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26.02.2015

La Guerre et la paix

littératureEn une trentaine d'années environ, je me suis offert l’extravagance de lire trois fois cette chanson de geste, bien qu'en prose, de Léon Tolstoï, La Guerre et la paix.

Il s'agit là d'une pièce maîtresse de l’écrivain russe, bien sûr, mais aussi du patrimoine littéraire mondial. Le lire ici, aux frontières des steppes russes, au pays de la neige et du froid, dans cette région que j’habite et qui, à la période où se déroule le roman, était russe par la force des armes, prend une autre dimension encore.
On devrait toujours relire les livres que l’on a aimés. Les grands livres, les inextinguibles dinosaures. Parce qu’ils ne sont jamais les mêmes à chaque lecture et que le plaisir est donc à chaque fois autre. On dirait que ce sont eux, les livres, qui se sont adaptés à notre relecture et non notre vision du monde. Le temps qui passe, les saisons, réécrivent ainsi ces ouvrages. Il en va ainsi de La Guerre et la paix et de bien d’autres.
N’est-ce pas là, d’ailleurs, le propre des grandes œuvres que d’être intemporelles ?

J’ai toujours gardé en mémoire la foule des personnages, Pierre, les Rostov, Natacha, Denissov, Bolkonsky et la figure austère de son vieux père, comme s'ils eussent réellement existé. Le doigté avec lequel Tolstoï pénètre la complexité intérieure de cette foule de créatures n'a d'égal, à mon sens, que celui de Dostoïevski.
Ce qu'il me semble intéressant de dire aujourd'hui, à l'heure où la politique américano-européenne tente d'isoler et d'écraser la Russie et nous inonde des fantasmes de cette Russie en matière de conquêtes alors que c'est cette politique-même qui, en février 2014, a ouvert la boîte de Pandore à Kiev, ce sont les sentiments nationalistes de Tosltoi et, forcément, ses contradictions.
Tolstoï nous livre sa vision de l’histoire ; vision qui réfute toutes les théories des historiens. Pour lui, Napoléon, Alexandre 1er, les rois, les ministres et tous les grands acteurs de la scène historique ne sont que les instruments sans envergure des événements. Sa métaphore de prédilection est que l’histoire serait une vaste horloge dont les millions d’engrenages se mettraient en route, du plus minuscule au plus grand, et feraient ainsi tourner les aiguilles.
Les historiens interprètent le mouvement des aiguilles et l’attribuent le plus souvent au génie, à l’arbitraire, à la volonté d’un seul homme ou d’un seul groupe d’hommes.  Pour Tolstoï, cette vision est une aberration.  Ainsi, dans l’invasion de la Russie par six cent mille hommes venus de l’occident, Napoléon, un des engrenages les plus en vue du mouvement, ne décide rien. Il est le jouet du mécanisme de la vaste horloge et n’a dès lors pas plus d’importance que le moindre des multiples et minutieux engrenages, c’est-à-dire pas plus d'importance que le dernier de ses fantassins.
«Pour l’histoire, reconnaître la liberté des hommes en tant que force capable d’influencer les événements historiques, donc non soumise à des lois, équivaudrait à la reconnaissance par l’astronomie d’une force libre mouvant les corps célestes.
L’admettre rendrait impossible l’existence des lois, autrement dit rendrait impossible toute science. […] S’il n’existe ne fût-ce qu’un seul acte libre humain, alors il n’existe plus une seule loi historique et il n’est plus possible de comprendre les événements historiques», écrit-il.
Oui, c’est fort logique. Mais la grosse erreur, la monumentale présomption, à mon sens, commise par le génial auteur est de vouloir attribuer à l’histoire des lois aussi rigides, aussi sévères, aussi mathématiques, aussi conséquentes que celles qui s'appliquent à la physique de l’équilibre des forces ou à toute autre science.
Cette erreur sera celle d’une des idéologies les plus liberticides du XXe siècle, le marxisme.
C’est un postulat jamais prouvé. L’histoire est d’abord humaine, donc insaisissable dans ses méandres et ses soubresauts et jamais les mêmes causes ne sont à même de produire les mêmes effets.
Ce qui détruit à mes yeux toute prétention de l'histoire à être une science.

Certes, on peut néanmoins adhérer aux affirmations selon lesquelles les gouvernants, les décideurs, ne gouvernent rien de la marche de l’histoire, qui les dépasse, et ne décident que de solutions qui leur sont soufflées par la nécessité historique. Cette approche pragmatique de l’histoire a sa valeur incontestable, à condition cependant qu’elle reste cohérente.
Or, tantôt l’auteur de La Guerre et la paix fait un éloge à peine camouflé du tsar Alexandre 1er, homme bon et sensible - tellement bon et sensible qu’il envoya pas mal de ses sujets croupir sous les latitudes clémentes de la Sibérie - tantôt il traite Napoléon de bandit, de hors-la-loi, de vaurien, d’insignifiant, de menteur et de criminel.
Je veux bien lui passer tous ces glorieux qualitatifs. Le conquérant au bicorne fut en effet un des plus sanguinaires tyrans de l’histoire. Mais ce qui m’amuse, c’est le chauvinisme de Tolstoï qui, après avoir tenté de démontrer que ce bandit n’était que l’outil dérisoire d’une marche occulte et autonome des événements, le traite moralement, comme si la méchanceté de son personnage était soudain cause de l’invasion en 1812 de la Russie et de la chute de Moscou.
Comme si la perversité du tyran était soudain l’engrenage principal qui a fait tourner la pendule.
Tolstoï s’en prend souvent - ce qui n’est pas pour me déplaire - à l’abominable monsieur Thiers, grand exégète de Napoléon dans son Consulat et L’Empire. N’ayant jamais mis le nez dans ce torchon, je ne puis évidemment juger de sa qualité, mais je subodore fortement quelle idéologie nauséabonde pouvait inspirer le massacreur du peuple de Paris en 1871 et quelle vision manichéenne de l’histoire était la sienne.

Manifestement, Tolstoï avait, quoiqu’il s’en défende, mal à sa Russie pour cette invasion cruelle effectuée 57 ans auparavant. Reste que le roman est une fresque grandiose et que l’art de l’écrivain y est incomparable à nul autre.
Et même s’agissant de cette vision un peu délirante de l’histoire, on peut dire qu'il s'agit d'une critique en marge, d'un défaut, à mon avis, qui rend encore plus charnel, vivant, contradictoire et humain, le grand écrivain.
Car son roman - Tolstoï disait d’ailleurs que ça n’en était pas un - pousse par ailleurs l'art littéraire à des sommets rarement atteints.
En tout cas pas dans la littérature de notre temps.

14:44 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

25.02.2015

Identité flamboyante

164717913.jpgL’intermède aura été de bien courte durée.
J’avais pourtant fortement envie de prendre du recul avec cette écriture sur blog, envie de faire autre chose, mais voilà qu’une nouvelle étonnante, qui me comble de bonheur, hier est tombée dans ma boîte aux lettres.
Je ne puis décemment garder par-devers moi tant de félicité impromptue et me dois de la partager avec mes lecteurs.
Et je leur dis sans ambages : Haut les cœurs ! Courage ! Jamais ne désespérez ! Tout arrive à qui sait attendre !
Oyez donc ! Oyez donc ! Mais oyez donc ça, miladiou !

Quoique coulant mes jours et mes nuits sous des cieux éloignés de la mère patrie, je n’en reste pas moins un Français. Un vrai Français, pur et dur, avec pas une goutte de sang arabe, ni slave, ni juif, ni arménien, ni italien, - pas même anglais -  qui ne vienne irriguer mes pauvres artères désespérément gauloises ! Avec, derrière moi, une mère, une grand-mère, un grand-père, des aïeux de toutes sortes mais tous bien culs-terreux jusques dans les poils du c…, justement.  Français cousu mains. Athée, en plus. La totale.
Par les temps sauvages qui courent, où il faut appartenir à quelque chose d’un peu plus bouillant pour être digne d’intérêt, ce n’est pas forcément brillant à porter tout ça ; cette espèce de généalogie plate comme une galette, sans âme, convenue. Une généalogie comme l’eau potable : inodore, incolore et sans saveur.
Jestem Francuzem. Point. Je me définis en deux mots. Y a-t-il au monde plus grande misère aujourd’hui que d’être en mesure de faire le tour de soi en deux petits mots ?

Mais voilà qu’hier matin, je trouve dans ma boîte aux lettres une très longue missive, manuscrite et d’un certain Anatole Rigonnaud, arrière-petit-fils d’un grand’ oncle à moi, du côté du deuxième lit de mon arrière-grand-mère – ou du troisième, je ne sais pas trop – bref,  passionné d’histoire et de généalogie, et que j’avais, ma foi, perdu de vue depuis une bonne trentaine d’années. Quelle surprise ! Je ne me souvenais même plus de son existence, à ce pauvre bougre !
Il habite du côté de Dijon, Anatole, et Dijon, hein, on n’y va pas tous les jours, même avec l’arrière-petit-fils dijonnais d’un frère d’une grand-mère à soi dont la mère avait connu trois lits !
Qu’est-ce que vous voulez allez foutre à Dijon ? Franchement…
Cet Anatole, donc, a planché, rendez-vous compte, pendant plus de trente ans sur ses origines ! C’est une question qui devait vraiment le tourmenter jusqu’à l’invivable ! Ou alors, c’est un fou ! Il a creusé, il a creusé, il a creusé, il a farfouillé dans les archives, il a interrogé des milliers de gens, il s’est déplacé, il a voyagé, il a dépassé le cap de cette Révolution de malheur qui avait brûlé des églises et des documents d’état civil, il est parvenu, éreinté, jusqu’au Roi Soleil, il a remonté jusqu’au grand-père du susdit Soleil, Henri IV, il a traversé le Moyen-âge, il est tombé en plein dans l’époque Gallo-Romaine, (j’sais pas comment il a pu faire tout ça !) et il s’est enfin arrêté vers le milieu des invasions barbares, en 402 exactement, me dit-il, en rouge et avec trois points d’exclamation.
Moi, derrière une telle prouesse, j’en aurais collé au moins cinq, de points qui s'exclament !
Il s’est arrêté là, Anatole. Tétanisé…
Heureusement, sinon il était parti pour remonter jusqu’à Lascaux !
Figure-toi, Cher Bertrand, écrit-il, la plume agitée d’un léger tremblement, que toi et moi sommes des Goths ! Des Wisigoths, plus exactement.  Notre passé est on ne peut plus flamboyant !
Et voilà que, se prenant sans doute et soudain pour Houellebecq, cet Anatole Rigonnaud me recopie des phrases entières de Wikipédia : « Les Wisigoths sont ceux qui, migrant depuis la région de la mer Noire, s'installèrent vers 270-275 dans la province romaine abandonnée de Dacie (actuelle Roumanie), au sein de l'Empire romain, alors que les Ostrogoths s'installèrent, pour leur part, en Sarmatie (actuelle Ukraine). Les Wisigoths migrèrent à nouveau vers l'ouest dès 376 et vécurent au sein de l'Empire romain d'Occident, en Hispanie et en Aquitaine. »

En Aquitaine ! Ah ! Ah ! Ah !  Ah ! Ah ! qu’il jubile, le Rigonnaud. C’est là que la famille a rendez-vous avec l’histoire, nom de dieu d'bon dieu ! Car il apparaît, selon les dires savamment établis de mon cousin - ou arrière-petit-cousin, je ne sais pas comment on dit dans ces cas-là – qu’un certain chef de clan, un certain Andric Duboutducirc, installé avec sa horde de farouches barbus tout près de ce qui serait aujourd’hui Saint-André-de-Cubzac,  séduisit honteusement une belle gallo-romaine un tantinet volage et lui fit, après avoir convolé en justes noces, beaucoup d’enfants.
Normal, les Goths ne savaient pas compter et avaient des appétits barbares, commente Anatole, pour bien me faire comprendre, sans doute, combien je suis redevable à cet Andric Duboutducirc et combien je suis resté un Goth. Sinon, je ne vois pas pourquoi une telle allégation dans un texte par ailleurs plein de sagesse et si bien documenté.
La descendance de cet Andric fut donc nombreuse et au fil des temps anciens, elle s’éparpilla en remontant lentement vers le nord pour s’installer en Poitou, et ce, bien après l’écroulement total de l’empire latin, après 476 donc. Il y eut des gens de ceci, des gens de cela, des gens de la soldatesque, des gens d'église,  des serfs, des paysans, beaucoup de Goths gueux, des... et ainsi de suite jusqu'au mari du deuxième ou troisième lit de mon arrière-grand-mère.

Hé ben ! J’ai relevé la tête. Suis un Goth, moi aussi ! Pas un Français de souche, tant veule et à juste titre tellement méprisé pour son étroitesse d’esprit et d’histoire !
Suis fier… Pauvres Français de souche qui n’avez pas l’heur d’avoir un proche cousin généalogiste et arrière-petit-fils d’un grand' oncle d’une grand-mère dont la mère avait connu deux ou trois lits, comme cela doit être pénible et lassant !
Je compatis. Je compatis... Je viens de passer par là.
Mais, allez, pour vous consoler un peu, je vous dis que le complexe n’est pas nouveau, en fait. C’est pour ça que les gens s’inventent des cousins germains et que, dans les cas extrêmes, j’ai même croisé des gens qui évoquaient des cousins issus de germains !
Des cousins issus de germains ! N'importe quoi !
Pire encore, il y en a qui s’affublent carrément d’un nom de pays. J’ai connu un gars, à Poitiers, qui s’appelait Italie ! Et un autre, beaucoup plus tard - je l’ai pas connu celui-là, mais j’en ai entendu parler - Hollande !

Bon, allez, je vais relire la lettre d’Anatole, voir si j’ai bien tout compris.
Et puis, les Goths, tout barbares qu'ils aient été, sont maintenant des gens polis et courtois : il faut que je lui réponde.
Je vais lui dire, pour faire le philosophe gothique, que peu importe la souche ; la souche n’est que le support matériel de l’arbre. Un truc à la portée du premier venu, une boutique politico-religieuse.
Ce qui compte, c’est ce qui a fait la souche. La racine.
Que dis-je ? La radicelle ! 

13:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.02.2015

Le temps et la terre

P8050803.JPGLongtemps, je me suis couché de bonne heure… le matin.
Fut même une époque éloignée où je n’étais que noctambule. La nuit tous les chats sont gris, c’est bien connu, et certaines rues n’y sont  parfois hantées que par des voyous en mal de philosophie, mêlés à des philosophes en mal de voyoucratie.
 Mes matins avaient alors le goût des nuits inachevées et la frustration des voyages brutalement interrompus, tandis que mes soirées m’apparaissaient toujours trop brèves. Comme des courses contre la montre.
J’aimais donc vivre comme la lune, à l’inverse de la course du soleil.
Est-ce le changement de latitude ? Est-ce le changement brusque du climat ? Est-ce tout simplement parce que je ne vois plus du tout de la même façon le profit existentiel qu’on peut tirer de cette chance de vivre
que nous avons, je me couche désormais comme se couchent les poules, dès qu’à l’horizon faiblit le jour.
Côté ouest, par-delà la forêt silencieuse.
Et de même qu'il me plaît de voir la boule de feu s’éclipser derrière les troncs des grands pins qu’elle arrose d’une lumière moribonde, poussiéreuse, il me plaît de la voir réapparaître, toute neuve, toute fraîche, par-dessus la maison de ma vieille voisine, là-bas, au-delà du Bug.
Chaque matin, j’ai cette impression délicieuse de recommencer une nouvelle vie. Ce soleil, je veux le capter le plus à l’est possible et, l’été, dès quatre heures, parfois même avant, quand la petite prairie déroulée jusqu’aux sombres lisières, peine à s’extirper de sa brume alors que la cime des arbres joue déjà avec le soleil, j’imagine les plages de l’océan encore baignées de nuit.

Ces changements d’horaire, ce besoin, ce plaisir de vivre avec les allées et venues de la lumière, c’est mon décalage. J’imagine mal ici des nuits vécues comme des jours et des jours comme des nuits. C’est sans doute parce que le plaisir d’une espèce de diapason atavique avec le grand mouvement des choses m’est revenu. Sans doute aussi parce que l’exilé a besoin de vivre au plus près de sa latitude, pour que, si son âme fait souvent le voyage du retour au pays, son corps, lui, soit ancré dans un territoire et s'en délecte.
Pour se l’approprier par le plaisir d’habiter.
Et l’hiver, quand la nuit gouverne le monde dès quinze heures, j’imagine à l'inverse les plages de l’océan, avec  le soleil  oblique qui, du bout de ses doigts falots, caresse les écumes.
Parce que la boule bleue est ronde et que cette évidence primaire, tombée en désuétude, s’affiche chaque matin et chaque soir sur la pendule de celui qui vit ses jours loin des lieux où il vit le jour.

10:50 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.02.2015

Parole d'exil

littérature,écritureLe mot exil renferme dans ses gênes une connotation fortement punitive.
On pense d’abord à une expulsion et à une interdiction brutale, présente dans la racine latine exsilire, «sauter hors de». Plus tard, vers la fin du XVIIe, le terme prendra un sens plus figuré englobant l’obligation de vivre loin de personnes ou de lieux en même temps que le regret de ces personnes ou de ces lieux.
Il se sensibilisera en quelque sorte. Il dira l'émotion des regrets.
C’est pourquoi j’avais nommé d’un oxymore apparent, Exil volontaire, mon premier blog, ouvert de septembre 2005 à juillet 2007.
Car je ne suis pas exilé.
Je me suis exilé. Non pas pour me punir, mais, au contraire, pour tenter de changer, à mon avantage si possible, un mode de vie.
L’écriture et un blog furent les premiers sémaphores lancés par l’éloignement parce que le premier effet de la solitude s’est exprimé par l’inutilité soudaine de la langue du berceau, c’est-à-dire du vecteur principal qui, socialement et même au-delà, relie l’homme à ses conditions d’existence. Or, l’exilé ressent d’abord qu’il est privé de la parole, donc de monde directement intelligible. Dans la rue où la signalisation, les enseignes, la publicité, la voix des passants, usent d’un autre code que celui qu’il possède et qui lui semblait être universel, - viscéralement je parle, car intellectuellement tout homme sait bien, depuis la Tour de Babel, la diversité culturelle et fondamentale du langage – l’expatrié prend de plein fouet la force matérielle de sa solitude.
Le schisme s’opère par la langue. Parce que le signifiant étant inaccessible à l’intelligence, le signifié perd soudain tout son sens, devient lui-même inaccessible et n’a plus pour être nommé et compris que la parole in petto et l’écriture.
Cette parole in petto s’exprime en deux temps.
Si mon voisin me dit «będzie padać», j’ai du mal à imaginer, même si mon cerveau comprend le message, l’eau qui, en longs fils gris, va tantôt dégouliner sur les paysages. Pour voir ça, pour en avoir pleinement conscience, il faut que je me chante la musique qui dit cette réalité : il va pleuvoir. Là, je vois parfaitement. Et si je réponds « mam nadzieję że nie » je ne dis pas ces mots-là avec ma conscience parlée, je les dis en imitant un chant extérieur à cette conscience.
En profondeur,  je dis : j’espère que non.
Le langage de communication vulgaire est dès lors exercice interne de schizophrénie.
Cela peut vous paraître sot. C’est pourtant par ce conduit-là que j’ai ressenti ici mes plus grandes solitudes et que j’ai pris pleinement conscience que je vivais parmi d’autres hommes, hors de mon pays.
Il m’est d'ailleurs plusieurs fois arrivé, peu avant un départ programmé pour la France, de faire le projet de dire ceci ou cela à quelqu’un que je devais rencontrer et de chercher les mots polonais avec lesquels j’allais lui dire ce que j’avais à dire, d’hésiter, d’espérer qu’il me comprendrait bien, avant de réaliser soudain que je serais alors dans mon langage et que je n'aurais pas cette gymnastique cérébrale à faire.

Le besoin d’écriture est sans doute venu d’un besoin de sauvegarder mon moi en moi, de promener avec moi ma propre constitution linguistique. Par l’écriture, je me suis penché sur cette constitution, j’ai revu plus profondément mes mots, ce qu’ils signifiaient en substance, en quoi j’étais indissociable d’eux et comment je les avais mis en exil, depuis fort longtemps, ne comprenant pas tout à fait qu’ils étaient en même temps les signifiants d’un monde qui, in fine, les signifiait.
Qu’on ne pouvait séparer sa vision du monde de l’art de la dire, "art de la dire" désignant ici la parole en général.
J’ai dès lors ressenti que nos mots étaient en exil parce que nous les possédons à fond, d'un instinct qui n'a rien d'instinctif, et que nous en usons comme des outils alors qu’ils forgent eux-mêmes l’artisan qui manie cet outil.
Sans tout cela, exprimé ici de façon peut-être pas assez claire, sans cet exil fondamental des mots qui m’est apparu alors qu’ils ne m’étaient, d'apparence, plus d'aucune utilité, sans doute n’aurais-je jamais ouvert de blog.
L’exil m’a permis, en quelque sorte, de rapatrier mes mots à leur juste place.

15:25 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.02.2015

Ballade pour un pendu

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Initialement, ce texte introduisait Le Silence des chrysanthèmes.
Il lui tenait lieu de prologue.
A la relecture complète, quand je me suis remis à travailler le manuscrit, il n'a pas passé l'épreuve et a été recalé.
Comme on n'est jamais sûr de rien, autant le dire à ceux et celles qui, aujourd'hui, ont le livre achevé dans leur bibliothèque.

" Comme cet oiseau timide soudain surgi des nues, qui referme un instant ses ailes de voyageur sur la tuile moussue d'un vieux toit d'écurie, observe nerveusement les quatre coins du monde, s'ébouriffe et se jette au hasard sur les vapeurs du ciel,
comme ces feuilles de septembre que l'équinoxe tue d'un tourbillon dans l'air avant de les jeter, tout encore frémissantes, sur les tombes de la terre,
comme ces vagues toutes blanches qui viennent et qui reviennent sur le sable des plages, sur des rochers gluants et au pied des falaises, s'écrasent et resurgissent, grondent et puis se taisent, inlassables, sempiternels retours du grand mouvement des choses,
comme cet enfant jetant des pierres sur la rivière, qui regarde, rêveur, les ronds par sa main dessinés et qui se rétrécissent, se rassemblent et s'estompent,
comme cette brume lascive des frais matins de mars, étendue sans pudeur sur le lit de la plaine,
comme le temps qui s'enfuit en grandissant nos peurs,
comme le cœur qui s'égare sur une erreur sublime,
comme les pas sur la neige que d’autres neiges effacent,
comme la plume bloquée sur la blancheur d'une page,
comme les yeux refermés sur l'empire effrayant des ténèbres promises,
comme ma main tendue à l'ami qui s'égare et
comme cette main tendue vers moi qui ne veux voir,
comme ces nuages en feu allongés sur les arbres d’une aurore immobile,
comme ces soldats tombés, pitoyables, dans les flaques rougies des causes toujours absurdes,
comme cet homme mis à terre par l'injuste souffrance d'un amour dérobé au quotidien des jours,
comme l'ivrogne chancelant sous le poids de son mal,
comme l'animal laissé dans une cour obscure et qui pleure et gémit, des hommes  dégoûté,
comme cette tombe toute verte que les violettes inondent, où jamais ne vient plus un visiteur songer,
comme la main de ma mère qui soignait ma rougeole,
comme les mots blêmes du grand-père renfermant dans son ventre le fer d'une bataille,
comme les yeux jaunis, injectés de sang, et jamais grand ouverts de celui qui chaque nuit se jette à corps perdu dans les culs des bouteilles,
comme ce fruit suspendu à la branche qu'il casse,
comme l'automne invitant le poète à écrire, le peintre à composer, le sculpteur à ciseler, le chanteur à crier, le sans voix à parler et le sourd à entendre,
comme toutes les saisons que l'univers embrase, obscurcit ou quelquefois éteint,
comme cette voie lactée sur ma tête allumée où scintille, désespoir, l’utopie d’un désir,
comme les crêpes, les oranges et l'odeur de sapin des matins de Noël,
comme les doigts refermés sur le froid des barreaux qui recherchaient le ciel et l’écho d’un passant,
comme ces chemins d'école, mouillés de boue l'hiver ou fleuris par avril, où murmuraient toujours les musiques de Verlaine, les tristesses d’Olympio et les guerres d'Alexandre,
comme la trahison, horrible, jusque là impossible, devant laquelle s'égarent aussi bien le cœur qu'aussi bien la raison,

comme cet l'oiseau timide soudain surgi des nues, qui referme un instant ses ailes de voyageur sur la tuile moussue d'un vieux toit d'écurie, consulte nerveusement les quatre points du monde, s'ébroue et puis se jette au hasard sur les vapeurs du ciel,
comme enfin..."

Mais la corde soudain éteignit le cerveau.

12:40 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

02.02.2015

Pisser dans un violon ?

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Si j'en crois ces statistiques, ça fait quand même un peu de monde qui passe sur l’Exil… Je n’ai pas dit qui lit. J’ai dit qui passe.
Si j’en crois mon collègue des Editions du Bug -  et je n’ai  absolument aucune raison de ne pas le croire- il faut pour Solko quasiment multiplier les chiffres de ces stats par 2.
Ça fait quand même un peu de monde qui fréquente Solko et l’Exil des mots réunis, même si une dizaine de lecteurs tout au plus - cette fois-ci je parle bien de lecteurs – leur sont communs.
Bon, allez, les statistiques restent les statistiques... Alors tranchons dans le vif et, réalistes, divisons ces 10500 visiteurs uniques par 10.
Neuf visiteurs sur 10 sont venus par hasard, ou alors ce sont toujours les mêmes qui reviennent. Ça fait beaucoup d’égarés du clic et "d'abonnés" mais ça fait quand même 1050 lecteurs à nous deux…
Hé bien, je me dis que les Éditions du Bug sont sauvées avec autant de gens qui connaissent notre écriture et l’apprécient.
Et même… Même s’il n’y en a qu’un sur deux qui veuille bien se procurer un de nos livres, notre premier tirage sera vite épuisé. La fête, quoi ! Ouahou ! Champagne !

Je doute cependant très fort qu’il en soit ainsi…
Moralité : écrire sur un blog, c’est de la branlette ! Du pisse-menu…
L’écriture numérique n’est pas de l’écriture, c’est du bavardage sous vitre. Du tweet amélioré quantitativement...
Exception faite pour une dizaine de fidèles amis et amies - que je salue au passage - on doit nous lire à peu près comme on lit le gratuit hebdomadaire ou comme on regarde la télé…
Parce qu’on ne sait pas trop quoi faire d’autre.
Et je crois - je peux me tromper, je suppute - que la plupart des lecteurs de Le Silence des chrysanthèmes et de La Queue seront des gens qui n’auront jamais foutu le museau ni sur l’Exil des mots, ni sur Solko.

10:54 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

25.01.2015

Le Silence des chrysanthèmes

silence 1.jpgCe manuscrit, Le silence des chrysanthèmes,  m’a toujours tenu terriblement à cœur.
Pour de multiples raisons.
La première d’entre elles est que, dès mon arrivée en Pologne, en mai 2005, je m’étais mis à son écriture. Tous les jours. Sans discontinuité. Dans une certaine fébrilité. Comme si, me retrouvant soudain coupé de ma langue, de mon pays, des amis qui jusqu’alors avaient été les miens et de ce qu’il me restait de famille, j’avais besoin d’ouvrir une fenêtre sur mon parcours et besoin de comprendre pourquoi, alors que déjà cognaient à ma porte les premiers souffles de l’automne, j’en étais arrivé au déracinement complet.
La plume coulait d’elle-même… A la recherche de l’inconnu qu’il me semblait soudain avoir toujours porté en moi.
Je prenais le départ une nuit de décembre 1950, je faisais des détours, j’examinais en filigrane les gens que j’avais croisés là-bas, en culottes courtes ou adulte, je redessinais le milieu pauvre, rural et aimé, d’où je venais, je remontais le cours d’un fleuve agité de tumultes et qui, de chaos en chaos, de cascades en cascades, de batailles en batailles, d’échecs en quelques victoires, conduisait jusqu’aux rives du Bug, sous un climat tout blanc, à deux pas du monde cyrillique.
Ce faisant, je faisais la part belle à mes premiers compagnons de voyage, mes frères, que j’avais pourtant quittés,  pour la plupart d’entre eux, depuis plus de 35 ans.
Les fantômes… C’est cela. Je partais à la rencontre de mes fantômes pour essayer de savoir celui qui m’habitait.
Je le voyais bien en écoutant ma plume : les illusions, les espoirs, les certitudes, les rêves d’une société fraternelle, plus juste,  tout avait volé en éclats dérisoires au cours de cette existence. J’avais envie de le dire. De me le dire plus exactement, ici, dans la solitude d’un exil, mais, spontanément, sans doute pour ne pas sombrer dans le récit toujours vain d’une pure évocation autobiographique, j’éprouvais en même temps le besoin de parsemer mon récit d’éléments de mon imaginaire, de noircir ou de sublimer. Je ressentais, aussi et surtout, le besoin de dire le temps et son usure, le temps qui passe, qui passe, qui se consume et qui m’avait poussé, autant par espoir que par désespérance, à rompre toutes les attaches.
Ce temps qui se dérobe sous nos pas…Vivre, c’est mourir à petits feux de cette évidence mille fois brassée, mais jamais assez profondément à mon goût.
Il n’y a que les imbéciles pour taxer d’évidence  ce qui est l’essentiel.
Une autobiographie impure. Un constat.
Puis, Le Silence des chrysanthèmes illusoirement achevé, le cahier refermé, sont venus Zozo, Géographiques, Chez Bonclou, Polska B dzisiaj, le Théâtre des choses, le Diable et le berger… Je n’ai jamais cessé décrire depuis que j’ai planté ma tente sous les étoiles de l’est polonais.
Pourtant, quoique toujours à la recherche d’un passeur qui ferait sur les plages s’échouer mes bouteilles à la mer, Le Silence des chrysanthèmes n’a jamais été présenté à un éditeur... Des extraits en ont été mis en ligne sur ce blog. Je ne le jugeais pas indigne. Je le jugeais sans doute pas « mûr » encore.
C’est pourquoi j’ai voulu qu’il soit mon premier livre publié par les Editions du Bug. Qu’il participe à leur naissance, qu’il colle à leurs premiers pas comme il avait collé à mes premiers pas ici.
Je l‘ai rouvert. Je l’ai relu, je l’ai  corrigé, j’ai revu la grammaire et les balancements de la phrase, bref, je l’ai longuement retravaillé pour lui donner une nouvelle vie : celle d’un livre.
Il est aujourd’hui disponible Ici. C’est, pour moi, un rêve enfin réalisé.
Et si le cœur vous dit de le partager un moment avec moi, si vous voulez embarquer le temps d’une lecture sur ce fleuve qu’ombragent les saisons enfuies, englouties, il vous laissera descendre où vous voudrez...
En tout cas je l’espère, tant les histoires, les mutineries, les joies et les désolations et les vies qu’on croit individuelles, exclusives, à soi propres, portent en elles, chacune à leur façon,  quelque chose de la chose universelle.

 silence 2.jpg

 

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22.01.2015

Deux gouttes d'eau dans la mer...

littérature,écriture Dans une semaine environ, paraîtront les deux premiers livres des Editions du Bug, signés des deux fondateurs des susdites éditions.
Pour nous, c’est évidemment un événement extraordinaire, sans précédent. Nous y mettons beaucoup d’espoir après y avoir pris beaucoup de plaisir.
Mais les climats sous lesquels s’élanceront ces deux livres sont-ils bien faits pour leur santé ?
Qu’on en juge plutôt sur les trois lectures les plus prisées de l’époque récente. Quoiqu’elles ne se situent pas toutes les trois au même niveau, puisqu’une surpasse les deux autres dans la parfaite inutilité, voire l’incongruité, elles ont quand même en commun, désolé, de figurer au hit-parade des tables de chevet :

- Treiweiller éconduite raconte ses mésaventures et livre des secrets d’alcôve princière. Putain, mon gars, le roi est nu !
Des centaines de milliers de curieux, un œil avide collé au trou de la serrure,  se ruent sur ses pages, sans doute innommables, et qui n’ont d’autre dessein que d’amasser des millions d’euros.
On va même en faire un film… Histoire de faire fructifier encore plus la bêtise sur le dos de la bêtise. La bêtise exponentielle. Les salles seront assurément combles.

 - Zemmour le chroniqueur, lui, y va de son Suicide français.
Des centaines de milliers de suicidés malgré eux se ruent aussitôt sur ses pages. Histoire de voir si c’est bien vrai, tout ça, et si, par hasard, déjà on ne danserait pas en l’air au bout d'un chêne à notre insu.

 - Houellebecq, auréolé de son prix Goncourt, y va de son roman bien ancré, paraît-il, dans la réalité paranoïaque de l’époque. Quand la politique entière se joue comme une fiction, comme un spectacle permanent du faux vendu comme valeur absolue du vrai, rien n’est plus prisé que la fiction politique, certainement lue, d’ailleurs, par beaucoup, pour plus réelle encore que le réel.
Des centaines de milliers de Houellebecquiens, et bien d’autres encore, se ruent sur ses pages.

En amont de ces fracassantes parutions - dont une ne peut, je l’ai déjà dit, qu’abusivement être qualifiée de « livre » - réunissant à elles seules plus de 1,5 million de lecteurs, l’angélique ministre de la culture dit sans rire qu’elle n’est pas payée pour lire. Ce qui, soit dit en passant, pourrait signifier que ceux qui lisent sont des feignants, des malhonnêtes qui lisent au bureau, ou alors des chômeurs… Bref, des inintéressants.
Charmant !
Ce qui peut signifier, aussi, que quand un ministre lit autre chose que les cotes en bourse, c’est qu’il badine, c’est qu’il n’a
vraiment rien d’autre à foutre… Il pourrait tout aussi  bien se curer les ongles, ou se peigner la moustache, que sais-je encore ?
Le premier d’entre eux, Valls, lui, balaie tout ça d’un revers hautain de la manche et clame que Houellebecq n’est pas la France !
Il a raison, il a raison...
Le problème est que, même quand cet homme semble avoir raison par des formules à l’emporte-pièce, la façon dont il les dit et, surtout, les raisons pour lesquelles il les dit, résonnent telles d'affligeantes erreurs.
Il a sans doute voulu laisser à penser, comme Louis le XIVème, que la France, c’était lui et ceux de son camp.
En tout cas, pour services rendus à la littérature, donc à la pérennité d’une époque dans la mémoire collective, Houellebecq est certainement plus la France que cet apprenti Bonaparte à la recherche de son pont d’Arcole et qui, n’en doutons pas, aura depuis longtemps trouvé son Sainte-Hélène quand Houellebecq écrira encore….  

Des criminels assassinent des journalistes et des gens du peuple juif. Le peuple français à juste titre s’émeut, les pouvoirs se serrent les coudes autour de l’émotion collective, battent d'ostentatoire façon le pavé, bras dessus, bras dessous avec tous les Charlie affectés, et, dans la foulée, (pas de temps à perdre !) annoncent des policiers en grand nombre et mieux armés, des militaires, des surveillances accrues, des cyber flics de plus en plus vigilants, gare aux mots, gare aux dérapages, gare aux émois contradictoires, gare à qui, même à des années-lumière de cette abominable terreur, laissera échapper son refus de laisser parler ou penser qui que ce soit à sa place et hurlera autrement que les loups !
Quand les flics jettent leurs chaluts et drainent le fond, il n’y a pas de fretins si menus qu'il faille les rendre à la mer !

On le voit : l’ambiance n’est pas vraiment à la sérénité d’esprit et à la curiosité pour découvrir deux romans écrits, en plus, par deux célèbres inconnus et qui, ma foi, même très loin d’être conjugués sur le mode dominant, ne parlent ni fesses aventurières, ni sécurité, ni peurs collectives.
Ça va être dur pour eux…
Il leur faudra jouer des coudes, il leur faudra du hasard, du soutien, de la conspiration de bouche à oreilles, des clins d’œil complices, pour tenter de percer les brouillards  d'une époque en échec permanent d'elle-même.

Mais, comme nous sommes des fous joyeux, hé bien, nous y croyons et nous y croirons jusqu’au bout !                                        

11:20 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

18.01.2015

Cum prehendere

esprit_embrouille.jpgLe brouillage des cerveaux a-t-il déjà atteint une telle densité au cours de l’histoire ? Je n’en sais évidemment rien. Je sais surtout qu’il a toujours été l’instrument de prédilection de tous les pouvoirs et de toutes les idéologies, à différents niveaux de saturation et d’efficacité.
Aujourd’hui, la multiplicité des messages n’a d’autre fin que celle de détruire l’utilité même du message, ce qu’elle fait avec beaucoup de réussite.
Pour cette seule raison, rester à l’écoute est une erreur fondamentale. Presque un suicide cérébral. C’est s’exposer à des interprétations qui s’appuient sur l’idée qu’on a encore d’une certaine vérité humaine, idée farfelue, partout démentie et partout surannée, et, par là-même, s’exposer à dire ou à écrire des conneries.
Ayant bien intégré que le monde, depuis une bonne trentaine d’années, est entré lentement mais sûrement dans une de ses contradictions fondamentales qui ne se résoudra que par un changement  brutal - dont absolument personne ne peut dire aujourd’hui quelles en seront les formes et la nature et s’il débouchera sur des époques redoutables ou lumineuses - le sage devrait se taire et refuser d’écouter le chant des moribonds.
Ainsi, pour détail,  quand Le Pen dit qu’il y a derrière les sanglants attentats de Paris, la patte des services secrets, ma première réaction est de penser, avec mon cerveau brouillé, que le vieillard d’extrême-droite lance une de ces boules puantes dont il est coutumier, histoire d’appauvrir encore la qualité de l’atmosphère, pourtant déjà bien délétère.
Je suis gêné. Parce que, dès le début, j’ai trouvé moi-même très étrange que les assassins aient été assez cons pour laisser trainer leur carte d’identité. Même les voleurs de poules ont plus d’intelligence pour protéger leur fuite.
Après Le Pen, refusant viscéralement toute complicité de vue avec cet homme, je me dis donc, toujours avec mon système nerveux parasité, que  ces fauves ont justement voulu qu’on arrive jusqu’à eux afin que ne leur soit pas volée une infamie, qu’ils revendiquaient, en bons et grands martyrs…
Forcément. Il ne peut en être autrement.
Mais voilà que, dans la tranchée d’en face, la violence de la réaction du chef socialiste, Cambadélis, jette un nouveau doute…Ce grand prêtre du mensonge républicain s’insurgeant contre cette thèse avec une telle rudesse, ce n’est pas très sain… D’ordinaire, un menteur ne s’indigne avec cette force-là du mensonge de l’autre que pour cacher l’énormité du sien.
Bref, entre un provocateur sénile et un chafouin qui vise haut dans le ciel de son avenir politique, je ne sais plus trop comment me débrouiller les neurones.
Le mieux est donc de les envoyer tous les deux se faire…
Parce qu’après tout, de tout ça, je m’en bats l’œil, au fond…Qui ? Pourquoi ? Comment ? Tout cela ne change rien à la pourriture du monde et à la monstruosité du crime commis.

Et puis, avec tout ça, il y a cette expression qui me pue désormais aux yeux : la liberté d’expression… Un dogme intouchable, cuisiné à toutes les sauces, revendiqué par tous ceux qui, pourtant, n’ont de cesse que de museler qui s’avise de penser autrement qu’eux.
C’est très étrange… Où est donc le traquenard ?
Certainement là : telle qu’entendue par les grands seigneurs de l’époque, la liberté d’expression n’est pas l’expression de la liberté, mais la liberté de dire ce qui alimente peu ou prou, même contradictoirement, la machine à brouiller les cerveaux.
Ainsi, toute la population bien pensante se réjouit de la réponse du journal Charlie qui,  le sang des siens ayant été versé, refuse de se plier aux exigences des assassins, persiste et signe dans la caricature blasphématoire d’une religion… Certes, certes. Je comprends et, spontanément, je suis bien d’accord. C’est là un acte de courage et un refus en actes de la terreur sanglante.
Mais… du même coup, cette liberté d’expression, hautement revendiquée, conduit partout dans le monde musulman aux émeutes, aux incendies et à d’autres morts…
Il faudrait peut-être alors que les démocraties occidentales, qui, - faut-il le rappeler ? - ont fondé leurs richesses et leur hégémonie en spoliant cruellement les trois quarts de la planète, commencent à comprendre qu’elles ne sont pas un modèle unique, figé par la raison éternelle, qu’elles ne sont pas le nombril de la civilisation du monde et, sans céder un pouce à la terreur, réfléchissent une seconde à leur droit d’insulter des sensibilités, fussent-elles fanatiques et obscurantistes, qui ne sont pas les leurs.
La couverture du journal, donc, n’est pas un acte de courage, mais un bisness redoutable qui, contre le sang versé, verse à nouveau le sang.
On peut appeler ça comme on veut, on peut même saluer -  je serais tenté de le faire – mais on ne peut absolument pas dire que ce soit là la manifestation d'une intelligence remarquable.

 Autre message brouillé de Hollande, en balade sur le terroir corrézien : je ne connais qu’une communauté, la France. Ou la nation, je ne sais plus…
«C’est beau, c’est grand, c’est généreux, c’est magnifique» mais… Quelle communauté, Monsieur ?  Avez-vous bien pesé le sens du mot ? Une communauté où certains roulent carrosse avec des milliers d’euros mensuels, des avantages, des patrimoines, et les autres qui mordent du pain dur avec à peine mille euros ? C’est cela que vous appelez une communauté ?
Quelle communauté ? Gardez-là pour vous : c’est votre communauté, ce ne sera jamais celle des millions de gens, aux rêves brisés, qui souffrent de son iniquité ! Ceux-là, il leur faudra bien plus qu'une grand'messe unitaire pour vous signer un chèque en blanc !
Le brouillage des cerveaux ne permet donc plus à un homme, à moins qu’il ne se retire complètement,  de pouvoir en son âme et conscience énoncer clairement le fond de sa pensée. Tout simplement parce qu’il est impossible de bien concevoir.
C’est-à-dire qu’on assiste à la glorification gratuite de la liberté d’expression à un stade où il n’y a plus aucune liberté à exprimer - la première étant de comprendre, cum prehendere, prendre ensemble - sinon en littérature, dans l’imaginaire ou le récit fantasmé.
Et c’est sans doute dans ce seul domaine que nous devrions exercer notre parole, pour tenter d’y faire vivre avec bonheur le sens non usurpé de la langue et de ses mots.

Plus que jamais nous appelle l'en dehors.

17:45 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : écriture, histoite, littérature, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.01.2015

Brassens : les mots du cygne

Je remets en ligne parce que, la folie du martyre ayant envahi le monde, je me demande comment Brassens écrirait aujourdhui cette strophe.... ou, même, s'il l'écrirait.

Mourir pour des idées

Les Saints Jean Bouche d’or qui prêchent le martyre,
Le plus souvent, d’ailleurs, s’attardent ici bas.
Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire,
C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas.
Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent
Bientôt Mathusalem dans la longévité.
J’en conclus qu’ils doivent se dire, en aparté :
Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente,
D’accord, mais de mort lente.

20081208Grece.jpgCe sont là des vers qui ont fait grincer bien des dents.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir en pensée vers une époque où l’engagement pour «changer le monde» était en permanence à l’ordre du jour.
Toute la horde gauchiste issue d’une bien mauvaise lecture d’un non moins mauvais centralisme démocratique à la Lénine ou à la Mao Tsé Toung, tous les militants staliniens des vieux partis poussiéreux, qui avaient vu, un moment, leurs troupes ébranlées par le souffle de mai 68 et qui, peu à peu, en bons charognards de l’histoire, reprenaient du poil de la bête grâce à l’écrasement de ce même mai 68, - souvenons-nous que L’Humanité titrait partout que les anars étaient des flics payés par l’étranger- ces mêmes anars perdus quelques années plus tard, à l’époque de ce poème, dans les fumées romantiques de la reprise individuelle ou de la propagande par le fait ou encore dans celles des feux de camp «baba», tous les pro-situs courant derrière une théorie qui, déjà, avait perdu sa complicité avec la réalité, tous, ou à peu près, crièrent haro sur cette voix qui prétendait que se battre, et surtout mourir, pour un quelconque idéal était chose débile.
Tous ces gens-là, jeunes et généreux (excepté les staliniens), ne l’étaient pas encore assez, généreux, pour lire correctement entre les lignes visionnaires du vieux poète.
Je comptais beaucoup de camarades parmi eux.
J’avais alors vingt-deux ans et, quoique moi-même embarqué dans les illusions des préparatifs du Grand Soir, j’essayais de convaincre ceux que je comptais au nombre de mes amis, ceux qui, depuis longtemps, avaient déchiré les cartes et fui les séminaires de l’idéologie, qui menaient leur combat au quotidien, qui n‘avaient que le mot Vie à la bouche, qui méprisaient le prêcheur de quelque paroisse qu’il fût, que Brassens ne disait pas autre chose qu’eux. Que nous.
J’avais sur eux le privilège d’être accompagné depuis ma première adolescence par le verbe du poète moustachu.

Bien avant que les pavés ne volent dans l’air enjoué des rues, j’avais chanté Le Pluriel et aussi ces vers des Deux Oncles :

Qu’aucune idée sur terre n’est digne d’un trépas,
Qu’il faut laisser cela à ceux qui n’en ont pas…

En écrivant Mourir pour des idées, Brassens alliait donc l’intelligence au courage, car il fallait être bien téméraire pour chanter ainsi à contretemps de toute une époque.
Mais, individualiste désespéré, le poète n’a jamais crié avec les loups, qu’ils soient braves gens, d’âme guerrière, bourgeois, prêtres d’une Eglise ou prêtres d’une Révolution.
Et plus, il sait trop que tous ces combats sont perdus d’avance et que ceux qui brandissent le plus ostensiblement les drapeaux, sont souvent les premiers à jeter l’éponge ou à changer de direction, dès que souffle un vent nouveau.
L’avenir, c'est-à-dire notre présent, lui a hélas donné raison…
Car le temps se fout des combats d’antan et de leurs sacrifiés. Seule demeure la solitude de l’homme face à son éphémère destin et cet homme n’a à opposer à ce destin que la poésie, qui sublime et sait aller plus loin encore que la fuite du temps. Qui veut inscrire dans les temps non encore venus son empreinte.
C’est la seule chose dont soit convaincu Brassens, quoique, se sachant condamné à mourir sous peu, à un  ami qui  tentait de le consoler en disant : «Mais Georges, il y a ton œuvre !», il avait répondu :
«Tu sais, une œuvre, quand on sait qu’on va mourir bientôt… !»(1)
N’empêche que Brassens fut, toute sa vie, très vigilant devant tous les prosélytismes, tous les prophètes et tous ceux dont la parole cherche à convaincre.


Pour embrasser d’un seul trait de plume tout ce beau monde hétéroclite des prêcheurs, Brassens fait référence à Saint-Jean Chrysostome, docteur et père de l’Eglise primitive, né à Antioche en 349, mort en 407.
Du grec Khrusos, l’or et stoma, la bouche, Chrysostome signifie littéralement «bouche d’or».
Ce nom de Chrysostome ne fut pourtant donné à Saint-Jean, autrement dit Saint-Jean bouche d’or, qu’au VIe siècle. Il avait en effet étudié l’art oratoire avant de devenir avocat, puis évêque d’Antioche, avant qu’Arcadius, empereur d’Orient, ne le nommât patriarche de Constantinople.
D’une intelligence féconde, virulent contre les vices, prêchant avec force et talent l’austérité des mœurs, les sermons de Saint-Jean bouche d'or lui valurent d’être considéré comme le premier et le plus grand orateur de l’Eglise primitive. Il fait partie de cette génération de grands prédicateurs qui contribuèrent à l’édification de l’Eglise, après l’avènement de l’empereur chrétien d’Orient.
Véritable apôtre de la Bonne Nouvelle contre les déviances doctrinales qui menaçaient la jeune communauté chrétienne, servi par une éloquence hors du commun, Saint-Jean  bouche d’or cherchait à concilier le message des évangiles et la vie sociale de son époque.
Il a laissé des traités, des liturgies, des homélies et des épîtres.

Il a surtout fait, dans toutes les idéologies et à toutes les époques du monde, des émules à l’écart desquels l’esprit chanteur doit toujours se tenir, sous peine de perdre sa liberté créatrice.
C’est exactement ce que nous dit Brassens et c’est exactement ce que les mutins de mai et de l’après-mai voulaient signifier. Mais ils ne se sont pas compris.
Ou  alors trop tard.

(1) Pierre Cordier, "Je me souviens de Georges"

Illustration  : Rue89, 7 décembre 2008, Grèce.

07:27 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

13.01.2015

Bande à part

littérature, écritureTôt le matin et noir encore sur un ciel qu’on ne voit pas… Le vent souffle de l’ouest. A contre-sens de l’hiver, ces jours derniers. Le village sommeille, enveloppé de silence et de solitude.
Ces instants sont comme des recueillements. On y voit plus clair en soi… Et je repense plus tranquillement aux massacres de ces derniers jours survenus en France, puis à cette espèce d’unité nationale et à ces millions de gens qui ont proclamé, comme un seul homme, leur changement d‘identité pour endosser – le temps que dure une émotion - celle des victimes. Il y a quelque chose de tellement incongru dans tout ça que cette évidence s’impose soudain à moi : il y a plus de deux ans, depuis octobre 2012, que je ne suis  pas rentré au pays.
Je ne le connais  plus. Je ne sais  plus qui il est. Je ne sais plus les gens qui vivent là-bas.
Et j’ai bien tort, dès lors, de faire part de mon sentiment, de mettre mon grain de sel dans une sauce qui n’a pourtant guère besoin d'être assaisonnée !
Je ne suis plus de ce monde compliqué, tordu, avec des blancs bien gaulois dans leur tête, des noirs, des beurs, des juifs, des arabes gentils comme tout, des arabes méchants comme la gale, des banlieues écrasées de démissions, des écrivains à la mode qui surfent là-dessus, des chroniqueurs qui font scandale, des politiques, des flics, des militaires, du sang, de la haine, de la compassion, des beaux sentiments étalés comme des réclames ou des justifications a posteriori de soi-même.

Tout est décidément plus simple ici.
Tout est plus simple quand on est un étranger dont personne n’a peur et qui n’emmerde personne avec son dieu, sa république, sa langue, ses coutumes, ses diktats.
Les Polonais sont vraiment des gens admirables. Ils ont payé une grosse facture à l’histoire. Au prix fort. Avec de lourds intérêts de retard, même.
Alors ils te tendent la main et te frappent sur l'épaule, tout contents que tu sois venu partager leur bout de ciel.
La France, elle, je crois, vit à crédit… Elle paye tout ce qu’elle a "emprunté" à l’histoire en oubliant -  frivole, orgueilleuse aussi - de rembourser les traites.
Les agios sont pesants…

Je suis trop loin, dans tous les sens du terme, pour comprendre.
Pour ressentir, plutôt.
Je serais même tenté de dire : de quoi me mêlé-je ?
Car je suis quasiment plus concerné, dans ma vie, par le canon qui gronde à l’est, - 5000 morts depuis le mois d’avril, messieurs et mesdames les défileurs de beaux sentiments, ce qui ne semble pourtant pas vous obscurcir
beaucoup le cœur -, que par la mitraille qui sème la terreur à l’Ouest, avec 20 morts…
Même si, qu'on ne lise pas ce que je n'écris pas, un mort, c'est déjà trop et que les tragédies ne se mesurent pas forcément à leur nombre de dépouilles.

Tôt le matin et noir encore… Le vent souffle de l’ouest. A contre-sens de l’hiver, ces jours-ci. Le village sommeille, enveloppé de silence et de solitude.
Ces instants sont comme des recueillements. On y voit plus clair en soi…

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10.01.2015

Y'a quelque chose qui cloche !

Les gens qui ont encore une tête qui fonctionne et un cœur qui palpite, les gens qui n’attendent pas la tragédie pour exprimer, sincèrement, sans calcul, leur dégoût et leur peine devant l’organisation du monde - financière, marchande, injuste, voleuse de vie, d’amour et d’espoir - devraient, en voyant Hollande, Sarkozy, Bartolone, Bayrou et toute la cohorte des puissants internationaux, thuriféraires de cette organisation, éprouver la même émotion qu’eux et en appeler à la lumière de valeurs communes, se gratter la tête et s’écrier :

-  Y’a quelque chose qui cloche !

Et ainsi, par respect pour eux-mêmes et pour les victimes, dimanche, les laisser marcher tout seuls comme des cons, sur les pavés désolants de leur immonde comédie.

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07.01.2015

Fait divers

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Déjà publié en août 2013, mais comme je n'ai pas d'inspiration et que ce fait divers me fascine vraiment, je remets le couvert :

Pas si divers que cela, en fait, le fait.... En tout cas pas pour moi, puisqu’il frappe fortement mon imaginaire et aurait pu devenir, en le développant, en le faisant allégorie, par exemple, une veine d'écriture.
Il a eu pour théâtre la Mazurie, une région de la Pologne du nord-est, frontalière de l’enclave russe de Kaliningrad. Plus de 4ooo lacs et la forêt en constituent l’essentiel d’un paysage de toute beauté. Elle est ainsi dite Région des lacs.
Au printemps dernier, là-bas, un homme trouve donc dans sa cour un chiot errant et geignant, sans doute lâchement abandonné par des maîtres sans aveu. Il est gris fauve, de robuste constitution, un corps parfaitement équilibré.
Séduit et attendri, l‘homme décide de l’adopter.
Le chiot s'avère être joueur et, comme tous les chiots du monde, reconnaissant et câlin. Au fil des jours, il gambade donc, se roule au sol avec son maître, fait des cabrioles et se montre friand de caresses.
Or voilà que, sans crier gare, au cours de ces amusements, le chiot plante
soudain ses crocs acérés dans la chair de son sauveur, lequel, effrayé par la douleur et la profondeur de la blessure, se rend immédiatement chez le médecin.
Un doute, jusque là latent, lui vient alors clairement à l’esprit. Il confie avoir remarqué chez son chiot, la nuit, des attitudes singulières. Par exemple, il s’assoit sur son cul, lève le nez aux étoiles lointaines et pousse des cris qui tiennent beaucoup plus de la plainte que de l’aboiement.
L’homme est alors gardé en observation à l'hôpital pour que soit assuré qu'il n'a pas contracté la rage, pendant que les services vétérinaires se rendent chez lui pour voir de plus près de quoi il en retourne exactement.
Et là, en fait de chiot, ils identifient un jeune loup, qui les reçoit d’ailleurs toutes canines dehors et les babines retroussées !

J’ignore si l’homme en a éprouvé a posteriori frayeur ou, au contraire, grande joie. Ce que je sais, c’est qu’un autre homme, grand imitateur des loups, va maintenant être missionné au cœur de la forêt, la nuit,  pour y hurler avec eux, en quelque sorte, et tâcher ainsi de repérer l’emplacement exact de la meute, afin que le rejeton égaré lui soit rendu.
Et je me demande bien, si l’opération réussit, quel sera le statut de ce loup au sein de l’organisation méticuleuse et sauvage de ses congénères, lui qui aura vu, parler et même jouer avec les hommes, leurs seuls, leurs farouches, leurs cruels  et ancestraux prédateurs.
Sera-t-il admis comme un frère intrépide, celui qui sait un autre monde, celui qui a infiltré l'ennemi, ou alors rejeté tel un abject renégat ?

J'aimerais écrire au bas de cette page " A suivre"... Mais non, il n'y a pas de suite. Enfin, pas encore...

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05.01.2015

Hors sujet en plein dans le mille

dumaurier460.jpgDans la maison  familiale, il n’y avait guère de livres.
Pas de place, pas trop l’endroit non plus où on lisait beaucoup, si ce n’est, pour la chef de famille, les incontournables, hebdomadaires et glamoureux
Nous Deux, sur lesquels mes sœurs, l’adolescence frappant à leurs portes secrètes, tentaient subrepticement de jeter un œil gourmand.
Tous les livres que je lisais alors étaient empruntés à la bibliothèque ou prêtés par des camarades.
Je me souviens pourtant d’une toute petite étagère
au-dessus d’une porte étroite, dans la pénombre, sur laquelle se languissaient trois ou quatre livres. Ils paraissaient tout à fait incongrus en cette demeure où tout ustensile avait son utilité immédiate et prosaïque.
Ils étaient haut perchés, on ne les ouvrait jamais.
Un jour, je pris une chaise, grimpai dessus et accédai à ces quelques livres inutiles. J’en descendis un. Il appartenait à une de mes sœurs, un prix d’école peut-être. Je ne sais pas. Il était déjà vieux, jaune, la couverture renfrognée. Il sentait le moisi des objets mis au rebut.
Ce fut pour moi un livre merveilleux. Je l’ai relu trois, quatre, cinq fois peut-être. Subjugué. Surtout par la première nouvelle.
Et puis, le vieux livre est retourné à sa poussière et à son oubli. Le temps a passé, ce fut pour moi le collège, le lycée, la fac, la dérive sous des cieux de plus en plus turbulents. D’autres livres, nombreux, sont venus, effaçant celui-ci.

Et puis... Longtemps après... Une nuit, dans un café, les étudiants avec qui j’étais attablé parlaient de cinéma, d’école, de style, d’auteurs. Je ne participais pas à la conversation : j’ai toujours été ignorant en cinéma et seulement féru des westerns de série B, avec des bons et des méchants qui se canardent à qui mieux mieux pour des histoires de vengeance...
A l’époque, on me moquait beaucoup et on essayait de faire rentrer dans ma caboche obstinée que le cinéma était un grand art, l’égal de la peinture, de la littérature et de tout autre.
C’est sans doute avec grand tort que je me suis toujours refusé de l’admettre. De très grande mauvaise foi, j’avais toujours la même critique à opposer aux cinéphiles : le cinéma est un art totalitaire, tout de l’imaginaire du spectateur lui est imposé. Par l’image, le jeu d’acteur, la musique, le découpage arbitraire du scénario.
Et les voilà, mes étudiants de cette nuit-là, qui se mettent à parler avec ferveur d’un film déjà vieux d’une dizaine d’années peut-être. Des oiseaux qui, tout d’un coup, sans qu’aucune explication ne soit plausible, déclarent la guerre aux humains, les attaquent, les blessent et même les tuent. L’épouvante. Ils parlent de nuées de corbeaux merveilleusement filmées par le maître incontesté du suspense, Hitchcock.
Je tends  l’oreille. Je leur demande de me répéter le scénario de ce sacré film. Ils le font avec complaisance, contents de mon intérêt et fiers d'être enfin utiles à mon éducation de béotien obtus.
Plus de doute, c’est bien d’un livre oublié de mon enfance dont il s’agit là,
vingt ans après, dans ce café pour noctambules.
Je leur parle alors de la maison où je suis né, au bord de la rivière, de mes frères et de mes sœurs, de la fuite du temps,  d'une petite étagère poussiéreuse, au-dessus d’une porte étroite, et je leur parle du livre, jauni, racorni et d’une merveilleuse nouvelle que j’ai lue quand j'étais enfant.
Je leur dis Daphne du Maurier.
Ils font la moue. Voire la gueule.
Les gens n’aiment pas qu’on les interrompe pour des broutilles, quand ils discutent sérieusement.
Et pendant que ces trois ou quatre imbéciles continuaient de s'extasier sur les contre-plongées d'Hitchcock, je buvais mes verres, un à un, et je revenais chez moi et je pensais que mon enfance de pauvre mec avait été une bien riche enfance.

Illustration : Daphne du Maurier

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03.01.2015

Paysage de traduction

littérature,écritureJusqu’alors, l’hiver polonais n’a  pas été cette année très méchant. Le mercure ne s’est en effet pas encore aventuré en-dessous du – 12, encore que quelques nuits seulement.
Ce qui est tout même assez frais, me direz-vous…
Cette clémence toute relative, forcément, s’accompagne de neige. Beaucoup d’enneigement. Les villages blancs sous le ciel noir et les arbres  sur ce fond obscur sculptés branche par branche, flocons après flocons.
Tout comme dans les premières pages de Kraszewski, dans la traduction duquel nous sommes lancés : La Folle s’ouvre le soir du réveillon de Noel et la neige tombe drue.
Ainsi, penché sur le premier jet de traduction de  D., cherchant la bonne expression, la bonne image en filigrane sous les mots, la tournure idoine qui ne trahira pas la source, m’arrive-t-il simplement de lever la tête et de regarder par la fenêtre. Le paysage se fait alors comme un auxiliaire gracieux. La traduction des paysages passe par le paysage de la traduction. Là, devant mes yeux, il y a pour une bonne part l'élément littéraire des premières pages de Szalona. Il y a des impressions et des mots qui voltigent dans l’air et qui saupoudrent les toits et les bois.
Je crois que c’est une chance. En tout cas, je l’apprécie comme  telle tant il me semble – mais il me semble seulement - que travaillant ce texte sous la canicule de juin, je ferais moins corps  avec lui.
Une chance et un hasard. Mais il est vrai que les deux sont souvent indissociables.
Me reste à espérer, pour plus tard, que le lecteur sentira, si nous avons correctement rendu la plume de Józef Kraszewski, cette complicité entre un livre des temps passés, un paysage éphémère et des traducteurs contemporains.

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30.12.2014

L'orient décliné

PB120002.JPGLe temps, c’est sans doute ce qu’on vient de vivre et dans quel espace.
Ça tourne et ça fait toujours le même circuit. Un circuit elliptique. Ça ne s’use pas parce que ça ne frotte nulle part.
L’érosion, c’est à l’intérieur qu’elle se passe. A force de tourner, de tourner si vite qu’on ne voit rien du mouvement qui nous tue.
D’ailleurs,
quand on court, quand on tourne, quand on file, quand on roule, quand on vole, le mouvement est anéanti s’il n’y a pas de point de repère dans l’espace parcouru. L'espace sans point de repère, c'est du quantique.
De l'ubiquité.
Si on n’avait pas ces points de repère, on serait des êtres éternels. Ou des fous. Les deux ont en commun la négligence de la mort et sont en même temps là et partout ailleurs.

Cette photo, là, au-dessus, est-ce que je l’ai prise avant d’aller me coucher, le nez dans les premières étoiles, ou en sortant pisser dehors à l’aube, le même nez dans les dernières ?
Est-ce un couchant ou un levant qui rougit cet horizon ténébreux ?

Vous n’en savez rien. Vous ne pouvez pas le savoir parce que vous n’étiez pas avec moi. Je peux dès lors vous dire que c’est aussi bien l'un que l‘autre sans pour autant vous mentir.
Parce que c’est la fin d’une boucle en même temps que le recommencement d'une boucle.
Une boucle, un cercle, un circuit fermé, il y a un moment infime où ça devient du temps absolu. Une zone de non-mouvement.

Je savais cependant que j’étais tourné vers l’est, vers le Bug, et que l’horizon qui prenait ainsi feu c’était par conséquent celui de la Biélorussie. Et aussi parce je venais de me lever, que j’avais bien dormi, que j’allais boire du café et que j'avais envie de fumer.
C’est pour ça que c’était un levant. Jalonné de points de repères. Les miens seulement.

Ne jugez toujours votre position et vos émois que par rapport à votre propre histoire !
Ou alors faites-vous les autres. C'est-à-dire rien.

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24.12.2014

Un conte de noël inédit... et pour cause

conte.JPGL’homme allait lentement par des chemins et des bois qu’engloutissait la neige épaisse, ce qui est normal et à peine convenu dans un conte de noël.
Bref… Le vent soufflait. Ben oui, un vent qui ne souffle pas, que peut-il bien faire d’autre ? Quand un vent ne souffle pas, c’est qu’il n’y a pas de vent et personne n’en parle.
Zut alors ! La peste soit des redondances qui n’en paraissent plus !
Le vent cinglait le visage de l’homme qui allait par des chemins et des bois qu’engloutissait la neige épaisse.  Voilà qui est nettement mieux. Le vent cinglait. Pas courant, ça, hein, un vent qui cingle un visage ?
Le susdit visage en était tout violacé et une épaisse sécrétion, jaunâtre, peu ragoûtante,  pendait du nez, assez aquilin au demeurant.
Ça, ça s’appelle du réalisme - voire de la coquetterie littéraire - pour dire que l’homme qui allait lentement par les chemins et les bois était tout simplement enrhumé.
Parfois, il trébuchait, cet homme, car il n’était pas très en forme mais en haillons. (Sorte de zeugma à peine réussi.)
Fatigué et pauvre, donc, ce qui, dans un conte de noël comme partout ailleurs, va souvent de pair. Les riches, z'eux, sont rarement fatigués. Quand ils baillent, c’est souvent après avoir trop bouffé et qu’ils ont du mal à digérer, parce que, riches ou pas, ils ont un estomac humain qui n’en peut mais.
Je m’éloigne un peu, oui, j’ai vu…

La neige tombait drue. Le pauvre homme fatigué et enrhumé rejoignait sa chaumière, située à la lisière de la forêt. Il s'en revenait de l’épicerie du village voisin où il avait tenté de négocier un crédit pour s’acheter un hareng saur pour son réveillon et le crédit lui avait été refusé parce qu’il avait déjà une ardoise… La tuile, quoi !
Intéressant, non ?
Mais l’homme tout à coup crut entendre au-dessus de lui comme un doux froufrou printanier, comme un bruit d’ailes soyeuses à travers les branchages gelés et il leva les yeux pour voir. Ce faisant, il buta malencontreusement sur une pierre enneigée, et, badaboum ! s’affala de tout son long au milieu du sentier, la tête dans la poudreuse.
Le nez enrhumé prit un sale coup, du coup…
Alors, le bruit d’ailes soyeuses se fit plus perceptible encore, plus proche et une main toute douce se posa sur l'épaule de l’homme à terre, lequel tenta de voir qui venait ainsi à son secours mais ne put relever sa tête. Il ronchonna et, la bouche pleine de neige, demanda :

-  Qui es-tu, Toi ?
- N’aie plus peur, pauvre homme… Je viens t’aider, répondit une grosse voix rocailleuse, discordante, à peine aimable pour tout vous dire.
- Mais qui es-tu, nom de dieu d’bon dieu d'merde ?!
- Doux langage à mon oreille  ! Je suis l’Ange des chus.

 

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22.12.2014

Sale populiste !

h_poulaille_001.jpgPar amalgame intéressé, mensonge facile, raccourci idéologique, manipulation de chafouine, malhonnêteté intellectuelle, souvent les mots sortis des bouches de la caste  «républicaine» sont vidés de leur sémantique, détournés de leur substance initiale et servis ainsi à toutes les sauces, selon la couleuvre du moment qu'il s'agit de faire avaler aux vilains.
On peut s’en offusquer, bien sûr, mais il n'y a pourtant dans le fait rien de bien original, le langage étant d’abord la conscience formulée des intentions.
S’il fallait décortiquer tout ce que fait frauduleusement passer la parole du spectacle politique, il faudrait écrire un traité de trois mille pages et plus encore, tout pouvoir se voyant contraint d’émettre des messages ambigus dans une langue qui, au départ, est parfaitement claire pour qui entend s'en servir pour communiquer sans ambages.
Une illustration criante de ce saccage intéressé est le terme populisme. Ce mot, chargé d’histoire comme tous les mots,  sert de repoussoir épidermique et de boule puante chaque fois qu’une voix - réelle ou feinte - s’élève pour critiquer un tant soit peu les élus bien propres sur eux, blancs comme neige et vautrés dans leur aisance capitonnée d’énarques ou d’avocats d’affaires "au service" de la république,  avec un immense "r" minuscule.
Ainsi, ne vous avisez pas de dire que les couches populaires de nos sociétés sont étranglées par les lois, les impôts, les injustices fiscales, les salaires et les retraites misérables et qu’il faudrait enfin pouvoir virer toute cette clique de grands bourgeois et de financiers, de toutes couleurs partisanes, qui pontifient dans les parlements, les commissions et les ministères.
Le mot populiste vous entartera et vous clouera le bec aussitôt. Il faut être, pour avoir droit à un bout de parole désincarnée, républicain, tout simplement. Et ce mot désormais défonceur de portes ouvertes, plein comme un œuf sous la monarchie et les deux Empires, a lui aussi été vidé de toute sa substance historique.
Il admet, dans la bouche de tous les politiques, que seuls les gens au pouvoir sont légalement mandatés pour parler au nom du peuple souverain et que, seuls, ils savent ce qui est bon ou mauvais pour lui. Ce qui, soi dit en passant, lui écorche pas mal sa souveraineté, au susdit peuple.
Tout le reste, c’est du populisme, c’est-à-dire de la parole boueuse qui s’octroie le droit de dire sans passer par l’isoloir. La voix du caniveau.
Mélenchon, Le Pen et bien d’autres, sont donc des populistes. Et là, nous assistons au double mensonge se perpétrant par et pour lui-même car, en fait, ils ne sont populistes que pour les autres politiques et seulement parce qu’ils les contestent, mais, au premier sens, le vrai, du terme, ils ne le sont nullement.
Ils sont donc doublement non-populistes. S’ils l’étaient, ils ne s’offusqueraient pas du qualificatif, mais, étant politiques eux-mêmes et usant de la falsification sémantique, ils le reçoivent dans le sens aliéné de démagogues qui caressent la bête dans le sens du poil, c’est-à dire que eux et leurs "adversaires" parlent le même langage et acceptent de jouer avec des cartes biseautées.
Rappelons que le terme désignait au départ un mouvement d’intellectuels russes s’opposant au tsarisme et proposant une redistribution des terres en faveur des paysans et que ces intellectuels ont tous été fusillés ou anéantis dans les camps sibériens. Qu’il désignait un mouvement aux États-Unis partisan de mesures révolutionnaires, d’ordre économique et social, pendant la grande crise agricole des années 1890-1905. Qu’il a qualifié les idéaux de toute l’Amérique latine opposée à l’impérialisme des États-Unis, idéaux trahis et qui, politiquement institués, ont débouché sur des régimes autoritaires tels qu’au Mexique, qu’en Argentine, ou qu’au Venezuela.
Pour Lénine et Trotski, révolutionnaires patentés et seuls éclairés pour discerner les lois de l’histoire, l’anarchiste Makhno et sa guérilla rurale, n’était qu’un populiste. C’est la raison pour laquelle, après s’en être servi contre les armées blanches et coalisées de l’Europe, ils ont tout simplement noyé son armée de paysans dans le sang et, pour n’avoir pas réussi à l’assassiner lui-même, contraint Makhno à l’exil parisien.
Dans les années soixante-dix, tout homme qui s’opposait aux idées révolutionnaires de libération de tout et de rien, était un facho. Dans les années 2010, tout homme révolté par les conditions sulfureuses du mensonge républicain est un populiste.
C’est là un couperet, un sans-appel et un déni flagrant de la liberté de parole.


J'ai entendu une fois Raffarin, face au journaliste Jean-Claude Bourdin, user du mot avec tellement d'affront que, bien malgré lui, il avouait le mensonge. Ce financier ventru du Poitou-Charentes affirmait que s’opposer à ce qu’un bonhomme soit en même temps maire, député, président d’une communauté d’agglomération, président d’un S.I.VO.M, c’est du populisme !
Réclamer une augmentation du SMIG, je suppose aussi que c'est du populisme... Comme de dire que François Hollande est un gros con et un ignoble menteur.
Hé bien, soyons-le donc, populistes, et disons ce que nous nous avons envie de dire !
Ça nous évitera bien des débats oiseux. D'ailleurs, nous n'avons nul besoin de débats. Notre confrontation à la réalité nous est suffisante pour savoir les contradictions.
Et je note au passage que, dans la conception de ce Raffarin-là,  la République de Pologne est une République populiste après avoir été une République populaire : aucun homme politique n’y a en effet le droit d’exercer deux mandats.

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18.12.2014

Un plus un plus un autre

1 (1).JPGLes feuilles à l'agonie d’un érable solitaire, jauni, se balançaient dans l’air, tout autour. Des feuilles lourdes, imprégnées de brouillard.
C’est toujours comme ça, l’automne de novembre. Avec un vent froid, pas encore coupant, juste menaçant et qui pénètre les vêtements. Qui fait frissonner l'intérieur.
Du silence aussi.
C’est toujours comme ça dans les cimetières de l’automne. Du silence. Pas encore définitif, juste prémonitoire, et qui pénètre l’âme.
Le ciel était gris. Le ciel est toujours gris dans les brouillards de novembre au-dessus des cimetières.
Devant la tombe recouverte de chrysanthèmes aux couleurs vives, une comme le sang, une comme le soleil, une comme la neige, trois hommes baissaient la tête.
C’est toujours comme ça dans les cimetières de l’automne sous un ciel gris devant une tombe, quand le vent est froid et qu’il y a du silence. Des hommes baissent la tête. Pas complètement encore. Juste une inclinaison.
Le croyant priait, tout à sa douleur mêlée d’espoir. Douleur contradictoire, quand la conviction est vaincue par le cœur affligé. Il invoquait son dieu et demandait pardon. C’est toujours comme ça, quand on a un dieu. On demande pardon.
Le croyant approximatif, le croyant social, priait aussi, plus ostensiblement que l’autre, et il joignait les gestes à ses murmures, se signait et se re-signait encore avec frénésie. Parfois, sa pensée trop libre s’évadait de son maintien, il songeait qu’il faisait froid, bientôt l'hiver, et que le monde était bien cruel d'avoir mis là son tendre ami… Puis il revenait à ce qu’il savait le mieux faire devant une tombe : il murmurait. C’est toujours comme ça quand on est approximatif. On murmure. On vit tout, même la mort, entre le silence et la parole.
L’athée, lui, ne savait quoi faire de ses mains, de ses pieds, de sa tête, de ce froid, de ce gris, de ce silence, de ces murmures. Son front était baissé, mais avec le secours de la volonté. Il fouillait dans ses poches, trouvait ça inconvenant, tapait du pied, se grondait in petto de n'être point décent, regardait ailleurs des oiseaux qui furetaient sur les allées désertes du cimetière, et revenait sur le nom de son ami gravé dans la pierre, entre deux branches de buis transies.
Il déplorait la fuite du temps. Fuite qui tue. Et cet horrible, cet inconcevable, ce terrifiant plus jamais tournoyait dans son cœur comme tournoyaient dans l’air les feuilles jaunies de l’érable mouillé.
Des larmes ruisselaient le long de ses joues délabrées qui tremblaient.
C’est toujours comme ça quand on est athée. On n’a rien à répondre à l’absurde des choses.
Alors il arrive que des larmes ruissellent, suivent les rides des joues, mouillent le menton et tombent dans un inconsolable vide.

10:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.12.2014

Détails de poète

Brassens Poletti.jpgJ’avais eu l'heur de rencontrer Mario Poletti, grand ami de Georges Brassens, en 2001 et en 2003 à Vaison-la-Romaine.
Sur un petit bout de papier, il avait griffonné, à l’intention de l’éditeur de Brassens, poète érudit - le regretté Patrick Clémence - un petit mot qui disait  ceci :
« Tu as fait le bon choix en publiant ce livre. Excellent ! »
J’ai toujours  gardé ce papier par-devers moi, telle une précieuses relique... Mes princes, on a les lettres du temps jadis qu’on peut.

Dans un livre, illustré avec générosité et talent, Mario Poletti raconte une foule de petits détails de son amitié avec le poète sétois. Parmi lesquels celui-ci :

 « Dans les années 70, passant par le cimetière de Sète où reposent les parents de Brassens, Henri Delpont, l’ami d’enfance, aperçoit sur la tombe une plaque portant l’épitaphe : «  A toi, mère admirable, merci d’avoir donné naissance à un grand poète. » Illico presto, Henri informe l’ami Georges, par téléphone, de sa découverte. « Retire- moi ça tout de suite et apporte-le moi lors de ton prochain passage à Paris » rétorque Brassens, qui, dès qu’il fut en possession de l’objet, s’empressa de le fourrer sous son lit ! »

 Ou encore :

 « Un soir de mai 68, les barricades s’élèvent dans Paris et la « fine fleur » des amis est présente chez moi pour fêter la publication du livre d’André Vers, Martel en tête. La France est en grève et le quartier Latin en ébullition. Parmi mes invités se trouvent Brassens, René Fallet, André Hardellet, Guy Béart et Christian Marin… Tard dans la soirée, de son accent titi parisien, René lance à Georges :

-         On va aller casser du flic !
-         Ce n’est pas ton affaire mais celle des étudiants, répond Georges avec placidité.

Puis on se salue et René serre la main de Christian Marin avec ostentation, de manière à se faire remarquer par Georges, et dit :

-         T’as une vraie pogne de CRS !

Réplique immédiate de Georges :

-         Ça prouve que tu as déjà serré la main d’un CRS ! »

10:49 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

12.12.2014

Comme déjà maintes fois dit dans le désert...

littératureLa seule chose qui vaille la peine d’être vécue constitue une redoutable tautologie : la vie.
Sans doute vous dites-vous, "oui,  d’accord, mais après ?"
Restez un moment, je vous prie, j'aimerais vous dire quelques poncifs qui n’en sont plus depuis longtemps... Des poncifs qui font semblant d'être des poncifs.
 Mais d’abord, écoutons quelques bribes indécentes glanées sur le brouhaha du monde : on s’interpelle, on s’invective, on déclare, on jure, on s’énerve, on propose, on dit, on écrit, on s’indigne, on critique, on pleurniche, on montre des dents de lait qu’on voudrait bien faire passer pour des dents de loup, on ment, on répète des phrases, on plagie des discours éculés, on…
Bouillie pour chats pas trop gourmets, tout ça! Revenons bien vite au cœur de notre préoccupation : l'existence.

La vie humaine, dans ce que j' en ressens de plus fondamental, a entamé son véritable déclin vers les tombeaux de la momification - disons plus exactement que son déclin s’est dramatiquement accéléré à cette époque- après la fin véritable du néolithique, dans les années soixante du XXe siècle.
Depuis, nous n’avons fait que nous éloigner de nous, nous nous sommes dit au revoir en quelque sorte, nous avons pris congé de notre
humaine condition, nous avons brisé le cou à ce qu’il nous restait d’authenticité, pour épouser le destin grandiose des sociétés falsifiées.
Dans de véritables groupements humains, l’individu vivrait en indompté, ce qui, à part pour les imbéciles et les thuriféraires de la politique - de tous bords et même des apparences extrêmes - n’exclut ni l’amour libre et fraternel, ni la solidarité, ni l’affection, ni le désir et le plaisir d’être ensemble, ni la joie de jouir de tout, y compris celle de donner sans retour.
C’est la recherche de cette sauvagerie fraternelle et primaire qu'il faudrait mener pour retrouver l'humaine condition. Tout homme qui critique la société des hommes et ses maux sans mettre au centre de sa préoccupation sa solitude sauvage, individuelle, initiale, ce magma de désirs et d’émotions qu'il porte constitutivement en lui, est un dangereux traître, un immonde félon,  qui participe, tout comme les adversaires qu’il fait mine de combattre, à l’enterrement pur et simple de la vie.
Regardez et écoutez autour de vous : quel courage voyez-vous poindre qui ramènerait l’individu sur le devant de la scène, sous les feux de la rampe, sous la poésie antique du ciel et de la terre, vers le bonheur d’exister ? On ne vous parle que d’épiphénomènes grossiers, d’injustices,  de pauvres et de riches, que de travailleurs et de chômeurs, que de lois qu’il faudrait faire pour... On ne vous propose que des solutions sociétales, parmi lesquelles, horreur ! honte abominable ! dégoût ! la pire des aliénations, la pire des insultes jamais faite à la dignité et présentée comme un bonheur : le travail !
On va taper sur les riches
  ! qu'on s'égosille, pour que les pauvres soient un peu moins pauvres, on va faire ça, on va faire ci…  Entendez-vous une fois seulement les mots vie et individu, dans tout ça ? Entendez-vous poésie de vivre, désir de respirer fort, envie d’aimer, jouissance ? Non ? Alors, laissez dire…Ne rajoutez pas au brouhaha stupide une once de brouhaha, aux caquètements de la basse-cour claudicante un énième caquètement boiteux… Quand la Grande Dame viendra vous chuchoter à l'oreille, avec sa bouche glacée et la puanteur de ses haleines, hé, c’est l’heure, faut plier bagages, mon gars, les ténèbres t’attendent, qu’en aurez-vous à faire du devenir et du passé des sociétés, des milliardaires, des hobereaux de village, des prolétaires et des autres ? Votre peur sera alors individuelle, féroce. Vous n’aurez connu, en fait, que ça de votre individu : la dernière peur, atroce, solitaire, désespérée, impuissante, sans jamais n’avoir eu le moindre accès à la jouissance de votre personne.
N’est-ce pas là l’injustice suprême, résultante de la bêtise la plus crasse ?
Alors, quand vous entendez critiquer le monde, si vous ne voyez poindre dans cette critique aucune exigence de la grandeur individuelle, foutez le camp en crachant par terre : l’opinion dénuée de courage ne parle que de la société, ne parle que des autres, c’est de la faute à, ce sont de méchants voyous, qui…. jamais des exigences enfouies dans l’individu et chaque seconde bafouées !
Ce sont pourtant ces exigences primaires de vivre en homme, en individu, qui sont  les seules exigences de taille à détruire l'absurdité des sociétés dans lesquelles s’est diluée la profondeur humaine.
C’est la raison pour laquelle on ne vous en parle jamais, de ces exigences si simples. Parce qu’on a des intérêts sournois à la pérennité de ces sociétés qu'on fait mine de vilipender ! Et parmi ces intérêts sournois, le pire est sans doute celui, jamais avoué, du désir cadavérique d’être pris en charge par un État, des lois, une famille de l'ennui, des amours sans passion, un travail, trois ou quatre sous, un brin de pouvoir ramassé dans la boue du caniveau, et toutes les formes du bonheur tributaire, pareil à celui du mouton respirant la chaleur épaisse d'un troupeau dégueulasse.

Tout ça, hélas, n’est peut-être que du pipeau, de la profession de foi, du cantique, de l’écriture encore : la crasse qui recouvre le monde est d’une telle qualité qu’elle en est devenue une carapace épaisse, solide, difficile à briser, impossible peut-être, eu égard au stade de déliquescence où en est parvenue la volonté de vivre. La pensée dite révolutionnaire est tellement malade de ses propres défaites et fantasmes que les véritables mutins seront forcément des mutants, des réactionnaires même...
Et ce ne sont pas tant les pouvoirs et les apologistes de ces pouvoirs qui ont brisé la volonté et consolidé notre linceul, que la fausse critique du monde et la bêtise politique, véritable poison du petit peuple gourmand de fausse reconnaissance.
Comme l'écrivait, en substance, Lissagaray dans la préface de son Histoire de la Commune : la fausse critique est criminelle parce que semblable aux fausses cartes qu'un géographe assassin fournirait à des navigateurs.

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10.12.2014

Le temps fait beaucoup de choses à l'affaire...

diligence.jpgLorsqu’on croit en avoir terminé avec un  manuscrit qu’on destine à l’édition, on l’a relu moult fois avant de se décider, enfin, à le porter chez l'imprimeur, "comme un enfant de chœur porte un saint sacrement."
Bien sûr. Grammaire, orthographe, musique sémantique des mots, élégance et balancement des phrases, chasse aux orphelines, aux coupures intempestives, recherche des tirets idoines, espaces bien placées, et tout et tout et tout...… On a fouillé partout ; dans tous les coins de l’écriture et on espère  présenter un manuscrit à peine perfectible. Ce qui n’est jamais le cas.
Bien sûr itou.
Mais, par modestie, par négligence ou par humilité coupable, on ne se pose pas la question suivante : et si mon livre en venait à passer les épreuves du temps et était lu longtemps, très longtemps après moi, est-ce que ce que j’ai écrit là, ou là, aurait encore le sens que j’entends donner à mes mots ?
Se poser cette question est évidemment la manifestation d'une outrecuidance particulière, car on se place alors dans la perspective du quasi chef-d’œuvre qu’aucune érosion ne saura altérer. Et cela suppose, en plus, d’avoir une vision futuriste des choses … De se relire post mortem.

Cette réflexion toute bête, se nourrit d’un passage d’une nouvelle de Maupassant - Rencontre, Le Gaulois du 26 mai 1882 - où l’auteur ne se place pas du tout dans une dialectique du temps. Ce qu’il dit alors, le plus sérieusement du monde, prend aujourd’hui les allures d’une alerte  galéjade :

Qui n’a passé la nuit, les yeux ouverts, dans la petite diligence drelindante des contrées où la vapeur est encore ignorée, à côté d’une jeune femme…

Avec ma tête du XXI siècle, j’ai spontanément cru à une plaisanterie, une moquerie, (du style il n’a pas inventé l’eau chaude), avant de relire la phrase et de la resituer dans son contexte historique.
Alors, gardons-nous bien en 2014 d'écrire, par exemple : des villages reculés où Internet est encore ignoré.
Lus en 2145, nous ferions sans doute rire bien malgré nous de bien - improbables - lecteurs.

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07.12.2014

D'un point, l'autre

Je lis que mon partenaire des Editions du Bug, là-bas, dans son quartier historique de la Croix rousse, pousse une juste colère contre les envahisseurs barbares de la fête spectaculaire, une de ces fêtes de l’abrutissement des consciences, une de ces fêtes vautrée dans la débauche surchauffée de musiques sans musique et de lumières sans éclat.
Je lis que le ruisseau torrentiel du mensonge f
littérature,écritureestif pénètre sans vergogne jusques chez les gens de l’immense cité et vient« mourir dans les salons des riverains, qu’un nouveau-né y dorme, qu’un vieillard y agonise ou qu'un type normal tente de se reposer de sa journée de travail. »

 Je soulève sur la nuit le rideau de ma fenêtre.

 Il est 16 heures ; il fait bien sombre déjà.

Le village grelotte sous une petite couche de neige gelée qui s’accroche depuis des semaines à ses toits silencieux et aux branches de ses arbres. L’unique rue est déserte où s’engouffre le vent mordant de l’est, à peine éclairée par l’œil orange pâle d’un vieux réverbère.
Les gens sont chez eux.
Je me demande parfois ce qu’ils font de ces longues soirées de solitude hivernale, ces gens, avec lesquels je partage un coin de ciel planté sur la géographie…Lisent-ils comme je lis ? Ecrivent-ils comme j’écris ? Font-ils des mots croisés ? Des mots fléchés ? Des sudokus ? Ou regardent-ils, le cerveau éteint par les défaites, la  parole atone d’une télévision ?
Le village muet de froidure ne livre rien de l’intimité de ses feux. Telle une entité recroquevillée sur le sein de l’hiver continental.
Un animal sauvage - renard, élan, chien viverrin, grand cerf ou chevreuil - rôde sans doute aux lisières forestières toutes proches, aiguillonné par cette immobilité désertique des territoires humains.
Il y a un monde entre les mondes. Nous habitons ainsi mille planètes aplaties sous une même voute.
Je baisse le rideau sur la chaleur de  ma maison.
Ma fille lit un polar traduit du norvégien, ma bonne amie fait mille choses à la fois, une traduction, une écharpe, un repas, une présence.
Je replonge dans l’orthographe grammaire, mise en pages d’un manuscrit.
Le même, très certainement, dans lequel essaie de se plonger l’homme de la Croix rousse.

C’est avec ce qu’ils portent fièrement d’eux-mêmes, à l’intérieur, que les hommes tardent à se reconnaitre, d’un bout d’un monde à l’autre, par-delà les encombrantes convictions, pour balayer d’un revers de la main le brouhaha des fêtes, qui, pour seule raison d’être,  n'ont que celle de tuer l’esprit de la  fête.

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26.11.2014

Malentendu mal entendu

A un éditeur qui tergiversait depuis longtemps, j'avais dit un jour au téléphone, profondément agacé : mais pensez donc à m'éditer, bon sang !
Au long silence qui s'en était suivi avant les salutations d'usage, je fus certain qu'il avait entendu une tautologie des plus saugrenues...

Du coup, il avait suivi mon conseil et ne m'a jamais édité.

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24.11.2014

Malins comme des renards !

littérature,écritureTrois grandes sources président à l’autorité du droit : l’écrit, la coutume et la jurisprudence, ces trois sources étant, selon les États, plus ou moins panachées.
En France, le droit est surtout écrit et jurisprudentiel.
Mais, si on en vient à avoir besoin d’un renseignement sur tel ou tel de ses droits ou devoirs et qu’on a la prétention de savoir lire,  il faut minutieusement fouiller dans le casse-tête chinois que constitue alors le droit écrit où une loi renvoie à une autre qui l’a subrepticement modifiée, laquelle modifiée oriente le citoyen vers un décret d’application qui ne se gêne pas pour botter en touche en évoquant une ordonnance, une jurisprudence, voire un autre décret facétieux qui aurait précisé et remplacé l'alinéa 4 de l'article 8, encore qu’il faille bien prendre en compte, attention, attention ! que le susdit alinéa avait quand même fait jurisprudence en l’an de grâce 20… et que, ma foi, on ne sait plus trop.
L’honnête homme - l’homme normal, disons - contraint d’avaler un tube d’aspirine pour faire taire son mal à la tête et s’épongeant le front, découvre alors une quatrième source du droit, branche-sœur du droit écrit : la coutume non écrite de rouler les pauvres bougres dans la farine.

L’État annonce : nul n’est censé ignorer la loi ! Bien. Mais quand il a dit ça, il peut aller se coucher, l’État. Il a tout dit de lui. Car, en fait, nul n’est censé être capable de comprendre la loi, à moins d’être un génie de la virgule, du renvoi, de la phraséologie et du jargon juridiques qui cryptent des millions et des millions de textes publiés en pattes de mouches.
En plus.
Un exemple :
Monsieur Dupont, brave homme s'il en est, a un projet fort louable et il s’adresse à une administration décentralisée car il a ouï dire, oui, oui, que cette administration-là avait compétence pour lui donner un p’tit coup de pouce dans la conduite du susdit projet.
Il s’applique, monsieur Dupont, il expose en long en large et en travers les tenants et les aboutissants de son dossier, et, content de lui, il termine par de suaves salutations longues comme le bras…
Et il attend.
Il attend une semaine, deux semaines, trois semaines, un mois. Ben merde, alors, personne ne fait écho à son beau courrier et il commence à s’énerver, le Dupont !
Bon, allez, encore un peu de patience. Il sait que les politiciens locaux sont surchargés et qu’il faut les comprendre, hein, les pauvres…Il attend encore, rien ne vient, alors il fouille dans les textes pour voir si, quand même, cette foutue administration ne serait pas, par hasard, tenue de lui répondre, ne serait-ce que « merde ! »
Et il trouve ! J’te tiens, qu’il dit ! Ah, malotru, mal élevé !
Il lit, Dupont,  le Décret n°2001-492 du 6 juin 2001 pris pour l'application du chapitre II du titre II de la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000 et relatif à l'accusé de réception des demandes présentées aux autorités administratives.
Vous avez bien lu ? Déjà rien que pour le titre, il faut bien cinq minutes pour reprendre son souffle et son esprit... Mais bon, c’est  un décret  d’application, certes,  mais qui ne s’applique qu’à un sous-chapitre d’un chapitre d’une loi… Hé ben !

Dupont comprend tout de même que déjà, on aurait dû lui accuser réception. Grand seigneur, il passe outre et fouille dans la loi, les décrets, les ordonnances… Et il en découvre des choses, dans ces poubelles de la littérature d’État!
Il découvre d'abord, émerveillé, que si l’administration ne lui a pas répondu dans les deux mois, ça vaut acceptation de sa demande…
Youpi, qu’il dit !
Il va plus loin et il ravale, abattu, son « youpi !». Un p’tit paragraphe de rien du tout annonce soudain  tout le contraire, à savoir que si l’administration ne lui a pas répondu dans les deux mois, ça vaut un rejet.
Ah bon ? Pourquoi donc, nom de dieu d'bon dieu de texte de rin ? Tu viens de me dire le contraire !
Parce que dans ta demande, mon bon Dupont, il y avait des éléments financiers…

Futé, hein, le législateur ?! Il ne se mouille pas comme ça. Il t'annonce pendant dix lignes une bonne nouvelle qui te fait bien voir qu'il s'occupe de Toi et qu'il est de ton côté, et, hop, juste une petite ligne insignifiante pour te dire que ce que tu viens de lire, mon gars, ça ne vaut pas pour Toué. C'est du vent, de la messe de démocrate.
Car toute demande à une administration, si elle n’est pas une demande de rendez-vous galant à une ou un chef de cabinet – ou, beaucoup plus réaliste et probable, une lettre d’insultes - comporte forcément un élément financier. Ne serait-ce que le prix de l’enveloppe payée par le contribuable, pour la réponse normalement obligatoire. Ou le temps que va passer- disons au bas mot une semaine de 35 heures moins les pauses-café, la pause-déjeuner, les pauses-pipi, les courses en ligne, la causette à la photocopieuse et la lecture du journal - un obscur fonctionnaire pour rédiger cette foutue réponse d'une cinquantaine de mots au moins !
Plus sérieusement : supposez un gars qui demande au maire qu’il veuille bien émonder des arbres appartenant à la commune parce qu’ils sont vieux, bancals et menacent ainsi sa sécurité ou alors qu'ils ombragent fâcheusement son jardin, son toit de maison, son balcon...
Émonder des arbres ? Oh la la ! C’est au moins deux jours de travail pour mes employés communaux, ça… C’est cher ! Éléments financiers dans la demande de cet emmerdant. Je ne réponds pas. Rejet.
Même, poussons à l’extrême : un pauvre bougre fait une demande d’emploi… Là, c’est vraiment financier ! Parce qu’il ne fait pas une demande de bénévolat, le gars… I veut gagner sa croûte.
Mais la masse salariale, les charges et tout…
Pas de réponse = rejet. Point. Qu’il aille se faire f… C'est la loi !

Ben moi je dis que des législateurs pareils, avec leurs gueules pleines de promesses et de bonnes intentions, sont tout simplement des voyous de haut vol dont les innombrables délits tardent, tardent, tardent, mais tardent comme ce n’est pas possible,  à être sanctionnés.
Point barre.

13:58 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.11.2014

Les Editions du Bug

logo-bug-emploi.gifC’est juste un détail. Mais j’ai la faiblesse de penser que c’est aussi un détail juste.
Nous avions décidé, avec mon coéquipier, que les livres que publieront les Éditions du Bug, seraient brochés.
Plus aucun livre en France n’est broché, m’assure Roland, et ça donnera une touche d’originalité qualitative à nos publications.
Les devis ayant été établis par l’imprimeur, c’était largement jouable. J’ai examiné sous toutes les coutures- c’est le cas de le dire ou jamais – des livres imprimés et cousus par le susdit imprimeur… Beau travail, assurément, et du solide ! Avec cependant ce petit renflement en haut de la tranche, si la couverture est souple, qu’on ne trouve plus nulle part et qui, sincèrement, ne me plaisait pas trop, en fait…
Mais là n’est pas le problème.
La décision était prise et c’était une bonne décision.
Mais voilà que des gens sérieux, des gens qui travaillent dans le livre, qui ont de l’expérience et qui à notre égard nourrissent des sentiments amicaux, nous ont déconseillé ce brochage.

- Et pourquoi donc ?
- Vous passerez pour des snobs.

Voilà donc le travail de sape, réussi, de toute une époque qui se complaît dans des normes admises comme définitives et incontournables. Faire de la qualité autre est mal vu et relève d'un esprit obsolète et précieux.
Un peu comme un cordonnier farfelu dont la caboche de ringard s'obstinerait à  proposer des souliers artisanaux, par lui faits main.
On le moquerait sans doute, sous cape ou ouvertement.

Nos livres seront donc collés, solides, très solides, j‘en ai fait le test en tirant dessus comme un malade. Ce qui m'a un peu désolé quand même, c'est que l'imprimeur semblait dire que c'était là une sage décision.
Il faudra donc chercher un peu plus en profondeur ce en en quoi ils n'épousent pas forcément tous les critères de leur temps et, la quête positivement achevée, ne pas rester bouche cousue.

08:56 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.11.2014

Un laboureur et du vent -16 -

éolienne.jpgCar un an et demi plus tard, lorsqu’il voulut labourer son champ au-dessus duquel tournoyaient les hélices gigantesques en projetant au sol des ombres inquiétantes qui rampaient et fuyaient tels des serpents sortis des entrailles de la glèbe et que le vent sifflait comme une âme en peine entre les bras étincelants des machines monumentales, jamais les chevaux ne voulurent se laisser conduire. Epouvantés, ils tremblaient de toute leur robe, ils écumaient, ils ruaient dans les attelages, se cabraient, hennissaient, cassaient les chaînes et, arc-boutés sur leurs pattes de derrière, refusaient d’avancer. Pierrot fit plusieurs tentatives désespérées puis, le cœur en émoi devant la terreur de ses pauvres bêtes, abandonna.
Comme il dut dès lors abandonner tout le reste éparpillé de-ci de-là par petits morceaux, et dont la culture dépendait uniquement de ce qui sortait de la grande parcelle des quatre chemins. La méchanceté revancharde lâcha alors la bonde, on se tapa sur les cuisses, tordu de rire, on moqua le paysan qui courbait l’échine et on osa des jeux de mots qu’on trouva tellement succulents qu’on se les répétait à gorge déployée, de feu en feu.
Hé, Pierrot, quand on veut être dans le vent, faut au moins avoir des outils qu’en n’ont pas peur, du vent ! Sinon, pssst, du balai !  Tu vois bien !
Pierrot mit donc ses deux chevaux au pré, sans bride ni licol. Au début, il vint les voir chaque jour, pour les caresser, les étriller et, durant des heures, leur tenir un langage que les deux bêtes, en tournant vers lui leurs gros yeux humides, semblaient vouloir entendre.
Le monde ne veut plus de nous, mes jolis ! Le monde nous a foutus à la porte de chez li et tout ça, c’est à cause de moué. J‘ai fait une bêtise, une grosse bêtise, une énorme bêtise. Je vous ai vendus pour avoir de l’avoine sans avoir à me baisser pour la semer ! Ah, misérable, tu connaissais rin au monde et t’as voulu t’en mêler ! Et à présent, mes jolis, me voilà bien puni et vous avec parce que leur tirelire m’a chambardé le ciboulot !
Puis, trop attristé de voir ses chevaux  mis au rebut dans cet enclos où ils baissaient la tête, immobiles comme s’ils se mouraient d’ennui, il cessa soudain de leur rendre visite. Il ne travailla bientôt plus que sa vigne, encore que sans ardeur. Puis il l’abandonna aussi, ne s’occupa plus que des quatre vaches, puis que des trois gorets, puis que de la basse-cour, puis que du chat qu’il caressait à longueur de journée…
Puis de plus rien du tout.

Le cœur nauséeux, il s’immobilisa sur un tabouret, l’hiver au coin du feu, l’été sous les frais ombrages de la treille, les mains entre les genoux, la tête baissée, silencieux, en fuite vers des horizons de chagrin et de regrets. Il se mit surtout à boire énormément, beaucoup plus que d’habitude, beaucoup trop et, par voie de conséquence sans doute, à ne plus grignoter que du bout des dents, lui, le joyeux gourmand des tables abondantes. Et tout cela en dépit des supplications accablées de Louisette, qui ne reconnaissait en rien son Pierrot. En dépit aussi des sollicitations de Dominique, qui ne le quittait quasiment plus, qui lui tapotait la main, un peu comme on fait avec les enfants pour les consoler de leurs bobos, qui lui parlait inlassablement, tâchait de le ramener à la vie, l’exhortait à faire autre chose, de l’élevage unique par exemple, des volailles, des pigeons, que savait-il encore ? Qu’il l’aiderait à construire les installations, qu’il prendrait même un congé pour ça, s’il le fallait.
Mais le paysan souriait du bout des lèvres, lui posait fraternellement la main sur l’épaule, et, hormis quelques rares onomatopées de désarroi, restait muet, désormais étranger au bruit du monde.
La douleur évolua alors au physique, d’abord sourde. Elle se déploya ensuite lentement, rampa, se fit de plus en plus insidieuse, puis, soudain, se rua à l’assaut de tout le corps, colonisant le moindre mouvement. Louisette, Dominique et Marie - laquelle conçut de lourdes craintes dont elle fit part à son mari - l’obligèrent à consulter et le firent bientôt admettre à l’hôpital.
Trop tard. Le cancer du foie s’était généralisé à une vitesse stupéfiante et avait ruiné jusqu’au cerveau. En quelques mois, il emporta Pierrot dans la souffrance, tantôt délirant, tantôt fortement agressif, le plus souvent inconscient.
Pierrot avait cinquante huit ans.

 Le choc fut d’une épouvantable brutalité. Il pleuvait les pluies d’un automne froid à fendre l’âme. Louisette, Valentin, Dominique, Marie, la vieille tante des environs de La Rochelle et le maire, suivirent seuls le sapin et chacun sur le cercueil laissa tomber une pluie de cette lourde terre que Pierrot avait tant respectée, tant respirée, tant aimée jusqu’au mortel chagrin de ne la plus pouvoir pétrir.
Puis, dans le silence accablé où hoquetaient des larmes, par la pelle et le râteau s’était brusquement refermé le dernier sillon du laboureur.

Le soir même, l’âme déchirée, Dominique ferma à double tour la porte de sa chambre, abandonnant au salon Marie et Louisette effondrée dans sa douleur. Il s’installa devant l’ordinateur, essuya ses yeux rougis de pleurs, se moucha longuement et réfléchis encore en regardant par la fenêtre la branche du gros pommier qui se balançait sous la pluie noire.
Il eut encore un soubresaut de souffrance remontant de très loin, puis tout à coup, comme sous la dictée d’une force dont jamais il n’aurait soupçonné qu’elle fût en lui, il se lança et ses doigts se mirent à courir sur le clavier :

 

«Pierrot était un homme bougrement en retard sur son époque. Une vraie pièce de musée.
En des temps où la paysannerie n’avait en effet plus rien du paysan, pas même le nom autrement pris que dans son acception la plus désobligeante, où l’agriculture, soit l’art de cultiver le champ, avait depuis belle lurette cédé le pas à l’art de gaver les campagnes d’une chimie sur laquelle jaillissaient des céréales de plus en plus abondants et de moins en moins comestibles, Pierrot s’obstinait à jardiner ses quelques lopins entre des buissons gourmands et selon des méthodes que ne lui auraient qu’à grand peine enviées ses lointains confrères de l’entre-deux guerres…»

FIN

07:30 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.11.2014

Un laboureur et du vent -15 -

Il y a plus de vérités dans vingt-quatre heures de la vie d'un homme que dans toutes les philosophies.

Raoul Vaneigem - Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations              

 

Chapitre 5

littérature,écritureAlors le paysan à la traîne, le passéiste, l’arriéré jusqu’au pathétique, fut soudain catapulté à l’avant-garde de son époque, laissant loin derrière lui les arguties stationnaires de ceux qui jusqu’à présent n’avaient eu de cesse qu’ils n'aient fait montre de toute l’insolence de leur modernité. Car ceux-là mêmes qui avaient tant moqué les façons préhistoriques du laboureur, tantôt à gorge déployée, tantôt en prenant les airs condescendants de la commisération, soudain le vouèrent avec violence aux gémonies pour son ridicule à prétendre embrasser les excentricités des temps nouveaux.
Il y eut bien des débats, des contre-débats, des joutes verbales, de violents échanges, des réunions et des contre-réunions. Une association fut même créée qui s’affubla d’un nom qui fit bien rigoler Pierrot, Le contrevent. Ses adhérents, pour la plupart des chasseurs, des gros exploitants, des pépés et des mémés aussi, firent signer des pétitions, demandèrent à grands cris une enquête d’utilité publique, sollicitèrent une audience auprès du préfet. Rien n’y fit cependant. Le conseil municipal vota, la préfecture autorisa, Pierrot signa, la société allemande loua, planta des mâts et posa des sondes.
Les dés étaient jetés mais les passions n’en baissaient pas pour autant pavillon.
Pierrot ne participa que de loin aux différentes controverses. Il ne s’était jamais mêlé des affaires de qui que ce soit, il ne voyait donc pas en quoi il aurait dû défendre devant quiconque un point de vue ne concernant, selon lui, que ses propres oignons. Il se faisait raconter les bruits et les rumeurs par Dominique, fortement engagé dans le camp des partisans des éoliennes, et il n’eut à croiser le verbe qu’une seule fois, encore que tout à fait par hasard.
L’occasion lui fut ainsi offerte, sans doute pour la première fois - en tout cas ce fut la dernière - de livrer à haute voix et avec conviction, une bonne part de son sentiment à l’égard du monde.

Penché sur son sillon, il binait les choux fourragers d’une parcelle étroite, coincée entre deux haies touffues. Un jeune gars d’une quarantaine d’années, Didier Boutin, un gros, un grand, un qui semait plus de cent hectares de maïs et plus de trois cents hectares de blé pissant chacun quatre vingt dix quintaux l’hectare, un arrogant, un irriguant, un de ceux qui avaient largement contribué à faire du terroir de l’Aunis un laboratoire à angle plat, vint à passer par là et accosta Pierrot.
Alors, bonhomme, ça pousse au moins, tes affaires ?
Ben… On fait pousser, mon gars, on fait pousser.
Mais est-ce que tu te rends compte, avait aussitôt dévié Boutin, pauvre sot que tu es, l’allure que va prendre le paysage avec tes éoliennes à la con de quatre-vingt mètres de haut et leurs pales de quarante mètres qui vont se balancer en l’air ? Est-ce que tu te rends seulement compte comment l’horizon va être défiguré, qu’on les verra à vingt kilomètres à la ronde ! Une honte ! Et tout ça pour trois méchants sous et à cause d’un pauvre diable comme toi soutenu par cet insignifiant de maire !
Pierrot avait posé sa binette, avait hoché la tête et esquissé un sourire. Puis il était venu tranquillement bien en face du céréalier, tout près, les yeux dans les yeux.
Mon garçon, qu’il avait commencé, t’aurais pas un peu forcé sur le goulot aneu pour me tenir des propos de même ? Sais-tu au moins ce que tu racontes, dis, en venant me causer de paysages, à moué ? Depuis vingt cinq ans, ton père, tous ceux de son engeance et maintenant toué, vous avez enterré les chemins de traverse sous vos charrues, vous avez rasé nos bois, déterviré les arbres de plein-vent, brûlé les taillis, arraché les palisses, bouché les fossés, empesté l’eau des rivières, fait crever les anguilles, vidé les réservoirs d’eau sous la terre, empoisonné les abeilles, fait fuir les oiseaux qui nichaient là et de tout ce qui nous entourait de joli et de gai, vous avez fait un désert, qu’on voit même les HLM de Niort à trente kilomètres ! Et tu viens m’accuser, là, moué qu’ai seulement jamais tué une mouche et même pas arraché un arbuste, d’abîmer les paysages ? Mais il y en a plus de paysages, mon pauvre garçon ! Et c’est toué et les gredins de ton espèce qui les ont donnés à bouffer à vos comptes en banque !
Passe donc ton chemin, Boutin, tu es un infect imbécile vendu aux banquiers ! Laisse-moi à présent travailler à mon aise !
Cet argument de la sauvegarde des paysages objecté par des gens qui avaient consacré leur existence à les massacrer, était, selon Dominique à qui Pierrot raconta plaisamment son altercation, un des plus couramment avancé. D’autres chicanes évoquaient le danger encouru par les oiseaux et le bruit qu’étaient censées faire les larges pales des éoliennes. Une rigolade au regard des nuisances sonores générées par l’intensité de la circulation sur les grands axes autoroutiers et par les trains à grande vitesse, toujours selon l’instit. Pierrot écoutait tout ça d’une oreille distraite en hochant la tête et en buvant son verre de vin.
Car plus rien n’y ferait, il avait signé et comptait ne pas se dédire.
Il confia alors à Dominique qu’il s’en foutait d’être conspué, critiqué, méprisé et qu’il s’en foutait également des éoliennes, d’être à la pointe du progrès ou à la remorque de l’époque. Il avait toujours vécu sa vie comme il l’entendait, au milieu des champs, de ses jachères et de ses labours, avec le plus grand bonheur. Mais là, avec Louisette, ils avaient pris leur décision uniquement pour Valentin. Eux, ils ne changeraient absolument rien à leur mode de vie, ils n’achèteraient rien de plus, parce qu’ils n’avaient besoin de rien. Ils mettraient tout à la banque de Surgères, au nom de leur fils, au centime près. Parce que vois-tu, Dominique, nous, on est des pauvres bougres et contents de l’être, en plus. Mais le gamin, lui, il a pas choisi cette vie. On lui impose, comprends-tu ? On lui impose la vie qu’on aime, nous autres, et c’est pas juste. C’est pas comme ça qu’on aime le peu de gens qu’on aime. Alors, il aura les douze mille euros chaque année pour se mettre le pied à l’étrier et pour choisir une direction dans sa vie. Voilà pourquoi il y aurait des éoliennes sur le champ des quatre chemins. Pour aucune autre raison.
Et Dominique, qui ravala sa salive et baissa les yeux, ne put qu’approuver son camarade. Une fois de plus, il put aussi mesurer combien Pierrot et sa femme étaient des personnages souverains, des En dehors, des êtres profondément libres qui, ne se souciant ni des ravages de vox populi , ni de la marche obstinée du monde, en ignoraient jusqu’à l’égoïsme pervers.

Hélas ! Ce que le laboureur ignorait aussi c’est qu’en signant l’autorisation d’élever ces foutues éoliennes, il paraphait en même temps sa propre fin.

A SUIVRE...

 

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12.11.2014

Un laboureur et du vent -14 -

éolienne.jpgLe voyant qui vacillait sous le poids de cette somme - et qui n’aurait certes pas été jugée mirobolante par tout autre que lui - Robert Morisset finit de le chavirer avec ces pollueurs irresponsables de la planète, ces gaz empoisonnés, ces émissions de carbone et ces engins de mort que sont les centrales nucléaires, lesquelles, un jour, pourraient bien nous péter au nez et vider le pays, du nord au sud et de l’ouest à l’est, de toute existence humaine. Les éoliennes, c’était fait pour éviter tout ça, pour puiser dans la nature, oui, la nature, cher ami, ta chère nature, ce qui s’y trouve pour faire de l’énergie propre. Ce n’était pas beau, ça ? C’était le progrès qui avait réfléchi et qui revenait en arrière avec des choses simples. Tiens, dans le temps, vraiment dans les temps anciens, les gars ils se chauffaient avec de la bouse de vache séchée. Du naturel sans concession ! Hé bien les éoliennes, en abrégeant un peu, c’était le même esprit. Prendre ce que la planète offrait naturellement, d’elle-même, plutôt que de la voler, que de la piller, et que de la souiller comme on avait fait depuis trop longtemps déjà !
Ben bon dieu, parvenait seulement à murmurer Pierrot, si j’m’attendais à ça ! Il voulut reverser à boire, le maire refusa gentiment en posant sa lourde main sur son verre. Il était en voiture et il avait encore à faire à Surgères. L’alcool au volant était un véritable fléau, se mit-il à pontifier, une catastrophe meurtrière qui chaque jour privait de leur vie une foule de gens, surtout des jeunes gens, et les pouvoirs publics avaient le devoir urgent de…

Louisette, qui reprenait peu à peu ses esprits, le coupa. Figurez-vous, monsieur le maire, qu’il faut qu’on réfléchisse à tout ça. On est des pauvres gens, nous autres, vous comprenez, et vous arrivez là avec des sous plein les poches, alors ça nous casse un peu le crâne. Ça fait voir l’avenir autrement. Faut qu’on y réfléchisse, voir s’il y a pas des inconvénients qu’on voit pas tout de suite, parce que mon Pierrot et moi, il y a bien longtemps qu’on a arrêté de croire au père-noël, figurez-vous, monsieur le maire. Quand quelqu’un offre et qu’il n’est pas un ami, c’est que ça doit faire mouiller dans ses carottes quelque part, pas vrai ? Faut qu’on voit pourquoi ils veulent nous donner tous ces sous à rien faire et surtout à nous qui demandons rien du tout.
Pierrot regardait sa femme, ses gros yeux humides et brillants d’un amour naïf. C’était ça qu’il fallait lui dire, au Morisset. Il n’y aurait peut-être pas pensé, lui.
Oh ! Vous avez raison, Louisette… Vous avez mille fois raison. Si les Allemands offrent des sous c’est parce que ça leur rapporte, pardi ! Et si moi j’y tiens, c’est parce que, une, ça fera, comme je ne vous l’ai pas caché, une bonne rentrée d’argent sur le budget communal, et deux, une sacrée publicité. Saint-Georges-du-Bois à la pointe du progrès écologique ! Saint-Georges-du-Bois pionnier des énergies nouvelles ! Il n’y a pas de père-noël dans cette affaire, Louisette, pas d’entourloupette non plus, seulement du hasard et du bon sens. C'est un échange, ni plus ni moins, et c’est tombé sur vous parce que les ingénieurs ont jugé que cet endroit culminant était bien venteux, qu’il était loin des habitations, loin de tout émetteur radio, télé ou téléphone, bref, qu’il réunissait toutes les conditions. Voilà tout. Mais ce ne serait pas pour demain. Pour l’année prochaine sans doute. Il faut qu’ils prennent encore des mesures, il faut les autorisations préfectorales, il faut que le conseil municipal vote son accord. Ça, remarquez bien, je m’en charge, mais les autres procédures seront longues. Faudra que tu fasses encore couvrailles cette année, cher ami, t’endors pas tout de suite sur tes lauriers !
Et une nouvelle tape vint flatter Pierrot qui faisait le dos rond.
Par contre, pour entamer toutes ces instructions, la première condition, c’est que vous donniez votre accord. Que vous signiez les documents. C’est là le point de départ de tout. Sinon les Allemands, ils vont viser ailleurs. Sur Aigrefeuille, d’après ce que j’ai compris, et ce serait bien dommage pour nous tous ! Alors, réfléchir, oui, bien sûr, Louisette, rien de plus normal, mais assez vite. En attendant, je compte sur vous : bouche cousue. Pas besoin de trop ébruiter le projet avant qu’il soit bien en place et sûr d’aboutir !

Recommandation bien inutile s’il en fut ! D’abord parce que Pierrot et Louisette n’avaient ni le goût, ni l’occasion de colporter ce qui les concernait, ensuite parce que c’était un vrai secret de polichinelle. Ils n’en parlèrent donc qu’à Dominique et à sa jeune femme et s’aperçurent, effarés, que leurs amis savaient déjà, qu’ils venaient de l’apprendre, parce que tout le monde savait et que toute la commune ne parlait plus désormais que de l’implantation de ces fameuses éoliennes sur ses horizons. Certains applaudissaient, d’autres fulminaient. Chacun avait ses raisons contraires, certaines d’entre elles ne tenant vraiment pas debout.
D’accord, mais toi, l’instit, qu’est-ce que t’en dis ?
J’en dis que je suis fier que la commune soit la première de la région à se lancer dans cette belle innovation et encore plus fier que ça tombe sur toi, Pierrot ! Voilà ce que j’en dis. Mais tu sais, c’est toi qui dois choisir, toi et Louisette. C’est vous qui devez peser le pour et le contre, mais que vous décidiez oui ou que vous décidiez non, ça ne change rien pour nous. On ne se fâchera pas pour autant et on continuera à bien rigoler ensemble.
Bien sûr.
Mais l’instit avait dit qu’il serait fier de lui. C’était déjà, dans le cœur de Pierrot, faire lourdement peser la balance du côté de sa signature.
Et puis, il y avait ces foutus douze mille euros, qu’il y avait juste à se baisser pour les ramasser. Ce qu’on en ferait ? On verrait bien ! Mais ils tournaient déjà aussi bien la tête de Valentin que celle de Louisette, sans vraiment laisser la sienne en paix.
Alors…

A SUIVRE

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10.11.2014

Un laboureur et du vent -13 -

éolienne.jpgL’interrogation de Pierrot se muait en angoisse. Il but un coup et déglutit. Ça sentait déjà l’argent, cette visite, et il n’aimait pas cette odeur dans les conversations, surtout là, venant du maire, tout aupéesse qu’il fût.
Alors voilà, poursuivit Robert Morisset, as-tu seulement déjà entendu parler d’éoliennes ? Sais-tu ce que c’est, au juste ? Pierrot fit une moue qui voulait signifier son ignorance et secoua la tête. Une machine sans doute, avec un nom pareil !
Une machine, oui, cher ami, et je m’en vais t’expliquer ce qu’elle fait, cette machine. Elle fait de l’électricité et elle ne marche pas à l’essence, ni au mazout, ni au charbon, ni à l’avoine - le maire pouffa et s’excusa - mais au vent, oui, au vent ! Est-ce que tu te rends comptes ? Au vent qui souffle ! Et comme l’angoisse de Pierrot évoluait maintenant vers l’ironie et que ça se voyait nettement à l’éclat de ses yeux et au trait narquois de sa lèvre, le maire décrivit longtemps l’éolienne. En bon pédagogue, il illustra même son propos en exhibant des photos et en les posant sur la table.
Pierrot et Louisette examinèrent les clichés un à un, les retournèrent dans tous les sens, trouvèrent ça aussi moche que  le cul des chiens mais reconnurent néanmoins que c’était curieux de faire de la lumière avec des engins pareils.
C’était curieux, ça oui, mais c’était surtout la fine fleur de la haute technologie, la pointe du progrès, le chemin de l’avenir et peut-être le début de la fin pour la pollution de notre belle planète.
Pierrot était de nouveau aux abois. Dans la même phrase, le maire avait mis progrès et ne plus salir la planète. Les foutus Anglais revinrent le hanter une demi-seconde, il les chassa aussitôt parce que l’intention du maire, quoique non encore formulée, ne semblait pas se diriger vers une glorification du passé mais plutôt vers un éloge du futur. Les mots biologiques, écologiques, les mots à la mode, les mots de l’instit, lui revinrent aussi. Dominique était pourtant très remonté contre ce progrès qui avait donné la grande culture et les industries qui asphyxiaient l’atmosphère. Alors, ce bon dieu de maire était en train d’essayer de l’entourlouper, c’était sûr ! Mais pourquoi ?
Comme si l’élu avait lu dans la caboche renfrognée du paysan, la réponse ne se fit pas attendre. Il vida d’abord son verre, félicita copieusement le vigneron, fameuse piquette, ma foi, et se lança. Une société allemande venait de faire d’alléchantes propositions à la commune. En plus clair, elle avait offert de lui verser chaque année beaucoup d’argent  par le biais d’une taxe professionnelle. Ça arrangerait bigrement bien le budget qu’on arrivait plus à y joindre les deux bouts avec tout ce qu’il y avait à payer et les nouvelles compétences qui n’arrêtaient pas de lui dégringoler d’en haut sur l’échine. Avec les Allemands,  c’était une manne qui lui tombait du ciel, à la commune ! On allait pouvoir faire plein de choses si ça voulait marcher, parce que cette fameuse société allemande voulait monter quatre éoliennes sur le territoire de la commune, cher ami ! Au meilleur endroit qu’ils avaient déjà pointé sur les cartes et maintenant ils allaient revenir y poser des mas pour étudier le vent, sa fréquence, sa vitesse, sa direction dominante. Dans un bon corridor où ça passait tout le temps, le vent. Pour tout te dire, cher ami, ils avaient jeté leur dévolu sur le point culminant de la commune ! Tu m'suis maintenant ?
Ah ça non ! laissa échapper Pierrot et ce fut un cri du cœur. Mon champ, le plus grand que j’ai, la seule pièce à peu près valable. Non, non, le champ des quatre chemins n’est pas à vendre, monsieur le maire. Vous faites erreur. Ah, j’en suis ben désolé pour vous, mais faudra voir les affaires autrement avec les Allemands. Les envoyer chez Plumeau ou leur faire planter leurs mécaniques ailleurs que sur moué.

Robert Morisset ne fut pas du tout surpris. Il s’était préparé à la réaction de ce bougre de Pierrot accroché à son jardin comme le chapeau chinois à son rocher ! Il le savait retors, aussi sociable qu’un sanglier solitaire de la forêt de Benon et c’était la raison pour laquelle il était venu en personne. Ce n’était d’ailleurs pas en sautant au plafond qu’il avait appris que les développeurs du projet avaient justement pointé sur sa propriété.
Vous ne pouviez guère tomber plus mal, qu’il leur avait d’abord signifié, puis, se ravisant, encore faut-il considérer l’affaire de près. Car le pauvre hère n’en fait pas grand-chose de ses terres, pour tout dire, il n’en tire rien. On dirait qu’il s’y amuse. Alors que si on était tombé sur un gros, au beau milieu de ses maïs ou de ses blés, peut être que ça aurait été une autre paire de manches ! Faut voir comment négocier avec le bonhomme. En tout cas, surtout ne pas le prendre à rebrousse-poil !
Il ne fut donc pas surpris, mais tout à coup sacrément content de ce que la véhémente contestation du paysan venait de lui donner un argument de choc.
Vendre, cher ami ? Mais qui donc t’a parlé d’acheter ta grande pièce ? Pas moi, en tout cas. Parce que ton champ, tu le gardes, il reste à toi, t’en as la jouissance comme tu veux, comme avant, comme toujours. Les Allemands le louent, un point c’est tout, cher ami. Et tu sais combien ? Tu sais combien ils veulent te mettre dans la main pour planter ces superbes instruments des temps modernes sur ton champ ? Douze mille euros par an ! Quatre éoliennes, trois mille euros par éolienne, ça fait douze mille euros nets, qui te tombent dans le bec comme des alouettes toutes rôties. Tu mets ça au chaud et tu continues à labourer, à semer, à herser, comme  ça t’amuse. Et là, le maire, emporté par son élan, échoua encore à tenter de juguler un petit rire. Comprends-tu ? Douze mille euros rien qu’à écouter le vent siffler dans tes éoliennes, les bras croisés !
Louisette suffoquait et serrait le coude de son mari. Une fortune à laquelle ils n’avaient jamais prétendu, qu’ils n’avaient jamais espérée, jamais désirée, jamais même imaginée qu’elle pouvait exister, venait s’inviter à leur table. Elle serra plus fort encore le bras de son Pierrot qui restait muet et accusait le coup, jetant de temps en temps des regards torves sur le tiroir où dormaient les quatre cents malheureux euros dont il ne savait que faire, en vérité... Ça avait commencé par eux, ces satanés quatre cents euros ! Ils avaient été prestement rangés au fond du tiroir mais, de là, ils avaient commencé à trotter bizarrement dans sa tête. Pourtant, jamais il n’avait cherché à avoir un traître sou en poche. Il n’avait cherché qu’à respirer le parfum des champs et des saisons, qu’à sentir la chaude palpitation des animaux sous ses mains, qu’à regarder le soleil tourner autour de lui, qu’à  bien se nourrir et boire tout son saoul, qu’à dormir sous son toit et aimer sa Louisette et son Valentin. C’était là tout ce qui faisait de sa vie, une vie. Et maintenant, l’argent, les sous, ce pour quoi le monde était devenu fou, semblait vouloir s’accrocher aux poches vides de son paletot.
Il en chancelait dans un sentiment étrange, mêlé de haine, de peur et d’une indéfinissable envie…

A SUIVRE...

09:43 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET