lundi, 31 août 2009

Entre Sète et Montpellier

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Solko revient de Sète et, de cette villégiature ensolleillée, nous ramène quelques réflexions sur sa lecture de Michelet confrontée au spectacle affligeant des gros estivants vautrés dans le sable fin des plages, sur Valéry, sur Brassens, sur les gens qu'il a croisés, à la recherche notamment de la tombe de l'un sur la sépulture de l'autre.
La lecture de ces deux succulents billets me remet en mémoire cette anecdote.

Sur le même ton. Avec le même sourire désabusé.

Un soir de novembre 2001, je jouais Brassens pour une association, « De l’Aunis à l’Oural ». Deux jeunes guitaristes russes, étudiants de l’université de Moscou, participaient au spectacle.
Ils avaient, en première partie si j'ose dire, joué du rock pour le moins peu convaincant, puis, se ravisant avec bonheur, des chants traditionnels russes d'une implacable beauté. Ils avaient une voix superbe.
Je les avais préalablement invités à participer à mon répertoire et je les avais accompagnés sur « Dans l’eau de la claire fontaine. »
Un moment inoubliable.
Si ce n’est avant le concert, au restaurant,  une discussion sur la Tchétchénie, que j’avais eu la maladresse de provoquer, et qui m’avait fait froid dans le dos. Tout musiciens que nous fussions, nous ne voyons pas exactement les choses de la même façon, c’est le moins que l'on puisse dire.
Bref, là n’est pas, aussi grave soit-il, mon propos.

Au cours de ma prestation, j'avais évidemment parlé de Brassens, de son oeuvre, de sa vie, de Sète...

A l’entracte, un  gros gars était alors venu me trouver, un géant, la moustache généreuse retombant en halliers sur des lèvres sanguines. Nous sirotions du vin chaud, accoudés au rustique comptoir d'une buvette approximative installée  au fond de la salle.
Le gars me surpassait d’au moins deux têtes et je devais me tordre le coup et lever la mienne pour n’apercevoir finalement de mon interlocuteur qu’une grosse pomme d’Adam quelque peu velue.
- Ah, c’est bien ! Bravo !  Je voulais vous féliciter…Et de sa main large comme une enclume, il me rudoyait amicalement l’épaule. Mais vous vous êtes trompé, pour Sète, poursuivit-il, goguenard.
- Ah ? C’est possible…
Je revenais justement de Sète où j’avais été invité pour le vingtième anniversaire de la mort du Poète et peut-être avais-je commis une erreur de date ou de lieu.
Le gros gars benêt, là, planté devant moi, avait l’air sûr de son fait et, bien qu’il fût d’aspect débonnaire, ses mensurations étaient de nature à refroidir toute velléité de controverse. J'étais donc tout disposé à convenir de la présence d'une légère entorse dans mes commentaires.
- Oui, déclara t-il,  Brassens était de Montpellier.
J’étais soudain amusé par ce gros bonhomme et sa non moins grosse erreur.
Je lui souris.
- Ah non, Brassens est né et repose à Sète.
-Non, non, j’vous dis. Je suis chauffeur routier. Alors, vous savez, du pays, j’en vois et quand je passe à Montpellier, je m’arrête toujours sur sa tombe. Parce que Brassens, ça fait plus de trente ans que je l'écoute et c'est pour moi... etc…etc.

Je baissai les bras et, in petto,  me  dis que ce Monsieur, dans son rude métier, devait souvent se tromper de route… ou de client.
Voire, dans le privé,  de tombe ou d’enterrement.
C’était avant la vulgarisation du GPS, c’est vrai, mais tout de même...

Et je suis remonté sur scène un peu désabusé. Un peu démotivé aussi

vendredi, 13 mars 2009

L'homme au bon mot

 

mardi, 24 février 2009

Quand le talent avait un coeur grand comme ça

Écriture parfaite, message sans haine et sans violence balancé à la face du petit, du mesquin et de l'éternel faux-cul.

Cet homme, c'était Rabelais, c'était Villon. C'était toute la généreuse précision du langage populaire remis en pleine lumière, la voix de la nuit, la voix du ruisseau et la voix  du coeur.

Le monde a perdu, avec cet homme, une corde vocale essentielle : celle qui donne à la littérature ses mots les plus authentiques. Les mots qui la réconcilient avec le monde.

Juste un mot encore : l'éclair dans le regard, tout à la fin, quand se meurt le dernier accord.

Un regard comme ça, ça ne s'invente pas.

 

samedi, 27 décembre 2008

Vous avez dit anarchie ?

gb1116.jpgC’est un véritable poncif de dire que Georges Brassens n’écrivit dans ses textes qu’une seule fois le mot anarchie. C’était dans une des ses premières compositions, Hécatombe.
Le mot est entaché de tant de confusionnisme, intéressé ou tout simplement stupide, il a tant fait les frais des soubresauts, des luttes, des compromis, qu’il est quasiment impossible de définir quelqu’un comme tel, du moins en tant que concept politique .
Chaque fois qu’un écrivain, un orateur, un militant, un historien, un théoricien, un copain en fin de soirée, veut employer le mot, s’il voulait être, rester ou devenir un homme honnête et intelligent, il devrait indiquer clairement une référence historique ou poétique, d’où émanerait  le sens exact qu’il entend donner au mot.
On peut en effet dire de Nestor Makhno, de Bakounine, de Ravachol, de Jules Bonnot, de Malatesta, de Durrutti, de Proudhon, de Stirner, de Fourier, de Pancho Villa, de Louise Michel et de la plupart des communards, d’Emile Henry, de Paul Lafargue, de Coeurderoy, de Kropotkine, de Sébastien Faure et de tant d’autres, qu’ils furent des anarchistes. Bien sûr.
Mais on peut tout aussi bien le dire de Guy Debord, de Raoul Vaneigem, de Rimbaud, de Nietzsche, de Géronimo, de François Rabelais, d’Albert Camus, d’Oscar wilde, des encyclopédistes, de Jim Morisson, de Dylan, de François Villon, de Spartacus.
Car on peut le dire de tous les hommes qui n’ont pas voulu faire allégeance aux aliénations, de tous ceux qui ont cherché à voyager le nez dans les étoiles, de tous ceux qui ont souffert et souffrent de l’injustice, de la connerie, des dogmes, du mensonge, du vol, du viol, du crime, de la volonté des puissants, des complots, de l’oppression quotidienne des corps et des esprits.
De tous ceux qui ont voulu ou veulent connaître, par delà le bout de leur nez, le sens véritable de ce qu’on leur interdit de vivre.
De tout individu qui supporte mal les conditions qui sont faites à sa vie.
On peut le dire de tous les poètes qui dans leur chair ont vécu la poésie comme un autrement. On peut le dire de tout promeneur qui, un jour, a eu la sensation puissante d’un autre bonheur possible, humain, ailleurs, par delà les contingences et contraintes de chaque jour.

Pour toutes ces raisons, on peut donc le dire aussi de  Brassens, mais pour comprendre ce qu’il fut et aimer ce qu’il fit, il n’est pas besoin de le dire.
C’est pourquoi, sachant combien le mot était à la fois trop réducteur et trop vaste, il ne l’écrivit qu’une seule fois.
Humainement, l’anarchie est un sentiment puissant, profond, une vision du monde.
Politiquement, c’est un os à ronger pour les chiens de garde du pouvoir.

 

Extrait - sauf deux dernières lignes -  de "Brassens, poète érudit" publié en 2001 (1ère édition) et 2003 (2ème édition) chez Arthémus.

mercredi, 25 juin 2008

L’humour de Brassens au quotidien

897fb13b0cfbd423227b53673ae802f8.jpgPierre Cordier, ami et photographe de Brassens, encouragé par ce même Brassens « à suivre un chemin encore mal fréquenté et plein d’escarpements », est inventeur du chimigramme.
 Il a  travaillé aussi sur des hommages à Michaux.

Dans son bouquin « Je me souviens de Georges » il confie  qu’il reste persuadé que si Georges avait eu une alimentation un peu plus saine, plus équilibrée, la Faucheuse ne serait pas venue si tôt moissonner son dernier jour.
Georges Brassens est mort,  à soixante ans, d’un cancer du colon qui s'est généralisé.
On connaît les années de vaches maigres de l’impasse Florimond, Brassens attendant pendant plus de sept ans que quelqu’un daigne venir jeter un coup d’œil sur son travail.
Ça viendra.
En attendant, ce sont des années où Georges ne mange que des conserves et des pâtes. Il grossit outrancièrement.
Ses amis, qui ne l’appellent plus que « Le Gros » s’inquiètent, enfermé qu’il est à longueur de journée à lire, lire, lire encore, et à écrire, écrire, toujours écrire.

On sait aussi que le succès étant venu, cet homme qui n’a par ailleurs pas changé grand-chose à ses habitudes s’est tout de même acheté une maison, une  gentilhommière à Crespières…


Il y allait de temps en temps…Il paraît qu’il s’y ennuyait.

Un jour donc, Cordier et un autre ami, voulant faire plaisir à Brassens, débarquent à Crespières avec des cageots de mirabelles toute fraîches, achetées au marché.
Ils sont accueillis par des railleries amicales, des plaisanteries du poète qui descend précipitamment  à la cave et qui leur dit en substance:
- Moi aussi, j’en ai de belles mirabelles...
Et notre homme de revenir avec des bocaux de conserve de prunes. Les meilleures conserves selon lui.

Pierre Cordier a récemment lu un ouvrage sur la diététique, l’hygiène alimentaire…
Il veut argumenter et commence ainsi  son propos :

  -Tu sais, Georges, j’ai lu un livre qui…

Et Brassens de l’interrompre aussitôt en signe de renoncement :

- Alors, si t’as lu un livre…

 

 

 L'art culinaire chez Brassens : 

vendredi, 20 juin 2008

Brassens et Villon

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 « On m’a tellement fait l’élève de François Villon, qu’il a bien fallu que je finisse par en faire mon maître, » s’amusa un jour Brassens.
C’était une boutade bien sûr, comme le poète aimait à en faire, et c'était au cours d’une interview, je ne me souviens plus laquelle.

Il faudrait pour le bien savoir se reporter au livre de Loïc Rochard « Propos d’un homme singulier », qu’il publia d’abord à compte d’auteur, avec l’amicale complicité de Patrick Clémence,  avant de céder aux sirènes de Cherche midi (à 14 heures).
Lequel Cherche Midi, soit dit en passant, avait sans doute perdu le Nord quand, par une lettre incisive, il m'avait refusé mon manuscrit, " Brassens , Poète érudit", au prétexte que Brassens était un auteur trop populaitre (sic) et mon texte pas assez (re-sic) !

Brassens a donc bu sans retenue à la fontaine Villon.
Par la magie d’une ligne d’accords en Do majeur, que je joue personnellement en La, il a  magnifiquement remis au grand jour, on le sait,  « la Ballade des dames du temps jadis».
Une accolade entre  deux frères par-dessus cinq siècles d’histoire, la rencontre de deux œuvres également jugées « licencieuses », l’une par Malherbe et les virtuoses de la Pléiade, l’autre par tous les tenants officiels de la poésie des années cinquante et soixante.
Le gage d’un attachement profond aussi.
Car il fallait oser faire porter par la chanson cette poésie du Moyen-âge dans une époque peu encline à versifier vers l’arrière, à peine remise des salves de l’épuration, empêtrée dans les débats de l’existentialisme et bientôt résolument tournée vers le pragmatisme de lendemains chanteurs, matériellement  riches.
C’était surtout 14 ans avant que la poésie ne fasse joyeusement irruption, en s’imposant comme exigence immédiate à vivre, par un beau mois de mai qui, finalement vaincu, ne tint, lui, que partiellement ses promesses.

Quand mon prof de Français, c’était en seconde, homme de lettres et d’enseignement s’il en fut, homme rond et d’une gentillesse pleine de délicatesse, catalogué Cicéron au chapitre sobriquets des potaches, voulut nous emmener faire un tour chez François Villon, il nous y conduisit par le sentier Brassens.
C’était un homme intelligent. En me prenant par cette main-là, il savait qu’il m’ouvrirait aux jardins du Moyen-âge, qui autrement me seraient restés inaccessibles et abscons,  tout du moins à 16 ans.

Je considère personnellement le geste de Brassens d’une importance égale, relativement aux complexités spécifiques des deux époques,  à celui de Clément Marot qui rassembla et publia en 1533 sous le  titre « Le testament », l’oeuvre de François Villon, quoique ces deux gestes aient été accomplis dans un esprit complètement différent.
Marot établit en effet une édition critique, sans même prendre le goût de décrypter le jargon, en s’attachant surtout à présenter Villon comme un voyou :
« Peu de Villon en bon savoir
Trop de Villons en décevoir»,

Ou bien en  développant narrativement « l’épitaphe Villon », venue jusques à nous sous le titre célèbre de  « Ballade des pendus », en des termes tels qu’il en fait une œuvre autobiographique alors que c’est un des très rares morceaux de Villon d’où le « je » soit absent :
« L’épitaphe en forme de ballade que feit Villon pour luy & pour ses compaignons s’attendant estre pendu avec eulx.»
Rabelais, chapitre 13 du Quart Livre, mettait certainement le doigt plus près de la réalité en faisant de Villon un homme de théâtre, en ce que nous sommes rentrés, justement, dans la légende Villon par des éléments uniquement suggérés par l’œuvre et souvent abusivement perçus comme autobiographiques.

Brassens admire d’abord le poète. Il a forcément grande sympathie pour le mauvais garçon, iconoclaste libertaire avant l’heure, certes, mais il s’attache d’abord aux vers, même s’il admet quelque part dans une autre interview que s’il n’avait dû rencontrer le succès, il eût pu lui-même tourner gangster tant il ne savait rien faire d’autre que d’écrire des poèmes.

Après l’édition de Marot, l’œuvre de Villon a sombré dans l’oubli le plus total durant trois siècles. Nous avons tendance à l’oublier. Et trois siècles, c’est long.  Elle fut timidement et peu à peu redécouverte vers le milieu du dix-neuvième, grâce à l’édition de l’abbé Prompsault, en 1832.
A la vitesse historique, et le temps que les poèmes arrivent jusques sur les pupitres des « escholiers»,  nous touchons  à 1954, année où Brassens enregistra donc la ballade.

 Mais l’hommage, l’imprégnation de Villon  chez Brassens, ne se résument pas, loin s’en faut, à cette ballade en Do majeur.

En 1961, (et je m’en remets désormais à l’ouvrage d’André Tillieu « d’affectueuses révérences » publié en 2000 chez Arthémus,)  à la question :
- Vous essayiez d’être Villon sur quel plan ?
L’autodidacte Brassens répondit :
- C’est-à-dire que pendant deux ans, quand je faisais mes « humanités », je ne pensais qu’à Villon, et que par Villon, à travers Villon. Je refaisais ses vers et je les arrangeais à ma guise. J’essayais de m’imprégner de son art. »
Tillieu rapporte que, bien que Brassens comme tout honnête homme, répugnât à établir une hiérarchie parmi ses poètes de prédilection, force fut bien de constater pour ceux qui le fréquentaient que Villon occupait le haut du pavé.
Le dessus du panier de Madame de Sévigné.
Le nombre de livres consacrés au poète que recelait sa bibliothèque était, paraît-il, impressionnant.
Ce fut en 1941, il avait tout juste vingt ans, que Brassens se procura le premier recueil de Villon. Un Villon miniature, les éditions Larousse du moment, 1937, faisant la part belle à Clément Marot et ne consacrant au poète voyou qu’une trentaine de pages.
Les livres de Villon et sur Villon qui ont appartenu à Brassens sont bourrés d’annotations, de considérations et de commentaires. De nombreux vers sont soulignés.
Tillieu  note très habilement que s’il est vrai, comme le disait Voltaire, « qu’un homme qui lit sans un crayon à la main dort », assurément Brassens n’a pas dormi sur Villon.
Il est en filigrane partout présent chez lui et fut son véritable credo en manière de poésie.
Du point de vue de l’expression poétique déjà. Villon, sans innover, est coutumier des rejets et des enjambements audacieux.
Que dire alors de :
« Les chansons de salle de garde
Ont toujours été de mon goût,
Et  je suis bien malheureux car de
Nos jours on n’en crée plus beaucoup. »

Ou de certains distiques parmi lesquels le célèbre :

« Mais les braves gens n’aiment pas que
L’on suive une autre route qu’eux.
 »

On sait aussi que Villon, quand il vient à être profond et mélancolique, douloureux, tout aussitôt dans le vers suivant ou dans la strophe, a besoin d’ironie, d’humour, comme pris d’une sorte de pudeur de s’être trop mis à nu. L’autodérision des grands. D’épanchements point trop n’en faut.
C’est aussi tout l’art brassensien. Telle cette chute qui en surprend plus d’un de « Sale petit bonhomme »,   poème d’une délicieuse mélancolie sur les amours mortes :

« Ma mie, ne prenez pas ma complainte au tragique
Les raisons qui ce soir m’ont rendu nostalgique,
Sont les moins nobles des raisons,
  Et j’aurais sans nul doute enterrer cette histoire,
Si pour renouveler un peu mon répertoire,
Je n’avais besoin de chansons. »


Je ne compte pas assez de cordes à ma guitare ni même de doigts sur mes mains pour vous dire le nombre de gens qui, dans les petites conversations sympathiques qui ont toujours lieu autour d’un verre après un concert, m’ont posé la question du pourquoi de cette dernière strophe aussi désenchanteresse.
Par ailleurs, le succulent « Venez pleurer avec nous sur le coup de midi » des « funérailles d’antan » ne serait peut être pas venu sous la plume de Brassens sans le « Je  riz en pleurs et attens sans espoir » de « je meurs de seuf auprès de la fontaine.»
 
On pourrait multiplier les illustrations à l’envi. L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard, procureur et ivrogne superbe chez Villon :
« On ne lui sceu(t) pot des mains arracher :
De bien boire ne feut(s) oncques fetard.
Nobles seigneurs, ne soufrez empescher
L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard »

est convoquée dans les mêmes termes, à peu de choses près, par Brassens dans « la Légion d’honneur » :
« L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard
Se réincarnait chez ce vieux fêtard.
Tenter de l’empêcher de boire un pot
C’était ni plus ni moins risquer sa peau.
 »

Le mélange, le mariage de la belle langue et de l’argot, l’emploi de  termes recherchés juxtaposant les archaïsmes de bon aloi,  sont des vertus chères à Brassens et à Villon et ce sont les mêmes sots qui, à cinq siècles d’intervalle,  en ont fait grief  autant à l’un qu’à l’autre.
Comme quoi la constance est bien la seule qualité dont puisse se targuer la bêtise.

On me pardonnera, j’ose espérer, cet exposé qui prend parfois les allures fastidieuses d’un mémoire de maîtrise. Mais j’ai tellement eu les oreilles polluées par les postillons « des abstracteurs de quintessence pour qui la chanson est un genre bâtard que sa popularité même exclut du royaume d’élection », bref, entendu tant de muscadins de la plume et (ou) du micro décrier Brassens  et encenser Villon que,  sans pour autant me lancer dans l’exhaustivité d’une thèse, entreprise bien au-dessus de mes compétences et hors de portée de ma fainéantise, j’avais besoin de prendre le raccourci pratique de l’illustration.
Et je persiste, signe et continue pour terminer  par cet hommage  brassensien à Villon :

« Je mourrai  pas à Montfaucon,
Mais dans un lit, comme un vrai con,
Je mourrai, pas même pendard,
Avec cinq siècles de retard.
Ma dernière parole soit
Quelques vers de Maître François,
Et que j’emporte entre mes dents
Un flocon des neiges d’antan. »
Le moyenâgeux – 1966 –

Si ce n’est là du grand art,  alors soyez assez bons de me monter enfin ce qu’il en est de l’art.
Ou du cochon.
 
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Je me suis par ailleurs souvent interrogé pourquoi Brassens n'avait-il pas mis "La ballade des pendus" en musique plutôt que celle des "Dames du temps jadis."
Parce que trop célèbre sans doute.
Alors, fortement tenté quand même, il aura peut-être trouvé ce biais en passant par Théodore de Banville, Le jardin du roi Louis.
Même thème, mêmes images, notamment celle des oiseaux picorant les suppliciés.

Doublement intelligent en tous cas.

Par Théodore de Banville, Brassens chantait du Villon et rejoignait le célèbre blues sur les noirs lynchés dans les états du sud, Strange fruit, chanté par Billie Holiday et écrit par Abel Meeropol :
 

Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud,
Étrange fruit suspendu aux peupliers.
 
Albert Meeropol 
 
 
Ce bois sombre où le chêne arbore,
Des grappes de fruits inouis
Même chez le Turc et le More,
C'est le verger du Roi Louis.
 
Théodore de Banville 
 

 
 

dimanche, 15 juin 2008

Un homme, une écriture

Brassens ne voulait pas chanter. Sa passion s'appelait écriture. S'estimant médiocre chanteur, il se destinait alors à écrire pour les autres.

La vache enragée, il l'a bouffée des années et des années, uniquement penché sur ses manuscrits et ses notes, Impasse Florimont, ne se nourrisant que de pâtes et de conserves, pas un sou en poche.

 - Nous avions peur qu'il ne devienne un gangster, confie Pierre Onteniente.

Et quand il s'est présenté à Patachou pour qu'on lui chante ses poèmes, celle-ci n'a pu que dire :

- Mais enfin, qui voulez qui chante ça, à part vous ? 

Alors, force lui fut bien...On connaît la suite.

Fallet eut cette incomparable phrase dans le Canard enchaîné d'avril 1954, je crois : " Ce gars-là gratte les cordes de sa guitare comme on secoue les grilles d'une prison.

Que faisons-nous d'autre avec nos mots ?

Il faudrait lire Brassens. Pas seulement le jouer ou l'écouter. Ce poème par exemple. Ecriture délicieusement surranée et subtilement trempée dans l'encrier de Villon. Du grand, du très grand art.

 

- " Il aurait aimé te connaître" m'a dit un jour Emile Miramont, alias Corne d'Aurochs, son ami d'enfance.

 Et moi alors !

Je  suis un orphelin.

Dans ce monde de la vulgarité prétentieuse, il me manque terriblement, le Cygne de Sète.

On a les poètes du temps jadis qu'on peut... 


 

 

 

 

 

 

jeudi, 03 avril 2008

Anarchie, couille molle et poésie...

 
897fb13b0cfbd423227b53673ae802f8.jpgBrassens se plaisait à dire que s’il n’eût rencontré le succès, il eût été un gangster.
Il avait du goût et peut-être certaines dispositions pour ce métier à hauts risques qui, à mon sens, dans nos sociétés où le vol et le mensonge sont hautement récompensés, en vaut bien un autre.
Pour notre délectation, son génie poétique le dispensa d’emprunter une voie aussi périlleuse, quoique Villon, en même temps qu’un poète d’exception, fut aussi un bandit au destin tellement chaotique qu’il n’est pas encore tout à fait mort, puisque seulement disparu, nul ne sait où.
Je n’avais évidemment, et je n’ai hélas toujours pas,  le talent et le génie  ni de l’un ni de l’autre.
Sinon vous le sauriez depuis longtemps déjà.
Ainsi dépourvu de ces précieux garde-fous et ne me sentant pas très disposé quand même à ingurgiter sans vomissement les valeurs empoisonnées de ce monde,  suis-je parfois tombé dans le ruisseau sans que Rousseau n’y soit pour grand chose, la gueule par terre sans que l’on puisse mettre en cause Voltaire, déférence gardée tant envers le candide mondain qu’envers le rêveur solitaire.
Poète non accompli et pas assez désespéré pour faire un vrai voyou, ma vie ne s’est  ainsi échouée qu’à moitié, un peu comme celle de l’âne de Buridan avant son fatal dénouement.
Je ne crains cependant pas de dire que les honnêtes gens, ceux que je juge encore dignes de mon amitié, se reconnaîtront là, et c’est pour moi un vrai plaisir.

Un soir de fête à Vaison-La-Romaine justement consacré à Brassens, il y avait là ses compagnons de la première heure et des membres éloignés de sa famille, accoudé au comptoir où coulait le lourd parfum des vins du Rhône servis par les vignerons eux-mêmes et où allaient bon train les conversations qui vont de pair avec le vin, la fête et Brassens, j’en vins à trinquer avec un jeune homme fort urbain et qui, se penchant à mon oreille me confia, entre deux petits rots intempestifs, que Ferré aurait dit à la mort du poète sétois : " La poésie vient de  perdre un grand poète et l’anarchie une couille molle."
Je relate le propos tel qu’il me fut transmis et j’ignore totalement si la source en est bien véridique ou si l’auteur n’en est pas ce sympathique jeune homme d’un soir, content de me livrer un de ses bons mots à lui tout en prenant garde de ne pas me vexer : Il savait en effet que j’étais là pour dédicacer le livre qu’on venait de me publier sur le grand poète et prétendue couille molle.
Il importe peu en vérité puisque, in facto, le mot existe maintenant, qu’il ressemble autant à Ferré qu’au jeune homme, que Brassens ne l’eût contesté qu’en partie, j’ignore laquelle, et qu’il m’enchanta au point que nous partageâmes une autre bouteille.
Dans cet esprit d’ellipse et de synthèse extrêmes propre aux soirées tardives où la confiance spontanée des rencontres éphémères le dispute au bon vin, j’affirmai à mon jeune homme que l’assertion pour ma part n’était guère sensée, le sentiment anarchiste étant peu dissociable du sentiment poétique.
Je ne connaissais en effet  pas de bons poètes qui ne fussent un brin anarchistes, ni d’anarchistes honnêtes qui ne fussent un tantinet poètes.
Perplexe, le jeune gars passablement gris dit que c’était exactement ce qu’il pensait aussi et qu’il allait sur le champ acheter mon livre pour que je lui consigne cette vérité vraie en guise de dédicace.
Ce que je fis, tel un médecin rédigeant une ordonnance, avec la même écriture d’ailleurs, complètement  illisible.
Le reste de la nuit se perdit en chansons et en dissertations plaisantes, de celles dont on ne se souvient que du début, de celles aussi qui font les nuits si agréables et les réveils si désastreux.
 

vendredi, 14 mars 2008

Les derniers mots d'un Cygne

La nuit tombait sans doute sur la rue mélancolique du monde.

De l'école, rentraient des enfants aux lourds cartables en piaillant des gros mots. Fin octobre se languissait dans le ciel déjà bleu gris du Sud.  

Ca sentait comme un peu l'hiver bientôt. Ce serait dans quelques jours la Toussaint.

La lumière n'avait pas été allumée dans la pièce. On y veillait la peur.

La pénombre s'enroulait nonchalamment autour des meubles comme autour de la silhouette de l'homme maigre, affaibli, qui se tenait debout  devant la fenêtre et  regardait ce bout de monde défiler devant le crépuscule de ses yeux.

A quoi pensait-il ? Que de silences obscurs !

Il n'est plus debout, le chêne ou le sapin de mon cercueil. 1270008899.JPG

- On était bien ensemble...L'homme s'était retourné lentement vers la femme assise à l'autre bout de la pièce et qui le regardait.

Sa compagne de toujours. Sa muse. Pour elle, avait écrit de tellement belles strophes. Mais la musique jouait maintenant ses derniers accords.

L'homme savait. 

Alors d'un geste las soulevant le rideau, regardant ces enfants qui piaillaient, ce bleu gris du ciel du Sud, presque noir déjà, cette nuit qui tombait sur la mélancolie des rues, cette rue qui bientôt allait s'endormir, l'homme a murmuré :

- J'aurais bien aimé vivre encore un peu...

Ses grands yeux, ses grands yeux timides, ses grands yeux gourmands, ses grands yeux des bontés nostalgiques, ont-ils versé une larme ?

Elle ne le sait pas. Il tournait le dos.

Il a laissé tomber le rideau sur la fenêtre silencieuse. Qui ne s'est plus jamais relevé.

Georges.

On l'appelait Georges Brassens, cet homme.

 

 

 

 

 

vendredi, 01 février 2008

Scandale sur un titre

C’était dans une auberge perdue au milieu des prairies et des marais et c’était l’hiver.
En février je crois.
Nous faisions, Dom et moi, un week-end performance : Vendredi soir, samedi soir et dimanche après-midi.
Nous en sortions fourbus.
Comme j’ai aimé ces concerts. ! Nous sommes venus  deux années de suite.
Pendant que les gens arrivaient,  s’installaient en discutant dans la petite salle, nous allions prendre l’air, parlions de choses et d’autres et les brouillards gelés alentour s’accrochaient aux prairies. Dominique rêvassait le nez dans des étoiles transies et les mains bien au chaud dans ses poches. Dominique pose toujours un regard interrogateur, métaphysique sur ces intelligences lumineuses, là-haut qui le fascinent.
Puis nous entrions. Les vitres ruisselaient de buée. Nous serrions des mains et nous nous préparions à jouer.
On nous montrait du doigt ou du menton.

Ce soir-là, un petit gars un peu bedonnant, la mine poupine et le cheveu bien cranté, est venu nous saluer et nous présenter sa jolie petite femme. Il devait l’aimer, sa femme, parce que tout de suite il s’est mis à faire le fanfaron avec « les artistes ».
- Ah, quel plaisir ! On va entendre du Brassens ! J’les connais toutes. Toutes ! Ca fait quarante ans que j’l’écoute, moi, le gars Brassens …
Sa petite femme acquiesçait et buvait des yeux son petit bonhomme de mari au ventre discrètement replet.
Ils étaient vraiment charmants.
Dominique est alors subitement monté sur la scène, il a récupéré sa grosse bible, les œuvres complètes, il a ouvert l’ouvrage vers la fin puis, étalant le livre sous le nez du couple médusé, à la page « S’faire enculer » :
- Et celle-là,  vous la connaissez ?
La petite dame a rougi jusqu’aux deux oreilles, qu’elle avait d’ailleurs joliment duveteuses,  mais elle a ri en même temps. D’un petit rire polisson, à peine étouffé.
 Le petit ventre a froncé les sourcils, il a fait semblant de regarder la partition d'un air savant sans s’attacher au titre et, grand  seigneur :
- Non, celle-là,   j’la connais pas.
Sa p'tite femme a gloussé joliment derechef.
Moi, l’insolence m’avait arraché des larmes de rire.
Pas méchant pour un sou, Dominique. Un taquin.
Je l’ai vu après, au cours d'une pause, prendre un pot avec ce couple sympathique.
Je me suis tout de même demandé de quoi ils causaient....
D'un titre ? 

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