UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01.03.2013

Toponymie et toponymie qui fâche

littératureQue le lecteur ait la bonté de ne pas m'en tenir rigueur ! Car après toutes ces semaines à écrire Bertin et à le mettre en ligne par petites goulées, je me sens l’âme un peu plus légère. Ce fut une expérience nouvelle que de travailler en direct et ce direct implique forcément qu’un long travail de relecture, de corrections, de suppressions, de rajouts, de précisions à donner, de changements de rythmes de certaines phrases, m’attende à présent. Dans l’ombre de cet hiver polonais qui n’en finit pas d’être blanc sous la blancheur de son ciel blanc.
Pour l’heure, donc, changeons de ton. Et j’ai bien envie par le fait de vous causer toponymie cocasse jusqu’à en être désobligeante.
Les noms de villages, de lieudits, de rivières, de carrefours parfois, sont des poèmes écrits par et sur la mémoire. C’est délice que de les lire auréolés de leur passé, et, si on ne sait pas les lire, d’imaginer une lecture. L’important est de savoir qu’ils sont des signifiants, ces noms, qu’ils ne sont jamais, au grand jamais, insignifiants, même si le signifié le plus souvent nous échappe. Un signifiant toponymique, c’est d’abord un clin d'
œil d'outre-tombe envoyé par ceux qui sont passés de l'autre côté du Grand Peut-être. Un message gravé dans les roches translucides du temps qui fut, qui est et qui s’en va.
Ainsi, il m’arrive ici de nommer un lieu par allusion à un événement que j’y ai vécu. Et je me dis que c’est sans doute comme ça que naissent peu à peu les prénoms de la géographie. Au goutte à goutte, comme la stalactite crée, sculpte et érige la stalagmite dans les profondeurs humides de la grotte. Par exemple, le virage dans la forêt où, le 5 décembre au matin, ma route eut l'heur de croiser celle d’un loup, s’appelle désormais Wilczy zakr
ęt, Le Virage au loup. Je dis comme ça : après ou avant le virage au loup. J’ai ma toponymie à moi, il ne lui reste plus qu’à s’inscrire ailleurs que dans ma seule mémoire. Ce n’est sans doute pas demain la veille, j’en conviens, mais les paysages ne vivent hélas que l’espace de notre vie aussi se laissent-ils docilement baptiser par nos fantaisies. Un champ en bordure de route dans lequel j’ai bien failli verser un jour de l’hiver 2010, en glissant par un effroyable tête-à-queue sur la neige gelée et au nez d’un monstre de 40 tonnes, s’appelle à présent le champ de la frousse.
Il y a quelque temps, j’ai fait un détour, entre chez moi et Kodeń, pour aller voir de plus près un village qui s’appelle Leniuszki, les feignants. Voulais-je voir des feignants vautrés devant leur maison, avec leurs champs tout autour s’étalant en jachères ? Non point. Je voulais voir à quoi ressemblait la mémoire d’un village qui, dans la nuit des temps, avait dû être habité par des gens hostiles au travail, au point que leur vice en soit gravé dans son nom. La fainéantise, c’est l’opprobre social par excellence. Sauf pour les curés, bien sûr, dont le ministère consiste d’abord à être feignant. Ce village, Leniuszki, était un cul-de-sac ; son unique route d’accès s’allait mourir sur la monotonie de la plaine. J’ai donc fait demi-tour, un peu déçu. Quand on fait demi-tour on voyage moins sûr de soi que lorsqu’on fait une boucle.
Mais pour quelque peu désobligeant que soit cette appellation de cossards, il en est d’autres en Pologne qui la valent au centuple. Et là, toutes les imaginations, tous les détours fantasmagoriques de l’âme et du corps sont permis. Certains de ces villages ont entamé, à ce qu’il paraît, des procédures pour être désignés sous un  autre nom… Comme les gens dont un cruel état civil annonce d’emblée qu’ils sont Cocu. On peut les comprendre, ces gens-là, même si l'habit ne fait jamais le moine et vice-versa. Mais les villages, eux, renieraient-ils une mémoire collective ? Seraient-ils d’affreux révisionnistes ? Avant de les décrier, voyons plutôt si on peut les comprendre eux aussi et pardonnez, je vous prie, ma trivialité : je ne fais que transcrire de l’effet de mémoire, je n’invente absolument rien, je ne suis pas cette mémoire. Bien sûr que non. Mais jugez-en plutôt.
Tout d’abord celui-ci, assez mignon finalement, - car nous irons crescendo - Cipki, Les Foufounes. Il y a là-dessous comme un brin de poésie hédoniste, une coquinerie de bon aloi. Peut-être ces cipki- là avaient-elles une toison plus soyeuse et plus joliment fournies que nulle part ailleurs ou alors, et c’est là que l’opprobre intervient et que les villageois du XXIe siècle pincent le bec et se vexent, n’étaient-elles pas assez farouches aux yeux furibonds de la morale. Hospitalières, tranchons le mot !
Je suis né aux Foufounes. Ah ? C’est curieux. Comment ça, c'est curieux ? Ben…
J’ignore encore si, ayant
d’aventure à passer près des Cipki, je ferais le détour. J’ai déjà fait demi-tour aux Feignants, alors risquer un cul-de-sac aux Foufounes… Foin des champs lexicaux indélicats !
Il y a aussi Zadki, Les P’tits culs. Hum, suggestif, n’est-il pas ? Affriolant même. Mais doucement, doucement, surtout vous, messieurs, peut-être s’agit-il là de pauvres mecs, comme on dit chez nous des trouducs… Je ne sais point. Toujours est-il que des gens font inscrire sur leur passeport qu’ils habitent aux P’tit culs… Il faut bien, parfois, que les froides administrations du contrôle individuel puissent se fendre d’un sourire
égrillard.
Existe aussi, hélas, quelque part, Kutas, la queue. Pas la queue d’un animal, non, la mémoire aurait alors inscrit Ogon. Non. La queue. Bon... Passons… Un détestable phallo, un Priape orgueilleux, voire un sadique violeur a-t-il marqué de son empreinte - et quelle empreinte ! - les populations de ce hameau ? Les gens n’aiment pas les questions saugrenues ayant trait à leur adresse.
Le mieux, là, est de négocier calmement avec les autorités compétentes un changement d’appellation. Je trouve.
Un truc qui ne soit plus une appellation incontrôlable, mais bien contrôlée. Avec ou sans vignoble dans les environs.

Illustration : Wilczy zakręt

14:43 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Ce papier est très joli et me fait repenser à l'onomastique des patronymes français vue par Roger Peyrefitte (Painlevé ect...)qui est aussi malicieuse que la vôtre. Mais ce rapprochement ne vous plaira pas, peut-être, alors d'avance, mille excuses !

Écrit par : Alfonse | 02.03.2013

Vrai que Peyrefitte n'a jamais été ma tasse de thé, mais bon, je ne puis juger de son onomastique, je ne connais pas, et je suis tout disposé à accepter vos 999,99 excuses, puisqu'il n'y a pas offense, tout de même (!)

Écrit par : Bertrand | 04.03.2013

Les commentaires sont fermés.