jeudi, 31 décembre 2009

Saturne

faire.jpgÇa ne m’a jamais trop amusé que les hommes, les femmes et les enfants s'obstinent à se souhaiter à date fixe et prévue depuis un calendrier entier, une bonne année et se contraignent ainsi à être joyeux, bons et soudain généreux.
D’abord, parce que dans toutes ces bises, ces lettres, ces vœux, ces mots, ces bulles de champagne et ces repas pantagruéliques qui font en même temps remonter le moral et l'indice de consommation des ménages dans les cahiers des intoxiqueurs patentés, comment trier le bon grain de l’ivraie, hein ?
M’a toujours semblé que l’ivraie était plus abondante que le grain là-dedans.
Mais bon, ça n’est pas très grave tout ça. Il s’agit d’un code social et on ne demande pas à un code d’être affectif ou sincère….Comme quand, sur la route par exemple, on fait signe à un quidam qu'on n'a jamais vu et qu'on ne verra sans doute jamais,  que les poulets sont en embuscade derrière le prochain buisson.
Alors acceptons ça comme tel. Depuis le temps que nous faisons allégeance aux  codes de toutes sortes qui régentent, organisent et conduisent nos vies pour notre bonheur le plus plat, diantre, un de plus ou de moins, quelle importance !? On ne va pas en mourir !
Bien si justement...
Car ce qui m’embête beaucoup, c’est que je pense à chaque fois à cette torture au raffinement des plus exquis et qui consistait à laisser tomber sur le crâne d’un condamné un liquide au compte-gouttes. Au début, ça chatouillait, c'était plaisant, peut-être même le condamné rigolait-il et pensait-il qu'il avait été convoqué à une farce. Chaque goutte cependant accomplissait
lentement, inlassablement, régulièrement, cruellement, son travail d’érosion, jusqu’à ce que le chatouillement ne se change en douleur insupportable et que le susdit crâne ne se perce et que...

Condamné moi-même,  je n'aurais qu’à demi
apprécié qu’on applaudisse à la chute de chaque goutte.

Image : Philip Seelen

lundi, 28 décembre 2009

Lettre ouverte

Chères lectrices et chers lecteurs de l’Exil,

…Parce que, où que nous soyons, quelque soit la latitude à partir de laquelle nous nous accrochons à nos rêves et à nos espoirs, nous sommes tous des exilés de quelque part…D’un intérieur perdu ou bradé aux circonstances, d’un monde spontané, quand nous faisions encore corps avec lui.

Les hommes, les femmes et les enfants du monde chrétien viennent donc de célébrer la naissance très hypothétique d'un dieu
de plus en plus improbable, à grands coups de flons flons, champagne, bises à la mémé et autres chocolateries.
Ils s’apprêtent désormais, avec les mêmes flons flons, les mêmes chocolateries, les mêmes bises à la mémé et le même champagne, à tourner une page du calendrier accroché à leur mémoire du temps, toujours chrétien et toujours très approximatif par rapport au grand mouvement des choses.
C’est ainsi…
Et comme nous n’avons pas d’autres grands repères, à part nos événements personnels, je sacrifie à l’environnement idéologique du calcul du temps et viens vous remercier de votre fidélité à l’Exil comme de vos divers commentaires, aux derniers desquels je n’ai pas fait écho ces temps-ci, accaparé par d’autres urgences de l’hiver polonais.
Vous m’en voyez fort marri.

Vous êtes, à peu près, 1000 visiteurs uniques pour plus de 3500 visites et plus de 8000 pages feuilletées mensuellement.
J’ignore si c’est beaucoup, moyen, peu ou carrément dérisoire. Je sais néanmoins que ça me satisfait beaucoup et m’invite à continuer à faire vivre l’Exil, vitrine au quotidien d’une activité d’écriture plus générale.

Comme vous le savez sans doute, j’ai participé à Tempête dans un  encrier, en compagnie de cinq autres auteurs. Je m’apprête ces jours-ci à abandonner cette part de mon activité, n’y trouvant plus ni l'inspiration ni le plaisir nécessaires à un travail cohérent, sans pour autant que mes compagnons de route y soient pour quelque chose.
Un autre projet en compagnie de Stéphane Beau et Solko verra peut-être le jour en février, une revue dont il reste à définir toutes les modalités, forme et contenu, les deux étant par ailleurs indissociables.

De l’autre côté de l’’écran,  j’ai entamé depuis plus de deux mois la rédaction d’un récit, roman, histoire, grosse nouvelle, je ne saurais vous dire, qui me donne beaucoup de plaisir, le plaisir de refaire un bout du voyage à l'envers dans mes paysages et qui pourrait voir le jour en 2011 ou 2012, si le manuscrit trouve preneur, ce qui n’est jamais gagné d’avance, nous le savons que trop, et si je ne suis pas mort, ce qui n'est, non plus, jamais garanti d'avance...

Polska B dzisiaj, chez Publie.net, semble rencontrer audience  et le 25 mars, « Géographies » - sans doute sous un autre titre que me proposera Georges Monti -  paraîtra à l’enseigne du Temps qu’il fait.
Une nouvelle est parue dans un recueil collectif, chez Antidata et en décembre.

Tout ça, donc, pour vous  faire un panorama de mon activité d’écriture.

Pour l’heure, l’hiver polonais a frappé brutalement. Un thermomètre aux alentours de – 30 avec le vent de l’est qui miaule comme une âme errante, les villages engloutis sous la blancheur pétrifiée et les paysages aux visages morfondus...Et s’il faut en croire les spécialistes de la chose météo, ça devrait frapper à nouveau très bientôt et très fort…
Ah, le réchauffement climatique !
Où ça ?

Je ne vous souhaite pas une bonne année, mais 8760 heures, 365 jours, 52 semaines et 12 mois d'espoirs poétiques et de redécouverte intime du monde.

Amitiés à toutes et à tous et encore merci de votre écoute.
À très bientôt
Bertrand

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jeudi, 24 décembre 2009

Noël de Gentils

P3190017.JPGChez nous, sous les tempérances océanes, les chemins forestiers étaient boueux et creusés de profondes ornières laissées par les charrettes. Une eau rougeâtre y stagnait tout l’hiver.
Ce sont ces chemins argileux que mes frères et moi empruntions, qui une serpe, qui une hachette, qui un outil de fortune à la main, pour aller dénicher la branche de sapin qui serait élue Arbre de Noël. Mais il fallait d’abord trouver le sapin, dans ces bois de chênes et de châtaigniers où jacassaient des geais rose et bleus et où furetaient les écureuils.
C’était une longue quête de clairière en clairière avant de tomber sur un conifère solitaire et rabougri, un arbre nullement de métier, abandonné là par le caprice d’une graine au vent et que nous amputions d’une de ses ramures, la plus belle,  disons la moins décharnée.
Quand je dis que nous prélevions une branche, ce n’est pas très exact. Car nous n’avions pas tout à fait le même sens de l’esthétique et il y avait alors forcément dispute et parfois coups de pied, chacun prétendant savoir qu’elle était la plus jolie, celle-là étant trop grande, celle-là trop petite, cette autre encore pas assez verte, et celle-ci enfin trop tordue.
Quand de guerre lasse, nous finissions enfin par tomber d’accord, le pauvre arbre déjà apatride et bâtard, n’avait quasiment plus que son tronc pour pleurer et sans doute jamais ne se remettait de cette visite de barbares.
Nous étions des druides à la recherche d’une magie qu’il nous fallait ramener au clan. La magie de la fête et de la trêve des réprimandes. Car pour être celle de païens et de blasphémateurs, notre maison n’en tenait pas moins Noël pour inviolable. Il était la borne à franchir et qui mettait fin à la décadence de la lumière. À Neau, disait-on, fier d’énoncer quelque chose de beau et de pas évident du tout au creux le plus obscur de la lumière, les jours allongent d’un pas de geau.
C’était le seul soir de l'année où l’on s’attardait à souper, où il y avait des huîtres et des odeurs d’orange, des chocolats et du vin blanc.
Même qu’à la fin, après la bûche et le café, gage irréfutable qu’il s’agissait bien là d’agapes exceptionnelles, ma mère se mettait à chanter d’interminables sérénades, des chansons d’amour ou de misère, en tirant voluptueusement sur une cigarette blonde et en fermant les yeux. Fiers de ses vibratos, nous applaudissions.
Car elle avait chanté pour nous. Au quotidien, elle chantait pour elle, pour des souvenirs maussades ou, au contraire, pour d’indicibles espérances.
Dès qu’elle arrêtait son récital, immanquablement, encouragée par l’adhésion sans faille de son public, elle disait qu’elle aurait voulu être une chanteuse de cabaret, que son père qui était intelligent et qui avait voyagé, était d’accord, mais que sa mère, vraiment sotte et arriérée, pour qui seul comptait d’avoir de la bonne terre, de la beunasse au souleil, s’y était fermement opposée.
Dès lors, la fête perdait un peu de son entrain. Sans cette béotienne de grand’mère, peut-être serions-nous nés sous une autre étoile, de celles qui brillent aux frontispices du music-hall, la voix maternelle sortirait du gros poste TSF qui pavanait sur le manteau de la cheminée et nos Noëls seraient cousus d’or et de soie. On aurait une automobile, c’est sûr, une maison plus grande avec des chambres chauffées, un appartement en ville, peut-être, et des habits toujours neufs, comme ceux qu’arboraient, ridiculement à mes yeux et à l’école, les enfants du notaire et ceux du médecin.
Ma mère participait au délire. Elle en orchestrait même le crescendo, emportée par le ressentiment d’un talent jeté aux orties et la nostalgie des jeunesses enfuies.
J’écoutais en silence ces élucubrations d’hallucinés d’un soir. Je jetais un regard cauteleux sur les deux bouteilles vides de vin blanc moelleux. Je ne sais pas si j’établissais clairement une relation de cause à effet, mais il y avait là un phénomène qui  m’inquiétait.
Par la suite, longtemps, trop longtemps, j’ai essayé moi aussi d’apercevoir un autre monde qui serait camouflé dans l’alchimie des bouteilles. Je n’ai rien vu de tout cela. Ça ne devait pas être le même vin, ou alors je n’ai jamais su le boire.
Toujours est-il que ces soirs-là, je remerciais in petto la grand’mère rigoriste pour sa fermeté et pour son mépris de l’art. Je n’aurais pas voulu être de cette famille d’imbéciles heureux qu’ils appelaient de leurs vœux.
Moi, j’aimais mon monde. C’était un monde où il manquait tellement de choses que tous les rêves étaient permis. Il suffisait d’ouvrir des portes et des livres et d’écouter les arbres, de marcher pieds nus dans la rivière, de savoir jouer avec les champs et les bois.
Toute mon histoire, finalement, s’est construite, bon an mal an, autour de cette recherche du jeu et de la récréation.

Le silence  des chrysanthèmes

mardi, 22 décembre 2009

Mise en veille

C'est dans les conditions extrêmes que réapparaît l'essentiel,

Qui souligne d'un double trait la fatuité  des bavardages et des convictions de la normalité,

Ramène au premier plan les exigences premières.

L'écriture ne peut affronter la vie que légèrement décalée de la vie,

le reflet étant toujours et forcément en retard sur la lumière.

C'est même la condition sine qua non de son existence...

 

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mercredi, 16 décembre 2009

Il y a

gueule4.jpgUne vieille conviction, tantôt latente, tantôt manifeste, tantôt que j’accepte, tantôt que j’essaie de combattre, en tout cas une conviction avec laquelle il me faut vivre et composer, c’est que le bonheur n’existe qu’individuel et sous notre seule responsabilité.
Les colères que je pousse, depuis le début, contre un monde de fous furieux, injuste et trompeur, ne seraient que les jérémiades de l'impuissance et les transferts lénifiants de la responsabilité.

Si je m’arrête un peu, le nez au vent, comme quand on s’arrête pour reprendre son souffle,  je me dis que ça doit exister, ce foutu bonheur, mais seulement quand on a réussi à résoudre sa propre énigme.
Commencer par là. Ou finir, c'est selon.
Pas facile. Difficile de descendre de vélo pour se regarder pédaler.
Il faut d’abord vouloir abattre  la forêt qui fait tant d’ombre à l’arbre, couper des ponts, ravaler au rang de fantasmes aliénés d’autres convictions, qui refusent de se présenter comme telles, qui sont des poisons qui s’adaptent à tous les antidotes, qui, chassés par la porte reviennent en force par la fenêtre,  tels le confort, le travail, le fric, les liens ficelés autour de son histoire, la foule, la bagnole, la sécurité sociale, la retraite, la consommation du superflu érigé en nécessaire, les amis qui ne le sont jamais assez pour vous accepter dans votre nudité, les amours vieillissantes planquées sous la tendresse, la complicité et autres astuces de l'immobilisme aventurier, bref, la raison.
Le vouloir..Un monde malheureux ne s'écroule que lorsque les individus ont cessé de lui faire allégeance en s'inscrivant comme "individus de ce monde." Tout autre braîllement contre lui équivaut à mener pisser les poules.
En écrivant une page ? En parsemant la difficulté d’être de mots arrachés aux griffes de l’insomnie ? Non point.
L’écriture vient après la vie, elle en est l’empreinte laissée sur la neige et qu’on aime lire pour mesurer, par joie, le chemin qu'on est en train de faire, celui qu'on a parcouru et l'espace, devant, qu’il nous reste pour cheminer encore,  avant la chute des horizons. Le contraire, quand l'empreinte précède le pas, ça ne peut s’appeller qu'exercices de style, voire balbutiements.
Non...Pas le vouloir, tout ça.  Le faire sans vraiment savoir qu'on est  en train de le faire. Dans ce geste suicidaire qui redonne tous les espoirs à la vie, qui crée ce vide, cet appel d’air, ce gouffre dans lequel elle n’a plus d’autre issue que de s’engouffrer. Quand elle n'a plus de prétextes.
Le nez au vent qui vient des déserts de Sibérie, là, en bousculant les poudres de la neige, on est bien seul, on n'a rien, on n’est pas vu du monde, mais on sait ce qu’on est venu faire là.
Résoudre son énigme. Et après, mais seulement après, dire : je t'aime.

Mais sans absolu.
Les gens qui disent "je t'aime" en signant de l'absolu, seraient bien inspirés d'aller au plus court et de dire tout de suite : je te déteste.
Ils gagneraient dix ans de leur vie. Parfois vingt... ou trente. Voire la vie entière.

Image : Philip Seelen

mardi, 15 décembre 2009

La Makhnovstchina...

Il neige, il y a  du vent...Il fait très froid sur les plaines immobiles de Pologne et d'Ukraine.

Je vous offre aujourd"hui d'écouter cette superbe version de la Makhnovstchina...

Ici.

 

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lundi, 14 décembre 2009

Le génie de Balzac

sapins.jpgRelevé chez Balzac* :

" Les parvenus sont comme les singes desquels ils ont l'adresse : on les voit en hauteur, on admire leur agilité pendant l'escalade ; mais, arrivés à la cime, on n'aperçoit plus que leurs côtés honteux."

Et me suis dit que, certainement, c'était ça le génie littéraire : être capable  d'écrire quatre pages sur un bouquet de fleurs* et dire en deux lignes des milliers et des milliers de gens, intemporels, de tous les milieux - ceux-ci eussent-ils la prétention de se dire "éclairés" - et de toutes les conditions.

* Le Lys dans la vallée, édition de poche 1995, page 95

* Félix glanant  sur les champs de la vallée de l'Indre un bouquet pour Mme de Mortsauf


Image  : Philip Seelen

samedi, 12 décembre 2009

La guitare

concert.JPGMenuisier ébéniste de son état, mon frère aîné fut  pris d'une idée aussi incongrue que lumineuse.
Il me prouva que ses outils étaient beaucoup plus utiles que les miens ou du moins qu'il savait s'en mieux servir et son idée donna à ma jeune vie une impulsion nouvelle qui ne devait plus s'éteindre.
Il poussa un beau jour la lourde porte de la maison, portant dans ses bras une guitare, une guitare énorme qu'il avait eu la curieuse fantaisie de fabriquer lui-même, sur ses temps libres, dans l'atelier de son bonhomme de patron.
Il était aux anges et souriait benoîtement en exhibant son chef-d'œuvre à bout de bras. Il fut accueilli comme un Père-Noël, toute la tribu regroupée autour de lui, questionnant, touchant et caressant du doigt le magique instrument, balbutiant des questions, du style comment t'as fait ça, quand, pourquoi et c'est pour qui ?
L'un ou l'une demanda même, c'est quoi exactement ?
Ma mère resta tout bonnement perplexe devant tant d'ingéniosité. Elle regardait quand même avec forte suspicion l'objet musical, se demandant sans doute ce qu'il venait faire dans cette maison où seul l'utile avait droit de cité. Elle prit l'instrument, le retourna, l'examina, dit nom d'un chien que c'était lourd et le rendit à son créateur en demandant qu'il en joue. Peut-être même nourrissait-elle quelque espoir d'être accompagnée et se préparait-elle à chanter.
Le génial artisan tambourina énergiquement sa main d'expert menuisier sur les cordes qui rendirent un timbre métallique si discordant et tellement abominable que ma mère ordonna qu'il arrêtât sur le champ. Sans doute fort déçue, elle fit pendre aussitôt au mur l'original ustensile par la bandoulière dont mon frère avait pris soin de l'équiper.
Ce fut tout. Le jugement était sans appel.
On admira un temps l'ornement singulier aux formes tellement arrondies sous son vernis acajou. Puis on l'oublia, son gros ventre réduit au silence se recouvrit des poussières du mépris général.
Mon frère passa à la fabrication de maisons et de monuments en allumettes, avec des fenêtres en papier brillant, de toutes les couleurs, vertes, orange, rouges et qu'on installa partout, sur la cheminée, sur les étagères, sur l'armoire, dans la chambre. La maison n'était plus qu'un grotesque musée en allumettes, d'autant plus qu'un deuxième frère s'était mis en devoir d'épouser la manie du menuisier. Ils rivalisaient alors d'imagination et y passaient leurs soirées sous la chandelle, avec des doubles décimètres, du carton, de la colle, des papiers et une lame de rasoir en guise de scie. Lorsque, leur délire de surenchère atteignant son paroxysme, ils entreprirent la reconstitution commune de la cathédrale de Chartres, les maîtres du gothique flamboyant durent pousser des cris d'effroi et d'outre tombe.
J'étais cependant tombé amoureux de la guimbarde proscrite et chaque fois que je le pouvais, je la décrochais de sa potence pour en faire grincer les cordes. J'appuyais comme un forcené sur les cases, jusqu'à la troisième. Au-delà, la pression réclamée était si puissante qu'aucun son digne de ce nom ne pouvait en être espéré et que mes pauvres doigts s'en tordaient de douleur.
Un jour de solitude et de désert, je volai des partitions, des livres de solfège et des grilles d'accords qui traînaient sur un vieux piano, au fond de la salle dite de musique du collège. Bien sûr, tout indiquait la bande des trois ou quatre relégués dominicaux. Le larcin avait été commis sur un week-end. Le professeur de musique en était absolument certain, ce qui était pourtant misérablement faux. J'avais récupéré ces écritures musicales un jeudi après-midi, quand tout le monde était à la télévision, récréation tellement nouvelle qu'elle en était sacrée, et dont j'avais été évidemment privé. Cette erreur d'appréciation du professeur de musique, si elle n'était pas une manifestation de sa mauvaise foi, me donna le courage d'affronter d'aussi faillibles accusateurs.
Plusieurs fois interrogé, jamais je n'avouai et m'indignai ouvertement d'aussi sottes inculpations. J'avais vaguement entendu parler d'une espèce de pape de l'instruction publique, l'inspecteur de l'Académie, chargé de vérifier si tout allait bien, si les professeurs faisaient bien leur travail et si les directeurs et les surveillants faisaient bien respecter les divers règlements. Je tentai un coup audacieux et menaçai d'écrire audit inspecteur si on ne cessait pas de me harceler avec cette histoire de musique disparue et dont je n'avais que faire. L'impudence effraya tout le monde, du servile balayeur au suffisant directeur. On eût dit que j'avais menacé d'introduire un putois dans le poulailler. On abandonna les perquisitions dans mon armoire et sous mon lit, parmi mes livres et mes cahiers de la salle d'étude également.
Ils n'auraient pas trouvé, de toutes façons. Un ami - où que tu sois aujourd'hui, je te salue, l'ami - un des trois voyous qui allaient fumer des cigarettes à la messe, avait été chargé d'escamoter le larcin à l'extérieur.
Je crois même que ma mère avait été interrogée par écrit. Elle avait réexpédié des salutations fort distinguées qui m'innocentaient complètement et qui ne se démentirent jamais, même lorsqu'elle me vit bien plus tard absorbé, tel un moine sur ses grimoires, dans la contemplation des cahiers de portées musicales.
J'appris les notes, une à une, pas encore les dièses et les bémols, mais les notes inaltérées. Comme tous les autodidactes, je commençai par massacrer Jeux Interdits, juste avant de tordre le cou au Pénitencier. Toutes les heures de mes vacances y étaient consacrées. J'avais l'énorme et lourd instrument sur les genoux, je suais sang et eau, besognant, recommençant, chantant, hurlant, m'égosillant. Je maîtrisais maintenant le mi mineur, tant romantique, si beau et si simple, et  le la mineur. Je passai à l'apprentissage du Do, puis du mi et du ré. L'heure était venue de m'aventurer jusqu'au fa.
Sur cet instrument de torture, je m'échinai quasiment six mois  pour lui donner une allure à peu près présentable.
La guitare était mon amie, mon âme soeur, la confidente de toutes mes mélancolies et pensées secrètes. J'en délaissais les livres, du moins à la maison. Ma mère me conjurait d'arrêter le massacre. Elle menaça plusieurs fois de passer l'instrument par les flammes de la cheminée. Je la menaçai moi-même d'incendier toute la maison si elle s'avisait de commettre un tel crime. Venant de moi, l'avertissement fut pris très au sérieux. Il nous fallut trouver un compromis acceptable ; je ne jouais qu'au dehors ou dans la grange sur des tas de bûches et même, s'il faisait froid, dans le toit du cochon qui semblait s'en distraire en battant la mesure de ses grandes oreilles poilues et en me regardant de ses gros yeux  d'imbécile de cochon.
Le goret fut mon premier auditeur.
Je maîtrisais maintenant une gamme d'accords assez complète pour m'essayer à mes propres chansons. Même si elles débutaient toutes par un mi mineur ou par un la mineur, ou même si leur structure musicale se réduisait à  ces deux accords-là, j'en étais fier. J'y mettais les paroles puériles d'une révolte déjà adulte. Je voulais toujours être un écrivain mais, en plus, un chanteur de poésie.
Ma rencontre avec Brassens était dès lors inévitable.

Le silence des chrysanthèmes

Photo : Concert dans une auberge du marais poitevin, France 2004, devant une soixantaine de spectateurs et.... un renard empaillé !!!

vendredi, 11 décembre 2009

Nouvelles des nouvelles

Aux alentours du 15 décembre, les Editions Antidata publient  un recueil, auquel j'eus l'heur de participer : 10 nouvelles sur le thème de "La maison".

Dix récits et dix écrivains parmi lesquels notre ami Solko, que vous retrouverez au sommaire sous le nom d'emprunt de Roland Thévenet. Ou le contraire....

Cordial salut, donc, aux auteurs et compagnons de route dans cette aventure, magistralement initiée et conduite par Olivier Salaün.

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Je trouve, moi, qu'il aurait de la gueule, ce livre, sous votre sapin flairant bon la forêt et le verbe d'antan...


mardi, 08 décembre 2009

Vacuité

Qu’est-ce qu’il y a d’évident à écrire ? Rien.
PB020007.JPGC’est parfois presser un citron qui n’a plus que la pulpe. C'est amer, la pulpe.
Alors, mieux vaut passer outre. Attendre que quelque chose survienne de l'intérieur et qui soit digne d’être dit.
Ouvrir un blog, c’est tellement  facile ! Un écritoire à la portée d’un enfant doté d’un QI à peine moyen…
Le faire vivre au quasi-quotidien, c’est ardu, fatigant, dangereux. On peut même y perdre le fil de ce qu’on se proposait d’en faire.

On peut même ne plus
trop s'y reconnaître. Est-ce qu'un citron se verrait en citron en ne voyant que sa puple ?
Y’a des moments, comme ça, où tout paraît cruellement vain.
S’énerver contre ce monde injuste, de mascarades et de merde, de petits hommes besognant sur la pointe des pieds et d'esclavage feutré  ?

À quoi bon, franchement ? C’est se taper la tête contre les murs  …I s’en fout le monde…Comme les murs....Peut-être  même s’en nourrit-il, de la colère qu'on lui voue et des cacas nerveux qu'on lui faits…Et puis, vraiment - mais vraiment - si on voulait s’énerver honnêtement sur tout ce qui nous agace, sur tout ce qu’on a perçu de faux et de vulgairement intéressé, on se fâcherait avec tout le monde. Peut-être même avec soi-même.
C'est comme ça, sans doute, qu'on devient tranquillement fou.
Alors, mieux vaut passer à autre chose. Attendre que quelque chose survienne de l'intérieur et qui soit digne d’être enfin dit.
Regarder du vent aux quatre horizons incertains des plaines. Regarder du rien, histoire de regarder du vrai dans les yeux.
Des ailes viendront pourtant qui  bien trop tôt le bec nous cloueront.

Toutes les notes