17.12.2012
Hors sujet en plein dans le mille
Dans la maison familiale, il n’y avait guère de livres.
Pas de place, pas trop l’endroit non plus où on lisait beaucoup, si ce n’est, pour la chef de famille, les incontournables, hebdomadaires et glamoureux Nous Deux, sur lesquels mes sœurs, l’adolescence frappant à leurs portes secrètes, tentaient subrepticement de jeter un œil gourmand.
Tous les livres que je lisais alors étaient empruntés à la bibliothèque ou prêtés par des camarades.
Je me souviens pourtant d’une toute petite étagère au-dessus d’une porte étroite, dans la pénombre, sur laquelle se languissaient trois ou quatre livres. Ils paraissaient tout à fait incongrus en cette demeure où tout ustensile avait son utilité immédiate et prosaïque.
Ils étaient haut perchés, on ne les ouvrait jamais.
Un jour, je pris une chaise, grimpai dessus et accédai à ces quelques livres inutiles. J’en descendis un. Il appartenait à une de mes sœurs, un prix d’école peut-être. Je ne sais pas. Il était déjà vieux, jaune, la couverture renfrognée. Il sentait le moisi des objets mis au rebut.
Ce fut pour moi un livre merveilleux. Je l’ai relu trois, quatre, cinq fois peut-être. Subjugué. Surtout par la première nouvelle.
Et puis, le vieux livre est retourné à sa poussière et à son oubli. Le temps a passé, ce fut pour moi le collège, le lycée, la fac, la dérive sous des cieux plus turbulents. D’autres livres, nombreux, sont venus, effaçant celui-ci.
Une nuit, dans un café, les étudiants avec qui j’étais attablé parlaient de cinéma, d’école, de style, d’auteurs. Je ne participais pas à la conversation : j’ai toujours été ignorant en cinéma et seulement féru des westerns de série B, avec des bons et des méchants qui se canardent à qui mieux mieux pour des histoires de vengeance...
A l’époque, on me moquait beaucoup et on essayait de faire rentrer dans ma caboche obstinée que le cinéma était un grand art, l’égal de la peinture, de la littérature et de tout autre.
C’est sans doute avec grand tort que je me suis toujours refusé de l’admettre. De très grande mauvaise foi, j’avais toujours la même critique à opposer aux cinéphiles : le cinéma est un art totalitaire, tout de l’imaginaire du spectateur lui est imposé. Par l’image, le jeu d’acteur, la musique, le découpage arbitraire du scénario.
Et les voilà, mes étudiants de cette nuit-là, qui se mettent à parler avec ferveur d’un film déjà vieux d’une dizaine d’années peut-être. Des oiseaux qui, tout d’un coup, sans qu’aucune explication ne soit plausible, déclarent la guerre aux humains, les attaquent, les blessent et même les tuent. L’épouvante. Ils parlent de nuées de corbeaux merveilleusement filmées par le maître incontesté du suspense, Hitchcock.
Je tends l’oreille. Je leur demande de me répéter le scénario de ce sacré film. Ils le font avec complaisance, contents de mon intérêt et fiers d'être enfin utiles à mon éducation de béotien obtus.
Plus de doute, c’est bien d’un livre oublié de mon enfance dont il s’agit là, vingt ans après, dans ce café pour noctambules.
Je leur parle alors de la maison où je suis né, au bord de la rivière, d'une petite étagère poussiéreuse, au-dessus d’une porte étroite, et je leur parle du livre de ma sœur, jauni, racorni et d’une merveilleuse nouvelle que j’ai lue quand j'étais enfant.
Je leur dis Daphne du Maurier.
Ils font la moue. Voire la gueule.
Les gens n’aiment pas qu’on les interrompe pour des broutilles, quand ils discutent sérieusement de leur art de prédilection.
Et pendant que ces trois ou quatre imbéciles continuaient de s'extasier sur les contre-plongées d'Hitchcock, je buvais mes verres, revenais chez moi et pensais que mon enfance de pauvre avait été une bien riche enfance.
Illustration : Daphne du Maurier
14:15 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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Commentaires
Je n'ai pas honte de le dire : à l'adolescence j'ai adoré les livres de Daphné du Maurier... Je me souviens d'une nuit passée à lire Rebecca, autre thriller passionnant
Écrit par : Rosa | 18.12.2012
Répondre à ce commentaireIdem! J'ai beaucoup aimé Rebecca. Je lisais moi aussi les livres prêtés, je n'en avais jamais assez. Aussi est-ce pour ça que désormais je les entasse et qu'ils sont mes seules dépenses importantes.
Écrit par : Zoë Lucider | 18.12.2012
Répondre à ce commentaireBonjour Rosa et La Zélie,
Mais, il n'y a aucune honte, Rosa. Enfant, j'avais adoré ce recueil de nouvelles de Daphne du Maurier et si je n'ai rien lu d'autre de cet auteur depuis c'est parce que je n'en ai pas eu l'occasion. Peut-être aussi que je veux préserver l'inédit, le côté "hasard", de cette première rencontre. Je n''en sais rien.
En tout cas, j'avoue : je ne connais pas le livre dont vous me parlez toutes les deux.
Bien à Vous
Écrit par : Bertrand | 19.12.2012
Répondre à ce commentaireRebecca, c'est un thriller à supens comme Les Oiseaux... en pire ! Mais je ne sais pas comment je le recevrais aujourd'hui...
Écrit par : Rosa | 19.12.2012
Répondre à ce commentaireJ'ai simplement besoin d'être rassuré : ce besoin de savoir si orthographier dans le "mil" et non dans le "mille" est absolument correct (?).
Quant à la soudaine découverte, bravo et merci.
Écrit par : bernard sberro | 21.12.2012
Répondre à ce commentaireBesoin fort judicieux, Bernard : on écrit effectivement "en plein dans le mille", le mil est fautif ailleurs que dans l'énoncé d'une date avant 2000.
Merci à Vous. J'ai corrigé.
Écrit par : Bertrand | 27.12.2012
Répondre à ce commentaireInterview de Daphné du Maurier pour L’auberge de la Jamaique (Jamaica Inn), en 1936.
Daphné du Maurier, votre histoire commence pendant la mauvaise saison ?
Une froide et grise journée de fin novembre. Vent violent, ciel de granit.
Un coche s’aventure dans un paysage désolé ?
La terre était pauvre, sans prés ni haies. On ne voyait que des pierres, de la bruyère noire et des genêts rabougris.
Une épizootie est survenue dans la région ?
Tout le bétail mourut. Le plus pénible fut la mort de la vieille jument qui les avait servis pendant vingt ans. C’était sur son dos large et vigoureux que Mary, toute petite, avait pour la première fois monté à califourchon.
Mary ne voulait pas quitter la ferme ?
Elle y était heureuse, avec les quelques poules qui leur restaient, et l’herbe du jardin, et le vieux porc, et la barque sur la rivière.
A la mort de sa mère, Mary est recueillie par son oncle ?
Il tenait une auberge dans un endroit sauvage et désert.
Mais cette auberge avait mauvaise réputation ?
Elle faisait peur. Mais Mary avait promis à sa mère d’aller auprès de sa tante.
Dans votre roman, le vent semblait méchant ?
Le vent cinglait le toit et les torrents de pluie, dont la violence allait croissant maintenant que les collines n’offraient plus leur abri, fouettaient les vitres du coche avec une malignité nouvelle.
La lande elle-même avait l’air hostile ?
De chaque côté de la route, la campagne s’étendait, sans limites. Pas d’arbres, pas de chemins, aucun groupe de chaumières, aucun hameau, mais, mille après mille, la lande aride, noire et inexplorée, se déroulant comme un désert vers quelque invisible horizon.
L’oncle Jim Merlyn, c’était une sorte de géant ?
C’était un grand diable d’homme, mesurant près de sept pieds de haut. Il avait le front tout plissé et la peau aussi brune que celle d’un bohémien. Ses deux grands yeux noirs n’étaient pas sans beauté, en dépit des rides et des poches et bien qu’ils fussent injectés de sang.
Écrit par : Pintoux | 28.12.2012
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