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30.08.2011

Est-ce qu'on appelle ça un poème ?

 NON CREDO

 

Je ne crois ni à dieu ni à diable ni à hue ni à dia
Ni en haut ni en bas
Ni aux oiseaux ni aux demains
Qui chanteraient
Je ne crois plus aux nuits d’ivresse
Aux mots du philosophe aux phrases de l’écrivain
Au verbe du poète

Je ne crois pas n’ai jamais cru aux gens publics
Je ne crois ni aux hommes ni aux femmes ni même aux enfants
Je ne crois ni à la langue ni aux systèmes
De quelque côté des océans qu’ils se trouvent
Fussent-ils même de la lune des espaces intersidéraux
Je ne crois pas aux épaules des amis où appuyer ses doutes
Je ne crois pas aux larmes d’un frère
Mêlées aux miennes
Aux petits matins
Des grandes douleurs

 Je ne crois pas à l’univers
Que des yeux éberlués dans la nuit voudraient
  Infini
A la symbiose des esprits
A la vérité aux mots d’amour
Aux serments par le vent dilapidés
Je ne crois pas à la puissance des armes
Aux mémoires affligées des vaincus
Aux cris des vainqueurs
Aux guerres justes aux croisades
Aux idées
Aux démocrates

Je ne crois ni à l’argent ni à l’or
Je ne crois pas aux voleurs aux pilleurs aux vandales
A la bonté à la morale à l’éthique
Aux chiens perdus aux gens heureux aux repentants aux honnêtes gens

Je ne crois en Rien
Sinon en Toi
Alors je crois en Tout

Puisque je crois en Nous
Ton cul est une étoile

Janvier 2009

10:37 Publié dans Acompte d'auteur, Musique et poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.08.2011

Brassens et Aline Giono

Je transmets  ici une chronique d'André Tillieu, extraite de son livre paru en 2000 chez Arthémus, "d'affectueuses révérences".
André Tillieu, dit Le Belge, était un proche de Georges Brassens.

*

dyn004_original_472_650_pjpeg_2602302_a196b907d4635e571c63180de2dcf98e.jpg" On n’ignore pas la haute estime où Giono tenait Georges Brassens. Deux lettres en attestent où Jean le Bleu parle notamment de la poésie, du rythme, de la désinvolture des chansons du bon maître.

Ce qu’on sait moins, c’est qu’Aline Giono, la fille de l’écrivain, avait, elle aussi, été séduite par l’œuvre de Brassens.
A preuve : En octobre 1972, elle manifesta le désir, par le biais d’André Bernard, d’assister à la première de Bobino. On affichait « guichets fermés » depuis belle lurette déjà. Georges, flatté, lança : «  Qu’elle vienne ! On lui trouvera bien une place, ne serait-ce que dans les coulisses. »
Elle en eut une au parterre : bien calée pour assister au triomphe !
Elle se risqua même en coulisse, mais refusa obstinément d’aller importuner dans sa loge un artiste qui ne la connaissait pas.

Aline Giono avait de qui tenir : Elle avait une étonnante vivacité d’esprit, un humour roboratif, mais était d’une réserve, d’une délicatesse sans faille.
Georges regretta cette retenue mais apprécia le geste.

Du moins Aline avait-elle consenti…à venir chez nous à Bruxelles, une ville qu’elle aima instantanément. Elle devint, comme on dit, l’amie de la famille. En toute simplicité.
Elle s’arrangea pour faire parvenir à Brassens quelques livres afin de le remercier de la glorieuse soirée. Mais pas des Giono : « Je ne veux pas lui forcer la main. Il peut très bien ne pas aimer mon père… »

Il aimait plutôt, évidemment.

Malgré plusieurs propositions de rencontre avec Brassens, Aline se dérobait toujours : « Plus tard, plus tard…cet homme est tellement sollicité qu’il n’a plus le temps de recevoir ses amis et de goûter un peu la solitude ».
La pudeur en alarme noircissait le tableau.

 En octobre 76, Aline fut de la première à Bobino, héroïque comme les précédentes. Personne ne savait que ce serait l’ultime première.
Elle accepta, ce jour-là, après quatre ans de retenue, d’aller saluer l’artisan dans sa loge après l’ovation. Deux mains se serrèrent, deux regards se croisèrent, deux sourires furent échangés et un silence compact s’installa. Mais ce silence était méditerranéen, parfumé d’ail et de lavande.
Bref, on peut dire que tout fut pour le mieux.
Depuis lors, Aline, libérée,  brula d’envie de se retrouver en tête-à-tête avec « tonton Georges », bien que, dans les termes, elle en fut toujours au « plus tard »…  «  rien ne presse ». Pourtant l’idée progressait dans sa tête : Elle correspondait avec Louis Nucera, elle lisait Alphonse Boudard dans d’immenses éclats de rire. Et puis, en juin 78, elle accepta enfin « une petite bouffe » chez Pierre Vedel, l’aubergiste du coin, Sétois de surcroît.
Outre Georges et Aline, il y aurait Nucera, Boudard et mézigue. Le Sud était majoritaire.

Cela se passa le 2 juin 78.
Elle se pointa au 42 de Santos-Dumont, parée comme une princesse (je veux dire avec discrétion), la lèvre fine pinçait son plaisir, l’œil, plus florentin que jamais, au milieu d’une énorme satisfaction laissait percer quelque désarroi : " Serai-je à la hauteur ?..."
Dès l’anisette, il fut acquis que la fine Aline n’était pas seulement tolérée mais admise. Elle eut droit illico au vocabulaire intégral, parfois rude, de l’amitié. Alphonse y aida quelque peu.
Après le repas, Aline ne dédaigna pas un petit aparté supplémentaire dans le séjour de Santos.
Le lendemain, elle m’écrivit une lettre d’une spontanéité exemplaire et qui en ravira sans doute plus d’un.

« Comme le célébrissime » tonton Georges » est simple et gentil sans effort ! je me dis que j’ai passé la journée en compagnie de l’homme le plus populaire et le plus aimé en France (à juste titre), qu’il pourrait en laisser paraître un brin de vanité, un soupçon de cabotinage, une ombre d’agacement, etc., etc., et qu’au contraire, cela ne se sent pas du tout, du tout. C’est plus que « sympathique » : C’est drôlement réconfortant.

J’ai même l’impression qu’il s’est tenu volontairement un peu en retrait pour ne pas gêner les épanchements - d’ailleurs fort drôles et pleins de verve - d’Alphonse !...

Bref, je me suis absolument régalée - et je ne parle pas ici du repas, quoique là aussi …

Je sais que ce n’est pas tout à fait moi, mais un peu le reflet de mon père, que je représente, qui a permis que je m’ajoute un moment à cette compagnie si épatante. Mais cela ne retire rien à mon plaisir, et je me sens très fière et très honorée d’avoir participé à cette journée.

Je vous charge de le faire savoir à qui de droit, car je ne vais pas encore ennuyer "tonton Georges" en lui envoyant quelque remerciement bien plat. Vous êtes le messager idéal, car vous saurez transformer cette platitude en phrases inspirées par une amitié plus familière que la mienne. »

Le pli était pris.
Il fallait rendre la politesse à Georges. Nous fûmes invités tous les quatre à un raout, un soir de février 79,  au Boulevard Montparnasse où Aline habitait. Louis Nucera dut se désister pour des raisons vélocipédiques : il arpentait les grands cols. Il fut remplacé par Zoé, une amie fidèle des Giono. Emue par la présence de Georges (et peut-être d’Alphonse aussi), Aline nous servit en guise de hors-d’œuvre un poisson proprement calciné, que chacun dégusta comme le fin du fin de la gastronomie piscicole.
Le camp fut levé sur les deux heures du matin, ou pire.

On promit de se revoir.

Et puis, la mort a fait le reste."

 Illustration : Denys-Louis Colaux

08:00 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.08.2011

Gaston Couté - 1880.1911

littératureGaston Couté fait partie de ces étoiles filantes, incompréhensibles au cœur du bourgeois, qui traversent à toute vitesse le ciel des poésies mutines, mais ne meurent cependant jamais complètement, laissant derrière eux, comme une blessure, comme un désespoir,  une traînée de lumière sur le ciel de la nuit, dont on ne cesse d’être ébloui.
Il avait chanté : J’ai vingt ans et j’peux en vivre cent. Il est mort à  31 ans, terrassé par la sous-alimentation et l’alcool.
Fils d’un meunier de Meung-sur-Loire, la cité où plane toujours le souvenir de François Villon, ce libertaire au grand cœur - à qui Brassens et Ferré doivent beaucoup - prit le travers des champs et voulut s’essayer dans les cabarets parisiens où, parfois, comme à l’Ane rouge, son cachet n’était constitué que d’un café crème.
Devant son  cercueil, juste après avoir jeté la poignée de terre symbolique sur le cercueil,  le père Couté, incapable de pardonner et de comprendre les errances de son fils, prononça : "T'as voulu y venir à Paris, eh ben, t'y v'là maint'nant !"

Beaucoup de respect, et plus encore, pour ce lointain et fraternel En-dehors.

L'Amour qui s'fout d'tout

Le gars était un tâcheron
N’ayant que ses bras pour fortune ;
La fille : celle du patron,
Un gros fermier de la commune.
Ils s’aimaient tous deux tant et plus. (bis)
Ecoutez ça, les bonnes gens
Petits de cœur et gros d’argent !
Ecoutez ça ils s’aimaient tant et plus
L’Amour, ça se fout des écus !

 Lorsqu’ils s’en revenaient du bal
Par les minuits clairs d’assemblée,
Au risque d’un procès-verbal,
Ils faisaient de larges roulées
Au plein des blés profonds et droits, (bis)
Ecoutez ça, les bonnes gens
Qu’un bicorne rend grelottants !
Ecoutez ça des blés profonds et droits
L’Amour, ça se fout de la Loi !

 Un jour, s’en furent tous deux prier
Elle : son père ! Et lui : son maître !
De les laisser se marier.
Mais le vieux les envoya paître ;
Alors, ils prirent la clé des champs. (bis)
Ecoutez ça, les bonnes gens
Qui respectez les cheveux blancs !
Ecoutez ça ils prirent la clé des champs
L’Amour, ça se fout des parents !

 S’en furent dans quelque cité,
Loin des labours et des jachères ;
Passèrent ensemble un été,
Puis, tout d’un coup, ils se fâchèrent
Et se quittèrent bêtement. (bis)
Ecoutez ça, les bonnes gens
Mariés, cocus et
puis contents !
Ecoutez ça ils s’quittèrent bêtement
L’Amour, ça se fout des amants !

 

11:06 Publié dans Musique et poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

25.08.2011

Ce fut un bien bel échange - 2 -

Crimbaud.jpgher Bertrand,

Depuis Rimbaud, nous sommes modernes. Résolument modernes. Et nous avons déréglé les sens, si bien déréglé et dans tous les sens du terme (sensualité, signification, direction) que voilà, voilà : n’importe lequel d’entre nous a acquis le droit de se proclamer poète, s’étant au préalable, reconnu voyant. Poète, voyant, c'est-à-dire révolté par essence, inspiré par nature, et libéré de toute forme, cela coule de source.
Il est, dans cette fameuse lettre dite du Voyant, non pas celle d’abord parvenue à Izambard, mais celle écrite à Demeny le 15 mai 1871, un terme peut-être trop souvent oublié, que je pose en italiques afin que chacun s’y arrête quelques secondes : Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Raisonné : Voilà qui donne tout son poids à la formule magique rimbaldienne, au sésame ouvre-toi de la modernité.
Raisonné, le mot ne signifie-t-il pas guidé par la raison ? Oh voilà qui flaire vilainement son Boileau, voire son Racine (le divin Sot !) et son Port-Royal, pour tout dire son classicisme honni par ceux qui, tout juste sortis de l’enfance, vomissent leur révolte nécessaire et abhorrent toute forme d’ordre, même langagier, même prosodique, même syntaxique : Raisonné : certains trouveront qu’il s’accommode mal du voyage fluvial puis maritime d’un certain bateau auquel on aura fait dire tant et tant de choses qu’il a fini lui aussi par devenir salement institutionnel. Et pourtant, il se trouve bel et bien sous la plume d’Arthur.
Comme René Char le souligna, il a bien fait de partir, Arthur Rimbaud, « d’abandonner les estaminets des pisse-lyres » - car ils raisonnaient peu, suis-je tenté d’ajouter. Aujourd’hui, plus que les pisse-lyres, ce sont peut-être davantage les pisse-révoltes que Rimbaud devrait laisser dans leurs estaminets. Slameurs, slameuses et autres voyants (voyantes) à trois francs six-sous pour printemps des poètes démocratiquement post-modernes. Car la révolte n’est ni un engouement passager ni une posture ; la révolte, ça ne se pisse pas, ça s’argumente. In fine, la poésie est-elle l’art le mieux armé pour le faire ?

La poésie, « l’art idiot », jadis, possédait ses règles, ses mètres et ses maîtres, ses rythmes et ses rimes, son projet intrinsèque à lui-même, lesquels, j’en conviens, avaient moisi pour reprendre la métaphore rimbaldienne. Mais n’ont-ils pas moisi également, ce lyrisme beuglard de la révolte, ce conformisme inoffensif de la provocation, et surtout, surtout, ce non-sens asséné comme une règle par tant d’imbéciles qui se proclament auteurs dans un pur et infécond suivisme, propre de la société de masse qui est la nôtre ?
« Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque ; tout séminariste emporte les cinq cents rimes dans le secret d'un carnet.», s’exclamait Arthur en son temps. A présent, « tout banlieusard rappeur et métissé est en mesure de slamer une apostrophe arthurienne, tout lycéen boutonneux de centre ville emporte les cinq cent rimes dans le secret d’un DVD. »
Sommes-nous pour autant à l’ère des « démultiplicateurs de progrès » ? A celle des apôtres d’un « langage universel » ?
La question, franchement, reste pendante…

Amicalement,

Roland

PS. On vient de découvrir une prétendue nouvelle photo de Rimbaud. Coup éditorial ou véritable scoop ? Comme je n’en sais fichtrement rien, je vous joins celle-ci, plus connue, celle du fameux bon élève de Charleville qui dans le rêve de chacun d’entre nous, a eu son heure de gloire, je présume.

 

 

debord.jpgCher Roland,

Je commencerai par une sale image qui m’avait donné la nausée, il y a de cela une quinzaine d’années, sur un parking de supermarché, un Intermarché très exactement, à Mauzé-sur-le-mignon plus précisément, vous savez, le Mauzé de ce cochon de Morin des Contes de la Bécasse.
Bref, c’était aux alentours de Noël. Les livreurs s’affairaient à remplir les rayons de peluches, de barbies, de chocolateries, de champagne plus ou moins frelaté et autres cochonneries de la fête obligatoire autour de l’improbable naissance d’un dieu encore plus improbable.
Et voilà que voici qu’un livreur perché sur son Fenwick se met à transbahuter parmi les rayons fortement achalandés - au sens juste et au sens fautif de ce mot -, des palettes entières de livres pour ceux qui voudraient fêter la naissance de  leur dieu en cultivant leur jardin. Des livres de Rimbaud réédités dans une collection minable, sur un papier minable avec une couverture minable.
Ça n’est point que je tienne rigueur à la consommation de masse de se pencher sur Rimbaud…Mais j’étais certain que pour la clientèle de l’Intermarché de Mauzé, il y avait là beaucoup, beaucoup trop de Rimbaud pour être décemment lus.
Rimbaud, donc, est par le fait un produit de masse, une idée de cadeau, un présent au même titre qu’une bague, un portable, une tronçonneuse ou je ne sais quoi encore.
C’est une image réelle, vécue, mais je vous la sers en guise d’allégorie…

Rimbaud est devenu  ce que les gens en ont fait et en premier lieu les discoureurs les plus abscons de la littérature. A force de dire qu’il était un découvreur, un déstructurateur du langage poétique, on a fini, ça a pris du temps mais on a fini quand même, par en faire une mode obligatoire, le nec plus ultra de la finesse en poésie mutine en même temps qu’une institution forcément à fréquenter au risque de passer pour un vil béotien.
C’est un poncif : on dit qu’il aurait ouvert la porte à toute la horde surréaliste. Qu’il est à cette école ce que Bernardin de Saint-Pierre fut au romantisme. Soit. Ne dénions pas à Arthur Rimbaud sa vision autrement du monde et l’intelligence sensible, douloureuse, avec laquelle il nous fit part de cette vision autrement.
Mais, comme toutes les grandes choses mises à la portée des trivialités marchandes et de leur confusionnisme intéressé, il a évidemment sombré dans la vulgarité de ses exégètes. Et je vous suis bien Roland, quand vous semblez vous agacer de tous ces poètes autoproclamés qui pensent qu’écrire difforme et cul par-dessus tête en torturant la langue dans tous les sens suffit à livrer du monde la vision chaotique de la poésie et à brandir le drapeau toujours sympathique et échevelé de la révolte.
Pourtant la déstructuration du verbe est une chose des plus ringardes. Dès 1956, Debord écrivait dans son rapport sur la construction des situations : « L’erreur qui est à la racine du surréalisme est l’idée de la richesse infinie de l’imagination inconsciente. La cause de l’échec idéologique du surréalisme, c’est d’avoir parié que l’inconscient était la grande force, enfin découverte, de la vie. C’est d’avoir révisé l’histoire des idées en conséquence, et de l’avoir arrêtée là. Nous savons finalement que l’imagination inconsciente est pauvre, que l’écriture automatique est monotone et que tout un genre « d’insolite » qui affiche de loin l’immuable allure surréaliste est extrêmement peu surprenant .»
On ne peut mieux dire et ces mots d’un demi-siècle d’âge sont hélas d’une brûlante actualité.

On m’a souvent fait le gentil reproche d’user d’une langue classique…
J’assume évidemment, et ce, pour au moins deux raisons .
La première est que je suis persuadé que le miel est plus délectable que l’étiquette du pot.
La secon
de, plus essentielle, c’est que c’est de cette langue écrite et entachée d’un certain classicisme, que je tire le plus de plaisir. Mon approche du monde, ma friction à son âpreté, dans ce qu’elle a d’authentique et de vécu, a besoin du sujet, du verbe et du complément pour être dite sans ambages.
Si nous sommes en révolte contre un monde structuré de telle manière qu'il ne nous plaît pas, ça n'est pas en mettant du désordre raisonné dans notre écriture que nous le mettrons en danger. Cette façon de procéder, encore une fois, fissure l'image en laissant intact le réel et lâche la proie pour l'ombre.
Et j’en termine, cher Roland, sur ce vieil adage : Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse !
Certes. Encore faut-il qu’il y ait de quoi se mouiller les amygdales dans le susdit flacon.
Amitiés sincères et polonaises

Bertrand

12:40 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.08.2011

L’inénarrable François Bon

littérature …jusqu’au ridicule.
J’avais, cet hiver ou cet automne, me souviens plus, participer avec l’inénarrable susnommé, aux vases communicants et j’avais écrit, chez lui, un texte sur différents auteurs Polonais, dont Stasiuk et surtout Ignacy Karpowicz.
Je voulais relire ce texte que je n’ai pas conservé. Je clique sur le lien dans le texte qu’il m’avait laissé en échange….Bernique ! Le vindicatif
mesquin l’a supprimé.
C'est décidément une manie chez lui : le Nettoyeur fou. Et ce n’est plus une polémique entre un auteur n’ayant réclamé qu’un bout de ses maigres droits et un pseudo-éditeur filou. C’est de l’acharnement psychopathe. De la méchanceté misérable. Puérile.
Car qu’est-ce qu’un texte sur Karpowicz avait à voir avec notre  brouille ? Et quand je lis sur les pages Google que ce type passe pour "un chercheur et animateur de l’internet littéraire"  (excusez-moi du peu), c’est en dire assez long sur la qualité et la fiabilité des informations qui circulent sur internet.  Quelle honteuse mascarade !
Je suis en froid, pour une bagatelle, avec Feuilly, par exemple…Ce que je regrette. Est-ce que j’aurais eu l’imbécillité de supprimer le texte qu’il nous offrit sur Potocki, par exemple, à l'occasion de ces mêmes vases communicants ? Non. L’idée ne m’a même jamais effleuré. Par respect de ce qui fut et par respect pour le texte qu’on écrit quand les climats sont à la fraternité.
En privé, juste pour emmerder « cet animateur de l’internet littéraire » (pfft), je l’ai relancé pour mes pauvres 75 euros dont il se vantait, comme une vierge effarouchée, de vouloir s’acquitter.
Le gars est silencieux, muet comme un carpillon…La parole vaut l'homme ou l'homme vaut rien, dit la sagesse populaire.
Et je sais bien qu’il me jouera d’autres tours, allez ! Dans l'ombre. Je sais où il me discréditera. Qu’il aille au diable ! Je n’en dis pas plus pour ne pas me retrouver avec un procès au cul.
Mais que chacun juge, par ce nouveau geste de vandale indigne (après celui de la suppression de mes deux livres) de la grandeur, de la crédibilité et de l'intelligence de cet inénarrable bouffon !
Même pas en colère. Trop content d’être débarrassé de tout lien avec ce petit monde de l’usurpation consentie.

 

13:17 Publié dans Publie.net : une étrange coopérative | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.08.2011

A vot'bon cœur

COLUCHE autostop A.jpgIl me faut prendre quelques précautions avant d’écrire ce que je me propose d’écrire là.
Redire, quoique de nombreux textes de ce blog abondent dans ce sens et notamment la correspondance que j’eus un  temps avec Philip Seelen, que je suis à des années-lumière d’être un thuriféraire du système collectiviste défunt qui sévit à l’est et en Europe centrale, cinquante longues et pénibles années durant.
Bien avant de venir vivre en Pologne, d’ailleurs, j’étais un adversaire résolu et convaincu des staliniens de tout poil, des gros cons du PCF aux imbéciles gauchistes maoïstes, trotskistes, en passant par tous les autres, planqués sous des attitudes et étiquettes diverses.
Mon propos est ici un détail. Un détail amusant. Qui m’a bien plu.  Et encore une fois, dire que rien n’est jamais tout noir ni tout blanc dans les différents avatars que traverse l’histoire, même si certains sont beaucoup plus foncés que d’autres...
J’affirme parfois, par exemple, que le meilleur allié historique de l’église catholique en Pologne, fut son ennemi déclaré, le communisme. En effet, du combat que se livrèrent ces deux idéologies, c’est bien la première qui est ressortie nettement vainqueur et qui, par une sorte de revanche, par réaction, est devenue l’idéologie dominante et dominatrice, présente dans tous les secteurs de la vie sociale.
A bien des égards, plus envahissante sans doute que ne le fut le marxisme- léninisme. Je pense à son enseignement dans les écoles publiques et je pense à cette enfant, pénalisée l’année dernière pour ses mauvais résultats dans cette matière honnie, alors qu’excellente partout ailleurs, dans les vraies disciplines dignes de figurer au planning de formation et d’ouverture d’esprit  d’un môme.
La honte. Ne suis pas certain qu’un enfant du communisme aurait pu être pénalisé s’il avait mal ânonné quelques poncifs du Manifeste ou de l’Idéologie allemande.
Mais je suis très optimiste. L’idéologie dominante, comme partout et comme toujours, trop sûre de sa victoire, de sa pérennité, de son pouvoir, s’évertue à creuser sa propre tombe par une succession d’abus qui finissent par la dénoncer et la convoquer manu militari sur le banc des accusés.
Et dans un livre honteusement assassiné par François Bon (tiens, on parlait de stalinisme ?), Polska B Dzisiaj,  je disais déjà et je dis encore :
« Bien sûr que je suis heureux que la Pologne soit débarrassée de l’ignoble système dit communiste. Mais si c’était pour en arriver là, au règne absolu de la marchandise au détriment de toute autre valeur, règne béni par les onctions obsessionnelles de la soutane, vraiment, ça me semble d’une hygiène douteuse, genre qui aurait traité des charançons avec une poudre propice à la reproduction des cancrelats. » 

Mais je m’éloigne de l’initial et plaisant détail dont je voulais parler.
Aujourd’hui, dans les pays dits riches - disons endettés jusqu’au cou pour être plus exacts - nombre de décideurs ou (et) de candidats à cursus honorum n’en ont que pour le développement durable et l’écologie. Normal : « continuez à souiller votre lit, et une belle nuit vous étoufferez dans vos propres déchets.* » L’avertissement avait été clair. On ne l’a cependant entendu qu’une fois profondément englué dans les poubelles.
Au programme de ce développement durable, figure quelque part, sous des tonnes d'autres recommandations, l’incitation au covoiturage. Histoire de réduire les exhalaisons des pots d’échappement. Je doute fort que la mesure soit efficace, mais au moins comporte-t- elle un soupçon, une apparence, de fraternité.
A l’époque communiste les décideurs devaient se soucier de la santé de la planète comme d’une cerise. Il existait pourtant une incitation institutionnelle en direction des automobilistes pour qu'ils prennent à leur bord les auto-stoppeurs. Ceux-ci étaient munis d’une sorte de carnet authentifié, dont il signait et détachait un feuillet qu’il remettait au conducteur complaisant. Fort de ces attestations, l’automobiliste portait les billets je ne sais où et recevait je ne sais quel avantage.
Vous voyez que j’en sais peu, mais assez quand même pour regretter que les pays capitalistes n’aient pas eu, à l'époque, la même idée pour m’éviter des heures, voire des journées d’attente Porte d’Orléans ou ailleurs.
Certes, cette mesure était certainement une mesure de gestion de la misère, peu de gens étant dotés d’une automobile, mais son esprit reste un bon esprit.
Avec le temps, bien sûr.

Le chef indien Seattle devant l'Assemblée des tribus d'Amérique du Nord en 1854

11:15 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.08.2011

Ce fut un bien bel échange - 1 -

C'était sur Non de Non, blog que nous partagions alors avec Stéphane Beau et Stéphane Prat, et c'était un échange entre Solko et mézigue.
J'en reprends ici deux échantillons qui me sont revenus en mémoire, suite au commentaire laissé par JLK sous le texte précédent et parce que Roland y abordait un sujet crucial dans le domaine de la création littéraire.



RV270326.jpgBonjour Bertrand
On retient souvent, comme ça, des idées, des bribes d’idées même, dont on a oublié la provenance. Qui a dit qu’un grand livre n’est qu’une conversation tenue par un vivant avec un autre grand livre, écrit par un mort ? Ne sais plus trop. En tout cas, si les lecteurs ont souvent l’impression de se repérer dans un texte qu’ils découvrent grâce à leurs lectures antérieures, ne serait-ce pas parce que les écrivains leur en ont donné l’habitude en rendant souvent hommage, dans leurs textes, à ceux qui les ont  précédés, et dont ils portent la trace ?
Dans Zozo Chômeur éperdu, j’avais relevé des allusions explicites à Raboliot et à La dernière harde,  romans de Maurice Genevoix.
Dans Géographiques, vous citez plusieurs auteurs, mais c’est sur la figure de Roger Vailland, dont vous évoquez deux titres, La Fête et Les Mauvais coups que je voudrais m’arrêter. Il y a dans ces deux cas un doigt pointé vers, une invitation de lecture, même. Certes. Mais les liens que vous établissez entre vos textes et ceux de Genevoix ou Vailland ne cachent-ils pas autre chose ? N’ont-ils pas pour raison une image intime que vous avez de ces auteurs, voire de ces figures humaines ? Une image intime, aussi, qu’ils vous ont tendue de vous, ou encore une image de vous que vous souhaitez porter jusqu’à vos lecteurs ? Une image, pour aller jusqu’au bout de ma pensée, liée à un certain refus, et à une certaine joie de vivre ?
Oh, je sens bien que je deviens indiscret. Mais l’indiscrétion n’est-elle pas la raison d’être de toute correspondance ?
Je vous dis tout cela parce que je me suis pour ma part fabriqué une sorte de père idéal en littérature, et puis aussi quelques frères ou sœurs de routes, et puis quelques bons copains, et mêmes toute une pléiade d’oncles, de tantes et de cousins.. Et ces formes d’empathies, si chimériques fussent-elles, se sont toujours révélées, à l’examen, plus signifiantes que je ne le croyais de prime bord. 
Ce Genevoix, ce Vailland, dont je ne résiste pas au plaisir de vous glisser une photo dans l’enveloppe, Zozo et Géographiques auraient-ils existé pareillement en vous si vous ne leur aviez pas explicitement rendu hommage ?
Je vous autorise, et avec moi tous ceux qui liront cette lettre, à nous parler d’autre chose si vous le souhaitez. De l’euro qui fait du yoyo, de la coupe du monde qui pointe le bout de son nez, ou de l’intérim présidentiel en Pologne dont pour vous dire la vérité nous ne savons pas grand-chose  en France. Cependant, entre nous, qu’y-a-t-il de plus intéressant, quand on s’intéresse de près à l’écriture, que ce type de relations – et de motivations profondes -, par lesquelles nous nous mettons, d’une certain façon, au monde ?
Mes amitiés lyonnaises, mon cher Bertrand.
Au plaisir de vous lire.
Roland



754049_2879875.jpgCher Roland,
J’ai lu votre lettre avec beaucoup de joie ( en voilà une introduction qu’elle est bien courtoise et fort originale, ma foi ! ) car les sujets que vous y abordez sont effectivement essentiels pour qui se mêle d’écrire.
Vous mettez le doigt sur l’historique d’une écriture et dévoilez ainsi que nul, en ce domaine comme dans tous les autres, ne se fait soi-même mais trimballe dans ses valises (dans son encrier, en l’occurrence) des références, toute une famille qui depuis longtemps ne le quitte plus et qui murmure dans l’ombre, sans pour autant que l’auteur ait conscience d’entendre ces murmures.
Car, dès que le couvert est mis, cette tribu sympathique s’invite régulièrement et sans vergogne aux plaisirs d’écrire. Je n’avais en effet jamais prévu d’introduire Genevoix ou Maupassant au départ de Zozo, pas plus que Roger Vailland au départ de Géographiques. Mais, à un certain moment, quand la fête battait son plein, ils sont accourus d’eux-mêmes tels de vieux fantômes et parce qu’ils avaient sans doute entendu qu’on se livrait en ces lieux à leur débauche favorite d’antan. Ils se sont imposés. Sans eux, la fête eût été un peu bancale.
Genevoix, je l’ai rencontré adolescent. Au milieu des champs et des bois et quelle merveilleuse sensation que celle d’éprouver soudain qu’on est en train de vivre dans un livre, avec des mots qu’on voudrait soi-même avoir ciselés, ce qui vous entoure en réalité et que vous aimez, du chant du merle noir à la buse qui plane en  haut du  ciel, jusqu’à la fraîcheur de la prairie en passant par les pénombres des sous-bois.
Forcément alors, penché sur mon manuscrit, tout cela s’invite, tant l’émotion d’écrire et celle de lire jouent sur les mêmes partitions.
Il en va de même pour Vailland, quoique j’aie fait sa connaissance beaucoup plus tard.
À un âge un peu plus désabusé. Quand le parcours est déjà abîmé. Ce n’étaient plus les paysages qui étaient présents mais l’obstination à vivre pleinement sa vie, mêlée à un certain désespoir et à un goût prononcé pour l’ivresse et les jeux de l’amour.
J’ai tout lu de vailland, jusqu’au volumineux et inachevé « Ecrits intimes » qu’une de ses anciennes amies, que j’ai eu la chance de rencontrer à Paris, m’avait gentiment offert. Cependant, Roland, en dépit de tout ce que j’ai pu lire et de tout ce que je lis encore de livres et d’auteurs, s’il est un seul livre que j’eusse aimé écrire, un livre qui m’a profondément marqué, ému, bouleversé, c’est bien  Les Mauvais coups.
Nul autre n’est venu à ce jour me procurer la sensation de lire un frère. Plus qu’une oeuvre, un miroir, même si ça n’est pas ce qu’on demande à un livre, mais je me situe là plus sur le domaine du « sensiblement personnel » que sur l’échelle toujours un peu pourrie de la cotation littéraire.
Bizarrement, je n’ai jamais osé remettre le nez dedans. Je l’ai refermé, voulant sans doute  garder intacte ma première sensation. Il reste pour moi le chef-d’œuvre de mon  équinoxe  de la quarantaine.

Alors, vous avez vraiment vu très juste en posant  la question  si , en citant un tel ouvrage, de  façon inopinée, anodine, ça n’était pas une certaine image de moi, fugace,  que je voulais transmettre. Je n’en avais pas pris l’exacte mesure et je vous dois cet éclaircissement.

Cependant, j’ai un père plus incontesté encore en écriture. Le maître. Celui qui me poursuit partout et duquel  j’essaie cependant de calmer les ardeurs. Oui, il s’invite souvent sous ma plume et je dois quelquefois l’en chasser. Il me ferait trop d’ombre.
Vous l’avez sans doute deviné, il s’agit de Maupassant, d’ailleurs également nommé dans Zozo… Et j’ai été ému, touché, à l’époque, par  la critique de Jean-Louis Kuffer qui disait, sans ne rien savoir de cette filiation, qu’il y avait dans mon livre un goût de Maupassant. Comme quoi, quand on a à faire à des lecteurs de cette envergure, il n’y a pas de secret qui ne puisse être mis au jour.
Et à propos de Jean-Louis Kuffer,  je m’éloigne un peu,  cher Roland, pour vous dire que je suis en train de lire un de ses livres  Le viol de l’ange , un livre étrange, troublant, très, très original.
J’en reparlerai sans doute sur l’Exil des mots.
J’aurais voulu vous entretenir également d’un tout autre sujet  mais j’ai été un peu long. Ce sera donc pour la semaine prochaine.
En tout cas, merci pour cette correspondance et la qualité de votre lecture.
Portez-vous bien et amitiés polonaises.
Bertrand

 

 

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20.08.2011

Nouais ou, même, Nooouuuaaais...

chèvres1.jpgNouais, ou Noouuuaais,  répondait plus sobrement  et sur son état civil au prestigieux prénom de la dysnatie, Louis.
Mais ses ricaneurs de voisins préféraient nettement l’appeler Nouais, voire Noouuuaais.
Noouuuaais, qu’on disait derrière son dos,  en tordant beaucoup le nez et la bouche, dans le même sens, en fermant bêtement les yeux, en prenant un air franchement idiot et en accentuant très exagérément la première syllabe. Noouuuaais.
On prétendait par ce sobriquet émis comme il se doit, singer sa nonchalance débile, son accent graisseux et l'incurable bêtise dont il était censé souffrir.
Le personnage possédait, il est vrai, cette prodigieuse faculté des gens dont la vie est simple comme bonjour, d’avoir son mot savant à dire sur tout. Sur la politique qui était dégueulasse avec De Gaulle, sur la détérioration de la météo, sur la façon dont il fallait travailler, opposée au modernisme qui pointait à l’horizon le bout de son sale nez, sur l’école qui ne sert pas à grand chose après quatorze ans sinon à former des merdeux prétentieux, sur ceux qui sont  honnêtes parce qu’ils préfèrent aller au bistrot qu’à l’église, sur ceux qui sont mauvais parce qu’ils ont beaucoup de terre et une automobile pour aller prier, sur la qualité du pinard d’un tel ou d’un tel, sur la guerre qu’il était le seul au village à avoir fait, les autres étant soit trop jeunes, soit trop vieux, soit…et là ça finissait par un murmure grinçant, un juron et un crachat épais. Dans l'ordre.
Ah sur la guerre ! Sur la guerre, Louis était intarissable.  Un puits de science. Il en savait tout. Il la portait dans sa chair.  Il la décrivait comme si on y était et pour nous autres en culottes courtes de pubère, il était un vrai grand livre ouvert sur ces cataclysmes que nous n’avions pas vus, que ma mère évoquait souvent et qui semblaient avoir traîné jusques dans mes chemins, aux portes de ma maison, avec des soldats gutturaux, casqués, armés jusqu'aux dents et rapinant tout ce qui leur tombait sous la main.
Nouais parlait de la guerre beaucoup mieux que l’instituteur qui généralisait, qui montrait des cartes et qui donnait des dates qu’il fallait apprendre. Ce que disait Nouais, lui, ne réclamait pas qu’on l’apprît par cœur et qu’on le récitât. Ça ne réclamait rien, tant c’était beau et inquiétant à écouter ! Comme au théâtre.
Il décrivait le feu, le sang et la terre qui volait en éclats et les copains tombés dans la boue, avec une précision épouvantable qui nous donnait la chair de poule.
Mais, hélas, hélas, il décrivait toujours aux mêmes heures. C’est ça qui était curieux pour nous, les  mômes qui travaillions chez lui au ramassage du tabac durant les mois d’été. C’était toujours après le repas de midi, juste avant la sieste de quatorze heures, quand Noouuuaais s’était goinfré beaucoup et avait bu comme un vrai Gaulois. Ou alors après la petite collation de seize heures, avec pâté, fromage, rillettes, saucissons, poulet froid, gâteau et deux litres bien frais, épais, parfumés, tirés à la barrique. Ça le rendait mélancolique, ces repas, qu'on se disait nous autres. Mélancolique et grand narrateur.
Si, avides et curieux, nous tentions de l’interroger dans la matinée ou alors assez longtemps entre deux prises, Nouais, agacé, soufflait, gonflait son gros nez et disait qu’il avait pas de temps à perdre avec des conneries pareilles.
On était là pour travailler, miladiou !

Image : Philip Seelen

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17.08.2011

D'assourdissants silences

2.JPG
L’histoire est ainsi  faite : des évènements, des désastres et de hauts faits connus de tous depuis les premiers bancs d’école, des subtilités plus profondes appréhendées des seuls universitaires, des tenants et des aboutissants occultes, délices des historiens et des chercheurs, puis enfin des fragments épars totalement ignorés, victimes d’un étrange silence et sur lesquels on tombe par hasard, au détour d’un vagabondage.
Tel fut bien ce qui m’advint à Sarnaki, charmante petite bourgade coulant des  jours paisibles et verdoyants à 140 km à l’est de Varsovie.


Un monument surprenant

La campagne alentour évolue de forêts en vergers, de prairies indolentes en bosquets éparpillés, de chemins de traverse en ruisseaux herbeux. Les branches des fruitiers plient sous le poids des griottes, poires et autres pommes, tel qu’au jardin des Hespérides.
C’est un peu vous dire si, arrivant à Sarnaki, les dispositions d’esprit sont au calme, au charme et au bucolique, à des années-lumière des cataclysmes guerriers.
C’est aussi vous dire si le sourcil se fronce, incrédule, en apercevant au beau milieu de la petite place, un énorme engin de guerre, le nez planté dans la terre et élevant haut dans les airs son fuselage et ses ailerons.
Bien que n’étant pas un grand passionné de la chose militaire, je me suis approché et j’ai lu, interloqué : «  Oni ocalili Londyn,  They saved  London »
Diantre !
Qui ça ?
Et quel est donc ce monstre échoué là, queue en l’air, comme s’il tentait désespérément de rejoindre les redoutables entrailles de la terre ?
Sarnaki. Pologne de l’est. Sauvé Londres.
Des pages essentielles avaient dû être escamotées de mon manuel d’histoire.

L’arme quasi absolue

En matière de conquête de l’espace, il est communément admis que les pionniers furent les Soviétiques et  les Américains.
C’est aller un peu vite en besogne en occultant carrément le programme du IIIème Reich de mise au point de tout un arsenal de fusées, et ce, depuis 1937.
Lancée le 3 octobre 1942 depuis la base de Peenemünde, port d’Allemagne sur l’estuaire de la Peene, une fusée de plus de 14 tonnes, s’est élevée à une altitude de 83 kilomètres et à la vitesse de 1340 mètres/seconde, soit près de mach 4.

Pour la première fois, un objet conçu et fabriqué par des hommes avait donc pénétré dans l’espace, ce qui avait fait dire à Walter Dornberger, officier responsable jusqu’en 44 du projet V2 :
« Nous avons envahi l’espace et nous avons utilisé cet espace comme pont entre deux points situés à la surface de la terre.  Nous avons prouvé que la propulsion par fusée était utilisable pour se déplacer dans l’espace …. » Et d’ajouter « Aussi longtemps que durera la guerre, notre première mission sera de perfectionner rapidement la fusée pour qu’elle devienne une arme. »
C’est donc logiquement au général en chef des SS, Heinrich Himmler, que sera confié le programme allemand de développement des armes nouvelles, jusqu’à ces terribles bombes volantes, ces missiles balistiques, les V1, puis les V2.
V comme Vergeltungswaffe, arme de représailles qui, selon Hitler, devait assurer au IIIème  Reich une hégémonie de 1000 ans.

S comme  silence, S comme Sarnaki

Dans tout ce que j’ai pu  lire, entendre ou voir sur la question, nulle part ne figure le nom de Sarnaki, sinon à Sarnaki même.
Et pourtant…
C’est bien dans cette campagne environnante de Sarnaki qu’étaient effectués, pour une bonne part,  les tirs d’essai du V2.
C’est bien ici que des résistants polonais de l’AK se sont évertués, au péril de leur vie et de celle des leurs,  à collecter les débris des explosions. Ils les faisaient ensuite transporter à Lublin, puis à Varsovie ou d’autres résistants, ingénieurs et techniciens, les analysaient et envoyaient les conclusions de leurs recherches à Londres.
C’est bien grâce à ces hommes de l’ombre, à ces Polonais anonymes à qui aucun honneur n'a été rendu, que les Alliés furent bientôt convaincus que l’Allemagne nazie était sur le point de se doter d’une puissance de feu redoutable.
C’est bien ici qu’en mai 44 un missile tombe sans exploser et c’est bien sa réplique exacte, dans la position où il fut retrouvé, qui a été érigée sur la place en 1995 et sur lequel je suis tombé, effaré de réapprendre l'histoire, au hasard d’une promenade.

Moisson de matière grise

Après mai 1945, les Alliés époustouflés devant les réalisations technologiques des Allemands, se livrent à une véritable curée.
La plupart des missiles sont embarqués sur des navires, direction les USA en même temps que 122 ingénieurs capturés, dont Walter Dornberger lui-même, sont priés de traverser l’Atlantique.
Les soviétiques récupèrent des débris en Pologne, ici même à Sarnaki,  et prient gentiment, eux aussi, les ingénieurs nazis de bien vouloir les accompagner jusqu’à Moscou.
Les Britanniques s’attachent également les services d’une vingtaine d’ingénieurs.
La France, quant à elle, obtient, au bout d’âpres négociations avec le commandement américain,  de récupérer 250 ingénieurs. Parmi eux, Heinz Bringer, qui inventera le moteur Viking des Ariane.
... Et vous dire ce que je pense réellement de tout ça, nous prendrait un temps que je n'ai pas.

B.REDONNET

Article publié dans "Les échos de Pologne", numéro 89 de septembre 2008.

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16.08.2011

Lettre à mézigue

Jean-Jacques.jpgA toué mon ami des lisières, arpenteur des rondes frontières et d’ailleurs…

De retour de la Creuse, après une mise au vert et des « mériennes régénératrices », je t’écris cette bafouille depuis mes champs derrière et ce petit bout du Poitou qui nous rassemble et nous ressemble… où les pierres usées des chemins creux murmurent des histoires d’hier et d’aujourd’hui.
Des nouvelles des bouts de chandelle qui arpentent les venelles avec un peu d’humanité au bord des cœurs en bandoulière.
Juste envie de mettre en partage nos talus vagabonds où poussent les coquelicots frêles et résistants.
Une petite bafouille pour tisser cette histoire, qui par-delà frontières et barrières, fait rimer joliment ces mots tant de fois galvaudés, fraternité et humanité.
T’en souviens-tu de ces premiers courriels où je te parlais de cette envie de mettre en voix ton « Zozo » ?
Et puis, guitare en bandoulière, tu es venu l’automne dernier pour la création de cette lecture à haute voix, « Zozo, chômeur éperdu ».
Avons parcouru le Poitou-Charentes, de village en village et depuis « Zozo » va son chemin…

Cet été, le « Zozo » a même été programmé au « festival au village » à Brioux-sur-Boutonne et au festival « Contes en chemins » à Sainte- Eanne (avec en prime, ta présence avant que tu ne repartes vers ton « exil », là-bas…)

Et dans « la grande et belle chaîne du livre… », loin des beaux discours, en artisan de la lecture, en semeur de paroles aux quatre-vents, je continue à semer mes petits cailloux… non… nos petits cailloux… sans toué mon ami des lisières, cette lecture de « Zozo » n’aurait pas emprunté les routes vicinales et improbables, loin des lieux institutionnels de la culture et de la littérature…
Et sais-tu qu’en colporteur, j’ai toujours dans ma valise à histoires et à mémoires, tes livres que je vends en marchand des quatre-saisons… ?
Et sais-tu que nous n’avons pas fini notre ouvrage ?
De nouveaux projets, de nouvelles rencontres, fleuriront  nos saisons à venir…
En attendant de te revoir, toi et ta p’tite famille, et de te donner des nouvelles d’ici,
Je t’embrasse en braconneur de paroles,
je te salue en arpenteur de livres,
je te serre la pogne en passeur de mots
je t’envo
ie de grandes brassées fraternelles…

Jean-Jacques

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15.08.2011

Le petit homme du temps qui passait

Wlodawa cheval.JPGJe n’ai pas le temps…
Je n’ai pas eu le temps….
Je m’occuperai de tout ça quand j’aurai le temps.

Diantre ! Si nous réfléchissions un tant soit peu à notre langage quotidien, nous aurions toute raison d’en être effrayés.
Avoir le temps.
Avoir une montre, une pendule, des priorités, un train à prendre, être fainéant, ne  pas avoir envie, être lent, d’accord. Mais avoir le temps, quelle vanité !
Inversion complète du réel : C’est le temps qui nous a. Et complètement d’ailleurs. Parce que lui, il ne s’arrête qu’une seule fois. Et là, quand il s’est arrêté, on a vraiment tout son temps.
Le temps qui passe. Tout le monde connait les célèbres vers : Le  temps s'en va, le temps s'en va, madame, - Las! Le temps, non, mais nous nous en allons - Et tôt seront étendus sous la lame.
Dichotomie douloureuse. Et pour la résoudre, autant, finalement, abuser des tournures consacrées qui s’approprient avantageusement cet insaisissable vainqueur.

Dans le genre contraire, on dit aussi : J’ai du temps devant moi….Oui, sans doute, mais cela n’est-il pas présomptueux et ne fait-il pas allègrement fi de l’éventualité d’une peau de banane posée sur ce temps-là ?
Le seul temps à qui je reconnaisse une existence trop véritable, n’est pas devant, mais derrière. Ce temps-là, j’eusse aimé qu’il m’appartînt complètement, mais le nombre de fois où j’ai pu dire «  je n’ai pas le temps » me prouve bien qu’effectivement, il n’y eut jamais le moindre temps qui soit à moi, puisque, même sans avoir le temps, je suis arrivé jusque là.

Comme pris en charge par un invisible véhicule, en fait.
Bref, j’ai perdu mon temps à ne pas avoir le temps. Et voilà une bien belle expression de dépit ! Perdre son temps. Enfin reconnaître que le temps est quand même un ami. Comme lui,  on ne perd que celui qu’on n’a jamais eu !

Et pendant que je délire, là, sur ce blog inutile, le temps passe...le temps passe…
Le temps s'écoule, comme disait Raoul (1).
Alors me revient en mémoire
une image. Une anecdote qui, en dépit de son caractère dramatique, m’avait presque fait mourir de rire, comme on dit sans vraiment penser à ce qu’on dit.
C’était à Mauzé-sur-le-Mignon, le Mauzé-sur-le-Mignon de ce cochon de Morin (2), et c’était par un après-midi froid, bas et gris, de novembre.
Le ciel pesait comme un couvercle. Un après-midi de long ennui. Long comme un corbillard.
J’étais en train de perdre lamentablement mon temps dans un bistro plongé dans une triste pénombre. J’y lisais le journal et j’y buvais des demis.
Derrière le bar, le patron feuilletait un magazine de sport, peut-être de cul, et, à part moi, un seul client était là, debout. Un tout petit client, un petit alcoolo sympathique, bien connu dans le coin, tout petit, si petit que son menton arrivait à peine à la hauteur du zinc.

Il se languissait devant un verre de mauvais pinard, du rouge, et, dans l'obscur silence du petit bistro,  on n’entendait par intermittences que sa toute petite voix de fausset qui psalmodiait, tandis qu’il regardait au travers un rideau jauni la rue immobile,  morose, vide et muette : O  s’passe rin…O s’passe rin… O s’passe vraiment rin…
Il ne se passait rien, effectivement. Le temps - il est coutumier du fait - faisait semblant de s'être arrêté et  le petit bonhomme semblait s’en désespérer.
Presque en avoir peur.
Tellement qu’il porta soudain sa petite main à sa petite poitrine, poussa un petit cri strident, comme un couinement de souris, et écroula son petit corps au pied du grand comptoir.
Dans les cinq minutes qui suivirent, les pompiers alertés débarquaient :  sirène, crissement de pneus,
apostrophes, gyrophare, portes qui claquent, brancard, médecin, infirmier,  badauds extirpés de la grisaille, surgis d’on ne sait où, femmes et enfants aux fenêtres.
Un vrai charivari, cette rue absolument morte quelques instants plus tôt !

Le petit homme, sans doute las de perdre son temps devant un verre de mauvais vin et devant les facéties du temps qui faisait mine de ne plus passer,  venait de transformer la rue déserte en champ de foire où les gens se saluaient, s’interpellaient, demandaient, constataient, critiquaient, supputaient, plaignaient, commentaient, pronostiquaient et se lamentaient.
Bref, s’amusaient enfin à perdre un temps fou, à peine retrouvé, et qui n’avait jamais été à eux.

1 - Vaneigem
2- Les Contes de la bécasse

Illustration  : Sur la frontière ukrainienne, un cheval attend tranquillement son maître qui a pris le temps de s'arrêter boire un coup.

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14.08.2011

La grand' terre de nos grands-pères

P7250006.JPGJe vis en terre étrangère. C’est comme ça qu’on dit.
Encore un abus de langage. Un triste abus de langage.
Une métonymie incongrue peut-être. Un raccourci fautif.
Car je n’ai jamais vécu en terre étrangère. Vous non plus d’ailleurs. A moins que vous n’ayez vécu, petits et petites cachottiers (ères), un exil sur Mars ou sur la lune.
Selon mon entourage le plus proche, c’est là que j'habite quand je suis en exil.
Pas en Pologne mais sur la lune.
Je suis souvent dans la lune, paraît-il. Avec mes pieds qui touchent pourtant bien par terre.
Et pas une terre étrangère.
Je la connais depuis mon premier vagissement, cette terre. Elle a les mêmes senteurs humides des fins d'été que dans la Vienne ou le Poitou-Charentes. Au ciel sont les mêmes nimbostratus, les mêmes flocons blancs sur fond d’azur, les mêmes arbres qui se balancent au vent, les mêmes rivières qui coulent dans le même sens sur les mêmes prairies, les mêmes vols d’oiseaux, le même air, la même course du soleil, quoique décalée, les mêmes crépuscules du soir ou du matin.

Cette nuit, je me suis réveillé…La pleine lune frappait aux carreaux et se répandait au sol, se glissait en silence sous la bibliothèque. C’était la même pleine lune que si j’eusse été endormi à Angoulême.
C’est là ma terre, celle que j’aime. C'est mon vaisseau spatial dans le grand mouvement des choses.
Ce sont les gens qui sont étrangers. Parce qu’ils n’ont pas les mêmes sonorités que moi pour dire le monde et qu'une chose toute simple qui me paraît vraie ne leur semble pas forcément exacte,  et vice-versa.

Mais ils étaient sous ce coin de ciel bien avant moi.
C’est donc moi l’étranger. De fait.
La notion d’étranger, c’est la loi du premier occupant. C’est peu et c’est énorme.
Et ça le restera tant que les charters et les rafles de Roms, comme toutes les rafles de l’histoire, resteront inscrits dans les cerveaux du monde comme les crachats dégoutants de la loi du premier occupant.
Préhistoire humaine.

Il manque en fait  à cette terre la première ligne, les premiers mots, d’un véritable contrat social entre tous les hommes.
Autant dire qu’il lui manque tout pour être dignement habitée.

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12.08.2011

Lettre à un ami - 5-

Cher Gustave,P7180044.JPG

Alors là, tu ne m’en voudras pas si je t’avoue avoir largement souri - et même pire - à la lecture de ta dernière lettre !
Quel misanthrope humaniste tu me fais ! Voilà que tu te lances, fort généreusement, dans une analyse assez fine du désordre dans lequel patauge le monde, mais, hélas, que tu conclus à l'envers, sur une espèce de note d’espoir, née de je ne sais quelle vision soudaine et optimiste des hommes. Sur cette pourriture que nous avons patiemment installée sous nos pieds, dis-tu, il est temps que surgissent les hommes nouveaux qui sauront creuser en profondeur, refaire le jardin à neuf et redonner le goût de s’y balader.
C’est joliment dit, certes, mais d’une naïveté, pardonne ma sévérité, déconcertante.
Je te dois donc la controverse et t’expose en deux mots ma vision des choses.

 « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une immense accumulation de marchandises. »

Première phrase du Capital - Karl Marx - 1867

« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. »

Première phrase de La Société du spectacle - Guy Debord - 1967

« Tout le dénuement intellectuel et moral des sociétés dans lesquelles règnent les conditions que nous savons s’annonce comme une immense accumulation de marchés. »

Première phrase d’un ouvrage improbable - 2067

Nous apercevons, avec ces trois phrases rapportées ici comme des raccourcis, l’évolution vers le néant suivie, et à suivre, par les sociétés : A la marchandise, concrète, lourde de ferraille, d’échanges, de biens de consommation et d’équipement des XVIIIe et XIXe siècles, avaient nécessairement succédé, à partir du milieu du XXe, l’inversion du réel et la prise du pouvoir par l’image dans tous les secteurs de la vie, le vécu n’ayant plus de prise sur ce réel que par la médiation de  cette image souveraine. Ce  que les situationnistes ont appelé spectacle. Ce spectacle n’était en fait que la forme encore adolescente du virtuel dans lequel nous vivons et qui prit son plein essor au début des années 2000. Echanges virtuels, jeux de bourses dominant tous les secteurs de l’activité économique des hommes, argent virtuel, économie virtuelle, vie virtuelle, conscience virtuelle du monde à tous les étages, affectivité virtuelle, conflits virtuels, rapports des hommes entre eux virtuels et, comme pierre angulaire de ce nouvel ordre social, comme justification a posteriori, les marchés.

La marchandise, tout le monde comprenait : le prolétaire qui avait les mains dans le cambouis, qui avait du mal à boucler matériellement les fins de mois, voire les fins de quinzaine, aussi bien que le gros capitaliste, gavé comme un porc, un cigare sous le groin et qui pétait dans la soie. Monde concret, âpre, misère concrète, matérielle, opposée à une richesse insolente, tangible,  antagonismes concrets, luttes concrètes.
Toutes perdues.
Le spectacle, forme plus moderne de la marchandise, peu ont compris. Sur la vingtaine de pour cent de Français, pour ne parler que d’eux, qui ont lu La Société du spectacle, cinq pour cent, au mieux, ont entendu la critique qui était faite de la réification de leur vie.  Par le spectacle-entremetteur, la marchandise déguisée et accaparant tous les secteurs de la vie, savourait sa victoire à la barbe même de ceux qui croyaient lutter contre elle. Monde compliqué et doucereux, monde d’apparences régnantes, monde du mensonge érigé en vérité définitive, politique de surface, misère qui, dans l’opulence matérielle - quoique inégale - des différentes strates du corps social, change de niveau et devient surtout  intellectuelle, intime, morale, profonde, sexuelle.  Jusqu’au désarroi.
Luttes pour la reconquête de la dignité de vivre.
Toutes perdues.

Les marchés, personne ne comprend, et c’était là le but. Comment s’opposer et détruire quelque chose qu’on ne comprend pas ?  Le spectacle moribond - pas moribond, mais mutant à son tour comme la marchandise avait muté pour lui donner naissance - ne cesse d’ânonner : faut rassurer les marchés ! Les marchés ? Des fantômes rugissants, surpuissants, monstres dévoreurs, invisibles, occultes, inconnus…Les hommes de la planète complètement à côté de la plaque, ne comprenant rien,  ni de leur organisation, ni de leur but, ni de leur raison d’être sur  terre, ni de quoi il en retourne, ni où, ni comment, ni pourquoi, ni quand leur pauvre vie est jouée sur des écrans d’ordinateur. Une vie dénuée de vie. Aucun sens. Victoire totale d’un ordre économique désormais établi par-delà les frontières de l’activité pragmatique, monde achevé dans l’obscurantisme, consciences annihilées, visions tronquées, parcellaires, paroles désertes, réactions désordonnées, arts sans art.
Luttes sporadiques, hors sujet, sans enjeu et sans but puisque sans adversaire réellement  identifié.
Toutes perdues.
A n’en pas douter.

Marchandise- Spectacle- Marchés. Une même dictature sous ses formes diverses, évolutives et indispensables à la pérennité de son règne. 
Tu dis révolte, Gustave ?
Je te suis.
Tu dis révolution ?
Je te dis foutaises et gamineries séniles : les hommes n’ont jamais réussi une seule de leur révolution depuis qu’ils sont des hommes. Depuis le début, le sens même de leur vie - qui est tout bêtement de vivre pleinement la chance de vivre - leur échappe totalement et le fait de survivre ( de vivre l’illusion de la vie) sur un parcours virtuel leur suffit. Ils ont, nous avons, depuis belle lurette, lâcher la proie pour l'ombre.
Confusion dramatique. Ethnologique. Essentielle.
Si tu voulais faire une révolution, cher Gustave,  il te faudrait quasiment repartir depuis le début. Aux alentours de Cro-Magnon.
Et, dès le départ,
indiquer une direction vers où marcher, donner une définition propre du mot bonheur.
Contentons-nous donc, hors résignation, de cueillir ce qui est à notre modeste et égoiste portée.
Bientôt, trop tôt, viendront les ténèbres.

Porte-toi bien

B.

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11.08.2011

Gerhard, jardinier du sieur Brassens

brassens2.gifJ’ai laissé en France un tas de petites affaires.
De ces petites affaires qu’on met dans des tiroirs qu’on n’ouvre plus parce qu’on n’a plus envie d’ouvrir des tiroirs, parce qu’on n’est plus soi-même qu’un tiroir et que dans ces tiroirs aussi y’a des lettres de créanciers, des lettres malveillantes de banquiers irascibles, des rappels à l’ordre à cotiser, que sais-je encore ?
Et dans tout ce fourbi de l'insouciance, y’a d’autres affaires qui n’ont rien à y faire : des cahiers écrits, des pages gribouillées, des bouts de partitions inachevées, des photos, des disques, des cassettes audio…

Tout ce qui me semblait digne de me suivre, a été rapatrié - voyez comme on peut tordre le cou à ce mot dans tous les sens -  ici, dont une de ces cassettes audio.
Une vieille cassette audio comme on n’en voit plus, si je puis dire .
Avec une photo aussi, deux hommes se tenant par l’épaule et deux enfants devant eux, sur le perron d'une maison ensoleillée.
Deux documents auxquels je tenais pourtant et que j'avais abandonnés sur ma route. Deux documents par eux-mêmes et par le sentiment ému qui me lie encore à l’homme dont je les tenais.

Un soir à Vaison-La-Romaine au pied du Mont Ventoux, en 2003 je crois.
Il y avait là des livres, des gens et des chants. Un homme aux cheveux blancs qui crantaient, le visage toujours souriant, de ces visages ouverts qui vous donnent tout de suite envie d’ouvrir vos bras.
Nous nous sommes liés d’une éphémère camaraderie. Nous avons bu pas mal de verres de Côtes-du-rhône ensemble, nous avons déjeuné aussi. Nous nous sommes racontés. Lui plus longuement que moi. Sans fioritures ni nostalgie surfaite. Et pourtant…

Gerhard qu’il s’appelait et que j’espère qu’il s’appelle encore. Allemand de son état civil.
Par un dimanche gris d’hiver, dans les années soixante-dix et dans l’est de la France, j’ai oublié précisément où, sur la frontière je crois, Gerhard en vadrouille avait voulu se restaurer dans une auberge isolée.
La porte était ouverte.
Il était entré.

La tenancière était alors précipitamment venue à sa rencontre et lui avait dit, gentiment mais l'air un peu gêné quand même, que l’établissement était fermé.
Qu’elle en était bien sûr profondément désolée pour lui.
Gerhard avait fait une longue route et il lui en restait encore beaucoup à faire. Il avait faim. Il s’apprêtait à demander très poliment à être servi malgré tout, même d’un repas froid.

Car au fond de la salle un peu obscure, quatre personnes se restauraient pourtant en riant et en blaguant.
Avant même que Gerhard n’ait eu le temps de formuler sa supplique, un homme trapu et abondamment moustachu s’était levé de la table et était venu dire à la patronne des lieux, avec un fort accent du midi et tout sourire :
- Hé, bien sûr que c’est ouvert, puisque nous sommes là. Madame, mettez pour cet homme un couvert à notre table. Il va déjeuner avec nous.
Et prenant Gerhard par l’épaule, comme on fait avec un vieux camarade, l’homme l’entraîna jusqu’à sa table.
Il déjeuna copieusement avec les quatre personnages qui plaisantaient beaucoup et qui parlèrent avec lui des choses simples ou plus compliquées de la vie qui passe.
C'est ainsi que Gerhard en vint à confier qu'il n'avait pas de travail.
Le moustachu débonnaire lui demanda alors s’il aimait s’occuper d’un jardin. Quoique surpris, Gerhard dit que oui, il savait, il aimait bien ça même.
Alors, sans plus d’ambages :
- T’as trouvé du travail, Gerhard. Je t’embauche pour entretenir les extérieurs de ma maison en région parisienne. D’accord ?

Ainsi fut fait. Et pour longtemps.
Quinze ans.
Gerhard devint le jardinier d’un certain Georges Brassens.

Et il m’a confié  :

- Georges n’avait pas besoin de jardinier. Dans son jardin, fallait toucher à rien, fallait laisser les herbes faire ce qu’elles voulaient, qu’elles vivent leur vie d’herbes. Il n'y avait rien à faire. Nous sommes devenus des amis. Chaque fois que je voulais prendre une binette ou un râteau, Georges tempêtait : - Qu’est-ce que tu vas encore me saccager ? Laisse ça tranquille ...

Véridique. Mon histoire comme la sienne. Corne d"aurochs m'a confirmé plus tard.

Et la cassette dans tout ça ? Un soir de fête, Brassens s'évertuant à chanter « le Fossoyeur » en allemand. Un mauvais enregistrement pris sur le vif, mais le seul de Brassens en allemand.
Et la photo ? Une vieille photo de Gerhard avec ses deux enfants et Brassens, pipe au bec et le bras posé sur son épaule.
A Crespières.


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09.08.2011

Brassens et de la corde de pendu

litteratureBrassens, dont les béotiens de tout poil et les prétentieux de tout acabit ont dit, disent et diront encore longtemps qu’il ne s’engageait pas pour les grandes causes et sur les graves préoccupations de son temps - ceux-ci considérant sans doute que s’engager c’est porter ostensiblement, à bout de bras, les drapeaux  de ses convictions - avait pourtant fait en même temps son entrée dans le monde de la chanson et un scandale avec un pamphlet remarquable contre la peine de mort, Le Gorille.
Forestier raconte d'ailleurs cette anecdote où de jeunes artistes avaient justement organisé, bien plus tard, un concert contre la peine de mort.
Ils avaient invité Brassens qui gentiment avait décliné, arguant du fait qu’il n’était pas à son aise dans les grandes kermesses et que sa présence n’apporterait pas grand-chose de plus à cette manifestation qu’il soutenait de tout cœur.
A force d’insistance et pour faire finalement plaisir à ces sympathiques chevelus, Brassens consentit tout de même à faire une brève apparition, mais fit admettre qu'il serait "hors affiche."
Ce fut bref. Le poète moustachu offrit deux titres, le pied sur son éternelle chaise et aux lèvres le non moins éternel sourire, avant de céder précipitamment la vedette aux jeunes.
Ce fut même beaucoup trop bref. Le public se leva, réclama, appela, se bouscula, hua, à tel point qu’on rattrapa Brassens qui déjà s’était installé au volant de sa voiture et qu’on le supplia de remonter, sans quoi la soirée  risquait de tourner à l’émeute.
On remit donc la chaise en place et Brassens interpréta, magistral, Le Gorille. Il y eut alors quelques secondes d’un silence pathétique avant le tonnerre d’applaudissements, sitôt  qu'il eut conclu :
Comme l‘homme auquel le jour même il avait fait trancher le cou !
Emu, Forestier se souvient. « Tous avons su alors pourquoi il était venu. Mais pour cela, il nous a fallu attendre le dernier vers du rappel. Il craignait de nous faire de l’ombre, à nous, jeunes artistes engagés…»

Ce fut la seule contribution  de Brassens à un concert militant. Et c'est l’unique fois, si ma mémoire ne me joue pas un sale tour, où, dans ses poèmes, il fait directement allusion à cette horreur barbare que fut la guillotine.
L’inconditionnel de Villon, quand il évoque le châtiment suprême, procède d'une allégorie et parle de pendaison, que ce soit dans la Mauvaise réputation, la Messe au pendu, Celui qui a mal tourné, le Moyenâgeux, les Quatre bacheliers, le Grand chêne, Mourir pour des idées ou , magnifique, le Verger du roi Louis de Théodore de Banville.

Le temps est un faux-jeton et commet force erreurs de parallaxe.
« Plus de danse macabre autour des échafauds » et " Car enfin la Camarde n'a pas besoin qu'on lui tienne la faux", qui déjà peuvent nous paraître surannés, ont été écrits dix ans, oui, dix ans avant l’abolition de la peine de mort !
Pas engagé Brassens ? Je ne suis pourtant pas certain que les visions des écrivains de cette fin  2011 projettent aussi loin leurs exigences humanistes.
 
 

14:07 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Lettre à un ami - 4 -

littératureCher Gustave,

Te remercie d’avoir abordé la question de ma position vis-à-vis du livre numérique, ce qui va me permettre, te l’exposant sans ambages, de clarifier pour moi-même certaines choses, que je n’avais pas forcément vues dans le feu de l’action.
C’est donc de mon expérience particulière dont je vais te parler, plus que du livre numérique en général, dont je me fous aujourd’hui comme d’une cerise.
Qui ne change pas d’idée n’en a pas, c’est bien connu, à plus  forte raison quand la réalité est venue démentir certaines orientations et convictions que l'on tenait pour bien fondées.

 Quand je suis arrivé en Pologne en 2005,  j’ai tout de suite ouvert un premier blog, L’Exil volontaire, en septembre exactement, qui s’est transformé en juillet 2007 en l’actuel Exil des mots. C’étaient là mes premières expériences d’écriture numérique.
Lassé d’accumuler manuscrits et notes dans mes tiroirs - comme beaucoup d’autres - j’ai forcément été séduit par ce nouveau mode d’autoédition, immédiat, directement lisible, directement critiqué.
C’est sur ces entrefaites-là et dans cette disposition d’esprit-là que je suis entré en contact avec François Bon, que je connaissais auparavant, et qui m’encouragea gentiment  à rester présent sur ce terrain-là car, je cite, c’est là que tout se passera dans les années à venir.
Il disait à peu près vrai, car il disait une réalité qui, depuis, n’a fait qu’aller s‘amplifiant : le phénomène blogs et sites, répondant à  une demande, à un besoin, est devenu
une pratique sociale de masse, envahissant la toile des velléités de chacun en matière d’écriture. J’ai donc tout naturellement applaudi des deux pattes quand le susdit François Bon a décidé de créer Publie.net en janvier 2008 et  j’y ai participé avec enthousiasme dès le début.
J’y ai cru parce que l’édition traditionnelle me semblait une pratique en perte de vitesse et de crédibilité. Tous les arguments, parmi lesquels la fameuse et vertigineuse rotation des livres en librairie, ont été donnés. Tu les sais aussi bien que moi et je n’ai donc pas besoin de revenir là-dessus. L’émergence de l’édition numérique semblait être un remède, sinon la panacée, à tout ce qu’on peut rencontrer d’embûches, d’incertain, de non-dits, de non-faits quand on publie un livre.
D’autant que cette nouvelle forme d'édition était portée par un gars connu et en qui j’avais toute confiance.
Publie.net proposait aussi une transparence coopérative exemplaire, allant même jusqu’à promettre que chaque auteur pourrait suivre les téléchargements de ses œuvres, via un système qui reste encore à inventer. Je me souviens qu’il disait : trouvez un éditeur capable de vous offrir un tel confort !
Il est gonflé, le bonhomme !
Et puis les années ont passé…Jamais un écho. Jamais un traître relevé des ventes, jamais la moindre nouvelle. Pas de droits d’auteurs, bien entendu, ceux-ci étant pourtant régulièrement claironnés être versés à hauteur de 50 pour cent.
50 pour cent de zéro, ça fait toujours zéro.

J’ai rongé mon frein. Pas pour les droits d’auteur. Personne ne vit de ça, personne ne les réclame pour améliorer sa condition. Si on les réclame, c’est qu’on veut savoir si on est lu ou pas. Ce qui, édition traditionnelle ou numérique, est quand même le droit fondamental d’un auteur. La première reconnaissance d’un travail effectué en commun.
J’ai rongé mon frein et plus je le rongeais, plus je voyais bien que l’édition numérique naissait exactement avec les mêmes travers que toute autre forme d'édition. Sans la compensation d’avoir un vrai livre effectivement publié, vivant et distribué, cependant.
Ce Publie.net s’est donc avéré être le Guillot-sycophante de la fable, déguisé en berger et gardien du bon droit pour mieux avaler les brebis. La chute a été d’autant plus dure pour moi que l’illusion avait été forte.
Et ce qui m’a indigné fortement dans cette histoire, c’est le silence des agneaux. Le silence de ceux et celles qui publient chez Publie.net ou qui gravitent autour, qui se taisent, qui  font les malins et les malines, qui ânonnent bêtement (pardon pour la tautologie) qu’ils participent à une aventure révolutionnaire alors qu’ils participent en pleine conscience à un truc vieux comme le vieux monde : l’enculage de mouches et la spoliation pure et simple pratiquée par un cheffaillon sur des ouailles infantilisées et crédules.
D’ailleurs, tiens, te souviens-tu comme François Bon m’a emmerdé, réclamant mon numéro de compte bancaire, faisant l’offusqué, la vierge effarouchée, se disant pressé d’en finir et de régler sa dette de 75 euros ? Oui ? Tu te souviens ? Hé ben,  il y a plus de deux mois de cela et à ce jour, il ne s’en est point acquitté, de sa dette. Quel faux-cul, ce type !

Et puis il y a aussi ceci, cher Gustave : à Paris, j’ai rencontré un monsieur qui lisait tout de l’Exil des mots. Un monsieur que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vu, qui ne laisse jamais de commentaire, qui lit beaucoup, et qui a lu, entre autres, Polska B dzisiaj, dont il m'a fait grand compliment…Et bien je trouve drôle, statistiquement, que, par hasard, dans une librairie, dans une grande, très grande ville, je tombe inopinément sur un des 10 lecteurs qui a acheté Polska B dzisiaj ! J'ai vraiment de la chance, ne trouves-tu pas ? N’en reste plus que neuf, selon les chiffres de François Bon !
Hum…Hum…Tu vois ce que je veux dire…

Alors, chat échaudé craignant l’eau froide, je laisse désormais les « numéristes » à leurs illusions et leurs divers mensonges.
Je n’aurais pas été, en tout cas, partie prenante dans la conspiration du silence. Je me suis fait pas mal d’adversaires et me suis attiré pas mal d’inimitiés. On n’attaque pas un apparatchik patelin du net sans casser des pots. Qu’importe !
L’avenir me donnera sans doute raison. Le livre numérique viendra dans un avenir dont je me garderai bien de dire désormais s'il est proche ou lointain. Mais il ne viendra pas par ces chemins détournés et rusés qu'emprunte Publie.net.
Je terminerai sur une boutade
: mon divorce d'avec l'édition numérique façon Publie.net est donc une affaire personnelle, mais une affaire qui ne devrait pas, si les gens avaient des oreilles et autre chose de conséquent un peu plus bas, n'engager que moi.

Porte-toi bien, cher Gustave.

B

05.08.2011

Lettre à un ami - 3 -

Le theatre 1er.jpgCher Gustave,

Suis ravi d’avoir reçu de tes nouvelles. Je te pensais parti vers quelque villégiature, comme la grande majorité des gens du mois d’août, mais je vois que tu as - encore - préféré rester en ton jardin, pour y  cultiver - encore - ton insatiable misanthropie. Ceci dit plaisamment car, comme je t’ai dit souvent, la misanthropie n’est, en fait, que le dépit amoureux de celui qui a trop aimé les hommes et s’en est forcément retrouvé Gros-Jean comme devant.
Merci d’avoir lu Le Théâtre des choses. Je suis vraiment fier que tu y aies trouvé du plaisir et suis très sensible à tes compliments, que je sais être sincères.
Tu soulignes cependant  la présence de cette croix sur la couverture. Tu dis avoir une interprétation que tu me livreras une fois que je t’aurai donné la mienne.
Bien. Tout d’abord, pour avoir publié plusieurs fois, tu sais bien que le choix de la couverture échappe généralement à l’auteur.  Dans le cas présent cependant, j’avais fourni à l’éditeur tout un lot de photos prises ici, en Pologne, dont celle-ci sur laquelle s’est portée sa préférence.
Elle est extraite d’images que j’ai faites dans un vieux, très vieux cimetière orthodoxe abandonné, près du village de Gnojno. Un cimetière qui a dû être désaffecté en 1918, quand l’occupation russe a pris fin et, en même temps qu'elle, l’orthodoxie obligatoire en matière de religion. Ce lieu m’a fasciné avec ses tombes écroulées, étouffées sous le lierre et la ronce, ses croix aux deux branches vermoulues, ses bruissements d’insectes, sa touffeur, son inquiétant silence. Quand on marche ici, sur des sépultures qu'on ne voit qu'à peine, qu'on devine sous la végétation rampante, on est sur cette frontière ténue qui sépare archéologie et profanation. Seule la quantité de temps qui a ruisselé sur les mémoires, partout, distingue l’une de l’autre.
J’avais d’ailleurs écrit un texte sur ce lieu; texte que tu peux consulter ici, si ça n’est déjà fait.
L’éditeur du Théâtre des choses m’a donc dit que lui plaisait beaucoup, dans cette photo, le mélange entrelacé des choses humaines et des choses de la Nature. Ce qui est une constante des dix nouvelles du recueil.

Pour ma part, quand je regarde cette photo, avant comme après sa publication, j’y vois, naivement, l’expression symbolisée du retour du Grand Pan, finalement victorieux des religions monothéistes qui l'avaient expulsé, avec la violence que l'on sait, des poésies de l'esprit. Et cette vision des choses correspond bien, dans mon esprit, au Théâtre des choses.
Le grand Pan est mort.
Une grande pensée de Pascal ! Le cri victorieux, aussi, de l'église chrétienne.

De toute façon, chacun lira sur cette couverture ce qui lui plaira de lire. D'aucuns ne verront que la croix sans voir l'essentiel : le chêne qui la dévore. Je m’attends donc aux réflexions de quelques fâcheux, promptement enclins au procès d’intention de surface pour éviter d'avoir à regarder plus loin que le bout de leur nez…Des fois que…

Cher Gustave, tu me demandes aussi comment je fais pour être aujourd’hui complètement remonté contre l’édition numérique après en avoir fait les éloges et comment je vis cette « apostasie », comme tu dis malicieusement.
Je te dirai tout ça dans une prochaine lettre.
Pour l’heure, je dois te laisser. Pendant mon mois d’absence, l’herbe abondamment arrosée par les tièdes orages de juillet, a envahi mon territoire et je dois profiter des quelques jours de beau temps que le ciel polonais nous accorde en ce moment, pour essayer de juguler ses ardeurs dionysiaques.
A très bientôt.

Porte- toi bien

B.

15:00 Publié dans Lettres à Gustave | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.08.2011

Entre "Zozo" et Le "Théâtre des choses"

Un article de La Nouvelle République

17/O7/11

 Bertrand Redonnet : drôles d'histoires de Zozo

Originaire du Poitou, vivant en Pologne, l'auteur était hier à l'ouverture de Contes en chemin à Sainte-Eanne. '' Le travail salarié bouffe la vie des gens ''.

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Jean-Jacques Épron, hier à Sainte-Eanne, interprétant le personnage de Zozo. Une critique sociale pleine de drôlerie et de tendresse. 

 

 

C'est qui, Zozo ? Bertand Redonnet réfléchit deux secondes. « C'est un vieil anar. C'est le plus sincère des rebelles puisqu'il l'est sans le savoir. » Zozo vit à contre-courant. Il est chômeur à une époque - on est dans la France gaullienne - où le chômage n'existe pas.
« Zozo, chômeur éperdu », c'est au départ un livre écrit par Bertrand Redonnet, c'est aussi devenu un conte lu par Jean-Jacques Épron : la farce a fait l'ouverture du festival Contes en chemin hier après-midi à Sainte-Eanne. Né en Poitou, Bertrand Redonnet, présent hier, vit aujourd'hui en Pologne. Un exil par amour, aux confins des frontières polonaise, biélorusse et ukrainienne. L'ultime limite de l'Europe.

L'exil et les fantômes

Des Zozo, l'écrivain, qui au cours de ses multiples vies a été exploitant forestier à Chizé, en a rencontrés plus d'un dans le Poitou qu'il a connu. « L'exil permet ça : de convoquer plus facilement les fantômes. Plus ils sont loin de nous géographiquement, plus ils sont proches par la littérature. »
Bertrand Redonnet, qui a écrit sur Brassens, s'intéresse aux vies minuscules. Son prochain livre, qu'il présentera la semaine prochaine à la librairie polonaise du boulevard Saint-Germain à Paris, est un recueil de dix nouvelles, où le Poitou-Charentes et la Pologne orientale servent tour à tour de décor. Un même fonds nourricier : « Ce qui m'intéresse, c'est le bout de la ruralité qui échappe au rouleau compresseur moderne ». Bertrand Redonnet, avec « Zozo, chômeur éperdu » a écrit un pamphlet antilibéral malgré lui. Gagner plus, Zozo ? Le problème, c'est qu'il préfère flâner nez au vent dans les chemins de campagne ou parler à son cochon.

Un cousin des Apaches

« Je suis parti d'un vieux constat gauchiste, explique Bertrand Redonnet, c'est qu'on perd sa vie à la gagner : le travail salarié bouffe les gens, qu'on le veuille ou non. » Finalement, Zozo le Poitevin est un lointain cousin des Indiens Apaches : « Quand on leur a demandé de travailler, ils ont répondu : vous voyez le monde à l'envers. ». A la fin, Zozo meurt. Pourquoi avoir choisi un tel dénouement ? La réponse est évidente : " Zozo n'a plus sa place dans ce monde. "


« Zozo, chômeur éperdu » paru en 2009 aux éditions Le Temps qu'il fait. Prochain livre à paraître : « Le théâtre des choses », aux éditions Antidata.

Yves Revert

11:36 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

02.08.2011

Lettre à un ami - 2 -

PB140011.JPG

 Cher Gustave,

Le mensonge et la falsification désormais institutionnalisés dans les moindres détails de la vie, tel est le titre que je pourrais  donner à mon envoi d’aujourd’hui.
Mais écoute plutôt.

Contraint, en France, d’acheter une carte SIM  pour un portable, la  nôtre étant polonaise et l’opérateur-voyou surtaxant de façon obscène les communications à l’étranger - allant même jusqu’à me faire payer une partie des communications que je recevais - j’eus la désagréable surprise de constater que la technologie marchande ne l'entendait pas de cette oreille et qu’on n’échappait pas aussi promptement aux mailles de son filet : le susdit opérateur-voyou avait pris la précaution de bloquer mon téléphone. Pas question de s’en servir avec un éphémère forfait acheté à la sauvette et à l’étranger !
Me voilà donc également contraint d’acheter un portable de pacotille (24 euros), ou de balancer à la poubelle cette carte SIM, nouvellement acquise dans une maison de la presse  pour 15 euros.
Entre parenthèses, comprends aussi que je vis en zlotys et que ces sommes taillées dans mon budget sont à multiplier par 4. Bref…
Résigné, j’achète donc et me lance dans la lecture de la notice d’emploi…Un casse-tête chinois pour mézigue.
Et là, brave Gustave, j'en suis tombé le cul par terre !  Toute une rubrique était en effet consacrée à « comment faire croire à un quidam qui vous ennuie avec son bavardage que vous êtes obligé de le quitter sur-le-champ parce que vous avez un appel ? »
Tout est scrupuleusement expliqué là-dedans, la manœuvre frauduleuse bien détaillée. Très didactique. On irait presque jusqu’à te dire quelle expression il faut donner à ton visage, moue d'agacement feint et soudain, sourire d’excuse ou autres mimiques de tartufe.

Des détails, me diras-tu, toujours prompt, tel que je te sais,  à ne t’alarmer de rien…Non, Gustave. Quand l’hypocrisie, la tromperie, la mystification, la dissimulation, la duplicité sont à ce point reconnues comme comportement social normal, qu'elles sont sociologisées, (et même utilisées comme arguments de vente),  c’est que  l’état des rapports entre les hommes a atteint le stade ultime de la putréfaction.
Ce n’est là, dans ce petit bout de papier, qu’une minuscule partie d’un iceberg gigantesque et monstrueux. Cet artifice marchand est une récupération très habile des perversités et il est aussi d’une redoutable intelligence quant au profit qui peut être tiré d'un état des lieux préalablement fait et, à juste titre,
jugé lamentable.
Ah ! solitude, comme je ne te hais point !

Bien à toi

B.

15:23 Publié dans Lettres à Gustave | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

01.08.2011

Lettre à un ami - 1 -

 P7210092.JPGCher Gustave, 

Mon voyage sur tes lointains rivages se termine et, n’ayant eu l’heur de t’y croiser,  je t’en confie quelques bribes.
Côté ciel, ce fut à peu près constant dans la morosité. Je pensais pourtant qu’ayant à parcourir plus de 2500 km vers le sud-ouest et à travers quatre pays - la Pologne, le Nord de la Tchéquie, l’Allemagne et la France - j’allais rencontrer différentes humeurs atmosphériques et forcément découvrir quelque part un coin de ciel plus serein. Que nenni ! Parti sous une pluie battante, je suis arrivé sous d’opiniâtres crachins qui flottaient comme des vagues et suis revenu sous les orages brutaux du climat continental.
Les nuages partout m’ont poursuivi de leur morne assiduité.
Les Sudètes ruisselaient, et, plus loin,  Prague, perle posée, selon Goethe, sur la couronne de l’Europe, était en bruine ; une bruine labyrinthique où je me suis carrément perdu.
L’Allemagne, enchevêtrement monstrueux d’autoroutes encombré des mille et mille non moins monstrueux camions du flux tendu de l’hystérie économique, s’était camouflée sous des brouillards que la Toussaint n’aurait pas reniés.
La France - exception faite pour l’Alsace où la plaine s’enivrait de lumière - la France qui depuis des mois se plaignait de trop de beau temps, m’offrit le visage maussade des jours de pluie.  J’aurais pourtant bien voulu en goûter un peu, moi, de cette sécheresse honnie du laboureur !
Non, je n’ai vraiment pas eu de chance avec les nuages !

Mais foin des paranoïas météorologiques : je n’étais pas parti à la recherche d’un beau temps qui m’aurait bronzé la pia. J’étais parti respirer l’odeur de mon pays et toucher l’épaule bienveillante de quelques amis. Les paysages, qu’ils soient gris, qu’ils soient bleus, qu’ils soient humains ou qu’ils soient géographiques, sont les chambres d’écho des souvenirs et les repères immobiles du temps qui fuit.
J’ai donc vécu là-bas - ici pour toi-  ce que, somme toute, je m’étais proposé de venir y vivre.
Et je me suis étonné de moi-même à Strasbourg : en passant le pont de Kehl, quand j’ai lu cette petite pancarte blanche «FRANCE», les yeux m’ont picoté et…oui, pour tout te dire, sont devenus humides. Ça remontait de loin. Emotion cachée. Insoupçonnée. On a, comme ça, en soi, de petits incendies qui brûlent à feu couvert et qu'un souffle fait crépiter.
Il faut quand même que je te signale une trouée impromptue dans la tristesse du ciel, avec cette journée passée sur l’île d’Aix : du bleu partout, de bas en haut et de haut en bas. Je ne sais cependant quel compte indécis j’ai à régler avec l’Océan. Je le trouve beau, puissant, énigmatique, envoûtant, mais, après une journée passée à le regarder bomber le torse, je m’y ennuie. Il m’ennuie. Je n’ai rien à lui dire de l’intérieur. Ses roulements, ses vagues, ses mouettes, ses algues, ses brumes lointaines, ses sables, ses rochers m’apparaissent très vite d’une affligeante monotonie. D’un décor convenu. L’Océan ne me fait pas rêver longtemps. Je ne l’admire pas. Son orgueil et ses prétentions à l’infini m’agacent. Je ne le respecte, je crois, que comme source première d’éclosion de la vie sur la machine ronde. C’est un respect tout intellectuel. Et ce genre de respect, tu le sais,  ne suffit pas pour aimer durablement.

nouveau document_2.jpgJ’ai parcouru des chemins qui m’étaient familiers. Des chemins deux-sévriens bordés de murailles englouties par les lierres et la ronce. J’aime la ruralité dispersée de ce département. On sent bien que des hommes de chair et d’os y vivent encore. A l’autre bout du pays, dans la région au sud de Paris, les paysages avaient été à vomir d’ennui avec leurs chaumes jaunes, déserts, silencieux, mornes, et leurs routes rectilignes, sans âme, sans arbre, sans mouvement. Des routes artificielles tracées pour ne pas avoir à égratigner un seul poil des immenses propriétés céréalières.
C’est en Deux-Sèvres que je suis allé revoir Jean-Jacques - dont je t’ai déjà parlé -lire publiquement Zozo pour l’ouverture d’un festival au bien joli nom, Contes en chemin. La presse locale m’a fait l’honneur de quelques articles. L’un d’eux présente mon Zozo comme un anar des plus sincères puisqu’il s’ignore en tant que tel. Ma foi, ça n’est pas pour me déplaire. Ce livre continue donc sa petite carrière auprès des lecteurs, ce qui me réjouit.

Tout ce temps, je ne me suis pas approché d’internet. Pas envie, d’autres regards à porter. Ailleurs.  Même si je sais bien qu’un écrivain - réel ou prétendu - ne peut guère aujourd’hui faire l’économie d’une présence sur le virtuel… Quoique…Me suis beaucoup amusé des angoisses de Jagoda qui me réclamait à tout bout de champ, à chaque arrêt, sans cesse, une connexion WIFI pour donner à manger à son lapin. Oui, un lapin qu’elle élève sur internet et dont il faut qu'elle nettoie la cage, qu'elle lui donne à boire et tout...…Me suis quand même demandé si on ne vivait pas tous, les enfants et les adultes, dans un monde de fous furieux. Dans un monde qui a réussi à abolir le monde.  Nous aussi, on élève des lapins avec nos blogs et nos sites.
Qu’en penses-tu, toi qui vis très bien sans un blog ?

P8010015.JPGAux antipodes de ce virtuel, il y eut la présentation de mon livre Le Théâtre des choses, à la librairie polonaise du Boulevard Saint-Germain. Très sympathique rencontre avec les éditeurs d’Antidata et un public essentiellement constitué de gens d’origine polonaise. Ce fut un bel après-midi et le livre est très bien fait, très belle police, très beau graphisme. Le plus dur est cependant devant : le faire vivre.
Je séjournais, à ce moment-là, en Normandie. A Balbec, exactement. A la recherche de je ne sais quel temps perdu.
Je t’en parlerai dans un prochain envoi.

Porte-toi bien.
Amicalement

B

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