Finies les minauderies républicaines ! Quand toute la philosophie d'un homme politique se résume à un Tais-toi, connard, c'est que la politique a tué en lui le peu de philosophie qui, peut-être, lui restait encore ! Adieu Rousseau, salut Saint-Just !
Rendons grâce à je ne sais qui que la Veuve ait été mise au placard !
Cette histoire est lamentable parce que tous les protagonistes, Dieudonné, ses fans, le ministre vu de l'intérieur, le président, les préfets, les maires, toute la clique politique bêlante, la mémoire obligatoire de la catastrophe, sont lamentables et participent de la fausse conscience. Comme si la peur évitait le danger !
Et pourtant j’habite à vol d’oiseau tout près de Sobibor et de Majdanek ! Je n’ai pas besoin, croyez-le bien,  que des imbéciles de tous bords me rappellent ce dont je dois me souvenir, pas plus que ce dont je dois rire ou pleurer…
A tous j’adresse un mot de Cambronne enjoué !

Mais voyez comme c’est, le clavier improvisé ! Me voilà parti là-dessus comme un rat sur du bon pain… En quoi suis-je interpellé et concerné ? On ne devrait écrire que des choses qui nous concernent vraiment. Mais pour quoi faire ? Nous avons tant écrit les uns et les autres, pour dire le fond de notre être et nous avons rencontré tant de murs sans écho - quand nous n’avons pas rencontré de murs qui nous renvoyaient nos mots complètement défigurés - que je me demande bien…

Vous savez ce qui me passionne en ce moment ? Je m’en vais vous le dire sans ambages.
Derrière mon bâtiment dans lequel j’entasse la réserve de bois pour l’hiver, à l’autre bout de la cour, je construis un poulailler.  Oui, un poulailler ! J’ai déjà fait le sol, de briques et de ciment, maintenant je fais des plans ingénieux… Je révise mes notions de géométrie dans l’espace, je combine, je mesure, je conçois, j'intellectualise une petite charpente…  Un vrai plaisir. Il y aura tout autour du poulailler une charmante clôture de bois, pour que le goupil de la forêt toute proche ou l’aigle pomarin du ciel lointain ne viennent pas me voler mes pondeuses. Car au printemps, j’aurais là trois ou quatre poules qui gambaderont– si tant est que gambadent les poules -, et je m’amuserai bêtement à les regarder s’égayer.  Je veux un coq aussi. Fier et haut sur pattes. Un beau coq, avec une queue en panache et des couleurs que le soleil fera miroiter. Un coq gaulois aux lisières du pays des Sarmates, un coq qui sonnera le retour du jour dès que, en juin, le premier rayon déchirera les brumes de la nuit. Vers trois heures du matin… Je trouve que c'est beau, tout ça !

Je dois quand même avoir un grain… Ma Douce Amie rigole et dit que je m’amuse d’un rien.
J’espère qu’elle dit vrai. Parce que, de même que jamais est aussi long que toujours, un rien c’est aussi plein qu’un tout.

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07.01.2014

Les Champs du crépuscule -12 -

Chapitre IV

 Les merisiers

Le texte sur une seule page

wsl_merisier_fut.jpgDans ces paysages faiblement bosselés du sud-ouest de la Vienne d’un côté ouverts aux vents humides de l’océan et de l’autre aux souffles plus froids et plus secs du Limousin, découpés menus par les champs biscornus, les bosquets éparpillés et les buissons touffus, les bois du Fouilloux, sombres et compacts, tenaient lieu de forêt.
Quoique divisés en une multitude de petits lopins appartenant à une multitude de petits propriétaires, ils n’en méritaient pas moins cette appellation en ce qu’ils constituaient le gisement principal du bois de chauffage et, dans une moindre mesure, du bois de menuiserie. Brunet affirmait que la qualité y était très inégale et dépendait des lieux de prélèvement. Selon lui, des parcelles ne valaient rien pour le bois d’œuvre, offrant du chêne trop blond, trop tendre et qui se fendillait au séchage, tandis que sur d’autres s’élevaient de vrais arbres de métier, rustiques, excellents pour la charpente, le parquet et, noblesse suprême, pour l’ébénisterie.
C’était sans doute vrai. Un bois étendu, même s’il n’est pas tout à fait une forêt, croît sur des terrains de composition différente et livre ainsi des sujets de qualités diverses à l’intérieur d’une même essence. Mais les paysans pour qui un chat est un chat, qui savent les caprices de la glèbe et un peu moins ceux de la forêt, haussaient les épaules et maugréaient que c’étaient là astuces de marchand de vaches pour payer moins cher ici en compensation de ce qui aurait, peut-être, été payé trop cher là-bas, dans un autre marché d’où le menuisier ne serait pas sorti gagnant. On le soupçonnait de faire ainsi l’équilibriste et de calculer des moyennes, en cheville avec Alfred Bouffard, le maire et scieur de long.
Pour les propriétaires de bois de châtaigniers, il y avait beaucoup moins de discussions. Le prix était le prix et on en vendait surtout beaucoup moins au menuisier, sinon quelques gros pieds pour le parquet. On se réservait sagement le reste pour les clôtures et les piquets de vigne.

Ces pourparlers, ces négociations interminables, ces argumentations et chicanes de plus ou moins bonne foi sur le terrain et devant la matière encore vivante, en s’offrant du tabac à rouler et en signant contrat verre contre verre, constituaient bien les derniers usages culturels du genre. L’époque nouvelle allait bientôt sonner le glas de cette perte de temps et d’énergie en palabres futiles, sonner le glas du commerce à visage humain, tordre une fois pour toutes le cou à ce qu’il restait de troc dans l’échange et la fabrication des choses de la terre.
Quand Evariste Brunet reprendrait l’affaire familiale, il ne chausserait plus ses bottes pour parcourir les taillis dans la neige et le froid, sous la pluie et dans la fange des chemins forestiers, à la recherche d’arbres dressés droit devant lui, au hasard d’une pousse, des arbres avec des racines fouillant les entrailles de la terre, des troncs élancés vers les nuages en pluie et des branches dans lesquelles se balançait le vent et où venaient pour la nuit s’appuyer des oiseaux. Pour œuvrer, raboter et assembler, il commanderait des articles manufacturés, planches, chevrons, lattis et autres poutres chez un grossiste installé dans les environs, qui les aurait lui-même fait venir du diable Vauvert, ou de plus loin encore, et peu importerait. Il n’en saurait pas moins faire l’éloge de leur qualité sur la foi d’un catalogue couché sur papier glacé.
De même Migret n’aurait tantôt plus, pour s’être éclipsé dans la nuit vers des destinations interlopes, l’alibi d’être allé visiter ses génisses meuglant dans des pâturages clôturés de buissons, parmi les boutons d’or et les pissenlits. Il se fournirait directement à l’abattoir ou, mieux, passerait commande par téléphone et il exposerait sur son étal de la viande sans histoire, sans nom précis, de la viande métaphysique surgie on ne saurait d’où… jusqu’aux inepties d’une vache cannibale, nourrie de la moelle épinière d’une de ses congénères. Le boucher, pour n’avoir jamais flatté la puissante échine de la bête, n’en saurait que mieux vanter à ses clients la saveur des morceaux dispersés là, sans aucun rapport tangible les uns avec les autres et peu importerait.
Il en irait de même pour le boulanger et sa farine, le cordonnier et ses chaussures, l’aubergiste et sa tambouille. Les hommes perdraient bientôt le goût de l’artisanat au profit d’une passion pour le commerce. L’art de faire, supplanté par l’art de faire valoir.
Tout cela viendrait, est venu, mais n’était pas encore advenu à l’époque -  c’était hier - où les bois du Fouilloux s’étiraient dans leur longueur très loin le long de la Nationale 10, jusque à Chez Fouché et même au-delà, presque à mi-chemin du chef-lieu du canton, tandis qu’ils pénétraient en largeur jusqu’à Brux en englobant au passage des villages, des lieux-dits et quelques fermes isolées.

Comme tous les grands bois, ceux-ci avaient leur histoire et leurs légendes. Ils auraient appartenu jadis au marquis du Peu, ou comte, on ne savait pas trop, en tout cas un hobereau dont le château en ruines se devinait encore dans une clairière moussue, près du lieu-dit du même nom, par des amoncellements incongrus de pierres que rongeaient les lichens et le lierre. Sans doute les bois étaient-ils à ces époques beaucoup plus vastes. Mais la vente des biens nationaux des lointaines années révolutionnaires, en les distribuant à qui voulait acheter par assignats, les avait morcelés, hachés et découpés en autant d’acquéreurs. Partout en France, les terres s’étaient alors élargies au détriment des surfaces boisées, dans une frénésie de spéculation du paysan, ébahi d’être soudain fait propriétaire après plus de quinze siècles de servitude et de complet dénuement.
C’est en tout cas ce que racontait Alfred Bouffard qui, à ses heures perdues, lorsqu’il n’était ni à sa mairie, ni à sa scierie, ni à son alambic, ni au café des sports, se piquait d’histoire locale. C’est qu’il avait accès à des archives, lui, et à de la paperasse secrète, alors on l’écoutait avec respect. On écoute toujours un maire quand il badine et fait autre chose qu’écrire des règlements qui emmerdent tout le monde. Louis, derrière son dos et quoique l’écoutant attentivement en hochant la tête et en essayant à chaque fois de placer un mot compliqué sans jamais cependant y parvenir, ce qui le vexait beaucoup, contestait que Bouffard, tout maire qu’il fût, n’en savait rien de tout ça et qu’il inventait des sottises à dormir debout. C’était pas comme ça que ça s’était passé, les affaires. C’était comment alors, Louis ? Dis-nous donc un peu… J’en sais rien. Mais je sais que c’était pas comme ça.
On laissait dire Louis, parce que ce n’était que Louis, et on laissait dire le maire, parce que c’était quand même le maire, mais d'abord parce que, de tout ça, on s’en fichait royalement. C’était bien trop loin, bien trop antique pour qu’on se sentît quelque peu concerné.
Quand ils se mettaient en devoir d’évoquer l’histoire des bois du Fouilloux, les plus vieux ne remontaient à grand peine qu’au tout début du siècle et se remémoraient alors des cieux toujours neigeux, des hivers brutaux à en fendre la pierre des chemins, la rivière prise par les glaces dès les premiers jours de décembre et jusqu’à la chandeleur, des bandes de loups hurlant depuis les profondeurs des taillis, et qui, parfois même, tenaillés par la faim, venaient renifler jusque sous les portes des étables. Les vieux racontaient avoir vu leurs parents prendre des fourches et des fusils pour tâcher d’éloigner les bêtes faméliques. Les bois du Fouilloux, pour ceux-là, c’étaient donc les loups et l’hiver.
Pour les autres, un peu plus jeunes, les entre deux âges, c’était la guerre et le repaire des maquisards. On avait depuis leur couvert touffu tendu des pièges aux Boches qui défilaient sur la nationale 10. On en avait dégommé quelques-uns, oui, surtout à la débâcle, quand ils se traînaient, en haillons, et remontaient sur le nord. Il n’y avait pas eu de représailles ? Non point ! Ceux qui étaient passés par là avaient fui en vitesse, sans demander la monnaie de leur pièce, paniqués par ces dédales de broussailles, décousus et tellement propices aux guets-apens… Hum… Hum… Pour les plus jeunes encore, on doutait quand même qu’une puissante armée, victorieuse, qui avait déferlé sur tout le pays tel un raz-de-marée et l’avait tenu sous sa botte cinq années durant, ait pu un tant soit peu s’effrayer des bois du Fouilloux, aussi secrets fussent-ils. Mais on ne contestait pas à voix haute. C’eût été faire injure aux anciens, à leur probité, et aussi à la glorieuse mémoire du patrimoine communal.
Pourtant, si les paysages ne conservaient aucune empreinte du passage des loups, ni aucun stigmate des brillants engagements de la résistance locale, ils gardaient la mémoire de ce passé beaucoup plus lointain de la Révolution et d’une exploitation anarchique, pratiquée au gré des propriétés établies dans la hâte et la confusion. Tantôt les champs, tels des estuaires, pénétraient dans la profondeur des bois, et tantôt c’étaient les bois, telles des presqu’îles, qui s’aventuraient très loin dans les champs. Leur périmètre était donc fort capricieux et, parfois, une péninsule boisée s’était même avancée si loin dans les terres qu’elle avait été un beau jour coupée de ses bases, dessinant un îlot d’ombres sur le déploiement des champs.
Le long de la petite route musardant de Sémillé à la Nationale 10, le bois palud, agréable futaie d’un hectare environ entourée sur ces trois autres côtés par des cultures diverses et de médiocres pâturages, formait un de ces petits massifs isolés. Un chemin d’argile qu’on empruntait régulièrement pour rejoindre les champs situés au-delà, la coupait en son milieu et les charrettes aux grandes roues étroites et cerclées de fer avaient creusé là de profondes ornières, comblées en toutes saisons par une eau épaisse et rougeâtre.

Un dimanche après-midi, juste avant que ne s’engage l’habituelle partie de belote du grand Gaétan et de ses comparses, comme il était question de ce chemin difficile parce que Norbert avait à passer par là dans la semaine pour enlever la clôture d’un pré que Prunier se proposait de défaire pour l’ensemencer au printemps, Alfred Bouffard avait expliqué que le bois palud avait autrefois été un marécage. Il y avait même eu là des tourbières - des archives  en attestaient -  et on avait dû les exploiter si on en croyait ces grands trous dont était encore criblé le sous-bois. "D’où son nom", avait marmonné le grand Gaétan en brassant les cartes, un sourire au coin des lèvres et les yeux mi-clos à cause de la fumée d’une cigarette qu’il tenait serrée entre ses dents. Et comme Bouffard fronçait les sourcils, que Norbert faisait une moue, qu’Edgar Dupin l’interrogeait du regard et que Louis faisait semblant de comprendre en ricanant et en opinant bêtement du chef, le regard pourtant dans le vague comme quand on cherche l’astuce d’un propos sibyllin, il avait précisé : palus, paludis, le marais…Et avant que les quatre hommes ne se lancent dans la bagarre des atouts, tendus et sérieux, Louis avait eu le temps de lâcher qu’effectivement, il avait lu ça quelque part. Mais il ne se rappelait plus où, dame !… Il lisait tant !
Cinq propriétaires se partageaient la jouissance de ce bois palud, dont Louis pour une quinzaine d’ares seulement, mais une quinzaine d’ares qui valaient de l’or et qu’on lui enviait en sourdine. On allait même jusqu’à penser que les quinze ares du bois palud à Louis, valaient à eux seuls plus chers que tout le reste de sa propriété, de six hectares environ. Sur son petit lopin boisé, situé en lisière d’un pâturage de Joseph Prunier, croissaient en effet de magnifiques merisiers comme on n’en trouvait nulle part ailleurs dans les environs ; de robustes merisiers hauts d’une trentaine de mètres, avec des troncs lisses et droits comme des I. En juin, ils se couvraient de petites cerises sauvages, d’abord rouges, puis noires en juillet, à la chair acide qui faisait faire la grimace si on en venait à la goûter.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

10:15 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.01.2014

Les Champs du crépuscule -11 -

Le texte sur une seule page

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[...] Comment, dans les jours qui suivirent le marché avorté des chênes, en février, les braillards du café des sports en vinrent-ils à supposer qu’un deuxième marché, projeté celui-là en décembre, avait du même coup capoté ? Mystère et boule de gomme. Joseph Prunier, déjà honteux des chênes payés et restés debout, se garda bien d’en rajouter avec sa promesse de vente établie sur la vigne. Il ne s’en ouvrit même pas à son père au cours des deux altercations. Encore moins à son domestique.
Les Augereau quant à eux n’avaient pas dans leurs habitudes de divulguer le secret de leurs affaires à qui que ce soit, à plus forte raison si elles se soldaient par un échec. Alors ?
C’est pourtant le grand Gaétan qui, le premier et tout réjoui comme à son habitude, provoqua publiquement la conversation sur le sujet, après la partie de belote traditionnelle d’un dimanche soir, alors que, secondé par Louis et Evariste, Norbert en était aux commentaires et aux exclamations d’admiration, le tout en échange d’un petit apéritif, comme de coutume. Il était en train de paraphraser qu’à un moment donné, il avait bien cru qu’il y avait plus de carreau dans le jeu, parce que le père La cane avait coupé l’as et, surprise, avait joué le manillon maître deux tours après. Mais il s’était trompé. Il avait mal vu. Il avait confondu avec l’as de cœur. Il n’y avait pas de loup là-dessous, c’était une belle partie, oui, une belle partie…
Dis donc, cachottier, à propos de loup, l’avait interrompu le grand Gaétan après avoir vérifié d’un rapide coup d’œil jeté à l’autre bout du café que Joseph Prunier ne s’y trouvait pas, il en aurait pas vu débarquer un chez lui, il y a quelque temps déjà ?
Un loup ? Sûr que j’ai jamais vu de loup de ma vie !
Moi non plus, avait ricané Louis, éberlué. Sauf dans le dictionnaire, en image, un gros loup qui furète dans les bois, sur une petite butte enneigée et sous la lune.
Pas un vrai loup, mais un loup avec deux pattes, deux gros yeux ronds, deux grandes oreilles de chimpanzé et presque pas de poils sur le caillou. Il ne l’a pas vu, celui-là ?
Toute la tablée et les buveurs des tables les plus proches reconnurent de suite le portrait de Roland Augereau. Les esgourdes alentour se tendirent. On se retourna même. La Cane et Edgar Dupin clignaient malicieusement des yeux, pour faire semblant qu’ils étaient au courant et qu’ils étaient curieux d’entendre la réponse. Alfred Bouffard, le maire,  jeta un coup d’œil à la pendule, prétexta un rendez-vous, salua et déguerpit.
Augereau était venu un matin, il y avait déjà un moment, disons deux semaines environ avant Noël, c’était vrai. Même que le vieux l’avait engueulé, lui Norbert, parce qu’il l’avait renseigné que le patron était là. Ils avaient discuté tout un moment dans la grange puis ils étaient rentrés boire un coup. Oui, ça c’était vrai de vrai. Mais vrai de vrai aussi que le patron ne lui avait pas dit ce qu’il était venu faire là. C’est sûr, maintenant que tu le dis, que c’était bizarre, cette visite d’un Augereau chez nous.
Ils avaient bu un coup de pinard ? avait aboyé un gars depuis l’autre bout du bistro… Pardi, quand on veut acheter une vache, faut d’abord voir si son lait est bon !
Le café des sports ne fut plus soudain qu’un énorme éclat de rire. On se tapait sur le ventre, on cognait sur les tables, on hurlait que pas besoin de goûter la barrique avant d’arracher la treille, et qu’ils devaient en faire une tête, les Augereau, quand ils avaient appris que Prunier-le-vieux refusait de lâcher la vigne… Alors ça, c’était du pain bénit ! Bien fait pour eux, tout ça !
Quel vieux salaud, avait grommelé Evariste Brunet. Mais, à part Norbert assis tout près de lui, personne ne l’avait entendu, sinon on lui aurait demandé s’il défendait les rapaces, maintenant, et s’il jugeait que ce qui était arrivé à son père avec les chênes ne méritait pas d’arriver aux Augereau avec la vigne !
Le grand Gaétan, lui, rigolait tout son saoul et tressautait d’aise, renversé sur sa chaise, les yeux débordant d’une espièglerie enjouée.  Bah, vous causez, vous causez comme des journaux, mais vous n’en savez foutrement rien de tout ça… Avec des si et des mais, on mettrait Paris en bouteille, comme on dit. Vous y étiez à cette visite de Roland Augereau chez Prunier ? Non. Eh bien vous supposez, vous ricanez, et vous inventez des histoires. Augereau et Prunier ont toujours été un peu copains, ils ne sont pas mon cul ma chemise, c’est vrai, mais ils se causent cordialement… Ce n’est pas vrai, Norbert ?
Si. Un peu. Enfin, pas beaucoup quand même… Ah, vous voyez… et, ma foi, y’a pas de mal à aller boire un coup chez un voisin. Tenez, moi, une fois, j’ai payé un coup à Jean Augereau. On a trinqué à la barrique parce qu’il passait par là pour aller à ses jeunes blés du côté de Vant. Est-ce que ça veut dire qu’il voulait m’acheter quelque chose ? Ben non… Enfin… Pas encore…

Le brouhaha gouailleur cessa tout à coup. On s’observa. On s’interrogea par de petits coups secs du menton. On douta. Le grand Gaétan était-il sérieux ou faisait-il l’âne ? Son copain Edgar Dupin rangeait les cartes et les jetons, le nez baissé. Surtout ne pas s’en mêler. Lui, les Augereau, il les avait en estime. Ils rénovaient, ils bâtissaient, ils projetaient bientôt un nouvel hangar et c’est lui qui ferait les fondations et le gros œuvre. Les Augereau, c’était beaucoup d’argent qui tombait à intervalles réguliers dans son escarcelle. Il y avait une fosse à ensilage aussi, dont ils avaient parlé, la dernière fois… Il faisait grand nuit et il était bien tard. Edgar Dupin était resté longtemps là-bas, à prendre des mesures et à calculer son devis. On était tombé à peu près d’accord et on avait bu un pichet en causant d’affaires et d’autres… De souvenirs tristes aussi… De Pierre Augereau, son camarade de classe, celui qui était l’aîné de la famille avant de laisser ses tripes là-bas, dans des montagnes désertiques, celui que les fellaghas avaient dynamité, pauvre gars, quelques semaines avant sa libération, alors que toute la famille et sa fiancée, oui sa fiancée, se préparaient déjà à fêter son retour. Quand une famille a connu ça, pour rien, pour ces vendus qui ont tout lâché après, elle méritait le respect et le silence.
Edgar Dupin se taisait donc et n’en finissait pas de ranger les jetons, empilant les ronds jaunes sur les ronds jaunes, les verts sur les verts, les rectangles sur les rectangles et les petits carrés sur les petits carrés, avec mille précautions. Il espérait que le grand Gaétan allait arrêter là ses provocations et qu’on ne lui demanderait pas son avis. Pas en public, en tout cas.
Ce soir-là, Louis mérita bien les deux Pernod qu’il lui offrit par la suite. Car il vint, sans le savoir, à son secours avec ses boniments habituels, volant ainsi la vedette au grand Gaétan. La fantaisie lui prit en effet de se vanter que les Augereau, il les connaissait mieux que personne. Si quelqu’un pouvait en causer sans dire de conneries, c’était lui. Parce que c’était sa famille. C’était pas de sa faute, mais c’était comme ça. Et en famille, on dit des choses qu’on répète pas aux voisins. Ce qui se dit en famille, c’est sacré, ça ne regarde que la famille. C’est pour ça qu’on est en confiance, qu’on discute plus librement, parce qu’on est certain que ça n’ira pas plus loin.
Louis marqua une pause, non pas pour voir l’effet produit sur les buveurs grâce à l’espoir d’importantes révélations, mais parce que, tout à coup, il lui sembla qu’il était en train de se tirer une balle dans le pied. Alors, poursuivit-il quand même, mais d’un ton irrésolu, avec l’air empêtré et benêt de quelqu’un qui vient de changer en douce l’intention de son propos et qui improvise sur de l’anodin, il avait entendu dire à l’autre, là, avec sa tête de criminel, un jour qu’il était passé dire bonjour à sa sœur, qu’il boufferait d’ici peu toute la commune tant il y avait de corniauds là-dedans et qui savaient même pas travailler, qui voyaient pas plus loin que le bout de leur nez, qui se croyaient encore avant la guerre avec leurs chevaux et leurs petits morceaux de terre éparpillés un peu partout. Il avait proposé à Louis de laisser tomber tout ça. Il lui rachèterait ses prés bas, un bon prix, à cause des alluvionnements. Mais Louis, pour bien se foutre de lui sans qu’il le voie, lui avait dit d’accord et avec les sous que tu me donneras, je rachèterai la vigne à Prunier, parce qu’elle me fait bien envie, cette vigne, son vin est fameux, je l’ai souvent goûté… Couillon, l’autre avait tourné les talons et était parti sans demander son reste. Il n’en avait jamais reparlé depuis, tu penses bien !
Et Louis ricanait comme quelqu’un qui se trouve très malin et qui sait bien attraper les autres. Son gros nez en frémissait d’orgueil et de plaisir. C’en était tout à fait grotesque ! On s’apprêtait à le moquer et à le traiter de bonimenteur d’histoires qui ne tiennent vraiment pas debout – faut dire aussi qu’on était vexé de s’être au passage fait traiter de corniaud par le plus corniaud d’entre tous, même si c’était pour rapporter les propos d’un autre — quand, en guise de conclusion, il lâcha une chose qui fit que les railleurs ravalèrent aussitôt leurs persiflages et qui rendit toute l’assemblée soudain sérieuse et pensive.
Inventa-t-il en effleurant malgré tout la vérité, comme il arrive à tous les fabulateurs, ou, incorrigible cabotin, ne résista-t-il pas à l’envie de faire sensation et revint-il à son intention première de dire quelque chose qu’il savait vraiment ? Difficile d’en juger… Toujours est-il qu’en vidant son verre de Pernod et en faisant l’important, d’une voix beaucoup plus assurée, il prévint que fallait faire attention, hein, son beau-frère était bien avec les bourgeois du chef-lieu et même avec le juge de paix et les gendarmes. Si on avait la moindre histoire avec lui, sûr qu’on perdrait et qu’on mangerait tout ce qu’on n’avait pas encore gagné ! Tiens, la veuve Boisseau, Alice, qui c’est qui lui a trouvé les ménages à faire chez les messieurs dames de Couhé ? Hein, qui c’est ? Elle leur doit une fière chandelle, la Alice, aux Augereau ! Sans eux et sans leur bras long, bernique, pas de fantaisies, pas de ville et pas un sou !
Tout ça se savait vaguement, dans l’à-peu-près, en manière de ouï-dire, on n'en était pas du tout certain. On n’en craignait pas moins les Augereau sur la foi de ces rumeurs-là, au cas où, par instinct de précaution. Pire, il arrivait qu’on les flattât. Car rien ne fait plus peur aux petites gens qu’un homme riche et arrogant qui marcherait bras dessus, bras dessous avec les autorités ; tellement peur qu’on s’interdit d’en parler pour éviter de se mettre en même temps à dos et le riche et l’autorité. C’était donc tabou et personne n’avait jusqu’alors osé en faire étalage en public. Ça se murmurait dans les chaumières, à huis clos. Quand on voulait médire des Augereau ailleurs que chez soi, on parlait de leurs ambitions, de la violence du cadet, de leur fortune et on poussait même, parfois, jusqu’à mettre en cause la propreté de cette fortune. Oui, Augereau père… Les années noires… Avec les Boches… Enfin, tout ça, c’est du passé, concluait-on, prudemment évasif.
Le café des sports baissait donc le nez, on se grattait le menton en faisant la moue, on se raclait la gorge, on vidait son verre ou on se tournait vers Mémène pour qu’elle remette la tournée. En fait, on ne voulait pas se rendre coupable d’avoir écouté. Edgar Dupin, au nom d’Alice Boisseau, avait enfin levé les yeux et froncé les sourcils. Le grand Gaétan s’était penché sur l’épaule de Louis et lui avait glissé à l’oreille qu’il se taise, nom d’un chien, sinon il s’exposait à recevoir bientôt une nouvelle paire de gifles ! Et on eût dit, à voir son énorme tarin agité, sa bouche bée et ses yeux vitreux comme sont les yeux des véritables demeurés, que Louis venait effectivement d’en recevoir une nouvelle, paire de calottes !
Et i savait ça comment, le grand Gaétan, hein ? Le grand Gaétan avait un petit doigt qui lui disait tout et, pour l’heure, ce petit doigt était levé, avec un sourire fripon, sous le museau plus piteux que jamais de Louis.

La prémonition s’avéra pourtant bien plus indulgente que ne se montra la réalité ! On ne vit pas Louis aux commentaires de la partie du dimanche suivant. Il était malade ? Non, quelqu’un l’avait aperçu dans la semaine qui montait vers ses bois, une hache et une scie à l’épaule. Mais il avait un large pansement qui lui obstruait un œil, sans doute au beurre noir, et comme on lui avait demandé ce qui lui était arrivé, il s’était plaint que c’était ce putain de vent froid qui lui avait fait une conjonction. Oui, il avait dit une conjonction. Il avait dû, cette fois-ci, lire le dictionnaire que d’un œil.
Et quand il se présenta de nouveau, un peu gêné, taciturne, au comptoir du café des sports - c’était un dimanche - la caustique Mémène, en lui versant un petit verre de vin blanc et après s’être poliment enquise de sa santé, lui avait conseillé de ne dire désormais les choses graves qu’il aurait à dire que dans le jargon des dictionnaires. Par précaution.
Comme un seul homme, la foule des joueurs et des buveurs avait alors éclaté de rire.

 Fin du chapitre 3

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

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