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10.10.2014

Un laboureur et du vent -2 -

éolienne.jpgL’instituteur et sa jeune femme étaient souvent invités à la table de Pierrot. Pour un oui, pour un non. Parce qu’on avait tué le goret, parce qu’on avait fini de rentrer le foin ou les betteraves et que l’instit avait donné la main, parce que la paille était engrangée, parce que le veau était né, parce que c’était l’anniversaire de  mariage de Pierrot et de Louisette, parce que c’était le mardi gras et qu’il fallait manger des  crêpes… Ainsi, à l’instar des chevaux, Dominique était peu à peu devenu la fierté du gars Pierrot. Il était comme cul et chemise avec l’instit, lui, censé être l’homme le plus sot de toute la contrée à vingt kilomètres à la ronde ! Il y avait de quoi être fier et de quoi boucher le bec aux médisants ! Surtout que Dominique lui confiait souvent que les exploitants agricoles, les autres, les grands, les gros, étaient des saccageurs, des empoisonneurs, des videurs de nappes phréatiques alors que lui, Pierrot, il était resté authentique.  Dans le vrai, quoi… Et ça faisait bien du plaisir à Pierrot, ça, d’être dans le vrai, même s’il ne comprenait pas bien ce qu’il y avait de tellement réjouissant à être dans le vrai ! Des idées d’instit, sans doute…
Les deux hommes s’interpellaient par-dessus la clôture séparant leur cour respective ; une cour au beau milieu de laquelle pontifiait un tas de fumier d’où serpentaient des ruisseaux de purin, entourée de bâtiments délabrés et investie par tout un peuple jacassant de gallinacées, de palmipèdes et autres galliformes pour l’un, et, pour l’autre, une cour recouverte d’une verte pelouse où s’égayaient d’agréables massifs de fleurs, un petit plan d’eau et des allées de graviers blancs. Ils s’apostrophaient comme de bons vieux camarades qu’ils étaient. Hé, que fais-tu Pierrot ? As-tu besoin d’un coup d’main ? Hé, l’instit, arrive avec ta mariée pour goûter la confiture de framboises à la Louisette ! Tu m’en diras des nouvelles. Pas celle de Leclerc, t’inquiète !
Les soirs d’été, ils passaient parfois de longues heures sous les vieux poiriers plantés sur la prairie, derrière la grange. Là, assis autour d’une table de fortune,  ils contemplaient l’immensité du ciel de nuit. Le paysan était en bottes, avec son gros pantalon de travail et un maillot de corps à l’ancienne, et sous ses bras puissants on voyait les touffes en bataille d’un poil roux inondé de sueur. L’instituteur, lui, était en tee-shirt, en bermuda et en sandalettes, et ils sirotaient un verre d’eau-de-vie de poire, frappé de glace. Louisette causait avec sa jeune voisine et l’instituteur, presque allongé sur sa chaise, montrant du doigt, expliquait Cassiopée, Vénus, l’étoile du Nord et la voie lactée. Pierrot se cabrait alors très loin en arrière, jusqu’à s’en tordre le cou, écarquillait ses gros yeux, se sentait ému comme un môme devant son sapin de noël, déglutissait avec peine et déclarait immanquablement que tout ça, c’était très beau parce que c’était la nature, et qu’on n’était rien du tout sans l’immense nature fourmillant au-dessus de nous.
Au cours d’une de ces soirées, après que l’instit avait aidé Pierrot à rentrer ses charrettes de foin - en vrac bien sûr, pas de bottes, ça gâte l’arôme et ça tue les vitamines - et qu’ils avaient dîné là, sous les poiriers, par un ravissant crépuscule de juin bruissant des mille insectes de l’été, qu’on devinait le reflet orangé des lampions de Surgères sur la chute lointaine de l’horizon, qu’un souffle d’air s’était enfin levé sur le tard et caressait avec volupté la peau tout le jour exposée aux brûlures du soleil, Dominique et sa femme avaient émis une drôle de suggestion qui avait pas mal chamboulé la tête à Pierrot et fait entrer dans celle de Louisette comme une sorte d’envie. Faut dire que le dîner avait été une véritable ripaille, copieusement arrosé, et que l’idée saugrenue était venue pendant la digestion, par association sans doute.

Les commensaux étaient alors rouges comme des tomates et des gouttelettes de sueur perlaient à leur front. Muets, estourbis, ils regardaient tout là-haut les clins-d’œil étoilés du firmament.

A SUIVRE...

11:10 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.10.2014

Un laboureur et du vent -1 -

Ce que j’avais voulu dire dans ce roman (encore paysan !!) écrit en 2012 et que je me propose aujourd'hui de vous livrer par épisodes ?
J’avais tout bêtement voulu illustrer par un cas particulier les mécanismes par lesquels, sur la scène spectaculaire, un homme vrai est forcément vilipendé pour être faux et comment un homme faux est forcément loué pour être vrai.
Comment aussi «le progrès» à bout de souffle et d‘imagination cherche à ré-inventer de l’ancien en le déguisant sous son idéologie de pacotille et comment, un homme qui n’en a cure de ce «progrès», de la modernité et de ses artifices, peut se retrouver par mégarde  numéro un au hit parade de l’avant-garde.
Et comment il  finit, découvrant la supercherie, par en crever!
Tout cela parce que les notions du réel se sont renversées et ont troqué entre elles leurs signifiants respectifs.
Pour dire tout ça avec l’écriture romanesque, - plus soyeuse que le langage de la théorie - j’avais pris un monde, toujours le même, celui auquel je suis attaché comme coquillage à son rocher et parce que, aussi, je me moque, justement, d’être dans la modernité urbaine.

Mon héros, rude travailleur, étant socialement (mais non fondamentalement) tout le contraire de Zozo, j’avais également trouvé amusant d’introduire mon manuscrit par un exact détournement du premier paragraphe de Zozo, chômeur éperdu.

Bonne lecture… si tant est que vous teniez jusqu’au bout !

*

Chapitre 1

Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation.

Guy Debord - La société du spectacle -

eolienne-etats-unis.jpgPierrot était un homme bougrement en retard sur son époque. Une vraie pièce de musée.
En des temps où la paysannerie n’avait en effet plus rien du paysan, pas même le nom autrement pris que dans son acception la plus désobligeante, où l’agriculture, soit l’art de cultiver le champ, avait depuis belle lurette cédé le pas à l’art de gaver les campagnes d’une chimie sur laquelle jaillissaient des céréales de plus en plus abondants et de moins en moins comestibles, Pierrot s’obstinait à jardiner ses quelques lopins entre des buissons gourmands et selon des méthodes que ne lui auraient qu’à grand peine enviées ses lointains cousins de l’entre-deux guerres.
Tout d’abord, point d’engrais sur ses lopins. Trop chère et pas naturelle du tout, cette saloperie ! Que du bon fumier prélevé au cul des vaches, mon gars ! Du fumier épais, pissant un jus noirâtre et empestant à souhait tout le village quand, juste avant d’entreprendre les labours d’automne, Pierrot en alignait tout un tas de petits tas qu’il épandait ensuite tranquillement, avec une fourche, sur ses prairies et sur ses chaumes.
Point d’engrais, point de pesticides, fongicides ou autres insecticides non plus. Trop chères et des trucs à faire crever les gens, ces inventions ! Pas naturel pour deux sous ! Une plante bien plantée dans la nature est faite pour se défendre toute seule ! théorisait Pierrot en se dandinant sur ses courtes jambes avec un sourire faussement ingénu qui lui retroussait la lippe. De toute façon, tout ce qui était cher était forcément contre nature. C’était simple comme bonjour, pas vrai ?
Point d’engrais, point de pesticides, point de tracteur non plus. L’artiste œuvrait avec deux robustes canassons pour lesquels il était aux petits oignons, lustrant chaque matin leur poil, étrillant chaque jour leur robe et peignant scrupuleusement crinières et queues avant toute séance de travail. La fierté du gars Pierrot. Un bidet, ça bouffe du foin, de la paille et de l’avoine, le tout semé là, devant la porte ! Et, retour à l’envoyeur, le cheval avec tout ça lui crottait du fumier, très bon pour l’avoine et les prés et les blés ! Un cycle cent pour cent  naturel, ricanait Pierrot ! Tandis que le mazout, ça vient du désert, ça pue, ça s’envole en fumée, ça salit l’air, et c’est hors de portée de ma bourse, en plus !
Alors, pendant que les autres retournaient un hectare de terre à l’heure avec des tracteurs aussi lourds et aussi moches que des machines de guerre, Pierrot creusait son sillon à raison d’un tiers d’hectare à la journée, marchant de l’aube jusqu’au couchant, pas à pas derrière son soc, les cordeaux des harnais passés autour de son corps au niveau de la ceinture et ses grosses mains solidement accrochées aux mancherons de bois. 
Une vraie pièce de musée, vous dis-je.
Et si Valentin, son fils, lui en faisait remarque, chagriné de ce que son père était partout moqué à dix kilomètres à la ronde, Pierrot levait le doigt et faisait le docte. Il en appelait au Larousse ! Un gars était fait pour labourer trente trois ares par jour, pas plus,  et la terre avec, était faite pour ça. En veux-tu la preuve ? Prends le dictionnaire. Journal : unité de mesure agraire de trente trois ares correspondant à ce qu’un laboureur peut détervirer dans un jour. Ça t’en bouche pas un coin ça, fiston, toi qui essayes pourtant d’être un ingénieur ? Et le père mettait affectueusement sa main sur le cou du fils, lequel  haussait des épaules et souriait, parce que, en fait d’ingénieur, il était élève au lycée professionnel de Surgères où il apprenait la chaudronnerie.

Les grands céréaliers, donc, le torse bombé, la moustache ambitieuse et le verbe made in Bruxelles haut perché, labouraient, semaient et hersaient leurs immenses propriétés en huit ou dix jours, quand Pierrot faisait couvrailles sur ses menues parcelles tout un long mois durant. Forcément, sur une période aussi longue, la météo arrivait à le parfois contrarier et il se voyait alors contraint de laisser un bout du chétif patrimoine en jachères. On le vilipendait. Laisser de la si bonne terre improductive ! Quel gâchis, quand même ! Improductive ? Non, mon gars, elle se repose, elle prend son élan pour mieux dounner l’an prochain, elle suit les lois de la nature ! Est-ce que tu te reposes pas, toué, quand tu as travaillé toute la journée ? Hé ben, La terre, t’apprendras, elle est logée à la même enseigne que toué. Un an je travaille, un an je fais lundi ! C’est comme ça qu’on respecte la glèbe, sais-tu ?
On hochait la tête, on ricanait, on raillait qu’il n’y avait pas à discuter avec un corniaud pareil ! Un rude travailleur pourtant… Dommage !
Un rude travailleur, certes. Jamais ni fêtes ni dimanches, et ce, du premier janvier à la Saint-Sylvestre. Il ne manquait d’ailleurs pas de traiter de cossards - quoique in petto seulement car ayant une sainte horreur des disputes et des critiques ouvertes - tous ces gros agriculteurs qui, les semences une fois enfouies dans leur lit de formules chimiques, n’avaient plus qu’à se tordre les pouces au coin du feu en attendant le printemps. Certains, même, faisaient les Messieurs et allaient glisser sur la neige dans les montagnes !
Pierrot en était mort de rire et se tapait sur le ventre.
Lui, l’hiver, il bricolait son matériel, il faisait du bois, il s’occupait des quatre vaches, des deux chevaux, des trois gorets et de toute une basse-cour. Pas un jour où il y eut relâche et tout ça pour n’avoir jamais un traître sou dans sa poche, sinon pour payer les choses les plus courantes et encore, des fois, souvent même, à crédit. Beaucoup en auraient éprouvé une sourde rancune, auraient fait montre d’une humeur atrabilaire. Pierrot prenait ça avec bonhomie. Inconscience peut-être. L’idée d’avoir de l’argent ne l’effleurait même pas.
Sans doute n’aurait-il même pas su trop quoi en faire.

Il y a pourtant une chose qu’on pouvait envier à cet homme réputé pour être démuni de tout, même de jugement. C’était sa table sur laquelle le naturel avait évidemment force de loi. Tout y était en effet récolte exclusive de la ferme, jusqu’au pain, croustillant, pétri et cuit selon les usages ancestraux, compétence exclusive de Louisette, la femme de Pierrot, une femme avec laquelle il s’entendait à merveille, une femme « nature et travailleuse. »  Pour le fricot, il y avait le goret, le veau, les volailles, les lapins, les dindes, les pintades, les œufs, les canards, les salades, les confitures, le miel, les patates. Le tout garanti sans farine ni engrais. Et chacun mangeait comme quatre chez Pierrot. On y buvait beaucoup aussi. Jamais jusqu’à l’ivrognerie, oh ça non ! Mais quand même, le couple ingurgitait ses mille litres de pinard d’une vendange à l’autre et la cave, dans ses lourdes barriques soigneusement disposées sur des poutres de chêne, recelait toujours une ou deux récoltes d’avance, au cas où une gelée tardive de printemps serait venue ruiner une cuvée. C’était du pinard avec un parfum comme il n’en existait plus, un pur jus d’octobre fleurant le pampre et la grappe. Un pinard épais, franc et raboteux, bourré de tanin.C’est d’ailleurs à son seul propos que Pierrot lâchait le mot : biologique ! Un mot dont il se méfiait pourtant tant il commençait à courir la campagne en long, en large et en travers. On l’entendait même qui grésillait parfois dans le poste et on aurait bientôt plus que lui à la bouche, biologique ! C’était quoi, ce biologique-là, nom d’une pipe ? Un mot pédant pour dire naturel, c’est tout ! Mais du naturel pas naturel, du naturel biologique. En plus, ça ressemblait vilainement à chimique. C’était pas bon signe, ça.
Son voisin Dominique, l’instituteur, un jeune gars, un bon gars, un bon copain aussi, disait souvent ça : c’est biologique. Il disait que Pierrot faisait de la culture biologique. Il rigolait même qu’il était le Monsieur Jourdain de la culture biologique et Pierrot fronçait le sourcil, mécontent du propos abscons : est-ce que tout d’un coup il ne serait pas en train d’épouser les foucades du progrès ? Ça ne lui plaisait pas du tout, ce changement brutal de statut ! Si on était à la tête du progrès avec ce biologique-là, ça voulait tout simplement dire que c’était de la merde, parce que le progrès, c’était ça ; travail bâclé, récolte abondante et imbouffable ! Mais non, mais non, rassurait Dominique en lui tapotant l’épaule. C’était  une prise de conscience Une prise de la science ? Laisse tomber… Je veux dire qu’on commençait à  se rendre compte que ce qui était en train de se faire était dangereux pour la santé et pour l’environnement. La nature, si tu préfères. On commençait à comprendre qu’on était allé un peu trop loin dans la transformation de cette nature et on voulait mettre un coup de frein à tout ça. Tiens, il avait bien vu, Pierrot : il y a seulement vingt ans, on lui proposait des sous pour qu’il arrache ses haies, et maintenant, on proposait d’autres sous à ceux qui voulaient en replanter, des haies. C’était bien un signe qu’on voulait revenir un peu sur les erreurs, non ?
Ouais, marmonnait Pierrot, fort dubitatif. C’était surtout signe qu’on fait que des conneries, et les conneries, ça rapporte toujours à ceux qui les font. Moi, j’ai jamais voulu arracher mes palisses, vois-tu, j’ai donc pas eu de sous, et comme je les ai pas arrachées, j’en ai pas à replanter et j’aurai donc pas de sous encore sur ce coup-là. Bernique ! Deux fois baisé, l’gars Pierrot ! Tandis que ces gros couillons, z’eux, ils auront touché aux deux fois ! Ils s’en mettent sous le matelas en faisant des âneries, quoi.
Dominique baissait la tête et acquiesçait en silence ; il n’avait jamais considéré les choses sous cet angle-là et pourtant...

 

A SUIVRE...

10:58 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.10.2014

Naufrage

En 2009, j’avais participé à un recueil de nouvelles édité par Antidata, sur le thème de la maison et intitulé Capharnahome. Solko avait également apporté sa contribution littéraire à la rédaction de ce recueil.
J’avais alors proposé deux récits dont un avait été retenu. Celui que je vous livre aujourd’hui - déjà mis en ligne en mars 2010 - avait eu moins de chance, donc, et sommeille en mes tiroirs numériques.

*

photo_1323903595353-2-0.jpgAu nord de La Rochelle, battues par les vents mouillés, aspergées par les embruns ou ruisselantes de soleil, s’élèvent de blanches falaises au sommet desquelles pavoisent les bourgades d’Esnandes et de Lhoumeau.
Toutes les maisons font face à l’océan et depuis les fenêtres où pendent des rideaux à fleurs, les habitants, rêveurs, discernent parfois sur le lointain brumeux des eaux, les lourdes cheminées d’un bâtiment fantomatique glissant sur la crête des flots.
Quand la mer est basse et que le ciel au-dessus d’elle s'envase sur le triste horizon, de noirs bouchots hérissent l’estran, territoire humide et froid des opiniâtres artisans de la marée, tout enveloppés de noirs cirés de pluie.
Les maisons regardent l’océan, oui, mais d’assez loin. L’autorité les a contraint à reculer d’une centaine de mètres, pour la sérénité du littoral et la sécurité des citoyens : La falaise est abrupte, soumise à la violence des éléments qui la sapent au pied, et son herbe humide, aplatie sous la puissante haleine du large, peut être glissante, incertaine à la marche.
Aussi les vieux villages, les vrais villages de pierres brunes et de pêcheurs, conscients de l’énergie supérieure de l’océan, prévenus de son tumulte caractériel, sont-ils sagement retirés.
Plus impavides, par le lucre rendus audacieux, les lotissements de maisons toutes semblables se sont aventurés, eux, plus loin en avant, pour mieux voir, pour mieux être vus et mieux être balayés par les vents marins. Ils font désormais écran entre les villages historiques et la fougue récurrente des tempêtes. Aux premières loges du spectacle, ces habitations-là en prennent à leur aise, bombent avantageusement le pignon, se négocient à prix d’or et se réservent aux gens confortablement dotés.

À Lhoumeau cependant, eussiez-vous emprunté, voici quelque vingt ans déjà, cette allée de sable et d’herbes folles étrangement baptisée d’un oxymore, Ruelle du large, jusqu’à son terminus, en réalité un cul de sac, que vous auriez aperçu sur votre gauche une construction rebelle aux règlements de la prudence et des paysages, une maison aux volets bleu très foncé, coquette et basse, aux larges baies vitrées, qui lançait un défi à l’immensité venteuse et qui se dressait, provocante, solitaire, bravache et magnifique, sur les bords même des blancs escarpements de craie.
Son jardin se déroulait jusqu’à l’extrémité même de la falaise. C’était une maison du bout du monde. La maison des extrêmes, à laquelle le vide vertigineux puis, au-delà, l’indomptable univers des flots, tenaient lieu de clôture.
On entendait jusqu’à l’intérieur de ses murs respirer la gigantesque poitrine de l’océan. Et les gens du lieu, les nouveaux, alignés sur les lotissements comme hirondelles de septembre sur les fils, acrimonieux, jalousaient ce site d’exception. Ils commentaient, accusaient, récusaient et murmuraient des suppositions. Un homme de la plus haute importance ? Un qui aurait le bras tellement long qu’il lui aurait été permis, par-dessus l’austérité de la loi, de tendre ce bras pour caresser la houle ?
Les gens du cru, eux, ceux des maisons de pierre, les pêcheurs, les gens de moules et d’huîtres, ceux qui savent causer avec la mer, qui luttent avec ses caprices, dont la vie dépend de sa sagesse ou de sa fureur, haussaient simplement les épaules et levaient les yeux au ciel si on en venait à leur parler de la demeure isolée sur les hauteurs interdites.
N’empêche. La grâce déraisonnable de cette propriété soustraite au regard avide des curieux, côté continent, par de hautes palissades de haies vives, imposait le respect, forçait l’admiration et l’envie du promeneur, celui-ci eût-il été des plus insensibles aux charmes de la côte. On s’arrêtait là un moment, on contemplait les cormorans, les grands goélands et les mouettes à tête noire qui venaient faire demi-tour au-dessus du jardin avant de regagner leurs lointains horizons de brume, on voyait les arbres d’ornement dodeliner sous la brise océane, on devinait les grandes baies vitrées où réfléchissait la lumière tremblante de l’eau et on se disait ne pouvoir rêver séjour plus marin et plus fidèle métaphore d’un paradis sur terre.
Mais aujourd’hui, vous aventurant au bout de la Ruelle du large, vous pourrez seulement lire le décret d’une autorité placardé sur un poteau de bois et qui vous interdira absolument de tourner sur le vide chaotique de votre gauche, là où s’amoncellent encore, protégés par d ‘épaisses pelotes de barbelés toutes rongées de rouille, les débris d’une effroyable érosion.
Car une folle nuit de décembre, une nuit où la houle en délire soulevait des vagues comme des montagnes et creusait des tourbillons profonds comme des vallées, qu’elle frappait et creusait et rongeait le socle de la falaise avec une férocité démentielle en projetant très haut sur la noirceur des cieux des gerbes mêlées d’algues et d’écume, que l’ouragan brisait les beaux arbres d’ornement, faisait se plier les haies vives, éparpillait les buissons du jardin, que les radios signalaient au large  un cargo des antipodes en détresse, le nez piqué tel un monstre marin mortellement blessé et qui, ne pouvant plus n’y avancer ni reculer, aurait chercher à fuir vers les gouffres abyssaux, la falaise s’était éventrée en une profonde crevasse qui avait couru sur toute sa largeur, tel un répugnant lézard soudain libéré des entrailles mugissantes de la terre. Vieillie, éreintée et fourbue par cette lutte inégale menée depuis la nuit des temps, elle venait de plier le genou sous les coups de butoir des fureurs océanes. Vaincue, elle s’était enfin résignée à jeter au vacarme des vagues tout un pan de son bel équilibre, entraînant dans sa défaite et sa rémission la maison solitaire et son infortuné occupant.
Devant le drame, les gens du lieu, ceux des lotissements, s’étaient crus gens du cru, gens qui savent. Ils avaient donc dit que c’était couru d’avance, que la mer, la vaste mer, l’énigmatique mer, comme toutes les idoles et tous les totems, ne se laissait approcher que de loin et que l’orgueil coupable des hommes était seule responsable de ses colères meurtrières.
Les gens du cru, les vrais ceux-là, ceux des cirés de pluie, des huîtres, des moules et des pierres antiques, n’avaient rien dit.
Des femmes s’étaient signées et avaient dans des murmures égrené de vieux chapelets de buis.
Les hommes avaient constaté le désastre, donné de précieuses et brèves indications aux services de secours, regardé au loin le dos arrondi et maintenant paisible de l’océan, hoché la tête, et, traversant les rues des lotissements pour s’en revenir chez eux, un peu plus loin sur l’abri des terres, avaient posé sur les maisons des parvenus, toutes semblables, un regard infiniment triste et plein de commisération.

17:49 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

01.10.2014

Troc

PA020007.JPGVidés de leurs maigres froments, les champs s’endorment sous l’automne. Les bribes d’un feuillage jaunâtre et déjà pourrissant viennent s’échouer sur leur morne silence, chassées par un soupir de la forêt voisine.
La cigogne ne les arpente plus, le busard ne les survole plus de ses quêtes obstinées, le  courlis n’y chante plus, l’alouette n’y prend plus son essor musical dès la pointe du jour.
Les champs attendent. Résignés. Ils attendent le fer qui les éventrera et le semoir qui dans leurs entrailles enfouira l’espoir d’autres jours lointains, d’autres pains putatifs, d’autres saisons, d’autres lendemains…
L’éternel recommencement, l’éternel retour, tel le rocher de Sisyphe et tel le phénix rejailli de ses cendres.
Ils sont anonymes, les champs. On les dirait n’appartenir qu’à la plaine sous la morte saison. On les dirait une entité géographique, un tout souverain du paysage.
Celui-ci est pourtant à Paweł, cet autre à Piotr, cet autre encore, plus loin, à Marek ou à Bogdan.
Et Paweł, Piotr, Marek et Bogdan les tiennent de leurs pères, qui les tenaient du grand-père et, même, oui même, disent-ils en reniflant et en montrant du doigt une invisible chose, d’aïeux plus éloignés encore, tellement éloignés qu’on ne sait même plus dire leur nom et qu’on ne sait même plus quand exactement ils sont passés par là pour déchirer, eux aussi,  leur échine à fouiller les mystères de la glèbe.
Ce sont là, ces paysans qui du doigt montrent une invisible chose, des paysans surannés, des vilains des temps jadis. Des ruraux comme si le stakhanovisme de notre ère surpeuplée dédaignait leurs lopins. Trop lointains, trop pauvres, trop sablonneux, trop ombragés, trop froids, trop coincés par les bois, trop longtemps ensevelis sous un suaire de glace.
Untel mise tout sur son seigle, un autre tout sur ses citrouilles, et l’autre, là-bas, sur un dévers accablé d’horizon, tout sur sa camomille, qu'il vendra aux parfumeries.
Mais celui-ci est seul et celui-là itou. Et deux bras, pour robustes qu’ils soient, ne peuvent fournir à tout quand la saison est brève, que le matériel est cher, que la terre est ingrate et que l’esprit est ailleurs. Deux bras, c’est peu… Bien peu.
Alors on a conservé ici l’antique, l’atavique, l’oral contrat du clan néolithique. Deux bras plus deux bras, cela fait quatre bras. Et deux espoirs plus deux espoirs, cela fait des milliers d’espérances.
On échange donc des journées, on se donne du temps, on fraternise dans la sueur, on mutualise l’urgence, on salue d’un même geste le même lever du soleil.
Le temps, un troc que l'aigle politique, qui veille pourtant à ce qu’aucune proie ne passe au travers de ses filets, ne peut taxer ; du vent à l'ancienne sur lequel ses serres n’ont pas prise.
La gratuité contre la gratuité, ça a dès lors les allures d’une subversion dangereuse dans un système où même l’air non vicié - qu’on serait  pourtant en droit de respirer librement -  a un coût.
En tout cas, ce sont là des mœurs qui ne font pleuvoir ni dans les carottes de Varsovie, ni dans celles de Bruxelles. Des pratiques de pauvres gens, des us et coutumes de manants
libres, et qui rient de toutes leurs dents brisées quand la grange est, par l’effort conjugué, pleine et que la table, pour le plaisir commun, est dressée.
Des hommes debout ; véritablement debout face au monde de tous les pauvres types qui en constituent l'essence et la raison d'être, vautrés telles de misérables loques devant les comptes bancaires.

11:42 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

29.09.2014

Historique anecdote

littérature Je vous livre une anecdote lue dans une revue historique polonaise, "Mòwią wieki", Les siècles racontent.
Les Polonais, qui ont longtemps cru que Napoléon victorieux des empires centraux et du tsar de toutes les Russies serait leur libérateur, vouent malgré tout une grande admiration à l'empereur. A son propos, ils sont friands d’anecdotes .
Celle-ci,  pourtant, est
peu glorieuse  :

Après qu’il eut donné le signal de la retraite devant Moscou incendié et quasiment vide de ses habitants, l’empereur vit son armée,
délabrée et harcelée par les cosaques, s’effilocher et se traîner lamentablement dans la neige et le froid des plaines de Russie.
Lui, noblesse oblige, avait pris
la fuite loin devant tout le monde, avec une petite escorte et sur un traîneau.
Arrivé au Dniepr, il demanda à son guide de s’enquérir s’il y avait beaucoup de déserteurs français qui avaient déjà franchi la rivière.
Et le guide, renseignements pris, de  répondre :

- Non, sire, vous êtes le premier.

C'est certainement là l'occasion unique que pourrait avoir un jour Hollande de ressembler à Napoléon ! ! littérature,écriture,histoire

17:10 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature, écriture, histoire |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.09.2014

Fabliau en ré dièse augmenté

ULTIMA RATIO REGUM

Le Prince des Sans l’sous se sachant menacé
Cherchait à provoquer un écran de fumée,
Qui distrairait les ires du peuple turbulent.
Sa tête vaquait donc sur des sujets brûlants :
L’or ? La peste ? Le climat ? La répression vulgaire ?
Fi des banalités ! Rien ne valait la guerre,
Ce retour immédiat des ataviques peurs,
Qui font du roi un chef et un grand protecteur !
L’idée bien arrêtée et l’ennemi trouvé,
Sa majesté tantôt fit le canon tonner.

 Certes, nous dit-on, en ces temps reculés
De féroces barbares, visage cagoulé,
Tuaient des voyageurs du royaume de France,
Et ces assassinats réclamaient la vengeance !
«Vous êtes bons chrétiens, assez de reculades,
Car Dieu qui vous regarde commande la croisade !»
Mais le roi n’eût il eu trône sur la balance
Qu’il eût sans état d’âme sur tout ça
fait silence.

Tous les Sans l'sous pourtant- les doux, les indigents,
Les petits, les moyens, sots ou intelligents -
Applaudirent au courage d’un prince méritoire
Qui signait de leur sang sa page dans l’histoire.

12:30 Publié dans Fables | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.09.2014

Pauvres

littératureLes pauvres ont toujours perdu toutes leurs guerres et toutes leurs révolutions par le simple fait qu’ils ne se sont battus jusqu'alors que pour ne plus être des pauvres.
Misère morale, fille légitime de la misère économique : ils projetaient tout bonnement de se rayer des effectifs du peuple humain.
Et leurs éternels vainqueurs, eux, l'ont toujours su, qui, sans la brutalité des fusils, les ont gentiment collés au mur de l‘accession à la propriété et derrière le rideau noir de l' isoloir démocratique.
Ils en ont fait ainsi des pauvres un peu riches.
Ou des riches un peu pauvres.
Des serfs un peu affranchis.
Ou des affranchis un peu serfs...

Un pauvre qui ne se rebelle que par sa pauvreté est déjà un riche dans sa tête. Un  salopard social en puissance. Un salaud qui souffre de n'avoir pas les moyens d'en être un. La moindre augmentation de son pouvoir d'achat se transforme vite dans sa tête en achat d'un peu de pouvoir.
Une vraie éponge du renversement des perspectives.
Oh ! Ne lui confiez jamais, à celui-là, la tourmente désespérée de vos rêves ! Il la vendrait sur-le-champ au premier offrant qui viendrait à passer par là.
C'est d'ailleurs ce qu’il advint - en grande partie - aux poètes de toutes les mutineries, pas assez poètes et pas assez mutins, jusqu'à enrubanner leurs rimes et leurs coupures à l'hémistiche dans les plis d’un drapeau. En regardant un peu du côté de l'Histoire, ils auraient tout de même dû voir que le drapeau est le passeport flottant de toutes les trahisons :  dans ses plis, il  a toujours en réserve une salve gratuite pour ceux qui ne veulent pas saluer !
Quand on ne se bat que pour la richesse de sa survie, on ne se bat alors que pour la pérennité d'une pauvre vie.
La mutinerie sociale, la révolte par-delà la pauvreté, n’a ni cause ni drapeau. Elle est pauvre et le luxe de son toit, avec ses trous béants, laisse passer la froideur des étoiles jusqu’à sa table de chevet. Pour le reste, c'est-à-dire pour le directement visible, il y a des syndicats assis à la table ronde des politiciens.
Des gens qui mesurent jusqu'où un pauvre peut le rester sans être dangereux. Des gens qui se battent contre l'indigence pour sauvegarder la pauvreté.

Ce qu'ils ne savent pas et ne sauront jamais, ces gens-là, c'est qu'un rebelle qui s’en fout de sa condition de pauvre, qui n'envie pas la soie dans laquelle pètent ses ennemis, pas les festins dont ils se gobergent, pas leurs comptes en banque en forme de cavernes d’Ali Baba, se fout du même coup de leur illusoire pouvoir et qu'ils ne peuvent ainsi nulle part l'atteindre.
Parce que celui-là se bat à sa façon - il y a mille façons de combattre  - pour garder par-devers lui quelque chose qu'eux-mêmes ne peuvent posséder.
Il ne sera donc jamais vaincu.
Ou alors que par lui-même.
Un jour de trop lourde mélancolie, peut-être.

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19.09.2014

Fabliau en si mineur très diminué

CONFÉRENCE

Aux yeux de ses manants ne trouvant plus de grâce
Pour avoir agréé les appétits voraces
Des grands propriétaires et des hauts dignitaires
Au grand dam et courroux du monde prolétaire,
Le Prince convoqua tous les folliculaires
Pour tenter d’apaiser la grogne populaire.
Grand comédien rompu à l’art de la tromperie
Il comptait ce faisant amadouer les esprits,
Les étourdir de  phrases et les payer de mots,
Que relaierait très bien l’engeance des grimauds.

 Du côté des ministres on faisait triste mine
Car ces gens sans aveu, honnissant la chaumine,
Craignaient que le filou n’annonçât des réformes
Plutôt que d’asperger le peuple au chloroforme.
Le roi les rassura : il fut en son discours
Si flou, si nébuleux, que même leur basse-cour
Dut froncer le sourcil et fournir gros efforts
Pour ouïr exactement le sens des anaphores.
Celles-ci au demeurant en étaient dépourvues ;
Il s’agissait pour l’heure de gouverner à vue.

 Certains chez les Sans l’sou prirent les figures de style
Pour de l’argent comptant et dirent : c’est pas facile
De guider le royaume en ces années deux-mille !
Aimons le souverain et ravalons la bile !
D’autres, bien plus obtus aux plaisirs de l’abscons,
Se virent sans ambages pris pour de pauvres cons …
C’en est trop, crièrent-ils, de ces indignes prônes,
Il nous faut sans tarder le virer de son trône !
Les mâchoires se serrèrent et les poings se fermèrent,
Mais les justes colères sont toujours éphémères.

 Si bien que le bouffon rentrant chez lui tranquille,
Pour des siècles encore régna sur des débiles.

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17.09.2014

Contradictions cohérentes

Depuis mes années de lycée, ma première barbe contestataire, mes premiers livres dits subversifs, la rencontre avec mes premières amours, j’abhorre la bassesse du monde politique alors que rares sont les jours où je ne pense pas à ce monde politique.

J’aime la camaraderie, l’amitié, l’ambiance bon enfant, les tapes fraternelles sur l’épaule, la complicité avec un frère humain… et c’est par amour que je me suis éloigné de trois mille kilomètres de toute possibilité d’amitié.

Je ne déteste rien moins que les intrigants et les intrigantes et je m’y intéresse beaucoup parce que, justement, ils m’intriguent.

Quand je rencontre une de mes qualités – j’en ai quand même quelques-unes – chez un autre, je la trouve fade, voire superflue. En matière de qualité, il me faut de l’inédit.

Je voue à la chance d’exister un véritable culte, j’éprouve un immense bonheur à vivre et chaque jour je raccourcis ma vie d’une dizaine de cigarettes accrochées aux lèvres.

Je voudrais un monde plus juste, plus humain, plus sensible et lorsque je m’imagine ce monde je me dis que je n’y ferais sans doute pas autre chose que ce que je fais dans celui-ci.

Quand je me fantasme riche, riche à millions à ne savoir qu’en faire, je me vois en train d’en redistribuer partout à ceux qui souffrent du manque d’argent. De cela, je suis certain, je le ferais. Je me vois monter une fondation, financer une foule d’initiatives généreuses, bref, inverser l’usage courant du fric, le détourner de son cours..
Et il m’arrive d’avoir un geste agacé pour un mendiant dont la main ne me réclame qu’une misérable pièce.

Je suis athée. Athée depuis le début. Et je pense en même temps que si la mort est véritablement la fin de la vie, alors, forcément, logiquement, intrinsèquement, il est absolument inconcevable que la vie n’ait pas été, elle aussi, la fin de quelque chose.
Parce que nous ne sommes pas qu’une machine montée de toutes pièces, ces pièces-là fussent-elles un spermatozoïde, un ovule et un hasard.
Il faut laisser cela à ceux qui du matérialisme réponse-à-tout ont fait un dieu, bref, il faut laisser cette idée à ceux qui n'en ont pas.

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15.09.2014

Fuir ? Chanter ? Se taire ?

On m’a gentiment fait la critique, légèrement voilée, selon laquelle l’Exil des mots consacrait depuis quelque temps beaucoup de pages à la chose politique, au détriment sans doute de textes plus personnels et (ou) littéraires.
C’est vrai ; critique pleinement justifiée.  J’en ai parfaitement conscience.
Mais Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle, S'il n'a l'âme et la lyre et les yeux de Néron ? Comme l’écrivait Lamartine.
Lamartine auquel Brassens,
s’inscrivant en faux avec sa verve coutumière, avait répondu, le feu de la Ville éternelle est éternel, alors, quand donc chanterons-nous ?
Je ne sais dès lors que dire sinon qu’en ce moment une bonne part de mes préoccupations est liée à la situation du monde et à l’immonde fourberie des gouvernants,  notamment ceux de la république de France, puisque, si mes pieds ne sont plus là-bas depuis bientôt dix ans, une partie de mon cœur y est restée, comme un adieu sans adieu.
D’ordinaire plus enclin à épouser le point de vue de Brassens plutôt que celui du poète bourguignon, je me vois donc aujourd’hui pris dans cette contradiction qui me fait délaisser l’écriture romanesque à prétention littéraire pour la critique désabusée du monde.
Je sais bien où réside la vanité d’une telle attitude ! Mes quelques textes ne changeront rien à rien au désordre inhumain qui s’est installé parmi les hommes et ne feront pas tomber les têtes qui devraient tomber. Des coups d’épée dans l’eau…
D’ailleurs, à l’ami qui me visitait cet été, je confiais justement que de parler avec lui de la France, ici, dans cette campagne étrangère encore paisible et solitaire, me faisait pleinement prendre conscience de mon éloignement, tant tout ce qui se passe là-bas (ou qui ne se passe pas, d’ailleurs) ne touche pas de près ma vie de tous les jours, mon isolement, ma tranquillité, mon bonheur d’être en famille, mon Ailleurs.
Pourtant, mon «rapprochement négatif» est venu avec ma détestation de Hollande, elle-même survenue lors des prises de position serviles - prises de position de seigneur inféodé au roi américain - de ce dernier vis-à-vis de Maïdan, de l’Ukraine et de la Russie. Auparavant, Hollande m’était indifférent comme me le sont tous les saltimbanques à deux fesses et une chasse-d’eau qui sur la terre s’amusent à faire les puissants !
Je le pressens d’ici très fort : l’Europe et les États-Unis veulent la ruine de la Russie pour une foule de raisons établies de longue date, raisons géopolitiques, de contrôle de la planète en matière énergétique, d’anéantissement de la Syrie et de l’Iran, de mise en place de l’ignoble traité de commerce transatlantique pour lequel la Russie sera un voisin plus que gênant. L’Ukraine n’est qu’un prétexte provoqué et Hollande, dans son impéritie, sa duplicité et sa bêtise d’occidentaliste primaire, mène notre pays tout droit au chaos, pour le plus grand profit de ses amis américains.
Un homme de talent et de courage, comme la classe politique n’en compte hélas plus, aurait dit non aux desseins étasuniens et bruxelloises et aurait mené son pays non pas à l’affrontement avec la Russie mais vers une entente cordiale et de bon voisinage continental, sans pour autant faire allégeance à son désir expansionniste, à supposer que ce désir existe et ne soit pas tout simplement un réflexe d’auto-défense rebaptisé « désir de grandeur» par les occidentaux pour les besoins de leur fourbe cause.
Je rappelle pour mémoire qu’en octobre 1990, pour rassurer la Russie quant à l’entrée de l'ex-Allemagne de l'est dans l’Otan, il fut décidé qu’aucune troupe étrangère, qu'aucune arme nucléaire ne seraient stationnées à l’Est et, enfin, que l'Otan ne s’étendrait jamais plus à l’Est. Et voilà cet OTAN aujourd’hui quasiment arrivé aux portes de Moscou avec la Pologne et les Pays baltes et qui, en plus, après avoir échoué en Géorgie, guigne avec plus de gourmandise encore sur l’Ukraine !
Qui dès lors bafoue les traités ? La Russie ou l’Europe américanisée ?
Et voilà quelle politique mensongère et agressive soutient ce Hollande, le débonnaire, l'insupportable, l’innommable, le ridicule Hollande, certes, mais aussi et surtout, le très dangereux Hollande.
On ne le dit pas assez :
Hai, détesté, repoussé, dénié, vilipendé, honni, acculé, méprisé, contredit, hué, mis à nu, cloué au pilori dans son pays, cet homme qui ne sait même pas mener une vie privée décente et mêle sans arrêt ses misérables histoires de cul aux histoires de la chose publique, n’aura aucun scrupule à tenter de se refaire une santé historique en engageant des guerres, en multipliant les interventions militaires, en menant une politique dont il sait pertinemment qu’elle conduit au cataclysme, bref, en faisant s’entretuer des milliers et des milliers de gens !
Et quand je pense que ce tartuffe fait mine d’honorer la mémoire de Jaurès assassiné pour son pacifisme, c’est à pleurer de dégoût !

Ça, c’est sur "la scène internationale", selon le mot des journaleux comme si les drames et les misères étaient ceux ou celles d'un théâtre.
Intra muros, le tableau est tout aussi dégueulasse et me révolte autant.
Les p’tits vieux, fatigués, la joue ridée, qui voient déjà, là-bas, scintiller le bout tant redouté de la piste, qui n’ont en leurs poches trouées que quelques menues monnaies à se mettre sous la dent, quand ils en ont, des dents, n’ont qu’à bien se tenir et se serrer encore la ceinture.
Et s’ils n’ont pas de ceinture, ils n’ont qu’à remonter leurs bretelles !
C’est d’ailleurs ce que le gouvernement socialiste vient de leur gracieusement offrir : une remontée de bretelles en les privant, eux qui n’ont que mille euros et parfois moins à bouffer par mois, de 5 euros promis en avril dernier, repoussés en octobre et finalement, sans autre forme de procès,  renvoyés aux calendes grecques.
On a envie de vomir en écoutant le gros Sapin, repu, rotant, suant le cholestérol d’une chaire trop riche et trop abondante, expliquer que l’inflation ayant été plus faible que prévue, ces 5 euros dans la poche des vieux n’étaient plus nécessaires. Superflus, pour tout dire.
Qu’en auraient-ils fait, hein, de ces 5 euros de plus, ces vieux chiens ?
C’est-à dire qu’on dit, sans honte et sans bégayer, que les vieux n’ont pas le droit de s’acheter une tablette de chocolat en plus, de s’offrir le caprice d’une petite friandise ; n’ont pas le droit d’améliorer ne serait-ce que d’une once leur misérable vie. Quand on leur balance un quignon  de pain supplémentaire, ce n’est pas qu’on les augmente pour leur confort. Que non ! On  les  réajuste ! On les maintient au même niveau, comme on maintient les bêtes dans leur enclos sur le fumier de la survie !
Pire encore,  je ne sais plus quel salaud ou quelle salope a dit que, même, on aurait pu leur baisser leur retraite aux vieux débiles, tant l’inflation a été insignifiante. Et de rajouter, en remuant de fatuité un cou flasque et gras comme celui des dindons : mais notre gouvernement, dans son infini sentiment socialiste,  ne fera pas ça.
Je suppose qu’il fallait applaudir !

D’aucuns cependant, ayant bien conscience de tout ce bourbier, disent, en se frottant les mains : oh, mais tout cela se paiera dans les urnes ! Ils seront battus à plate couture.
Et moi je dis : NON ! Des défaites électorales pour sanctionner tant de turpitudes, de bassesses, de mépris immonde, c’est peu, très peu. Les gars passent, font du dégât, gouvernent en véritables bandits et s’en retournent tranquillement dans leur jardin cultiver la fraise et le poireau, les poches bourrées d’une grasse retraite de ministre ! Le tour est joué ! Au suivant de ces messieurs  !
De telles exactions méritent un châtiment bien plus équitable et beaucoup plus sévère ! Je ne suis pas certain que Louis XVI monté sur l’échafaud se soit rendu plus coupable envers le peuple de France que ne se le rendent impunément aujourd’hui tous ces voyous de haut vol !

Alors ? Je  pourrais, après tout ça, chanter le bonheur de vivre et louer la beauté des choses de la terre ?
Difficile. Très difficile… En tout cas, il me faut d’abord respirer un grand coup et tâcher de me résigner à plus de solitude encore.
Pour l’heure, que ceux que cela ne dérange pas ou qui, même, peut-être, en profitent, chantent à s’en faire péter la glotte !
Et que grand bien leur fasse !

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11.09.2014

Fabliau en la mineur

LE FROMAGE DU PEUPLE

Au congrès des soldats armés jusques aux dents,
Le prince des Sans l’sou en vocables ardents
Entreprit un
beau jour de déclarer sa flamme
A ceux qui croupissaient sous la misère infâme.
La gent soldatesque souleva le sourcil,
Ces mots n’ayant point cours en ces mâles conciles
Où il n’est d’ordinaire question que d’ennemis
A saigner et brûler pour sauver la patrie.
Faisant fi, nous dit-on, de la consternation
Le prince fit état d’anciennes filiations
Qui le liaient par le sang et le liaient par le cœur
Aux faibles créatures du monde travailleur ;
En un mot comme en cent, il brisa l’anathème
Qui courbait leur échine, en criant : Je vous aime ! 

 Le peuple des Sans l’sou en fut transi d’émoi
Et jura devant dieu fidélité au roi.
Il n’avait, ce bon peuple, qu’un brouet lamentable
Tous les saints jours du mois à mettre sur sa table,
Mais hélas n’ayant lu que moitié de la fable,
Il avait oublié qu’un roi qui fait l’affable
Ne le fait qu’à seule fin de piller ses étables.

Ainsi va la morale, immuable de par les âges,
Écrite par les corbeaux, les renards, les fromages.

13:18 Publié dans Fables | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.09.2014

Socialisme glamour

Nous-Deux.jpgLes affreux politiques d’un monde déboussolé me rappellent - en bien pire hélas ! - ma vieille mère et ses romans-photos à quatre sous.
De leurs mots éteints, usés, aveugles, sans signifiant ni signifié, ne suintent plus qu’amour, amour, amour et propos sulfureux du faux discours amoureux.
Un pouvoir à bout d’arguments, à bout de légitimité, à bout de représentation - ce qui est tout de même un comble d’être à bout de sa propre raison d'être - sombre ainsi dans le discours de la séduction la plus veule et d’ordinaire réservé aux maquereaux .
Celui-ci fait une déclaration d’amour aux patrons et à l’entreprise, Je vous aime ; deux jours plus tard il en fait une autre, exactement la même, à la kermesse rochelaise, J’aime les socialistes, et l’autre, l’inconséquent, l’innommable, bredouille son amour pour les pauvres.
J’aime les pauvres.
Au sommet armé jusqu'aux dents des guerriers de l'OTAN, en plus ! Vraiment, il devient urgent de se poser la question de savoir si cet homme ne serait pas tout simplement un fou, en cela digne de toute notre indulgence.
Car se rend-on compte vraiment, outre l'incongruité du lieu et du moment, de l’insulte contenue dans cette déclaration ?  Se rend-on compte de l’infamie, du crachat envoyé dans la gueule du populo ? J’aime les pauvres, les démunis, les déshérités…
Pire, le sycophante avoue : Ils sont ma raison d’être.
C’est-à-dire que j’aime que vous soyez pauvres, démunis, en haillons, sans l’sou, dans les rues, déchirés par la meute dévorante des huissiers et des créanciers, endettés, anéantis. Sans quoi, je ne vous aimerais pas, sans quoi je n’aurais nul objet sublime où fixer mon besoin d’amour, ma soif de tendresse.
Sans vous, je n’existerais pas.
Mais il est vrai aussi - entre nous - que l’aventurier qui veut baiser sa rencontre de fortune commence toujours par lui dire je t’aime.
Cela me rappelle aussi – toujours en pire – un monsieur bien mis sur lui, ongles manucurés, un directeur avec un grand D d'un service d'Aide sociale, un homme aux appointements fort avantageux, qui me disait, sans mesurer l’énormité de son propos, que la misère était source d’emplois. Rendez-vous compte, nous employons plus de deux cent travailleurs sociaux !
Est-ce à dire, monsieur, que le malheur, source de richesses, est nécessaire à la croissance, avais-je tenté, sans succès, de lui faire préciser ?

Je serais donc président de la république de France - que le destin m’en garde et je lui fais à ce sujet entière confiance  ! -  que, voulant malgré tout rester digne, je dirais plutôt : je ne vous aime pas, les pauvres, les gueux, les misérables ! Je vous hais, même ! Je vous déteste !
Et je vais faire tout mon possible pour vous détruire, pour vous tirer de ce lamentable état ! Après seulement, je vous aimerai. Peut-être. Tout dépendra de ce que vous ferez de votre pauvreté vaincue.
Mais je ne dirais même pas ça, en fait.
Parce que lorsqu’on mélange le discours des sentiments, du cœur, de l’intime privé, du beau réservé, avec celui de la responsabilité des affaires publiques, c’est qu’on est tout simplement une ordure populiste.
Ou un triple idiot sans cervelle.
Ce qui revient souvent au même.

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07.09.2014

Fabliau en douze majeur

SUBTERFUGE

Jadis en un palais doré vivait un loup,
Par rouerie élu prince du peuple des Sans l’sou.
Cette engeance, on le sait sur la machine ronde,
A le bon sens ingrat et la bévue féconde.
Ce loup, donc, du diadème aussitôt chapeauté
La meute s’empressa de bien maquereauter
Pour flatter sans ambages les grands loups dominants.
On vit bien, quelquefois, le peuple descendant
Sur le pavé des rues et y grincer des dents,
Rien n’y fit pour autant.
Le Prince des Sans l’sou n’aimait plus que l’argent !

 Dans sa couche cossue cousue d’or et de soie
Pour s’ébattre en grand fauve et se griser d’émoi
Le roi prit une louve aux épaules puissantes,
La fit reine des loups et dame sous-jacente.
Mais, soit qu’il la couvrit comme on couvre putain,
En ne donnant de soi qu’une part de butin,
Soit qu’il connut soudain pénurie de gingembre
Ou qu’elle-même ne sut roidir le royal membre,
Reléguée aux lisières,
La louve fut bannie de l'auguste tanière.

 Et l’on vit tout à coup  surgir le jamais vu :
Les Sans l’sou tous pliés pour une affaire de cul,
Tandis que sous les ors de la forêt touffue
Les grands loups dominants entassaient des écus.

16:16 Publié dans Fables | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

05.09.2014

Ectoplasme

b24.jpgIl ou elle a dans des yeux anonymes qu’aucune flamme ne vient allumer, ce petit air stupide de celui ou de celle qui sait ou qui fait mine de tout savoir du secret des dieux et des climats de l’Olympe.
Il ou elle est de toutes ces petites combines qui tiennent lieu de soleils sur les platitudes gelées des vies étriquées entre un bureau,  ou un emploi subalterne, ou une classe de têtes blondes, ou une mission ad hoc au SAMU social et une famille socialement correcte, avec des enfants sages et studieux ou alors sans enfant du tout, mais en tous cas une famille sans heurt ni passion.
Il ou elle ne marche jamais seul(e). Il lui faut une stratégie, aussi minable et inutile soit-elle, un p’tit plan, un p’tit but petitement profitable,  pour guider son pas débile.
Il ou elle sait- elle a beaucoup travaillé pour ça - à qui il faut dire bonjour et à qui il faut dire salut.
Il ou elle a son avis sur tout. Un avis plat comme une galette, rose comme une fleur de fin d’automne, insipide, convenu, glané au hasard d’une petite réunion de cellule, à la télé, chez la belle-mère, dans un mauvais livre ou alors, lumineux et sans appel, dans les sacro-saintes colonnes de Libération.
Il ou elle n’a de mots compatissants que pour les pauvres gens, les laissés-pour-compte, les loosers, mais, depuis son univers propre comme un sou neuf où l’habit fait toujours le moinillon, il ou elle a une inextinguible frousse du révolté, un mépris révulsé pour l’alcoolique, le trimardeur, le violent acculé à l’esclandre, le sale, le chômeur en fin de droits, mal rasé, déguenillé et à longueur de journée accoudé au comptoir gouailleur du PMU de son quartier.
Il ou aime le peuple qui sent bon la résignation à ses propres et raisonnables valeurs .
Il ou elle a un rêve qui guide sa marche sur les chemins lumineux de l’idéal : être remarqué(e), vu(e), reconnue(e), congratulé(e), embrassé(e) même, par un autre ou une autre perché un peu plus haut sur l’organigramme des notoriétés secondaires. Pas trop haut quand même, car il ou elle est sujet (tte) au vertige. Celui-là, ou celle-là, quand elle en parle, si ce « il » ou cette « elle » est un maire, un président quelconque, un hobereau de moindre influence, un responsable quelconque, elle ou il ne le cite que le bec oint d’une fierté pathétique et que par son prénom, comme on cite un membre de la proche famille.
Ceux d’en-dessous, il ou elle leur chie dessus, sans en avoir l’air, en prenant un air distrait, innocent, ou alors un air de rien du tout, mais toujours en arguant de la sagesse et en usant d'une langue de bois plus creuse que l’arbre mort.
Il ou elle aime la nature, les oiseaux, les abeilles, les plantes, la forêt,  parce qu’aimer la nature, ça vous classe un homme ou une femme du côté des âmes sensibles, conscientes, responsables… en un mot comme en cent, du côté de ceux qui ne savent plus quoi faire de leur intelligence.
Il ou elle vote donc tout cela avec passion,  pour celui ou celle qui lui ressemble le plus. C’est dire qui il ou elle fait régulièrement roi et c’est dire, ô misère, l’état déliquescent d’une chose publique créée à son image!
Il ou elle n’a pas de nom, pas de visage, pas de silhouette, pas de température, pas d’état d’âme, pas de fesses, pas de seins, pas de couilles : il ou elle est socialiste de base, porteur ou porteuse de bidons dans le peloton des notables.
Point.

Image : Philippe Seelen

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03.09.2014

La mémoire qu'on ne dépasse pas

26828236081.jpgL’homme, encore jeune, la quarantaine à peine franchie, est assis en face de moi.
On discute.
On discute de la situation explosive en Europe, des Américains et des Russes.
Un Français et un Polonais qui discutent des Russes peuvent tomber d’accord, certes, mais, dans le fond, si l’un en parle de loin, dit ce qu’il en devine en se référant à sa connaissance de l’Histoire, à ses lectures, à quelques rencontres de fortune, à sa vision géopolitique du monde, l’autre parle de la mémoire de son peuple en général ou, ainsi qu’il advint dans ce cas précis, de sa mémoire individuelle, intime.
Cela vaut-il argument définitif ?
Je n’en sais rien. Je me fous des arguments quand c’est l’âme qui parle !
Je sais simplement que cela marque et que l’autre, s’il n’adhère toujours pas à la vision «intellectuelle» de son interlocuteur, il le comprend en profondeur, en homme, et il n’a désormais plus le cœur à le contredire.
Le cœur. C’est cela. Le cœur.
L’homme encore jeune assure donc que, en période de conflit, les Russes sont des barbares.
L’homme un peu moins jeune que je suis rétorque dans un sourire que tous les peuples de la terre sont, en période de conflit, des barbares, des tueurs et des bêtes sauvages.
Oui, mais…
Mon interlocuteur semble s’émouvoir. Il rougit même un peu, il déglutit et me confie :
- Pendant l’occupation nazie, ma grand-mère a vécu seule dans sa maison. C’était dur, c’était dramatique, mais elle a vécu. Elle a survécu. L’armée rouge est arrivée pour nous libérer… Ils l’ont violée et ils l’ont tuée. Comme ça. Gratuitement.
Je baisse les yeux.
Il me semble revoir la blouse grise de mon aïeule, son panier d’œufs et un enclos minuscule, derrière la maison, où se languissaient deux ou trois chèvres efflanquées.
Je souffle sur mon  thé. Je regarde  par la fenêtre.
Le soleil de septembre qui glisse sur la pelouse fraîchement tondue, est pourtant si beau !

 

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01.09.2014

Pologne et présent

litélittérature,histoire,politique,écritureUne réponse exhaustive à trois fidèles lecteurs, amis de l’Exil des mots -  Feuilly, Solko et Michèle - commentant sous le texte précédent, «Pologne et Histoire», la nomination du premier ministre polonais à la présidence du conseil européen, eût été trop à l’étroit dans le cadre réservé aux commentaires.
C’est du moins ce qu’il m’a semblé car ces trois commentaires me montrent combien la conscience occidentale est encore très éloignée de l’esprit de l’Europe centrale en général  et de celui de la Pologne en particulier.
Je m’en réjouis, à tort ou à raison,  peu importe. Je m’en réjouis car je me réjouirai tant que le territoire où je passe le bout de voyage qui me reste sera autre chose qu’une simple notion météorologique, pour reprendre le mot d’Andrzej Stasiuk.
Même si, j’en conviens bien volontiers, parler de sa politique, au sens où s’entend la politique du marché électoraliste, n’est pas ce qu’il y a de plus passionnant pour aller à la rencontre d’un pays et lui donner une originalité qui vaille le coup qu’on s’y arrête.

Commençons donc par une description de l’échiquier politique de la Pologne, échiquier né, il y a vingt-cinq ans, de l’effondrement du communisme et ne perdons surtout pas de vue que cet effondrement, qui bouleversa la donne géopolitique au niveau planétaire, fut l’œuvre des Polonais portant les coups décisifs sur le mastodonte chancelant… Ce ne fut pas l’œuvre des Hongrois, des Tchèques, des Roumains ou des Bulgares, même si ceux-ci, dans des moments historiques moins propices, avaient aussi tenté de faire tomber le «Grand frère» étrangleur, en 56 pour la Hongrie, en 68 pour l’ex-Tchécoslovaquie.
Les Polonais, pour beaucoup, ont payé cher le retour à l’ère démocratique. Ça laisse des traces.

Quatre partis se partagent donc les faveurs des électeurs, au demeurant peu nombreux, toutes les élections se soldant par une abstention avoisinant les 50 pour cent.
Je mentionne d’abord deux petits  partis :
 - le PSL, vieux parti paysan, déjà présent à l’époque communiste et qui louvoie aujourd’hui pour être de toutes les coalitions, gouvernementales, régionales, départementales et communales, aucune majorité ne se dégageant nulle part lors des différents scrutins. Le plus vieux parti polonais. Genre les radicaux en France.
- La gauche,  peu nombreuse, on n’a pas beaucoup de mal à imaginer pourquoi dans un pays qui s’est appelé « République populaire » pendant 50 ans.

Passons aux deux grands partis. P.O, Platforma Obywatelsk, Plateforme civique, au pouvoir depuis 2007. Le parti de Donald Tusk. C’est un parti dit du centre-droit. Si on veut faire des analogies avec l’échiquier français – ce qui est toujours hasardeux - on pense au MODEM, le talent politique en plus. Je dis le « talent » parce que pour moi tout cela se situe au niveau de la représentation spectaculaire du réellement vécu des populations.
En second lieu, le parti de l’opposition, dit PIS, Prawo i Sprawiedliwość, Droit et justice, le parti fondé par les frères Lech et Jarosław Kaczyński, au pouvoir de 2005à 2007.
On s’en souvient trop bien. Les frères jumeaux se partageant le gâteau républicain, l’un premier ministre et l’autre président de la république1, coalition gouvernementale avec l’extrême-droite, Ligue des Familles et auto-défense, discours violemment anti-européen, russophobie poussée à l’extrême, éloge du général Franco à Bruxelles lors d’une célébration de l’abolition de la peine de mort, interdiction dans les écoles d’enseigner Gombrowicz et Dostoïevski, chasse aux sorcières par le biais de l’Institut de la mémoire nationale  pour débusquer les anciens communistes et leur interdire tout droit de se présenter à une élection… J’en passe et des meilleurs. Il me faut aussi dire que le PIS accuse toujours Moscou d’être l’auteur du crash de Smolensk qui couta la vie à Lech Kaczyński, alors président de la république, le 10 avril 2010, date anniversaire du massacre de Katyń. Le PIS, mené par Jarosław Kaczyński, flatte ainsi l’éternelle russophobie, surtout à l’est occupé pendant 120 ans par les tsars avec une russification à outrance, et y gagne en popularité.
Pour l’heure, sachez donc que ce charmant parti sera certainement au pouvoir fin 2015 et que là, ça risque de faire effectivement des flammes : anti Bruxelles, haine farouche des Allemands, haine non moins farouche des Russes, sentiment national exalté, homophobie caractérielle appuyée par l’Eglise, bref la Pologne isolée dans un étau, comme aux bons vieux temps dramatiques…
La Pologne décriée, mauvaise coucheuse et qui retourne droit dans le mur…
Pourquoi, me direz-vous,  ce parti revient-il au pouvoir ? Parce que Tusk, en dépit du boulot gigantesque qu’il a fait pour sortir son pays du marasme économique, subit l’inéluctable usure du pouvoir.
C’est  donc vous dire si la nomination de Tusk au conseil européen est ressentie ici avec une grande fierté. Je ne connais pas beaucoup de peuples qui ne seraient pas fiers – en tout cas pas celui des coqs gaulois - de partir d’un dénuement complet, avec des infrastructures complètement désuètes, pour arriver à ce statut en 25 ans seulement !
Notez bien - c’est absolument primordial - que je me situe là dans « l’esprit des peuples » et non dans le mien.
La France et les Français ne savent pas ce que c’est que le dénuement. Ceux qui l’ont connu sont de moins en moins nombreux puisqu’il remonte aux années 40 du siècle dernier. Ce dénuement a une réalité historique en France, un fantasme des temps anciens et des grands-pères chevrotants, alors qu’il est ici une réalité vécue. Les choses ne sont donc pas du tout vues de la même manière ici que là-bas.
Par ailleurs, la France et les Français sont gavés d’Europe et n’en peuvent plus de tous ses idéaux qu’on leur rabâche depuis 40 ans et qui devaient leur amener bonheur, paix et prospérité. Amen…
La France et les Français ont fait leurs comptes. Ils sont perdants. Ils sont  perdants parce que les autoroutes, les ponts, les grandes routes, les centre-bourgs, les ronds-points, le réaménagement moderne du territoire, ils ne les voient plus, ils s’en foutent.
On monte dans sa voiture à Niort, on enfourche l’autoroute et basta !  4 heures après on est aux portes de Paris. 450 Km.
Ici, on monte dans sa voiture à Kopytnik, on n’enfourche pas l‘autoroute parce qu’il n’y en a pas, on prend simplement la route et on file à Varsovie où on arrive trois heures après, voire trois heures et demi. 192 km seulement…
Moi, ça me plaît bien, beaucoup même, mais je ne suis pas Polonais. Je suis un zigoto romantique qui a vécu 50 ans à l’Ouest !

Tout ça, ce sont des insignifiances pour un Français. Ça ne fait même pas partie du confort de vie. Parce qu’on en a jusqu’à la gueule du progrès et de ses aisances, même si on s’en sert tous les jours avec avidité, comme on se sert de l’eau chaude et des micro-ondes. Les repères ne sont pas les mêmes qu’ici.
Ça viendra, ça viendra, on y court, mais pour l’heure…
Re-notez bien - c’est absolument primordial - que je me situe toujours dans « l’esprit des peuples » et non dans le mien.

Tusk, homme du centre-droit modéré, ne conduit donc pas l’Europe -  si tant est qu’on lui donne un peu de pouvoir de décision - vers  la guerre.
Pour la seule et très mauvaise raison que l’Europe, cette idiote utile, est déjà entrée dans une logique de guerre, sans même que les Européens de l’ouest, pourtant si orgueilleux de leur conscience globale - ne s’en soient rendus compte. C’est du propre !
Ecoutez donc la présidente lituanienne Dalia Grybauskaité : "la Russie est en état de guerre avec l'Ukraine, c'est-à-dire pratiquement en guerre contre l'Europe".
Quant à L’OTAN, grand protecteur des pays baltes, il rêve d’en découdre et multiplie, on le sait, les appels du pied dans cette direction.

Dans ce contexte, Donald Tusk est le seul Européen qui critique ouvertement l’Otan, qu’il dit n’être qu'aux ordres des USA.
De plus, il fut, en 2010, l’artisan d’un rapprochement historique avec la Russie de Poutine, auquel il donna l’accolade, près d’un lieu écrasé par une mémoire de haine et de ressentiment, Katyń.
Ce qui lui valut les foudres du PIS, l’accusant d’être un traitre au service de la Russie.
Une fois ce PIS revenu aux commandes, avec la Russie, ce sera donc la guerre totale.
C’est couru d’avance : ce sont des idiots passionnés, amoureux-fous de l’oncle Sam, en plus. Comment, sinon en isolant complètement leur pays, allieront-ils leurs discours anti-européens avec leur haine viscérale de la Russie ?
Les jours qui viennent seront donc sombres, de l’Atlantique à l’Oural. Et puisque les politiques européens ont choisi un Polonais pour présider leur conseil, ils ont sans doute choisi le meilleur.

A mon sens et en insistant une troisième fois sur le fait que je me situe dans «l’esprit des peuples» et non dans le mien.

 1 - La Pologne n’est pas dans un régime présidentiel mais parlementaire. Le premier ministre gouverne et le Président inaugure les chrysanthèmes

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28.08.2014

Pologne et histoire

littératureOn peut dire des choses fausses sur le présent. Ça s’appelle des erreurs ou, si elles sont volontaires, des prises de position.
On peut dire des choses fausses sur l’avenir. On ne peut même dire que cela à mon sens, tant la marche du monde est falsifiée
et surtout tant, en matière d'avenir, on s’appuie le plus souvent sur une logique, un système d'analyse, que la réalité se charge de démentir.
Il n'y a pas moins scientifique ni moins matérialiste que l'histoire et le tristement célèbre matérialisme historique a conséquemment fourni maintes fois la preuve de son inspiration purement spéculative.

Sur le passé, l’erreur est le plus souvent idéologique. Il s’agit d’une appréciation orientée par des engagements pris dans le présent. Le révisionnisme stalinien en fut le parangon le plus cruel : on fait dire au passé ce qu’on attend de lui dans le présent. Moins dramatique, mais tout aussi probant - par exemple mais nullement par hasard - tous les historiens, loin s’en faut, n’ont pas la même lecture de la Commune de Paris. Pour les uns, c’est un mouvement spontané du peuple à la recherche de son honneur et de sa dignité, pour les autres, c’est un ramassis de voyous, d’ivrognes, de déguenillés, de pervers et de pouilleux. Parmi les contemporains, écrivains et non historiens, de cet exécrable vision des choses, j’ai déjà cité, dans un autre texte, l’affreux Théophile Gautier et le bon bourgeois Flaubert.

La lecture du passé de la Pologne ne peut prêter à aucune confusion. Ce passé sent la poudre, le sang, les larmes et le déchirement. Cette Pologne fut aussi, on le sait, le théâtre de la catastrophe majeure du XXe siècle. A quelques kilomètres de chez moi, en sont encore les stigmates… C’est une des raisons pour laquelle - je dis bien une des raisons - je suis révulsé, haineux même, quand, parfois, j’entends parler ou vois écrit : Les camps polonais.
Il faut un sacrée dose de culot et de malhonnêteté perverse pour oser employer une telle expression. C'est tout simplement confondre  le billot et le bourreau.
Je me demande vraiment ce qu’en pensent les Allemands, eux qui pensent toujours à la place des autres... En mieux, bien sûr.
Une lecture plus reculée dans l’histoire de la Pologne se confond avec cent vingt-trois ans d’anéantissement. Plus d’un siècle durant, le pays rayé de la carte. Et si on regarde cette période d’un peu plus près, on voit que ce ne sont ni les armes ni les insurrections qui l’ont fait renaître de ses cendres le 11 novembre 1918, mais la pérennité de sa culture.
L’écroulement des Empires centraux fut en effet l’opportunité historique, l’événement gigantesque qui souleva la chape et on découvrit sous cette chape un peuple qui n’avait pas voulu laisser mourir son identité. Sans la culture, il n’y aurait plus rien eu de la Pologne à sauver, sinon un territoire géographique.
Songez – sans nous faire les apologistes des prix littéraires ou autres mais simplement en les considérant comme des points posés sur l’histoire-  que trois prix Nobel on été attribués à des Polonais sans Pologne ! Sienkiewicz pour la littérature et Marie Skłodowska, alias madame Curie, pour la physique et la chimie.  Mais que ces arbres ne cachent cependant pas la forêt de tous les littérateurs, artistes et autres musiciens ! La revue Kultura installée à Maisons-Laffitte a su aussi entretenir sous les décombres d’un pays, le feu d’une culture spécifiquement polonaise.
Ce qui fit d’ailleurs dire à Alfred Jarry : la preuve que la Pologne existe, c’est qu’il y a des Polonais.
Ce qui fit dire aussi que la France fit exactement au XIXe siècle le contraire de ce que tentera la Russie stalinienne au XXe. La France a sauvegardé une grande part de la culture de Pologne, Staline a essayé de l’anéantir, notamment avec Katyń.

Tout cela devrait donc faire réfléchir les hobereaux libéraux au pouvoir aujourd’hui, tous issus de Solidarność, qu'ils soient maires, présidents de région ou autres. Quand je vois en effet qu’on ampute les budgets culture de plus des trois quarts pour faire des ronds-points et des ponts, je me dis que ces nouveaux maîtres n’ont absolument rien compris à l’histoire de leur pays.
Car ils enterrent l’arme par laquelle il s’est vu ressusciter.
Pour ressembler aux autres. Pour vivre en Europe.
Mais à force de ressembler aux autres, on n’est plus bientôt que les autres.

Et c'est bien ce que me disait, en substance, l'ami qui me fit la gentillesse d'une visite cet été. Spontanément, cet ami a ressenti
autre chose sur ce territoire  ; une chose perdue en France. Il disait qu'un certain bonheur du vivre ensemble flottait encore dans l'air des rues. Comme dans la  France des années 60.
C'est sans doute parce que la Pologne, surtout à l'est, n'a pas encore totalement bradé sa mémoire à l'illusoire vivre ensemble européen.
Les fâcheux appelleront cela du repli identitaire, voire du nationalisme.
Les fâcheux  ignorent le mot mémoire.
Mais qu'ils se rassurent
cependant : la mémoire polonaise est en sursis. Le projet que nous fomentent les imbéciles mondialistes de tous poils fera que partout sera en même temps nulle part, et vice-versa.
Ils nous préparent le monde de l'impossible exil.

Illustration : Adam Mickiewicz, écrivain et collègue de Jules Michelet au Collège de France

14:58 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.08.2014

Henri Calet, un style, une époque, une écriture...

littérature" Nous avions gagné la guerre grâce au canon de 75, à la Rosalie, au pinard, à la Madelon, et surtout grâce à nos vertus immortelles. Pour ma part, j’avais un très bon moral. Celui de ma mère était moins bon ; elle avait dû quitter le Buckingham Palace où, à force de respirer la poussière des beaux tapis, elle avait contracté la tuberculose.
Ce furent des jours de liesse. Les vainqueurs rentraient dans leurs foyers, à l’exception de ceux qui étaient restés pour tout de bon dans la terre de France ; à l’exception du poilu inconnu à qui l’on trouva un site admirable pour y passer l’éternité. Chaque ville, chaque bourgade eut le  sien  en métal ou en pierre, selon les possibilités des  finances communales, ce qui fit bientôt lever une immense armée de soldats à jamais démobilisés, à jamais impassibles dans des poses héroïques et presque aussi vraies que nature. L’un lançant adroitement la grenade vers la tranchée adverse, l’autre dans une charge à la baïonnette comme, hélas ! on n’en fait plus. Les localités par trop pauvres s’offrirent un obélisque, une plaque, une fontaine, un simple médaillon. Ce fut une grande époque pour la statuaire, en France.
Mon père ne tarda guère à revenir des Pays-Bas. Il avait également un bon moral. Il nous dit qu’il avait eu une vive nostalgie de Paris et de nous, il nous dit aussi qu’il n’avait jamais douté de la victoire du droit. Je ne le reconnus point, il s’était apparemment policé au contact des Hollandais, il s’habillait mieux qu’avant. La guerre lui avait été profitable, en somme. Si tout le monde mourait à chaque coup… Il y a, heureusement, bien des balles qui se perdent.
Il avait d’importants projets d’exportation de pommes de terre de semence ; il était ressaisi par le goût du négoce ; il allait monter une affaire, pour cela on lui avait avancé là-bas un gros capital. Mon père inspire confiance aux gens, il est sympathique. Il reprit son nom, qu’il avait dû abandonner temporairement. Les lendemains paraissaient assurés.
Nous ne nous entendîmes pas dès l’abord. C’est ma faute, je sortais à peine de l’âge ingrat et je m’ingéniais à me faire une personnalité.
Le logement d’un héros de la guerre, qui n’était pas rentré, se trouva vacant au premier étage de la maison. Nous l’occupâmes. Il se composait de deux pièces. Mes parents y habitent encore. Déjà, en 1918, la porte des cabinets ne fermait pas. En arrivant sur le palier, c’est ce qui capte immédiatement l’attention : les chiottes, au bout du couloir.
La situation n’était pas redevenue tout à fait normale. Il y avait une réglementation du commerce avec l’étranger, et concernant les pommes de terre de semence, en particulier. En attendant un retour de la complète liberté des échanges, mon père résolut de mettre à l’épreuve une méthode aux courses qu’il avait fignolée à loisir sur le papier, pendant ces années terribles. Il décida du même coup que mes études avaient assez duré, et il m’emmena avec lui à Auteuil, à Longchamp, à Enghien, au Tremblay, à Saint-Cloud, à Vincennes, à Maisons-Laffitte…
C’est de cette manière que je me familiarisai avec les environs de Paris. D’autant mieux qu’il nous advenait souvent de rentrer à pied, après avoir perdu jusqu’à la monnaie que nous aurions dû garder pour le tramway ou l’autocar du retour. Nous étions aussi peu raisonnables l’un que l’autre. Tel père, dit-on, tel fils.
Sur le chemin, mon père me répétait en guise de consolation :
«  On est venu au monde tout nu, le reste c’est du bénéfice. »
Je l’approuvais. Il y avait au fond de moi la même philosophie fataliste."

Extrait de Le tout sur le tout.  Chez Henri Calet, tout est en finesse, le véritable propos en filigrane. A la limite de l'antiphrase permanente.
Un peu comme chez Darien.
De grandes leçons d'écriture.

 

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26.08.2014

Parapluie

672159.jpgLa presse internationale fait ses choux gras de l’affligeant spectacle auquel se donnent une nouvelle fois les hommes et les femmes censés représentés représenter la république de France.
Je me servirai, pour dire à ma manière ce spectacle, d’une image d’Épinal usée jusqu'à la corde : alors que le peuple de Paris s’apprêtait à prendre d’assaut la Bastille, le roi Louis XVI, lui, bonhomme, s’amusait à démonter et remonter des pendules.
Aujourd’hui, il n’y a plus de Bastille, plus de roi, plus de pendule, sinon numérique, et plus de peuple. Mais il y a partout, aux quatre horizons, le canon qui gronde, le feu qui détruit, des pans entiers d’immeubles qui s’effondrent sur de pauvres gens et la mitraille qui fauche.
L’Ukraine, la Syrie, la Lybie, l’Irak, Gaza, le Mali, le Centrafrique, et même l’Iran qui parle désormais d’armer ouvertement les Palestiniens, partout sont le sang et la mort.
Longtemps que le monde n’avait senti aussi intensément la poudre. Nous sommes bien à deux doigts du chaos et il n’y a guère que les intéressés à ce chaos pour ne pas le dire ou que les imbéciles pour ne pas le voir.
Et pendant ce temps-là, les socialistes de la république de France exposent sous les feux de la rampe un de ces nouveaux numéros de bouffonnerie dont ils ont le secret. Ils font tranquillement leur lessive dans une maison où la cave est en flammes.
Et il y en a de la lessive à faire ! Hélas, alors qu’il s’agirait de décrotter le costume entier, les lavandières s’attachent à brosser quelques chaussettes !
Pendant ce temps-là, celui qui fait désormais figure d’imposteur, voire d’usurpateur si on compare sa politique à son discours d’avant-sacre, continue à asphyxier le scénario.

Mais j’aime ce pays. Un pays qui m’a tout donné. La culture, la langue, l'éducation, les chants, la connaissance de l’histoire, la vie, le sens d’un voyage, l’écriture et les souvenirs, les compagnons, les amis…
C'est bien pourquoi je ne dis jamais - du moins essayé-je d'éviter de le dire - mon pays. Ce n'est pas le mien ; il ne m'appartient pas. C'est moi qui lui appartiendrais plutôt, comme ressortissant.
Après, on vit sa vie où l’on veut. On n'est pas tenu de rester en France pour être Français, et ce, fort heureusement, depuis la nuit des temps. Mais, où que l'on soit et de quelque origine que l'on soit, on n'a pas pu laisser son identité, son bagage constitutif, dans une quelconque consigne. Un loup qui s’écarte de la meute et vagabonde en solitaire n’en reste pas moins un loup.
Conséquemment - sans qu'il y ait dans mon esprit la moindre réflexion- en dépit de l’aversion que je peux éprouver pour les aventuriers politiques qui gouvernent ce pays, ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier, je ne serai jamais de ceux qui se réjouissent de ses clowneries à répétitions.
Car je ne suis pas de ceux qui croient que de la couleur du parapluie dépendent l'intensité et la durée de l'orage.

12:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.08.2014

Touche pas à ma femme !

courbet-baigneuses.jpgUne dame – l’histoire ne nous dit pas si elle est bien en chair, maigre comme un clou ou sculptée comme une starlette – se promène sur la plage.
De dos.
Une dame qui se promène de dos, déjà, c’est louche.
Car elle doit bien aussi de temps en temps se promener de face, cette dame, non ?
Mais ce n’est pas là l’important. L’important c’est qu’elle est voilée, la dame.
Voilée de dos…Ouille ! Ça se corse sérieux, notre affaire ! Parce que je suis comme beaucoup, moi : les dames, je les préfère dévoilées de dos. Je n’ai pas dit nues comme au premier jour, j’ai dit «dévoilées». Suggestives, si vous voulez.
Mais bon…
Cette dame de dos voilée qui se promène sur nos plages bien françaises et bien droit-de-l’hommistes  tombe – c’est vraiment pas de pot - sous le regard inquisiteur d’une autre dame dont on ne sait, quant à elle,  si elle est en short, à poil, en bikini, en tenue de soirée ou en service commandé.
Ce que l’on sait c’est qu’elle est une députée.
Ça ne pardonne pas, ça ! Vlan ! La Question tombe, lapidaire.
- Mais que fait donc une dame de dos voilée en un lieu où le bronzage du cul et du sein est une règle du savoir-vivre le plus élémentaire depuis 1936, hein ? Allô, allô ?  Police ? Une dame balablabla…
C’est parti. Toute la galerie des Jean-foutre et des marquises du faux-cul spectaculaire, telle une pleutre basse-cour ayant flairé le goupil, est en émoi.
Une basse-cour qui patauge dans ses névroses, ce n’est déjà pas beau, mais en émoi… Pathétique !
Tant que la dame députée de l’Inquisition républicaine en vient à s’expliquer. C’est-à-dire qu'elle en vient à tailler vite fait bien fait le costume idoine d'une noble idéologie pour en habiller son indignation spontanée : ce qui me navre, qu'elle confesse en un seul mot, ce n’est pas que la femme de dos soit voilée, non, ça on s’en fout dans l’fond, mais c’est que son salaud de mari, lui, est en maillot de bain !
Egalité des sexes, nom de dieu, je dis, moi !
Parenthèse. Quand je pense au nombre de fois où j’ai pu me fourrer sur une plage remplie de connards accompagné d'une dame qui avait laissé tomber sans vergogne le pantalon, le tee-shirt et même pire alors que moi, gros con refoulé, je restais en jean sur le sable à fumer ma clope et en faisant semblant de trouver romantique l’éternel roulis d’une mer éternellement stupide, j’en ai a posteriori froid dans le dos ! Je me demande si, tombant sous le regard d'une républicaine intégriste, je n'aurais pas été pris pour un musulman qui aurait lu le Coran à l'envers.
Mais il est vrai aussi qu’en ces temps-là, justement, les femmes ne se promenaient jamais de dos… Enfin, je crois.
Mais que dis-je ? Laissons là ce «moi» intempestif ! Faut toujours que je ramène ma fraise dans mes textes ! Pénible à la fin, un auteur qui ne peut pas s’empêcher de parler de lui ! Cabotin, va ! Ringard ! Grimaud ! Folliculaire !
Je reprends donc : la basse-cour est en émoi et égalité des sexes.  A poil la gonzesse de dos voilée ou alors en costume de ville, le mari !
Non mais !
Et là, soudain, couvrant le caquètement effarouché des pintades, les plaintes lancinantes des oies, les gloussements indignés des dindons, les protestations nasillardes des canards et les cocoricos obtus des coqs, on entend une jeune poularde, avec des belles plumes toutes neuves mais aussi avec des longues dents ambitieuses - ce qui n’est pas commun chez la poule - hurler (ce qui est également assez singulier chez les gallinacés)- que bon sang, d’bon sang, qu'est-ce que c'est que cette usurpation malsaine ! L’égalité  des  sexes, c’est mon affaire, c’est mon terrain, mon gagne-galons, mon bisness, mon truc, ma cathédrale !
Alors toi, la grosse géline, avec ta bonne femme voilée de dos et son cochon de mari en p’tit slip seyant, trouve autre chose pour amuser la volaille ! Je sais pas, moi, dis que t’aimes pas les Nègres, les Arabes, les bikinis, les dos, les plages, les vacances, dis n’importe quoi,  mais touche pas à ma femme !
L’égalité des sexes, c’est Mouaaaa !
Vive l'égalité des femmes ! A bas les hommes ! Heu, non, pardon... J'sais plus c'que j'dis, moi... M'énerve avec son dos voilé et son mari en slip, celle-là !
Voleuse, va !

 

Illustration : Gustave Courbet. Les Baigneuses

14:50 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.08.2014

Les charognards du désastre

VautoursK.jpgChaque fois que je me mets en devoir d’exprimer mon dégoût des goûts pervertis des hommes de ce système, j’ai deux sensations désagréables : celle de rabâcher et celle de perdre mon temps.
Les deux impressions, une fois portées au niveau de la réflexion, ne font dès lors plus qu’une certitude, à savoir celle de noyer mon plaisir d’écrire dans un vain ressentiment.
Tout le contraire de ce que j’attends de l’écriture.
Je préfère, et de très loin, vous parler des bancs silencieux installés le long des routes dans les villages polonais, je préfère vous parler des saisons autour de la terre, je préfère vous dire le temps qui fuit, je préfère vous décrire mes paysages et ma façon de les vivre, je préfère, ne serait-ce qu’en filigrane, vous confier les sentiments que m’inspire au quotidien ma solitude choisie.
Mais la réalité est là, despotiquement présente. Et - certainement à tort puisque complètement inutilement - je reviens sur l’immonde misère des temps modernes.

L’Ukraine est un drame créé de toutes pièces par les USA et l’Otan qui manipulent l’Europe, laquelle Europe ne sachant pas quoi faire de l’enchevêtrement de ses vingt-huit membres, y trouve le plaisir de faire semblant d’exister. Le milliardaire chocolatier porté au pouvoir à Kiev par tout ce beau monde est en train de se transformer en boucher dans les faubourgs et le centre de Donetz et d’accomplir ainsi méticuleusement la tâche pour laquelle il a été porté au pinacle.
Personne ne pose la question suivante : mais que fait donc F.Rasmussen, chef guerrier de l’Otan, à toujours fourrer son grand nez de fouine dans les affaires ukrainiennes alors que ce pays n’est même pas membre de sa belliqueuse organisation ?
Le fait que personne, ou si peu de monde,  ne se pose la question vous offre la clef du drame qui se joue à l’est de l’Ukraine dans l’endormissement général des peuples occidentaux…
Allez, écoutez bien vos télés et vos radios et dévorez vos journaux ! Vous dormirez tranquilles après vous être acheté à pas cher la certitude que c’est bien le grand méchant Russe qui veut se toujours mêler de ce qui ne le regarde pas.
Si vous tenez cependant à conserver une bonne haleine, ne lisez surtout pas la presse à haute voix ! Le simple fait de répéter ses mots infecte la bouche et la rend nauséabonde.
Marche Romane consacre d’ailleurs un texte à tous ces mensonges qui nous préparent, avec le sourire du gros Hollande et du gominé Fabius par-dessus le marché, le cataclysme qui effondrera l’Europe et une partie du monde mais qui aura le mérite de sortir les Etats-Unis de leur banqueroute !
Mais un monde de lâches mérite-t-il autre chose, in fine ?
Je pèse mes tristes mots : un monde de lâches. Car j’en arrive, en fait, au détail scabreux où je voulais en venir dans tout ce macabre tableau.

De nouvelles agences de voyage sont nées au milieu de cette pétaudière. Des agences qui offrent à leurs clients de faire du tourisme de guerre.
Elles sont le plus souvent tenues par d’anciens barbouzes, d’anciens militaires, d’anciens agents des services secrets et autres ex-grands conseillers militaires.
Ainsi, muni de vos appareils photos ou vidéos, vous serez accompagné, moyennant une somme rondelette,  sur les terrains où les hommes s’entretuent. A Gaza, dans l’est de l’Ukraine, en Syrie, en Irak, en Afghanistan... Vous pourrez ainsi, bien à l’abri des bombes et de la mitraille, protégé par une milice de professionnels du tourisme de guerre, voir en direct le sang dégouliner, les ventres éjecter au dehors leurs tripes encore fumantes et les maisons et les immeubles en flammes s’écrouler sur leurs habitants.
Avec un peu de chance,  vous ramènerez peut-être de vos chères vacances le cliché d’un enfant tombé dans la poussière, tendant vers vous sa main désemparée, les yeux exorbités par l’épouvante.
D’après le magazine d’information polonais Polityka, ce genre de tourisme se développe de plus en plus.
Vertiges de l’horreur.
Les hommes sont des hyènes.
Non ! Car ces fauves-là ont l’intelligence de la vie.
Les hommes sont les épiphénomènes d’une post-humanité.
Des mutants.

Et je me demande : Quelle littérature, quel art, serait en mesure de toucher l'esprit liquéfié, cramoisi, de ces horribles mutants ?

13:38 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : écriture, histoire, littérature, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

10.08.2014

La lourde responsabilité de l'artiste

10_aout_1792.jpgLe 10 août 1792, le peuple de Paris et les fédérés venus de toute la France, principalement de Marseille, s’insurgent.
Lassé des atermoiements de l’Assemblée Nationale, pressé par la misère, indigné, révolté par les trahisons successives de la Cour et par ses sournoises accointances avec les puissances étrangères, russes, autrichiennes et prussiennes se proposant d’envahir le pays et d’exterminer un à un tous les Français ayant, de peu ou de loin, participé à la Révolution, le peuple des faubourgs prend d’assaut les tuileries  où résident les résidus de la monarchie, tue, égorge, massacre et se fait égorger.
De cette insurrection victorieuse, insurrection spontanée, viscérale, naîtront la Commune dictant sa loi à l’Assemblée législative, les massacres de septembre, la Convention, l’élan national, Valmy et, finalement, le Comité de salut public et la Terreur.
En dépit de ses envolées lyriques et de quelques erreurs ou inexactitudes peu scrupuleuses, judicieusement relevées par Gérard Walter, Michelet éclaire adroitement le soulèvement spontané du 10 août 92 et déboulonne tout ce que nous avons pu ingurgiter de fallacieux dans nos livres, de littérature ou d’histoire.

La première leçon, c’est que nos héros, devenus les symboles de la Révolution, de la Fraternité avec un grand F, de l’Ègalité avec un grand È et de la Liberté avec un L gigantesque, se sont, en bons stratèges politiques, soigneusement tenus à l’écart des révoltes, des affrontements de rue, des indignations et des initiatives populaires.
Comme au 20 juin où ce même peuple investissait déjà les Tuileries, Robespierre était misérablement terré le 10 août dans sa chambre, effrayé de ne savoir où donner de la calomnie, de la paranoϊa et du slogan jacobin. Rien n'effraie plus un politique, de quelque bord qu'il se réclame, que de voir l'histoire passer sous ses fenêtres sans qu'il y soit pour quelque chose.
Danton, quoique légèrement plus en vue, allait et venait de-ci de-là, prenait le pouls, interrogeait mais ne conseillait rien, ne disait rien de précis, ne comprenait pas grand chose à ce qui se passait sous ses yeux, n’exhortait personne, attendant des événements qu’ils lui dictent l’attitude à adopter. La nuit sanglante du 10 août, il était bien au chaud dans son lit.
Marat, l'Ami du peuple, comme à son habitude enseveli dans une cave, vouait aux gémonies tous les traîtres et toutes les charognes de la terre, voyait partout des gens à pendre et à écarteler, appelait au massacre en gesticulant, mais prenait bien soin de ne point montrer le bout de son museau.
Il en va évidemment de même des Saint-Just, Desmoulins, Hébert et autres icônes a posteriori.

De ces hommes inquiets et pleutres, qui ont pris le train en marche, qui sont montés dans le wagon de queue avec l'unique espoir de  remonter le convoi et de s'installer bientôt aux commandes de la locomotive, de ces renards uniquement préoccupés de leur avenir politique, rêvant de bientôt s'élever au pinacle en se targuant d’avoir été les investigateurs de la révolte et les prophètes de la Liberté avec un L gigantesque, nos artistes, nos peintres, nos écrivains, nos sculpteurs, nos poètes, plus tard encore, nos cinéastes, ont fait des héros, des martyrs et bientôt des légendes.
C'est là l’éternel nœud gordien de l’art qui, voulant s’emparer de l’histoire comme d'un poumon,  se jugeant digne de transmettre de la mémoire, lui fait dire, par goût du grand, du beau, du directement perçu et, surtout, du plus facile à encenser, non pas ce qu’en vécurent réellement la puissance et l’intelligence de l’époque, en profondeur, mais ce que cette puissance et cette intelligence, par l’inéluctable mouvement de ressac de toute révolution, ont porté, après la tempête, sur la scène politique.
L’amalgame est alors complet quand le discours de l’art nous est transmis comme étant le discours de la mémoire ou de la vérité... On est alors en plein Social Realism et l'artiste en plein dans le rôle que Staline avait assigné aux écrivains d'être " les ingénieurs des âmes".

Telles sont les réflexions que m’a inspirées ce passage de Michelet à propos de la nuit du 10 août 1792 et, par-delà, l’interrogation s’est trouvée posée de la responsabilité énorme, accablante, d’être, en tout temps,  un artiste de son temps :

« Je ne connais aucun événement des temps anciens ni modernes qui ait été plus complètement défiguré que le 10 août (……)

Plusieurs alluvions de mensonges, d’une étonnante épaisseur, ont passé dessus. Si vous avez vu les bords de la Loire, après les débordements des dernières années, comme la terre a été retournée ou ensevelie, les étonnants entassements de limon, de sable, de cailloux, sous lesquels des champs entiers ont disparu, vous aurez quelque faible idée de l’état ou est restée l’histoire du 10 août.
Le pis, c’est que de grands artistes, ne voyant en toutes ces traditions, vraies ou fausses, que des objets d’art, s’en sont emparés, leur ont fait l’honneur de les adopter, les ont employées habilement, magnifiquement, consacrées d’un style éternel. En sorte que les mensonges, qui jusque-là restaient incohérents, ridicules, faciles à détruire, ont pris, sous ces habiles mains, une consistance déplorable, et participent désormais à l’immortalité des œuvres du génie qui malheureusement les reçut.
Il ne faudrait pas moins d’un livre pour discuter une à une toutes ces fausses traditions. »

 

Jules Michelet – Histoire de la Révolution française – Tome 2 – Edition février 2007, Folio histoire,  page 956.

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06.08.2014

L'échiquier tremblant des images

littératureSelon la place qu'on occupe - ou qu'on fait semblant d'occuper - dans l'organisation sociale du grand bastringue, on est toujours un schéma dans un miroir.
On attend d'un ouvrier qu'il soit comme ça, d'un paysan comme ci, d'un prof comme si, d'un employé de bureau comme forcément poli, falot et résigné, d'un pharmacien, d'un notaire, d'un avocat comme il se doit, d'un chômeur comme quand... Bref...
Nous sommes tous emprisonnés dans un rôle de survie et nous acceptons l'image. Nous la renvoyons même avec une certaine complaisance.
Parce que c'est plus confortable, sans doute, de se communiquer par code.
Ou alors, si on froisse l'image, c'est qu'on n'est pas vraiment à sa place. Mais qui l'est vraiment, à sa place, et c'est où, une place qui serait à soi ?
Je n'en sais foutre rien mais je sais que lorsque le comportement fait distorsion avec l'image attendue, alors, c'est la panique, c'est louche et c'est inquiétant.
Je sais ça pour avoir été, tour à tour, étudiant comme tout le monde, surveillant de lycée comme beaucoup, promeneur impénitent comme certains, ouvrier d'usine comme dans le temps où il y avait un prolétariat, vendeur de photos aériennes comme par hasard, rien du tout comme toujours, puis, comme vous voulez, glandeur, bûcheron, fonctionnaire territorial, chanteur et présentement exilé volontaire prétendant à l'écriture.

Avec un tel curriculum-sur-vitae à la carte, j'ai donc maintes fois fait l'expérience de cette distorsion angoissée dans les yeux de l'autre... Sous les lumières jaunes et ronronnantes d'une administration, par exemple, avec des gens si sages qu'ils n'étaient plus qu'un rôle - la dialectique de leur image s'étant renversée au point de devenir leur être lui-même -  mon comportement tapageur, goguenard, brouillon et fortement enclin à siroter benoîtement l'apéro, faisait qu'on me considérait assez souvent comme un poisson qui tenterait de nager dans un tas de paille. Peu importait que ma fiche de poste fût, par ailleurs et par la grâce de mon maigre travail, honorée à la lettre !
Ce qui ne collait pas, c'était mon costume. Le code.

Beaucoup plus amusant cependant, c'est lorsque j'étais bûcheron et que je fournissais aux particuliers de La Rochelle et de ses environs du bois de chauffage,
qu'il me fut donné de constater pleinement le désarroi d'un quidam quant à mon comportement décalé.
J'effectuais mes livraisons avec un vieux camion gris, un Renault goélette comme on n'en utilisait déjà plus depuis longtemps et,
le voyant débouler chez eux ou ahaner dans leur rue, d'un seul coup d'œil, les gens du lieu jugeaient avec raison que ça n'était pas un grand de ce monde qui se baladait là-dedans avec ses quatre stères de bois.
Je prenais mes commandes par téléphone :
- Allô, je suis bien chez Redonnet, marchand de bois de chauffage ?
- Oui, oui, vous êtes bien là où vous dites...
- Pourriez-vous...etc. et etc.
Il advint donc qu'un monsieur de Nieul-sur-mer, cité-banlieue au nord de La Rochelle, me passa commande
de quelques stères de bon chêne sec, avec, au bout du fil, une petite voix qui chevrotait et qui était bien douce à l'oreille.
- C'est à livrer au numéro x, rue Clément Marot.
Moi, à l'autre bout, je prenais note sur un papier et j'acquiesçais nonchalamment par de petits o.k, o.k, de bon aloi.
Mais le brave monsieur arrivait tout juste de la région parisienne et venait d'acheter sa maisonnette dans un de ces lotissements
pourris du bord de mer,
monochromes, monocordes, monotones, monomoches et mono rien du tout. Il craignait donc que je ne trouve pas sa rue dans le dédale uniforme de son lotissement.
Il voulut dès lors m'épeler le nom bizarre. Marot, M.A.R...
Oui, l'interrompis-je gentiment. Et je me mis à badiner :  sur le printemps de ma jeunesse folle, je ressemblais l'arondelle qui vole....
Il y eut un terrible silence... tel que je dus m'enquérir si mon client était toujours là...
Allô ?
Sa voix, inquiète, brisée, demanda encore s'il était bien chez le ci-devant Redonnet, marchand de bois de son état... Sur mon affirmation réitérée, il s'étonna, il balbutia, il toussota, il dit qu'il ne s'attendait pas à ça et que c'est du bois de chauffage qu'il voulait.
Passablement énervé à la fin, je lui demandai à mon tour s'il attendait qu'un bûcheron ne s'exprimât que par grognements sourds et par inintelligibles borborygmes, à la façon d'une bête nocturne de la forêt.

Je livrai néanmoins mon bois quelques jours plus tard, avec mon vieux Renault, mon paletot sale et mon jean passablement troué.
Le monsieur, commandant de gendarmerie tout juste à la retraite, me considérait d'un œil interloqué, suivait tous mes faits et gestes pendant que je déposais bûche par bûche le bois sur sa maigre pelouse.
Il me toisait, il m'examinait sous toutes les coutures.
Il me fit cependant l'honneur de son salon, me pria de m'asseoir, en dépit de mon pantalon aux couleurs maculées, sur son canapé de cuir, et m'offrit un verre. Nous parlâmes des poètes de la Pléiade, de Joachim du Bellay, de Ronsard et de Clément Marot, bien sûr, lequel avait rendu un fier service à la poésie en rassemblant et publiant  l'œuvre complète de François Villon et patati et patata...

Il me présenta, dans un cadre finement ciselé, une icône de Sainte-Geneviève, patronne des gendarmes et, tout en faisant mine d'examiner la mocheté, je pensais que mon assurance de camion était périmée, que j'avais deux pneus lisses, que j'étais venu jusqu'ici en surcharge et que je ressemblais dès lors à Belzébuth en train de prier devant Saint Joseph.
Me tendant la main comme je prenais congé, ses yeux encore fouillaient désespérément les miens, avides, pleins de commisération aussi, vraiment, répétait-il, je ne comprends pas pourquoi vous vendez du bois.
Et moi, avais-je sur le bout de la langue, je ne comprends pas qu'un homme de votre qualité vienne fourvoyer ses vieux jours dans un lotissement aussi immonde.
Mais comme j'étais un bûcheron poli, cultivé, je ne dis rien de tout cela.
Parce qu'ils sont comme ça, les hommes de qualité.

Si vous en venez à contredire les graphiques de la feuille de route imprimée dans leur tête, le monde perd le nord.
Peut-être même vous tiennent-ils rigueur de venir déranger quelque peu la quiétude d'une certaine harmonie.

10:34 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.08.2014

Rien

5af8147645d4aa12185c4d50dc809c0f02d8c274.jpgUkraine, Gaza, Irak, Syrie, Lybie…
Par le fer et le feu, le monde heurte de plein fouet les contradictions sur lesquelles il a été échafaudé.
Des hommes, des femmes et des enfants meurent, victimes ensanglantées d’une barbarie que ne nous envieraient assurément pas les temps moyenâgeux.
Devant le fracas de cette pétaudière, on ne sait quoi dire - sinon des conneries qui nous semblent justes - ni quoi faire, qui mériterait d’être dit.
Plus encore : lorsqu’on pense, on ne sait pas quoi penser, tant toute pensée cohérente ne peut  justement être formulée devant la complexité de l'incohérence
Aussi vaquons-nous petitement à nos petites occupations de la plus stupide des saisons de l’année.
En attendant d’attendre quelque-chose.

Nous sommes en l’an 2014.
Un chiffre pour maquiller la préhistoire des consciences.

Photo AFP : une jeune femme ukrainienne fuit l'Ukraine

13:12 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.07.2014

Les bonnes blagues de l'été

marianne.jpgLes Députés de la république de France ont le sens très aigu de la famille et, comme leur mandat suinte l’argent frais, ils invitent à l‘envi qui sa femme, qui sa maîtresse, qui sa belle-sœur, qui son frère à venir s’asseoir à la table de ce couillon de contribuable.
Mais ils ne sont pas pour autant de vils profiteurs. Non, non… Vous en voulez la preuve ? La voici :
« Impossible pour un député de rémunérer son conjoint plus de 4 752 euros par mois… »
(Ceci dit avec tout le sérieux propre au ridicule qui ne tue pas…)
Ah, vous voyez ? Ça vous en bouche un coin, ça !
Près de 5000 euros par mois, qu’est-ce que c’est, hein ? Une broutille ! Vous en connaissez, vous, beaucoup de couillons capables de se lever tous les matins et d’aller au charbon pour 4 700 euros ? Hein ?

Et puis, il y a de la philosophie là-dedans. Une bonne vieille  philosophie de l’amour alliée au sens des responsabilités.
Tenez, écoutez ça. C'est un parlementaire qui a embauché sa bonne  femme :

"Travailler ensemble, ça permet de comprendre, de partager, de s'épauler."
Le parlementaire estime donc que collaborer avec sa conjointe est bon pour son "équilibre de vie" et donc, in fine, pour ses électeurs : "Quand on est bien dans sa peau, on fait mieux son boulot.»
Tu vois, citoyen emmerdant, vil pointilleux ! C’est pour ton bien que ton député embauche sa femme et, outre ses indemnités, ses remboursements de frais, ses ceci, ses cela, glisse subrepticement  5000 euros par mois dans la tirelire familiale.
Tu ne vas tout de même pas reprocher à ton député de se créer une situation familiale paisible pour qu’il ait toute sa tête à défendre tes intérêts ?
Non mais ! Ingrat !

 Et puis, il y a les gros dialecticiens. Par exemple, celui qui préside cette assemblée de malfaiteurs de députés dit :
« Moi j’ai pas embauché ma femme, j’ai épousé ma collaboratrice.»
Et  vlan ! Dans les dents du manant!

Il y a aussi les intellectuels, les poètes, qui, penchés sur leurs brouillons se sortent les tripes du ventre pour laisser au monde, à l’histoire, un témoignage, une vision. Et tout ça pour quoi, hein ?
Pour des queues de cerises ! La preuve encore :
« Bruno Le Maire affirme avoir touché 80 000 euros pour la publication de Jours de pouvoir, en 2013. Patrick Balkany annonce, lui, un total de 14 250 euros pour Une autre vérité, la mienne. »
Putain ! Moi qui sais ce que c’est que d’écrire et qui pourtant aime ça, hé ben, ça ne m’emballerait pas d’avoir des sommes pareilles à toucher pour mes droits ! Non !
Ces deux-là ont dû tomber sur un éditeur escroc.

Les pauvres ! De vrais curés, de vrais missionnaires !
Et ils ont tous raison, ces gars-là. Tous. Pas un n’est dans l’erreur.
Et tu sais pourquoi, citoyen ?
Non ? Tu ne sais pas ?
Parce que tu es un abruti !
Une sous-merde !

11:01 Publié dans Critique et contestation | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : écriture, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.07.2014

La couleur du sang

francois-hollande-president_.jpgUne calamité.
Un vrai désastre.
Un discours ruiné.
Je parle du président de la république de France.
Je l’avais préféré, quoique du bout des lèvres et sans avoir participé à son élection de fortune, à Sarkozy le soir de mai 2012.
Hélas, je ne pense pas aujourd’hui que Sarkozy, en dépit de ses mufleries honteuses, aurait fait pire car faire pire est impossible.
En tout cas je suis presque certain que sur la scène explosive des affaires du monde, Juppé aurait mieux fait que Fabius.
Quelle clique !
Ça m’apprendra, depuis le temps pourtant que je sais les cartes biseautées des débats publics, à me mêler, même de très loin, de leur affligeant spectacle.

En Ukraine, on s’en souvient trop bien, le socialiste président s’était empressé d’applaudir aux magouilles de l’Otan, de l’Europe et des USA.
Il avait été le premier, avec cet autre désastre de l’esprit qu’est Henri-Lévy, à recevoir tout sourire sur le perron de l’Elysée les vainqueurs de l’insurrection armée de Kiev, alors que le sang de Maïdan n’était pas séché encore et que certains de ces vaillants vainqueurs n’avaient jamais fait mystère de leur nostalgie du IIIème Reich.
Quel beau démocrate, que cet homme ! Et quel grand penseur, que ce philosophe à la ramasse !
Hollande est, depuis six mois maintenant, toujours le premier après Obama, comme un petit chien dans l’ombre poussiéreuse de son maître, à menacer Poutine de sanctions.
On se demande bien avec quoi : cet homme a les bras aussi vides que le dernier de nos manants et une vision stratégique du monde aussi pointue que celle que pourrait avoir un blaireau des halliers.

Derrière ses lunettes, il pleure aujourd’hui de grosses larmes de crocodile sur les morts du crash de Donetz.
Nous aussi, nous pleurons et sommes en colère. Mais nos pleurs et notre colère viennent du tréfonds de notre être, de notre affection pour la vie, de notre dégoût des armes, de la guerre, des conflits, de la politique et de la mort…
Hollande pleure politiquement. Parce que les trois cent pauvres humains déchiquetés en Ukraine vont dans le bon sens en ce qu’ils sont une condamnation sans appel de l’ennemi, les pro-russes, si toutefois il s’avère que ce sont bien eux qui on tiré le missile assassin...
Nul homme sensé ne saurait effectivement les soutenir après ce crime alors que leur cause pouvait être juste. Nous sommes d’accord…
La monstrueuse erreur – s’il s’agit d’une erreur des séparatistes – sert à point nommé les desseins de l’Europe impérialiste, des USA et, bien sûr, accessoirement, de Hollande.

Mais, dans le même temps, ce président catastrophe interdit une manifestation de soutien au peuple palestinien massacré sous les bombes israéliennes !
Comme aux bons vieux temps de l’Algérie française, quand on interdisait les manifestations pro-FLN !
Ce triste visionnaire veut-il rejouer Charonne ?
Son désastreux premier ministre, mélange atone de Robespierre et de Fouché, se vante que les heurts qui ont eu lieu lors de ces manifestations organisées en dépit de son veto,  sont les preuves qu’il était sage de les interdire.
Je vous demande de réfléchir une seconde sur la perversité de ce raisonnement de propagande a posteriori : s’il n’y avait pas eu d’affrontements, Valls aurait-il fait son mea culpa ? Depuis quand un chef de l'exécutif se félicite-t-il ouvertement des violences qui justifieraient la justesse de sa politique ?
Curieuse dialectique. Dialectique de marchand de tapis. Dialectique d’apprenti Bonaparte. Dialectique de menteur partisan.

La France, par la voix de son dangereux Président,  soutient Israël… Elle donne son aval aux meurtres, à la destruction de la bande de Gaza, à la mort des enfants,  aux bombes larguées sur la population civile.
Ces socialistes, qui soutiennent le crime à Gaza et font mine de le condamner à Donetz, nous enseignent ainsi que le sang, avant d’être rouge, a d’abord une couleur politique.
Ils resteront une page lamentable de l’Histoire écrite par la débâcle de leurs consciences !

19:19 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, histoire, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.07.2014

Entre le crime et la beauté

gatz6loup.jpgLe lieu que j’habite de mes jours et de mes nuits ne fait pas dans la demi-mesure : il côtoie en même temps, avec Białowieża, la perle rare, la merveille unique en Europe, et, avec Majdanek, Treblinka et Sobibor, l’horreur. D’un côté, les splendeurs de la géographie, de l’autre les atrocités de l’Histoire.
L’horreur et la merveille ont cependant ceci de commun qu’elles sont des pans de la mémoire ; la première celle de la plus effroyable barbarie que n’ait jamais conçue et réalisée le cerveau humain, la seconde de ce que fut l’immense forêt post glaciaire antérieure à la forêt hercynienne, et qui recouvrait toute la plaine européenne, des Ardennes aux steppes orientales.
Quand il m’arrive d’aller vers l’horreur, pour accompagner quelqu’un qui veut se souvenir et s’y
recueillir, quelque chose de moi souffre en profondeur qu'il serait vain de vouloir transmettre.
Je n’ai cependant pas honte d’être un homme ni d’écrire des poèmes, ni de composer des chansons ou des histoires romanesques après ces camps, comme certains connards de l’intellectualisme de bon aloi l’ont déclaré pour eux-mêmes. Une fausse déclaration, bien sûr.  Car je sais que les idées qui ont fait ça, ces idées qui circulent encore masquées de-ci, de-là, qui prennent parfois des formes onctueuses, non seulement n’ont jamais été les miennes mais que même je les ai combattues toute ma vie, qu’elles soient latentes ou manifestes, au point d’y laisser des plumes. Je n’ai donc absolument aucune responsabilité devant l’Histoire et devant les hommes, en tant qu’être vivant par hasard, quant à ce qui se passa ici de tellement effroyable. Dire qu’on compatit en jugeant l’homme d’essence diabolique et que chanter des poèmes ou des romans après la catastrophe est indécent, participe, justement, de l’indécence crasse,
des fausses postures intellectuelles et de la fausse conscience qui, parce qu’elle est fausse, a toujours les allures de l'absolue vérité.
Mes tripes sont saines et, avec elles, ma tête, donc, je laisse aux pleurnicheurs éculés (la tentation est grande d’insérer ici un petit n entre le e et le c)le soin de s’égarer dans je ne sais quel sentiment abscons d’une responsabilité
feinte. Il faudrait qu’ils sachent d’abord ceci, ces curés sans soutane de la repentance incongrue : la complicité avec les crimes nazis commence par l’allégeance qu’on fait dans son existence à la suprématie de l’Idée, quelle qu’elle soit, sur l’immédiat vivant.

Quand il m’arrive d’aller vers la merveille, le recueillement est tout autre, bien évidemment. Là encore, il est difficile de dire cette émotion que l’on reçoit devant la forêt primaire. C'est une majesté, une cathédrale sans l’embarras d’un dieu. Là sont les bisons, les loups et les lynx ; là est le repaire naturel pour tout ce que l’homme a tenté de rayer de la surface de sa planète.
Et deux écoles s’y affrontent.
L’une dit que la forêt est un organisme autonome qui se régénère seul, qui a sa logique vivante et sa propre stratégie pour assurer sa pérennité.
L’autre dit qu’une forêt sans les hommes pour y faire sa toilette, pour éliminer les sujets malsains, meurt à plus ou moins longue échéance.
Et je contemple tous ces arbres géants, tombés ou encore debout, mais morts. C’est à la fois un spectacle grandiose et effrayant. Vingt-cinq pour cent des peuplements de la Réserve intégrale de Białowieza sont morts et à côté de ces cadavres végétaux sur lesquels vivent des insectes et des champignons qu’on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe, croisent et se balancent les pins, les ipécas géants et les cèdres de cette lisière méridionale de la Taïga… Jusqu’à quand ? Déjà un siècle qu’aucun homme n’a touché à cet environnement. Qu’en sera-t-il dans trois siècles ? Si les effets du temps sur la vie sont mathématiques, il n'en restera rien. Mais le sont-ils ?
Oui, dit l’école forestière. Non, dit l’école environnementale et de la recherche scientifique.
Je n’en sais rien. Mais je trouve, en dépit de la beauté de
Białowieża, que le risque est gros.
Très gros.
Et je me souviens qu’on m’avait dit, il y a fort longtemps, dans les Vosges, alors que je contemplais la vénérable robustesse de la forêt : la forêt n’existe pas, monsieur. Il n’existe que de la sylviculture.
Si, monsieur, la forêt existe. Je l’ai rencontrée à
Białowieża.
Mais combien de temps résonnera-t-elle du brame du cerf, du meuglement du bison et des hurlements du loup sous la neige et dans le vent ?
Elle seule le dira. Là est son indéchiffrable souveraineté.

08:58 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.07.2014

Réquisitoire - 5 -

Requisitoire.jpgLe 12 mai

Après le 12 mai, à ce stade des atermoiements poussés jusqu’à l’insulte gratuite, les premiers symptômes du syndrome de Stockholm apparurent chez mon ami Florent.
Lorsqu’il fut en effet informé – après moult demandes car son défenseur, Me Fortuna ne prenait même plus la peine de lui écrire la moindre ligne quant au déroulement d’audience – de ce que l’affaire avait été pour la troisième fois renvoyée au 2 juin parce que la partie adverse n'avait rendu ses conclusions que le matin même de l’audience, il n’éprouva soudain plus de colère ni de dépit : tout cela était parfaitement normal, la justice prenait son temps et c’était très bien car la décision ne serait ainsi pas prise  à la légère et, forcément, dans ce cas-là, lui serait favorable.
C’était lui, la victime, qui se traitait maintenant d’idiot et d’impatient nerveux et qui ressentait quasiment pour "l’avocaillerie" et le tribunal complice de cette "avocaillerie" un sentiment bienveillant pour leur professionnalisme.
J’en étais atterré. Je lui disais : Et l’avocat qui ne t’informe jamais de rien alors qu’il a depuis quatre mois empoché tes six cent euros, c’est quoi ? Bah, qu’il répondait, tu penses, un petit dossier comme le mien, c’est de la roupie de sansonnet et il a certainement d’autres affaires plus importantes à traiter et qu’est-ce que ça changerait au cours des choses, hein, s’il m’informait..?

Il en était là, Florent. Pris en otage, il reniait son identité de citoyen ayant droit à plus d’égards et, pour supporter l’infamie, trouvaient ceux qui se payaient sa tête plutôt sympathiques.
Il conjurait l’angoisse.
La haine en moi montait. Ils avaient réussi à détruire chez un homme intelligent, doux, sensible, tout esprit critique et raisonnable.
Florent basculait de l’autre côté ; du côté des dictateurs du droit et des maniaques de la procédure.
Il n’était plus rien, qu’un  étron promené au gré de leurs eaux sales.
Lui, l'homme des solitudes rebelles, il était à présent tels ces millions de moutons qui tous les jours voient et entendent leurs responsables politiques plonger la main dans les caisses publiques, voler et mentir comme des arracheurs de dents, et qui continuent néanmoins à leur faire allégeance car, enfin, s’occuper de la  chose publique, ce n’est pas facile et c’est par devoir et amour de leur pays que ces gens-là se lancent dans un pénible sacerdoce !

Le 2 juin

Même absence de motif, même punition : l’affaire est renvoyée au… 30 juin !
Ce sera donc la cinquième fois. Cette fois-ci, c’est le défenseur de Florent lui-même, le Fortunat sans honte ni honneur, qui a oublié de remettre ses conclusions qui auraient répondu aux conclusions tardives de Bartaclay, avocat de la partie adverse.
Une affaire d’Etat n'aurait pas pris plus de précautions.
Le droit, c’est le droit et toi, connard de justiciable, ferme ta gueule d’ignorant !
Florent ne réagit même pas… Ou si peu…
Si, tout de même, un fait significatif, si tant est qu’on veuille encore s’obstiner à donner une quelconque signification à cette histoire.
Florent, vers le 15 juin, tenta un coup de fil et tomba sur un répondeur.
L’autre, au bout, avait dû l’identifier – ce n’est pas tous les jours qu’il recevait une communication avec l’indicatif de la Pologne - car dans les cinq minutes qui suivirent Florent reçu le mail qui l’informait ainsi : A l'audience du 2 juin, l’affaire a été renvoyée et sera plaidée dès le 3o juin.  
Lecteur, je n’invente rien. Je n’ai rien inventé dans cette histoire. Le susdit mail, arraché de haute lutte au silence de Fortuna,  stipulait exactement : dès le 30 juin.
Une locution ayant l’élégance du crachat.

 Le 30 juin

Et, au 30 juin, la présidente DU TRIBUNAL DE PROXIMITE, fronçant le front, essuyant ses lunettes, décida que l’affaire était mise en délibéré jusqu’au…. 15 septembre !
Normal. Ce n’était que la cinquième fois qu’un dossier simple comme bonjour lui passait sous le nez, elle ne pouvait dès lors s’être déjà fait une idée exacte de la justice qu’elle avait à rendre.

Florent, lui, s’est remis à peindre sa montagne.
Il n’écoute plus. Il n’entend plus leurs borborygmes graisseux. Il peint, contemple, sirote sa vodka et ouvre tout grand ses bras à quelques amis de passage.
Il est redevenu lui-même après cette longue et désastreuse incursion dans un monde de comédiens dégueulasses, de salopards chevauchant le pouvoir et distribuant à l'envi des coups de sabre assassins sur la cervelle des naïfs qui viennent leur malencontreusement demander assistance !

Le 15 septembre

Il se passera sans doute ce que je vous laisse deviner : Florent sera débouté et recevra dans les huit jours une facture des frais de justice à payer, les dépens qu’ils appellent ça, une facture salée, avec un fort goût de M…
Il aura perdu le bénéfice de deux toiles et se sera, en plus, endetté de quelque 1000 euros après avoir été traité avec moins de dignité que s'il eût été un chien galeux!
Vive la France !

E je redis donc, avec force, mon introduction que je fais ici conclusion :

"En portant à votre connaissance l’histoire malencontreuse advenue à un ami, j’ai voulu dénoncer avec force ce poncif érigé en dogme républicain : l’indépendance de la justice.
Mais comprenons-nous bien ! J’ai voulu dénoncer cette indépendance non pas par rapport aux pouvoirs exécutif et législatif - règle sacro-sainte de la séparation, qui, si elle était effectivement de mise, serait un gage réel d’une saine démocratie - mais pour son indépendance totale, jusqu’à un mépris n'ayant d'égal que celui du seigneur pour son paysan, par rapport à ceux dont elle a en charge de régler les intérêts conflictuels : les citoyens.
Il manque assurément à cette institution séculaire des comités de citoyens qui, sans pour autant avoir droit de regard sur les instructions en cours, les enquêtes, les tenants et les aboutissants d’une affaire appelée à être plaidée, veilleraient à ce que les tribunaux et tous ceux qui en vivent et gravitent autour, notamment les avocats chafouins, fassent leur métier proprement, en respectant les justiciables plutôt qu’en les traitant comme des sous-merdes et des ignorants.
Cette histoire lamentable est une illustration de ce que la justice ne «souffre pas tant d’un manque de moyens» comme l’affirme avec facilité La Garde des Sceaux, ramenant tout, en bon serviteur d’une République décadente, à une histoire de gros sous, mais bien d’une impéritie, d’un incommensurable orgueil et d’une fourberie époustouflante de ceux qui œuvrent en son sein.
Cette justice est un électron libre, un monstre froid qui n’a de comptes, semble-t-il, à rendre à personne.
Bref, un État dans l’État qu’il faudra bien un jour que les hommes de bonne volonté retrouvant leur dignité se décident à condamner et à frapper, à la faveur de ce mouvement de perpétuel boomerang dont se nourrit l’Histoire."

Affaire classée

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09.07.2014

Réquisitoire -3 -

littérature,écriture,justiceSeptembre égrena jour après jour les poussières d’une chaude fin d’été.
Sur l’horizon cependant le soleil fléchissait et, soudain, surgirent les brouillards d’octobre. La forêt s’embrasa et sur ses lisières les ombres s’allongèrent.
La Toussaint accueillit bientôt les premières grosses gelées de l’hiver ; la pluie et le gris du ciel prirent d’assaut la petite vallée où, chaque matin, Florent guettait maintenant le facteur qui lui apporterait à n’en pas douter, vu la maigreur squelettique de ses revenus, la nouvelle de ce que la République française, ouvrant ses bras secourables, prenait en charge les frais de justice d’un procès ridicule où l’avait acculé un escroc sans honte ni honneur.
Il guetta trois mois. Alors, de guerre lasse, il se fendit d’un coup de fil au greffe du tribunal où dormait son dossier : ça tombait bien ! Le susdit dossier était à l’étude mais, hélas, il manquait des renseignements et on allait lui renvoyer pour qu’il le complète.
Bizarrement, après quasiment un trimestre de silence, on lui renvoya sa demande dans les quarante huit heures…
Dans une case prévue à cet effet,
Florent porta donc les revenus de sa compagne comme l’exigeaient les gens de là-bas, ce qui, à moi, me paraît complètement illégal puisque ce sont des revenus exclusivement polonais et exclusivement soumis à l’impôt polonais et qu’ils n’ont dès lors pas à intervenir en l’état, surtout à charge, pour une demande formulée par un citoyen français en son pays.
C'est ce qu'il me semble... Il eût fallu sans doute se renseigner plus avant.
Bref… Sur ce arriva Noël, puis le Nouvel an et janvier allait tirer sa révérence quand, enfin, Florent, après cinq mois d’atermoiements, reçut sa réponse : Refus net et sans bavures,  plafond dépassé de 20 euros.
Cinq mois d’attente pour s’entendre dire M… dans une formule administrative !

Contre mauvaise fortune, Me Fortuna fit bon gré. L’enrobé affirma que ce serait bien dommage de déclarer forfait maintenant car la partie était quasiment gagnée d’avance. Elle était en tout cas, fort plaidable.
Il fit donc cadeau du montant de la TVA, c’est-à-dire qu’il demanda 600 euros, mais TTC, cette fois-ci. En plus, magnanime, il dit qu’il ne ferait pas assigner la partie adverse par un huissier ce qui éviterait, mon brave et bon monsieur, des frais supplémentaires.
Florent était allé trop loin dans sa démarche. Il avait trop attendu, trop espéré et il lui semblait effectivement inconcevable d’abandonner. Un ami qui nous est commun, un homme de bon cœur, un  grand lecteur en même temps qu'un excellent camarade, lui avança les 600 euros.
Florent était désormais dans la position du tireur qui, ayant chargé son arme, met en joue, retient sa respiration et attend son gibier. Il attendait, il attentait, guettant le moindre bruit…
Mais Me Fortuna ne donnait plus signe de vie, trop occupé sans doute à soutenir d’autres causes rémunératrices, celle-ci ayant déjà porté ses fruits.  On était déjà en mars, Florent envoyait mail sur mail. Rien…. Le baveux se taisait.
Il se fendit quand même d’un mail agacé : « Cher Monsieur, il convient  d’attendre. Salutations… » et, aussitôt, en guise de parole reniée, il expédia la note d’huissier pour assignation à la partie adverse, soit 66 euros !
Florent était plongé jusqu’au cou dans le mensonge et le merdier. Il ne pouvait plus reculer. Il était pris au piège… Les chapeaux mous, ça ne rigole pas… Fallait payer. Assez vite. Avant que la note ne devienne plus salée par le jeu tout en finesse des  intérêts de retard.
Je lui avançai les 66 euros… Il en était à près de 3000 zlotys d’investissement.
Le moral flanchait. L’œuf dans le cul de la poule prenait les allures d’un produit de luxe d’une épicerie fine.
Enfin !
Florent s’écria si fort que je dus brusquement éloigner le portable de mon oreille. Enfin ! Ça passe le 17 mars !
J’étais heureux pour lui…. Heureux de sa joie. Cette affaire dans laquelle il était plongé depuis sept mois maintenant n’avait que trop duré et Florent, le pauvre Florent, le doux rêveur, s’était endetté jusqu’au cou.
Trop duré ? Mais vous rigolez ?!  Nous n’en sommes encore qu’aux amuse-gueule.
Florent, lui,  croyait atteindre aux rivages.
Il avait pourtant devant lui un océan à traverser ; un océan dont il ne soupçonnait rien ; un océan agité par des vents contraires soulevant des montagnes, des vagues et des écumes d’une imbécillité crasse !

Affaire à suivre...

10:53 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture, justice |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.07.2014

Réquisitoire - 2 -

Requisitoire.jpgFlorent m’eût-il consulté avant de prendre la décision d’ester en justice que j’eusse plaisamment paraphrasé Frédéric Dard en le prévenant qu’un plaignant est cuit d’avance si son avocat n’est pas cru.
Ça n’aurait, j’en conviens, pas beaucoup fait avancer ses affaires. Plus sérieusement, j’aurais quand même tâché de l’en dissuader.
Car, comme je le subodorais fortement, après avoir mis les pieds dans ce bourbier, mon pauvre ami n’a pas cessé de s’embourber, alors que tout avait pourtant commencé sous d'agréables auspices. Mais il est vrai aussi que c’est le propre de tout bourbier que de dissimuler son côté sale. Sans quoi il ne piégerait que les suicidaires !
Ainsi, consulté par mail, un avocat répondant au doux et prometteur qualificatif de Maître Fortuna, se montra catégorique après que Florent lui eut exposé les tenants et les aboutissants de ses déboires. Selon lui, c’était simple et, juridiquement parlant, ça coulait de source (de revenus pour lui sans doute) : il y avait eu début d’exécution par ce premier versement effectué en juillet 2010 et ce début d’exécution valait devant une juridiction « reconnaissance de dette ».
Florent exultait. Ah, il allait se le payer, cet enc… d’escroc de voleur de toiles ! Il allait le trainer devant les tribunaux ; il allait jeter sur lui l’opprobre social et lui faire rendre avec force de loi ce qu’il lui devait !
Comme tous les rêveurs de la terre qui n’y connaissent absolument rien aux turpitudes d’un système, qui, même, s’imagine ce système comme tout empreint d’une équitable sagesse, Florent faisait déjà allègrement cuire l’œuf dans le cul de la poule. D’autant qu’il existait, selon l’avisé homme de loi, une juridiction dite de proximité, créée en 2002 par le gouvernement Jospin au dessein de désengorger les tribunaux d’instance embouteillés sous des tonnes de dossiers, tous plus urgents et primordiaux les uns que les autres : un coq qui chante trop tôt le matin, une borne de jardin mal placée, un droit de passage contesté par un voisin sur une parcelle protégée par la loi trentenaire, tapage nocturne après beuverie, chien errant et galeux qui a piétiné trois plants de salades et ainsi de suite…
Cette juridiction de proximité, mon cher Monsieur, vous conclura votre affaire en deux temps trois mouvements et nous allons demander que nous soient comptés, en plus, les intérêts légaux courant depuis le manquement à notre deuxième échéance.
Mon ami Florent n’en était déjà plus à cuire l’œuf dans le cul de la poule : il en était à l’omelette aux fines herbes et aux cèpes!

La première déconvenue, à laquelle, quand même, il aurait dû s’attendre, fut, quarante huit heures à peine après qu’il eut donné son enthousiaste feu vert à son chevalier servant pour entamer la procédure, la réception par mail d’une facture d’honoraires en bonne et due forme et d’un montant de plus de six cent euros, hors taxes bien sûr, à honorer dans les délais les plus brefs et avec des salutations on ne peut plus distinguées.
A ce stade de ma narration, cher lecteur, il te faut empoigner une calculette. Car l’avocat vit en France et en euros alors que Florent vit en Pologne et en zlotys. Fi, donc, des calculs relatifs au cours des monnaies : la facture s’élevait dans l’absolu à 2500 zlotys. Une fortune, soit deux fois le SMIG polonais !
C’est comme si un Français avait reçu une facture de 2800 euros !
De plein fouet fut frappé droit au cœur le velléitaire plaignant !
Il n’avait seulement pas cent zlotys en poche et, tant pis, merde de merde, qu’il les garde les toiles et le fric, ce salaud, qu’il aille en enfer et ce monde est vraiment encore plus pourri que je ne l’imaginais.  Je laisse tomber !
Sage résolution. La colère est parfois bonne conseillère.
Las ! Las ! Las ! C’est là que je suis intervenu, croyant bien faire car voyant bien à quel point mon ami était dépité d’avoir à abandonner ses œuvres aux mains d’un salopard…
Je le regrette beaucoup aujourd’hui.

« Mais, que j’écrivis à Florent, il existe quelque part dans tout ce merdier, ce qu’on appelle l’Aide juridictionnelle avec un grand A, une aide pour les pauvres comme nous-autres qui leur permet de se défendre s’ils sont soudain victimes – plus que d’habitude et de façon plus flagrante encore - d’une escroquerie… C’est l’Etat, le bon Samaritain, qui paye l’avocat et les frais … Fais-en la demande. Avec tes revenus plus qu’aléatoires, ils te l’accorderont à tous les coups. »

Une juridiction de proximité (un peu comme la démocratie de Ségolène Royal), une aide pour les pauvres gens,  que demande le peuple ?
M’inondant de remerciements, Florent repris donc le combat et fit un pas de plus, par ma faute, vers la déprime, en téléchargeant effectivement sur internet un dossier de demande d’aide juridictionnelle…
Ce sera très rapide, lui avait entre temps assuré, quoique sur un ton beaucoup moins enthousiaste et urbain que précédemment, délaissant bizarrement le nous solidaire et complice pour un vous plus distant, Maître Fortune, mis au courant de la démarche.
Nous étions, notez  bien, lecteurs, fin août de l’année dernière.

Affaire à suivre...

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