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20.05.2014

Jòzef Kraszewski

bu.JPGLa huitième nouvelle du recueil Le Théâtre des choses que j’avais publié en 2011 à l’enseigne des éditions Antidata, faisait la part belle à l’écrivain polonais Jòzef Kraszewski, dont la maison d’enfance à Romanów, sorte de petit manoir d’agréable facture environné de grands bois, est aujourd’hui un musée consacré à sa mémoire.
Il se situe à une quinzaine de kilomètres de ma maison.
J’aime venir me balader en ces lieux chargés d’histoire, de littérature et tout empreints d’un fier isolement. A l’automne dernier, une exposition des photos personnelles de l’écrivain montrait un magnifique portrait du sieur Gustave Flaubert. Trouver une icône de la littérature française à l’autre bout de l’Europe, dans un village perdu, fut pour moi source d’un petit pincement. Comme un goût d’une littérature universelle. Un clin d’œil.
J
òzef Kraszewski était né, en fait, à Varsovie, son père ayant préféré rejoindre la capitale au moment où tout le pays était traversé par l’armée napoléonienne en route vers sa déroute, cap sur Moscou. C’était en 1812.
La famille de l’écrivain reviendra à Romanów l’année suivante.
Plus personne en Pologne - du moins pas grand monde - ne lit aujourd’hui
Jòzef Kraszewski. Il est, comme on dit, tombé en désuétude. L’expression m’a toujours semblé jouer le rôle d’un doux euphémisme, peut-être par assonance avec décrépitude. Et puis ce  tombé, qui sonne comme une disgrâce sans appel...
On ne lit donc plus guère Kraszewski, disais-je, mais, franchement, lit-on encore beaucoup, en France, ailleurs qu’en terminale ou sur les bancs de la faculté des Lettres, Stendhal, Balzac ou Hugo ?

Des liens profonds unissaient Kraszewski à la France. Ces liens lui avaient d’ailleurs valu de tâter de la paille humide des cachots de Bismark qui le soupçonnait d’être un espion au service des Français, alors que sourdait le conflit qui éclata en 1870. L’ouverture récente des archives permet de certifier que les soupçons de l’austère Prussien étaient absolument fondés : Jòzef Kraszewski, comme de nombreux Polonais, misait sur la victoire française pour desserrer l’étau prussien sur toute la Poméranie et tout le nord du pays. La fameuse Prusse orientale. Qui n'était autre que le bout de Pologne annexée.
On sait ce qu’il advint de ces espoirs des Polonais avec la chute de Badinguet.
Ce qui ne fut pas pour nous un désastre, comme quoi les peuples ont toujours des intérêts divergents quant aux résolutions de l’histoire.
J'avais appris aussi par l’excellente revue de critique, Polityka, l’existence d’autres complicités de l’écrivain polonais avec des écrivains français, et non des moindres.
Jòzef Kraszewski avait en effet été rédacteur en chef de la revue, Gazeta Polska. Il s’efforçait ainsi de démontrer que la Pologne, quoique rayée de la carte géopolitique, existait bel et bien. Il voulait aussi ouvrir les Polonais à l’esprit de la littérature en Europe et il signa donc avec Victor Hugo une convention pour la publication en feuilleton des Misérables.
A ceux de ces compatriotes qui ne manquèrent pas de lui faire
alors le reproche de travailler pour une revue juive, Kraszewski avait déclaré en substance :
«Pour moi, il n’y a pas les juifs d’un côté et les Polonais de l’autre. Il n’y a que des citoyens polonais épris de liberté. »
Cet état d’esprit est à souligner dans un pays dont les bourreaux nazis se serviront moins d’un siècle plus tard comme billot le plus criminel et le plus sanglant de toute l’histoire de l'humanité et où l’antisémitisme avait des racines profondes, historiques, qu’il ne m’appartient pas de développer maintenant.
Kraszewski entretenait aussi une correspondance assidue avec un certain Henri Beyle et, bien avant que ses compatriotes ne s’en persuadent, assurait que celui qui signait sous le nom de Stendhal ferait date dans l’histoire de la littérature.
Il avait donc du flair littéraire, Stendhal ayant lui même assuré, peut-être dans un moment de découragement hautain : je serai célèbre vers 1935 !

Kraszewski appréciait et connaissait aussi Tourgueniev, qui vivait alors en France.
Son importance est telle que, par-delà la qualité de son œuvre abondante, jugée inégale, certains le considèrent aujourd’hui comme le père du roman polonais.
Mais tout cela, bien sûr, intéresse-t-il encore beaucoup de monde ? Moi-même, si le hasard d’un exil ne m’avait fait son voisin, me serais-je intéressé à l’écrivain tombé en désuétude ?
Rien n’est évidemment moins sûr.

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Illustrations : le bureau de Kraszewski - L'entrée du musée

12:19 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Cher abbé Prompsault.
La Dame blanche et ses sortilèges hante encore et hantera encore longtemps, je l'espère, ces lieux qui gardent en leurs pierres ce qui perdure de l'imaginaire européen, malgré le rouleau compresseur de ce qu'on ne peut guère appeler autrement, dorénavant, que "la zone", et non plus l'Europe.
Il est certain qu'ailleurs que sur les bancs des facs de lettres, la lecture est en passe de devenir une activité presque désuète, en tout cas, celle de Balzac ou de Stendhal. Quelques "happy few" de tous âges, esprits excentriques ou curieux, mélancoliques ou plein d'enthousiasme, gardent cependant le foyer. Merci pour ce billet "in memoriam."

Écrit par : solko | 20.05.2014

Vous me flattez, quoique Kraszewski ne soit pas Villon :))
Mais il est vrai que ressortir son goût pour les vieux auteurs, dans un monde pareil, s'apparente de plus au plus au travail - par ailleurs fort louable - de l'archéologue.

Écrit par : Bertrand | 22.05.2014

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