mercredi, 15 octobre 2008
L'Ami
Bonheur qu'un ami quelques jours me rejoigne en mon brillant exil.
Nous avons ri, nous avons d'instinct renoué le fil des vieilles complicités, nous avons fait honneur à la gastronomie traditionnelle polonaise, nous avons parlé de tout et de rien.
Du temps qui fuit sous nos pas. De ce qui s'écrit et de tout le reste qui ne s'écrit pas parce que c'est éternel en nous et que la littérature n'en a pas besoin.
Je l'ai beaucoup interrogé sur la France.
Un peu sur celle des pauv'mecs aux commandes. Mais plutôt sur celle qui sent encore l'algue marine, les sables en dunes, et que hantent mes souvenirs d'absent...
Le ciel d'automne brillait de tout son bleu.
Regard sur l'automne polonais
En compagnie - peu loquace - de l'écrivain Kraszewski
Devant son musée ( à Kraszewski). Le sien n'est pas encore à l'ordre du jour
Tout près de chez moué
Conversation avec Priape ( n'ai pas écouté ce qui se disait)
J'ai dû dire une connerie...
Mais où est donc passée la poésie ?
Comment penser librement à l'ombre d'une statue ?
A Lublin, la Jérusalem du Nord
Deux vieux potes
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lundi, 13 octobre 2008
Des plages de Charybde aux neiges de Scylla
Pour lire ou relire la totalité, catégorie "polar" ci-contre.
Chapitre VIII
« C’est ainsi, Pierre. Pour la première fois de son histoire le monde est en guerre sans le savoir vraiment. La guerre par explosions dramatiques et sporadiques, manifestes, mais le véritable champ de bataille, lui, reste invisible bien qu’il soit partout. Dans les rues, dans des chambres obscures, dans des soirées anodines, aux terrasses des cafés, à l’école, au supermarché, dans les palais du pouvoir et les couloirs des grandes instances et enfin dans la tête de chacun.
Aucune armée au monde n’est capable de vaincre s’il n’y a pas d’ennemis clairement identifiés. Les gens baissent la tête, les journaux déblatèrent, les politiques ne voient qu’une partie de la lutte, celle qui assure la pérennité de leurs mensonges et de leurs erreurs, et les intellectuels, comme tous les intellectuels depuis la nuit des temps, ne puisent leurs renseignements qu’à la source de leur propre intelligence, comprenant ainsi le monde uniquement comme ils pensent qu'il devrait être. Jamais tel qu’il est.
Je me suis fait le Don Quichotte d’une armée engagée dans un combat sans fin prévisible. Un combat pour combattre. Je ne fais ce métier ni par idéologie, ni par appât mercenaire. Je fais ce métier parce que je suis le fils d’une combattante trahie de tous côtés, pour sa mémoire et dans l’espoir de limiter, autant que faire se peut, l’horreur des massacres. Pourtant, aucune bataille comme celle dans laquelle je vous ai enrôlé ne se solde par une victoire ou par une défaite. Elle cesse pour un temps. C’est tout. Car toujours ce qui a été tué renaît de ses cendres. Sous une autre forme, sous d’autres cieux, pour d’autres et multiples raisons, avec d’autres armes, connues ou inconnues. En tout cas toujours inattendues. Même une tempête cyclonique, une sécheresse, un déluge soudain ou un froid polaire peuvent désormais être soupçonnés de manipulations scientifiques du climat détourné en arsenal de guerre dirigé sur une terre hostile. La propagation d’une nouvelle maladie comme la résurgence d’une ancienne, doivent aussi être examinées de près. Nous avons atteint, voyez-vous, ce point de non-retour ou tout est possible puisque plus rien d’humain n’est faisable.
La guerre a toujours été criminelle, me direz-vous. Lancer des milliers d’hommes les uns contre les autres pour les faire s’entretuer est fondamentalement criminel, bien entendu. Mais qu’on en pleurniche d’humanisme frileux ou qu’on en soit exalté, les tueries sont inhérentes aux qualités de l’espèce humaine. C’est un fait. Tout raisonnement sur l’humanité et son destin qui ne prend pas comme point de départ ce postulat terrifiant, est un raisonnement qui s’enfonce dans l’erreur ou qui ne dit que la moitié des choses. Ce qui revient au même. Avez-vous déjà entendu parler, par exemple, de lions, de zèbres, de singes, d’aigles, de roitelets ou de grillons se massacrant, en rangs serrés, à l’intérieur d’une même espèce ? Tout au plus des manifestations d’énervement ou un torse bombé pour éloigner quelque importun d’un territoire.
La particularité innovante de la guerre qui lézarde aujourd’hui la planète, c’est qu’un seul belligérant à la fois est engagé dans la bataille. Chacun son tour. Comme dans une partie d’échecs. La guerre coupe-gorge, sans véritable début, donc sans fin. Aucun chapitre de Clausewitz ne traite de cette guerre-là. »
Assis à mon chevet, Georges était en train de conclure.
Depuis une heure au moins qu’il était avec moi, il sirotait la même tasse de thé, le visage effroyablement creusé par la fatigue. Il avait monté pour moi une bouteille de vodka et du café. J’avais bu deux verres d’eau-de-vie et dédaigné le café.
J’étais étendu, le torse nu. Le jour se levait péniblement que je voyais poindre par une fenêtre pratiquée dans le toit, juste au-dessus de mon lit. J’apercevais à peine quelques dernières étoiles. Mon œil gauche était obstrué d’un lourd pansement et mes côtes cerclées d’un bandage qui faisait plusieurs fois le tour de mon corps. Je me souvenais que l’homme qui m’avait prodigué ses soins m’avait aussi administré une piqûre. J’avais aussitôt dormi comme un mort.
Maintenant je savais mon histoire et plus je la savais, au lieu d’en être apaisé, plus j’étais anéanti par le cauchemar que je venais de traverser. Cette chambre, ce bout de ciel en demi-teinte obscure, cette voix monocorde, me remplissaient d’effroi.
- « Je vous ai attendu longtemps et vous avez tardé à venir, avait commencé Georges en pénétrant doucement dans la chambre. J’ai même cru un moment que vous ne viendriez jamais et j’ai bien failli abandonner. Mais…
Il s’était mis à rire bizarrement d’un petit gloussement forcé, comme s’il avait eu mal aux mâchoires :
- Les ordres que je reçois sont impératifs et absolument incontournables. Pas comme ceux que nous recevions, vous et moi, là où nous nous sommes rencontrés. »
J’avais noté au passage l’emploi de l’imparfait.
- « Je suis un militaire un peu spécial, vous voyez très bien ce que cela signifie. Depuis longtemps nos services avaient tendu la toile autour de vous mais vous avez musardé avant de venir y pendre vos ailes. Chaque mouvement de votre compte bancaire était soigneusement enregistré, chaque emprunt pour en rembourser un autre fortement encouragé, en coulisses et par nos soins, à un taux de plus en plus fort, avec des mensualités de plus en plus lourdes. Souvenez-vous bien. De vous-même, vous n’avez jamais pris l’initiative de ces expédients catastrophiques qui étaient autant de petits coups de pelle creusant chacun un peu plus profondément votre tombe. A chaque convocation pour vous sermonner, « trouver ensemble une solution », on vous a chuchoté cette solution dans l’oreille.
Car il n’y a pas plus laxiste que vous en matière de gestion de la vie quotidienne, Pierre. Vous aimez vous laisser glisser et c’est pour cela que vous avez été minutieusement choisi. Ne vous en étonnez pas outre mesure. Vous êtes des milliers de gens à être choisis pour jouer un rôle sans n’en jamais rien savoir. Peu sont élus, si j‘ose dire. Car il faut pour cela passer une foule d’épreuves. Pas facile de réussir un concours quand on ignore qu’on est en lice. »
Il avait encore ri, doucement, comme sous cape, et s’était interrompu un instant pour siroter une lampée de thé :
- « Vous avez brillamment passé toutes les épreuves… »
Je m’étais levé péniblement sur un coude pour me servir un autre verre, posé sur la table de chevet. Je tremblais de tous mes membres et j’étais foudroyé. Moi, le gueulard donneur de leçons, le chantre de la liberté, grand pourfendeur des aliénations et des systèmes, le théoricien d’idées que je voulais nouvelles et généreuses, ma vie n’avait été qu’un puzzle savamment mis en place, pièces par pièces, par des mains invisibles.
Etrangement, c’est moi-même que je m’étais tout à coup mis à détester.
« L’étude de votre personnalité avait conclu à neuf chances sur dix pour que vous veniez vous adresser à moi, une fois acculé au mur, immobilisé, tétanisé par la menace de poursuites pénales suspendue au-dessus de votre tête. Je vous passe les détails de cette étude de personnalité. En gros, disons votre alcoolisme chronique, vos amitiés construites plutôt sur l’intellect que sur l’affectif, votre refus immature du monde matériel et de ses contraintes, ces trois éléments réunis et interdépendants nourrissant chez vous un sentiment de réelle solitude et une révolte viscérale, honnête, sans calcul et ne reculant devant rien.
Vous êtes un être profondément attachant, Pierre. Un authentique, un amoureux de tout ce qui vous entoure et ressemble à l'humain, toujours prêt à ouvrir grand vos bras à la veuve et à l'orphelin. Hélas, c‘est ce qui fait de vous une proie idéale. Ajoutez à cela votre parcours judicaire parsemé d’embûches et une intelligence au-dessus de la moyenne. Vous aviez tout pour fouiller dans votre imagination et me repérer ainsi comme un personnage jouant la candeur, se cachant, parce que vous-même n’avez jamais été réellement à la place où vous auriez dû être pour réaliser votre vie. Je surgirais forcément dans votre esprit au moment de votre pendaison financière car vous auriez l’impression qu’en me sollicitant vous ne demandiez, en fait, à personne, du moins à pas grand-chose. Je suis apparu dans votre esprit, tel que nous l’avions pressenti, comme une bouée où vous pouviez vous accrocher sans déchirer votre image et sans compromettre outre mesure votre amour-propre. »
Je ne disais évidemment pas un mot, horrifié de tant me reconnaître, comme si je me voyais agir et penser en double. Au ralenti aussi, comme si j’étais déjà mort. L’homme qui sirotait son thé, là, dans cette chambre où j’étais étendu, était un monstre de perspicacité machiavélique et j’étais tombé, tout cru, tout rôti, entre ses griffes.
- « Depuis longtemps, disons depuis le milieu des années quatre vingt dix, nous avions en notre possession certains indices nous encourageant, si j’ose, à penser qu’une partie des matériaux nucléaires de l’ex-empire soviétique fuyait par petites doses, marchandée contre fortune par des bandes, et ce, en direction d’états désireux de se procurer sous le manteau l’arme atomique. La planète marchait sur des œufs. Elle y marche encore, d’ailleurs.
Pour avoir des racines et des relations en Pologne, j’ai été mis en charge d’observations délicates et secrètes que je ne vous livrerai pas. Pour votre sécurité autant que pour la mienne. C’est à partir de ces investigations que je suis tombé sur un hasard des plus douloureux. J’ai commencé à soupçonner Małgorzata. Aux questions récurrentes et de plus en plus précises qu’elle me posait sur le coffre maternel, aux fréquents voyages qu’elle faisait jusqu’ici, à son train de vie mené tambour battant et bien supérieur à celui d’une petite psychologue anonyme, j’acquis bientôt la conviction que ma charmante sœur, tout comme moi mais de l’autre côté de la barrière, menait double vie. Mise sous surveillance, ses contacts à Paris aussi bien qu’à Varsovie ont été rapidement identifiés. Ces contacts n’étaient pas des inconnus de nos services. J’étais, hélas, sur la bonne piste. J’aurais donné beaucoup pour m’être fourvoyé. J’aurais même accepté d’être viré des opérations spéciales et j’aurais réintégré mon arme d’origine, l’aviation de chasse. Ma soeur, hélas, faisait bel et bien partie des mafias dont nous devions à tout prix stopper les agissements.
Elle était de l’autre côté, engagée dans le combat opposé au mien, mais sans doute pour la même et profonde raison : la trahison du pays faite à notre mère.
J’ai su alors, par déduction autant que sur renseignements, que les bijoux du hold-up avaient été extraits de leur coffre et négociés à prix d’or. Celui-ci désormais recelait bien autre chose et cet autre chose devait absolument être acheminé en France. Je lai compris car Małgorzata n’avait de cesse que de m’implorer d’aller récupérer notre coffre chez notre grand oncle ukrainien et de le ramener en France. Initialement dans son plan c’est moi, son frère, qui devais porter le chapeau et partir au casse-pipe. J’en ai éprouvé une amertume immense, un douloureux dépit.
- « C’est notre héritage à nous, Georges », répétait-elle.
C’est vous que j’ai choisi pour cette mission délicate et pour toutes les raisons que je vous ai données. Dès qu’elle l’a appris, par mes soins, c’est-à-dire environ dix minutes après votre départ, ma soeur est devenue comme une folle hystérique, m’a gratifié de mille furieuses injures et s’est engouffrée à vos trousses. Tout comme je l’avais prévu, elle a cédé à la panique. Bien évidemment, elle n’avait jamais rien soupçonné de mes engagements dans les services de sécurité extérieure de l’Etat. »
Georges s’était tu. Il avait posé sa tasse de thé et il avait baissé les yeux sur la paume de ses mains qu’il avait contemplée tout un moment. Sa voix s’était faite plus lointaine.
- « Elle a compris à la dernière seconde de sa vie…Effarée. Je n’ai pas eu le choix. Elle allait dégoupiller une grenade. Je n’ai eu qu’une fraction de seconde pour l’empêcher de tout faire sauter. »
Puis il avait continué :
- « La suite, vous la connaissez. Pour être certains de bien vous tenir et que vous n’alliez pas filer avec ce que vous croyez être une fortune en bijoux, ils ont tué en votre nom. Ça, nous ne l’avions pas prévu. Nous avions prévu des moyens de pression, bien sûr, mais pas celui-ci. J’étais le seul de nos services à connaître cet endroit où nous sommes actuellement et j’ai bien présumé de ce que ce serait précisément ici, dans ce désert frontalier et forestier que ma sœur connaît bien pour y avoir vécu une partie de son enfance, qu’elle demanderait à ce que le coffre soit transféré, en toute discrétion, dans votre voiture anonyme et en partance vers la France, transporté par un petit fonctionnaire qu’elle pensait, au départ, au-dessus de tout soupçon.
C’est donc là que nous sommes venus mettre un terme à l’aventure.
Inutile de vous en épouvanter a posteriori. Rempli d’eau et de plomb, ce coffre que vous deviez acheminer contient en fait cinq pastilles de plutonium, prêtes à un emploi apocalyptique. Via Paris, il devait être acheminé vers un pays dont je vous tairai le nom. Sans notre intervention, et la vôtre, la face du monde en aurait pu être changée. Que cela vous console au moins de tous vos déboires. »
Je crus devenir fou. Georges, le tapeur de notes, le silencieux, l’idiot des couloirs, la risée des minables, était donc un agent de la sécurité extérieure, un agent secret de l’Etat...Il m’avait manœuvré à sa guise, avec patience et talent, sans aucune bavure. Et moi, dans toute cette machination, j’allais traverser benoîtement l’Europe avec à mon bord de quoi éliminer la moitié de l’humanité.
Tout cela était-il bien possible? Ne me mentait-il pas encore ? Pourtant l’abominable tuerie, en bas dans la salle de l’auberge, était bien réelle, alors…
Une question soudain s’était imposée à mon esprit. Quelque chose ne collait pas, un détail qu’il avait omis de me préciser ou qu’il ne voulait pas préciser. Je l’avais fixé de mon seul œil valide. Il rangeait sa tasse de thé et se préparait à partir.
- Tu ne m’as pas parlé du passeport…
Il avait eu l’air ennuyé. Il avait soupiré bruyamment.
- « Le passeport... Il est au final la cause de tout cet épouvantable massacre. Je vous l’avais fait établir au cas où ça tournerait mal et dans l’éventualité où nous échouerions. Il eût fallu alors, pour sauver votre vie et protéger nos réseaux, que vous restiez ici longtemps, très longtemps, sous cette fausse identité. Je suis désolé, mais c’eût été comme ça. J’avais en effet posé comme condition pour accepter de vous manipuler que jamais nous ne soyons mis dans l’obligation de vous éliminer physiquement. Ce passeport avait été glissé par mes soins dans la doublure de votre pardessus. « Au grand café », alors que vous discutiez au comptoir avec un de vos amis. Vous auriez été prévenu de sa présence en cas de nécessité…Mais vous avez été intercepté à la frontière par une des plus grosses légumes de l’organisation aux trousses desquelles nous étions et qui vous a fouillé. Vous êtes très inconséquent quand vous buvez. Vous vous êtes éloigné aux toilettes en confiant à un inconnu vos vêtements, simplement mis en confiance parce qu’il parlait votre langue. C’est ce passeport dérobé et votre imprudence, Pierre, qui nous ont forcé d’intervenir ici. Sans quoi, nous vous laissions filer jusqu’à Paris, sous bonne et discrète escorte, et vous interceptions au moment de la livraison. Nous avons eu les fournisseurs parce que nous les avons patiemment filés. Nous avons su ainsi qui était le client final mais nous ignorons toujours qui sont, en France, les véritables intermédiaires. Ce sera pour plus tard. Peut-être. Car nous avons quelques doutes. Il se pourrait qu’ils soient proches, très proches même, du pouvoir. En marge de l’accomplissement de ma mission, pour ma satisfaction personnelle, c’est ce que j’aurais bien voulu mettre au jour.
Votre faux passeport a donc alerté nos oiseaux. Ils vous ont soupçonné d’être un mauvais joueur, un truand d’assez haute volée et qui avait mûri le dessein sous une fausse identité et sans doute avec des complices, de leur fausser compagnie avec les bijoux qu’était censé receler le coffre. C’est pour cela qu’ils ont tué à Varsovie. Pour vous couper la route. Ils ont fait d’une pierre deux coups, vous liant pieds et poings par le meurtre d’une prostituée et en vous dérobant vos papiers falsifiés, comme preuves supplémentaires de votre crime. Car si on peut s’appuyer sur un pauvre type en vadrouille touristique, on ne peut faire confiance à un bandit capable de se procurer de faux documents. Nous sommes intervenus ici parce qu’ils vous auraient fait liquider quelque part en France. Vous ne seriez jamais allé jusqu’à Paris, Pierre. Quant à nous, ils nous auraient filé entre les doigts. Dans notre belle démocratie, ces criminels bénéficient d’inquiétantes protections. Un simple assassinat sur une quelconque aire d’autoroute, commis par un tueur mercenaire recruté dans la pègre, n’aurait pas suffi."
Georges en avait terminé.
Il se leva. Je sentis qu’il allait partir, me planter là, et j’eus envie de le supplier de ne pas me laisser seul. Il me devança.
- Je ne crois pas que nous nous reverrons, Pierre. Essayez de me pardonner tout ce chambardement de votre vie. Mais vous avez toujours rêvé de combattre sans jamais oser vous lancer dans la mêlée. C’est chose faite. Vous avez fait, à votre insu et pour votre cause uniquement, c’est vrai, du bon travail et rendu de grands services à une bonne part de l’humanité. Tâchez de mettre tout cela dans un coin paisible et confortable de votre mémoire et profitez de votre vie.
Il ajouta avant d’ouvrir la porte :
- Quelqu’un viendra vous chercher et vous conduira à l’aéroport. Votre voiture sera rapatriée. Vous avez eu un accident.
Puis, alors qu’il était déjà dans le couloir, il se retourna une dernière fois :
- Vous avez joué au loto et vous avez coché les six bons numéros, veinard. Dès votre retour, vous recevrez en poste restante le ticket gagnant. Votre compte en banque va être plein à craquer et votre interdit bancaire levé. Tâchez seulement de ne pas replonger. Vous voyez bien jusqu’où cela peut mener…
Il referma sur lui la porte. Je ne le revis jamais.
Depuis lors, mon existence est celle d’un oisif plein aux as et mon affable banquier me reçoit toujours en m’ouvrant grand ses bras, m’offrant de-ci de-là des placements juteux à ne surtout pas manquer. Comme je n’y entends goutte, je signe en silence des bas de pages rédigées comme en hébreu.
Et je bats la campagne, uniquement occupé à humer le vent des marais, à sentir la légèreté des bruines sur mon visage, à suivre le pas d’un chevreuil sur la boue d’un chemin de halage, à contempler le soleil qui plonge derrière les grands peupliers, aux heures calmes du soir, comme s’il y était un moment retenu prisonnier par de grands bras lancés vers le ciel et qui le supplieraient de rester encore un moment.
Mais dans mon sommeil, le moindre frémissement sur les contrevents disjoints que la pluie fait ruisseler, le moindre frottement sur les tuiles de mon toit où des chats sont en maraude, un halètement de la cheminée, un craquement assoupi du vieux bois dans l’escalier, le froissement d’un papillon de nuit pris au piège de mes rideaux, me font surgir du sommeil et interroger la nuit de mes fièvres maladives.
Le jour, un bruissement au bord des chemins que bordent des halliers, un gibier qui déboule à mes pieds et détale à travers les champs humides, un ragondin qui s’ébroue, un arbre qui gémit sous les caresses d’un souffle, m’arrachent un petit cri d’effroi et me font trébucher. Dans un café ou au restaurant, si un monsieur m’aborde, me sourit ou me demande du feu, dans la rue, si j’entends des pas qui emboîtent de trop près les miens, au supermarché si quelqu’un porte un instant sur moi son regard endormi, à la poste, à la boulangerie, chez le boucher, à la pharmacie, partout mon âme autant que mon cœur, comme des animaux blessés, cherchent à fuir et à se dissimuler.
Je suis au paradis des choses tangibles mais aux portes d’un enfer de solitude morale anxieuse jusqu'à la douleur, déprimée, qui, à n’en pas douter, je le sens bien à mes vertiges de plus en plus fréquents, à mes pertes de mémoire de plus en plus handicapantes, aux sanglots qui jaillissent à tout moment et comme sans raisons, aux quantités effroyables d’alcool que j’ingurgite chaque jour, finira par me tuer plus sûrement que les fusils de toutes les conspirations du monde.
FIN
KONIEC
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jeudi, 09 octobre 2008
Bohémiens en voyage
Penché sur une division à trois chiffres, je mettais des virgules au hasard et refaisais dans ma tête le voyage de la baguette de l'instituteur, sur les sommets des montagnes, sur les fleuves et à travers les forêts.
Il y avait là-bas des hommes et des enfants qui couraient sur la terre et qui s’éclairaient à la même bougie que nous. C’était si loin ! Comment avait-il fait pour y aller, lui, l’instituteur ? Quand j’en aurai fini avec le sabotage de cette accablante division, je le lui demanderai.
Moi aussi, je voulais voir les gens des antipodes.
Sans crier gare, comme surgis de la nuit, c’étaient eux cependant qui venaient jusques à nous.
Au dernier tournant de notre chemin d’école, juste avant les premières maisons du bourg, là où la rivière s’attardait en un large plan d’eau, sur une petite place herbeuse et sous de grands peupliers, les roulottes bariolées campaient un beau matin d’hiver. Des feux de bois tout vert arraché aux buissons crachaient la fumée et des hommes en chapeau noir, le teint ridé et hâlé, accroupis, regardaient pesamment ces feux. Des foulards rouges étaient noués autour de leurs cous velus. Des enfants rieurs et en haillons batifolaient tout autour du campement et de grandes femmes en longues jupes de toutes les couleurs, comme les roulottes, aux cheveux de jais qui dégoulinaient le long de leur dos et des anneaux de cuivre pendant à leurs oreilles, tressaient des paniers d’osier.
Des chevaux blancs tachetés de marron ou de noir broutaient à l’écart. C’étaient de petits chevaux comme on n’en voyait jamais dans les champs, agiles, avec des crinières épaisses. Parfois, un accord de guitare égrenait des notes qui s’élevaient en volutes comme la fumée des feux, au-dessus de la horde, dans l’air immobile et frisquet du petit matin.
Nous arrêtions tout net, saisis d’effroi. Nous hésitions un moment en chuchotant nos peurs. De rutilants poignards pendaient à leurs ceintures de cuir. Nous passions devant eux en faisant un écart, en baissant la tête comme les vaincus sous les fourches caudines, puis nous nous retournions pour voir si personne ne nous emboîtait le pas. Nous nous mettions enfin à courir.
Ils nous avaient regardé passer de leurs yeux mornes et taciturnes, des yeux d’autre part, sans faire un geste, comme si nous n’eussions été que des ombres. Au soir, nous empruntions un autre chemin, en suivant l’autre berge de la rivière. Nous rentrions par un long détour et annoncions en criant, en levant les bras au ciel et en courant que les bohémiens étaient là.
Ma mère commandait que les poules soient enfermées, que le verrou du toit à cochon soit tirė, que les saloirs soient portės dans la chambre et que les vélos soient entravés. J’ai vu un frère qui aimait tant sa bicyclette qu’il en dėmonta les roues afin qu’elles passassent la nuit au pied de son lit. Au souper, ma soeur racontait qu’une fois, un bohémien l’avait poursuivie en brandissant son grand couteau. C’ėtait tout. L’histoire s’arrêtait là et personne ne lui demandait comment elle s’ėtait sortie de ce bien mauvais pas. L’essentiel ėtait que ces gens-là couraient derrière les passants pour leur planter des poignards dans le dos. Un autre renchérissait qu’il les avait vu s’entraîner à faire ça, au cirque.
Debout pour pouvoir remplir chaque assiette de poireaux fumants et de lard chaud, ma mère disait que les Romanichels avaient ėte chassés de chez eux, parce qu’ils étaient des voleurs.
D’où ça, chez eux ? C’est ce que j’aurais bien voulu savoir. On haussait les épaules, on faisait un grand geste circulaire, on ne savait point. Alors on disait ailleurs.
Dans son éloquence indéfinie, ailleurs est un pays qui fait horriblement peur. La baguette de noisetier de l'instituteur ne disait jamais ailleurs, mais ici, lă ou lă-bas. C’ėtait une baguette qui ne s’effrayait pas des mondes inconnus.
J’épousais les angoisses du clan, un peu sceptique quand même. Les yeux noirs, humides et rêveurs des hommes aux foulards rouges ne ressemblaient pas à des yeux de voleurs et d’assassins.
Chaque fin de mois, ma mère répétait que l’épicier ėtait un voleur. Ses yeux globuleux, bleus avec des arcades sourcilières capitonnées et des poils blonds comme ceux du cochon, n’étaient ni humides ni rêveurs. C’étaient des vrais yeux de voleur.
Au dessert, fait de noix et de pommes, je demandai si l’épicier ėtait un Romanichel. Après tout, lui aussi vagabondait par les chemins avec son vieux camion, de village en village, pour voler les gens.
On ne vit pas tellement ce que je voulais dire. Tous les visages se tournèrent vers sa majesté le sphinx d’où viendrait forcément la réponse à cette énigme. Ma mère prit bien le temps de finir sa noix et dit que l’épicier habitait là, dans une maison du bourg, il parlait comme nous et il ne mangeait pas des hérissons. Les Romanichels, eux, mangeaient des hérissons et ma mère tordait la bouche de dėgoût.
D’accord, l’épicier ne faisait pas cuire des hérissons, mais il volait quand même les gens, avait-elle dit. Oui, il volait les gens avec son sucre et sa farine mais, comment dire cela sans dire de bêtises, vraiment ?
Disons que l’épicier avait le droit de voler les gens, voilà.
Un silence autoritaire ponctua l’énoncé de ce singulier postulat avant que ne suivent des éclaircissements plus rationnels. C’était pour ça qu’il était épicier et c’était De Gaulle qui lui avait donné la permission de voler. Elle n’était pas d’accord, mais elle n’y pouvait rien, enfin pas encore. C’était comme ça, la vie. Je ne connaissais pas la vie, un point c’est tout.
Je ne pouvais qu’acquiescer et je baissai le nez.
Je me contentai donc de cette obscure démonstration, remettant à plus tard d’en démêler les subtilités, jusqu’au fil d’Ariane qui devait certainement conduire à quelque vérité encore inaccessible à mon jeune âge.
Il faut pourtant longtemps, très longtemps, pour se débarrasser de la peur de l’Autre dont les autres, à qui on l’a transmise, vous font le dépositaire. C’est une souffrance qui perdure et qui, hélas, on ne le dira jamais assez, s’entretient, s’autoalimente de tout ce qu’elle trouve de non-moi sur son passage et qui ne s’efface jamais totalement.
Tant que les bohémiens bivouaquaient et rêvassaient au bord de notre rivière, deux ou trois jours, rarement plus, les paysans comptaient chaque matin leur basse-cour et vérifiaient dans leurs grands seaux la traite de la veille. Systématiquement, en effet, une poule pondeuse manquait chez Pierre, un coq avait pris la clef des champs chez Paul, une fourche, des légumes, un pigeon, un lapin ou même un baquet d’avoine avaient disparu chez Jules ou chez Félicien. Les gendarmes constataient, reconstataient, se faisaient répéter le larcin, prenaient posément le café qu’on leur offrait en engloutissant un bout de brioche et désignaient les coupables. L’enquête était terminée. Le paysan pouvait sereinement faire son deuil des disparitions. Après tout ça, en vérifiant une dernière fois quand même que la porte de ce clapier avait bien été forcée et en s’attardant encore un peu sur le printemps qui ne venait pas vite, ils filaient à toute petite allure vers le campement.
La fumée agonisante d’un reste de feu, des écorces d’osier éparpillées, parfois un bout de cuir ou de foulard déchiré, des crottins de-ci de-là, des empreintes de chevaux non ferrés imprégnées sur l’humidité de la terre, témoignaient du passage des voyageurs.
Tout comme elle les avait conduits là, la nuit les avait engloutis. Je ne les ai jamais vu arriver, je ne les ai jamais vu partir, je ne les ai jamais vus sur les routes, je ne les ai jamais vus autre part que là, sur leur petite place herbeuse. Ils étaient du vent, de la brise, des ailleurs insaisissables. Je venais alors souvent m’asseoir sur les pas de ces énigmatiques frères humains de l’ombre et du silence, chercheurs d’ėtoiles et de route, migrateurs de l’espoir, chapardeurs désignés, aux yeux tellement humides.
Le garde-champêtre enfourchait son vélo et rejoignait diligemment les gendarmes. Alors, penchés sur le sol, ils tournaient en rond et furetaient tous ensemble, comme des chiens courants derrière le passage des loups. Si les gendarmes haussaient les épaules, le garde-champêtre haussait les épaules, s’ils juraient, il jurait, s’ils ramassaient un bout de guenille, il en cherchait un, s’ils donnaient un coup de pied dans les cendres fumantes, comme s’il pouvait y avoir là-dessous un os de poulet qu’ils auraient pu brandir comme pièce à conviction, il démolissait lui aussi un feu mourant d’un véhément coup de sabot, s’ils soulevaient le képi pour se gratter la tête, il levait sa casquette et flattait son crâne luisant.
Puis la petite meute abandonnait ses investigations. Si l’estafette prenait la grande route de Poitiers, vers Couhé-Vérac, le vélo du garde-champêtre prenait celle du bistrot. En se frottant les mains, il racontait qu’il n’y avait pas cinq minutes, il était avec les gendarmes de Couhé, comme s’il en connaissait d’autres qui fussent d’ailleurs. Au premier verre, ils avaient fouillé les restes du campement des nomades, au deuxième ils avaient trouvé une peau de lapin, au troisième ils avaient toujours trouvé une peau de lapin mais aussi un manche de fourche, au quatrième ils s’étaient lancés à leur poursuite, à la fin de la bouteille, les bohémiens étaient sous les verrous. Après, il ne savait plus, le garde-champêtre, et comme tous ceux qui étaient là faisaient les insolents et se tordaient de rire en se tapant fort sur les cuisses, il envoyait aux cinq cent diables les gendarmes, les bohémiens et tous ces cons de paysans avec leurs poules et leurs lapins.
Je ne comprenais pas pourquoi ces vaillants pisteurs avec leur auto ne se lançaient effectivement pas à la poursuite des fuyards en roulottes. Peut-être les petits chevaux blancs avec des taches marron et noires avaient-ils aussi des ailes. J’hasardai la question. Cette fois-ci la réponse fut limpide, sans équivoque. Les gendarmes étaient des fainéants et surtout ils avaient bien trop peur de recevoir un coup de couteau dans leur grosse bedaine.
Mes apaches accédaient au rang des demis dieux.
Un été de grandes vacances, deux ėnormes canards eurent alors la bien mauvaise idée de disparaître de l’opulente basse-cour d’une des plus grosses fermes du village. Pourtant la fermière, matrone moustachue, était formelle : les canards étaient là au lever du jour, ils avaient disparu dans la journée. La maréchaussée se dandina pesamment d’une jambe sur l’autre, fronça ses sourcils en halliers, prise au dėpourvu, fortement contrariée et maugréant qu’elle avait des choses plus conséquentes et plus urgentes à régler. Le garde-champêtre ne s’en mêla pas. De hautes herbes folles envahissaient le bivouac habituel des nomades, plus de rivière, point de crottins, point d’empreintes de chevaux ailės, point de cendres chaudes. Ces canards empoisonnaient vraiment la vie de tout le monde, qui se faisaient voler sans qu’il n’y ait de voleurs dans les environs. Les regards se croisaient, allumés par des sous-entendus matois. La zizanie couvait. Les gendarmes ne se firent pas répéter la grosseur des palmipèdes et ils ne prirent même pas le temps d’avaler un cafė. Ils filèrent à toute allure classer cette étrange indélicatesse aux affaires non élucidées. Le village murmura. Peut-être même que le prétendu volé avait lui-même escamoté ses foutus canards. On ne s’embarrassa pas l’esprit à trouver un motif à une aussi fantasque plaisanterie.
Ils étaient loin, très loin, aux antipodes de mon monde, les baladins flâneurs. Leurs roulottes cahotaient au rythme des sabots de leurs tout petits chevaux, sur des chemins enveloppés par la nuit bleue. Un rayon de lune accroché à leurs ceintures jouait sur le fil de leurs couteaux et leurs yeux rivés aux yeux du firmament promenaient leurs songes chimériques, bâtisseurs d’horizons.
Il me semblait leur avoir rendu un peu de leur dignité et les goupils de la clairière du bois des merisiers ont dû, dans la pénombre blafarde de cette nuit-là, croire un moment qu’ils venaient de décrocher la lune.
Extrait d'un manuscrit : "Le silence des chrysanthèmes".
Photo complètement hors sujet : Avec mon ami Denis Montebello, ce matin devant le musée Kraszewski, écrivain polonais (1812-1887)
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mercredi, 08 octobre 2008
Hier, c'était au bord de la Vistule...
Hier, c’était au bord de la Vistule, j’ai rencontré une femme. Une vieille femme.
Le fleuve était gris et roulait des flots ombrageux.
Je m’étais assis sur les berges en hauteur et je le voyais en contrebas, très large. Il musardait sur des plages de sable et des arbres se penchaient qui noyaient leurs bras maigres dans les eaux, entre lui et moi.
Il y avait là des tourbillons d’écume.
Le fleuve préparait son entrée dans Varsovie, à une vingtaine de kilomètres derrière les dunes boisées. Je le regardais qui s'enfuyait et je pensais à la Sirène Sawa, sortie de ses profondeurs pour fonder la ville.
Je n’ai pas vu arriver la femme .
Elle était assise à mes côtés et regardait fixement les mélancolies du fleuve. Peut-être même était-elle là avant moi.
Je n’en sais plus rien à présent.
Qui, d’elle ou de moi, avait choisi le premier de venir s’asseoir ici, si loin de tout, au bord de la Vistule ?
La femme tourna son visage vers moi. Je sursautai et poussai un cri . Non pas qu’elle fût laide, mais bien parce qu’elle ne l’était pas...
Car elle était vieille, très vieille, et d’une beauté saisissante. Une luminosité curieusement intelligente dansait dans ses vieux yeux. Et c’est précisément ce contraste entre l’âge canonique du visage et la jeunesse du regard qui était terrifiant.
Elle souriait pourtant. Je n’avais jamais vu de sourire avec autant d’éclat.
Elle posa gentiment sa main sur mon genou :
- Je t’ai fait peur. Voilà des années et des années que tu me cours après et je t'ai fait peur. Fallait pourtant bien que je finisse par venir m’asseoir à tes côtés.
A quoi rêves-tu donc ici, au bord de ce grand fleuve ? Les mots te manquent et tu ne sais dire le monde que par des émotions agitées que semble préfigurer cette eau qui s'enfuit. Tu ne perds pas ton temps. Les mots qui manquent sont toujours les mots essentiels. Tu ne les ramasseras qu’au bord des fleuves que tu as imaginés, qu’au long des chemins où tu as cru marcher, sur des grèves en furie que tu n'as jamais vues, sous les forêts les plus sombres qui soient et que tu fuis. Tu ne les écriras jamais, ces mots. Sitôt cueillis, ils t’échapperont. Tu écriras des mots qui leur ressemblent. Tu voudrais écrire l’homme et son monde. Ecris d’abord leur absence.
Il faut me croire. Car je suis une vieille créature qui ne vit que par les mots. Mon destin et mon rôle interrogent tous les mots. Mais les mots qui m’interrogent sont des morts-nés.
Mes enfants alors se disputent tous le droit de parler en mon nom. Parce qu'aucun ne me croit encore adulte. Adulte moi, mes enfants seraient morts.
Et je suis perverse. Tous ceux qui me consacrent leurs mots pensent trouver en moi un refuge d’élection quand c’est moi qui suis nourrie de leur sang. Car je suis éternelle et pourtant meurs souvent. Je meurs chaque fois qu'un poète se prosterne à mes jupes, chaque fois qu'il travestit ses mots et trahit son voyage à seule fin de me plaire.
Je suis vieille. Aussi vieille que le premier cri du premier être pensant.
Regarde encore le fleuve et les nuages qui baignent sur son eau. Je suis ces nuages. Tu ne me trouveras que dans un monde reflété. Il faut, pour parvenir jusqu'à moi, savoir lâcher la proie pour l'ombre.
- Mais qui êtes-vous , madame, pour me tant dire et pour parler ma langue, si loin d'où je viens ?
- Qui je suis ? Mais je viens de le dire. Ne m’as-tu jamais vue auparavant ? Regarde-moi bien...
- ......
- Oui peut-être. Il me semble à présent....Quel est ton nom, madame ?
- Les Tiens m'appellent Littérature.
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vendredi, 03 octobre 2008
Une situation singulière
Comme dans tous les pays de l’ex-bloc de l'Est, le passage à ce qu’on appelle gentiment « l’économie de marché », pour ne pas avoir à dire « le sook du libéralisme sauvage », ne s’est pas fait ici sans douleur.
Je connais un village dont le boulanger a fait faillitte en une seule nuit au cours de laquelle les taux d’intérêts bancaires avaient été majorés de plus de 1000 pour cent ! Avant de faire sa valise au petit matin, le boulanger dépité avait inscrit en grosses lettres vindicatives sur le mur de son établissement « POMNIK DEMOKRACJI !", monument de la démocratie !
Vingt ans après, le sarcasme est intact et depuis la petite route qui serpente à travers la forêt, la colère de l’artisan est encore très lisibe.
Faut décrypter. Cette inscription est une éloquence de l’histoire.
On ne fait pas d’omelette sans casser les oeufs, n’est-il pas ?
Je vous dis tout ça parce que, des fois, ce passage à la vente forcée ne me semble pas partout complètement acquis dans les têtes et c'est ainsi que je me suis retrouvé, il y a peu, dans une situation assez cocasse pour un occidental.
Ma maison est tout en bois. Il me faut la peindre avant les rigueurs de l’hiver. Le menuisier a été catégorique et il a établi une ordonnance avec la quantité exacte et le nom de la peinture à utiliser. La meilleure. La plus chère aussi, diablement chère même, mais en contrepartie qui protège de tout : de la neige, du gel, de la pluie, du vent, du soleil, des champignons, des bestioles xylophages dont toute la forêt alentour est infestée.
Je me suis donc rendu, fort de l’avis d’un spécialiste, dans un grand magasin de peinture et j’ai montré fièrement ce que je voulais.
Le vendeur responsable, homme affable et grisonnant, s’est moqué. Pourquoi celle-là ? C’est la plus chère !
Oui, mais c’est la meilleure !
Oh vous, vous regardez trop la télévision ! Vous vous faites manipuler !
J’ai pas la télévision.
Alors, des gens qui l'ont vous ont abusé. Parce que cette peinture, vous savez pourquoi elle a du succès ?
Ma foi non.
Parce que ses fabricants ont un budget publicitaire énorme et que tous les soirs ils assomment les benêts de leurs boniments ! Faut pas croire, c’est de la vraie merde, cette marque !
Je suis pantois. Je remballe mon ordonnance...
Je désigne alors une autre peinture, moins chère. Ca vaut pas grand chose ça non plus, affirme le sympathique grisonnant.
Bon, l’autre, alors, là, plus haut...Non, non, c’est du sous-produit, un mélange, ça vaut rien. Dans un an à peine, il vous faudrait tout refaire...
Je suis de plus en plus déconfit...
Bon, alors pas de peinture mais un produit spécial, là, que je vois avec un chalet de montagne bien joli sur l’étiquette. C’est bon ça ?
Alors ça, cher monsieur, vendre ça, c’est vraiment se moquer du monde ! Non, autant badigeonner votre bicoque avec de l’eau de source !
Je suis atterré.
Il n’y a plus qu’une seule marque. Je montre timidement.
Surtout pas ! C’est bourré de poisons, cette saloperie ! Sûr que vous feriez crever les parasites, mais vous en même temps.
Alors ?
Alors rien du tout.
Le vendeur a fait son devoir. Il a dit ce qu'il avait à dire. Déjà il me quitte et se précipite au secours d'un autre acheteur qui, lui, veut du vernis pour ses clôtures.
J'observe le manège d'assez loin et je constate que tout ce que veut acheter ce nouveau chaland en fait de vernis, ça vaut pas une queue de cerise selon le petit grisonnant.
Je sors donc bredouille et décontenancé.
Inquiet aussi pour l’avenir de ma maison.
Je me dis que voilà un gars honnête, ou parano, ou je ne sais quoi, mais en tout cas un gars qui n’a pas bien compris ce que le tiroir-caisse attendait de lui.
Et pour finir, j'éclate d'un grand rire qui fait du bien.
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mercredi, 01 octobre 2008
L'automne, simplement
Je dois être d’un émoi suranné, de ceux qui ne font plus recette depuis belle lurette et j'ai dû naître avec un siècle et demi de retard, tant les déclins de l’automne m’inspirent comme d'éternels retours.
Les forêts ici sont des lumières orange, même sous la pluie grise. La feuille s’envoie en l’air et les champs sont plats. Ils ne disent plus rien. Que du vent devant lequel ont fui des oiseaux apeurés.
L’automne, c’est toujours un peu comme la succession de mes échecs que le grand mouvement des choses viendrait mettre en musique, chaque année et sur la même partition multicolore.
La fin des vanités aussi. Une mélancolie qui rend la tristesse joyeuse et tranquillise la solitude. L’hiver sera bientôt un retour à l’essentiel. C’est ce qu’annoncent les parures de l’automne.
C’est l’heure où je regrette une foule de choses. Confusément. Je ne sais pas exactement quoi. Sans doute de vieux rêves toujours remis aux calendes, des sentiers sur la dune qui n'ont jamais vu la mer, des amours volées au quotidien des jours. De vraies envies que le monde a bafouées de ses misérables exigences.
C’est comme ça l’automne. Une saison pour tremper sa plume dans les regrets de n’avoir pas été à la hauteur de ses propres illusions. D'avoir trahi finalement.
Et je regarde ce monde que balbutie une autre langue sous un ciel sans paroles.
Je pense à l’océan qui roule inlassablement ses orgueils et ses prétentions ridicules à l’infini, là-bàs d’où je suis venu.
Je pense aux amis que je n’ai plus revus. Disparus. Echoués sur d'autres plages.
Leurs larges mains parfois posées sur mes épaules.
Je me demande aussi si tout ça vaut la peine, ces blogs, ces sites, ces écrits, ces tentatives criardes de conjurer l'incertitude, ces mots, toujours les mêmes mais recousus de neuf, comme les dimanches du désespoir.
Quand l'après midi comme un corbillard traîne en longueur sur la certitude de lundis mortellement ennuyeux.
Et comme l’artiste accoudé à son comptoir devant sa bière allemande, je regarde au loin et je me dis qu’il est bien tard, qu’il est bien tard...
Qu’il a peut-être, va-t'en savoir, toujours été bien tard.
09:27 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : littérature
jeudi, 25 septembre 2008
Alchimie sommaire de l'écriture
Ce que nous avons à notre disposition pour écrire le monde, c’est un désordre intérieur.
Toute la problématique de l’écriture réside dans cette confrontation entre l’intérieur mal maîtrisé, mal connu même, et l’extérieur fortement matérialisé et d’apparence rigoureusement organisé. Un extérieur qui poursuit ses buts autonomes, qui se soucie d’être écrit comme d’une cerise et un intérieur qui doit composer avec lui, au risque de périr.
Mais qui vient d’ailleurs, décalé.
On n’écrit le présent que sous la dictée, même très discrète, d’un passé.
Ce monde d’enchevêtrements mécaniques où se distordent nos efforts pour rester humains, ne pourra jamais être pensé sensiblement, je veux dire écrit, par moi sans que ma plume n’ait trempé au préalable dans l’encrier laissé par mes premiers paysages. Une rivière, des frères, une mère, des chemins d’école valsant sous des brouillards, des équinoxes aux odeurs de champignons et de troupeaux mêlées, de vieux récits de trappeurs dans des livres jaunis, de premiers camarades.
Nous avons tous, sans doute, des paysages, une voix brisée d’aïeule, un coin de terre, une forêt initiale, un indéfini de nous et que nous avons quittés trop brusquement.
Sans prendre congé.
Nous avons basculé, chaviré, dans une espèce d’époque secondaire qui niait nécessairement notre primaire. Et nous n’en étions pas peu fiers, de changer d’époque, de notre mue !
La révolte capillaire, le rock, la pop, la découverte de l’amour sexuel, la guerre du Vietnam et la révolution. Le tout sous les volutes bleues d’une herbe capricieuse, dont les graines crépitaient parfois sous la chaleur du mégot, entre amis du même tonneau.
Ce n’est qu’après, en se faisant frotter l’un contre l’autre l’intérieur et l’extérieur, du moins en pensant la friction, que les véritables étincelles sont venues. Celles de l’abandon des chimères, vaincues par la fuite du temps
Ecrire, c’est poétiser la souffrance. Quels que soient les effets d’annonces, les formes, les prétentions et les exigences de l’écriture.
On n’écrit cependant jamais aux prises réelles avec la souffrance. Quand on est sous les rafales d’un cyclone, on pense à sauver sa peau, pas à décrire le vent.
J’ai passé un an dans une souffrance morale des plus aigues. Quelque chose qui, à force, passait au physique, formait dans le ventre une boule et me faisait hurler de douleur, le matin au réveil.
Le corps obligé de prendre en charge une part de la souffrance afin que l’esprit ne sombrât pas totalement. Le corps comme une soupape de sécurité, justifiant ainsi les cris qui, sans lui, eussent assurément passés pour les manifestations d’une démence accomplie.
Un nom donné au mal de vivre : il a mal au ventre. Ah, c’est pas grave alors…Faut voir un médecin.
Aucune envie d’écrire, ne serait-ce la moindre chansonnette. Les seules échappatoires, l’alcool et la marche sous la pluie, le visage inondé sur des chemins fangeux. Les trois conjugués, le vin, beaucoup de vin, la pluie et la marche, transportent la souffrance dans les sphères plus lénifiantes de la pensée pure.
Après seulement est revenue le goût d’écrire. Ce plaisir sans égal d’inscrire les mots qu’on redoutait tant à dire. Après la cassure.
Le schisme consommé, le raz de marée, la lame de fond ayant tout détruit sur leur passage, l’écriture est venue reconstruire le paysage.
C’est ça, pour moi, écrire. Reconstruire les paysages.
L’écriture, c’est pas fait pour comprendre. Y’a des divans pour ça. Au pire, des philosophes
L’écriture, ça existe pour bâtir des mondes de l’intérieur. Quand ces mondes sont rentrés en une telle contradiction avec l’extérieur qu’il leur a fallu livrer une bataille mortelle et que c’est eux, les intérieurs, qui en sont sortis – momentanément du moins- vainqueurs.
Je n’invente alors rien. Ni le trouble des beautés anonymes d’un pays où je vis en étranger, ni les « je » narrateurs, ni les personnages d’un récit.
Ils sont tous des fantômes de ma vie enfuie, dilapidée.
Et conviés aujourd’hui à venir goûter une part de mon bonheur d’exister.
C’est quand je reconnais dans une écriture ce mélange détonant de fantômes, de bonheur d’exister et de souffrance, que je sais être en présence d’un frère.
D'un compagnon de route.
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mardi, 23 septembre 2008
Notes pour flagorneurs de tous poils même quand ne savent pas qu'ils en sont...
Par Gutasve Nadaud, Brassens et......le jeune artiste qui n'a toujours pas de tête mais, cette fois-ci, quatre mains
Un roi d'Espagne ou bien de France, avait un cor, un cor au pied.
C'était au pied gauche , je pense, il boitait à faire pitié.
Les courtisans, espèce adroite, s'appliquèrent à l'imiter,
Et qui de gauche, qui de droite, ils apprirent tous à boiter.
On vit bientôt le bénéfice que cette mode rapportait,
Et, de l'antichambre à l'office, tout le monde, boitait, boitait.
Un jour, un seigneur de province, oubliant son nouveau métier,
Vint à passer devant le prince, ferme et droit comme un peuplier.
Tout le monde se mit à rire, excepté le roi, qui tout bas,
Murmura:«Monsieur, qu'est-ce à dire ? je vois que vous ne boitez pas.»
«Sir, quelle erreur est la vôtre ! je suis criblé de cors, voyez:
Si je marche plus droit qu'un autre, c'est que je boite des deux pieds.
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mardi, 16 septembre 2008
La musique ça se conjugue au présent
A l'époque de la publication de mon bouquin sur Brassens, je recevais beaucoup de courrier. Par la poste.
Un Monsieur québecois et médecin de son état m'avait ainsi fait parvenir une longue missive dans laquelle il me disait s'être acheté à Paris la même guitare que Brassens, chez le fameux luthier Jacques Favino, et qu'il s'évertuait à jouer exactement, au centième de mesure près, comme le bon Maître.
J'avais répondu - gentiment - que je n'en voyais ni l'utilité, ni le plaisir qu'on pouvait en tirer. Que l'éternité d'une oeuvre résidait précisément dans sa relecture subjective, affective, sensible, adaptée à soi.
Récemment j'ai découvert ça. Et c'est simple et c'est beau et c'est juste.
Contacté, l'artiste m'a donné l'autorisation de publier ici sa vidéo.
Oui, la musique, ça se conjugue vraiment au présent.
Quand on prend sa guitare, il n'y a pas de concordances des tons au passé, sinon décomposé.
11:04 Publié dans Musique et poésie | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
samedi, 13 septembre 2008
OPIUM : LES OVERDOSES DU PEUPLE

Photo AFP
09:04 Publié dans Critique et contestation | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature


