18.03.2011
Brassens : les mots du cygne
Vénus callipyge
Une des critiques les plus imbéciles que le vulgaire ait pu formuler à l’encontre de Brassens, surtout à ses débuts, c’est précisément la vulgarité. Mais il est vrai pour tout le monde que la posture récurrente des esprits grossiers est de voir de la trivialité un peu partout.
Le poète en a souffert. Il avoue avoir essayé de comprendre pourquoi une telle critique pouvait lui être faite. En vain.
Sans méchanceté aucune mais avec une espèce de désabusement dans la voix, les yeux vacillants devant la caméra qui semble vouloir le traquer, il est toujours émouvant de l’entendre dire, presque murmurer : Vous savez, j’entends tous les jours des chansons bien plus vulgaires que les miennes.
Tout est à peu près dit. Brassens n’a pas tout à fait la même notion du laid et du beau, du propre et du malpropre, que la meute des imbéciles. Cette incompréhension est douloureuse et intemporelle. C’est le risque majeur encouru par tout poète, à la recherche d’un écho fraternel qui répondrait à sa voix.
Baudelaire et ses Fleurs du mal, Flaubert et Madame Bovary, entre autres, traînés en justice, en ont su quelque chose.
Et tous les béotiens pétris d’horreur judéo-chrétienne devant les merde, cul, putain, salaud, bordel et autres petits vocables colorés de notre patrimoine, auraient dû prendre la peine de les lire dans le texte de Brassens, plutôt que de les entendre séparément résonner à leurs oreilles faussement chastes, comme autant de vieux interdits de leur mal-éducation. Ils y auraient gagné beaucoup. Ils se seraient surtout épargné le ridicule.
J’aborde ce sujet, somme toute fort banal, car Vénus callipyge est peut-être le meilleur argument du raffinement de sa plume que Brassens sut opposer à tous ceux qui la voyaient uniquement nourrie dans un encrier rempli de turpitudes.
Le texte est une réussite de tact et de délicatesse sur un sujet qui, traité par un grossier personnage, eût été fort scabreux et honteusement désobligeant. Je suis à peu près certain que tous les tartufes de l’inculture permanente n’y ont vu, d‘ailleurs, que du feu.
Le titre est déjà une éloquence.
Du grec Kalli, beau, et de pugê, fessier, fesses, le terme callipyge qui qualifie plaisamment de grosses et belles fesses, nous est surtout familier par le nom de la célèbre statue, Vénus callipyge, trouvée dans la maison dorée de Néron et conservée aujourd’hui au musée de Naples.
*
Votre dos perd son nom avec si bonne grâce,
Qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison.
Que ne suis-je, madame, un poète de race,
Pour dire à sa louange un immortel blason.
Belle périphrase, admettez-le, pour dire cette transition entre le dos et le fessier, confluent tellement suggestif de la silhouette : votre dos perd son nom. L'expression est d'ordinaire réservée à une rivière quand elle rejoint un fleuve ou une autre rivière.
Le poème participe du blason, genre poétique de la première moitié du XVIe siècle et qui fut inauguré en 1535 par Clément Marot et son succulent Blason du beau tétin.
Lorsque ce facétieux petit poème parvint à la cour de François 1er, il y connut un succès prodigieux :
Tétin, de satin blanc tout neuf
Tétin refait blanc comme un œuf
Tétin qui fait honte à la rose
Tétin, plus beau que nulle chose.
Tétin, dur non pas tétin voire,
Mais petite boule d’ivoire
Au milieu duquel est assise
Une fraise ou une cerise.
Clément Marot - Blason du beau tétin
A tel point qu’on se mit à blasonner tous azimuts les charmes et les précieux trésors du corps de la Dame : Antoine Héroët blasonne l’œil, Jean de Vauzelle, les cheveux, L’abbé Eustorg de Beaulieu, le nez, Des Périers, le nombril, Maurice Scève, le sourcil, et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement du genre, dont Marot lui-même sonna le glas, en 1536, en lançant le premier contre-blason, intitulé de manière significative et en jouant sur une assonance, Le blason du laid tétin.
J’ajoute, par digression et souvenir joyeux, qu’un groupe de jeunes gens de mes amis, en Charente-Maritime, avait mis en musique Le blason du beau tétin. Une vraie réussite, une petite merveille qu'il m’arrive encore de chanter. Assez souvent même.
A la fin du XVIe siècle, les poètes de la Pléiade, affectant de mépriser cette littérature du blason, s’en inspireront néanmoins fortement. Ronsard, que ni la modestie ni la délicatesse n’embarrassaient, doit énormément à Marot et, sans jamais même le mentionner, puisera sans vergogne dans les blasons entre 1554 et 1559 avec ses chansonnettes burlesques, odelettes et autres épigrammes. Il en va de même pour les Petits hymnes de Rémy Belleau.
Avec cette célébration toute en finesse d’une belle paire de fesses, Brassens remet ici au goût du jour cet esprit léger et chahuteur du blason.
Honneur, donc, au postérieur généreux de cette dame ! Honte à qui peut encore le dire gros cul et gloire au poète de le soustraire ainsi au vocabulaire des philistins !
Brassens blasonnera à nouveau de façon magistrale en 1972 avec son magnifique Le blason, s'indignant de l'homonymie désastreuse entre con et con :
La malpeste soit de cette homonymie
C'est injuste madame et c'est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu'une foule de gens.
*
Nul ne peut aujourd’hui trépasser sans voir Naples,
A l’assaut des chefs d’œuvre ils veulent tous courir !
Mes ambitions à moi sont bien plus raisonnables :
Voir votre académie, madame, et puis mourir.
De tous les chefs-d’œuvre que recèle le musée de Naples, même si Vénus callipyge retient assurément la préférence du poète, il lui préfère l’original à la copie. Il le dit nettement ici et gratifie alors les fesses dodues d’un nom bien peu commun, tout empreint d’histoire et de littérature.
L’origine grecque du mot "académie" est celle d’un nom propre Akademos, ou Academus, que portait un personnage de l’âge héroïque.
Les Lacédémoniens menant guerre contre Athènes pour délivrer Hélène enlevée par Thésée, Academus leur révéla l’endroit où elle était retenue prisonnière. En récompense de quoi, sa maison de campagne située à mille pas d’Athènes fut épargnée lors de la mise à sac de la Cité.
C’est dans ces jardins sauvés du désastre que Platon enseigna sa philosophie, le nom propre Académie, devenant le nom même des jardins, puis de la doctrine de Platon et de ses successeurs.
A partir de 1570, de nombreuses sociétés littéraires ou scientifiques prirent en France le nom "d’académies" alors que Clément Marot, décidément grand précurseur, nomma ainsi le collège de France dès 1535, très exactement un siècle avant que Richelieu ne fonde l’Académie française.
Dans le domaine spécifique qui est le sien, l’académie est donc la société qui fixe les règles de l’art, qu’il s’agisse d’architecture, de sciences, de pharmacie, de sports, de médecine, d’éducation, de littérature ou de toute autre discipline.
En termes de peinture, académie désigne alors une figure entière traitée isolément, d’après un modèle nu, mais qui n’est pas destinée à entrer dans la composition d’une œuvre plus général, d’un tableau. Ce terme doit son origine au fait que, jadis, cette peinture ne pouvait être pratiquée que dans les académies.
C’est donc un insigne honneur qui est fait aux fesses abondantes que de les élever au rang d’une académie.
Même la basse-cour caquetante et gloussante des féministes n'y avait pas songé !
Illustrations :
1 -Vénus Callipyge, musée de Naples
2 - Platon
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16.03.2011
Tristesse
Neige doucement fondue, dernières pellicules de glace qui résistent encore à fleur d’étang, chants encore timides des premières grives, un vol de cigognes, ciel qui n’a plus la couleur attristée de l’hiver.
On aurait envie de laisser monter en soi toute cette sève des choses, comme à chaque passage à ce point précis du cercle. On aurait envie d’affirmer encore et encore que le temps qui nous est imparti de ce côté-ci des étoiles est un temps merveilleux, qu’on soit Paul ou qu’on soit Jacques, misanthrope ou incorrigible amoureux des hommes.
Mais le cœur n’y est pas. Le printemps a la tenue d’un décor posé sur un monde résolument dramatique.
De l’autre côté de la Méditerranée, tout un peuple que soulevait enfin l’espoir, est abandonné aux couteaux de son étrangleur. Sa gorge ne sera bientôt plus qu’une béance aux chairs pendantes. Honte ! Honte pour l’éternité jetée à la face des puissants ! Ce sont des frères qu’on assassine. Nous ne savons pas leurs vues, leurs sentiments, leurs idées d’eux-mêmes. Que nous importe : ils ont pris les armes contre leur dictateur et devraient mériter notre secours et respect fraternels. Qui qu’ils soient.
Ingérence ? Taisez-vous, abominables que vous êtes ! Taisez-vous ! Vous vous ingérez partout, sans morale ni éthique, sans crier gare et sans état d'âme, quand votre soif de domination, de profit et de puissance monétaire est à étancher !
Et puis, là-bas, sur l’archipel de l’Orient, la vieille terre qui s’est secouée, a tué, et le monde une nouvelle fois menacé par les manipulations scientifiques de l’infiniment petit.
Pour ou contre le nucléaire ? Question idiote s’il en est. Question d'imbéciles. Infantile. Question sans fondement. Question hors-sujet. Question pour faire voir qu’on a des choses dans sa tête alors qu’on est plat comme une limande, face aux complications du monde.
Le nucléaire est dangereux comme l’est - sur une échelle plus grande, plus frappante, plus apocalyptique parce que d’un coup d’un seul fortement meurtrier et qu’il hypothèque alors la santé humaine à long terme - la cigarette que j'ai au bec, la vitesse sur route ou autoroute, la consommation excessive d’alcools.
Je n’aime que modérément les chiffres. Ce qui, in fine, est en partie snob et légèrement débile. Donc : la voiture tue un million et demi de personnes dans le monde chaque année et en blesse quarante fois plus ! Depuis Tchernobyl, la voiture, votre voiture messieurs-dames, la mienne, a donc tué 37 millions d’individus. A titre indicatif, la Pologne compte 38 millions d’habitants.
Vous êtes pour ou contre la voiture ? Ridicule !
Le nucléaire est une énergie fondamentale. Au sens profond, étymologique. Pas grand monde pour se soucier d'ailleurs de sa dangerosité quand il allume au quotidien son convecteur, se branche sur internet, éclaire ses mouvements, se sert de ses outils domestiques, consomme des produits fabriqués par des machines électriques.
Le drame est ailleurs. Le drame est dans la maîtrise des hommes sur cette formidable énergie que leur cerveau a su arracher aux principes mêmes de la matière. Le drame est que la planète est elle-même une force que les hommes ne maîtrisent pas et ne maîtriseront jamais. La planète explosera quand, scientifiquement, elle aura vécu son temps. Qu’elle soit habitée par des hommes ou non.
Or, elle tremble régulièrement, s’ébroue, et les hommes, grimpés sur son dos comme le sont les puces sur celui des chiens, s’en trouvent forcément et fortement bousculés.
Le drame est dans l’instabilité permanente, vivante, de l' habitat humain.
Fallait-il donc construire des centrales nucléaires, plonger au fond de la matière pour en extraire la substantifique moelle et tâcher de doter l’humanité de réserves énergétiques inépuisables ?
Oui. Je dis oui sans une seconde d’hésitation.
A mon sens, ceux qui répondent non sont des babas cools attardés, qui s’ignorent, genre qui diraient qu’il fallait laisser les chevaux attelés aux diligences parce qu’un être qui leur était cher a trouvé la mort dans un accident de la circulation.
Des erreurs monumentales, des contradictions de l’intelligence, des négligences nées de la recherche exclusive du profit, ont-elles été commises dans la mise en place et le maniement de cette énergie ?
Oui. Sans aucune hésitation.
Ceux qui répondent non sont des puissants intéressés par le lucratif et aucunement soucieux du confort de l’humanité.
Reste la tristesse, la détresse, la compassion du cœur et de l’âme face au drame du Japon, drame de l’humanité, drame et catastrophe de la fusion des erreurs humaines, du génie humain et des caprices de la planète, voyageuse du cosmos.
J’habite à deux-cent-cinquante kilomètres, à vol de nuage radioactif, de Tchernobyl.
On m’a raconté un peu.
Je pense aux japonais meurtris dans leur vie.
Je pense aux Libyens bientôt vaincus.
Je ne pense pas au printemps.
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14.03.2011
Brassens : les mots du cygne
Le vingt-deux septembre
On ne reverra plus, au temps des feuilles mortes
Cette âme en peine qui me ressemble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en souvenir de vous…
Que le brave Prévert et ses escargots veuillent
Bien se passer de moi pour enterrer les feuilles :
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.
Les étés finissant et l’automne ont toujours inspiré les poètes.
Le thème, associé au déclin de la lumière et à l’endormissement de la vie, est source sempiternelle de mélancolie. Un archétype de la fuite du temps vers…C’est la saison des oiseaux de passage, voyageurs en exil, des froides steppes du Nord et de l’Est vers les rivages plus cléments du Sud. C’est la saison des arbres tirant leur révérence au vaste monde, dans l’éclat d’une dernière débauche de couleurs. Leur chant du cygne. C’est la saison des rayons obliques, des brouillards, des cimetières silencieux, des petits pas, des grandes nostalgies et du souvenir des amours enfuies. C’est la saison où quelque chose de la mort rôde alentour, comme dans ces vers de Lamartine, mis en musique par Brassens :
C’est la saison où tout tombe
Aux coups redoublés des vents ;
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants
Lamartine – Pensée des morts-
Chez Verlaine, c’est la saison des sanglots longs, des violons et des blessures du cœur. Avec Baudelaire et son Chant d’automne, c’est surtout l’adieu à la lumière :
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu vive clarté de nos étés trop courts !
Charles Baudelaire – Les Fleurs du mal – LVI
Guillaume Apollinaire y consacre plusieurs poèmes dans son recueil Alcools, dont ces vers magnifiques qui célèbrent à la fois la beauté et la tristesse de ce déclin universel :
Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes à l’automne feuille à feuille (…)
Tous, ou presque, ont chanté les mélancolies d’une saison qui, par la lente dégradation des jours, conduit jusqu’aux froidures des ténèbres. Saison qui fascine, comme nous fascine la certitude de notre propre disparition.
Si une anthologie littéraire devait un jour y être consacrée – à ma connaissance elle ne l’est pas encore – nous y lirions les plus belles pages de nos poésies et nous y retrouverions, entre Hugo, Lamartine, Vigny, Musset et bien d’autres, ces très beaux alexandrins du Vingt-deux septembre.
L’astucieux Brassens, comme pour prendre de la distance avec toutes ces mélancolies, comme pour les narguer un peu, place la fuite de son amour le jour même où l’automne est officialisé au calendrier. Un titre prosaïque.
Ce raccourci consacre ainsi tous les thèmes poétiques dont la saison a été l’inspiratrice. Nul avant lui n’y avait pensé ou, du moins, n’avait osé le faire.
En fait de titres, on trouve des chants, des chansons, des noms de fleurs comme chez Apollinaire et ses Colchiques ou des Feuilles mortes comme chez Prévert. Jamais la date du calendrier ostensiblement affichée.
La coïncidence du départ de la bien-aimée avec ce jour fatidique permettait jusqu’alors au poète de se pencher avec tristesse et regrets sur ses amours mortes, en parfaite harmonie avec le grand mouvement des choses. Son cœur alors chantait à l’unisson avec le chant du monde.
C’est dorénavant fini. Il n’y a plus de tristesse à se souvenir car le temps a pansé la blessure : le vingt-deux septembre est devenu indolore. Il a perdu tout son sens. Il n’est plus qu’une date comme une autre, qui introduit une saison comme une autre.
Par une double allusion à Prévert, Brassens signifie qu’il ne sera désormais plus sensible aux symboles de l’automne.
C’est d’abord un clin d’œil à la célèbre ballade mise en musique par Jacques Kosma, Les feuilles mortes, ballade qui fit le tour du monde comme porte-parole de la chanson intellectuelle du Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre et dont le refrain est encore dans toutes les mémoires.
La seconde allusion, plus explicite, désigne un autre poème, Chanson des escargots qui vont à l’enterrement :
A l’enterrement d'une feuille morte
Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le soir
Un très beau soir d’automne (…)
Jacques Prévert – Paroles –
C’est, en dépit de mon goût modéré pour Prévert, une belle allusion, comique, puisque les escargots, par nature si lents, n’arriveront à l’enterrement qu’au printemps, saison de la résurrection des feuilles. C’est ce qu’on appelle avoir un enterrement de retard. Guéri des nostalgies de l’automne, le poète du Vingt-deux septembre n’ira plus aux enterrements des feuilles mortes. Son cœur est déjà tourné vers le printemps.
Brassens fait donc mine de ne consacrer quelques strophes à l’automne que parce qu’il coïncidait, tout à fait par hasard, avec une douleur personnelle. Il ne le chante pas comme l’ont fait les autres poètes, en tant que saison universellement ressentie comme étant celle de la nostalgie. C’est là toute l’ambigüité voulue de ce titre et toute l’originalité de ce beau poème. Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Il y a là une pudeur à ne pas vouloir s’épancher, une prise de distance narquoise par rapport à sa propre souffrance et cette manière de faire, de dire, d’écrire, Brassens l’a tient d'un certain François Villon.
Le dernier vers est tout simplement magnifique :
Et c’est triste de n’être plus triste sans vous
Le poète, in fine, avoue qu’il aime être bercé par le vague à l’âme et que rien n’est plus triste que la mort des amours mortes, quand elles n’ont plus d’écho, aucun, dans notre imaginaire affectif, et quand, des sphères de la sublimation, elles sont redescendues au pays morose des souvenirs ordinaires.

Jadis, ouvrant mes bras comme une paire d’ailes,
Je montais jusqu’au ciel pour suivre l’hirondelle
Et me rompais les os en souvenir de vous…
Le complexe d’Icare aujourd’hui m’abandonne,
L’hirondelle en partant ne fera plus l’automne :
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.
Avant d’aborder la légende d’Icare issue de la mythologie grecque, que tout le monde connaît mais dont je dirai quand même un mot parce qu’elle constitue depuis l’Antiquité une allégorie marquante, je m’arrête un instant sur ce vers, Le complexe d’Icare aujourd’hui m’abandonne. Le poète n’abandonne pas ses fantasmes. Il est abandonné. Il subit. Il n’est pour rien dans le changement de signification du vingt-deux septembre. Le dernier vers, sus-mentionné, prend toute sa signification.
Et je vous laisse aussi goûter toute la finesse – et l’ironie - de cette hirondelle dont le vieil adage dit que sa venue ne fait pas le printemps et dont le départ, ici, ne fera même plus l’automne. Normal : il n’y a plus d’automne significatif au cœur du poète.
Pourtant, que n’avait-il tenté pour le célébrer, cet automne, et rester ainsi toujours épris de son souvenir amoureux !
N’est-il pas allé jusqu’à se métamorphoser en oiseau pour accompagner, là-haut, l’adieu tant symbolique des hirondelles ? Car voler est, depuis la nuit des temps, un désir universel de l’homme cherchant à échapper à sa condition d’homme cloué au sol. Des textes babyloniens datant de 4000 ans avant J.C. attestent de ce fantasme commun à toutes les époques. Au IIe siècle avant notre ère, vingt-et-un siècles donc avant Jules Verne, un écrivain grec, Lucien de Samosate, fit même le récit imaginaire d’un voyage sur la lune !
Si ce thème est partout récurrent, c’est qu’il appartient aux plus anciennes images créées par l’inconscient collectif, avant de devenir, partiellement, une réalité du début du XXe siècle.
Je dis partiellement parce que, par-delà l’instrument de vol proprement dit, l’aile a une connotation symbolique très forte, au même titre que la lumière et le feu.
La multitude d’expression où l’aile est humanisée, avoir du plomb dans l’aile, battre de l’aile, en avoir un coup dans l’aile, ne pas avoir l’aile assez forte, sans que cela soit en référence direct à ‘l’oiseau, atteste de sa valeur emblématique et anagogique.
Ce complexe de l’homme par rapport à l’oiseau et au monde des airs trouve donc son illustration achevée dans cette allégorie de la mythologie grecque qu’est la légende d’Icare.
Dans cette légende, Dédale est inventeur, architecte et sculpteur. Par Minos, roi de Crète, il est chargé de concevoir un inextricable labyrinthe où sera enfermé le Minotaure, ce monstre mangeur d’hommes, moitié humain, moitié taureau.
Ainsi nul ne peut s’évader du labyrinthe et quiconque y est enfermé ne peut échapper à la férocité du Minotaure.
Dédale ne révéla le secret de son labyrinthe qu’à Ariane, fille de Minos, afin qu’elle libérât son amant, le héros athénien Thésée, après qu'il eut tué le monstre mangeur d’hommes.
Furieux, Minos fit alors enfermer Dédale et son fils Icare dans le labyrinthe. Grâce à ses talents d’inventeur, Dédale sut construire des ailes de cire pour lui et son fils, qu’ils utilisèrent pour fuir.
Malgré les recommandations de son père, Icare, grisé par ses sensations de vol et de liberté, voulut monter très haut, toujours plus haut, jusqu’à ce que la chaleur du soleil fasse fondre la cire des ailes. Il s’abîma alors dans la mer et s’y noya.
L’image a bien sûr été moult fois utilisée, le plus souvent pour symboliser des prétentions humaines si hautes qu’elles en deviennent fatales.
J’ignore si cette part de la mythologie est à l’origine de l’expression se brûler les ailes.
Même si cette locution est le plus souvent employée dans le sens métaphorique de perdre une réputation en perdant un challenge impossible et même si elle fait plutôt référence au papillon de nuit s’approchant toujours plus près de la lampe jusqu’à en être foudroyé, je suis tout de même tenté de lui trouver son origine chez la désobéissance d’Icare et son désir d’aller toujours plus haut pour y chercher toujours plus d’ivresse.
La fascination du papillon de nuit pour la lumière et ses approches de plus en plus audacieuses symbolisent pour moi l’expérience des limites et, par conséquent, l’identification du point absolu de non-retour, plutôt que la prétention trop grande ou la perte d’une réputation.
Tenter cette expérience des limites est aussi une façon de braver le plus puissant des tabous : la mort.
Illustration : LPO Vienne
11:58 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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11.03.2011
Brassens : les mots du cygne
Les quat’z’arts
Ce n’étaient pas du tout des filles en tutu
Avec des fesses à claques et des chapeaux pointus,
Les commères choisies pour les cordons du poêle,
Et nul ne leur criait « A poil ! A poil ! A poil »
L’Ecole des Beaux-arts, appelée aussi les quat’z’arts par référence aux disciplines qui y sont enseignées, architecture, peinture, sculpture et gravure, s’est rendue célèbre par - en autres choses- son bal annuel où de vastes parodies pastichaient la mort et les enterrements.
La funèbre mascarade ne pouvait qu’inspirer la plume de Brassens, toujours encline à taquiner la gravité solennelle des funérailles.
Il fait ici une peinture fort subtile de la fête macabre, où le faux s’avérant finalement être vrai, la morale est que le temps des amusements et des rigolades est terminé :
Adieu ! Les faux tibias, les crânes de carton
Plus de marche funèbre au son des mirlitons,
Au grand bal des quat'z'arts nous n'irons plus danser
Les vrais enterrements viennent de commencer
Toujours cette mélancolie de la fuite du temps qui conduit inexorablement à la fosse, bien réelle, quand la boîte à dominos n’est pas habitée de carton, mais bien d’un proche, parent ou ami.
Tout est donc douloureusement réel dans ce décor et les commères sont dignement habillées, de noir sans doute, qui tiennent les cordons du poêle, eux-mêmes affreusement authentiques
A l’évidence, il ne s’agit pas ici du poêle à charbon, à bois ou au mazout destiné à réchauffer l’air ambiant, mais d’un homonyme quelque peu tombé en désuétude.
Si le premier trouve son origine latine dans le balnae pensilia, le second nous vient de pallium, mot qui désigna d’abord un manteau, puis une riche étoffe, avant d’être récupéré par la liturgie catholique pour dire le drap mortuaire recouvrant le cercueil pendant la cérémonie des funérailles.
Les cordons pendent aux quatre coins de ce drap et devoir les tenir relève d’un insigne honneur.

Les deux oncles
Qu’aucune idée sur terre n’est digne d’un trépas,
Qu’il faut laisser cela à ceux qui n’en ont pas,
Que prendre sur- le- champ, l’ennemi comme il vient,
C’est de la bouillie pour les chats et pour les chiens
Désabusé des hommes, nous avons vu Brassens s’affliger de la sauvagerie de la guerre de 14-18, première guerre mondiale de l’histoire et tellement monstrueuse qu’on s’empressa de la baptiser la der des ders.
L’œuvre de Georges Brassens, dont je maintiens envers tous les plumitifs accablés de prétention et tous les snobs du hit-parade intellectuel, qu’elle est une œuvre majeure du XXe siècle, ne pouvait se dispenser de consacrer, sur un tout autre ton il est vrai, un poème au deuxième grand dérèglement de la raison humaine qui survint vingt ans seulement après le premier, ces catastrophes constituant l'identité historique de ce siècle.
C’est une chanson qui a fait grincer bien des dents - dans le meilleur des cas - et qui -dans le pire - valut à Brassens une sale réputation.
Il y accuse, comme dans La mauvaise herbe, comme dans La tondue, comme dans Mourir pour des idées et bien d’autres compositions, tous les engagements dans la lutte fratricide pour des idées, lesquelles idées sont par essence éphémères. La mort volontairement donnée au nom d’un idéal, d’un dieu ou d’un drapeau révulse Brassens.
Reste qu’il fallait bien s’engager contre le nazisme, sous peine de s’en faire le complice sans doute. On peut donc opposer à Brassens, c’est vrai, que son idéal d’une paix et d’une fraternité heureuses, ne tient hélas pas la route devant la réalité fondée sur la bêtise meurtrière des hommes et la barbarie de certains systèmes.
Pourtant le poète est un humaniste pour qui rien n’est assez grand, vrai ou juste pour justifier qu’on verse ne serait-ce qu’une seule goutte de sang. Il le dit clairement ici.
L’idéal, c’est la vie. Pas la mort.
En interpellant les deux oncles qui ont combattu chacun sur une rive du Rhin, le poète déplore d’abord la stupidité de leur mort et en veut pour preuve l’oubli dans lequel est tombé leur vain sacrifice.
Là encore, on pourrait rétorquer que l’Allemagne nazie a été vaincue…
Néanmoins, le temps efface tout ; il est un ingrat. Il réconcilie les ennemis d’hier, referme les plaies et enterre de plus en plus profondément les morts.
Brassens ne déplore pas cette réconciliation. Au contraire, il s’en félicite. Il désespère seulement du fait que pour devenir amis, fraternels, il faille d’abord s’entre-tuer.
C’est tout le sens et la mélancolie de ce poème fortement controversé, même par certains Brassenophiles. C’est tout de même l’écriture d’un homme fortement visionnaire, car il fallait l’être pour écrire, neuf ans seulement après le traité de Rome et près de trente ans avant celui de Maastricht :
Maintenant (…)
Que vos filles et vos fils vont la main dans la main
Faire l’amour ensemble et l’Europe de demain.
C’est bien, dit Brassens. Mais il eût mieux valu en venir jusqu’ici sans faire tonner le canon !
Tout ça, c’est du gâchis !
Et tel est le sens premier de la locution de la bouillie pour les chats : c’est de l’inconduite, c’est vain et c’est incohérent.
L’expression date de la fin du XVIIIe siècle et a été interprétée comme une référence au magma difforme et rudimentaire que l’on sert aux chats en guise de pâtée.
Pourtant Pierre Guiraud ne la traduit pas comme une métaphore mais comme un jeu de mots avec un terme tombé en désuétude, le chas, qui désignait initialement de la colle d’amidon, puis du mauvais bouillon.
A l’origine, donc, le jeu de mots aurait porté sur chas, bouillie primaire, et chat.
Avec le temps, chas n’étant plus utilisé, l’interprétation aurait évolué vers la métaphore utilisée par Brassens.
Il y rajoute d’ailleurs les chiens.
Peut-être pour rester dans le ton et qualifier les guerriers. Parce que les chats ont, eux, la réputation - absolument surfaite - d'être doux et gentils.
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10.03.2011
Scandale sur un titre
J'ai vraiment aimé ces concerts. Tout y était : un public sympa, sans prétention, du vin, le désert muet des campagnes et des nuits qui n'en finissaient pas d'être des nuits. Nous sommes venus deux années de suite.
Puis nous entrions. Les vitres ruisselaient de buée. Nous serrions des mains et nous nous préparions à jouer. Nous jetions aussi, toujours, un regard moqueur sur un affreux goupil empaillé, juste derrière nous, qui n'avait vraiment rien à foutre là.
Ce soir-là, un petit gars un peu bedonnant, la mine poupine et le cheveu bien cranté, était venu nous saluer et nous avait présenté sa jolie petite femme. Il devait l’aimer, sa femme, parce que tout de suite il s’était mis à faire le fanfaron avec les artistes.
- Ah, quel plaisir ! On va entendre du Brassens ! J’les connais toutes. Toutes ! Ça fait quarante ans que j’l’écoute, moi, le gars Brassens…
Sa petite femme acquiesçait et buvait des yeux son petit bonhomme de mari au ventre discrètement replet.
Mon ami est alors subitement monté sur la scène, il a récupéré sa grosse bible, les œuvres complètes du Maître, il a ouvert l’ouvrage vers la fin puis, étalant le livre sous le nez du couple médusé, à la page S’faire enculer :
- Et celle-là, vous la connaissez ?
La petite dame a rougi jusqu’aux deux oreilles, qu’elle avait d’ailleurs joliment duveteuses, mais elle a ri en même temps. D’un petit rire fripon, à peine étouffé.
Le petit ventre a froncé les sourcils, il a fait semblant de regarder la partition d'un air savant, en se triturant le menton, mais sans s’attarder sur le titre. Puis, grand seigneur :
- Non, celle-là, j’la connais pas.
Un taquin, mon ami.
Je l’ai vu après, au cours d'une pause, prendre un pot avec ce couple sympathique.
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09.03.2011
Petites annonces
. Recherche désespérément quelqu’un qui aurait lu Le Docteur Faustus jusqu’au bout afin qu’il me renseigne sur la façon dont il s’y est pris. Troisième fois que j’abandonne, vers la cent-cinquantième page, ce chef-d’œuvre (prononcer avec la bouche en cul de poule et en dodelinant du chef) de la littérature.
Tel : 00 56 765 444 8000, aux heures des repas
. Ai reçu de nombreux faire-part qui m’annonçaient la mort du roman depuis La Comédie humaine et l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second empire. Comme je ne m’étais aperçu de rien, ballot que je suis, et que me voilà donc avec un siècle et demi de retard sur le dos, je recherche avec frénésie toute personne susceptible de me renseigner sérieusement sur l’endroit d’inhumation, les causes réelles du décès et, si possible, le nom des fossoyeurs. Parce que j’ai lu aussi quelque part que ces derniers auraient pu être Marx et la sociologie, ce qui, de prime abord, m’avait fait croire à une grosse blague d'apprentis carabins avinés.
Tel : 00 56 765 444 800, aux heures des repas
. Je cherche un éditeur pour un roman vieillot, aux termes surannés, à la syntaxe classique, avec des personnages et des descriptions à la con. Bref, un roman chiant comme un jour sans pain. Un roman dont le sujet n’intéresse pas grand monde. Jugez-en plutôt : un groupe de paysans de la Vienne à la fin des années 60 face à un événement ponctuel, certes, mais surtout face aux chambardements causés par la nouvelle façon de penser les campagnes.
Discrétion assurée. Parole d’honneur.
Tel : 00 56 765 444 800, à toutes heures du jour et de la nuit
. Recherche pour conversation anodine - et plus si affinités mais ça m'étonnerait fort - un ou une auteur de tapuscrits pour ne pas mourir idiot et savoir enfin à quoi ça ressemble.
Tel : 00 56 765 444 800, aux heures les moins pénibles de la journée
. Annonce sérieuse : Aimerait rencontrer quelqu'un qui a tout lu - je dis bien tout - de A la recherche du temps perdu sans jamais avoir eu l'impression de perdre son temps.
Tel : 00 56 765 444 800, à des heures convenables
. L’Exil des mots recrute rédacteur en chef pour sa catégorie critique et contestation car grosse fatigue sur le sujet de la part du rédacteur en poste.
Pas sérieux s’abstenir. Rémunération très incertaine cependant.
Tel : 00 56 765 444 800, aux heures de bureau
. Enfin, alors que j'allais boucler ma rubrique, on me prie d'insérer ceci :
Cette bonne femme, souffrant d'inextricables névroses parmi lesquelles celle de la surenchère répugnante, recherche d'urgence un vétérinaire.
Contact : UMP, Assemblée nationale.

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08.03.2011
Henri Calet
" Nous avions gagné la guerre grâce au canon de 75, à la Rosalie, au pinard, à la Madelon, et surtout grâce à nos vertus immortelles. Pour ma part, j’avais un très bon moral. Celui de ma mère était moins bon ; elle avait dû quitter le Buckingham Palace où, à force de respirer la poussière des beaux tapis, elle avait contracté la tuberculose.
Ce furent des jours de liesse. Les vainqueurs rentraient dans leurs foyers, à l’exception de ceux qui étaient restés pour tout de bon dans la terre de France ; à l’exception du poilu inconnu à qui l’on trouva un site admirable pour y passer l’éternité. Chaque ville, chaque bourgade eut le sien en métal ou en pierre, selon les possibilités des finances communales, ce qui fit bientôt lever une immense armée de soldats à jamais démobilisés, à jamais impassibles dans des poses héroïques et presque aussi vraies que nature. L’un lançant adroitement la grenade vers la tranchée adverse, l’autre dans une charge à la baïonnette comme, hélas ! on n’en fait plus. Les localités par trop pauvres s’offrirent un obélisque, une plaque, une fontaine, un simple médaillon. Ce fut une grande époque pour la statuaire, en France.
Mon père ne tarda guère à revenir des Pays-Bas. Il avait également un bon moral. Il nous dit qu’il avait eu une vive nostalgie de Paris et de nous, il nous dit aussi qu’il n’avait jamais douté de la victoire du droit. Je ne le reconnus point, il s’était apparemment policé au contact des Hollandais, il s’habillait mieux qu’avant. La guerre lui avait été profitable, en somme. Si tout le monde mourait à chaque coup… Il y a, heureusement, bien des balles qui se perdent.
Il avait d’importants projets d’exportation de pommes de terre de semence ; il était ressaisi par le goût du négoce ; il allait monter une affaire, pour cela on lui avait avancé là-bas un gros capital. Mon père inspire confiance aux gens, il est sympathique. Il reprit son nom, qu’il avait dû abandonner temporairement. Les lendemains paraissaient assurés.
Nous ne nous entendîmes pas dès l’abord. C’est ma faute, je sortais à peine de l’âge ingrat et je m’ingéniais à me faire une personnalité.
Le logement d’un héros de la guerre, qui n’était pas rentré, se trouva vacant au premier étage de la maison. Nous l’occupâmes. Il se composait de deux pièces. Mes parents y habitent encore. Déjà, en 1918, la porte des cabinets ne fermait pas. En arrivant sur le palier, c’est ce qui capte immédiatement l’attention : les chiottes, au bout du couloir.
La situation n’était pas redevenue tout à fait normale. Il y avait une réglementation du commerce avec l’étranger, et concernant les pommes de terre de semence, en particulier. En attendant un retour de la complète liberté des échanges, mon père résolut de mettre à l’épreuve une méthode aux courses qu’il avait fignolée à loisir sur le papier, pendant ces années terribles. Il décida du même coup que mes études avaient assez duré, et il m’emmena avec lui à Auteuil, à Longchamp, à Enghien, au Tremblay, à Saint-Cloud, à Vincennes, à Maisons-Laffitte…
C’est de cette manière que je me familiarisai avec les environs de Paris. D’autant mieux qu’il nous advenait souvent de rentrer à pied, après avoir perdu jusqu’à la monnaie que nous aurions dû garder pour le tramway ou l’autocar du retour. Nous étions aussi peu raisonnables l’un que l’autre. Tel père, dit-on, tel fils.
Sur le chemin, mon père me répétait en guise de consolation :
« On est venu au monde tout nu, le reste c’est du bénéfice. »
Je l’approuvais. Il y avait au fond de moi la même philosophie fataliste."
Extrait de Le tout sur le tout. Chez Henri Calet, tout est en finesse, le véritable propos en filigrane. A la limite de l'antiphrase permanente.
Un peu comme chez Darien. De grandes leçons d'écriture.
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07.03.2011
Le temps des cerises en forme de poires
L’hiver, c’est comme un tunnel dans lequel on s’engouffre aux premiers jours de novembre. Listopad en polonais. Littéralement, la chute des feuilles.
C’est ce mot chute qui me plaît bien. Chuter. Les chutes sont toujours plus vertigineuses que les ascensions. Plus sûres de leur trajectoire aussi.
Pour ma part, je m’y glisse donc toujours le cœur léger dans ce boyau des mortes-saisons, plein de bonne volonté et d’idées d’écrire. Dans ma tête, c’est mythique. La décadence de la lumière va de pair avec l’envie d’écrire. Ça finit même par avoir quelque chose d’idiot, cette affaire que j’assume volontiers. Toute idiotie décalée s’assume d’autant mieux qu’on n’a de compte à rendre à personne et si, en plus, on trouve quelque plaisir à être idiot dans un monde d’idiots.
Quatre mois de neige et de gel et de verglas. Cette latitude sans altitude observe scrupuleusement le grand mouvement des choses. Vers la fin mars reviendront les premières cigognes et l’aube, ce trait rose de l'éternel sablier, bien avant cinq heures. Quelque chose change dans le grand basculement. Le tunnel sent comme un soupçon de lumière.
J’aurai bientôt traversé mon sixième hiver en Pologne. C’est ma pendule à moi. Mes douze coups de minuit. C’est là, dans ces traversées des catacombes gelées, que se mathématise ma vie. Mon avancée dans le temps, plutôt. Je ne consacrerai donc jamais à l’expression j’ai X printemps. C’est peut-être parce que je préfère les endormissements aux réveils.
Se réveiller sur quoi, d’ailleurs ? Sur l’état d’un monde qui ne m’inspire plus guère que le dégoût. Et si ce monde est dégoûtant, c’est bien parce que les hommes le veulent ainsi. Il n’y a plus de dialogue possible avec toute cette merde. Les grands de ce monde, portés par les nains affreux, cacochymes, prétentieux, minables, des chaumières du suffrage universel, nous ont volé nos vies. Qu’au moins ils ne nous fassent pas perdre notre temps.
Si je devais exprimer mon plus fort regret, mon immense regret, ce serait d’avoir vécu à une des époques les plus lamentables pour l’esprit humain.
Et je suis encore assez con pour le dire.
Tout ça ne sert strictement à rien.
Notre parole ne vaut que par sa propre logique autonome. Intérieure. Sans incidence aucune sur rien. Un peu comme ces mélopées de prisonniers qui dégoulinent parfois sur le crépuscule des barreaux. Quand il n’y a rien à faire, sinon compter les nuits.
Parfois même les hivers.
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04.03.2011
Brassens : les mots du cygne
Les copains d’abord
Non, ce n’était pas le radeau
De la Méduse, ce bateau,
Qu’on se le dise au fond des ports,
Dise au fond des ports.
Il naviguait en père peinard
Sur la grand’mare des canards,
Et s’app’lait les copains d’abord,
Les copains d’abord.
La fidélité en amitié fut toute sa vie durant un trait de caractère de Brassens. Les amis des premières années à Sète, les copains d'école et de la rue, les camarades des années noires, quand le poète parfaitement inconnu n'avait ni ressources, ni logement à lui et ne se consacrait qu'à la lecture et à l'écriture en se nourrissant de pâtes et de conserves, ont toujours fait partie de son cercle intime, après qu’il fut devenu un homme célèbre. Il dégageait quelque chose de fort et de profondément humain et, selon ces amis, on se sentait apaisé en sa présence. René Fallet - dont on ne peut pas dire que du bien, je vous le concède - dit plaisamment : «Même un con fini , au contact de Brassens, oubliait un moment sa connerie. Il n’avait soudain plus envie d’être méchant ou jaloux.» D’autres, comme Pierre Onteniente, Mario Poletti, Pierre Nicolas, Victor Laville, ont aussi témoigné de cette chaleur humaine chez Brassens.
Les copains d’abord - dont je rappelle qu’il s’agit d’une œuvre particulière parce qu’une œuvre de commande - est donc articulée autour d’une métaphore, celle du bateau à bord - jeu de mots plaisant sur le titre à double sens - duquel sont embarqués des amis pour le meilleur et pour le pire, bateau qu’on ne quitte pas, où l'on est solidaire et heureux de l’être.
C’est un bateau robuste qui ne risque pas de chavirer. Brassens fait appel à une dramatique expression tirée d’un fait divers qui frappa fort les imaginations.
Le 2 juillet 1816, une frégate, La Méduse, fit naufrage. Les passagers et l’équipage, 150 personnes, réfugiés sur un radeau vécurent des jours horribles, à la dérive pendant plus de douze jours. 15 seulement survécurent après avoir atteint des extrémités dans l’horreur, dont le cannibalisme de survie.
Géricault en fit le sujet d’un chef-d’œuvre aujourd’hui exposé au Louvre, Le Radeau de la Méduse, fresque de 4,91 m sur 7,16 m et qui fut présentée pour la première fois à l’exposition de 1819 sous le titre Scène de naufrage.
L’expression Le Radeau de la Méduse est apparue en 1867 dans les dictionnaires pour définir une situation désespérée où il faut lutter vraiment jusqu’ au bout pour avoir une chance de survie. Brassens l’emploie ici comme expression métaphorique et comme référence à l’histoire même de la frégate.
L’amitié ne sombrera donc pas et les amis ne seront pas à la dérive. Le bateau ne prend d’ailleurs pas les risques du grand large atlantique. Il croise sur la mare aux canards, qui, par raillerie, désigne chez certains Bretons la Méditerranée, par opposition à la mare aux harengs, expression attestée chez Esnault en 1926 pour dire l’Atlantique.

C’étaient pas des amis de luxe,
Des petits Castor et Pollux,
Des gens de Sodome et Gomorrhe,
Sodome et Gomorrhe.
C’étaient pas des amis choisis
Par Montaigne et la Boétie,
Sur le ventre ils se tapaient fort,
Les copains d’abord.
Mais qui sont-ils, ces joyeux gaillards de la mare aux canards ou, plutôt, qui ne sont-ils pas ?
L’auteur puise par toute une série de litotes leurs portraits dans la mythologie, l’Ancien testament et la Bible.
Pour proches qu’ils fussent, donc, les copains ici présents n’étaient pas des frères jumeaux, fils d’un dieu élevés au rang des immortels, comme le furent Castor et Pollux dans la mythologie grecque et latine.
Inséparables, les deux frères firent l’objet d’un culte dans le monde romain.
Brassens les a choisis parce qu’ils étaient considérés comme les protecteurs des marins et que, nés peu avant la Guerre de Troie, ils avaient participé à de nombreux événements de cette époque trouble, dont l’expédition des Argonautes, ces héros embarqués sur l’Argo, à la recherche de la Toison d’Or.
Une légende plus tardive raconte que Zeus les transforma en une constellation, celle des Gémeaux.
Point héros, donc, et point en quête d’une toison d’or qu’aurait portée un bélier ailé, nos lascars voguant sur la mare aux canards ! Ils sont des hommes bien réels, en chair et en os. Et point chez eux de penchant pervers à prendre obstinément Cupidon à l’envers. Ils ne sacrifient pas aux mœurs licencieuses de Sodome et Gomorrhe, ces deux villes toujours mentionnées ensemble dans la Bible.
Selon l’Ancien Testament, elles font partie des cinq villes dites cités de la plaine, qui furent toutes détruites, sauf la dernière, par le cataclysme, le soufre et le feu, à cause des mœurs dissolues de leurs habitants et de leurs honteuses pratiques sexuelles.
Les copains avaient entre eux de viriles familiarités, certes. Ils ne s’embarrassaient pas de préciosités, de manières et de rapports sociaux convenus. C’est le sens de l’expression taper sur le ventre de quelqu’un, c’est-à-dire avoir avec lui un comportement désinvolte, ne pas se gêner du tout, pouvoir faire à peu près tout sans les contraintes des règles de bonne conduite.
Ils étaient amis. Ni frères mythiques ni homosexuels.
Cette allusion aux cités de l’Ancien Testament n’est, à mon goût, pas très heureuse et elle ne sonne plus très bien aujourd’hui, près de cinquante après, à nos oreilles libérées du tabou de l’homosexualité - les oreilles n’étant que les réceptacles du cerveau - qu’on nommait exclusivement à l’époque, par abus de sens, pédérastie.
Car pour asseoir plus encore l’authentique franchise qui lie entre eux Les copains d’abord, Brassens, en filigrane, veut peut-être dire qu’ils n’étaient pas des enculés. Un poète de sa trempe, dont la tolérance et l’ouverture d’esprit forcent le respect, aurait sans doute pu éviter cette faute de goût.
Brassens, dans un titre posthume, Se faire enculer, diatribe succulente contre l’idéologie féministe, précisera quand même sa pensée sur le délicat sujet, peut-être parce que l’époque avait aussi changé. Il commencera par une allusion à Mallarmé :
La lune s’ennuyait,
On comprend sa tristesse,
puis, demandant qu’on l’excuse d’employer une expression aussi triviale que enculer, il écrira :
La chose ne me gêne pas,
Mais le mot me dégoûte.

Au moindre coup de Trafalgar,
C’est l’amitié qui prenait l’quart,
C’est elle qui leur montrait leur nord,
Leur montrait le nord.
Et quand ils étaient en détresse,
Qu’leurs bras lançaient des S.O.S.,
On aurait dit dit des sémaphores,
Les copains d’abord.
La solidarité est une valeur sûre pour maintenir une équipée à flot. Pour peu que le destin se montre contraire, il trouve en face de lui cette solidarité, bien décidée à en détourner le cours.
La plupart des images sont empruntées, comme nous le disions, à la mer, à la navigation et aux marins.
Le coup du sort qui pourrait bien faire basculer l’équilibre d’un copain participe du même environnement.
On désigne en effet par coup de Trafalgar un événement aussi subit que désastreux, par référence à la célèbre bataille navale qui se déroula au large du cap de Trafalgar, au sud de l’Espagne, le 21 octobre 1805, au cours de laquelle la marine de Napoléon fut détruite par la marine anglaise commandée par l’amiral Horatio Nelson. Ce dernier fut tué au cours de l'engagement titanesque.
La victoire totale des Anglais leur assura cependant pour un siècle la maîtrise de la mer et mit définitivement fin aux velléités napoléoniennes d’invasion de l’Angleterre.
Quant aux appels au secours que les bras agités pouvaient envoyer en direction des berges en cas de coup vraiment dur, Brassens les désigne par le fameux message en morse de la marine, S.O.S., qu’on se plaît à traduire savamment comme étant le sigle de Save our Soul, Sauver notre âme.
En fait, il n’en est rien.
Je profiterai donc de cette dernière strophe pour en clarifier au besoin l'origine, en ignorant si Brassens a lui-même commis l’erreur ou s’il connaissait la véritable source de ce code.
De toute façon, le sens de ses vers n’en est nullement affecté et cela n’enlève rien à la richesse de son astucieuse rime.
Comme le faisait remarquer avec beaucoup d’ironie Jacques Capelovici, agrégé d’université, cet appel en morse est lancé pour qu’on vienne diligemment sauver des vies humaines menacées, et non pas des âmes, mission qui serait d’une autre nature et qui relèverait plus des compétences onctueuses des hommes de dieu que de celles d’une équipe de sauveteurs.
La vérité du message est donc nettement moins poétique et beaucoup plus prosaïque.
La conférence radiophonique de Berlin adopta ce signal en 1906 car, formé en morse de trois points, trois traits, trois points, il était beaucoup plus simple et plus immédiatement identifiable que le C.Q.D., Come Quickly Danger, utilisé jusqu’alors.
L’erreur est née d’une stupide volonté à vouloir absolument lire le nouveau signal comme un sigle, parce qu’il remplaçait un signal qui, lui, était véritablement un sigle.
Il fallut attendre les années 30 pour que, enfin, certains dictionnaires prennent en compte la véritable raison d’être de ce S.O.S et renoncent à ce Save Our Soul, tout à fait fantaisiste.
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03.03.2011
La musique ça se conjugue au présent
A l'époque de la publication de mon bouquin sur Brassens, je recevais beaucoup de courrier. Par la poste.
Un monsieur québecois et médecin de son état m'avait ainsi fait parvenir une longue missive pour me dire tout le bien qu'il pensait de mon livre et aussi qu'il s'était acheté à Paris la même guitare que Brassens, chez le fameux luthier Jacques Favino, et qu'il s'évertuait à jouer exactement, au centième de mesure près, comme le bon Maître.
J'avais répondu - gentiment - que je n'en voyais ni l'utilité, ni le plaisir qu'on pouvait en tirer. Que l'éternité d'une oeuvre résidait précisément dans sa relecture subjective, affective, sensible, adaptée à soi.
Plus tard, beaucoup plus tard, comme pour faire écho à ma réponse, j'avais découvert ça. C'est simple et c'est beau et c'est juste.
Contacté, l'artiste m'avait donné l'autorisation de publier ici sa vidéo.
La musique, ça se conjugue vraiment au présent.
Quand on prend sa guitare, il n'y a pas de concordances des tons au passé, sinon décomposé.
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01.03.2011
Brassens : les mots du cygne
1964
Les copains d’abord
- Considérations -
A propos de cette composition de Georges Brassens, sans doute la plus connue - j’allais dire la plus rabâchée - j’avoue être contradictoire.
Je tenterai donc de m’en expliquer.
Mon goût prononcé pour Brassens repose depuis toujours sur la qualité humaine et poétique de ses textes et sur le plaisir que j’ai, toujours le même depuis quarante ans, à jouer ces textes sur une guitare.
Je dois beaucoup à cet homme. Il est le seul qui m’ait donné l’incomparable jouissance de pouvoir en même temps me consacrer à la poésie et à la musique. Car n’écoutez pas les sectaires : Brassens était vraiment un musicien. Et même un musicien assez difficile. Il y a d’ailleurs encore des morceaux chez lui sur lesquels je me casse les dents. Les doigts plus exactement. Vous me direz que c’est peut-être parce que je ne suis pas doué. Certes. C’est fort possible. Mais bon, ça n’explique pas tout quand même. Tenez, par exemple, Pierre Cordier, inventeur du chimigramme et ami de Brassens, cite plusieurs anecdotes où un autre guitariste, jamais le même, guitariste émérite, reconnu, de jazz le plus souvent, accompagnait l’artiste. A chaque fois, Brassens, fort gentil, lui disait que ça n’allait pas, mais que c’était de sa faute, à lui, qu’il ne savait pas chanter, et il reprenait doucement la guitare pour s’accompagner lui-même. La vérité était que le guitariste concerné, à chaque fois, n’arrivait pas à tenir le bon tempo jusqu’au bout, n’avait pas assez de punch où que le défilement des accords était trop rapide pour lui.
Mais je m‘éloigne de mon propos initial même si cette digression était nécessaire.
Brassens m’a donc offert, comme à des milliers d’autres certainement, la possibilité de chanter des textes qui parlent de préoccupations qui sont aussi les miennes et comme j’ai envie d’en parler. Ce sont aussi les préoccupations de tous, éternelles : l’amour, le désir, la mort, la difficulté d’être, l’interrogation sur l’éternité, la méfiance instantanée envers les solutions toutes faites.
Brassens disait lui-même, raillant plaisamment Malraux, ministe de la culture, : La chanson est un art souvent fait par des mineurs, mais ça n’est pas un art mineur.
Et c’est précisément parce qu’il a choisi la chanson, mode éphémère et populaire, qu’il a pu porter à la connaissance du plus grand nombre des textes aussi grands que ceux des plus grands, ces derniers, quoi qu’on en dise et mal gré qu’on en ait, restant quand même la nourriture des seuls gens passionnés de littérature, des universitaires ou des professeurs. Qui sont parfois les mêmes, heureusement. Je le précise, sans quoi Solko va m’arracher les yeux s'il vient à passer par là !
Dans ma vie, j’ai rencontré des tas de gens qui chantaient Il n’y a pas d’amour heureux sans rien savoir de Louis Aragon. J’en ai rencontré d'autres qui connaissaient par cœur Gastibelza ou La légende de la nonne en ignorant qu’ils chantaient Victor Hugo, Le verger du roi Louis sans savoir qu’ils fredonnaient Théodore de Banville, Pensées des morts en n’ayant jamais entendu parler de Lamartine et on pourrait multiplier les exemples à l’envi.
J’ai entendu des chasseurs, des plombiers, des voyous de la nuit, des philosophes, des grands-mères, des instituteurs, des chauffeurs routiers, des méchants, des bons, des gentils, des brutes, des gens adorables, des taulards, des gauchistes, des communistes, des copains anars, des gaullistes, des tout et rin, entonner La mauvaise réputation ou Auprès de mon arbre, parce qu’il y avait quelque chose, là, dans le texte et dans le rythme, qui collait à leur peau, qui parlait d’eux, en profondeur, loin, très loin.
Par-delà les classes, par-delà la culture, par-delà l’idéologie, par-delà le comportement social et les exigences trompeuses de la survie.
Si ces textes étaient restés des textes couchés sur le papier, sans la voix et sans l’apparente frivolité d’une chanson, peu d’entre nous y auraient eu accès. J’en suis certain.
Combien connaissez-vous de gens, parmi les vôtres, parmi ceux que vous aimez, qui aient lu et retenu par cœur Guillaume Apollinaire, Gérard de Nerval ou Stéphane Mallarmé ?
Brassens a donc donné, plus que tout autre, à la chanson ses lettres de noblesse. En extirpant la poésie des grimoires pour la propulser sur le devant de la scène, en pleine lumière, il a réconcilié cette poésie avec la vie quotidienne et cette vie quotidienne avec une certaine beauté de la langue.
En cela, il a été un homme éminemment subversif. Un homme en porte-à-faux, à contre-courant de la bêtise ambiante et de l’abrutissement général, même si, à son époque, cet abrutissement n’avait pas encore atteint les sommets sur lesquels il pavoise aujourd’hui. N’oublions pas en effet que Brassens chantait en même temps que Sheila, Hallyday, Sylvie Vartan et autres mièvres « chantonneurs ». On ne pouvait guère lui comparer que Brel, Ferré et Barbara.
A quelqu’un qui lui demandait d’ailleurs s’il écoutait la chanson contemporaine, Brassens avait gentiment répondu : Bof, J’en écoute parfois quand je prends mon bain… Puis, après une seconde de réflexion, il avait ajouté : je crois que je vais arrêter bientôt de me laver.
J'ai fréquenté aussi des intelligences remarquables dans leur perception du monde et révolutionnaires dans la compréhension de leur époque, mais qui ne s’intéressaient pas à Brassens parce qu’ils ne s’intéressaient pas à un poète trop connu, qui, en plus, passait à la radio. Ceci dit, c’était quand même faire allègrement l'impasse sur le nombre de titres de Brassens interdits de diffusion radiophonique !
J’en connais encore, de ces gens, qui font la moue lorsqu’on fait référence à Brassens en matière de poésie et de littérature, parce qu’un certain pédantisme littéraire, avide de quintessence, admet mal qu’on puisse se nourrir au nectar d’un chanteur.
Laissons tomber. Ceux-là, plus nombreux qu’ils ne voudraient eux-mêmes le dire, ne savent tout simplement ni chanter, ni écouter, ni écrire, ni même lire.
Certains autres littérateurs, ou tels prétendus, surtout par eux-mêmes, agissent comme s'ils appartenaient à une espèce de caste de l’élite intellectuelle, seule capable d’interroger le monde du bout de leur écriture. Plus ils sont peu nombreux, ceux-là, plus ils sont abscons et plus ils sont abscons, plus ils sont persuadés qu'ils sont bons.
En fait, il ne leur manque pas grand-chose : ils ont mal lu Baudelaire, mal compris Rimbaud, passé complètement à côté de Nietzsche, évité soigneusement Céline, lu Le Grand Meaulnes comme un ouvrage de jeunesse de la bibliothèque rose, jamais ouvert ni Debord ni Vaneigem, même s’ils sont capables d’en parler, et surtout, jamais bien compris la pathétique incertitude de nos existences.
Sans quoi, ils auraient rencontré Brassens, à un moment ou à un autre.
J’en arrive donc enfin à ma regrettable contradiction, liée à Les copains d’abord.
J’ai du goût pour Brassens d’avoir su donner, à tous ceux qui en portaient en eux, le plaisir de la poésie, et pourtant, je n’aime que très moyennement ce texte, justement, parce qu’il est une chanson trop connue, trop reprise, trop galvaudée.
J’avoue me conduire là comme les esthètes de l'intellectualisme désincarné dont je viens d’essayer de dresser le portrait.
Mais puisque j’en suis aux confidences, je dirai que j’ai vu tellement d’imbéciles résumer l’œuvre de Brassens à Les copains d’abord, un peu comme si l’on arrêtait Victor Hugo à Jean Valjean et la littérature du XIXe siècle aux trois mousquetaires, que j’en ai voulu à ce texte d’en occulter tant d’autres, beaucoup plus poignants et forts.
Il faut dire que c’était une œuvre de commande. Pour le film D’Yves Robert, Les copains, adapté du roman de Jules Romains. Brassens disait, à tort ou à raison, que le succès de ce titre était dû au rythme et à la mélodie, beaucoup plus qu’aux paroles.
Tout ceci n’enlève rien cependant à la qualité de l’écriture de ces couplets, célébrations gaillardes de la camaraderie, truffés de références historiques et d’allusions à la littérature, que nous verrons bientôt, sur une nouvelle page.
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Brassens : les mots du cygne
Les amours d’antan (suite)
Mimi, de prime abord, payait guère de mine,
Chez son fourreur sans doute on ignorait l’hermine,
Son habit sortait point de l’atelier d’un dieu…
Mais quand par-dessus le Moulin de la galette
Elle jetait pour vous sa parure simplette,
C’est Psyché toute entière qui vous sautait aux yeux.
A la fin du XIXe siècle, apparurent les célèbres bals de la rue de Lappe, celui du Moulin rouge et celui du Moulin de la Galette.
Ce dernier, notamment fréquenté par Toulouse Lautrec et par Aristide Bruant, a donné son nom au chef-d’œuvre d’Auguste Renoir, présenté en avril 1877 à la troisième exposition des impressionnistes.
Margot, Nini, Estelle ou Jeanne, petites fleuristes et couturières des quartiers de Montmartre invitées par le peintre à venir poser en son jardin de la rue Cortot, ont immortalisé ces danseuses aux chevelures inondées de soleil et aux longues robes claires, tournoyant sur la musique d’un bal.
Le Moulin de la Galette, c’est le symbole des rencontres galantes et des après-midi endimanchés où se tissent des amourettes. Symbole aussi de l’insouciance et de la joie de vivre de toute une jeunesse de quartier.
Point n’est besoin de somptueuses toilettes pour souligner les beautés de cette danseuse désinvolte et amoureuse, venue chercher ici l’ivresse populaire d'un bal.
Se débarrassant de son modeste habit dans un geste désinvolte, elle éblouit les regards.
Mais les amours que disperse la fuite du temps, sont évidemment sublimées. Pour belle que Mimi eût été, pouvait-elle réellement égaler la splendeur mythifiée de Psyché ?
Qu’importe. L’idée centrale est ici le regard, la vue, les yeux.
Le choix de Brassens d’une Psyché éblouissante sautant aux yeux, est encore le choix d’un écrivain - j’ai bien dit d'un écrivain - aussi éclairé qu’astucieux. Qu’on en juge plutôt :
Tous les tourments de Psyché étaient nés d’une indiscrétion commise par les yeux. Elle était fille de roi et son absolue beauté lui avait valu d’exciter la jalousie d’Aphrodite elle-même, à tel point que celle-ci enjoignit à son fils Eros, le Cupidon latin, l’archer des grandes inclinations, de faire en sorte que Psyché s’éprît d’un monstre. Tombé sous le charme de la jeune mortelle, Eros faillit à sa mission et fit conduire Psyché en son palais.
Elle put alors jouir de toutes les richesses du dieu et s’étourdir de tous les plaisirs de l’amour. La condition expresse à tout ce bonheur était cependant qu’elle ne cherchât jamais à voir celui qui désormais partageait sa vie et l’honorait chaque nuit.
Mal conseillée par ses sœurs évidemment jalouses de son sort, Psyché voulut tout de même voir son amoureux. Une nuit, elle se penche donc sur le visage du dieu endormi et l’éclaire d‘une lampe. Émerveillée par la sublime beauté de son amant, elle sursaute. Une goutte d’huile brûlante s’échappe de la lampe, atteint Eros qui s’éveille et disparait aussitôt dans les airs en révélant son nom.
Commence alors pour Psyché une longue errance à travers le monde. De partout chassée et bannie comme celle ayant enfreint les volontés d’un dieu, elle échoue chez Aphrodite qui en fait son esclave, l’accable de tourments et lui ordonne toutes sortes de travaux parmi les plus pénibles. Elle est ainsi envoyée aux enfers pour y ramener un précieux flacon. Sur le chemin du retour, elle débouche la curieuse fiole, en hume les vapeurs et tombe dans un profond sommeil.
Eros, qui n’avait pu l’oublier, la réveillera d’une piqûre de flèche et, remontant vers l’Olympe, ira demander à Zeus la permission de l’épouser. C’est ainsi que Psyché sera élevée au rang des immortelles.

L’assassinat
C’est pas seulement à Paris
Que le crime fleurit,
Nous au village aussi l’on a
De beaux assassinats…
(…)
Quand sa menotte elle a tendue
Triste il a répondu
Qu’il était pauvre comme Job,
Elle a remis sa robe.
La plume du poète s’offre souvent un détour dans les bas-fonds et les cours des miracles. Elle y trouve toujours une morale, une éthique plus exactement, qui démentira les principes de l’honnêteté telle qu’entendue par les bourgeois et les curés.
Oui, dit comme ça, ça fait un peu XIXe siècle, j'en ai bien conscience, mais ça ne me dérange pas le moins du monde : du point de vue de l’avancée des esprits, nous y sommes encore, la vanité et le mensonge intellectuels en plus.
Ce fut donc le cas avec le Mauvais sujet repenti. L’ignoble gigolo laisse libre sa protégée qui, honte à la morale publique, ira aussitôt vendre ses charmes dans une maison close, même aux gens d’armes chargés du maintien de l’ordre et gardiens des bonnes mœurs. Ce fut aussi le cas pour La complainte des filles de joie qui redonne à la prostituée sa dignité. En 1961, avec La fille à cent sous, ce sera le cas de cet ivrogne immoral qui achètera, pour une thune, la femme d’un compagnon de beuverie et qui découvrira qu’il vient de rencontrer la femme de sa vie dans cette honteuse transaction.
Avec L’assassinat on plonge dans le sordide d’un crime crapuleux avec un réalisme que n’aurait pas désavoué Zola :
Elle alla quérir son coquin
Qu’avait l’appât du gain.
Sont revenus chez le grigou
Faire un bien mauvais coup.
Et pendant qu’il le lui tenait,
Elle l’assassinait,
On dit que, quand il expira,
La langue elle lui montra.
Il est pitoyable, ce vieil homme qui avait cru pouvoir se payer les voluptés d’une jeune prostituée et qui, forcé d’avouer qu’il n’a pas les moyens de payer, est trucidé par le barbeau et la belle, à la recherche obstiné de son or.
Pas de crédit dans le commerce charnel. Tout se paye comptant. Et cher.
Brassens plante son décor à la campagne en mettant en scène des acteurs qui, d’ordinaire, sont des personnages de la délinquance urbaine : prostituée et maquereau. L’infortuné vieillard, lui, peut aussi bien appartenir au village qu’à la ville. Le nœud du drame est son irrésistible pulsion, son besoin d’amour, confronté à sa vieillesse et à son dénuement, deux éléments tellement constitutifs de la misère humaine qu’on les retrouve identiques au cœur des grandes métropoles et dans le hameau le plus reculé.
C’est là, d’abord, ce que veut nous dire le poète.
Il emploie une expression, pauvre comme Job, tirée de l’Ancien Testament et plus particulièrement d’un livre de la littérature sapientielle élaboré par un poète israélite anonyme, Le livre de Job.
Cette expression est assez courante en littérature. On la trouve chez Jules Michelet, Histoire de la Révolution française :
Venez voir, je vous prie, ce peuple couché par terre, pauvre comme Job…
Ou encore chez L’insurgé de Jules Vallès :
Mon comité est pauvre Job. C’est dans une écurie abandonnée qu’a été donné le rendez-vous. A peine peut-il y tenir trois cents personnes.
Dans l’Ancien Testament, Job est un juste et un fidèle de Dieu. Il est riche. Satan ayant affirmé que, dépossédé de tous ses biens, Job renierait son dieu, celui-ci lui permet de le mettre à l’épreuve.
Job est alors dépossédé de tout, richesses et même famille, et, comme la bonté de dieu est, comme chacun sait, infinie et d’une délicatesse exquise, il permet en outre que le corps du malheureux soit couvert de furoncles purulents.
Après maintes péripéties parmi lesquelles le discours de ses amis qui essaieront de le persuader que ses infortunes sont la résultante de ses péchés, Job ne reniera rien et sera ainsi restauré dans ses biens, et même gratifié de nouvelles faveurs.
Ce qui, à moi, me semble de la dernière immoralité ! Mais plutôt que de me perdre là-dessus en de fastidieux éclaircissements, mieux vaut laisser parler Nietzsche, il l’a fait bien avant moi et, évidemment, bien mieux que je ne saurais le faire :
Hé quoi ? Un Dieu qui n’aime les hommes qu’à condition qu’ils croient en lui et qui lance des regards, des menaces épouvantables contre celui qui ne croit point à cet amour ! Quoi ? Un amour contractuel serait le sentiment d’un Dieu tout puissant ! ...
F. Nietzsche – Le gai savoir – Livre premier – 141
Cet aspect intellectuellement lamentable des choses n’échappe pas à Brassens et la morale qu’il tire de son histoire est toute autre que celle du Livre de Job.
Affreusement assassiné, le libidineux vieillard ne sera jamais restauré dans son intégrité. Son sort est définitivement soldé et le poète ne s’intéresse même pas à ce qu’il est advenu de son âme.
En revanche, le remords sincère de la meurtrière s’apercevant enfin qu’elle avait eu affaire à un pauvre type complètement démuni, criblé de dettes et tourmenté par la meute des huissiers, et non à un pingre roublard refusant d’honorer le commerce convenu, lui vaut, à l’heure de la pendre, de rejoindre le royaume des cieux.
Ce qui ne manque pas de provoquer le courroux des dévots :
Quand les gendarmes sont arrivés,
En pleurs ils l’ont trouvée.
C’est une larme au fond des yeux
Qui lui valut les cieux
Et le matin qu’on la pendit,
Elle fut en paradis.
Certains dévots depuis ce temps
Sont un peu mécontents.
Ce n’est pas la première fois que Brassens les prend la main dans le sac, ceux-là, à vouloir parfaire le jugement de leur dieu et à se montrer plus sévères encore et plus impitoyables que ses enseignements dogmatiques. Et n’est-ce pas là une hérésie fondamentale que de s’inscrire en faux quant au discernement suprême ?
En filigrane, il est bien écrit que tous ces tartufes, que l’on retrouvera dans Les quatre bacheliers , dans Le grand chêne et un peu partout dans l’œuvre de Brassens, plus déistes que leur dieu, qui s’octroient l’incommensurable droit de juger de ce qui est digne de passer les portes du paradis et de ce qui en est indigne, desservent beaucoup plus leur religion qu’ils ne contribuent à la glorifier.
C’est une des idées récurrentes de l’œuvre de Brassens. Une grande et généreuse idée. D’aucuns diront une ambiguϊté de la pensée de Brassens.
Jugement que je ne partage pas du tout. Outre le fait que chacun a le droit d’être ambigu, que nous le sommes tous et que seul un orgueil ridicule nous fait affirmer le contraire, Brassens est trop intelligent et trop humain, trop seul, trop angoissé, pour juger péremptoirement de l’existence de l’éternité ou de son inexistence. La problématique restera toute sa vie l’interrogation essentielle. On reconnaît d'ailleurs tous les cons de la planète à ceci : ils sont sûrs d’eux, ils ont tout compris, ils ont tout résolu, qu’ils soient calotins, tartufes, pieux sincères ou matérialistes au front doctement levé.
Brassens aurait pu faire sien le qualificatif avec lequel Pierre Michon parle de lui-même : athée non convaincu. Et c’est aussi le Grand peut-être que l’on prête à Rabelais et que reprend Stendhal par la bouche de Julien Sorel.
Brassens couvre donc de ses foudres tous ceux qui ont résolu la question, dans un sens comme dans l’autre, qui empoisonnent la terre et les hommes de leur jugement, de leur moralité et de leurs accablantes certitudes. Il a par ailleurs assez vilipendé le dogme religieux pour n'être pas soupçonné de connivence de ce côté-là.
C’est là toute la valeur de cet assassinat que de dénoncer, encore une fois, la bonté très particulière du chrétien.
Décidément, l’éthique du poète est d’une telle simplicité que ni le dévot ni l'athée primaire n’en comprennent un traître mot.
Illustrations :
Auguste Renoir, "Le Moulin de la Galette"
Gravure de Gustave Doré, "Job apprenant son infortune"
08:08 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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26.02.2011
Au pied du mur
Je publie un récit que j'avais d'abord projeté d'inclure dans un recueil de dix, récemment terminé et qui sera proposé aux éditions Antidata.
Je m'étais fortement inspiré d'un texte entamé sur le blog Tempête dans un encrier.
Puis j'ai changé d'avis. J'ai supprimé ce récit de mon sommaire, ne le trouvant pas achevé pour traiter d'un sujet aussi casse-gueule.
Il n'aura donc d'existence que sur l'Exil et ce que n'a rien de restrictif, chers lecteurs.
_________________
Parce qu’il s’était endormi, que sa jument livrée à elle-même avait alors emprunté des sentiers imprécis et qu’il avait ensuite, dans la nuit déjà largement tombée, erré de prairies obscures en chemins secrets, le Grand Meaulnes ne retrouvait plus la piste du manoir et de la fête étrange. La porte du rêve, prisonnière de brumes évanescentes, restait introuvable et plus elle était introuvable, plus elle était magique et gardienne de l’inaltérabilité du désir de l’ouvrir.
Si ce Grand Meaulnes-là est resté en nous comme l’ombre un frère, d’un compagnon, c’est qu’il trimballe avec lui quelque chose de notre universalité.
Ma fête étrange à moi, cette fête qui ouvre sur le possible et le désir de vivre, fut tout autre. Je n’en perdis jamais le chemin.
Je connaissais par cœur le sentier sous la forêt qui menait jusqu’à d’étranges décombres car cent fois depuis leur découverte j’avais repris ce layon, en quête d’une redite de mes premiers émois.
En vain. Ces ruines m’avaient pourtant dévoilé les premiers mystères du désir amoureux, en même temps qu’elles avaient été mon premier regard jeté sur le délectable interdit. A partir d’elles, sans que j’en prisse tout de suite conscience, ce regard s’était fait synonyme de plaisir de vivre.
Après bien des visites et des visites, j’avais donc fini par abandonner mes ruines à ses bois et à ses broussailles mais j’ai tenté, tout au long de ma route, de les reconstruire partout ailleurs.
Tout cela ne m’est bien sûr apparu que tardivement. Entre les vieux remparts assiégés de buissons et le présentement dit, il y eut l’histoire ravinée par les marées de la vie et l’enfouissement des premiers troubles sous leurs écumes.
Ecrire cependant, n’est-ce pas vivre deux fois ? N’est-ce pas revenir en amont, remonter l’écoulement du fleuve par lequel on est arrivé jusque là, se pencher sur son lit, le débarrasser des alluvions déposées sur l’inaperçu ou l’à peine entrevu et tenter de ramener en pleine lumière le cours qu’emprunta finalement la fuite du temps ?
Alors maintenant, à l’heure où décline la lumière, à l’heure indécise entre le chien et le loup, à l’heure qui approche et où il faudra se jeter dans les gouffres anonymes, indéchiffrables et chaotiques du néant - tellement qu’on est tenté d’éconduire en même temps le loup et le chien en tâtant du fantasme de l’immortalité par un message agrafé au dos des insomnies - elles ont resurgi, les vieilles murailles des grands bois.
À l’heure d’écrire.
Elles ont resurgi à l’envers. La première fois, elles s’étaient entrouvertes sur les portes de l’avenir. La seconde, aujourd’hui, elles se referment sur le passé.
Telles des parenthèses.
Le mois d’août était opiniâtrement bleu et depuis plusieurs semaines les vents soufflaient du sud-est. Quoique faibles, ils n’en bousculaient pas moins des fétus de paille qui s’envolaient haut, très haut en tournoyant longtemps au-dessus des chaumes à la faveur des courants chauds.
Les paysans appellent ce phénomène des sorcières et disent qu’il est annonciateur d’une sécheresse durable. Je ne sais évidemment pas si cette théorie de l’observation est infaillible, mais je sais qu’elle s’était vérifiée cette année-là. L’été n’avait été rafraîchi que par quelques menues ondées, la terre était poudreuse et les prairies, sauf celles qui bordent la rivière, jaunes comme le sable des dunes.
Mon père, tout endimanché et tout inquiet, était allé ce dimanche-là se promener sur les champs où s’alignaient ses gerbiers d’avoine, d’orge et de blé fauchés aux derniers jours de juillet. Il voulait s’assurer que les grains ne séchaient pas trop rapidement sous ce vent continental et si, libérés de leurs épis, ils ne s’éparpillaient pas au sol. Selon ce qu’il aurait vu, il prendrait alors la décision de rentrer rapidement toute la moisson ou la différerait. Car il était comme ça mon père : pour rien au monde, il n’aurait travaillé un dimanche. Son dieu le lui interdisait formellement. Alors, sous couvert de promenades, il allait, les mains ostensiblement enfoncées dans ses poches, constater ceci ou cela sur ses champs et repérer de la sorte ce qu’il était urgent de faire et ce qui pouvait attendre. C’est-à-dire que sa morale rudimentaire devait considérer que penser, anticiper, projeter, ça n’était pas travailler, du moment qu’on faisait tout ça sans un outil dans les mains.
Ma mère l’avait accompagné et je les avais vus, bras dessus bras dessous, descendre le chemin qui, de notre maison, menait jusqu’à la rivière. Ils avaient ensuite traversé le pont de pierres.
Quand je dis que je les avais vus, ça n’est pas tout à fait exact. Je les avais guettés. Et lorsque j’avais été certain qu’ils étaient maintenant sur les champs de l’autre rive, j’avais pris la poudre d’escampette.
J’étais parti dans la direction opposée, vers les grands bois de chênes qui s’étiraient sur cinq kilomètres au moins, selon les dires de mon père, en face de chez nous, sur le coteau de la petite vallée. Je n’y étais jamais allé que par lui accompagné, encore qu’en proche lisière, où il possédait quelques ares et où il prélevait chaque année notre provision de bois de chauffage.
L’ombre tiède et sans un souffle bourdonnait des mille insectes de l’été et je marchais prudemment en évitant les herbes sèches et les pierres, réputées pour être les lieux de prédilection des serpents. Par d’éphémères éclaircies du taillis, j’apercevais en contrebas la rivière presque mourante et, plus loin au-dessus, les champs accablés de lumière. Bien que je ne sois nullement en peine ni en proie à la peur, cela me rassurait d’entrevoir des lieux familiers et m’invitait à explorer encore plus loin un faible sentier forestier coupant les bois dans le sens de leur longueur.
Je le suivais depuis longtemps déjà, en quête de nids d’oiseaux perchés tout là-haut dans le branchage des chênes ou alors camouflés dans les sombres enchevêtrements du sous-bois, quand ...
Je m’arrêtai, tétanisé.
Devant moi se dressaient de hautes murailles de pierres partiellement effondrées et dévorées par une végétation de lierres luxuriants, de lianes, de viornes et de sureaux. Délabrées, antiques et étrangement retirées au beau milieu des bois, elles obstruaient complètement le sentier.
Mes premières stupeurs à peine estompées, je m’avançai doucement sur la pointe des pieds, comme attentif à ne pas réveiller quelque chose de ces décombres tellement inattendues, quelque chose de lointain, de souterrain et qui n’existait pas dans mon monde. Ces ruines m’apparurent incontestablement extravagantes en ces lieux. Elles étaient vivantes, elles étaient humaines, elles semblaient s’être déplacées là, tant elles n’étaient pas du même élément que les herbes, que les arbres, que les fleurs et que la poussière ocre du chemin.
L’enfant aux portes de son adolescence ne voyait sans doute pas ces vieux murs tels qu’ils étaient en vérité. Leur solitude, leur dégradation majestueuse dans tout le silence et le secret de ces grands bois, lui en imposaient. Il les voyait puissants qui coupaient autoritairement sa route. Ils avaient surgi. Et déjà n’avaient d’importance que ce qu’ils pouvaient bien receler. Dissimuler. Plus loin qu’eux.
C’est bien ce qui différencie foncièrement l’archéologue qui cherche de l’enfant qui trouve. Celui-là veut faire parler les vestiges au passé, celui-ci n’a d’yeux que pour l’éventuelle ouverture que pratiquerait ce passé sur un futur immédiat, qu’il s’approprierait aussitôt.
Ces grands murs sont restés gravés intacts dans ma mémoire d’homme. Je pourrais aujourd’hui dessiner et peindre leurs lézardes béantes d’où dégoulinait la terre rouge de la maçonnerie, leurs sommets ravinés, les plantes et les arbustes qui les broyaient de leurs étreintes, les lourdes pierres taillées, grisâtres et mouchetées de lichens. Je pourrais sans les trahir les reproduire tels qu’ils jaillirent devant moi, spontanément, comme des allégories de ce qu’il faut éviter de franchir, comme des signes, comme des prémonitions à la fois austères et dionysiaques. J’eus la terrible sensation que ces parois marquaient la fin de mon monde. Qu’il y aurait désormais un avant et un après leur rencontre.
Le layon se rétrécissait, pris en tenaille par des genêts, des genévriers et autres broussailles. Il descendait légèrement maintenant et ce n’est que parvenu au pied des murailles, que je constatai que seule la crête en était écroulée. Les bases en étaient encore saines. Je continuai lentement sur le sentier dont la déclivité s’accentuait et qui semblait vouloir contourner le vieil édifice. Il changeait de qualité aussi. Il était à présent revêtu de pierres que recouvrait une mousse bien verte et humide. Il y avait de l’eau par ici. Je le sentais. Et de la fraîcheur. Ça n’était plus la lourdeur bourdonnante, épaisse et poussiéreuse des sous-bois. Quelque chose avait changé, la température, le décor, presque la saison. Je mesurai tout ça d’instinct et en pris pleinement conscience en apercevant entre les cailloux et les herbes rampantes, les minces filets d’eau d’un écoulement limpide.
À force de prudence et de lenteur, je parvins bientôt jusqu’à l’angle de ce qui m’apparut dès lors comme étant des fortifications. Car à cet endroit s’élevait une grosse tour ronde et crénelée, à partir d’où les remparts s’enfuyaient à la perpendiculaire, accompagnés du petit sentier qui descendait encore plus abrupt, toujours pavé et luisant d’humidité.
Une tour ! Je n’en avais jamais vu que sur mes livres d’écolier. Une tour, ça signifiait dans mon esprit bataille rangée, flèches, arbalètes, lances, cris, feu et huile bouillante jetée sur des assaillants tout vêtus de fer…Je levai la tête. Elle était haute, en bon état et sans doute avait-elle été reconstruite car la pierre, quoique loin d’être neuve, était plus blanche et mieux taillée que celle des remparts. Un lierre géant avec un tronc tourmenté par de robustes nœuds, lourds comme des poings, l’escaladait, s’enroulait tout là-haut entre les créneaux avant de continuer sa conquête exubérante tout le long des sommets effondrés de l’enceinte.
Remparts, petit chemin dallé autour, source toute proche, tour. Tout cela désignait un château. Au bout de mon escapade, j’étais donc tombé sur une forteresse des temps anciens, secrètement recluse au fond des bois. Je n’étais plus apeuré ni inquiet : j’étais émerveillé et ma tête se mit à battre la campagne.
Ma maison, mes parents, les interdictions, les recommandations, les morales, étaient soudain à des siècles d’ici et continuaient de s’éloigner encore vers un brouillard irréel. Tout ça, déjà n’existait plus. Un souffle puissant surgi d’un temps révolu venait de balayer ma petite vie de garçonnet au rang des quotidiens moroses, sans rêve et sans issue.
Longtemps je suivis le layon de plus en plus étroit, le long des remparts que le soleil éclairait de jaune clair à travers la cime immobile des arbres, alors que moi j’avançais dans la pénombre verdoyante des arbustes et des broussailles. Impossible d’accéder tout à fait au pied des murs, cernés par la végétation au maximum de sa maturité et de sa densité, jusqu’à ce que mon sentier fût soudainement coupé par un chemin creux beaucoup plus large et nettement plus carrossable. Etonné, je l’examinai. Des empreintes de pneus de voiture en imprégnaient encore la poussière. Il filait à travers bois, droit sur le soleil couchant, pour en sortir bientôt sans doute, le long de la rivière en contrebas.
Mais de ce côté-ci, sous mes pieds, il finissait sa course sur une porte cochère fermée d’une lourde chaîne et que d’épaisses ferrures disposées en diagonale sur chaque vantail rendaient plus massive encore. Un cul de sac. L’accès des hommes au château en ruines. Je n’étais plus seul et les murailles perdaient quelque chose de leur enchantement. Je m’approchai doucement de l’énorme porte. Son bois battu par la pluie, les froids et l’ombre des intempéries, était noir et rugueux.
Je glissai un œil entre les deux battants, mal joints.
Alors je suffoquai littéralement tandis qu’un flot épais de sang tiède envahissait tout mon corps, me faisait ouvrir la bouche toute grande et basculait ma tête dans un vertige jusqu’alors inconnu, d’une violence délicieuse et qui ne devait plus guère me quitter.
Je vis d’abord la femme étendue sur la chaise longue. Elle était nue. Elle était absolument nue. Lascive, elle se prélassait au soleil telle la délicieuse divinité d’une légende antique et sa longue chevelure auburn, saupoudrée d'une lumière qui retombait en poussières scintillantes, se répandait en désordre sur la toile rayée blanc et vert de la chaise longue. Elle tenait un livre à la main et d’épaisses lunettes noires masquaient tout son regard. J’écarquillais mon œil désemparé dans le petit interstice de bois et je fixais, de profil, la touffe ombrée du pubis, les seins mordorés, ronds et lourds, et je frémissais de tout mon corps, en proie à l’extase. Cette beauté de statue, tellement parfaite, tellement limpide et tellement isolée au milieu de tout ce délabrement de pierres et de halliers, ne pouvait être que l’émanation immatérielle d’une déesse, que la manifestation d’un esprit fugitif et malin des bois et des forêts.
Qu'une créature momentanément égarée de ce côté-ci du réel.
Tout mon être tendu demeurait cependant chevillé à l’ombre délicatement crépue de cette étrange toison entre les cuisses et à la poitrine dressée tel un cri d’ivresse, jeté vers le soleil et le grand ciel tout vide et tout bleu. Les jambes négligemment croisées à hauteur du genou étaient longues, beaucoup plus longues que la chaise sur laquelle elles étaient étendues et de temps à autres, seul signe tangible de l’existence charnelle de cet être magique, la main se levait légèrement pour tourner une page du livre.
Elle repoussa bientôt les lunettes sur le haut du front, se leva, féline, éblouissante de souplesse, et se dirigea lentement par une allée de fins gravillons blancs, vers le corps de bâtiments situé juste en face de moi. Elle me tournait maintenant le dos. J’admirai là, l’œil collé contre le bois de la porte cochère à m’en faire mal, les premières fesses féminines de ma vie. J’admirai la réalité vivante de mes fantasmes naissants, j’admirai l’apparition devant mes yeux de toute cette métaphysique du désir qui devait plus tard me servir de phares et de sémaphores pour tracer ma route, et derrière lesquels, de villes en villes, de villages en villages, de routes en routes, d’années en années, de débauches en débauches, de joies en détresses, d’ivresses en ivrogneries, j’ai couru, couru à perdre haleine, comme le prisonnier de l’éboulement court après le soupçon de lumière qu’il a cru entrevoir au bout de sa prison d’obscurité.
J’assistai, médusé, à l’éphémère et première mise en scène d’une éternelle illusion.
Un homme cependant, le torse puissant et nu, était apparu qui venait à la rencontre de la jeune femme. Il sortait de l’aile aux larges baies vitrées située en face de moi, et je me retirai vivement comme s’il pouvait me voir à travers le lourd portail. Je restai quelques instants le dos plaqué contre la porte, effrayé, n’osant plus m’approcher ni faire le moindre mouvement. Lorsque je revins enfin, avec mille précautions, l’œil avide, comme aimanté à cette fente entre les vantaux, le cœur battant, les deux corps n’en faisaient plus qu’un, absurde amas de peau luisante, agité d’ombres et de lumières, et ils se roulaient dans l’herbe comme le font d’ordinaire les enfants et les jeunes chiens fous.
Les larmes aux yeux, la bouche ouverte, j’entendais depuis mon portail, gémir ces deux corps. On eût dit qu’ils étaient en lutte et en proie à la plus vive des douleurs.
J’essaie de retrouver - mais ça n’est pas très facile - le trouble qui m’envahissait. Il me semble que quelque chose d’irréel, de délicieux et de divin, s’était évanoui et, avec ces deux corps confondus, qui se multipliaient, qui se chevauchaient tour à tour, qui roulaient, se redressaient et se renversaient encore, l’adoration du merveilleux.
Je crois que j’étais accablé. Et pour s’être inscrite dans le réel, dans le charnel, l’apparition nue n’en restait pas moins aussi inaccessible pour moi que la lune ou les étoiles de la nuit le sont aux rêveurs éconduits. Mon âge - j’allais avoir treize ans- , l’homme qui pérorait, gloussait et se trémoussait comme un pantin sur ma déesse déchue, ma condition sociale, mes parents, le curé, l’école, le monde entier… Il y avait, entre cette beauté spectrale et moi, entre ce que je voyais se dérouler d’elle devant mes yeux meurtris par le mystère obscène du désir et de la vie, entre les étranges lamentations que j’entendais maintenant jaillir de sa gorge offerte aux immensités du ciel bleu, des abîmes effrayants, absolument infranchissables.
Il y avait tout le poids d’un incompréhensible et soudain désespoir.
J’éprouvai tout à coup une haine féroce contre tout ce qui était. Contre mon âge, contre les hommes, les réalités, contre tout ce qui pouvait m’entourer de tranquille et d’insignifiant bonheur.
Et je versais des larmes de douleur et de dépit quand, la pénombre descendant maintenant de plus en plus profondément sous la touffeur des sous-bois et les deux corps s’étant enfin désolidarisés pour rejoindre l’intérieur des bâtiments après être longtemps restés blottis l’un contre l’autre, inertes, comme terrassés par la violence de leur combat, je me résolus enfin à rebrousser chemin, anéanti.
Je venais de perdre les repères sur lesquels l’enfant guide sa navigation. Je venais d’engloutir dans une vision éblouissante, la foule des petits signes avec lesquels cet enfant se fraie un chemin, difficile et solitaire, entre les commandements, les écueils et les rochers du monde adulte.
À tel point que tout ce qui, jusqu’alors, avait nourri peu ou prou mon initiation au plaisir de vivre devint affreusement insipide.
Je sombrai pour un temps dans l’apathie et le dégoût même de mon existence.
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25.02.2011
Brassens : les mots du cygne
Brassens, poète érudit a été publié en 2001 et en 2003. Homme désordonné, je n'ai conservé aucun fichier numérique de l'ouvrage. Je recopie donc tout au fur et à mesure et, même si j'ai plaisir à mettre en ligne, c'est quand même un peu fastidieux.
Je réclame donc, chers lecteurs, votre indulgence si se glissaient des erreurs de frappe dans cette reprise. On fait tout pour que non, mais bon...
Merci.
_______________
Les amours d’antan
Moi, mes amours d’antan, c’était de la grisette :
Margot la Blanche caille et Fanchon, la cousette…
Pas la moindre noblesse, excusez–moi du peu.
C’étaient me direz-vous, des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des Vénus de barrière…
Mon prince on a les dames du temps jadis qu’on peut.
En 1952, Georges Brassens met en musique un texte écrit cinq siècles auparavant, dont l’auteur est celui qui l’a sans doute le plus marqué en poésie, qui fut son Maître – on m’a tellement fait l’élève de Villon, dira-t-il, qu’il a bien fallu que je finisse par en faire mon maître - et dont il connaît tout :
Dictes-moy ou, n’en quel pays,
Est Flora, la belle Rommaine ?
Archipiades ne Thaïs
Qui fut sa cousine germaine ?
Echo parlant quant bruyt on maine
Dessus rivière et sus estang
Qui beaulté ot trop plus qu’humaine ?
Mais ou sont les neiges d’antan ?
C’est donc la Ballade des dames du temps jadis de François Villon.
Un pur chef-d’œuvre, cette mise en musique, une réussite où chaque note colle à chaque mot, comme si Villon avait lui-même pensé la musique et comme si Brassens en avait écrit le texte. C’est bien la rencontre émouvante de deux poètes, deux frères jumeaux se donnant l’accolade par-dessus cinq cents ans d’histoire.
Quand le talent va à la rencontre du talent, il va plus vite que la lumière. Il donne des choses d’essence quantique.
Je crois qu’on ne remerciera jamais assez Monsieur Brassens pour avoir mis au grand jour - et avec quel brio ! – une écriture et un auteur alors uniquement connus des érudits, des universitaires et des étudiants, d’avoir posé sur les lèvres de l’ouvrier maçon recollant la cloison, autant que sur celles de l’instituteur ou du modeste employé de bureau, les mots d’un poète oublié, difficile, et d’avoir extirpé de la poussière des bibliothèques ces sonorités dansantes du vieux françois mélancolique.
Combien d’hommes et combien de femmes ont alors rencontré Villon, ne l’ont plus quitté, l’ont accompagné sur leur guitare, l’ont compris, lui ont redonné place dans la mémoire, pour avoir écouté ce gros monsieur moustachu, aux yeux remplis de bonté, aux yeux inquiets, comme aux abois, caresser les mots d’un texte sorti de neiges d’antan ? Combien ?
Monsieur Brassens si l’éternité existe, je crois qu’il en flamboyait un peu dans votre âme de poète et si j’avais eu l’insigne bonheur de vous rencontrer, ne fût-ce qu’un instant, j’aurais posé la main sur votre épaule et c’est exactement ce que je vous aurais dit.
Ce après quoi, nous aurions vidé un canon.
Cette Ballade des dames du temps jadis est en fait extraite de l’œuvre principale de Villon, Le Testament, écrit en 1462. Elle doit son titre à Clément Marot qui, en 1532, proposa une édition de l’œuvre complète du poète voyou. Je dis cela parce que l’édition de Marot faisait la part trop belle à la délinquance de Villon au détriment de sa poséie, sans bien comprendre que les deux sont indissociables.
On serait bougrement culotté de lui en faire le reproche ! Notre époque engluée dans la fausseté n’a même pas encore compris, après avoir pourtant croisé Rimbaud et Lautréamont, que toute poésie - comme tout véritable amour - est subversive ou n’est rien.
Que balbutiement du lamentable social.
La première partie du Testament est une méditation pleine de mélancolie, teintée d’ironie, sur la perte de la jeunesse :
Mes jours s’en sont allez errant,
Comme, dit Job, d’une touaille
Font les filetz quant tisserant
En son poing tient ardente paille
C’est ce thème que reprend Brassens dans Les amours d’antan, ballade toute en finesse en hommage à Maître François.
Il y chante le temps enfui et y célèbre ses dames du temps jadis à lui, amours de banlieue, amours libres, libertinages buissonniers, sans promesses et sans lendemain, mais amours chères aux poètes.
Il repense avec tendresse à la facilité ingénue des béguins du dimanche, sans les difficultés d’appréhension et les douleurs de cette métaphysique du désir - Nietzsche aurait dit cette sensualité qui passe au spirituel - et que l'on croit être de l'amour.
C’est un hommage à Villon, certes, mais pas aussi transparent que le sera celui écrit en 1966, Le moyenâgeux, où Brassens regrettera de n’être pas né cinq siècles plus tôt et de n’avoir ainsi pas pu croiser la route de son compagnon du XVe (siècle, bien sûr).
Ses dames du milieu du XXe, ne sont ni reines, ni princesses, ni nobles, ni héroïnes guerrières comme celles chantées par Villon.
Mon Prince, on a les dames du temps jadis qu’on peut…
Ce sont là généreuses femmes du peuple mais elles sont dames de sa jeunesse envolée. Honneur doit leur être rendu.
Et quel honneur !
Ce sont des nymphes et des Vénus. Brassens a le bon goût d’habiller en personnages de contes de fées les conditions les plus modestes en jouant avec les mots comme un orfèvre avec ses perles.
Dans le polythéisme gréco-latin, la nymphe est la divinité des fleuves, des bois et des montagnes et elle est, en poésie, la belle et gracieuse jeune fille. On la retrouve alors associée à la nature et à l’eau qui coule :
Tantôt, quand d’un ruisseau suivi dès sa naissance,
La nymphe aux pieds d’argent a sous de longs berceaux
Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux
André Chénier - Elégies XVI
Brassens connut des nymphes qui suivaient aussi le ruisseau où dansaient leurs pieds nus, non pas depuis sa source, mais depuis leur propre naissance... Hélas, pas ce ruisseau chantant clair sous la fraîcheur des frondaisons, mais celui qui gargouille le long des rues, charriant la tiède saleté de la ville.
Le ruisseau des Misérables et dans lequel on tombe par la faute de Rousseau.
Empruntant le nom de la Déesse, on nomme aussi Vénus les jeunes filles dont la beauté est remarquable et qui ne peuvent inspirer que l’amour. Celles qui hantent la mémoire du poète ne resplendissaient pas dans les mondanités et ne tournoyaient pas sous les lumières des bals de la haute société.
Elles se rencontraient aux portes de la ville, dans la pénombre des faubourgs.
C’est ici un usage peu courant du mot barrière qui désigne une porte de ville avec des fortifications et, au-delà de ces fortifications, des quartiers populaires.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le terme dans cette acception avait pris une valeur péjorative, oubliée depuis lors mais que Brassens remet au goût du jour. On parlait des rôdeurs de barrière pour dire ceux qui sont aux portes de la ville, ceux de la ceinture urbaine et que l’on n’aime guère voir investir le cœur de la cité.
Bref, la populace de la zone, au sens propre comme au sens figuré, par opposition à la bourgeoise pétant dans la soie du centre ville.
C’est dans les ruisseaux de cette zone que fleurissaient les nymphes et les Vénus, dames du temps jadis, chères au cœur du poète.

On rencontrait la belle aux puces, le dimanche :
« Je te plais, tu me plais… » et c’était dans la manche,
Et les grands sentiments n’étaient pas de rigueur.
« Je te plais, tu me plais… Viens donc, beau militaire…»
Dans un train de banlieue on partait pour Cythère
On n’était pas tenu, même d’apporter son cœur.
Mais juste derrière la grisaille des murs de la ville, arrosée sans doute par un pâle soleil d’après-midi d’automne, il y avait une île où l’on pouvait porter ses pas, comme ça, juste pour aimer.
On avait laissé quelque part en consigne son bagage de minauderies et ses prétentions aux grandes déclarations d'amour. Tout cela dit par une ellipse exquise: On n’était pas tenu, même d’apporter son cœur.
Cythère, voilà l'île pour laquelle on prenait un ticket de train. Une île grecque et bien réelle de la mer Egée. Dans l’Antiquité, un temple y était élevé à la gloire d’Aphrodite. Il est aujourd’hui détruit mais l’île est restée dans les thèmes artistiques et littéraires comme le symbole des plaisirs amoureux.
En 1717, Antoine Watteau y a puisé l’inspiration de son chef-d’œuvre, L'embarquement pour Cythère, auquel Brassens fera directement référence dans Le bulletin de santé :
La barque pour Cythère est mise en quarantaine.
Bientôt suite des Amours d'antan. Bientôt d'antan, donc...
12:35 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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23.02.2011
Brassens : les mots du cygne
La guerre de 14-18
Depuis que l’Homme écrit l’Histoire,
Depuis qu’il bataille à cœur joie,
Entre mille et une guerres notoires,
Si j’étais t’nu de faire un choix,
A l’encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suite :
Moi, mon colon, celle que j’préfère,
C’est la guerre de quatorze-dix-huit
Bien des âmes qui se croyaient sensibles et bien des sentinelles respectueusement figées devant les monuments de la mémoire collective, bien des gardiens du Temple, toujours aussi dangereux et qui se croyaient intelligents, ont été outrés devant ces couplets d’apparence tellement irrévérencieuse.
C’est qu’il faudrait être capable d’écouter et de lire avant de s’engouffrer dans la première opinion qui passe ! Hélas, comme le déplore Zarathoustra : Qui n’a jamais été compromis à être écouté par des imbéciles ?!
Pour ma part, puisque l’immodestie me pousse à ne pas me prendre que pour un imbécile, je ne connais pas beaucoup de textes qui constitueraient une telle diatribe contre les guerres, contre la folie meurtrière des hommes, contre la barbarie et les tueries de tous les engagements militaires.
La mélancolie teintée de désespoir du Déserteur de Boris Vian, écrit en 1955, fit scandale en pleine guerre d’Algérie. Jusqu'à l'interdiction. Le même accueil a été réservé à La guerre de 14-18.
Pour preuve, une de plus, que les cons sont au moins cohérents sur un point : l’intemporalité de leur connerie. Ce sont par ailleurs les mêmes cons qui avaient condamné Madame Bovary et Les Fleurs du mal.
Comment imaginer en effet que l’auteur de L’Auvergnat, puis, plus tard, des Deux Oncles, de La tondue, de Mourir pour des idées et des Châteaux de sable, puisse être capable d’insulter la mémoire de ces garçons de vingt ans arrachés à leur campagne et qu’on avait envoyés dans la boue des tranchées se faire éventrer égorger, gazer, assassiner ? Comment imaginer ça sans être un écervelé, au sens strict, littéral, du mot ?
Toutes ces tueries immondes, pour rien. Pour la gloire et l’honneur, pour les moustaches impeccablement lissées des puissants et pour ces valeurs patriotiques, bras armés de la Camarde, au nom desquelles les jocrisses se sont offusqués du poème.
Pour dire que cette guerre fut la première guerre moderne de l’Histoire, autant dire la plus barbare, et pour faire le tour de toutes celles qui l’ont précédée comme de toutes celles qui ne manqueront pas de lui succéder, Brassens aurait pu choisir la mélancolie, voire la colère. Il a choisi la provocation doublée de l’innocence de l’imbécile heureux, comme si, à l’évocation du désastre, la raison vacillait au point d’applaudir au déchaînement de la bestialité.
Brassens a choisi l’antiphrase. Et on sait combien le procédé est dangereux quand il est lu par des esprits à une seule composante.
Son énumération catastrophique part donc de très loin, de la légende, puisqu’il s’inscrit d’abord en faux contre Homère, auteur supposé des deux récits en vers que sont l’Iliade et l’Odyssée.
Ces œuvres étant des archi-classiques - même si je ne suis pas certain que beaucoup de gens en aient fait la lecture intégrale- je n’en dirai que quelques mots.
L’Iliade se déroule pendant la dernière année de la guerre de Troie, alors que le jeune héros grec Achille, insulté par son commandant Agamemnon, se retire des hostilités, laissant ses compagnons d’armes aux mains des Troyens. L’Iliade tire son nom du héros éponyme Ilos, fondateur d'Ilion, autre nom de Troie. L’Odyssée décrit le retour d’Ulysse de cette guerre de Troie et ses dix années d’errance. Le poème tient son nom d'Odusseus, nom grec d’Ulysse.
Depuis l’Antiquité, bon nombre de lecteurs et d’érudits s’interrogent sur la véritable identité d’Homère dont on ne sait pratiquement rien, à tel point que la question se pose de savoir s’il fut le seul auteur de ces deux phénoménales épopées.
Quoi qu’il en soit, la guerre de Troie ne participe pas de la légende puisqu’elle fait référence à une guerre qui se déroula quelques siècles avant L’Iliade et l’Odyssée entre les Grecs et Troas, cité d’Anatolie qui correspond à une région de l’actuelle Turquie. L’origine des combats semblerait avoir été le pillage et le contrôle commercial exclusif que détenait Troas sur les Dardanelles.
Troie fut pourtant très longtemps considérée comme une cité légendaire uniquement présente dans la mythologie grecque. Il fallut attendre 1870 pour que l’archéologue allemand Heinrich Schliemann mette au jour les premiers remparts en pierres d’une cité. Les fouilles entreprises entre 1932 et 1938 aboutirent à la conclusion que la Troie homérique fut entièrement détruite par un incendie au XIIIe siècle avant Jésus-Christ, période au cours de laquelle se serait déroulée la guerre de Troie de l’Iliade.
L’intention de Brassens est claire. Si la guerre de Troie fut un tel chef-d’œuvre qu’elle a mérité une immortelle épopée, celle de 14-18 est d’un tel raffinement qu’elle mériterait, elle, une chanson de geste, une saga, qui resterait à tout jamais gravée dans les mémoires.
Jamais les hommes ne s’étant surpassés à ce point dans l’exercice de la sauvagerie, désespéré, amer jusqu’à la dérision, Brassens leur lance : Vous pouvez être fiers de vous !
J’ai bien envie d’adresser le même compliment à tous les nigauds drapés des plus beaux sentiments et qui ont cru entendre Brassens railler tous ces jeunes gens sacrifiés sur l’autel de la connerie humaine.

Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs épées dans l’eau
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux.
Célébrissime cité du Péloponnèse, Sparte ressemblait jusqu’au VIIe siècle avant Jésus-Christ à toutes les cités de la Grèce antique avec des classes sociales distinctes, des dirigeants, des soldats, des commerçants, des marchands et des esclaves.
L’art et la poésie y étaient aussi développés qu’ailleurs. Alcman, poète grec à qui, dit-on, nous devons la poésie érotique ainsi que les parthénées, chants en strophes destinés à être interprétés par des chorales de jeunes filles, fut esclave affranchi avant de devenir citoyen de Sparte.
C’est à partir du VIe siècle avant Jésus-Christ que Sparte devint une cité exclusivement militaire et guerrière. Les jeunes gens étaient entraînés dès l’âge de douze ans et obligatoirement enrôlés à vingt ans. Contraints de vivre dans les casernes jusqu’à trente ans, ils étaient tenus de servir de fantassins jusqu’à soixante.
Ainsi éduqués, les Spartiates devinrent un peuple de farouches guerriers, ascètes et capables de se sacrifier aux valeurs patriotiques, comme en témoignent les trois cent héros tombés aux Thermopyles, défilé où se déroula la fameuse bataille destinée à refouler l’invasion perse.
Mais ces batailles titanesques, pour méritoires qu’elles soient, pâlissent devant Verdun, Compiègne et le Chemin des Dames. Tout comme pâlissent Austerlitz, Friedland, Eylau et autres Iéna. Et pourtant, les soldats de la Grande Armée s’y connaissaient, eux aussi, en matière de tueries. Ils ne guerroyaient pas contre des moulins à vent, laissant derrière eux des champs de bataille jonchés de cadavres, ruisselants de sang et des villes et des villages en flammes.
Une vieille expression tombe à point nommé sous la plume du poète pour dire tout cela en un seul vers. Tirer sa poudre aux moineaux est une locution tirée du Roman comique de l'infortuné Paul Scarron et désigne un gaspillage d’énergie pour des futilités, des efforts conséquents concentrés sur un objectif insignifiant.
Tous ces valeureux sauvages que Brassens passe en revue dans son poème, n’ont donc jamais, malgré leurs prouesses, poussé l’art de la guerre jusqu’à ce point culminant de cruauté qu’atteignit la Grande Guerre.
Mais patience. La folie humaine n’a pas encore dit son dernier mot. In cauda venenum, la dernière strophe du poème est d’un pessimisme on ne peut plus désabusé :
Du fond de son sac à malices,
Mars va sans doute, à l’occasion,
En sortir une - un vrai délice ! -
Qui me fera grosse impression.
Après Hiroshima, après Nagasaki, elle annonce les ravages potentiels de la guerre atomique et l’odieux chantage de la guerre froide, l’anéantissement de la planète suspendu telle l’épée de Damoclès au-dessus des hommes. Elle fait douloureusement écho à Albert Camus quand il disait du XXe siècle, succédant à celui des Lumières et à celui des Romantiques : ce siècle sera le siècle de la peur.
Et il le fut.
Nous reste - ou leur reste plus exactement - à vivre celui de la terreur. Brassens l'a vu venir, celui-là, avec ses gros drapeaux. Il nous en avertit en deux vers - je rappelle qu'ils sont écrits en 1962 - d'une terrifiante lucidité :
Guerres saintes, guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom.
13:01 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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22.02.2011
Autocritique
Mon activité blog me semble avoir subi les rigueurs de cette fin d’hiver polonais où le mercure flirte encore avec les moins vingt degrés : elle s’est gelée sans vraiment se solidifier.
Je mets régulièrement en ligne les chapitres de Brassens, poète érudit, des textes qui ont donc été écrits en 1999. J’intercale entre ces mises en ligne de vieux textes publiés ici en 2008 ou 2009. Ce qui permet de les rafraîchir un peu et d’harmoniser la présentation de L’Exil, qui en a bien besoin.
Point de nouvelles élucubrations là-dedans. Je sors de cet hiver un peu fatigué quand même par ce recueil de dix nouvelles écrit d’octobre à maintenant. C’est une expérience que je n’avais jamais tentée, l’impression de devoir se renouveler toutes les dix pages et aussi, tâcher de satisfaire aux exigences de la forme brève, précision, travail d’épuration et tutti quanti.
J’ignore évidemment si j’ai mené mon projet à bien ou si je m’y suis lamentablement planté. Parfois, je me dis que c’est vraiment réussi. Parfois aussi, un parfois un peu plus têtu que l’autre, je me dis que tout ça ne vaut pas une queue de cerise.
Pas envie, donc, d’entreprendre de nouveaux chantiers, aussi menus soient-ils, d’autant qu’un éditeur que je connais bien me fait poireauter gentiment pour un roman depuis juillet dernier et que poireauter, c’est pas vraiment mon fort.
Las.
Et pas grand-chose à dire non plus sur l’état de plus en plus délétère du monde. Pour ça, un blog n’est pas nécessaire. Il est même tout à fait superflu. Suffit de regarder par la fenêtre et rabâcher ne sert qu’à la production de sa propre bile, sans aucun effet sur la détermination des organisateurs patentés de la misère humaine, parmi lesquels certains montrent des dents de loup et d’autres font reluire une peau d’agneau, chacun dans son rôle pour distraire la chaumière.
Je crois même, de plus en plus, que la critique du monde spectaculaire ne lui sert, in fine, que de panneau publicitaire.
Alors, prendre tout le sens de l’expression populaire et attendre le dégel.
Le dégel de quoi ? On verra bien.
Sous la glace, la plage, peut-être. J'en doute fort et je n'aime pas les plages.
Jamais rien n’est de toute façon achevé de ce qu’on a à peine commencé.
10:16 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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21.02.2011
Brassens : les mots du cygne
1962
Les trompettes de la Renommée
Avec qui ventrebleu ! Faut-il donc que je couche
Pour faire parler un peu la Déesse aux cent bouches ?
Faut-il qu’un’ femm’ célèbre, une étoile, une star,
Vienne prendre entre mes bras la place de ma guitare ?
Pour exciter le peuple et les folliculaires,
Qui est-c’qui veut me prêter sa croupe populaire,
Qui est-c’qui veut me laisser faire, in naturalibus,
Un p’tit peu d’alpinisme sur son mont de Vénus ?
Trompettes
De la Renommée
Vous êtes
Bien mal embouchées !
De même que le latin personnifiait la réputation quand il écrivait Fama, Brassens use de la parabole et parle de la Renommée avec un grand R. C’est Madame la Rumeur Publique, celle qui fait et défait l’honneur, qui crée le prestige ou bâtit l’infamie. Par allégorie, elle est représentée par une femme embouchant une trompette.
Une Dame aussi puissante, capable de faire la pluie et le beau temps, méritait d’être élevée au rang des dieux. C’est la Déesse aux cent bouches, expression très littéraire et qui, empruntant à la tradition gréco-latine, a connu ses heures de gloire à l’époque classique, en particulier chez La Fontaine :
La Renommée ayant dit en cent lieux
Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre,
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,
Commandait que, sans plus attendre,
Tout peuple à ses pieds s’allât rendre,
Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux,
Les Républiques des oiseaux ;
La Déesse aux cent bouches, dis-je,
Ayant mis partout la terreur,
En publiant l’édit du nouvel empereur,
Les animaux, et toute espèce lige,
De son seul appétit, crurent que cette fois,
Il fallait subir d’autres lois…
La Fontaine – Tribut envoyé par les animaux à Alexandre – Fables – Livre IV-12
La Déesse est également présente dans Les lettres philosophiques de Voltaire. Le philosophe lui taille alors une solide et bien peu enviable réputation :
Pour une qui dit vrai, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui mentent.
Dans le même esprit, quoiqu’il ne parlât pas de ses mensonges, Brassens stigmatise la Toute-puissante par des couplets virulents et emportés. Il la renvoie à ses tapageuses occupations, la sommant de le laisser dans l’ombre.
C’est là tout notre poète, celui que nous avons déjà vu dans Discours de fleurs, celui que nous verrons bientôt dans Le bulletin de santé. Celui que la solitude inspire.
Car pour cet homme qu’une oreille inattentive ou un lecteur velléitaire pourrait prendre pour un impudique et un démonstratif, il est des choses de l’intime qui ne peuvent en aucun cas être livrées à la publicité.
Le poète s’insurge. Cette Déesse est gourmande de petits scandales au parfum de concupiscence. Nous vivons une époque tellement morne qu’elle en a même fait sa nourriture exclusive. Or Brassens est un poète troubadour qui aime sa poésie et veut la porter vers l’autre. Il veut l’offrir à ce public qu’il aime et à la rencontre duquel il va. Mais que cette rencontre se fasse exclusivement sur le choix de ses mots, la musique de ses rimes et la qualité de son message !
Que le poème, soigneusement enveloppé de si mineurs, de fa dièses et autres ré, offert en cadeau plaise ou non, n’est pas la préoccupation majeure de l’artiste. Il travaille son art, remettant cent fois sur le métier son œuvre. Il en fait son porte-parole qui devra se suffire à lui-même et qui se passera des artifices de la grossière publicité pour faire son chemin, de la guitare aux lèvres du public.
Brassens veut des oreilles sensibles. Pas des oreilles fourre-tout que l’odeur de fesses fait frémir, et surtout pas l’odeur des siennes.
Le poème est bien une philippique contre cette presse à scandale qui se nourrit de l’inculture et satisfait aux instincts les névrosés.
Brassens a choisit un mot succulent, un seul, pour fustiger ces journalistes qui gribouillent des feuilles pleines de misérables vacarmes étalés dans toute leur impudeur le long des trottoirs : des folliculaires.
Le mot a été tiré par Voltaire du latin folliculus, diminutif de follis qui désigne un sac, une enveloppe. Il a donné follicule, terme de botanique et d’anatomie.
Folliculus fut un temps considéré à tort comme un diminutif de folium, la feuille. C’est en jouant sur ces deux mots que Voltaire a conçu folliculaire pour désigner celui qui écrit dans une feuille publique, puis, pris en mauvaise part, pour qualifier le journaliste de bas-étage, l’écrivain médiocre.
Quelle merveille que de s’adresser à ces gens-là, ces vulgaires qui ont précisément en charge d’alimenter les pistons des trompettes de la Déesse aux cent bouches, dans un langage, qu’à coup sûr, ils ne comprendront pas !
Mais il y a peut-être une autre logique, consciente ou inconsciente, en tout cas fort talentueuse.
Le diminutif Folliculus est donc un petit sac, un sachet. Par métonymie, le petit sac désigne aussi l’enveloppe de certaines glandes sacculaires de notre anatomie, dont les testicules à l’activité desquelles s’intéresse au plus haut point la Déesse aux cent bouches.
Comme toujours, Brassens joue admirablement avec le sens des vocables.
Littéralement, emboucher c’est «porter à sa bouche l’embouchure d’un instrument à vent.» Les trompettes de la Renommée sont vraiment mal embouchées, c’est-à-dire qu’elles sont utilisées en fait par de bien vulgaires musiciens et par d’affreux béotiens. Voilà pour le sens propre.
Le sens métaphorique est à l’origine de l’expression être mal embouché. Dans une acception tombée en désuétude, emboucher veut dire aussi nourrir, mettre dans la bouche. Ce sens a évolué plus largement pour qualifier ce qu’il faut mettre à la bouche de quelqu’un, ce qu’il faut lui inculquer : c'esr-à-dire l’éduquer.
Quelqu’un à qui on n’aura appris que des grossièretés sera quelqu’un de mal élevé. Il aura donc été mal embouché et n’aura que des vulgarités dans la bouche. Brassens a déjà utilisé ce sens dans Le pornographe du phonographe :
Les bonnes âmes d’ici-bas
Comptent ferme qu’à mon trépas,
Satan va venir embrocher
Ce mort mal embouché.
Les fameuses trompettes sont donc doublement mal embouchées. L’utilisation des deux sens de la locution constitue une ingénieuse syllepse.
D’un instrument à vent utilisé à de si peu nobles fins, il ne peut, de toute façon, ne sortir que du vent !
09:17 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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19.02.2011
Formica et Télé : la fin d'une époque
(...) La bouteille de gaz emboîta le pas à l’eau et, suprême avatar, le formica fit son entrée triomphante.Des meubles d’une inestimable facture, des placards de merisier ou de chêne sculptés furent désossés et finirent leurs longs et nobles états de service en casiers à poules ou en portes de clapier.
Toujours experte dans ses observations du monde, ma soeur qui ne savait guère quoi dire de tous ces chambardements, trouva là une ouverture pour faire les louanges de son avocat d’employeur.
Celui-ci en effet ne voulait pas de formica, ni chez lui, ni dans son grand bureau. Sans doute par modestie, parce qu’il avait les moyens de s’en payer, du formica. Le brave homme ne s’était fendu d’un placard que pour sa chambrette à elle. Pour lui faire plaisir. C'était vraiment un beau petit meuble, pratique comme tout. Pour lui-même, il avait bien voulu, certes en rechignant un peu, débarrasser quelques-uns de ses clients de leurs gros meubles, en vieux bois vermoulu, un peu comme ceux passés chez nous par les flammes et par la scie. Ne sachant plus à la fin ou mettre toutes ces friperies, embêté mais incapable de vexer les gens, il avait même fait porter des lits et des buffets dans sa petite maison à la campagne, au bord de la rivière, à l’ombre des peupliers où il aimait à se retirer le dimanche avec sa petite famille. Il y taquinait la carpe ou alors il y recevait des amis, le docteur par exemple, ou bien le vétérinaire, quand ce n’était pas le notaire. Quelquefois, pas souvent, il y allait seul, avec des gros dossiers sous le bras, des dossiers tellement compliqués qu’ils demandaient à être étudiés dans le calme et la solitude champêtres. Interdiction formelle était alors donnée à toute la famille de le déranger, sous aucun prétexte.
A n’en pas douter, voilà un homme qui aimait rendre service aux gens. Ma mère ricana que c’était surtout un homme qui ne comprenait rien à rien. S’il n’achetait pas de formica, c’était normal mais surtout c’était bon signe. Le formica n’était pas fait pour des attardés et des nigauds pareils.
Je revenais d’une longue réclusion trimestrielle quand je pris de plein fouet les effets dévastateurs de cette orgueilleuse et stupide conversion des miens à la modernité. Ma maison ressemblait lamentablement à la salle de sciences du collège et à l’infirmerie. Je sentais bien qu’elle était en train de perdre son âme sous les coups de boutoir des faiseurs de mode et de pacotilles. Je m’insurgeai tout net que c’était laid, que c’était de la camelote et que c’était honteux. Je traitais mes frères d’imbéciles heureux pour avoir osé passer par la hache notre mobilier.
Avec la lumière qu’il ne fallait pas allumer, l’eau courante qui ne courait guère, la bouteille de gaz qui inspirait une peur bleue, le formica qui ne servait à rien sinon à injurier les murs, le clan glissait inéluctablement vers le factice de la corruption sociale.
C’était un homme très affable, les ondulations de ces cheveux bien tenues en place par la brillantine, une fine moustache, très fine, presque un symbole, impeccablement taillée. Il débarqua chez nous en sifflotant et en sautant prestement d’une petite camionnette jaune, haute sur pattes. Ma mère l’avait d’abord reçu en fronçant le sourcil, l’oeil guère encourageant, puis elle s’était laissée peu à peu séduire, par le discours ou peut-être par les vaguelettes brillantes des beaux cheveux, par le costume souple et par ce sourire à peine moustachu dont ne se départait pas le bonhomme.
Comme le formica, tout le monde en voulait. Il ne fournissait pas, il fallait en profiter, il ne pourrait pas en laisser longtemps comme cela chez les gens, à l’essai. C’était sans doute même la dernière fois où il pouvait se permettre cette fantaisie. Nous en avions de la chance !
Je trouvais que cela commençait à faire beaucoup de bonheur d’un seul coup. C’était gratuit, c’était formidable et nous avions de la chance. La fortune ne nous avait pas habitués à tant de sourires à la fois.
Ma mère écoutait, dubitative encore, mais néanmoins subjuguée. Ces dernières, mais bien molles résistances, s’écroulèrent quand la fine moustache, ayant négligemment promené son regard chafouin sur la pile des Nous-Deux qui traînaient devant la cheminée, dit qu’il y avait aussi des feuilletons qu’on pouvait suivre toutes les semaines ou même tous les jours, des romans-photos d’amour qui bougeaient et qui parlaient, quoi, si on voulait aller par là. Est-ce qu’on se rendait compte ?
De Gaulle nous sauva la vie.
Après bien de minutieux réglages, après bien des coups de petits tournevis de-ci, de-là, après bien des crachotements, des éclairs et des bruits sournois de machine infernale qui se propose d’exploser, la longue face et le long nez du Général apparurent à l’écran, tandis que les non moins longs bras, grand ouverts, battaient la mesure de cette voix si singulière et de tous tellement connue.
A ce timbre rauque et fortement ponctué, j’avais vu ma mère se renfrogner, incrédule. Elle avait interrogé le marchand d’images avec cet oeil que je connaissais trop bien et qui ne laissait présager rien de bon. Absorbé par ses boutons, le gars n’avait pas croisé ce regard.
Il était enfin parvenu à faire la synthèse entre le son et l’image.
Il avait dit vrai. Nous avions de la chance. Quant à lui, il ne pouvait pas tomber plus mal. Ma mère s’approcha du poste, regarda De Gaulle dans les yeux, se tourna vers le bellâtre qui avait retrouvé son sourire et, fidèle à elle-même, comme toujours avant la tempête, demanda qu’est-ce que c’était que ça.
Ce devait être un autodidacte. Le pauvre bougre avait dit exactement ce qu’il ne fallait pas dire.
Depuis, je n’ai jamais entendu, malgré tout ce que j’ai entendu sur le sujet et en dépit de tout ce que j’ai pu en dire moi-même, de critique plus radicale du pouvoir politico-médiatique.
Elle priait celui qu’elle traitait désormais de gaulliste de remballer au plus vite sa camelote, avant qu’elle ne l’explose elle-même d’un savant coup de marteau.
La télévision ne parvint jamais jusques à nous. Trop sûr de lui, le progrès arrogant avait voulu outrepasser la mesure.
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18.02.2011
Brassens : les mots du cygne
1961
La complainte des filles de joie
Car même avec des pieds de grue
Faire les cent pas le long des rues
C’est fatigant pour les guibolles,
Parole, parole,
C’est fatigant pour les guibolles.
Non seulement elles ont des cors
Des œils-de-perdrix, mais encor
C’est fou ce qu’elles usent de grolles
Parole, parole,
C’est fou ce qu’elles usent de grolles.
Merveilleuse composition d’un homme généreux ou, si ‘l’on préfère, généreuse composition d’un homme merveilleux, La complainte est dans la pure tradition poétique de François Villon, La Fontaine, Rabelais, Baudelaire ou Rimbaud chantant le peuple du ruisseau, la putain ou le voleur, aux antipodes de la morale judéo-chrétienne, pateline et coercitive, qui, force matérielle, protège en même temps la puissance et la richesse, en leur donnant l'alibi d'un lustre honnête.
Non et non ! Ce n’est pas là lyrisme larmoyo-anarchisant, post soixante huitard, comme aime si bien à le postillonner tous les rats d’une critique sociale qui se voudrait radicale mais dont on ne sait quel objectif, sinon un bavardage rasoir se développant pour lui-même, elle poursuit. Ouvrons donc nos fenêtres et regardons encore le monde : rien n’y est résolu de ses premières misères !
Et c’est toujours le rôle du poète de replacer la vulgarité là où elle est réellement et non là où elle voudrait être désignée.
Quiconque, dans ce monde de violence sournoise, a dû gouter les nuits épaisses de la solitude, les couloirs glacés d’une prison, les vindictes du pilori social, a trouvé chez monsieur Brassens, et chez bien d’autres poètes du même tonneau, un ami, une main tendue, un chapeau fraternellement soulevé, sans compassion aucune.
Parmi tous ces rejetés, ces sans dieu ni maître, la Vénus déchue, celle que Déesse Famine a, par un soir d’hiver, contrainte à relever ses jupons en plein air*, méritait, pour pris de tous les noms d’oiseaux dont le vulgaire l’a affublée, que lui soient dédiés des poésies et des chants, comme autant de plaidoiries déposées aux greffes de la conscience collective.
Se faufilant sournoisement entre les murs de ruelles obscures, le minus a toujours consommé de la putain, exutoire charnel de sa misère humaine, pour mieux l’insulter et la couvrir de son mépris une fois revenu à la lumière, parmi les siens.
Eloquence pathétique du langage : le dictionnaire des synonymes, Les usuels du Robert - édition octobre 1989, donne cent vingt-quatre équivalents du mot prostituée et encore les auteurs essoufflés terminent-ils leur énumération par un et cætera découragé. Cela va de la cocotte à la poule, en passant par la morue, la ribaude, le tapin, la roulure, la langoustine ou la grue.
Ce dernier qualitatif ayant été choisi par Brassens, c’est sur lui que nous nous attarderons un peu.
Quand elle est dans l’expectative, la grue se tient volontiers sur une patte, comme beaucoup d’échassiers d’ailleurs.
La métaphore faire le pied de grue est apparue au début du XVIIe, succédant à une autre expression imagée faire de la grue, c’est-à-dire attendre, sans qu’il ne soit pour autant forcément question d’une belle-de-nuit dans l’exercice de son art.
Par allusion directe à l'immobilisme attentif de la prostituée le long des trottoirs, la tentation métaphorique de l'associer à une grue était pourtant née très tôt, dès le XVe siècle. Si la grue avait été choisie par le langage populaire, plutôt que le héron, la cigogne ou tout autre oiseau du même ordre, c’est que le mot désignait aussi, acception de 1466 retenue par Littré, une grande femme à l’air gauche, une sotte.
On sait par ailleurs que les noms d’oiseaux sont souvent choisis pour brocarder à bon compte.
La délicatesse du verbe «brassensien» est telle qu’il utilise à la fois l’expression faire le pied de grue, attendre, et le mot lui-même péjorativement connoté, grue, pour créer une image de son crû. Inutile de préciser qu’il emploie, à dessein, des termes qui ne sont pas à lui, mais appartiennent à vox populi.
C’est ainsi qu’en mariant à sa façon ces termes-là, il en désamorce la méchanceté et offre un pied de nez aux sarcasmes.
Et puisque les noms d’oiseau sont de mise, ces pieds de grue, lourdement sollicités par les allées et venues perpétuelles, s’en retrouvent meurtris par les œils-de-perdrix, qui, après avoir désigné une variété de figue, puis différents éléments de décoration en ébénisterie et en broderie, qualifient des cors entre les doigts de pied.
Et dans le vers suivant, encore un nom d’oiseau, qui, en argot, désigne les «chaussures.» Mais je ne suis pas certain que l’intention du poète était là. Ce mot grolle est en effet issu du latin populaire grolla et de l’ancien provençal grola pour nommer de vieux souliers.
Le pourquoi de cette étymologie reste d’ailleurs obscur.
Cependant, en patois divers, la grolle désigne aussi le corbeau, d’une toute autre origine puisque né du latin graculus ou gracula et attesté au XVIe siècle :
Je voyois d’autre part cueillir les noix aux groles qui se resjoyssoient, en prenant leur repas et disner sur lesdits noyers
- Palissy -
Dans ma famille, peu encline aux choses de l’église et même franchement hostile à son dogme, il désignait aussi, plus accessoirement, le curé du village !
J’avoue qu’à mon souvenir le mot grolle sonne encore plus volontiers dans cette acception du corbeau, tout de noir vêtu, de plumes ou d’une soutane, que dans celle des souliers éculés.
Pour être tout à fait personnelle, cette connotation spontanée n'en reste pas moins réelle. Qu’on me pardonne donc cette petite digression aux musiques de mon enfance.
Après tout, les mots sont d’abord ce qu’ils nous ont appris à désigner du monde.
Des mots non encore exilés.
* Charles Baudelaire
10:44 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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17.02.2011
Hier : l'électrification des campagnes
Je n'ai jamais vu de contrevents aux deux fenêtres de notre maison, pas même de rideaux, mais les vitres y étaient d'une propreté éclatante. Y poser les doigts était formellement défendu et la chatte était durement fouettée si elle s'avisait de les effleurer du bout de ses moustaches.
Avec deux fenêtres, une par pièce, la lumière du jour était une largesse de la nature qu'aucune souillure ni fioriture ne devait en effet venir contrarier. Il fallait qu'elle pénètre jusques à nous sans rencontrer d'obstacle car il s'agissait d'apprivoiser cette chandelle qui allait et venait sur le ciel et d'en tirer le maximum. Ma mère avait alors, selon une de ses locutions récurrentes et somme toute assez singulière dans sa bouche, une sainte horreur de l'hiver. Elle abhorrait la déchéance des jours.
Ainsi, fin juin elle avertissait, morose, que les jours n'augmenteraient plus. À Noël, elle criait victoire et annonçait que ces mêmes jours avaient fini de baisser. C'était incontestable et cette façon de vivre les choses en vaut bien une autre.
L'ennui c'est que, à part dans l'esprit, on n'est jamais dans le moment. De fait, ma mère m'a peut-être légué ce décalage tantôt du bonheur et tantôt de l'angoisse, ce pessimisme latent quand tout va bien et cet optimisme fâcheux quand tout va mal.
L'ampoule électrique, au-dessus de la table, n'était sollicitée que lorsqu'on ne pouvait plus distinguer que des mouvements de silhouettes. C'est dire si les mois d'été elle sombrait dans un oubli quasi-total.
Personne n'aurait même pensé à s'en plaindre. Une ampoule, c'était fait pour être allumée quand, vraiment, il n'y avait plus moyen de faire autrement sans se heurter aux meubles ou bien les uns contre les autres. L'ampoule était l'apport le plus éclatant des technologies nouvelles de mon enfance et on n'en usait qu'avec circonspection. C'était cher et c'était dangereux. Chaque village avait son martyr stupide et prétentieux, tétanisé et cloué au bout d'un fil pour avoir voulu en savoir plus long sur ce mystère de la lumière sans feu, sans bougie et sans lanterne. Il y avait eu aussi des incendies dans les écuries où les fils de tissu tressé couraient sur les murs des fenils, parmi les foins et la paille.
Aussi loin que je puisse remonter dans ma mémoire, je l'ai toujours vue là, cette lumière auréolée d'un large abat-jour vert pâle qui focalisait sur le milieu de la table et abandonnait les quatre coins de la pièce à l'obscurité.
Mais mon frère aîné, celui qui se targuait d'être né avant les autres, disait se souvenir des nombreux gars qui avaient planté des poteaux partout le long des routes et des chemins. Il racontait comment ils étaient grimpés comme des singes en haut de ces poteaux pour tendre des fils et comment, une à une, ils avaient rattaché les maisons à ces fils. Cela avait duré longtemps. Les gars, de rudes gaillards en bleu de travail, rigolaient, plaisantaient, buvaient des grands coups de vin ou des petits verres de gnôle chez l'habitant et cassaient la croûte à l'ombre des buissons. Même, il y en avait un, très grand, le plus gentil de toute cette armée de pionniers, qui venait chez nous boire du café avec de la chicorée. Il lui avait donné des petits restes de bout de fil et un bel isolateur en verre, pour qu'il s'amuse au-dehors pendant qu'il prendrait tranquillement son café.
Son histoire paraissait vraie. D'ailleurs, prise à témoin, ma mère avait attesté et raconté l'arrivée de la fée électricité dans des termes à peu près similaires, sauf qu'elle avait démenti formellement l'existence du buveur de café à la chicorée et ajouté que tout ça, c'était surtout grâce aux ouvriers.
Cette dernière et lapidaire précision reste encore aujourd'hui un mystère pour moi, à tel point que je me demande si j'ai vraiment bien compris ou si je n'ai retenu qu'un bout de la phrase.
Le silence des chrysanthèmes (2006)
15:22 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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16.02.2011
Brassens : les mots du cygne
Le mécréant (suite)
Grattant avec ferveur les cordes sous mes doigts,
J’entonnai «le gorille» avec «putain de toi».
Criant à l’imposteur, au traître, au papelard,
Elles veulent me faire subir le supplice d’Abélard.
Ce qui est excessif devient dérisoire : c’est ainsi que prenant au pied de la lettre les préceptes enseignés par son illustre voisin, le poète s’inflige un tel traitement de choc que ces préceptes s’en retrouvent burlesques.
Délectable ironie que ces vers car ce sont précisément les gens de l’Eglise, ceux vers qui sa main était tendue, ceux qu’ils tentaient de rejoindre, qui vont lui bêtement rafraîchir les ardeurs et, pour longtemps, lui faire rebrousser chemin.
Le libre penseur, le troubadour mécréant, a beau se travestir en bigot zélé, dès que ses doigts effleurent les cordes de la guitare, les rimes et les couplets s’égrènent en chapelets égrillards.
Or Brassens veut bien tout faire pour rejoindre dieu comme lui a enseigné le philosophe, mais qu’on ne lui demande cependant pas de renier ses vers !
La satire est aiguë. Toujours chez le moustachu, les choses les plus graves et les plus profondes sont plaisamment dites (comme chez Molière) avec des mots simples qui dansent à l’oreille. Les mots sont comme toute sa musique : il faut s’attarder un peu sur eux et regarder derrière.
Que les grenouilles de bénitier rencontrées sur le chemin du salut soient donc indignées au plus haut point par ses refrains intempestifs, est plutôt gratifiant. Qu’elles le vouent aux gémonies et l’injurient est, somme toute, dans l’ordre logique des choses. Et les injures sont triés sur le volet.
Papelard est un vieux mot qui n’est plus utilisé que dans une intention littéraire pour qualifier une personne douceâtre et melliflue. A la fin du XIIe siècle, il désignait clairement un faux dévot, puis, par extension, un hypocrite. Cinq siècles plus tard, après Molière, il sera remplacé par tartufe.
Son origine est cependant des plus discutées. La plus plausible serait de lui attribuer pour ancêtre le latin pappare, manger, qui donna le verbe aujourd’hui tombé en désuétude papeler. Par analogie, manger s’apparente à «marmonner des prières», ne serait-ce que par le bref mouvement conjugué des mandibules, semblable dans les deux cas.
On peut aussi y voir la prière bredouillée en début de repas, le bénédicité, sans ferveur aucune, mais pour sacrifier rituellement aux enseignements et préceptes du dogme.
Papelard, donc, ce faux curé aux vertes chansons ! Certes. Mais de là à ce que les bigotes se proposent de le châtier physiquement frise l’hystérie intégriste. Le poète s’en amuse et, en filigrane, rend grâce à ses couplets osés de l’avoir sauvé, non pas de la débauche vers la lumière, mais bien des pattes assassines des fanatiques. C’est-à-dire qu’il renverse, en quelques strophes, le fameux, spirituel et long pari de Pascal adressé aux libertins.
La rime est riche qui associe papelard à Abélard. La musique des mots est au service de l’exactitude dans le choix des références. Car parti en quête de dieu sur les conseils lumineux d’un philosophe, le poète a bien failli subir le sort peu enviable d’un autre philosophe, tout aussi déiste que le premier. La boucle est bouclée. Brassens nous signifie qu’il ne fera plus appel à ces fous furieux pour sauver son âme et rencontrer la transcendance métaphysique !
Théologien et philosophe, donc, Pierre Abélard, 1079-1142, nous a principalement laissé un traité sur la Trinité, Theologia summi boni, et une œuvre autobiographique, Historia calamitatum, soit Histoire de mes tribulations.
Enseignant à Melun et à Paris, il fut reconnu à travers toute l’Europe comme une sommité intellectuelle en matière de théologie. L’importance de sa pensée et sa haute habilité pour la discussion dialectique annoncent Saint Thomas d’Aquin et le déclin de l’influence de Platon sur la théologie moderne au profit de celle d‘Aristote.
C’est en 1117 qu’Héloïse, nièce de Fulbert, chanoine de la cathédrale Notre-Dame de Paris, devint son élève. La passion amoureuse du professeur pour son étudiante est devenue légendaire et les échanges épistolaires de Pierre et Héloïse sont restés comme des archétypes de la correspondance amoureuse.
De cet amour illicite naquit un fils, Astrolabe, dont les parents durent se marier dans le plus grand secret. Pierre Abélard convainquit alors son épouse de prononcer ses vœux en l’abbaye des bénédictins de Saint-Argenteuil.
Quelque peu rasséréné par le mariage des deux amoureux, le chanoine Fulbert depuis toujours hostile à cette liaison, se rendit à l’opinion que Pierre Abélard avait purement et simplement abandonné sa nièce aux mains des bénédictins et s’était ainsi joué de lui.
Sans autre forme de procès, en homme pieux au goût très raffiné, il le fit castrer.
Dans sa magnifique Ballade des Dames du temps jadis, non moins magnifiquement mise en musique par Brassens et portée ainsi à la connaissance de tous, Villon célèbre le drame d’Abélard :
Où est la très sage Héloϊs
Pour qui chastré fut et puis moyne
Pierre Esbaillard à Sainct-Denys ?
Pour son amour eut cet essoyne.
Déférence gardée envers l’intelligence de Pierre Abélard et respectueux de sa mémoire, je ne sais tout de même pas s’il faut rire ou pleurer du fait qu’il avait édité une thèse dialectique phénoménale, sic et non, le pour et le contre, thèse selon laquelle la vérité ne peut être obtenue qui si tous les aspects d’une question ont été soigneusement pesés.
Diantre !
En tout cas, on est en droit de penser que Fulbert n'avait pas lu cette thèse-là.

Je vais grossir les rangs des muets du sérail,
Les belles ne viendront plus se pendre à mon poitrail.
Brassens, quant à lui, a bien fait le tour de sa question, et a vite trouvé la solution de son sic et non.
Vu les risques qu’on y encourt et les mauvaises rencontres qu’on y fait, il s’est bien juré de ne plus faire un pas sur le chemin qui mènerait à dieu.
C’est qu’il a eu une peur bleue, l’artiste ! Se débattant comme un forcené entre les griffes hystériques de ces bonnes femmes aussi refoulées que mal intentionnées, il s’est vu perdu et, un instant, quelle horreur, eunuque dans le palais d’un quelconque sultan.
Est-ce bien là le sens de son allusion aux muets du sérail ?
Sans doute. Mais Brassens est aussi un chanteur et c’est précisément à cause de ses couplets licencieux que les bigotes ont fait l’épouvantable projet de le châtrer sur-le-champ.
Il associe donc la perte de ses attributs à la perte de son timbre de voix et se sert d’une expression que je n’ai retrouvée que chez Georges Clémenceau, en jouant sur les deux sens du mot sérail.
Alors Président du Conseil, Clémenceau, s’étant autoproclamé «premier flic de France», réprima dans la violence une série de grèves, des vignerons du midi aux fonctionnaires, en passant par l’armée et les instituteurs. Je signale au passage la belle chanson (même si les paroles ont pris un coup de vieux) rendant honneur aux soldats du 17e qui, envoyés pour brutaliser les vignerons de l’Hérault, mirent crosse en l’air et fraternisèrent avec les manifestants. Pas près aujourd’hui, avec ces abrutis de CRS triés sur le volet de la misère intellectuelle et morale, de voir s’opérer le même renversement de dialectique !
Pour en revenir à la répression brutale organisée par ce Clémenceau dont nos missels d’histoire faisaient un héros alors qu’il ne fut qu’un boucher, celle-ci lui valut d’être renversé en 1909 par la gauche radicale et socialiste menée par Jean Jaurès.
Avec mépris et pour signifier que ces radicaux-là «n’en avaient pas», Clémenceau les appela les muets du sérail.
Le sérail est pris là dans la même acception que dans la locution nourris dans le sérail, utilisée à partir de 1876 par une allusion tardive à un vers de Racine et qui qualifie une personne ayant une longue expérience d’un milieu politique.
Qui en a donc adopté les us, les coutumes, les travers et les diverses fourberies.
Nourri dans le sérail, j’en connais les détours.
J. Racine, Bajazet
13:42 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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15.02.2011
Brassens : les mots du cygne
Le bistrot
Que je boive à fond
L’eau de tout’s les fon-
-Taines Wallace,
Si, dès aujourd’hui,
Tu n’es pas séduit
Par la grâce
De cett’ jolie fée
Qui, d’un bouge, a fait
Un palace,
Avec ses appas,
Du haut jusqu’en bas,
Bien en place.
Avec Le vin, nous avions évoqué l’amour de la poésie pour ce dieu mystérieux caché dans les fibres de la vigne et, par opposition, son antipathie pour la grisaille insipide de l’eau plate, inodore et incolore.
Brassens y revient avec son Bistrot, qui recèle outre un petit vin de quartier sans prétention mais d’une teneur exquise, une tenancière au physique non moins exquis, mais complètement inaccessible à tout autre que son dégueulasse de gros mari !
A quiconque cependant ne serait pas séduit par les charmes avantageux de cette tenancière, l’écrivain fait l’insoutenable pari de boire de l’eau, beaucoup d’eau même, puisqu’il propose toute celle des fontaines Wallace.
C’est dire s’il engage sa bonne foi, la justesse de ses appréciations et sa réputation. Paris compte en effet une cinquantaine de ces fontaines. Elles doivent leur nom à Sir Richard Wallace.
Le IVe comte de Hertford, quartier central de Londres, fut un esthète, profondément épris de culture française. Il vécut d’ailleurs la plus grande part de son existence en son château de Bagatelle, dans le bois de Boulogne. Il y constitua une magnifique collection d’œuvres, pour la plupart françaises.
Son fils illégitime, Sir Richard Wallace, 1818-1890, le secondait dans ses divers achats. Il hérita de cette collection qu’il entreprit d’enrichir de nombreuses autres acquisitions et de chefs-d’œuvre majeurs.
En 1871, les troubles de la Commune de Paris obligèrent Sir Richard Wallace à fuir à Londres, emportant avec lui ses trésors, qu’il disposa dans sa résidence de Hertford House.
En 1897, à la mort de sa veuve qui en avait fait l’héritage, la collection entière fut léguée à l’Etat, à la condition expresse qu’elle ne soit pas dispersée.
Connue sous le nom de Wallace Collection, elle est un musée ouvert au public depuis 1900.
Elle comprend des œuvres de sculpteurs français, tels Pilon et Houdon, des tableaux de maîtres français, espagnols, italiens, hollandais et flamands, tels Rembrandt, Fragonard, Rubens et bien d’autres parmi les plus grands. Elle est également riche de meubles français du XVIIIe, de céramiques, de porcelaines de Sèvres, d’armures et d’objets d’art baroques et rococos.
Sir Richard Wallace, cet amoureux de l’art, était aussi, dit-on, un philanthrope. Revenu à Paris tombé aux mains assassines de Thiers et des Versaillais, il dota la ville de cinquante fontaines d’eau potable. C’est-à-dire qu’il était philanthrope quand les sanguinaires étaient au pouvoir et fuyard quand les hommes du peuple se proposaient de renverser ce pouvoir. Tout esthète qu’il fût, on voit qu’il n’en restait pas moins un fumier d’aristo.
Bref.
Le modèle de ces fontaines, à l’eau desquelles le poète promet de se châtier le gosier s’il n’a pas dit la vérité sur les grâces de sa tenancière de bistrot, fut exécuté par Charles Lebourg, sculpteur français de la ville de Nantes.

Le mécréant
J’voudrais avoir la foi, la foi d’mon charbonnier,
Qui est heureux comme un pape et con comme un panier.
Mon voisin du dessus, un certain Blaise Pascal,
M’a gentiment donné ce conseil amical :
Mettez-vous à genoux, priez et implorez,
Faites semblant de croire et bientôt vous croirez.
J’ouvre sur une petite parenthèse pour dire le bonheur qui fut le mien d’avoir eu à parcourir, au cours de la rédaction de cet ouvrage, les pages du Dictionnaire historique de la langue française, en trois volumes, publié sous la direction d’Alain Rey en 1992.
L’expression la foi du charbonnier est attestée en 1656 et est le plus souvent rattachée à un conte dans lequel s’instaure un dialogue entre un démon et un charbonnier entêté. Ce dernier ne se démet nullement de sa foi, une foi bornée, sourde à toute évidence.
Elle désigne depuis une conviction sans appel, têtue, irréfléchie, qu’aucun argument, même tangible, ne peut faire fléchir.
Ce charbonnier-là est donc con comme un panier. Extrêmement niais, quoi.
Mais en quoi un panier peut-il être sot au point de mériter de constituer le second terme d’une comparaison aussi peu flatteuse ?
Dans les locutions, il n’est d’ailleurs pas le seul à être affublé du cinglant substantif. La lune, le balai, le boudin, la malle, et, dans un registre plus trivial, la bite, en ont aussi fait les frais. Chacune de ces locutions ainsi constituée a son histoire et son signifiant propre, souvent connoté avec l’histoire même du mot con, initialement hérité du latin érotique «cunnus» pour désigner le sexe de la femme.
L’histoire de con comme un panier, elle, est fondée sur l’histoire du mot panier lui-même et sur un glissement de sens de l’expression.
Du latin panarium, lui-même dérivé de panis, le pain, le panier est à l’origine la corbeille à pain. Il s’est très vite désolidarisé de cette origine précise pour désigner plus vaguement un récipient destiné à recevoir des provisions diverses.
Il est dès lors entré dans la composition de nombreuses métaphores expressives comme panier à salade, panier de crabes, et, désignant clairement et vulgairement le cul, panier à crottes.
Avec panier percé, il a d’abord qualifié une personne prodigue, dépensant tout son avoir sans compter, et donc incapable d’économiser le moindre sou, puis, par extension, incapable de rien retenir, sans mémoire aucune. Bref, stupide.
On trouve l’expression élargie chez Oudin (1690) en sot comme un panier percé, c’est-à-dire d’aucune utilité, dans le même esprit que con comme une valise sans poignée.
D’autres interprétations, telle que celle de Guiraud arguant d’une homonymie avec un terme ancien crétin, qui désignait une corbeille, ont été données.
Le poète du Mécréant veut donc bien, lui aussi, goûter au réconfort des certitudes absolues. Il n’est d’ailleurs pas celui qui ne croit en rien, l’athée convaincu, l’idéologue négateur. Le titre est à prendre au sens littéral, celui qui ne croit pas bien, qui n’a pas la bonne croyance. Or, ce mécréant-là, accéderait volontiers à l’orthodoxie salvatrice, si seulement on voulait bien lui indiquer les voies susceptibles de le conduire jusque là.
Il y a bien le charbonnier mais, nous l’avons vu, il est bête à bouffer du foin. Brassens ne lui fait donc pas confiance et, de toute façon, ne tient absolument pas à lui ressembler. Il veut bien être promu bon chrétien, mais pas par le plus court chemin, qui est celui de la connerie.
Alors, il se tourne vers la science, la sagesse et l’intelligence. Les conseils qu’il en recevra ne pourront que lui être précieux.
Dans cette quête, il y a donc les deux antipodes : l’obscurantisme du chiffonnier et la lumière du remarquable esprit.
Choisir Blaise Pascal est d’une adresse exquise. Philosophe, moraliste, mathématicien, physicien, et sans doute un des esprits les plus éclairés de tous les temps, Blaise Pascal est aussi brillant dans la réflexion concrète des sciences expérimentales que dans la réflexion métaphysique, mystique et religieuse.
Il refait, à onze ans, la démonstration des axiomes d’Euclide. Ses travaux concernent aussi bien les mathématiques, la géométrie, les probabilités, que la mécanique des fluides, la pesanteur, l’hydrostatique, le vide et les pressions.
On lui doit l’invention du triangle pascal, fort utile à de nombreux calculs, et de la machine arithmétique, ancêtre de notre calculette. Il est le premier à concevoir l’idée des transports en commun et il contribua, par ses travaux sur l’hydrostatique, à l’entreprise d’assèchement des marais poitevins.
Ce qu’il est important de noter, «pour la suite des événements», c’est que Pascal, esprit pratique, travailla énormément sur les probabilités à partir de deux problèmes de jeu et qu’il voulut découvrir ainsi la géométrie du hasard.
Dans la nuit du 23 novembre 1654, allez savoir pourquoi, Blaise Pascal fut pourtant soudainement visité par une illumination mystique qu’il consigna dans une page, Le Mémorial : «Certitude, certitude, sentiment, joie, paix. Joie, joie, joie, pleurs de joie !»
Il entreprit de rédiger en 1655, une œuvre qui restera inachevée, Apologie de la religion chrétienne, dont les fragments nous sont connus sous le nom de Pensées.
Œuvre majeure, les Pensées s’adressent aux libertins, aux libres penseurs et aux savants érudits sur lesquels la religion n’a pas de prise. Pascal connaît autant les uns que les autres.
Le projet du philosophe de ces Pensées n’est pas de prouver Dieu. Son projet est de prouver la nécessité d’y croire, le caractère incontournable de la foi, et c’est le sens de l’argumentation du fameux «pari», qui associe la rhétorique, la logique et les probabilités que Pascal a étudiées et approfondies, particulièrement celles liées à la roulette russe.
Il enseigne aux libertins que le sens véritable de leur vie, c’est le divertissement et que le sens véritable du divertissement, c’est la fuite devant Dieu :
«Si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu.» Pensée 158
Il oppose donc le caractère éphémère des plaisirs à l’infinité de l’amour et de la connaissance de Dieu :
« Il y a une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gains contre un nombre fini de hasards de perte et ce que vous jouez est fini. Il n’y a point à balancer, il faut tout donner…
Quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, les délices, mais n’en aurez-vous point d’autres ?» Pensée 418
En un mot comme en cent, c’est dire : « croyez ! Si Dieu n’existe pas, vous n’aurez rien perdu, que l’exercice de la débauche. En revanche, si Dieu existe et que vous n’y avez pas cru, vous avez perdu le droit à l’éternité.»
Nous l’avons dit : cette apologétique de Pascal est destinée aux savants et aux érudits lettrés. Si elle avait été écrite pour le peuple, peut-être aurait-on parlé de marché, voire de transaction, plutôt que de pari intellectuel raffiné.
Notre poète, avec tout le respect qu’il doit à une intelligence aussi remarquable que celle de Pascal, ne s’y trompe pas.
Puisque, lui, il n’a pas l’heur d’être visité par une illumination métaphysique et qu’on lui dit qu’il va tout perdre, il ne va point tergiverser, il va tout donner.
Comme l’appétit vient en mangeant, la foi viendra en croyant. C’est écrit sur l’ordonnance, il ne reste plus qu’à définir la posologie.
Suite du Mécréant très bientôt
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13.02.2011
Au commencement était le chaos
Les générations, dit-on, se poussent les unes les autres dans la tombe.
En venant au monde, je vérifiai pleinement le vieil adage, m’égosillant sur un premier vagissement la nuit même où la mère de ma grand-mère poussait son dernier soupir.
Nous nous croisâmes, en quelque sorte, mon arrière-grand-mère et moi, elle à petits pas menus, courbée et hésitante sur le sentier qui descend vers les ombres éternelles, moi, gesticulant et braillant, sortant de ces mêmes ombres pour monter vers la lumière des jours.
Elle quittait l’éphémère pour entrer dans l’éternité alors que j’entreprenais le chemin exactement inverse. Une sorte d’accord tacite.
Sur l’arbre, une vieille branche épuisée, dénudée, venait de se briser et à l’endroit précis de la cassure un œil gorgé de sève éclatait, libérant la première et minuscule feuille d’une tige nouvelle.
Je montai donc vers la vie marqué du sceau de cette disparition d’une aïeule dont je ne sus jamais rien, sinon qu’elle s’appelait Hortense. Un bien joli prénom.
Un prénom d'aïeule.
Elle repose, je crois, dans un minuscule cimetière de la Vienne, à l'orée d'un vieux bois de châtaigniers. Sa tombe n'est sans doute plus qu'un petit monticule de courte et rebelle pelouse. Ravinée, la pierre verdâtre est moussue. Aucun bouquet des hommes ne vient plus l'égayer, pâquerettes et violettes y tenant lieu de chrysanthèmes de printemps. Ce sont là les fleurs de l'irrémédiable silence et de l'oubli.
Un jour pourtant, j'aimerais que ce fût un après-midi de novembre où le ciel serait bas et où le souffle de l'océan ferait les arbres se plier, il faudra que je me rende sur ce petit tertre anonyme et herbeux. Pour empêcher, peut-être, que ne meurt totalement cette inconnue qui me fit l’honneur d’une auguste révérence afin que j’entrasse dans le monde en une singulière fanfare.
Cette délicate attention, tout de même, marqua mon enfance d'une bien mélancolique nébuleuse.
Car ma mère, sans doute perturbée par dix anniversaires à se souvenir, jamais ne sut fixer dans sa mémoire le jour exact de ma naissance. Quand elle avait à évoquer mon éclosion, elle fronçait les sourcils en un douloureux effort de mémoire et, soudain éclairée mais néanmoins lugubre, elle disait que c’était la nuit où sa grand’mère était morte.
Certes, chaque homme promène en lui la dualité d'un soleil de minuit. Il est à la fois aurore et crépuscule et son hymen avec les ténèbres lui est promis dès le premier souffle. J’eusse aimé cependant qu’on ne choisît pas forcément la couleur du déclin pour évoquer mon ascension.
Entre la joie d'avoir un enfant, faut dire que j'étais le septième et qu'à ce stade de la performance les joies de donner la vie s'amenuisent très certainement, et la douleur de perdre sa grand-mère, ma mère ne se souvint que de la douleur.
En fait, je n'étais jamais né. J'étais un événement impromptu concomitant d’un drame. Ça n’a pas toujours été évident à porter.
Et puis c'était la nuit, et dans nuit il y a toujours minuit. Les événements conjugués de celle-ci, la singulière cacophonie des vagissements et des râles, firent qu'on négligea sans doute de consulter la pendule au moment précis où je plongeais dans le cosmos.
On fit alors dans l’à-peu-près.
On discuta, on s’égara, on tergiversa et pour cette venue au monde, qui en fait emmerdait tout le monde, on dit que c'était le neuf ou peut-être le dix décembre de l'an mille neuf-cent-cinquante. C’était pourtant au cours de cette nuit-là - mais en mille cinq cent quatre-vingt-deux - que le calendrier grégorien chargé de mettre au diapason les hommes et les saisons, était rentré en vigueur en France.
Une nuit illustre, donc, où l’erreur de calcul du temps n’était guère de mise.
Mais sans doute ne s’est-on réellement penché sur mon premier problème qu’au matin, la mémé alors toute froide, drapée de ses plus beaux atours, l’événement principal de cette nuit peu ordinaire étant en quelque sorte définitivement arrêté.
Il m'arrive d'en éprouver une angoisse, à la fois terrible et amusée. Et s'ils s'étaient trompés d'année ? Il eût fallu que je prenne le temps d’examiner tout cela en mairie, sur un acte de décès. C’est tout de même assez désobligeant. Il m'arrive aussi, rarement mais cela arrive, d'être assez fier de cette entorse fortuitement faite aux registres de l'état civil. Il m’a fallu également parfois discutailler avec un fonctionnaire ou un guichetier qui me demandait, le sourcil soupçonneux, de justifier de cette fantaisie selon laquelle certains de mes papiers mentionnent le neuf décembre et d'autres le dix pour jours de mes anniversaires.
Mais ce ne sont là que détails, les guichetiers du monde entier, même avec de bons papiers bien en ordre, pinaillent toujours, surtout si c’est un petit service qu’on vient leur demander.
Outre ces cocasses concours de circonstances, un point précis de mon anatomie toute neuve finit d’affoler, entre deux empressements pathétiques autour de la moribonde, les témoins de cette nuit-là.
La mémé n’aurait plus mal aux dents : ça tombait bien parce que moi, j’en avais déjà des dents. Le passage de flambeau ne pouvait pas être plus grandiose.
On hurla à la diablerie. Mes premiers cris ressemblaient curieusement à des grincements.
Ces trois ou quatre dents, marron clair, longtemps m’ont poursuivi. Car longtemps et jusqu’à ce qu’enfin ces satanées incisives consentent à laisser la place à de vraies dents bien blanches, on me demanda de les montrer. L’épicier me gratifiait d’une friandise si je répondais favorablement à ses injonctions, mes camarades me désignaient comme chef de jeu si je souriais assez ostensiblement pour qu’ils puissent examiner cette bizarrerie de la nature.
J’appris plus tard, par l’instituteur, qui lui aussi m’avait demandé d’exhiber mon particularisme buccal, que De Gaulle et Louis XIV, peut-être Napoléon, je ne me souviens plus, avaient été gratifiés de la même excentricité.
Cela ne me rassura guère : Il n’y avait là que des chefs de guerre.
Extrait de " Le silence des chrysanthèmes", à paraître en juillet 2085, vers là...Guère avant.
Image : Philip Seelen
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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11.02.2011
Brassens : les mots du cygne
Les funérailles d’antan
Maintenant les corbillards à tombeau grand ouvert
Emportent les trépassés jusqu’au diable vauvert.
Les malheureux n’ont même plus le plaisir enfantin
D’voir leurs héritiers marron marcher dans le crottin.
C’est une belle peinture aux teintes automnales. Pour peu, on y entendrait les sabots des chevaux heurtant en cadence la terre gelée des chemins et on y verrait ce cortège qui suivrait la voiture de bois noir, ornée de noires dentelles.
On y verrait aussi un cimetière isolé sur une sorte de colline fouettée par les vents et, en bas, au café du village, on sentirait le parfum des vins chauds d’après cérémonie. Pour peu, on verrait la fumée humide des chevaux dételés et écumants et on sentirait l’odeur rustique du crottin. On y entendrait des voix rudes faire l’éloge du disparu ou parler de la pluie et du beau temps, dans un brouhaha désordonné de conversations, à travers l’écran bleu qui monterait en volutes des bouffardes.
On y entendrait une époque révolue où, sachant vivre, les gens savaient mourir et prendre le temps d’accompagner les leurs, par la pluie noire des champs, jusqu’au dernier repos.
Hanté par une espèce de beauté mélancolique du cimetière, enclos des interrogations permanentes, Brassens, comme aimait à le faire Baudelaire, rend à la laideur sa beauté initiale.
L’enterrement est en soi bouleversant car il est le seul adieu dont on soit certain qu’il ne reviendra pas sur sa décision. Il est ce moment d’éternité, concept troublant et pathétique, devant lequel l’esprit est pris de vertige.
Par-delà le défunt, l’enterrement impose le respect et celui-ci, à son tour, impose que soit préparée la grande fête de l’adieu et qu’on s’y attarde.
Les corbillards hippomobiles s’étant faits automobiles, l’enterrement est devenu une formalité expéditive, prise dans le tourbillon du monde de la vitesse.
Le contraste entre le refrain qui chante le passé et les couplets qui décrivent le présent forme le contraste de la rapidité par rapport à la lenteur. Le refrain fait à la voiture suivre la route en cahotant, le couplet la fait filer à tombeau grand ouvert.
Je ne peux, une fois encore, que rendre honneur à la subtilité du poète pour le choix de ses images. L’expression n’a peut-être jamais été aussi bien employée.
Elle est attestée depuis 1798 pour dire «à une vitesse dangereuse» après les verbes «galoper» ou «rouler», s’agissant, à l’époque, des chevaux. Elle peut s’employer dans tous les contextes car c’est une locution figurée qui fait de la vitesse une telle folie qu’elle conduira fatalement à la mort le conducteur ou le cavaleur téméraire, à tel point que le tombeau est déjà ouvert pour l’accueillir.
Brassens l’emploie pour des imprudents qui, transportant un mort, filent vers une tombe et qui, du même coup, sont en train d’ouvrir la leur. Il joue sur le sens propre et sur le sens figuré par une belle syllepse.
Drame de la frénésie des hommes à ne plus pouvoir accompagner dignement leurs morts : on s’aperçut qu’le mort avait fait des petits.
Ils filaient à toute allure vers une tombe, certes. Mais pas une tombe de cimetière de la colline battue par les vents, juste au-dessus du village. Non, une tombe d’un cimetière minable situé à l’autre bout du monde. Signe de ces temps affligeants, on ne meurt plus où l’on avait pris racine. Il faut faire une très longue distance pour rejoindre la terre de ses ancêtres, dont on s’était éloigné pour…survivre.
Tout est lié : le déracinement, la vitesse et la distance.
Le poète fait chanter les mots avec grande dextérité. Pour dire très loin, il écrit au diable. Or, existe-t-il quelque chose de pire, pour un mort, que d’aller au diable ? Emporté par des croquemorts aussi peu scrupuleux et salariés de leur temps, on ne peut, de toute façon, que finir dans l’antre du diable. La même ironie de jeu entre le sens propre et le sens figuré de à tombeau ouvert est présente ici.
Car aller au diable, c’est-à-dire aller très loin, le plus loin possible, sens attesté depuis 1835 peut s’employer dans tous les contextes.
Envoyer quelqu’un au diable, voire aux cinq cent diables, c’est l’envoyer dans un lieu si inaccessible, si retiré qu’il ne reviendra pas : on ne revient pas, ça se saurait, du pays du diable.
Vauvert est d’une approche plus hasardeuse, même si certains exégètes en ont fait une traduction par rapport à l’abbaye de Vauvert qui était située, dès le règne de Saint-Louis, au sud de Paris, près de l’actuel Denfert. L’explication est d’ordre toponymique avec la rue d’ Enfer.
Il y eut également, à Gentilly, le château de Vauvert.
Relativement éloignés de Paris eu égard aux moyens de locomotion de l’époque, peut-être ces deux lieux pouvaient-ils alors inspirer la notion d’éloignement et de patelin inaccessible.
Rien n’est moins sûr cependant.
D’autant que cette notion d’éloignement et d’isolement n’est intervenue qu’au XIXe siècle et qu’il faut alors la rapprocher de à vau l’eau pour au val de l’eau ou à vau de vent, expressions qui constituent respectivement des abstractions de aller au fil de l’eau et de se laisser balloter par les caprices du vent, c’est-à-dire «mal fonctionner», «ne plus maîtriser», «aller à la déroute», sens attestés, eux, à la fin du XVIe.
Tout ça si, toutefois, j’en crois les études de Sophie Chantereau et d’Alain Rey.
L’expression archaïque faire le diable de Vauvert équivalant à faire le diable à quatre, se démener comme un diable aurait alors changé d’emploi.
Elle se serait renforcée du «vert» qui, traditionnellement, évoque le retrait, la mise à l’écart, comme dans se mettre au vert.
La locution exacte serait alors aller au diable vert.
J’avoue que toutes ces recherches et toutes ces conclusions ne me semblent pas d’une limpidité à toute épreuve.
D’ailleurs, les deux auteurs précités, sembleraient privilégier la seule expression aller au diable vert et indiqueraient qu’elle est sans doute à préférer à le diable Vauvert.
Ils en appellent à Diderot, dans le Neveu de Rameau :
J’ai voyagé en Bohème, en Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Flandre, en diable vert.
Toujours est-il que, diable vert ou diable vauvert, la signification qu’il faut aujourd’hui retenir est celle d’une contrée tellement éloignée qu’on ne la situe même pas dans sa tête. Tout comme celle vers laquelle les croquemorts trop pressés conduisaient un des leurs.
L'autre semaine des salauds à cent quarante à l'heure,
Vers un cimetière minable emportaient un des leurs
Quand sur un arbre en bois dur ils se sont aplatis,
On s'aperçut qu'le mort avait fait des petits.
Illustration empruntée ici
13:23 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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10.02.2011
Michelet
J’avais mis ce texte en ligne en août 2009 alors que je venais d'en terminer avec les quelque 4800 pages - texte, notes et annexes - de «Histoire de la Révolution française», de Jules Michelet, ouvrage qui couvre la période allant de la convocation des États généraux à la réaction thermidorienne.
Je le publie une nouvelle fois aujourd'hui car, quand on voit dans quel ruissseau nauséabond s'est embourbée la République française, avec ses dirigeants amis des régimes les plus pourris et les plus brutaux de la planète, des dirigeants corrompus, vautrés dans leur sale fric et qui font voter des lois pour que le bon peuple aille au charbon jusqu'à 67 ans et tutti quanti, on est en droit - depuis bien longtemps, c'est vrai - de se demander si l'histoire a une quelconque utilité pédagogique face à l'abrutissement des hommes.
On est en droit de s'exclamer : tout ça pour rien, laissons tomber toute critique sociale et vivons en sauvages !
Et quand je pense, parmi tant d'autres choses, qu'un homme pourrit dans leurs sales prisons depuis 25 ans, sans que pas grand monde ne songe à s'en émouvoir, et que même une imbécile comme Ségolène Royal s'en réjouisse, le ressentiment dans mon coeur atteint le niveau du dégoût pour tout ce qui touche, de près ou de loin, à la politique.
Au cas où cela pourrait vous intéresser, je note d'ailleurs que le susdit prisonnier publiera le troisième tome de ses mémoires en septembre prochain, chez Argone.
De la lecture de Michelet, j'ai tiré un tel plaisir que j’aimerais que les gens pour qui j’ai de l’estime – et qui ne l’ont pas encore fait - se plongent à leur tour dans cet océan littéraire, en reçoivent la même jouissance et les mêmes perplexités.
L'admirable de cette lecture, c’est qu’on est en présence d’une œuvre historique, certes, mais en même temps profondément lyrique, étonnamment personnelle, enthousiaste ou désabusée. Engagée.
Derrière les faits transmis, le cœur et l’âme du poète, de l’écrivain, de l’homme de conviction généreuse, palpitent, regrettent, anticipent et souffrent.
Dit autrement, voilà une œuvre historique sans l’ennui décharné de la prose historique. Une écriture qui embrasse le sensible et fait appel aux émotions les plus humaines.
Je comprends alors beaucoup mieux pourquoi les historiens sérieux, les doctes, les scientifiques du décorticage de la grande aventure humaine, refusent à Michelet d’appartenir à leur collège.
C’est un bien grand service qu’ils lui rendent là, finalement.
Nous ne savons pas toujours situer notre écriture dans cette incommensurable prolifération de genres que constitue la littérature. Nous nous interrogeons, nous posons en filigrane les principes de notre esthétisme, de ce que nous portons en nous, de notre confrontation à un monde compliqué. D’aucuns, raccourci fulgurant, affirment que la littérature est morte, mais sans définir précisément la nature du cadavre et les auteurs du crime.
C’est un point de vue. Radical, désespéré peut-être, qui a sans doute quelque raison d’être mais qui a surtout l’affligeante présomption de renvoyer paître, sans les entendre, tous les amoureux de la lecture.
Nous n’avons pas reçu, en ce qui nous concerne, de faire-part.
C’est peut-être une blague style Quat’ z’arts… Une certaine littérature est morte. Sans doute. Disons plutôt désacralisée. L’écriture, quant à elle, est bien vivante.
Le roman est crevé lui aussi, assurent depuis longtemps, d’autres. Je trouve que ça fait beaucoup d’obsèques, tout ça, et que ça s’inspire beaucoup plus du champ de navets que de la salle des fêtes…Une expression du roman, sans doute veulent-ils dire ; Le Balzacien, le Stendhalien, le Maupassantien, que sais-je encore ? Mais c’est quoi un roman ? Un truc qui invente des personnages dans un réel réapproprié par l’écriture ou un personnage réhabilité, l’auteur, dans un réel qu’il s’invente?
Cette digression pour dire que la lecture de Michelet révèle une autre dimension de l’écriture : une transcription pindarique des drames et espoirs humains, la force de l’intelligence sensible prenant à bras le corps le matériau historique, bien documenté, et qui s’en empare pour parler le langage de l’universel, laideur et beauté dialectiquement confondues.
Du point de vue de notre positionnement d’hommes de la Cité, revient aussi cette obscure évidence que les révolutions – en particulier celle dont les acquis constituent aujourd’hui la clef de voûte de notre édifice démocratique et social - sont des cheminements tortueux, inaccomplis, difficiles, et qu’on ne peut nullement appréhender au travers le prisme déformant de l’idéologie, cette fabrique de la pensée prédigérée, ce soporifique de la douleur des faibles, cette bouillie servie pour chats fainéants, qu’ils se vautrent à droite, ronronnent à gauche ou miaulent à l'extrême gauche.
En lisant Michelet, c’est de l’intérieur qu’on lit les acteurs de l’histoire. J’allais dire de la Comédie humaine.
C’étaient pas des anges, c’étaient pas des démons et c’étaient même pas des révolutionnaires au sens enfantin où nous l’entendons.
Des hommes de chair, de passion, d’intérêts, des fourbes, des obscurs, des grands, des illuminés et des mesquins – comme nous tous - mis en présence d’une nécessité de transformation radicale des conditions de la vie.
Pour ne parler ici que des deux grandes figures, les deux icônes de nos premiers manuels d’histoire, Danton et Robespierre, Michelet les enveloppe d’une lumière nouvelle à mes yeux, quoiqu’on devine nettement chez lui le dantoniste, ce qui n’est qu’un reflet de son engagement personnel, dans son époque à lui, à l’aube du Second Empire.
A t-on déjà vu, dans œuvre présentée comme historique, un Danton en bonnet de nuit, à Sèvres, rêveur à sa fenêtre ouverte sur la nuit et uniquement préoccupé de sa jeune femme et de son jeune fils ? Un Danton écœuré du sang versé, peureux, dépassé par les événements, lamentable de contradictions, disant blanc le lundi et noir le mardi, ne sachant plus à quel jeu politique se prêter, et ce uniquement parce qu’il voulait vivre, simplement vivre plus longtemps sa vie d’homme aimant et aimé et qu’il sentait bien sur son cou, déjà, planer le froid et luisant couteau de la guillotine.
Le procès qu’on lui fit – comme celui de la plupart des grands esprits de ce temps - n’eut ni cul ni tête. Quelque cent quarante ans plus tard, Staline n’aura rien à envier au tribunal révolutionnaire de 1793. Parmi les jurés, l’un était un garde du corps de Robespierre - l’instigateur du procès selon Michelet - , un autre était sourd, un autre complètement idiot, tellement idiot qu’il ne comprenait ni les questions posées aux accusés, ni les réponses faites par ceux-ci et qui, du fond de son âme atrophiée, invariablement, demandait qu’on tuât !
La tête de Danton, comme des milliers d’autres têtes, tomba dans le panier d’une absurdité ensanglantée, avec cette logique implacable du crime érigé en institution.
Celle de Robespierre, l’épurateur, le névropathe paranoïaque, le timide et vertueux serial killer, père de Napoléon, de Thiers, de Staline, enfin de tous les putois sanguinaires de l'histoire contemporaine, suivra bientôt, victime de l’épouvante dans laquelle il aura plongé tous les acteurs, illustres ou anonymes, de l’époque.
Michelet assure que toute l’Europe couronnée, réactionnaire et pourtant coalisée contre la France, eut alors un profond respect pour cet homme adulé des uns, honni des autres, parce qu’il avait, par le jeu sournois de la politique, tranché les deux têtes majeures de 93, Danton et Desmoulins, et coupé ainsi le cou de la République, ouvrant un boulevard au 18 Brumaire, à l’Empire, aux Restaurations, à la Terreur blanche et vengeresse des émigrés.
Triste histoire que celle de tous ces hommes et de toutes ces femmes trahis par ceux à qui ils avaient confié leur enthousiasme de liberté.
Triste histoire parce qu’histoire éternelle.
Histoire de la profonde solitude des hommes, de leur inintelligence ponctuelle à comprendre les mécanismes de leur barbarie et les cheminements de leur destin.
Vraiment.
Photo : Wikipédia
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08.02.2011
Brassens : les mots du cygne
Le cocu
De grâce un minimum d’attentions délicates,
Pour ce pauvre mari qu’on couvre de safran !
Le cocu, d’ordinaire, on le choie, on le gâte,
On est en fin de comte un peu de ses parents !
Le cocu est un personnage récurrent de la comédie « brassensienne. » Pour celui qui n’a jamais consenti à graver son nom au bas d’un parchemin, les infortunes conjugales des maris sont en effet l'objet de sempiternels lazzis.
Taquine, sa plume enroule le mot juste. Ces maris sont bien souvent de braves types, un peu moyens, certes, mais pas méchants pour un sou.
Le sujet n’est pas si frivole qu’il n’y paraît de prime abord. A travers ces petits scandales domestiques, c’est toute l’institution du mariage que raille le poète car la fidélité est une valeur tellement élevée dans la hiérarchie de ses valeurs qu’elle ne peut être confiée aux articles d’un Code civil. La fidélité n’est pas contractuelle. Si elle l’est, elle n’est plus qu’une loi comme une autre, un peu, toute proportion gardée, comme le bon chrétien qui fait ses dévotions non par amour du Ciel, mais par crainte.
Peut-être n’avait-on, avec autant de tact, jamais dit cette libre fidélité que ne le dit la lumineuse Non demande en mariage et avant de porter un jugement aussi abrupt que primaire sur Brassens et ses mises en scène de la comédie conjugale, il eût fallu écouter et, surtout, savoir décoder le message.
Le poète se fait le plus souvent narrateur et s’attribue le rôle du libertin. Il se dit volontiers picorer sur ces amours clandestines, volées à l’ennuyeux quotidien des jours et il a rendu aux femmes adultères et à leurs bonhommes de maris un hommage méritoire :
Quant à vous, messeigneurs, aimez à votre guise,
En ce qui me concerne ayant un jour compris
Qu’une femme adultère est plus qu’un autre exquise,
Je cherche mon bonheur à l’ombre des maris.
A l’ombre des maris -1972-
L’Orage est un succulent adultère tombé des cieux, La Traîtresse une fâcheuse mésaventure d’arroseur arrosé :
J’ai surpris les Dupont, ce couple de marauds,
En train d’recommencer leur hymen à zéro,
J’ai surpris ma maitresse, équivoque, ambiguë,
En train d’intervertir l’ordre de ses cocus. »
Ma maîtresse -1961 -
Les Trompettes de la renommée, par le biais du léger sujet est une violente satire contre les hypocrisies sociales : la femme du monde, celle qui fait montre de bonne moralité, vient en catimini chez le poète goûter l’élixir des amours interdites.
L’œuvre est ainsi truffée de ces femmes infidèles – les hommes ne le sont pas moins, qu’on s’en rassure ou qu’on s’en alarme ! - à qui elle rend justice, et de ces maris trompés, bons bougres et souvent bons perdants, auxquels elle rend leur honneur.
En filigrane, le message est toujours le même : l’amour contractuel, désamorcé par les devoirs et les droits, est forcément volage.
Souvent d’ailleurs, Brassens prend fait et cause pour ces maris, car on ne se conduit pas avec eux en flagorneur et en vil courtisan pour mieux les tromper. Lèche-cocu essuiera en cela son juste courroux. Nous y reviendrons.
Le mari trompé a, chez Brassens, un statut qui définit à son égard les règles de la bonne conduite. Avec les couplets pleins de verve et d’humour grinçant du Cocu, Brassens vilipende alors ces amants multiples et cette épouse, irrespectueux du protocole de l’infortune.
Arborant sans vergogne son « cerf sur la tête », Monsieur du cocu réclame qu’on lui reconnaisse les droits que lui confère la coutume et n’accepte qu’on le couvre de safran qu’à cette condition.
L’expression est riche. Lorsqu’on évoque le safran, on pense d’abord à cette poudre aromatique utilisée en cuisine et qui donne, outre un petit goût subtil, une coloration jaune au plat, notamment à la paëlla. Elle est extraite des stigmates du crocus.
Or, le jaune était traditionnellement, sans que je puisse vous en dire exactement la raison, la couleur de l’ignominie et de l’exclusion sociale. Au Moyen-âge, c’était aussi la couleur des parias, des traîtres, des voleurs et….des juifs !
La première forme métaphorique écrite aller au safran, apparaît dès 1459 chez le célèbre imprimeur Robert Estienne, éditeur d’Erasme et de bien d’autres humanistes.
Par allusion directe à la coutume qui voulait que soit peinte en jaune, en signe d’opprobre, la maison des banqueroutiers, l’expression était alors utilisée pour désigner exclusivement un quidam qui menait tellement mal ses affaires qu’indubitablement il courait à la faillite.
Un siècle plus tard, avec Antoine Furetière, et son Dictionnaire universel, la métaphore disparut et l’expression devint être peint en jaune avec le sens précis d’être trompé par sa femme.
Le jaune est depuis la couleur allégorique du cocu.
Mais Brassens fait preuve de délicatesse. Il reprend la métaphore utilisée chez Robert Estienne avec le sens de l’expression plus tardive attestée chez Furetière. C’est-à-dire qu’il construit une habile passerelle entre les deux, pour éviter d’avoir à employer le jaune.
Le mot est connoté trop fort pour son propos. Tout près de nous et de sinistre mémoire, n’oublions pas qu’il fut la couleur de l’étoile dont les salopards Nazis exigeaient qu’elle soit accrochée à la poitrine des Juifs.
Moins dramatiquement, le jaune désigne encore aujourd’hui celui qui trahit la lutte sociale de ses camarades, le briseur de grève.
La considération dans laquelle le poète tient le cocu, lui interdisait d’être aussi brutal.

A l’heure du repas, mes rivaux détestables
Ont encore le toupet de lorgner ma portion,
Ça leur ferait pas peur de s’asseoir à ma table.
Cocu tant qu’on voudra mais pas amphitryon.
Ça tombe sous le sens : le mari cocu ne veut pas que l’on pique, en outre, dans son assiette.
Nom propre à l’origine, l’amphitryon est devenu un nom commun qui nomme celui chez qui ou aux frais de qui l’on dîne. Et c’est une longue histoire.
Dans la mythologie grecque, Amphitryon est roi de Tirynthe et époux d’Alcmène dont Zeus, dieu suprême des Grecs, divinité de la pluie et de la foudre, est épris.
Amphitryon parti guerroyer, Zeus rendit visite à la vertueuse Alcmène sous l’apparence d’Amphitryon. Croyant retrouvé son mari, la fidèle épouse conçut cette nuit-là un fils, Héraclès, fils de Zeus. Lorsque, au cours de cette même nuit, le véritable mari revint de guerre, il la féconda aussi et elle eut alors un second fils, jumeau du premier, Iphiclès, fils d’Amphitryon.
Le mythe connut par la suite de multiples versions et servit d’intrigue à de nombreux drames et comédies. Molière s’inspira de Plaute pour donner à Amphitryon la figure pathétique du mari trompé. On peut relever aussi « l’Amphitryon » de Kleist ou encore « l’Amphitryon et les deux Sosies » de Dryder.
En 1929, Jean Giraudoux compte 37 pièces consacrées à la légende et prétend en donner la dernière version avec son «Amphitryon 38».
Molière a transposé sa comédie dans la mythologie romaine. C’est donc Jupiter qui rend visite à Alcmène sous les traits d’Amphitryon. Il est accompagné de son fidèle valet, Mercure, qui lui-même a pris l’apparence du serviteur d’Amphitryon, Sosie. Il s’ensuit une kyrielle de quiproquos au cours desquels Sosie arrive à douter de sa propre identité.
Quand les deux Amphitryon, le vrai et le faux, se retrouvent finalement en présence l'un de l’autre, Jupiter éclaircit le mystère et invite tout le monde à un festin.
Et Sosie alors de s’écrier :
Le véritable Amphitryon,
Est l'Amphitryon où l'on dîne.

Comme une sœur
On l’a livrée aux appétits, aux appétits,
D’une espèce de mercanti, de mercanti,
Un vrai maroufle, un gros sac d’or,
Plus vieux qu’Hérode et que Nestor
Et que Nestor
Voilà un morceau que je ne me lasse pas d’interpréter, d’une agréable musique, alerte comme celle d’une comptine pour enfants avec, cependant, un soupçon de mélancolie rendu par la tonalité mineure de certains accords, ré et sol.
Car c’est bien d’une petite mésaventure amoureuse plaisamment contée dont il s’agit.
Mais, dans cette strophe, le perfectionniste, sacrifiant la grammaire aux exigences d’une belle sonorité, se serait-il octroyé une licence en faisant suivre « une espèce de» d’un pluriel ?
Non point. Chez le versificateur, la richesse de la rime s’exprime bien souvent au détriment de l’intention première ou du sens précis. Chez le poète, le mot restera en coulisses, attendant d’être convoqué sous la plume s’il n’a pas, avec cette rime, la puissance requise au niveau du sens.
Le sabir, auquel est donc emprunté le mot « mercanti », est historiquement un jargon fait de français, d’arabe, d’espagnol et d’italien et qui était utilisé au XIXe siècle, principalement en Afrique du Nord, pour faciliter les relations commerciales avec les Européens.
Dans ce langage aux règles rudimentaires et pratiques, «mercanti» désignait un marchand dans un bazar. Il représente le pluriel, pris comme singulier, de l’italien «mercante» et s’est développé par la suite avec une forte connotation dépréciative, voire injurieuse, pour qualifier un homme d’affaires âpre au gain, sans scrupules.
On comprend mieux alors le désappointement du poète. Lui, le manant qui souffle Bécassine à la barbe des Cupidon à particule ou Lisa à celle des Croquants, vit ici la victoire de la laideur sur la beauté, la bien-aimée étant littéralement vendue au négociant louche, puissamment argenté et sénile, de surcroît.
D’un magistral coup de patte, Brassens souligne l’incongruité de la situation et la vulgarité du marché, en faisant de son rival victorieux un fossile bien plus qu’un vieillard. Les amateurs de figure de style verront là l’hyperbole du dépit.
Pourtant, Hérode le grand, roi de Judée soutenu par Rome, et qui fit massacrer tous les enfants mâles de la région de Bethléem pour tenter de tuer l’enfant Jésus, massacre connu sous le nom de Massacre des Innocents, vécut de 73 à 4 av. J.C., c’est-à-dire pendant 69 ans, ce qui ne constitue pas une longévité exceptionnelle, digne d’être épinglée par l’histoire. Enfin, j'espère...
La même observation peut être faite sur son fils, Hérode Antipas, qui lui succéda sur le trône et auquel Ponce Pilate renvoya Jésus Christ. Il mourut à soixante ans.
Nous admettrons donc, avec W. von Wartburg dans son Französisches etymologisches Wörterbuch que l’expression fait référence au père.
Toujours est-il que cet Hérode, pour longtemps qu’il vécût, était tout de même moins vieux que le marchand luxurieux que nous rencontrons ici et qui, même, surpasse Nestor dans la longévité.
Brassens crée là sa propre expression, plus étoffée que l’expression d’origine, en introduisant à la fois le comparatif et un autre personnage qu’il va chercher, non plus dans l’histoire, mais dans la mythologie grecque, comme pour bien faire entendre que les 69 ans d’Hérode ne supporteraient pas à eux seuls la comparaison.
Roi de Pylos, en Messénie, Nestor était connu pour être un valeureux guerrier. Il navigua avec les Argonautes à la recherche de la Toison d’or. Quoique déjà fort âgé quand la guerre de Troie commença, il s’y engagea avec les autres héros grecs, contre Troie.
Homère le décrit comme le type même du bon vieillard, juste et d’une sagesse telle que ses conseils étaient unanimement recherchés.
C’est vers lui que, lassé des rustres et des importuns prétendant à la main de Pénélope et vivant en parasites sur ses propriétés, viendra Télémaque pour chercher aide et réconfort, pendant l’errance de son père Ulysse.
La légende rapporte que l’existence de Nestor, par la grâce d’Apollon, fut trois fois plus longue que celle d’un homme normal.
C’est alors peu dire que Brassens a de l’humour sarcastique et de la patience, de l’opiniâtreté, quand il conclut à propos du mariage de ce mercanti d’âge canonique avec sa Belle :
Et depuis leurs noces j’attends, noces j’attends,
Le cœur sur des charbons ardents, charbons ardents,
Que la Faucheuse vienne cou-
Per l’herbe aux pieds de ce grigou, de ce grigou !
15:58 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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06.02.2011
Les oiseaux sont-ils tenus à un devoir de mémoire,
là où dieu et les hommes ont, une fois pour toutes, cessé d'exister ? *
* Pierre Michon - La Grande Beune -
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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04.02.2011
Vases communicants : Philippe Nauher sur L'Exil
C’est avec grand plaisir que L’exil ouvre ses portes à Philippe Nauher, que je lis toujours avec délices.
Pendant qu’il est là avec vous, je file chez lui, bien sûr, comme c’est coutume dans ces vases communicants.
Et, je voulais dire que..Mais non, finalement. Je préfère le laisser parler. Il fera ça mieux que moi :
"Cher Bertrand,
J'ai hésité sur le texte que je voulais "exiler" mais pas vraiment, en fait. Il se trouve que je travaille depuis deux ans sur un roman dont le héros est un jeune français d'origine polonaise et qui, au début, est en exil au Portugal. Il sort de prison. Il m'a alors semblé singulier que ma première invitation à "vase-communiquer", la vôtre, ait pour territoire la Pologne justement, dont je ne suis pas encore sûr que ce personnage y mettra jamais les pieds. Comme vous êtes vous-même "exilé", je me suis dit que c'était singulier de réunir ainsi deux directions opposées par rapport à la France : la Pologne et le Portugal.
Je vous propose donc les premières pages des "Courbes de choses invisibles" (titre que j'emprunte à un album de Téléfax).
Amitiés
Philippe"
Des Courbes de choses invisibles
Demain, la levée des écrous aura lieu à dix heures.
Il reprendra place dans le siècle. Ceux qu'il va laisser, qui en ont encore pour quelques années, parfois une éternité, l'envient en silence.
Son avocate se démenait pour obtenir sa libération. Il avait peur. Cela lui broyait l'estomac, enflammait ses boyaux. Il ne pouvait pas lui dire non, je ne veux pas quitter la prison. Personne ne peut le dire. Quatre ans d'incarcération il y a pire ; il faut aussi que cela cesse. La vie doit reprendre. Et quand elle lui a annoncé la nouvelle, il a senti que le tenia du dehors pointait sa gueule de feu. Mais c'était trop tard. Elle avait obtenu ce qu'elle désirait.
Au milieu de la nuit, alors qu'il jetait un regard oblique sur la cellule, le cube froid qu'il va quitter, auquel les petites affaires de chacun ne donnent qu'une illusoire humanité, et il vaut mieux passer sur les quelques photos décoratives, la silhouette de Jankovic s'est plantée devant lui. Il s'est accroupi à son oreille pour lui demander une dernière fois s'il était heureux, je devrais, et ce qu'il allait faire : partir au loin ou rentrer en France ? Sais pas. Il y avait réfléchi quand ce n'était encore qu'un vœu lointain, pas même un vœu, une hypothèse, puis tout s'est évanoui. Réfléchir, c'était un bien grand mot. Pour la première fois, Jankovic a posé sa main sur la sienne, sans rien dire, avec une petite pression pour signifier son amitié. Venant de lui, c'était inattendu, parce qu'il s'est fixé depuis longtemps la règle de l'armure.
C'est le matin. Paulhino est triste. Il veut rire une dernière fois : désormais, pour l'heure de sport du vendredi matin et la partie de foot, les étrangers gagneront moins souvent, et Jankovic en a rajouté une couche : sur le marché des transferts, le Polak, c'est une perte.
Ils blaguent. Ils sont démunis.
Plus qu'une heure.
Ils le regardent tous une dernière fois, le Polak.
Le Polak. Il aura fallu attendre la prison et Lisbonne pour qu'un inconnu, Marinho, Augustin Marinho, l'appelle du surnom qu'on donnait à son père dans la famille de sa mère. Le Polak. Il avait entendu sa tante parler à sa cousine. Quand on a trouvé qu'un Polak pour mari. Et veuve presque tout de suite.
Il sort de la cellule. Il redevient Komian. Bruno Komian. Dit Koko, Kom ou Bkom. Le Polak n'existe plus.
Ce qu'on lui devait a été rendu. Ainsi ferment-elles, les autorités et la justice, la parenthèse, en lui dressant procès-verbal des objets restitués, de ses avoirs, comme s'il ne s'était rien passé à attendre derrière les barreaux. Il a simplement serré fort dans le creux de sa main les courroies de son sac. Ils l'ont remis à la rue, à la vie civile. Il a longé un parc et débouché sur une place où les voitures font la ronde autour d'une colonne betonnée que surmontent, noirs, un lion et un aristocrate à perruque. Le trafic est infernal, et le trouble du monde à nouveau entre en lui comme une gigantesque ritournelle. Il prend la Liberdade large et feuillue. Ses compagnons lui ont dit : la Liberdade, tu vas descendre la Liberdade et là tu verras la vie autrement.
Il comprend désormais les enseignes, les titres des journaux. L'ancien puzzle de lettres est devenu matière. Portugais d'adoption.
Il a senti bientôt ses pas se dérober, comme un épuisement brutal devant ce qui file dans tous les sens et il s'est assis à une terrasse. À une jeune serveuse, prompte et souriante, il a demandé un jus d'orange. S'il vous plaît. Son regard tremblant a suivi la silhouette s'enfoncer dans l'ombre du café. Il a posé ses mains pleines de fourmillements sur la fraîcheur métallique de la table pour retrouver un semblant de respiration intérieure, quelque chose qui n'a rien à voir avec le corps réel, son corps, mais qui lui demande s'il est encore en vie, s'il a encore envie, d'être là ou ailleurs. La jeune fille est revenue et dans l'attente qu'il paie, ils se sont fixés. Elle est la première personne libre, normale et étrangère à toute cette affaire, à qui il parle. À qui il parle en portugais. Langue du transitoire, à peine quelques jours avant d'embarquer pour l'Amérique du Sud, mais devenue son autre langue, langue de l'exil carcéral et dont il doit vérifier, comme s'il y avait un doute possible, qu'elle peut servir à autre chose qu'à la détention, à la violence entre détenus, aux histoires salaces, servir à des relations simples, anodines, peut-être impersonnelles mais calmes. Langue du reste de sa vie, en admettant, par exemple, qu'il ne revienne jamais en France, possible, et qu'au fil du temps, la langue maternelle perde une à une ses pièces, est-ce possible ?, déliée jusqu'à ce qu'il cherche ses mots, comme on cherche, parfois, ses souvenirs. Et peut-être qu'un jour, qui sait ?, il en aura perdu toute la trace.
Il parle portugais. Il pourrait en faire quelque chose, choisir une autre ville que Lisbonne, et tout oublier.
Il vérifie le papier que lui a laissé Freitas, d'une adresse, l'adresse d'un hôtel de l'ami d'une cousine. Freitas n'est pas méchant. Il essaie de se raccrocher à l'idée que quinze ans en tôle, si tu sais te faire apprécier, te faire des amis, il est possible d'en sortir sans trop de dommage, même si plus personne ne l'attend, sinon sa sœur. Sa compagne est partie, au Brésil. Alors il a voulu l'aider.
Adresse et plan sommaire sur une feuille quadrillée, d'une écriture enfantine, de quelqu'un qui n'a pas beaucoup usé du crayon. Il faut qu'il descende encore.
Il arrive devant la plaque. La rue est perpendiculaire à la Liberdade et avant de s'y engager il aperçoit de l'autre côté du terre-plein central l'enseigne du Hard Rock Cafe où on peut voir, lui a dit Jankovic, un pantalon porté par Bowie, son idole, accroché au mur. Il n'aura qu'à y aller et il pensera à lui en buvant une bière. Dis, Komian, tu penseras à moi. Il a dit oui pour lui faire plaisir. Mais oui, là, maintenant, il y pense, à Jankovic.
L'entrée de l'hôtel est située en haut d'un escalier droit, un peu raide, au bout d'un couloir orné d'azuleros. Lorsqu'il répond en français, comme une échappée involontaire, au bonjour de la femme à l'accueil, brune et charnue, tout de noir vêtue, il la voit se pencher vers une porte entrouverte pour appeler Lourenço, évidemment il comprend tout ce qu'elle dit, un Lourenço portrait de sa mère, un peu obèse, qui reprend la conversation en français, mais il répond un minimum.
On l'accompagne jusqu'à la chambre, à peine plus grande qu'une cellule. Le sommier est dur. Mais la fenêtre est là, qui s'ouvre, et les deux battants s'écartent pour un semblant de balcon qui lui donne le vertige. Les toits s'étagent en plaques disjointes. Il entend des cris de cours intérieures, d'enfants, rien d'agressif ou de malheureux, même pas la lamentation d'une mère après son fils.
Il a fait sa demande en français, comme s'il ne voulait pas tout perdre, ou passer pour un étranger, un passant, simple et inoffensif.
La douche. D'abord un bonheur, l'eau qui roule comme une pellicule douce, filant au bout des doigts, ou pisse du menton, pression maximale. Puis c'est le désordre soudain, quand il pousse la porte vitrée, de n'être vu de personne, d'être un corps seul réduit au loisir de pouvoir se regarder sans pudeur à la grande glace de l'armoire, de pied en cap, corps tout entier récupéré d'une privation de quatre ans. Il touche à un silence inhabituel. Il n'entend rien du dehors. Tout est suspendu. Il baisse le regard vers ses orteils, remonte vers les genoux, puis le sexe, le nombril, la poitrine, les épaules, les yeux enfin. Les yeux dans les yeux, essayant de deviner ce que ces yeux veulent signifier, mais ce serait jouer aux échecs alternativement les blancs et les noirs, seul, comme dans l'oubli impossible du coup précédent et adverse. Ses yeux. Savoir regarder, savoir observer, ne rien perdre.
Agnès Trégaro. Il voit son image furtive dans l'encadrement de la fenêtre, son souvenir. Elle est l'absente, le silence qui l'attendait au bout de sa détention.
08:47 Publié dans Vases communicants | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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03.02.2011
Brassens : les mots du cygne
La femme d’Hector
En notre tour de Babel,
Laquelle est la plus belle,
La plus aimable parmi
Les femmes de nos amis ?
Laquelle est notre vraie nounou,
La p’tit’ sœur des pauvres nous,
Dans le guignon toujours présente,
Quelle est cette fée bienfaisante ?
Rares sont les textes que Brassens écrivit à la première personne du ... pluriel !
D’ailleurs, ne nous dira-t-il pas bientôt son aversion pour ce pluriel qui ne vaut rien à l’homme ? Il a bien employé le «nous» dans un chef-d’œuvre de délicatesse, «la non-demande en mariage», mais il nous avait en même temps prévenus : Le «pluriel», celui dont on fait les cons, commence à plus de deux.
Il préfére user, et de loin, de la première personne du singulier, pour se confier, pour s’épancher ou pour mettre les choses au point comme dans le «Bulletin de santé». Il aimait aussi jouer de la troisième personne du même genre, pour une peinture, «Pauvre Martin», ou une raillerie sur un archétype, «Lèche-cocu», «Corne d’Aurochs», et bien d’autres.
«La femme d’Hector» fait un peu figure d’exception. Mais Brassens est un copain. L’amitié est une valeur sûre chez ce généreux bougon ! La bande de copains marginaux vit en dehors, avec des valeurs qui ne sont pas celles du commun. Il aurait pu dire dans une tour d’ivoire, en ce que la tour d’ivoire symbolise une position indépendante, sagement retirée de la vaine agitation du monde.
S’il a préféré situer sa bande de joyeux drilles dans une «tour de Babel», c’est qu’il avait quelque chose de différent et de plus précis à nous faire savoir.
Il le disait volontiers : il aimait la poésie de l’Ancien Testament. Il s’en est longuement nourri et nous avons là, une fois de plus, l’illustration de cette culture et de la perfection avec laquelle il sait l’intégrer à sa poésie.
Selon l’Ancien Testament, genèse XI, la tour de Babel tient son nom d’un nom hébreu Bäbhel, qui désigne Babylone, et d’un nom assyro-babylonien, bäb’ili, qui signifie porte de Dieu.
Elle fut en effet érigée par les descendants de Noé, épargné par le déluge, sous la direction de Nemrod, tyran impie, sans foi ni loi, avec l’espoir d’atteindre les cieux.
Cette vanité aurait engendré le courroux de dieu qui aurait alors introduit parmi les hommes la multiplicité des langues afin que la construction de la tour fût interrompue. Il aurait également dispersé les hommes sur l’ensemble de la planète pour les punir de leur orgueil et de leur prétention.
Les chrétiens virent dans l’édification de cette tour le symbole de la richesse et de la puissance idolâtres, aux antipodes de la Jérusalem céleste.
Les historiens grecs Hérodote et Strabon décrivent l’histoire de cette tour.
C’est donc dans tel édifice que vit la bruyante communauté de Georges Brassens. Ce sont de joyeux voyous rescapés du déluge, des bohèmes qui cherchent à toucher les cieux habités par leurs rêves et qui risquent fort de provoquer le courroux des humbles chrétiens, craintifs et timorés sous le poids du ciel.

Comme nous dansons devant
Le buffet bien souvent,
On a toujours peu ou prou
Les bas criblés de trous...
Il n’y a pas de marginalité, hélas, sans disette, même passagère. Les contingences matérielles de la survie s‘opposent à la volonté de vivre pleinement : il fait donc souvent faim chez les bohèmes de la tour de Babel et quand on a faim, le reprisage des chaussettes passe vraiment au second plan.
La locution danser devant le buffet utilisée pour dire n’avoir rien à manger est d’une explication difficile.
Alain Ray et Sophie Chantereau dans le dictionnaire des expressions et locutions avancent un premier éclaircissement en évoquant un jeu de mots entre sauter et danser, car un emploi argotique de sauter dans l’expression la sauter, signifie faire l’impasse sur un repas.
Le mot «buffet» est d’une origine plus incertaine, aussi les deux auteurs s’attachent-ils au radical buff qui donne dans certains patois buffer pour souffler, sur une odeur ou sur un plat servi trop chaud. Par ailleurs, certains dérivés populaires comme bouffer ou la bouffe, font directement appel à la nourriture avec le sens trivial de «mangeaille». Le buffet peut alors désigner l’armoire à bouffe, bouffe que l’on saute, contraint et forcé, lorsque ladite armoire est vide.
Pierre Guiraud, dans les locutions françaises, argumente à partir d’un autre verbe, fringaler dérivé du vieux verbe fringuer qui veut dire danser ou, plus précisément en parlant des chevaux, sautiller en marchant. L’adjectif «fringant» a survécu du reste au verbe pour qualifier un cheval vif et pétulant.
Devenu populaire pour signifier qu’on souffre d’une faim pressante, la fringale désignait en premier lieu la boulimie des chevaux. Il s’agirait donc d’un calembour entre danser et avoir faim. On aurait, par amplification, rajouté «devant le buffet».
J’avoue rester moi-même sur ma faim, danser devant le susdit buffet donc, avec ces deux analyses proposées, même si je ne conteste rien de leur sérieux et leur qualité.
Alors, au risque de paraître quelque peu immodeste, je me hasarderai à imaginer une autre piste, sans prétendre qu’il faille absolument la suivre pour parvenir à une explication plausible.
En termes argotiques, l’estomac se fait aussi appeler buffet, peut-être parce qu’il constitue précisément l’armoire à bouffe de notre anatomie. Au sens propre, quelqu’un qui n’a rien dans le buffet, c'est quelqu’un qui n’a rien mangé. Au sens figuré, c’est quelqu’un qui n’a pas de cran. Pour cela, on dit aussi qu’il n’a rien dans l’estomac ou encore qu’il n’a pas d’estomac.
On peut même aller jusqu'à prétendre qu'il n'a rien dans son froc, mais là, on glisse et on oriente le propos vers l'abominable fantasme selon lequel le courage nous viendrait des couilles. Peuchère et qu'en termes galants ces choses-là sont dites !
Quand au verbe danser, je proposerais qu’on lui redonne tout simplement son sens étymologique de se mouvoir de-ci de-là, donc faire des pieds et des mains, aller et venir, pour faire taire et pour oublier les exigences de cet organe, le buffet, devenu le seul sujet de préoccupation du moment.
12:54 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture |
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01.02.2011
Insignifiant morceau d'une archéologie signifiante et qui
sans doute n'intéressera pas grand monde tant il n'y a là-dedans pas de quoi fouetter un chat...
C’était la coutume : les jours de Mardi-gras ma mère nous accordait, à moi et à mes trois ou quatre frères, l’autorisation quelque peu mercenaire d’aller jusques dans les villages voisins frapper aux lourdes portes des fermes pour y récolter des œufs.
On appelait ça, dans nos campagnes, courir le Mardi gras. Pour cette expédition, elle bourrait alors nos poches de tartines de pâté, de grosses rillettes et de fromages et avec ce que nous ramenions d’œufs frais, elle préparait des pleines assiettes de crêpes dégoulinantes de sucre chaud. Le Mardi-gras était vraiment gras chez nous, tant gras qu’il nous arrivait d’en vomir, tels des Romains décadents et soûlés des opulences de leurs rapines.
Les soirées déjà s’allongeaient. L’air bleu s’étirait plus longtemps sur la cime des grands arbres nus. Sur les champs, pelouses de blés naissants, s’appelaient en piaulant les vanneaux et piétaient des courlis et des bécassines. Tout ce petit peuple ailé était encore là, mais déjà guettait les prémices du printemps pour prendre son envol vers de lointaines contrées. Le vent humide était froid. Peut-être même allait-il geler un peu. Sous nos hivers tièdes et fangeux, nous aimions rêver de neige et de rigueur, alors ce début de février était un peu notre dernier espoir, les vieux répétant à l’envi qu’à la chandeleur l’hiver mourait ou prenait vigueur.
Nous interrogions ainsi la clarté des étoiles, comme nous partions par des sentiers vaseux, sous le silence des bois.
Chacun avait par-devers soi une paire de gants, un vieux chapeau et une boîte en carton, initialement destinée à emballer des chaussures. Dans cette boîte, nous avions pratiqué quatre trous, pour les yeux, pour le nez et pour la bouche. Nous l’avions grossièrement badigeonnée d’un trait de peinture rouge ou bleu et nous l’avions équipée d’un bout de corde, en guise de jugulaire. C’était notre masque et à l’orée des villages, tels des chevaliers avant la joute, nous rabaissions ce heaume de fortune et montions à l’assaut des cours de ferme.
Des chiens jaunes tentaient de nous arracher les mollets. Nous changions notre voix, la faisions toute fluette et nasillarde, ou bien nous restions muets, nous exprimant par gestes et hochements de la tête. On cherchait à savoir qui nous étions, de quel village nous venions. Cela faisait partie du jeu mais des mauvais joueurs, des fermiers mal rasés qui sentaient le vin ou des fermières en tablier sale, posaient, goguenards, comme condition préalable à se fendre de quelques œufs que nous déclinions notre identité. Tandis que nous hochions du chef en signe de refus, certains même cherchaient à nous arracher d’autorité notre travestissement.
Nous rentrions alors par les mêmes sentiers maintenant tout engloutis d’une nuit immobile et profonde.
Dans les sous-bois, commençait de vaquer à ses occupations la vie nocturne. Une chouette, un hibou, peut-être une effraie, frôlait le silence d’un chuintement d’ailes, un renard, une fouine, une martre agitait les feuilles mortes et les branchages du fossé, un lapin déboulait dans nos pieds, nous arrachant un cri et nous faisant les uns contre les autres nous serrer. Si la lune était assez généreuse pour arroser la plaine, alors sur les champs blafards de grands lièvres couraient à leurs amours, et nous les voyons se poursuivre, tourner en rond, s’asseoir, oreilles dressées, avant de reprendre leurs galopades du rituel nuptial sous les étoiles.
Mais la lune aussi dessinait d’étranges silhouettes sur les layons obscurs et de mornes fantômes se courbaient et saluaient devant nous. Une branche plus longue que les autres, biscornue, un tronc difforme et plus épais, se réverbéraient sur le chemin comme les guet-apens tendus d’une inquiétante créature. Deux yeux flamboyants d’intelligence et de cruauté nous épiaient depuis le couvert des bois. L’angoisse se changeait en peur et la peur en épouvante si le vent venait à faire danser l’ectoplasme des ombres. Nous nous mettions à courir ou alors nous nous immobilisions, tétanisés par les apparitions jusqu’à ce que l’un de mes frères, ce n’était jamais moi, parlât tout haut, invectivât l’illusion et raillât enfin notre terreur.
Nous aventurions un pas vers le réel. La branche redevenait branche, le tronc redevenait tronc, l’objet quelconque abandonné là par un bûcheron redevenait objet. Mais nous n'osions cependant en rire qu’une fois atteintes les premières maisons du village. Alors, celui qui le premier avait osé faire fuir les imaginations d’une voix pourtant cassée par l’effroi, qui avait ramené tout le monde à la raison et à la maison, bombait avantageusement le jabot, pérorait et se plaignait auprès de ma mère de notre poltronnerie, disait qu’il n’irait plus par les chemins de nuit avec des morveux et des couards pareils et qu’heureusement qu’il était là, sans quoi…
Il lorgnait sur le panier d’œufs.
Ma mère écoutait en délayant la pâte et ayant fait se taire le hâbleur d’un geste vif, nous racontait invariablement les chats de Choumes pelâs. C’est comme cela que chantaient nos mots, ceux de l’oralité, dans notre dialecte sans doute né de la fécondation, in vivo, du gaulois, du bas-latin, de l’ancien français et du patois des fermes. Peut-être les chaumes pelés.
Notre narratrice commençait toujours par nous faire remarquer que le jour du Mardi-gras, il n’y avait plus un chat, ni dans les chemins, ni dans les cours, ni dans les greniers, ni dans les écuries, ni dans les barges de paille ou de foin. Nulle part, il n’y avait chat qui vive. Ils disparaissaient au matin et ne réapparaissaient qu’à la nuit tombante, l’œil éteint, exténués, mornes et silencieux, rampant sous les tables ou s’effondrant comme des ivrognes au coin du feu. Ce soir là, ils boudaient les restes de repas qu’on leur présentait, ils reniflaient du bout de leurs moustaches les os de poulet, les croûtes de fromages, les graisses de pâté ou autres ragoûtants reliefs. Ils s’en détournaient, l’œil obstinément apathique. Ils semblaient malades. Ils jeûnaient quand nous nous empiffrions de crêpes.
Ma mère, comme tout le village, disait que les chats se réunissaient au Mardi-gras. A Choumes pelâs. Elle ne savait pas exactement où se situait ce Choumes pelâs et ne le voulait surtout pas savoir. Ce qu’elle savait, c’est que tous les chats des environs, et de plus loin encore, s’y rendaient ce jour-là. Tels des monstres, ils y miaulaient d’effrayantes incantations vers le ciel, tantôt plaintives, tantôt féroces, tantôt langoureuses, tout le poil de leur échine hérissé. Ils y faisaient des crêpes et s’en goinfraient aussi jusqu’à ce que, ivres, pris d’une folie frénétique, ils se mettent à danser de démoniaques et hurlantes sarabandes.
Le sabbat démentiel ne devait être vu d’aucun humain, au risque que celui-ci ne fût lui-même changé en matou maudit, banni de toute communauté et condamné pour l’éternité à battre la campagne, la nuit, en proie à son effroyable tourment.
Nous écoutions sans un mot, subjugués. Le vantard de tout à l’heure était blanc comme linge les jours de grande lessive et il jetait par endroits des regards pitoyables vers la chatte, qui ronronnait, lovée devant les flammes, mais un œil inexpressif grand ouvert sur nous tous. Pour sûr qu’il croyait voir Lucifer à ses pieds et que les ombres des sous-bois entrevues tout à l’heure revenaient hanter son vaillant esprit. Une bête immonde, un monstre humain métamorphosé en chat sauvage nous avait peut-être réellement guettés depuis l’ombre épaisse des arbres, l’œil halluciné de vengeance et de haine, prêt à nous sauter à la gorge et nous transmettre sa malédiction.
Cabotine, ma mère extrapolait, parlait de combats furieux, de crocs dégoulinants de salive, de sang répandu, de longues griffes acérées comme les dents d’une fourche.
Cette nuit-là, je ne dormais pas.
J’entendais le sommeil agité de cauchemars et d’abus de crêpes de mes frères, plus engloutis que jamais au fond des draps. Je méditais sur le mystère de Choumes pelâs. Je supposais ce chemin creux qui éloignait des maisons, jusqu’aux bois, je traversais ces bois, je passais la rivière, je grimpais la colline, je m’engageais dans un autre chemin et disparaissais dans un autre taillis. C’était peut-être là, dans cette clairière inconnue, perdue, tellement retirée qu’on n’y entendait plus un bruit de village, ou bien là, entre ces quatre chênes hiératiques, isolés au milieu d’un pré.
Je voulais transgresser le tabou de ces chats fous qui claironnaient l’ouverture du carême par une orgie démente à la gloire de Belzébuth. Loin de m’effrayer de la légende, j’en étais fasciné, d’autant plus que quelques camarades de l’école avaient déjà été, par le curé, sanctionnés de signes de croix intempestifs et de génuflexions, pour avoir raconté au catéchisme les frasques de Choumes pelâs. Si le curé jugeait bon de s’offusquer, c’est qu’il y avait là-dessous quelque chose qui contredisait son austère morale et ses commandements sévères, aux antipodes du plaisir et du jeu, et ça, sans vraiment savoir encore trop pourquoi, par instinct, ça me plaisait beaucoup.
Je mûris donc pour l’an prochain le dessein de suivre la chatte. Elle me conduirait, elle si douce et si câline, au temple infernal des mistigris.
Au matin, je la vis lentement descendre l’échelle du grenier, s’arrêter entre deux échelons, les pattes de derrière sur le plus haut, celles de devant sur le plus bas, pour s’étirer paresseusement et bailler, comme sans doute chaque matin. Je la vis faire mine de rentrer dans la maison, pointant son nez dans l’entrebâillement, se raviser, miauler plaintivement, reculer, puis finalement s’y engouffrer en trottinant. Je la vis aller s’asseoir nonchalamment près de la cheminée et entamer sa toilette. Je connaissais la minutie d’une toilette de chat. J’avais le temps de réchauffer mon bol de lait et de tartiner de crème une tranche de pain.
Quand je me retournai soudain, l’animal s’était volatilisé et seules dansaient les flammes autour de la grosse bûche.
Je courus dans la cour, je courus chez les poules, je courus chez le cochon, dans la grange, au grenier, au jardin et enfin je m’élançai à travers champs, rebroussai chemin, pris la direction des bois.
Je l’aperçus à l’autre bout du sentier, entre les noisetiers qui fleurissaient déjà leurs premiers chatons. Elle s’arrêta. Elle se retourna. J’étais trop loin et le vent ronronnait dans mes oreilles, mais je vis la gueule s’entrouvrir pour miauler dans ma direction. Je vis tout aussi nettement les dents blanches. Elle fit un petit bond pour passer le fossé et ses hautes herbes, avant de disparaître dans l’épaisseur des taillis.
Je me ruai sous le couvert du bois, écartant les arbustes, pliant les branches des genêts, sautant des trous, escaladant des talus, trébuchant et roulant sur la mousse. Je ne m’arrêtais que pour tendre l’oreille ou scruter devant moi, les yeux brouillés. Je n’entendais que le souffle de l’air au plus haut faîte des arbres. Des rouges-gorges sautillaient nerveusement de brindilles en brindilles, fâchés de cette intrusion en leur si sûr et lointain domaine. Je vis des merles, des pigeons, des mésanges ébouriffées et des geais braillards. Je vis des alouettes sur les champs et des corbeaux sur les poteaux des clôtures, je vis la pluie tomber et le vent soudain plier l’échine des ormeaux, je vis des maisons isolées dont les toits tout gris pleuraient de toutes leurs tuiles. Je traversai d’autres bois encore d’où s’envolèrent d’autres oiseaux, mais, de toute cette journée de course effrénée, jamais je ne vis l’ombre de la queue du moindre chat.
Je rentrai dans le noir, évidemment fourbu, souillé de boue et de pluie, alors que mes frères se préparaient à l’expédition annuelle et travestissaient les boîtes de chaussures en masques.
Allongée de tous ses poils devant le feu, la chatte dormait. Elle souleva une paupière, m’adressa un clin d’œil et se rendormit. Elle savait sans doute que j’avais cherché à violer le secret des étranges liturgies de son peuple, elle ne dirait rien à personne et ses astuces de chatte pour brouiller toutes les pistes, dans les bois, dans les champs, sur les sentiers et sur les chemins, n’avaient été que destinées à me préserver d’une hideuse métamorphose en chat des ténèbres errant et tourmenté, à jamais damné.
Du fait, jamais je ne sus où et comment était Choumes pelâs. Mais j’ai donné son nom mythique à des dizaines de lieux découverts au hasard de mes vagabondages solitaires, tellement impénétrables, tellement sauvages, que chacun me semblait indiqué pour être celui du sanctuaire de célébrations inspirées, initiatiques, hors de portée des pauvres entendements humains.
Le silence des chrysanthèmes
12:48 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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