30.01.2012
L’œil de glace
Que dire d’un ciel quand il est bleu, vraiment bleu, à part dire qu’il est très bleu ? On peut bien sûr ajouter une ou deux petites touches ; bleu clair, bleu turquoise, ciel limpide, azur infini, voûte céleste azurée, ciel immaculé, bref, une ou deux de ces petites touches qu’on trouve partout énoncées par l’imaginaire aux abois des mauvais textes ou les vers à la ramasse des poésies poussives, et qui, loin de donner du relief à la sensation, la rendent parfaitement in-signifiante. Un peu comme la lune blafarde et les matins blêmes. Ou le contraire. Ou alors, encore mieux que ces azurs infinis, ces matins blafards et ces lunes blêmes, une chouette qui hulule dans le noir… Ça, c’est le clou du poncif, le frémissement en promotion escompté sur l’échine du lecteur, quand l’imagination de l’écriveur est tarie. Car enfin que peut faire une chouette, autre que de hululer, pour mériter qu’on la couche sur une page d’écriture ? Je vous le demande bien ! Une chouette qui fienterait tout simplement sur les poutres d’une vieille grange, n’intéresserait personne… On entend parfois aussi, on lit plutôt, le soleil se couchait sur l’horizon… Ben oui, il se couche rarement au zénith.
Disons alors, en ce qui nous concerne, là, que le ciel est bleu. Point. Immense ? Oui, bien sûr immense. Mais vous avez déjà vu un ciel, je suppose, et vous n’avez point besoin qu’on vous écrive, en plus du bleu, qu’il est immense.
Le ciel est donc bleu, en dessous de lui la forêt est sombre et les paysages sont blancs, non pas comme neige, mais de neige. Surtout ne pas dire cette neige comme un linceul… On ferait tout le monde éclater de rire, ce qui n’est quand même pas très courtois quand on parle de linceul… Ne pas dire non plus l’immobilité et le silence et le froid qui cingle… Ils en ont ras la casquette, les gens, de ces images à la noix…
La forêt est sombre et les villages, les champs, les routes, les chemins sont blancs.
Il fait moins vingt, moins vingt deux degrés, et tout ça va dégringoler dans les jours prochains jusqu’à moins trente.
En fait, fi du bleu ! Du niaisement bleu ! Le ciel est un œil, un œil de glace, cruel, vitreux, cyclopéen, posé sur le monde.
L’œil d’un anticyclone qui, d’ordinaire, a ses quartiers sur la Sibérie et qui, là, a décidé de venir faire un petit tour en Pologne de l'est. De s’y installer même. Il irradie de l’air irrespirable, ensoleillé et congelé.
Qui fait presque peur.
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29.01.2012
Inventeurs en culottes courtes - 3 -
L'armurier eut tôt fait de nous présenter l'ébauche de son œuvre, la partie menuiserie, crosse et repose-canon. Nous admirâmes, nous nous passâmes l'objet de mains en mains, nous le caressâmes, nous fîmes mine de viser. C'était du beau travail, à n'en pas douter.
Mais le côté technique, avoua l'artiste en se grattant la tête et en faisant la moue, serait plus délicat. Il ne fallait pas rigoler avec ça. Ce ne serait pas un jouet mais une arme, une vraie, capable de moucher un étourneau à vingt mètres.
Je fus déçu. Un étourneau, c'est moche, c'est petit et ça n'est pas bon. Ça sent les fourmis. Il se fâcha. Il avait dit un étourneau comme il aurait dit une mésange ou une vache, quelle importance ? Il rectifia quand même et dit un faisan. Tout le monde siffla d'admiration en se frottant les mains. Mais trêve de supputations, il fallait qu'il se remette au travail et qu'on arrête de l'emmerder.
Le soir après souper, il griffonna donc moult croquis, des ronds, des lignes et des carrés, avec des petits chiffres un peu partout. Il se creusait le crâne en se frottant les cheveux. Ma mère, intriguée par une telle débauche d'activité cérébrale chez un garçon connu pour des préoccupations plutôt prosaïques, jeta quand même un œil sur ses hiéroglyphes. Il dit que c'étaient des calculs pour faire des chaises ; il n'y avait pas de chaises dans cette maison. Que des bancs. Il avait dû dire des chaises comme il avait dit un étourneau. Il aurait tout aussi bien pu annoncer qu'il voulait installer l'eau courante.
Ma mère haussa les épaules et rejoignit dans leurs tourments les bellâtres gominés de son roman-photos.
Comme des soldats d'élite devant les ateliers de construction d'une arme secrète, nous montions tour à tour la garde pendant que le frère, qui avait apparemment résolu tous les problèmes théoriques de la mise à feu, s'échinait sur l'établi, limait, tapait, ajustait. Il sifflait gaillardement aussi, comme un pinson sur branche d'avril. C'était de bon augure : la pratique devait vérifier la justesse des calculs et des griffonnages spéculatifs.
Mais il jurait aussi comme un conducteur de mules et là, je m'inquiétais. Il n'y arriverait pas et comme je le savais d'un caractère ombrageux, je craignais qu'il ne fracasse brusquement son projet contre le mur. Ce qui faillit arriver. Un bel après-midi que j'étais de garde et que j'en avais un peu marre de l'entendre injurier le monde entier, un vacarme épouvantable se fit soudain dans l'atelier du maître.
Je me précipitai. Dans un accès d'irrépressible colère, il avait renversé le lourd établi et les divers outils étaient un peu partout dispersés. Il était hébété et tenait quand même dans ses mains ce qui ressemblait de plus en plus à une carabine. Cela me rassura. Il avait dans son coup de folie penser à préserver l'essentiel.
C'était un coléreux raisonnable, mon frère, pas un romantique.
Cette alternance de radieux sifflements et de ténébreux courroux dura bien deux semaines avant que nous ne soyons conviés à applaudir la prouesse.
Et il faut le dire, c'était une prouesse. Je ne me souviens plus exactement des détails de la performance technique. Je revois cependant encore aujourd'hui avec émotion et tendresse les pièces détachées utilisées. Faite de bois, la gâchette passait par un trou pratiqué entre la crosse et le porte-canon. Elle rejoignait ainsi un caoutchouc de bocal de conserve fortement bandé, qui retenait un bout de rayon de bicyclette, rigide et que l'inventeur avait pris soin d'affûter comme une aiguille...
Si on actionnait cette détente, le caoutchouc de bocal se libérait comme un ressort et, ce qu'il me faut bien appeler le percuteur, canalisé par une habile rainure, s'engouffrait à l'entrée du petit tuyau d'acier qui tenait lieu de canon.
Voilà à peu près ce qu'avait conçu mon Gastibelza, l'homme à la carabine.
Nous étions émerveillés. Le créateur fit plusieurs essais concluants devant nous. Le rudimentaire mécanisme fonctionnait avec un petit claquement sec et précis.
Il ne manquait plus que l'essentiel : des munitions.
Les premiers effets de surprise et d'exaltation dissipés, il fallait bien que quelqu'un s'en enquît. Timidement d'abord, je montrai du bout du doigt l'orifice du canon. Mon frère prit l'arme à l'envers, mit un œil à l'intérieur, face au soleil, comme dans une lorgnette, et dit que tout allait bien. C'était droit, c'était lisse à l'intérieur et c'était solide. Je dis que j'étais d'accord, mais encore. Encore quoi ? Il regardait les autres alentour qui opinaient savamment du chef.
Je ne sais pas s'ils faisaient ainsi pour lui signifier qu'il disait vrai ou pour l'encourager à me répondre. A bout de patience, je le pris franchement à partie et demandai s'il avait construit une sorte de massue, si le canon était un manche et la crosse un assommoir, ou s'il avait voulu faire une vraie carabine. Auquel cas, il faudrait mettre dans ce foutu canon des balles ou des cartouches. Sans quoi, il n'était pas prêt de moucher un étourneau à vingt mètres. Pas même à dix centimètres.
Il baissa la tête et murmura que j'avais raison. Qu'il y avait pensé. J'en soupirai d'aise mais cela ne me rassura qu'à demi. Il fallait des balles de six millimètres et il n'en avait pas, évidemment, mais il en avait vu au magasin du marchand de vélo, dans des boîtes métalliques, sur des étagères poissées de cambouis.
Nous tînmes conseil. L'affaire était grave car nous n'avions pas un sou et aucun moyen de nous en procurer. Sans un sou, la carabine devenait un objet d'art, une performance d'intellectuel, aussi abstraite que vaine.
L'art pour l'art, ça ne veut pas dire grand-chose chez les pauvres.
Nous enragions, les idées fusaient, des bonnes et des franchement saugrenues, comme celle qui suggéra de mettre ma mère au courant en l'appâtant avec la perspective des merles et des grives qu'elle ferait bientôt rôtir et dont nous allions tous nous pourlécher les babines. Il s'agissait en fait de faire passer la carabine pour un objet à vocation sociale, comme un outil conçu pour être au service du clan. L'idée valait qu'on l'examinât. J'haranguai qu'effectivement le premier homme qui avait taillé un silex en pointe de couteau capable d'égorger une proie et de la découper, n'avait pas gardé par-devers lui le fruit de son génie. Il s'en était ouvert à ses frères et la communauté tout entière en avait profité.
Les miens, de frères, ils étaient inquiets et renfrognés. Ils fronçaient les sourcils. Peut-être que mon argumentation était trop évocatrice et qu'ils s'imaginèrent un instant vêtus d'une peau de bête, accroupis dans une grotte sombre et humide, en train de mâchouiller un moineau cru. Ils rejetèrent violemment la proposition.
Je me rangeai finalement à leur avis. Pour séduire ma mère avec trois ou quatre merles à rôtir, il eût fallu lui amener sur un plateau, pas sur une promesse. Le délit d'armurier était trop grave, et puis, elle disait souvent qu'il n'y a que les imbéciles pour faire cuire les œufs dans le cul d'une poule. Alors, dans le cul d'un merle...
J'étais impatient. Je voyais aussi que le désespoir allait conduire les conspirateurs à abandonner l'affaire et qu'ils allaient s'en retourner raisonnablement à leurs frondes. Je pris donc ma décision et annonçai que si quelqu'un venait avec moi, j'allais ramener des balles. La cacophonie des suggestions s'interrompit. On m'entoura. Je devais avoir trouvé la solution dans quelque livre ou alors j'avais appris quelque chose à mon collège. Après tout, c'était moi le savant. On me bouscula et on me pressa de m'expliquer.
Je pointai l'index sur Gastibelza soudain médusé. Je fis un long discours selon lequel quand on entraînait les autres dans un rêve, il fallait aller jusqu'au bout, ne pas les abandonner, pantois, au bord de la route. Nous, nous ne lui avions rien demandé. Il nous avait alléchés et séduits avec son histoire d'arme à feu et d'étourneau mouché à plus de vingt mètres. S'il avait été capable d'imaginer une carabine dans sa tête, il aurait dû, avant de se vanter comme un coq juché sur ses ergots, être capable de prévoir qu'il aurait forcément besoin de cartouches. Sinon, il était bête comme un âne ou malhonnête comme un bandit ! Alors, j'allais crever un pneu du vélo maternel avec une épine du rosier. On recevrait l'ordre d'aller faire réparer. Il allait prendre son courage à deux mains, il allait venir avec moi et pendant qu'il discuterait le bout de gras avec le boutiquier penché sur ses rustines, j'allais mettre une boîte de balles dans ma poche.
Il n'avait plus le choix. Il acceptait et tout allait bien, ou alors je me considérais démis de mon serment, m'en allant de ce pas présenter le fruit avorté de son génie à notre chère maman, en dénonçant bien sûr la complicité coupable de tous les autres. Je ricanai au nez de la petite assemblée épouvantée, coincée entre la peste et le choléra.
Ils savaient bien que j'avais l'esprit d'un voyou. Il l'avait souvent entendu dire par le garde-champêtre, par des voisins dont j'avais pillé le jardin, par notre mère aussi, mais là, ça n'était pas très grave. A eux aussi, elle disait qu'ils étaient des bons à rien quand ils avaient manqué à quelque insignifiant règlement ou planté un rang de poireaux de travers.
Ils savaient que je n'étais pas très ordinaire et que je lisais tout le temps des livres dangereux. Ils n'avaient cependant jamais eu à se plaindre de moi et ils voyaient bien que, tout voyou que je fusse, je leur vouais une loyale tendresse. Ils m'aimaient aussi, à leur affectueuse façon. Bien longtemps après la carabine, l'un d'entre eux, voulant me protéger comme l'ours de la fable son maître, avait écrit à un juge d'instruction avec qui j'avais quelque maille à partir qu'il ne fallait pas être trop sévère avec moi, que j'étais un anarchiste. Dans sa tête, ça devait résonner comme une espèce de circonstance atténuante. Il avait été content, le magistrat !
Pour l'heure, je les avais littéralement assommés. Ils se virent tous en prison pour l'éternité, par ma faute, certes, mais surtout par la faute de ce sacripant avec son idée burlesque de carabine et sur le râble duquel ils tombèrent à bras raccourcis. Ils poussaient des cris, proféraient des injures et menaçaient de le frapper durement.
Saisissant la carabine, je les mis en joue. Ils oublièrent jusqu'à l'objet même de notre dispute puisqu'ils poussèrent des supplications d'effroi, certains se cabrant en arrière, protégeant leur visage de leurs bras repliés, les autres levant carrément les mains en l'air. Je les traitai de poules mouillées, de femmelettes et, outrage suprême récupéré dans la cour du collège, de pédérastes.
Ces arguments massus firent une grosse impression. On consentit à m'écouter à nouveau, à faire des mines intéressées, à poser des questions, à émettre des phrases et à faire des moues de connaisseurs, comme pour dire que oui, le coup était jouable. Après tout, ce n'était pas de notre faute, si nous n'avions pas d'argent. Les autres, eux, ils en tuaient des centaines de grives et des lapins et des pigeons. La voisine, tiens, cette vieille bigote, elle avait même fait du pâté de lièvre ! C'étaient tous des hypocrites, des égoïstes et des fesse-mathieux, comme disait notre mère.
Je les tenais. Je dus les arrêter avant qu'ils ne proposent d'assommer le marchand de cartouches, réparateur de vélo.
Ce fut la première volerie que je fis dans ma vie. Tout se passa comme je l'avais exactement prévu, tant et si bien que mes frères, même les plus grands, me vouèrent dès lors une admiration craintive. Jamais, même avec le recul de l'âge, quand on s'aperçut que faire une carabine n'était pas un crime mais un amusement dangereux de garnements, jamais, même quand ils ne risquaient plus les foudres maternelles, ils ne me dénoncèrent auprès de qui que ce fût.
Peut-être étaient-ils eux-mêmes, au bout du compte, des voyous qui s'ignoraient.
En tout cas, ils avaient de l'honneur. Sur le cours tourmenté de mon existence, j'ai rencontré bien des honnêtes gens qui n'étaient pas animés du même esprit de loyauté.
Et nous en fîmes, des parties de chasse clandestines avec notre carabine, le long des haies d'érables que faisait danser le souffle de l'hiver ! Elle fonctionnait bien, les balles volées sifflaient aux oreilles des moineaux mais il ne fallait pas viser là où l'on voulait atteindre. Il fallait décaler beaucoup son point de mire, pointer à gauche pour espérer toucher à droite et vice-versa. Comme avec les frondes, je ne vis que quelques plumes ébouriffées, moqueuses, s'envoler au vent.
Il y a bien longtemps que je n'entends plus le timbre de vos voix, les coups de vos marteaux et les lames de vos scies, créateurs histrions de mes primes années !
Notre monde est mort. Nous sommes en exil, mais je vous porte en moi, très loin en moi. Je vous porte en moi plus sûrement que si nous nous étions usé le bec à vouloir nous dire. Nos mots ne se seraient jamais rencontrés ; nos silences ont été plus édifiants. Hélas, il était bien tard quand j'ai su lire ce besoin de vouloir en découdre avec la matière, ce besoin de dessiner son âme sur les choses, moi qui voulus toute ma vie en découdre avec les mots, avec les gammes, les contraindre à faire du monde, mon monde.
Vous ne cherchiez pas autre chose au bout de vos pointes rouillées et votre poésie était aussi auguste que prétendait être la mienne. Eusse-je été un poète, que je l'aurais entendue comme telle !
Rien n'est jamais perdu cependant. La course du soleil dans le ciel de notre vie est celle du grand mouvement des choses. Il y a deux équinoxes et deux solstices. Vivre sa vie d'homme en homme, plutôt qu'en instrument, n'est-ce pas comprendre lequel de ces deux équinoxes et de ces deux solstices annonce le réveil de la lumière et l'autre avertit du retour des ténèbres ?
Il n'était donc pas trop tard pour vous reconnaître tous poètes sans lecteurs et sans postérité.
FIN
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28.01.2012
Inventeurs en culottes courtes - 2 -
Toutes les initiatives de cette famille inventive ne se terminaient cependant pas de façon aussi lamentable.
J’assistai à la naissance d’une espèce de moulin à vent pour Lilliputiens et dont on se servit vraiment pour séparer le bon grain de l’ivraie de nos deux sacs de blé. Le principe était bête comme chou, avec une petite tour, grossière mais solide, avec des ailes en gros carton, actionnées par une lourde manivelle. Un meunier présentait un panier d’osier rempli de blé devant les voilures, un autre faisait tourner la mécanique et la balle de la céréale s’envolait au vent. On s’en servit quand il n’y avait pas de vent, justement, c’est-à-dire deux ou trois fois. On admit bientôt que c’était inutile et fatigant, alors on passa la moulinette par les flammes.
Je vis aussi naître un vélo conçu à partir d’ossements de cadavres de bicyclettes abandonnés dans les bois, comme les bidons du radeau. Dans une société qui ne consommait encore que de l’essentiel, les déchets ne posaient pas de problèmes cruciaux. Ils étaient jetés dans de larges trous, souvent dissimulés au plus profond des taillis. Ces trous, racontait-on, avaient été pratiqués par de lointains bâtisseurs, pour extraire de la terre glaise, leur ciment, ou bien de la pierre. Ainsi, dans notre jargon transmis de mémoire en mémoire, les appelait-on des carrières.
J'ignore si c’était exact. Je n’ai en effet jamais compris pourquoi ces maçons fantaisistes d’autrefois allaient chercher si loin, en des lieux si peu accessibles, les matériaux nécessaires à l’exercice de leur art. Des chemins avaient-ils disparu, engloutis par les bois ? Ces constructeurs cherchaient-ils la meilleure qualité, au prix de l’inconfort de l’extraction ? Voulaient-ils ne pas être vus ? Mais alors pourquoi ? Je posai plusieurs fois les questions. Je m’entendis répondre qu’il y avait longtemps, alors qu’il ne fallait pas chercher à comprendre. Ces hommes-là ne pensaient pas comme nous. C’est tout.
Quand ils n’avaient pas été réorientés en dépotoirs, les trous étaient envahis d’une tendre mousse. Ils donnaient du relief et du mystère aux sous-bois, comme des empreintes laissées par des géants. Souvent c’était sur leurs talus, généralement arrosés d’un rayon de soleil parce que les arbres y étaient plus clairsemés qu’ailleurs, qu’on découvrait les girolles ou les cèpes. J’aimais venir m’asseoir là, au bord de ces fosses silencieuses et solitaires. Je m’y attardais, je descendais au fond, j’explorais du regard et des ongles, cherchant à les faire parler. De rudes paysans maniaient devant mes yeux des pioches et des pelles. Une fois, je découvris un œillet de cuir cerclé de cuivre. Je l’enveloppai dans mon mouchoir et l’attribuai aux guêtres d’un de ses lointains travailleurs des ombres.
Comme tous les pauvres du monde, on espérait toujours découvrir dans une carrière des trésors jetés par négligence ou par des esprits gaspilleurs, à l’imagination limitée. Le pauvre sait recycler le déchet comme la hyène nettoyer la savane. Cependant, quand il découvre l’objet de sa convoitise abandonné là, il jubile, certes, mais vilipende toujours le dilapidateur anonyme. Peut-être pour donner une morale à une activité qu’il juge lui-même peu reluisante.
Mon constructeur de bicyclette ne dérogea pas à la règle. Il revenait toujours de ses expéditions brandissant un guidon, une roue à peu près ronde, un cadre complet ou une selle biscornue et tempêtant contre ces imbéciles qui jetaient des objets quasiment neufs à la carrière. Avec tous ces os rouillés jusqu’à la moelle, il réussit néanmoins à reconstituer un squelette qui, astiqué à la toile émeri, finit effectivement par ressembler à celui d’un vélo.
Mais pour prodigues que fussent les pourvoyeurs de carrière, ils n’allaient tout de même pas y abandonner des pneus ou des chambres à air réutilisables. Tout ce que ramena le prospecteur en la matière n’était que lambeaux. Alors le vélo resta en suspens, ses gentes désespérément vides. Je suggérai à son inventeur de le proposer à un des petits cirques qui s’arrêtaient parfois devant l’école, avec des gros lézards verts qu’on nous disait être des bébés crocodiles, des clowns qui ne faisaient rire qu’eux-mêmes et des équilibristes qui perdaient régulièrement l’équilibre. Peut-être qu’un beau jour, il y aurait un semblant de funambule en vélo. Mon frère dit que l’idée n’était pas si conne qu’elle en avait l’air.
Consultée, ma mère ordonna que ce pâle croquis de la petite reine fût réexpédié là d’où il venait, au fin fond des bois.
Il y eut aussi le maniaque du clapier. Il en construisait partout, les uns sur les autres, des immeubles de clapiers à quatre ou cinq étages, en toute saison et beaucoup plus que de besoin. Il passait le plus clair de son temps à fabriquer des cages, tant et si bien que lorsque les lapereaux devaient être séparés des mamelles maternelles, au lieu de s’entasser dans un logement collectif, ils accédaient directement à la propriété individuelle.
De cette profusion de lapinières, je me souviens surtout des charnières en cuir, prélevées sur les vieilles chaussures, à tel point qu’on ne trouvait plus que des semelles en lieu et place des souliers mis au rebut, que le cuir vint à manquer à l’entrée de l’hiver pour faire les frondes et que le promoteur de casiers s’attira les foudres de tous les chasseurs du clan.
Les plus radicaux démontèrent des portes pour en voler les charnières. Des bagarres éclatèrent. Un compromis fut signé aux termes duquel il était permis de prélever une charnière, celle du milieu, là où le pointilleux lapinophile en avait mis jusqu'à trois !
Fort heureusement.
Il était en effet inconcevable de n'avoir pas un lance-pierres en poche pour aller le long des haies et par les chemins, même quand c'était celui de l'école. Il fallait d'ailleurs en construire plusieurs par hiver, soit que la fourche, pourtant soigneusement sélectionnée à la branche d'un arbuste, cassait, soit qu'on le perdait, soit - et c'était là le plus souvent - qu'il était confisqué par l'instituteur. Au printemps, les armoires de l'école en recelaient tout un arsenal.
C'était une arme peu redoutable pour la gent ailée que nous prétendions chasser. Je n'ai en effet jamais vu le moindre passereau tomber sous le feu nourri des petits cailloux pointus ou, en période faste, des billes qui nous servaient de munitions. J'ai bien vu plusieurs fois quelques plumes s'envoler au vent, mais l'oiseau s'envolait encore plus vite que ses plumes et surtout beaucoup plus loin. Le tireur se vantait alors de son adresse et même furetait dans les fourrés, voir si le bruant ou le moineau friquet n'y avait pas succombé. Il ramassait et exhibait les plumes pour preuves de sa dextérité. Même fort désappointés de cet énième échec en demi-teinte, nous en convenions. Surtout moi, qui n'ai jamais pu toucher une cible.
Ce fut alors une révolution quand, peut-être de guerre lasse d'en revenir toujours bredouille et de n'avoir jamais le moindre ortolan à mettre dans la poêle, un de mes constructeurs décida de faire une carabine. Le pari était risqué. Le projet était dangereux. On frisait le complot et l'activité du hors-la-loi. Nous prêtâmes serment, tous, de tenir secrète la téméraire entreprise.
L'arme à feu était en effet interdite dans notre maison. C'était l'arme des vrais chasseurs et elle pavoisait dans toutes les autres maisons, généralement au-dessus de la cheminée, soutenue par des têtes hideuses de sanglier féroce ou de chevreuil à l’œil de verre larmoyant. À travers la brume des champs, on entendait pétarader les fusils dès les premiers jours d'octobre. Les gibecières laissaient dépasser sur le coup de midi des museaux sanguinolents de lièvre ou la plume maculée et multicolore des perdrix rouges. Tout le monde dans le village était chasseur, des grands aux petits en passant par les lilliputiens, même les plus pauvres. Dès qu'ils avaient atteint l'âge légal, les jeunes paysans, après avoir battu toute la campagne pendant des années derrière leur papa chasseur, porté des trophées, le casse-croûte et la chopine et appris les gestes et ruses cynégétiques paternels, s'harnachaient d'une veste avec des boutons dorés en têtes d'animaux sauvages, de culottes de cheval ridicules, d'un chapeau feutré avec une plume de geai, de bottes, d'une cartouchière et d'un fusil flambant neuf ou bien à la crosse lustrée par l'épaule d'un grand-père qui, les jambes usées et l'œil déficient, avait passé le flambeau.
Ils partaient alors par les bois et le long de la rivière, avec ou sans chiens, et déclaraient la guerre aux gibiers. Il y en avait partout, du gibier. Du vrai gibier, farouche, habile et fier. Du gibier digne de Raboliot et des Contes de la Bécasse. L'idée d'élever en cage des volatiles et autres lagomorphes pour les libérer la veille de leur tirer dessus ne serait venue à personne, à moins qu'il ne soit fou à lier. La foire aux coups de fusil et aux cibles fictives n'était pas encore ouverte. Pour cela, il y avait la fête foraine de septembre.
Chez nous, le chef était une femme et dans nos sociétés, une femme ça ne chassait pas, eût-elle même répondu au doux prénom de Diane. Pas de chasseur, donc pas d'arme. Pas d'arme, donc interdiction d'en avoir. C'était comme cela la loi. Ce dont on n'avait pas besoin ou ce qui était au-dessus de nos moyens, passait automatiquement au chapitre des interdictions.
C'était d'un irréfutable pragmatisme.
A quoi eût d'ailleurs servi une arme à feu dans une maison qui ne chassait pas, sinon à vouloir menacer ou malfaire, hein ? Il arrivait que ma mère racontât un crime lointain, commis par un ivrogne ou un jaloux, peut-être les deux à la fois, en tout cas un non-chasseur qui possédait néanmoins un fusil.
Pas d'arme donc, mais nous nous sentions néanmoins frustrés de voir les lièvres et les lapins détaler par la plaine, les cailles et les perdrix s'envoler sous nos pieds ou, sur la plus haute branche d'un chêne, les gros pigeons ramiers en train de faire miroiter leurs poitrails rose et bleu, comme des vitraux sous le rayon d'un soleil d'équinoxe, sans qu'aucune venaison ne vînt jamais rôtir aux flammes de notre feu.
C'était comme si nous eussions été en présence d'un vaste plateau d'offrandes, appartenant à tout le monde et à personne, et sans que nous eussions le droit de nous servir. Il y avait bien nos pièges tendus sous les pommiers, l'hiver, s'il venait à geler et auxquels venaient se faire prendre un ou deux merles, très rarement une grive, mais c'était là du menu fretin. Alors on avait essayé les collets, sur des passages de lapins dans les haies ou sur des musses de lièvres dans la prairie. Soit nous ne savions pas faire, soit les pistes repérées n'étaient plus fréquentées, toujours est-il que nos collets sont toujours restés inopérants.
Une fois seulement un animal consentit à venir y engouffrer son cou. A l'entrée d'une vieille grange, un de mes frères captura un chiot.
C'est dire si la perspective d'une carabine rencontra l'approbation et la complicité, même inquiète, de tous.
Les filles furent tenues à l'écart du complot.
A suivre...
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27.01.2012
Inventeurs en culottes courtes - 1 -
Je mets en ligne trois textes à suivre - aujourd'hui, demain et dimanche- déjà publiés en mars 2010.
Non pas parce qu'ils seraient pour moi plus importants que d'autres (ce sont là des textes impurs, au sens où ils sont nés d'imaginaire et de souvenirs fugaces), mais tout simplement parce que je n'ai pas trop envie d'écrire ces jours-ci. Un peu découragé, disons...
Pris aussi par les rudesses du climat dont je disais l'autre jour qu'il tournait à la mollesse océanique. Mal m'en prit ! Nous sommes à - 16 ce matin et ça va descendre, descendre, jusqu'aux alentours de - 25 sans doute.
Bonne lecture !
J’ai décidément grandi au sein d'une communauté d’inventeurs. Après l’idée géniale de la guitare et celle plus saugrenue des bicoques et des édifices en allumettes, cette dernière ayant rencontré un franc succès auprès de ma mère, les esprits s’étaient échauffés.
Les matières grises voulaient en découdre ; on désirait se mesurer, rivaliser d’ingéniosité. On m’avait déclaré hors concours et j’avais signé des deux pattes l’unanime et implicite décret d'exclusion. On disait que je ne savais rien faire de mes dix doigts et comme on en était alors en pleine effervescence cérébrale, on riait à gorge déplacée que mes mains ne me servaient que pour pisser.
Sans qu’ils aillent jusqu’à brûler les chaises et les buffets, j’étais donc entouré de petits Bernard Palissy et de Léonard de Vinci qui démontaient ceci pour fabriquer cela, qui massacraient l’utile pour produire du futile.
Je contemplais tout ce déploiement d’habileté et m’en amusais beaucoup, passant quelques outils rudimentaires à tel ou tel artiste, l’accompagnant de mes vains commentaires. Il hochait les épaules et, goguenard, me demandait inéluctablement d’aller chercher une bulle pour le niveau ou la clef du champ de choux. Nous partions d’un grand éclat de rire. En fait, je devrais dire "de deux grands éclats de rire." Car c’étaient deux rires qui s’alimentaient réciproquement mais qui ne se rencontraient pas : quand le sien était d’autosatisfaction - car me voyant rigoler si généreusement il pensait que sa plaisanterie à répétition était exquise - le mien se nourrissait justement de tant de naïveté et de crédulité.
Le quiproquo était excellent, d’autant plus que tout le monde y trouvait son compte.
Que toutes les bonnes âmes féministes me pardonnent, mais les dispositions créatrices de chacun des membres de ce club de virtuoses étaient fort sexistes. Les filles faisaient des canevas de toutes les couleurs, des napperons, des taies d’oreillers au crochet et des rideaux que je ne vis jamais pendre à nos fenêtres. Je dois être moi-même un ignominieux phallocrate, tant il est vrai que je ne peux pas les imaginer en train de fabriquer une brouette.
Si ceci peut compenser cela, je les aidais parfois, les filles. Le point de chaînette et le point de croix n’avaient pas de secret pour moi, mais vous savez déjà tout ça. Je vous ai raconté mon passage à l'école des filles...
C’était le soir, sous la pâle clarté de l’unique ampoule électrique. Le couvert sitôt démis, la table était envahie de coton, de laine et d’aiguilles. On faisait silence. Installée au bout de la table, ma mère recopiait des chansons retenues par cœur ou lisait des romans-photos, avec des héros bellâtres et gominés et des héroïnes aux longs cheveux et aux talons aiguilles. Invariablement, quand elle refermait son Nous Deux, elle soupirait que c’étaient vraiment des conneries et que ça ne ressemblait à rien ! Elle n’en guetterait pas moins le prochain numéro qu’apporterait le facteur et s’empresserait alors de vérifier si les bellâtres gominés susnommés étaient restés fidèles à leurs poules, les avaient trahies voire trucidées ou, romantisme en promotion oblige, s'ils n’étaient pas tragiquement morts. Quoi qu’ils aient fait, ce seraient de toutes façons des conneries ! Les Nous Deux s’empilaient pourtant par centaines dans le grenier et, un jour ou l’autre, les héros finissaient immanquablement sous des épluchures de patates ou en allume-feux, quand, vil destin s’il en est, leurs gueules de papier glacé ne se retrouvaient pas accrochées dans les rudimentaires commodités du fond du jardin.
Les garçons, eux, bras de chemise retroussés tambourinaient la planche ou la ferraille, limaient, ajustaient, dégauchissaient. Sur un atelier rustique, que j’ai toujours vu installé au même endroit, dans la grange, ils usinaient dur et sifflaient comme de vaillants ouvriers.
L’un d’entre eux avait fait le tour des bâtiments, avait démonté des portes ou des clapiers, récupéré les planches et entreprit la construction d’un radeau qui voguerait bientôt sur la rivière. L’idée de descendre le ruisseau pour contempler les prés et les bosquets depuis le fil de l’eau, comme des indiens, me séduisait. J’encourageai donc l’armateur de toutes mes félicitations et suivis pas à pas la conception du bateau. J’étais chargé de faire le guet quand il démontait une porte trop ostensiblement utile ou quand il dépouillait une cage de ses pointes.
Il avait travaillé les planches, ils les avaient polies, il en avait corrigé les arêtes pour qu’elles puissent bien s’épouser, il les avait assemblées, il les avait pointées, il les avait ficelées. Il avait aussi détourné un pot d’une matière noire et grasse destinée à protéger de la vermine et de la putréfaction les piquets de clôture du jardin, et il en avait badigeonné son œuvre.
Le chantier naval en empestait. Ça prenait à la gorge mais ça faisait plus vrai. Il avait alors décidé que la coque était finie et qu’il fallait maintenant s’attaquer aux appareillages de flottaison. C’est comme ça qu’il avait dit. Je ne sais pas où il avait pris ça. Personne ne l’avait contredit, au contraire, on avait salué respectueusement ses connaissances techniques en la matière et il en avait reniflé de plaisir en tordant une narine. Je soupçonnai bien une supercherie, une invention, un alliage intempestif de mots, mais je me tus. Le sujet était trop grave : faire flotter ces quelque trente kilos de planches à moitié pourries me semblait pour le moins un audacieux pari, une sorte de délire à la hauteur de Jules Verne, révérence parler.
En échange d’une promesse de balade sur l’eau, il lança des offres d'emploi à qui voulait bien courir les bois et les fossés à la recherche des décharges sauvages où des bidons de toutes sortes étaient jetés.
Il avait ensuite attaché tous ces vieux récipients ensemble, avec un long fil de fer pillé à la clôture du jardin et avait fixé cet assemblage à la plateforme de son bateau. Aux ignorants contemplatifs que nous étions, il avait dit que c’étaient des réservoirs d’air. On l’avait cru sur parole, on avait exalté derechef sa science, et il avait toussoté de plaisir contenu en tapotant les précieux poumons de son petit navire. J’avais quand même tenté de signaler, timidement il est vrai, du bout du doigt, quelques bouchons qui me semblaient défectueux, le filetage rongé par la rouille. Unanime, la troupe avait crié à l’emmerdeur, alors j’avais levé les mains en l’air en signe de renonciation.
C’était fort singulier. Il y avait là des bidons de toute grandeur et de toute forme, des bidons jaunes, des bidons noirs, des bidons jaune et noir, des bidons blancs, des bidons rouges, des bidons Castrol, des bidons Shell, des bidons partout. Le bateau était sponsorisé par des marques d’huile et des compagnies pétrolières du monde entier. Le constructeur ayant décidé qu’il servirait aussi à pêcher des grenouilles - peut-être pour calmer ma mère qui commençait à se demander d’où sortaient tous ces matériaux et qui soupçonnait quelque sabotage - il installa un chiffon rouge au bout d’une longue baguette de noisetier. L’embarcation semblait ainsi battre pavillon soviétique.
Ma mère en fut ravie et ne poussa pas plus avant ses soupçons.
Enfin, arriva le jour du baptême de l'eau ! Nous descendîmes, comme en procession, jusqu’à la rivière. Ce fut vraiment un beau matin, un matin bleu clair. Dans les feuilles nouvelles, ça gazouillait à becs déployés et il y avait des pâquerettes, des boutons d’or et des coucous en fête sur les talus herbeux et sur les prés. Des pissenlits en fleurs aussi. Les printemps de la campagne océane sont toujours verts et jaunes.
Tout émoustillés à l’idée d’aller cette fois-ci non pas à la rivière mais sur la rivière, nous gambadions et nous sautillions sur le chemin, derrière les trois porteurs du radeau, dont l’ingénieur-concepteur bien sûr. C’est lui qui avait nommé les deux autres, en leur indiquant comment et où poser les mains. Plus exactement où ne pas les poser, car de-ci, de-là une grosse pointe rouillée avait traversé les planches ou bien un fil de fer non moins oxydé et pointu n’avait pu être retourné convenablement.
Nous n'en avions pas moins l’impression d'être sur le point de vaincre un des éléments les plus redoutables et les plus mystérieux de la nature, la rivière.
Retenue par deux longues ficelles, la jonque bigarrée fut mise à l'eau avec d’infinies précautions. Et sous les applaudissements, ô miracle, la voilà qui se mit à flotter et à tourner sur elle-même, chahutée par le courant encore très vif en ce tout début de printemps.
Qu’un rectangle aussi grossier puisse tourner comme cela sur lui-même, ne me disait rien qui vaille. Un rond, j’aurais mieux compris. N’y avait-il pas là comme une sorte de déséquilibre de l’ensemble ? Mais il est vrai que mes connaissances dans le jeu des forces et de la physique ont toujours été très approximatives et puis, chacun avait l’air si content, chacun souriait tellement benoîtement, que je ne voulais pas encore être traité d’emmerdeur et gâcher la fête. Je fis donc taire mon angoisse et m’associai à l’optimisme général.
Le capitaine monta à bord tandis que deux matelots immobilisaient l’embarcation. Sur son ordre, ils larguèrent les amarres et mon frère partit au fil de l’eau en poussant les cris d'une forte sensation. Il partit vite, très vite. Sûrement un peu trop vite. Les rires et les applaudissements s’estompèrent puis se turent, les yeux s’écarquillèrent, car il devenait déjà évident que le marin d’eau douce était déjà en perdition.
En fait, il avait construit une toupie. Il tournoyait sur lui-même, levait les bras, hurlait, gesticulait d’un pied sur l’autre et tâchait avec une longue gaule de ramener son youyou fou à la raison. Sinistres présages, on vit dans la tourmente des bouchons de bidons qui dansaient alentour. Les fameux réservoirs d’air changeaient d’élément avec de préoccupants glouglous. L’esquif maintenant non seulement toupillait mais encore se mettait à pencher dangereusement. Un coin du rectangle était déjà submergé. Le marin fit bien des efforts pour faire contrepoids, peut-être même serait-il parvenu à corriger l’horizontale, mais il y eut le pont !
On cria gare, on indiqua le danger avec de grands gestes et en courant sur la berge pour suivre de près ce qui semblait maintenant inévitable. Le sinistre eut lieu dès que la tête heurta l’arche en pierres. L’éphémère timonier fut projeté dans l’eau et le radeau, comme un cheval fou enfin libéré de son cavalier, s’engouffra sous la voûte où il s’immobilisa, coincé.
Mon frère sortit en rampant et à grand peine de l’eau, la tempe dégoulinante de sang, grelottant, toussant et crachant.
Le regard qu’il nous lança était pitoyable, inondé par la panique et la désillusion. Bien qu’il fût beaucoup plus grand que moi, je le pris affectueusement dans mes bras et lui dis que ça n’était pas grave, qu’il ferait mieux la prochaine fois et que ce genre de déconvenues était réservé aux grands pionniers et au courage des imaginatifs. Il ne semblait pas comprendre, il me regardait, hébété, apparemment fort sonné.
À une saison où, soi-disant, il ne faut pas se découvrir d’un fil, il risquait au moins la pneumonie.
Nous rentrâmes donc au galop, abandonnant l’épave sur les lieux du naufrage. Solidaires mais néanmoins prudents, nous le laissâmes aller plaider seul sa cause devant son juge et, eu égard à la gravité du délit, le verdict fut relativement clément : deux jours de jardin ! Deux jours pendant lesquels il demeura taciturne, arracha la moindre petite herbe entre les sillons naissants, ramassa tous les cailloux, jusqu’au plus minuscule, ratissa les allées.
Visionnaire, ma mère savait déjà prononcer des jugements d’intérêt collectif. Une large bande ceinturait la tête du condamné et dissimulait un oeil.
Amère ironie, on eût dit un corsaire des mers !
Sa peine exécutée, il retrouva enfin l’usage de la parole pour dire que la brouette du jardin était foutue et beaucoup trop lourde. Il allait en faire une autre. Une brouette légère et qu'il peindrait en vert.
Au moins, c’était un projet au service de la communauté et, avec une brouette même approximativement conçue, il ne risquait pas de périr noyé.
A suivre...
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26.01.2012
Solitudes d'abord
La brume est blanche et meurt figée aux noirs moignons des arbres.
Dernière extrémité sauvage qui se penche sur le vide tel que sur un miroir.
Au-dessus, l'azur n'existe plus. Il est rêve incertain. L'azur est translucide, bleu et rose, mais bleu et rose diaphanes, tel un tissu onirique, telle une pensée inachevée et qui lutterait avec du néant...
Mes yeux ont faim d'un monde nouveau ; yeux qui ont froid, qui s'accrochent plus loin, qui ont déjà vu cette colère de la mort et cette inquiétude des horizons glacés.
Voir plus loin que la glace des horizons.
Qu'est-ce là bas sur le coin des champs qui s'émeut ? Mais qu'est-ce donc ? Me le direz-vous enfin ? Un mirage humain ? Oui, ça doit être un mirage humain. C'est assez sombre et vague pour être un mirage humain. C'est toujours sombre, les mirages humains. C'est toujours nu aussi, avec un sexe de deux façons, mais aux balbutiements universels tendus vers un absolu dérisoire.
Les yeux verront. C'est leur savoir de voir... Et le mirage n'était que fumée de charbon. Des hommes brandissent au bout de leurs faisceaux incandescents des boulets rouges pour réchauffer l'azur, faire reculer un peu les spectres qui hantent leur avenir transi. Des spectres humanistes que seul le feu peut renvoyer aux territoires des ombres. Les humanistes sont les premiers adversaires des hommes nus. Ils ne bredouillent qu'aux chaudes saisons. Ils bredouillent de l'insignifiance, de la gratuité. Les humanistes sont les amis des hommes quand nul n'a besoin de leur humanité.
Les autres, les hommes seuls et debout, soufflent sur l'azur et le font translucide.
Marcher.
Enjamber les glaces et les neiges, ne pas tomber surtout et vaincre la forêt. C'est dans ses entrailles touffues, que rôdent la vraie mort et ses séductions malignes. La forêt est un temple où les ténèbres sont autels. La plainte de la plaine sous les pas gelés, solidifiés par des couteaux tombés du ciel, ne pas l'écouter. Contourner la forêt.
Je suis certain d'avoir entendu la lune frigorifiée comme une épée qui se balançait au dessus de ma tête.
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25.01.2012
Le livre de Marc Villemain
Je ne suis pas - très loin s’en faut - critique littéraire, au sens où je pourrais me permettre de faire une fine analyse et conseiller ou déconseiller tel ou tel livre à un public de lecteurs. Il faut du talent bien spécifique pour ça et surtout beaucoup d’honnêteté intellectuelle. Si je pense être pourvu de cette dernière qualité, ma foi, pas moins qu’une foule de gens parmi lesquels sont aussi ceux qui font profession de la critique, je crois en revanche être dénué de la première.
Je peux évidemment dire à des amis et à des proches ce qui me plaît dans tel livre et ce qui me déplaît dans tel autre, ou encore trier le bon grain de l’ivraie d'un même ouvrage, tout ça au subjectif intégral.
Ce que tout le monde est en mesure de faire.
Je vous propose ainsi de vous traiter ici en amis en vous livrant une part de ma lecture du dernier opus de Marc Villemain, Le Pourceau, le diable et la putain.
J’entretiens par ailleurs avec cet écrivain des relations fort amicales qui m’autorisent à parler publiquement de ce qu'il fait, d'autant qu'il eut la gentillesse, sur ma demande, de me faire parvenir son livre.
Je l’ai lu avec gourmandise. D’un trait.
Je vous disais hier que je me posais pour moi-même une question qui se mord la queue, à savoir, dans quelle mesure l’écrivain n’est-il pas lui-même écrit ? C’est un défaut récurrent chez moi que de chercher toujours peu ou prou la part investie de l’auteur en personne derrière le verbe du narrateur. Trouver, donc, la clef du traitement littéraire, plutôt que de lire l’ensemble comme un véritable tout, ces deux parts devant fusionner dans l’œuvre réussie, au point d’y être difficilement identifiables.
D’emblée, on ne cherchera donc pas Marc Villemain, sémillant quadragénaire, dans son personnage central, octogénaire grabataire et à l’agonie.
On dévorera dès lors le monologue d’un misanthrope en bout de piste, maculant ses couches de ses incontinences - que l’infirmière Géraldine Bouvier lui change régulièrement avec un sourire écœurant de maternalisme - sous perfusions permanentes, physiquement assez lamentable mais intellectuellement d’une richesse très au-dessus de la moyenne. Un homme d’une finesse exquise même ; un homme qui toute sa vie aura été un misanthrope presque sublime et qui reprend à son compte la formule lapidaire de Chamfort en la prêtant malicieusement à Balzac : «Tout homme qui à quarante ans n’est pas misanthrope n’a jamais aimé les hommes. »
J’ai retenu cette phrase-choc et ce passage, parmi bien d’autres, car j’écrivais il y a quelque temps, à propos du livre de Stéphane Beau, La semaine des quatre jeudis : «La misanthropie naît d un amour excessif des hommes, mais d’un amour déçu. »
Je ne sais pas si Léandre l’octogénaire signerait cette affirmation, mais il me semble qu’il en épouse parfois l’esprit.
Le vieillard cacochyme élève la misanthropie au rang d’un humanisme et c’est d’ailleurs le titre de l’ouvrage qu’il a produit quand il enseignait les lettres à l’université, Le misanthropisme est un humanisme. Facétieuse allusion au pape de l’existentialisme, compromis, lui aussi, tout comme Balzac, par une déclaration d'une dialectique fracassante en faveur de la misanthropie. Ça devrait pas mal grincer des dents du côté des nostalgiques de Saint-Germain-des-prés…Ça devrait aussi tousser un peu, sur un autre sujet et à un autre endroit du livre, du côté de l'épicurisme primaire.
Le récit que l’octogénaire en perdition fait de sa vie et le regard qu’il jette sur sa chambre d’hôpital, sur ses voisins de lit comme sur le personnel infirmier - au centre duquel règne l’incontournable Géraldine - feront découvrir au lecteur que sa position n’est pas une position purement intellectuelle, une position de muscadin en mal d’existentiel, mais une longue, une joyeuse et cohérente disposition de tout son être dans sa confrontation au monde. Un jeu. A quelqu’un qui lui conseilla jadis le suicide, Léandre encore relativement jeune avait rétorqué : Pourquoi diable me suiciderais-je, quand mon bon plaisir tient précisément au spectacle de réjouissante bêtise que vous me procurez ?
Le Pourceau, le diable et la putain, en dépit de l’allégresse intérieure du moribond, est un livre noir, servi par un style qui m’a surpris et que je rapprocherais volontiers de celui dont usait avec brio un certain Henri Calet. Style pur chauffé au feu de l’ironie, parfois du sarcasme. Style distancié, un peu gouailleur aussi, mais style qui coule et vous emmène dans les méandres de Léandre avec beaucoup de tact. Un style en parfaite adéquation avec l’état d’esprit de l'agonisant.
Le seul bémol que je mettrais serait dans la recherche, en de rares endroits, d'un vocabulaire un brin précieux, qui accroche la lecture un peu comme quand on joue une note ou deux hors gamme, pour enrichir un phrasé mais en détournant un court instant l'auditeur de son écoute. Mais il est vrai aussi que c’est Léandre qui parle, qui pense plutôt, et que, tout misanthrope qu’il soit, il est aussi un homme éminemment cultivé.
En tout état de cause, je vous souhaite à tous la lecture de ce livre et, ce faisant, d’en retirer le plaisir que j’y pris.
Quand je dis plaisir, je ne parle pas de plaisir de distraction volé entre la poire et le fromage…Je parle du plaisir à faire un pas de plus sur le terrain de la littérature.
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24.01.2012
Ecrire et être écrit
Mettant dimanche la dernière main à une nouvelle, proposée depuis aux éditions Antidata pour un nouveau recueil collectif à paraître vers le printemps, je crois, me suis posé bêtement la question : dans quelle mesure l’écrivain n’est-il pas écrit autant qu’il n'écrit ?
Question sans doute emberlificotée et qui se mord la queue… Une sensation fugace, en tout cas.
Car au début, quand je me suis mis à cette rédaction - il y a peut-être un mois - je ne savais pas du tout du tout où j’allais. J’étais parti d’un lieu que j’aime beaucoup et les associations d’idées, les retours en arrière, des hommes et quelques anecdotes sont venues, tout ça sorti d'une source presque impromptue.
Ces anecdotes, je les avais oubliées. Elles doivent remonter à une trentaine d’années, en France. Elles sont revenues à la surface parce que, des mots, un rythme, une évocation, les ont rappelées à la vie.
On peut s’étonner alors des libertés que prend l’écriture par rapport à l’écrivain lui-même. Comme si des personnages, des paysages, des lieux enfouis dans la mémoire lui tenaient la main.
Et l’imaginaire fait le reste. Ce qu’on appelle Le traitement littéraire.
Mais ceux qui pensent que l’imaginaire ne se nourrit que d’imaginaire ne s’imaginent pas grand-chose sans doute. Imaginent-ils un potier sculptant son amphore avec ses seules mains, sans terre et sans eau ? Une amphore virtuelle peut-être, simulée par gestes. L’écriture est sûrement faite de ces résurgences, souvent insignifiantes, et qui constituent le fonds invisible à l’œil nu de l’inspiration de celui qui se propose d’écrire.
J’ai rédigé cette nouvelle devant la fenêtre où j’ai l’habitude de travailler, avec un vieux verger à deux pas, de la neige, quelques oiseaux frigorifiés sautillant d’une brindille gelée à une autre, et, un peu plus loin, au bord de la route luisante de glace, la petite maison de bois, qui fume bleu, de ma voisine, une mémé bien sympathique.
Là même où j’ai écrit le Théâtre des choses et Géographiques. La constance des lieux et des décors donnent - tout du moins l’espéré-je - la diversité des résurgences et de ce que peut en faire le goût d’écrire.
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23.01.2012
Une légende du Poitou : La louve blanche
Ce qui m'intrigue dans cette légende, censée être du Poitou, c'est qu'elle est la réplique d'un fait divers réellement survenu à Riom, où Arline de Barioux fut jugée et brûlée en place publique le 12 juillet 1588.
Alors qui, du fait divers ou de la légende, a donné naissance à l'autre ? Mystère et boule de gomme, même si Riom se situe à la fin du XVIe siècle et que la légende prend pour cadre historique la fin du XIIe.

En l’an de grâce 1192, par une belle matinée du mois de mai, Géraud de Toufou, seigneur du comté, s’en revenant enfin de croisade après cinq longues années d’absence, reçut un accueil triomphal de tous ses vassaux et de tout le peuple des lieux, hommes, femmes, jeunes gens, enfants et vieillards rassemblés sous les murs de son château, le long des prairies qui descendent en ondulant de la colline jusqu’à la rivière.
Ce fut d’abord un long cortège de chariots et de tombereaux tirés par de splendides bœufs rouges et regorgeant des trésors les plus divers, meubles d‘ébène, diamants, bijoux, émeraudes, ivoires, tapisseries, victuailles, parfums et fines épices d’Orient, armes et fanions pris à l’ennemi, avant que le jeune seigneur, la peau hâlée par les vents du désert, ne ferme la marche, le port majestueux sur son destrier à la robe pommelée, impeccablement harnaché, tel qu’au combat.
Il portait son armure complète, sans le heaume cependant, et de sa main lourdement gantée de fer saluait la foule qui l’acclamait, tombait à genoux, se signait et jetait sur son passage des bouquets échevelés de fleurs multicolores.
Géraud de Toufou, svelte, puissant, beau comme une statue antique, n’eut pas même un regard pour toutes les pucelles du Comté venues sur les prairies, se pressant aux premiers rangs dans l’espoir que son choix de prendre épouse se portât sur l’une d’entre elles.
C’est que juste devant lui cheminait avec élégance un chariot sur lequel une tente de soie blanche avait été dressée et que le jeune seigneur ne quittait pas des yeux. Des hommes noirs, gigantesques, aux muscles luisants, escortaient ce chariot. Arrivé à la poterne du château, Géraud de Toufou fit un geste impératif en leur direction. L’étoffe de soie fut alors déchirée et la foule retint soudain son souffle : une jeune princesse volée à son père, héritier des rois de Thèbes, noire de peau, une lourde et sombre chevelure aux reflets bleutés qui lui retombait sur les épaules telles des houppelandes, d’immenses yeux couleur des ténèbres et qui semblaient lancer des flammes furibondes, était assise sur un trône incrusté d’or et de diamants étincelants comme les astres du firmament. La jeune femme était d’une beauté saisissante, farouche, inaccessible, sauvage. A son annulaire gauche brillait l’anneau que les épouses des Comtes de Poitiers se transmettent depuis Clovis.
La foule mit le genou à terre, se signa encore et laissa échapper un long murmure d’admiration.
Et la vie reprit bientôt son cours au château de Toufou. Tous les soirs y étaient donnés des bals, des fêtes grandioses et des ripailles sans nom. Des tournois et des joutes nautiques étaient organisés sur la Vienne. Des tonneaux de vin et de cidre étaient chaque nuit mis en perce et jusqu’au petit matin, le Comte de Toufou dansait et tournoyait au bras de sa resplendissante épouse, sous les yeux d’une cour subjuguée. Des quatre horizons du royaume, jeunes princes et seigneurs accouraient pour voir flamboyer cette délicieuse étoile noire, venue des lointaines contrées d’Orient. Ils s’en revenaient dans leurs terres avec leurs blondes et grasses épouses aux bras laiteux et se surprenaient alors à appeler de leurs vœux une nouvelle croisade.
Entouré de ses fidèles chevaliers, le Comte Géraud de Toufou s’adonnait également à la chasse dans les grands bois alentour du château. Chaque soir, il déposait aux pieds de sa bien-aimée ses trophées encore tout chauds, cerfs, chevreuils, sangliers ou goupils. Elle recevait les offrandes avec bonheur, assise sur son grand trône d’ébène, entourée de ses demoiselles et en riant de tout l’éclat de ses dents éblouissantes.
Plus d’une année s’écoula ainsi dans l’effervescence des fêtes et des joies et le Comte était chaque jour plus amoureux de sa princesse. Un seul souci cependant venait parfois rider son large front : elle n’attendait toujours pas d’enfant en dépit des ébats passionnés dont il l’honorait.
C’est alors qu’au beau milieu de toute cette insouciance tapageuse, survint l’alarmante nouvelle de la prise de Vouillé par les Wisigoths. On était à l’automne de l’an de grâce 1193. Le Duc de Poitiers envoya des messagers et donna l’ordre à tous ses vassaux de marcher au combat. Le Comte de Toufou leva donc une armée et par un matin bleu du mois de septembre, embrassa tendrement son épouse, salua ses gens et s’en fut porter ses armes contre les envahisseurs barbares.
Commença alors un hiver des plus terribles que la région n’ait depuis longtemps eut à subir. Dès novembre, les blizzards soufflèrent des jours et des jours sans jamais perdre haleine, le gel pétrifia les campagnes endormies et la neige vient tout ensevelir de sa lourde pelisse, qui durcissait aussitôt sous la morsure du froid.
Se languissant de son amant, la belle princesse cessa tout à coup de prendre les repas qu’on lui servait. Elle ne mangea plus. Pour se distraire, elle se mit alors à parcourir tout le désert gelé des campagnes, sur sa jument d’Arabie lancée au grand galop, traversant les plaines, sautant les ruisseaux de glace et dévalant les collines. Elle chevauchait inlassablement, les cheveux au vent et les éperons déchirants les flancs de sa monture. Aucun garde, aucun domestique ne parvenait à la suivre tant elle filait à toute allure, semant son escorte pour disparaître bientôt dans l’épaisseur des grands bois et des fourrés.
Elle revenait au crépuscule, gaie, rieuse, ses grands yeux noirs allumés d’éclats radieux et sa jument dégoulinante de sueur, en dépit du froid qui ne cessait de sévir.
On s’alarma bientôt de la voir ainsi chaque jour passer le pont levis car une autre nouvelle, terrifiante, arriva : des bandes de grands loups gris attaquaient paysans, colporteurs, voyageurs, bûcherons, cavaliers, enfants, et venaient jusque dans les granges et les écuries égorger le bétail. Ils étaient conduits par une splendide louve blanche qui galopait à leur tête, les dirigeait et désignait les proies. C’était elle, disait-on, qui déchiquetait et dévorait tout ce que la meute encerclait et égorgeait. C’était elle qui menait la curée avec une cruauté démoniaque.
L’effroi gagna tout le comté. Des femmes et surtout des enfants furent affreusement mutilés et abandonnés sur la neige, à moitié dévorés, les entrailles béantes. De nombreux paysans avaient trouvé refuge sous les murs du château. On ne dormait plus. Pour effrayer et tenir à distance la meute diabolique on allumait la nuit de grands feux qui crépitaient et lançaient jusqu’aux étoiles glacées des étincelles rougeoyantes.
Et quand le comte Géraud de Toufou s’en revint sur ses terres, en février, il trouva tous ses gens en proie à une folle terreur, ainsi que tous les vilains et manants de la contrée. Il retrouva aussi son épouse adorée dans tout l’éclat de sa beauté, resplendissante de vie et de santé. Ce qui ne manqua pas de le remplir de joie et de bonheur, car il s’était imaginé la retrouver malade et cruellement amaigrie, tant les messagers qu’on lui avait envoyés du château l’avaient à chaque fois informé que la délicieuse princesse observait un long jeûne de tristesse depuis son départ.
Après qu’on lui eut fait le récit des terribles ravages des grands loups gris conduits par une louve blanche féroce, il donna une fête et un bal, tournoya toute la nuit, s’enivrant du parfum délicieux de son épouse et des vins les plus exquis, avant de jurer au petit matin qu’il partirait lui-même à la recherche de cette louve redoutable et qu’il déposerait bientôt sa dépouille au pied de sa princesse. Ce n’est pas une vulgaire louve, fût-elle blanche et terrifiante, qui fera affront à un chevalier ayant vaincu les Cheiks Sarrazins et les rois Wisigoths, tonna-t-il !
A partir de ce jour, le Comte Géraud de Toufou sillonna sans relâche toute la région, les ravins gelés, les fourrés et les grand bois, à la recherche de la meute et de sa louve. Maintes fois, il surprit les bêtes féroces et vit à leur tête leur formidable guide, haute, souple, puissante, les crocs acérés et la rage écumant de ses babines retroussées. Chaque fois cependant, elle déjoua ses pièges et prit l’avantage sur lui dans la poursuite. Le Comte revenait tous les soirs au château, fourbu, de fort méchante humeur et traînant derrière lui les dépouilles ensanglantés des loups abattus, mais jamais celle de la louve blanche, promise à son épouse.
Le Comte en était ulcéré et dès l’aube repartait de plus belle, la rage au ventre…Enfin, dans les tout premiers jours du mois de mars, alors que le soleil déjà plus haut sur le ciel amorçait le dégel, que des gouttelettes d’eau commençaient à pendre aux branches des arbres comme des pleurs, il débusqua la grande louve et ses loups gris, au creux d’un profond ravin. Les fauves étaient en train d’ouvrir sauvagement le ventre d’un bûcheron qu’ils avaient surpris aux aurores et leurs gueules ruisselaient du sang du malheureux.
Le Comte, hurlant de colère et de haine, se lança à la poursuite de la meute, pointant son redoutable épieu sur la louve blanche. Il réussit ainsi à l’isoler de ses loups et, vociférant toujours, il parvint même à l’acculer au fond du ravin. Là, il descendit promptement de cheval et courut sur la bête. La louve lui fit résolument face, se jeta sur lui, cherchant à ouvrir la gorge, et il eut le temps, dans un geste de survie, de faire tournoyer sa hache dans l’air et de la rabattre, coupant tout net une patte avant de l’animal.
La louve poussa un long, un très long cri de douleur, sauvage, horrible, qu’amplifia encore l’écho des parois rocheuses du ravin. D’un bond prodigieux, elle réussit cependant à contourner son adversaire et à regagner, toujours rapide malgré sa patte atrophiée d’où pendaient des lambeaux de chair meurtrie, l’autre bout du ravin, où elle disparut dans l’épaisseur des halliers.
Mais le Comte ne la suivit même pas des yeux, épouvanté. Il avait reconnu ce cri, cette voix enflammée par la haine et la douleur et quand il se pencha pour ramasser la patte de l’animal, il vit une main de femme qui gisait là sur la neige ; une main avec, à l’annulaire gauche, la bague aux armes de Clovis.
En proie à une terreur démentielle, Géraud de Toufou fonça vers le château, hurla qu’on ouvrît les portes, sauta de son cheval encore lancé au grand galop, s’engouffra dans les escaliers du donjon, monta en courant jusqu’à la chambre de son épouse et défonça la porte...
La princesse aux longs cheveux noirs était couchée sur ses oreillers et son bras gauche, amputée de sa main, pendait lamentablement dans le vide, dégoulinant de sang.
Le Comte brandit très haut son épée et, avant qu’il ne lui plonge dans le cœur en poussant un hurlement monstrueux, il entendit la Princesse murmurer :
- Oui, Tue ! Tue-moi ! La vie n’a plus aucun parfum pour moi si je ne puis plus courir la campagne à la tête de mes grands loups gris !
Lorsque les gens du château accoururent, effrayés par les cris du Comte, ils trouvèrent, étendu sur la couche ensanglantée de la Princesse, le cadavre de la grande louve blanche.
Géraud de Toufou interdit sous peine de mort qu’on parlât désormais de sa princesse. Il fit fermer les portes du château, ne reçut plus aucune visite, cessa de complètement s’alimenter, congédia enfin tous ses domestiques, tous ses gardes et tous ses soldats et mourut quelques mois plus tard, terrassé par la folie, la solitude et le chagrin.
13:39 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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22.01.2012
Donne-moi plutôt ta main...
En janvier 2010, la température chuta jusqu'à - 33 degrés. Dans ma maison, toutes les tuyauteries avaient sauté. Nous nous étions repliés à l'hôtel, où j'étais, comble de malchance, tombé malade. La fièvre.
Sur les marches de l'hôtel, l'homme balaie la neige tombée durant la nuit.
Son geste est las et mécanique. Sa cotte de travail verte est foncée. Son bonnet de laine est saupoudré de blanc, ses sourcils ombrageux, ses yeux sombres, les yeux du travailleur des petits matins.
C'est l'heure de ma première clope. L'heure de dire bonjour au ciel.
De translucide, aigu, inexistant qu'il était presque sous moins trente degrés, il est devenu épais sous moins vingt degrés et la neige tombe, tombe, en plumes glacées sur la ville.
Les fumées de charbon se mêlent aux flocons, le blanc contre le noir.
L'homme balaie pour que les messieurs-dames de l'hôtel puissent sortir bientôt sans risquer de glisser et sans trop maculer leurs belles chaussures.
Je le salue.
Il me salue aussi. Mais de loin, sans sourire, sans civilité excessive inscrite sur son visage. Distant.
Je regarde son geste las et mécanique. Je secoue la tête. J'écrase ma cigarette.
Je suis un de ces messieurs pour lesquels il balaie dans le froid gris d'un matin gris d'un hiver des plus gris et des plus redoutables.
Il y a entre cet homme et moi une zone profonde, un no man's land, un océan de préjugés bien plus infranchissable que la langue et ses sonorités contraires.
Une fausse zone, comme toutes les zones qui séparent le regard des hommes.
Ces zones-là sont des alibis pour les feignants du cœur et les menteurs de partout.
Car lui, le balayeur à la cotte verte, le balayeur taciturne, il a dormi chez lui, dans son lit. Ce matin il a fait le feu, il a regardé les flammes danser et il a entendu se fendre le bois sous la chaleur épaisse. Il a bu un café fumant et dégusté des toasts grillés. Sa confiture, rouge, pourpre, sentait bon les fruits de son jardin enfui...
Moi, je suis échoué ici, comme une algue marine sur l'ocre des plages. Réfugié. J'ai quitté mon navire assiégé par des couteaux glacés.
Je regarde le ciel qui se déplume.
Le mauvais sort n'est pas du côté que donnent les apparences sociales, tant les hommes aux hommes sont devenus étrangers .
J'ai souri à celui qui balayait les marches de l'hôtel.
J'eusse aimé lui dire que pour moi, ça n'était pas la peine. Que j'avais déjà glissé et que la neige sur les marches, les culbutes et les chutes, ne me faisaient plus peur depuis longtemps.
Que son geste las et mécanique n'était pas pour moi.
Dans le hall de l'hôtel, j'ai regardé tout un moment une grande et vieille image sous verre, qui trônait là sur le mur. L'équipe de foot polonaise, médaille d'argent de la coupe du monde 1974.
Je me suis demandé ce que je faisais en 1974 et j'ai vu que j'avais alors les mêmes espoirs qu'aujourd'hui. Que les hommes se serrent fraternellement les mains.
Il n'y a pas d'âge pour être idiot. Les utopies ont la peau dure.
Et, lui, le balayeur pour pas que je glisse, moi, un monsieur qui sommeille dans les hôtels, qu'est-ce qu'il faisait, en 1974 ?
Où en est-il de ses espoirs et de ses défaites ?
Il neige sur les fumées du charbon... Le blanc contre le noir...
10:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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20.01.2012
Ce matin, j'ai fait un texte
Se faire un ami.
L’ami est celui qui vous aime et que vous aimez. Pour de multiples raisons, ou pour une seule, et pour un temps seulement. J’eusse aimé avoir des amis éternels, l’éternité palpable commençant à mon premier vagissement et courant jusqu’à la première pelletée de terre qui sera jetée sur mon cercueil. Après, tout sera du domaine du Grand peut-être.
L’ami est celui qu’on rencontre par un hasard qui n’en est pas vraiment un. Il a cette indéniable supériorité sur l’amour qu’il comble un vide plus clair, plus franc. Il pourra être décevant, certes, il pourra être rétrogradé au statut de copain, de camarade, voire à celui d’ennemi, hélas ! mais le temps qu’il passera chez vous, il aura son identité bien définie, son fauteuil à lui, son propre couvert. Vous saurez exactement pourquoi il est là.
L’amour, c’est un peu plus délicat. Ça veut combler tous les vides, remplir toutes les missions - physiques, intellectuelles, morales - et ça veut être unique. Ça ressemble un peu à Dieu, tout ça, vous ne trouvez pas ? Et ça fait peur. Selon ce qu’en disait Nietzsche, c’est surtout de la sensualité qui passe au spirituel, et je me garderais bien de citer ici la petite phrase de Céline que tout le monde connaît -on connaît même, parfois, que ça du Voyage et on s’en sert de passeport pour faire croire qu’on l’a tout lu et bien retenu - mais j’y fais allusion quand même parce que c’est un peu ça. C’est tellement puissant, l’amour, c’est tellement grand, tranchons le mot sublime, qu’on est effectivement en droit de se demander pourquoi les hommes s’en mêlent et ce qu’ils peuvent bien y comprendre. Les âmes veules s’en servent aussi, parfois, pour laisser entendre qu’elles sont capables de grandes choses.
Se faire un ami, donc. Je sais bien que la langue française fait feu de tout bois avec ce verbe-là : faire l’âne, faire beau, froid, chaud, soleil, faire du vélo, faire l’amour, faire croire, faire la soupe, faire une connaissance, une rencontre, faire semblant, faire peur, faire bouillir, faire la peau à, se faire chier, faire pleurer, sourire, rire, faire mal, faire du thé, faire la gueule, faire la guerre, faire sa plume, faire une maison, faire pipi, voire caca, faire l’important, faire grosse impression, faire son devoir, faire, faire, faire. Que ne fait-on pas avec ce faire ? Et sans ce faire, on ne ferait plus rien. Ou pas grand-chose. Sans faire, on repasserait ! On irait se faire voir chez Plumeau ! Oyez comme il est verbe d’action dans tous ses états, ce verbe-là !
Alors se faire un ami, pourquoi pas ? Se faire. Notons le pronominal. Déjà présent dans se faire chier ou se faire mal ou se faire rouler dans la farine. Parfois de safran. Un pronominal, dont on dirait bien qu’il subit assez souvent. Se faire tout petit : raser les murs, admettre son erreur, en avoir honte peut-être. Se faire ce faisant.
Mais est-ce qu’on dirait «je me suis fait un amour», par exemple ? Imaginez un corniaud qui dirait, pour dire qu’il a rencontré la femme de sa vie, qu’il s’est fait un amour ! Ridicule… On froncerait du sourcil, on toussoterait, on détournerait le regard… S’il disait carrément «je me suis fait une femme», ah, là, d’accord, tout le monde comprendrait ! Et vitement, même.
Donc, se faire un ami, quand on est hétérosexuel, c’est un peu bancal comme formule. Un peu désobligeant pour l’autre aussi, si tant est qu’il soit du même tonneau hétéro.
Laissons donc ce se faire se faire tout seul… Après, on verra bien… De toutes façons, ça n’est pas très raisonnable que de croire qu’on va se faire une amitié dur comme fer.
C’est se faire des illusions. Encore un abus de ce satané faire ! Car les illusions, ce sont elles qui nous font. Dans tous les sens du verbe et voyez comme il y en a beaucoup !
Image : Philip Seelen
12:11 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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19.01.2012
Les fourches caudines de nos existences - Echo à Stéphane Beau -

Stéphane :
"Je travaille tous les jours avec des hommes et des femmes qui vivent avec trois fois rien. Un couple et un enfant avec 700 € par mois, par exemple. Quasi rien pour bouffer sans l'aide des restos du cœur ou des colis alimentaires, une fois toutes les charges déduites. Et pourtant, ces familles là dépensent assez régulièrement entre 80 et 100 € de téléphonie (internet, deux ou trois portables...) par mois. Parfois même ils payent encore des forfaits pour des téléphones qu'ils ne possèdent plus depuis plusieurs mois. J'en rencontre même de plus en plus souvent qui ne peuvent plus payer leurs factures d'eau ou d'électricité tant ils dépensent dans ce poste budgétaire. Je ne critique pas : ils sont pris dans un système qu'ils ne contrôlent pas plus que nous, prisonniers comme nous de cette illusion de communication libre qui nous enveloppe tous. Mais si on leur disait demain : "au lieu de dépenser tant de fric dans ces dépenses virtuelles, pourquoi ne le dépenseriez vous pas en achetant une demi-douzaine de livres ou de disques par mois", ils crieraient tous au fou ! Au gaspillage !
Quand je dis que tout cela n'est pas gratuit, c'est aussi à eux que je pense. Et quand je lis ta citation joliment revisitée de Debord, c'est encore à eux que je songe et à qui profite le crime de cette soumission totale aux dieux de l'internet et de la téléphonie.
Quand je vois qu'aujourd'hui la campagne électorale des prochaines présidentielles se joue pour une part sur Twitter et pour l'autre part sur les ordinateurs qui gèrent le cours des bourses je me dis que j'ai peut-être un début de réponse..."
Mézigue
"Ton témoignage-commentaire m’est cher. Pour beaucoup de choses.
D’abord parce que je connais tes convictions et qu'elles sont, si je puis ainsi dire en péchant par raccourci, en adéquation avec ton salariat.
Car parler de la misère sans ne l’avoir jamais vu pointer le bout de son nez à sa propre fenêtre, c’est un peu comme parler de la merde sans jamais n’en avoir respiré l’odeur, avoir peur du loup en sachant bien que nos jarrets ne seront plus jamais à la portée de leurs crocs. Dans cet esprit-là, je me demande souvent, très souvent, d’où parlent tous ces gens qui écrivent de-ci de-là, quand je lis les témoignages et les révoltes par le verbe et les prises de positions critiques, pour sympathiques que tout cela puisse paraître.
Tu dis ces pauvres hères perdus dans la forêt des consommations insensées et tu dis leur désarroi à ne plus retrouver le chemin vers eux-mêmes et vers les autres. Vers la priorité humaine. Le drame de ce début de siècle, et de la fin du précédent, est là.
Là seulement.
La victoire de l’apparence sur l’essentiel est absolument totale et si j’ai cité Debord, c’est que le propos de La Société du spectacle (Buchet/Chastel 1967) n’était autre, pas plus que n’était autre le propos du Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations (Gallimard 1967) de Vaneigem.
Mais pour méritoires qu'aient été ces deux livres, pour grande qu'ait été leur intelligence à démontrer au monde la véritable identité du monde, cela n’a servi strictement à rien.
De Vaneigem, je citerai une phrase phare : Refuser un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre celle de crever d’ennui. Il s’agissait donc de la critique de la misère intellectuelle, morale et sexuelle, misère de plus en plus prégnante au fur et à mesure que la richesse matérielle - l’absence de pauvreté miséreuse plutôt - se «démocratisait», en rupture avec les misères du XIXe et de la première moitié du XXe.
Les choses sont allées depuis de pire en pire, la dictature du spectacle - entendu comme la colonisation de tous les aspects quotidiens de la vie par les apparences et l’image - a peaufiné son assise au point que misère intellectuelle et misère matérielle n’en ont bientôt plus fait qu’une, MAIS, ceci sans abandonner, et même en la renforçant, l’illusion de pouvoir se procurer les biens les plus sophistiqués de la société marchande, parmi lesquels internet, téléphone portable multifonctionnel, télé multichaînes etc…
Du pouvoir d’achat ou de l’achat d’un peu de pouvoir ? Telle est la question que Capital et Finances ont posé à la chaumière, laquelle chaumière a consenti à se vider de sa substance historique et humaine pour goûter aux friandises du grand râtelier. Elle s’y est goinfrée sans retenue et jusqu'à l'empoisonnement. C'est bien fait ! C'est là le lot de tous ceux qui vendent leur âme au diable.
Vaneigem devrait donc reformuler aujourd’hui : Refuser un monde où la certitude de ne pas crever tout à fait de faim, s’échange contre la promesse de se procurer les instruments nécessaires à l’illusion de ne pas crever d’ennui.
Parce qu'il n'y a chez les hommes que deux motivations pour qu'ils se mettent en devoir d'étrangler les puissants et pour qu'ils se décident à brûler les châteaux : la faim et l'ennui. Avec deux miettes de pain pour l'estomac et des amuse-gueule pour contourner l'ennui, le tour est joué ! Les puissants peuvent dîner au champagne et sauter toutes les putes de la terre, tranquilles.
Je dirai alors que tous ces dits instruments de communication sont arrivés comme les chiens de garde chargés d’entraver les hommes, s’il leur prenait tout à coup fantaisie de rétablir entre eux une véritable communication. C’est par la réification de la communication que le système a asservi les citoyens à sa cause et nous sommes, comme les gens que tu cites, partie prenante dans cette réification. Nous avons abandonné la priorité de communiquer, laquelle n’est pas aisée car mettant en scène et en péril, pour pris de la véritable joie, tout le substantifique humain. Nous avons abandonné tout ça pour l’illusion de la communication tenant lieu de véritable communication. Une communication qui ne mange pas de tripes mais se nourrit de bavardages inoffensifs, d'indignation superficielle, quelles que soient les dents que "font montre de montrer" ces bavardages.
Résultat : hommes séparés d’eux-mêmes, séparés de la condition humaine et marchandises au top niveau… Ah, faites-nous encore rigoler, chiens puissants des organigrammes sociaux, misérables politiques et syndicalistes à la ramasse avec votre crise ! La crise, Stéphane, c’est comme si tu avais un voisin ennemi, une ordure finie, qu’il y aurait le feu chez lui et qu’il te demanderait de te jeter dans les flammes pour sauver son or. Si le populo pouvait comprendre que ça n’est pas là son affaire et qu’il serait bien mieux inspiré d’achever la bête, de lui plonger la tête sous l’eau jusqu'à ce que mort s'ensuive plutôt que de négocier sa survie, on aurait une chance de revoir briller le soleil. Mais ce n’est pas demain la veille ! En tout cas, si une telle prise de conscience venait enfin à bouleverser le monde, nous serions toi et moi - et bien que tu aies la chance d’être nettement plus jeune, (disons moins vieux) que moi - crevés depuis longtemps. Alors…
J’ai, comme toi, connu des gens capables de balancer tout leur RMI dans des billets de loto. J’ai connu, voire aimé, des voyous capables de risquer cinq ans de taule, pour détourner des trucs inutiles, farfelus, n’ayant d’autre utilité qu’un ridicule message social d’intégration au grand bazar. J’ai moi-même, à une époque où je ne vivais que d’expédients et d’autres choses, été capable de tout balancer dans le pinard et l’ivresse plutôt que de chercher à me refaire «une santé sociale». Plus tu es pauvre, Stéphane, plus tu es acheteur d’illusions. Normal. Plus tu es pauvre, plus tu as besoin de téléphone portable, d’internet, de télé, parce que plus tu es pauvre, plus tu es seul, plus, donc, tu as besoin des instruments qui mettent socialement en place l’illusion de ne pas l’être.
Et plus tu es nul, plus tu es incapable de faire une œuvre conséquente, puissante, originale, révolutionnaire, de sang et de chair, qui arracherait les tripes par sa beauté, mettrait en pleine lumière la désastreuse nudité du monde en même temps que l’immense potentiel humain retenu prisonnier - c’est grave pour nous tous ce que je dis là, mais tant pis ! - plus tu as besoin d’écrire en public, de dire, de rabâcher, de faire voir que tu es sensible, de niaiser, de faire le beau, d'émettre des vérités à quatre sous, de faire celui qui comprend, qui, qui et qui.
Bref, moins tu es homme, plus tu as besoin d’être bouffon !
Cette nullité scribouillarde qu‘on voit s’étaler partout sur les blogs et les sites, même sur ceux qui se croient très intelligents et peut-être même sur ceux-là d'abord, ces poèmes à la mords-moi l'noeud, ces pages d'une littérature contemporaine qui n'a de contemporain que ses propres efforts à ne pas se montrer archaïque, c’est simplement l’humanité qu’on nous a volée en nous "vendant gratuitement" un champ d’expression afin que se tue, chaque jour un peu plus, l’expression elle-même.
Tout comme on a volé la dignité de vivre à ces pauvres hères désemparés que tu vois tous les jours, sorte de Lumpen sacrifié aux intérêts sordides d'un monde qui, du point de vue de la richesse humaine, ne vaut pas l'allumette qui le réduirait en cendres.
Bien à Toi. "
Image : Philip Seelen
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18.01.2012
2. L'alouette - La pensionnaire -

(Suite du texte mis en ligne dimanche)
Sur les quelques centaines d’oiseaux auxquels nous avons dû prodiguer nos soins, je n’ai vu qu’un seul miraculé. C’était une alouette huppée, magnifique, élégante, fièrement dressée sur ses pattes et l’œil si expressif qu’on eût dit qu’il souriait. Elle virevoltait dans sa cage, au-dessus du macabre tapis de ses congénères.
Ne tenant pas notre promesse de sauveteurs et par une curieuse idée qui fit l’unanimité, nous lui fîmes l’honneur de lui offrir notre cage à nous, la maison. Ma mère, étrangement, y consentit et toute la famille se prit d’affection pour cet hôte furtif qui tourbillonnait tout le jour de l’armoire au buffet, puis de la cheminée aux étagères et des étagères aux bois de lit, et ainsi de suite, dans un incessant ballet aux légers froufrous.
Nous passions nos repas la tête en l’air à suivre et à commenter ses évolutions. Tout le monde s’émerveillait quand, agacée, énervée, elle se dressait sur la cornière de l’armoire et lançait un sifflement vindicatif.
Notre lourde porte restait soigneusement fermée et il fallait, avant de rapidement s’engouffrer au dehors, vérifier d’abord où était perché notre oiseau et s’il ne fomentait pas quelque sournoise évasion. La chatte n’eut plus droit de cité parmi nous. Même, elle était violemment repoussée si elle tentait de s’introduire dans la maison à la faveur d’un entrebâillement.
L’alouette cependant s’enhardissait. A un certain souper, elle s’invita sur l’épaule de ma mère attendrie. Elle hésita, elle sautilla là, elle siffla joliment, elle s’envola jusqu’au buffet, s’orienta puis revint sur l’épaule. Elle voleta alors jusqu’au milieu de la table et, les pattes sur le rebord du saladier, battant l’air de ses ailes frémissantes pour maintenir l’équilibre, déroba une feuille de pissenlit. Elle s’enfuit aussitôt sur l’armoire, son étrange butin au vinaigre pendant à son bec. Peut-être avait-elle reconnu une plante de ses champs au-dessus desquels elle prenait si bien son envol à la verticale, jusqu’à bientôt disparaître sous les rayons du soleil, dans un sémillant récital de gammes torsadées.
Tout le monde applaudit au miracle, de si bon coeur et si fort que l’oiseau s’en effraya et faillit bien se fracasser le crâne contre les murs étroits de notre chaumière.
L’alouette apprivoisée faisait désormais partie de la famille et venait sur la table picorer les miettes et les morceaux de lard. Ma mère d’ordinaire si pointilleuse sur la propreté, jusqu’à la névrose, essuyant ici, époussetant là, balayant partout, inspectant la moindre encoignure, ne supportant pas un soupçon de poussière, encaustiquant les meubles et les lustrant avec une telle frénésie qu’on eût pu se peigner aux reflets de leurs portes, laissait l’oiseau tout souiller de ses petites fientes. Elle essuyait derrière lui en le traitant plaisamment d’oiseau de malheur. Pire, ou mieux, je ne sais pas, elle lui chantait à tue-tête le Rossignol de mes amours. L’oiseau chanteur cependant n’appréciait qu’à demi Tino Rossi et s’envolait, tout ébouriffé, se réfugier derrière la cornière de la grosse armoire.
Ce ne sont pourtant pas ces notes béotiennes qui furent fatales au passereau, mais le zèle prononcé de ma mère pour le ménage.
Le soleil à l’horizontale des premiers jours de mars frappait aux vitres de la fenêtre, mettant en évidence quelques imperfections poussiéreuses, quelques chiures des premières mouches et de coupables empreintes de doigts. Tout en gratifiant son oiseau d’une tendre romance, style autrefois dans un joli moulin, il était une jolie meunière, ma mère astiquait, appuyait dans un mouvement circulaire, se reculait pour vérifier, tel l'artiste à son chevalet, recommençait jusqu’à ce qu’enfin les vitres fussent d’une telle transparence qu’on eût dit qu’elles avaient disparu.
L’illusion était telle qu’elle fut mortelle. L’alouette en effet observait la métamorphose du haut de son perchoir de prédilection, l’armoire. Elle pencha la tête à droite, à gauche, vers le haut, vers le bas, comme si elle s’éveillait d’un songe et revoyait enfin l’espace de son jardin d’oiseau. A tire-d’aile elle s’élança vers ce puits de lumière où se dessinaient des arbres, un soleil et un ciel.
Dans un bruit sourd, presque feutré, très bref mais de bien cruel augure, elle heurta de plein fouet ce miroir aux alouettes et s’écroula sans un souffle, sans un cri. Foudroyée.
Ma mère ramassa le petit corps inerte, le prit par une patte et le souleva jusqu’à son bout de nez. Elle l’examina sous toutes les coutures, comme si elle ne l’eût jamais vu, stupéfaite, une moue incrédule imprimée au coin des lèvres. Nous étions atterrés et faisions silence.
D’une voix fortement irritée, l’interdiction formelle de ramener des oiseaux à la maison nous fut soudain signifiée. Les oiseaux, c’était fait pour vivre dans les champs et dans les bois, pas dans les maisons et toutes ces merdes partout sur l’armoire, qui allait les nettoyer à présent ? Il n’y avait que nous pour avoir des idées aussi extravagantes. On ouvrit tout grand la porte sur le printemps naissant. Des passereaux étaient là qui accrochaient leurs petites notes, de branches en branches.
La chatte fut appelée qui dévora, ignoble vengeresse, l’alouette apprivoisée.
Je filai à travers champs à la rencontre des oiseaux du ciel. Le vent de la mer caressait les herbes et les coucous dodelinaient leurs têtes jaunissantes sur les talus. Je descendis à la rivière. Je m’assis là, près de ce que nous appelions la cascade, un tas de pierres sur lesquelles l’eau sautillait en petites vagues rapides et où scintillaient les éclairs argentés des vairons.
Le drame de l‘alouette m’inspirait une fable où se mêlaient confusément la mort, l’illusion, la liberté et le chat carnassier. Je composai oralement, agençai des rimes et des pieds qui tenaient à peu près debout. Je fis deux strophes et demi absolument ingénues, du style ô Toi la prisonnière que le ciel bleu appelle, ne sais-tu pas que l’homme tend des pièges aux rebelles, et ainsi de suite jusqu’au chat, nécrophage honni. Pâle émule de Jean de la Fontaine, j’en tirai une espèce de morale condensée, une antimorale plus exactement, qui conseillait de se jeter corps et âme dans le premier reflet venu, fût-il mortel, plutôt que de garder le confort d’une chaude prison. De toutes façons, les chats étaient partout et finiraient par vous manger, mort ou vif.
Il pleuvait des allégories sur mon chagrin d’enfant.
Je rentrai aux dernières clartés, récitant mon œuvrette que je pensais achevée, certain de tenir enfin là un vrai poème, qui pourrait faire date. Il me fallait l’écrire sur mon cahier, parmi tant d’autres plumitives fausses couches. Je ne le fis jamais. Pendant ma rêverie aux champs, un autre drame bien plus conséquent s’était noué.
Tout comme l’alouette l'œuvrette tomba aux oubliettes.
Le silence des chrysanthèmes
Photo : © Jules FOUARGE, avec son aimable autorisation
09:42 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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17.01.2012
Pour compléter le texte précédent

Guy Debord écrivait dans son Rapport sur la construction des situations :
" Les auteurs à opinions politiques révolutionnaires, quand la critique littéraire bourgeoise les félicite, devraient chercher quelles fautes ils ont commises."
Et moué je dis tout bonnement :
"Les hommes restés un tant soit peu intelligents, quand une structure de la société marchande leur offre des services gratuits, devraient d'abord se demander ce qu'on attend d'eux."
14:53 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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Les filles de joie du verbe
L’idée géniale de tendre une toile où les mouches de l’écriture, de la vanité, du narcissisme, de l’ennui, du besoin d’exister, de la misère quotidienne, de la fuite des amours et des amitiés, viendraient se prendre et s’engluer s’appelle en fait blogosphère…On a même vu des cons vouloir appeler ça la bouquinosphère, histoire d’enfoncer tout le monde un peu plus dans l’erreur et la magouille prétentieuse.
Dans ces milliers de frémissements - auxquels je participe - d'insectes nerveux pris au piège, on entend toutes les musiques, tous les genres et toutes les générations. Des misères quotidiennes, des poissons rouges, des alouettes, des mères au foyer, des vieillards, de jeunes pubères, des imbéciles en mal de philosophie, des élucubrations, des fantasmes, des textes qui veulent être de la littérature, des frustrations, des érudits de la critique, des champions de la subversion, des partisans du système coercitif et financier, des pauètes…
On ne peut décemment tout identifier. C’est le grand bazar, la foire, le zouk, la planète au verbe multiple, entremêlé ! Le champ d’expression libre et c’est...gratuit !
Gratuit ! C’est en cela que réside le génie de l’idée ! On écrit gratuitement, on est publié dans les vingt secondes et, en plus, tout le monde lit gratuitement, publie son avis, se met en colère, critique, cite, congratule, renvoie à et etc. La révolution achevée…
Viva l’anarchia !
Sauf que, quand même, on est en droit de s’étonner que dans un monde de merde pataugeant dans la dictature économique et financière, dans un monde où les âmes et les sensibilités en sont réduites à ne plus guère réagir qu'aux cliquetis des tiroirs-caisses, on trouve, comme ça, des oasis rafraîchissantes, à l’abri de toute aliénation marchande.
On voit alors, si on se pose une ou deux questions, que les blogs ne sont que les putains abusées, inconscientes, d’un système bien en place.
Bon. Pourquoi pas ? Il n’y a pas de sot métier, il n’est que de sottes gens ! Mais alors, déclinons notre identité véritable, ne faisons pas, lecteurs comme blogueurs, croire au mensonge que nous entretenons…Cessons de faire, par notre parole lustrée, les beaux ! Modestie, modestie, profil bas…
La gratuité, je suis pour, absolument pour…Pour tout le monde. Mais…
Voici ce qu’en disait Stéphane Beau dans un commentaire :
« Je crois qu’il y a là encore une illusion d’optique très trompeuse et un partage des richesses très discutable. Car contrairement à ce que tu écris, nos blogs ne sont pas gratuits, ils sont payants. Sauf que les sous ne tombent pas dans nos poches, mais dans celles des fournisseurs d’accès à internet, dans celles des sites d’hébergement, dans celles des fabricants de logiciels, dans celles des fabricants de matériel informatique, dans celles de ces grosses boîtes qui font que, maintenant, plus rien ne fonctionne chez toi (télé, téléphone, internet... à quand l’électricité et le gaz ?) si elles décident de te stopper la fourniture...
Pour accéder (entre autres) à ton blog tous les jours, je dois dépenser (si on fait une moyenne de tous les coûts cités plus haut) 30 ou 40 € par mois... Et ouais... A multiplier par le nombre d’internautes, ça fait combien de milliards ?... Mais qui fait vivre le web sinon ceux qui alimentent les blogs et les sites ? Si demain tous les blogueurs et tous ceux qui ont un site (et qui payent même, parfois, en plus, pour avoir un nom de domaine ou une formule un peu plus fonctionnelle) décident de faire grève et de retirer toutes leurs billes, ils deviendront quoi tous ces fournisseurs d’accès, tous ces fabricants de micro, tous ces magouilleurs de mp3, de ebooks ou de divX ? Tu ne crois pas qu’il y a des droits d’auteurs (et des baffes) qui se perdent, là aussi ?
L’idée de la gratuité d’internet est une grossière et scandaleuse illusion ! »
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16.01.2012
Adieu camarade !
J’avais évoqué cet homme sympathique dans Polska B Dzisiaj…Il habitait, aux lisières de la forêt, une maison campagnarde construite par son père, en bois, esseulée, posée sur un bout de prairie. On y accédait par un chemin de terre, mal aisé. De ces chemins qu'on ne prend jamais, sinon pour venir frapper à une porte. A l'automne, dès les premiers blizzards, il balisait ce sentier de piquets, pour savoir où il serait exactement une fois enfoui sous la neige, et pour ne pas ainsi culbuter dans le fossé du bas-côté.
Nous avions bien ri quand il eut des velléités de se faire installer internet. Avant l’eau courante. Question de priorité dans un monde qui n’en a plus. Monde inconnu des puissants, monde des humbles et qui de leur simplicité, qu'ils ignorent en tant que telle, font littérature. Comme les paysages. Simplicité qui n'est simple que par l'orgueil de notre complexité surperfétatoire. Monde que j’aime, décalé. Sans prétention, que celle d'exister un moment. Monde dont la marche frontalière est en soi une violente diatribe.
Il m’avait raconté les loups. De son enfance. Il parlait comme mon grand-père alors qu'il avait six ans de moins que le petit fils. Sauf que ses loups, à lui, de vrais loups, c’était l’été qu'ils hurlaient. Dans un pays recouvert de neige trois ou quatre mois par an. Il brisait ainsi l’image éternelle que je portais dans ma tête.
Il m’avait beaucoup aidé quand j’avais tout démoli de ma maison et qu’il avait bien fallu reconstruire, ciment au sol, plafond, plancher, cloisons, et tutti quanti. Il m'avait porté du bois aussi, sans que je lui demande, pour que je me chauffe. Mon Auvergnat en Pologne. Main tendue du pauvre.
Après, il s’en était retourné à ses lisières, soigner ses quatre ou cinq cochons et planter ou ensemencer ces trois ou quatre hectares de terre sablonneuse. Il m’avait laissé faire les finitions. Les finitions…Depuis l’été dernier, je le savais, il en était aux siennes. Jest na wykończeniu.
Il neigeait. Il neigeait très fort, une neige oblique et puissante, balayée par les souffles du nord, samedi, quand je l’ai accompagné jusqu’au trou final. L’ouverture du paradis pour lui, les portes d’une absurde métamorphose pour moi.
Il neigeait. Il faisait froid et si triste ! Les gens courbaient l’échine sous l’intempérie et leurs dos accablés, devant moi, se saupoudraient de blanc, la neige accrochée aux poils de leurs lourdes pelisses.
La terre s’est refermée et sur le monticule se sont amassés les flocons. Je fus décontenancé, une nouvelle fois, par la simplicité du terrible rendez-vous qui sous-tend pourtant tous les autres. Leur donne un sens.
La terre n’est qu’une parenthèse entre zéro et zéro.
Adieu camarade ! Et puisque, toi, tu croyais en lui :
Qu'on te conduise à travers ciel,
Au père éternel !
Illustration : mon village, samedi..
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15.01.2012
1. L'alouette - Traquenard assassin -
Les laboureurs de ce monde charnière entre deux mondes commençaient tout de même, victimes d’occultes intérêts en amont, d’épouser de curieuses pratiques pour protéger leurs semailles.
Les premiers balbutiements de la chimie au verger prirent des allures de catastrophe. Pour elle, le passage était sans doute obligé. Elle faisait son apprentissage.
Tirant rapidement la leçon de ses erreurs de jeunesse, ladite chimie a par la suite appris à envahir le jardin en mieux se dissimulant, côté cour. Trop gourmande de son succès cependant, pas assez discrète à la fin, elle finit quand même par faire des rivières des tapis d’herbes bizarres et des abeilles des folles égarées, des orphelines sans ruche et s’entretuant.
C’était au printemps, tout le long du chemin d’école, quand la plante pointe le bout délicat de sa jeune vie à la surface du labour. Des nuées de corvidés de toutes sortes s’abattaient sur ce plateau servi comme à leur unique attention. Le paysan parcourait ses champs en frappant dans ses mains, en tirant des coups de fusil et en hurlant mille injures aux cinq cent diables. Il n’y fournissait pas et les pies, les freux, les geais et les corbeaux emportaient dans leur bec ses espoirs de pain blanc. Ses épouvantails aussi amusaient plus la gent ailée qu’elle ne l’effrayait, qui poussait l’insolence jusqu’à venir se reposer de sa ripaille sur les vieux chapeaux et les bras en guenilles.
Cela ne pouvait décemment durer. Une guerre sans merci s’engagea et les intellectuels de l’efficacité tendirent leurs bras secourables, tout chargés d’un poison au nom délicat, Le Corbeau dort, sans doute pour endormir les consciences et les peurs, plutôt que le corbeau lui-même. Les produits qui se proposent de faire fortune en distribuant la mort, s’affublent toujours d’un petit baptême en subtil euphémisme. Y eût-il eu inscrit sur les emballages de cet affreux toxique, le corbeau mort, ou l’oiseau mort, que le paysan n’y aurait pas adhéré, j’en suis certain.
Pour les rats, oui, on peut annoncer la couleur. La mort des rats n’effraie pas, elle rassure.
Sinon pour la vermine, le mot mort est un répulsif trop puissant pour qu’on l’affiche sur une étiquette. Il n’y a pas si longtemps, sur les étalages dégoûtants d’opulence d’un grand magasin, j’ai vu, conditionnés dans des pots, de succulents petits champignons qui poussent en novembre sur les talus moussus, à la faveur d’un clair rayon de sous-bois. On les appelle les trompettes de la mort, ou des morts, selon les régions, parce que leur forme subtile rappelle effectivement celle d’une trompette et qu’ils apparaissent, tout veloutés de noir, à la Toussaint.
Les cérébraux de la promotion marchande ne sont pas des abstraits, aussi savent-ils qu’avec un nom comme cela, un nom inquiétant de fureteurs de forêts, on fait fuir le chaland. Qu’à cela ne tienne. Inspirés par Skakespeare et les faits les contredisant, ils modifièrent les faits et rebaptisèrent plaisamment le champignon de nos forêts « trompettes des Maures ». Une belle tête enrubannée, une tête du désert, souriait de toutes ses dents sur l’étiquette.
Depuis le temps qu’il y a des hommes et qui disent que le ridicule ne tue pas, ceux-là au moins, s’ils n’en sont pas morts eux-mêmes, sont venus pour vérifier pleinement la précision de l’aphorisme.
Les mêmes habiles dissimulateurs proposèrent donc au paysan d’endormir les corbeaux. Qui dort dîne, c’est bien connu, et pendant qu’ils dormiraient, ces becs-là, ils n’engloutiraient pas les couvrailles naissantes.
Alors sur les champs que le soleil déclinant arrosait en oblique, des oiseaux par centaines, l’aile écartée, le ventre en l’air, le bec ouvert et poissé d’une sécrétion répugnante et verdâtre, contemplèrent un beau soir la procession des nuages de leurs yeux crevés. D’autres, arrivés plus tard sur les lieux de l’horrible traquenard ou moins intempérants, claudiquaient encore, tentaient de fuir l’incompréhensible enfer et se heurtaient aux branches des haies d’érables alentour, s’y écroulaient, le souffle court, la poitrine haletante et le regard halluciné.
Nous jetions nos sacs au fossé et courions sur les champs de cette bataille inégale et déloyale entre le pain et l’oiseau. Brancardiers de fortune, nous recueillions les blessés. La tuerie avait frappé sans discernement et il y avait là des mésanges, des rouges gorges, des chardonnerets, des merles, des alouettes et des pluviers argentés. Oraison humide et silencieuse, le vent ébouriffait les plumes de ces soldats sans arme, tombés au champ du semeur.
Enjambant les cadavres, nous moissonnions autant de petites créatures encore frémissantes que nos bras pouvaient en contenir et les portions jusques chez nous. Tout ce que nous pouvions trouver de disponible en cages, en caisses de bois et de carton était réquisitionné comme infirmeries de campagne.
Mais certains oiseaux ne tenaient déjà plus sur leurs pattes et leurs yeux se révulsaient. Ils tordaient leur cou et la tête penchée vers le haut tentaient d’un seul œil vacillant, déjà vitreux, une dernière fois, de voir leur jardin, leur patrie, le ciel.
Et ils mouraient là, ahuris de souffrance.
D’autres, plus assurés quoique titubants, semblaient cependant vouloir encore s’accrocher à la vie. Nous emplissions alors de grands verres de lait et les forcions à boire en leur écartant le bec. Administré à trop haute dose, le remède hélas se faisait souvent pire que le mal et étouffait les plus faibles. Les quelques-uns qui parvenaient à vomir les graines ignobles retrouvaient peu à peu leur esprit d’oiseau et venaient se cogner contre le grillage, avides d’air pur. Nous tenions ceux-là pour sauvés du désastre. La nuit cependant tombait et le ciel était noir. Nous leur promettions alors de les relâcher, sous les premiers rayons du jour.
Au petit matin, nous courions voir nos pensionnaires : il n’y avait plus là que de pitoyables cadavres. Nous baissions la tête, nous caressions un moment les corps durs et froids. Des larmes de je ne sais quoi, d’effroi devant la mort peut-être, venaient ruisseler sur un jabot mordoré de rose ou de jaune. Nous enterrions les victimes dans le jardin, soigneusement alignés, ventres et becs vers les cieux, et leur fermions les yeux.
Ce après quoi seulement, j’insultais les assassins.
À suivre...
Photo : Aurélien AUDEVARD, avec son aimable autorisation
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14.01.2012
Une légende du Poitou
LA FÉE MÉLUSINE
Ce que nous voyons aujourd’hui de grands bois campés sur les paysages entre les prairies, les champs de blé, de maïs, les vignes ou les tournesols flamboyants de l’été, sont les derniers lambeaux d’une antique et vaste sylve, qu’au fil du temps la hache et la charrue ont patiemment dévorée. Autrefois, cette forêt était en effet partout souveraine, crainte et respectée. Elle était le grand temple de la vie sauvage, le labyrinthe secret où musardaient les renards, grognaient et fouillaient les sangliers, hurlaient les loups et galopaient les grands cerfs. Le seigneur et le hobereau y assouvissaient leur passion pour la chasse et le vilain y glanait le bois mort qui réchaufferait sa chaumière.
Ainsi, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Poitiers, villages et hameaux, aujourd’hui séparés entre eux par les terres et les routes, étaient-ils reliés, comme partout ailleurs, par les sentiers de la forêt ancestrale. Toute cette province et tous ces grands espaces forestiers appartenaient en ce temps-là au seul Comte de Poitiers, seigneur passionné de chasse et, en même temps, seigneur érudit, gourmand des livres de la science qu’il dévorait en latin ou en grec, et, principalement, ceux qui traitaient de l’astrologie. Il savait, du moins sa cour le prétendait-elle, lire la course des étoiles. Pris d’une affection toute filiale pour son neveu Raymondin, jeune homme vigoureux et d’une superbe tenue, il lui dispensait tous les rudiments de son savoir et, partout, l’emmenait avec lui, quand il lui prenait fantaisie de forcer le cerf, le loup ou le renard dans les vastes forêts de son domaine.
C’est à cette époque que vivait également, aux lisières des futaies, une dame de sang bleu, du nom de Pressine ; une dame redoutée de toute la province et même au-delà, car elle était douée de pouvoirs capables de distribuer autant le bien que le mal. Elle avait trois filles d’une beauté hors du commun, qu’elle élevait seule et auxquelles chaque jour elle répétait:
- Votre père vit loin de nous parce qu’il a trahi sa parole et bafoué les lois sacrées du mariage. Ainsi, mes filles, pour ne pas suivre son déshonorant chemin, faites en sorte que dans votre vie, toujours vous restiez fidèles à la moindre parole que vous aurez donnée.
Ce discours ne manqua pas d’impressionner beaucoup les jeunes filles à la fleur de l’âge, qui fomentèrent bientôt le dessein de se venger de ce père ingrat qui les avait abandonnées pour suivre son plaisir. Elles se rendirent donc chez lui, à une dizaine de lieux de là, se firent introduire sous de fausses apparences et le rouèrent de violents coups de bâtons.
Leur mère entra en un vif courroux quand elles lui racontèrent leur expédition punitive.
- Qu’avez-vous donc fait, malheureuses créatures ? s’écria-t-elle. Suivant les lois immuables du ciel et de la terre, jamais un enfant, au risque d’être maudit pour l’éternité, ne doit porter une main vengeresse sur l’auteur de ses jours !
Et les trois filles subirent aussitôt la malédiction maternelle. L’aînée fut confiée à la garde d’un abominable géant, dans une forteresse humide et sombre des Carpates, la puînée dut couver un œuf d’aigle et toute sa vie durant nourrir l’insatiable aiglon, la benjamine, quant à elle…
Sur ces entrefaites-là, le grand veneur du Comte de Poitiers vint un beau jour avertir son maître qu’un redoutable sanglier, un vieux mâle épais, aux cruelles défenses, imposait sa loi parmi ses congénères et y semait la terreur. Le Comte de Poitiers fit donc sonner le rassemblement et, entouré de sa cour et de ses chevaliers en armes, se déplaça jusqu’à Coulombiers. Bientôt les piqueurs et les chiens débusquèrent en effet le vieux solitaire de sa bauge et les chasseurs, le Comte et son neveu en tête, donnèrent la charge à grands cris. Mais la bête était si violente qu’elle éventra bientôt les chiens, évita les pieux et finit par disparaître à vive allure dans les halliers profonds de la forêt.
- Ce n’est tout de même pas un fils de truie qui va ainsi nous tenir la dragée haute ! s’écria le Comte, hors de lui et en s’élançant à la poursuite de l’animal sauvage.
Le train était cependant si vif que seul parvint à le suivre son neveu, tandis que tous les autres chasseurs se trouvaient distancés, empêtrés dans les fourrés épais et les breuils. Les deux hommes pourchassèrent ainsi le sanglier tout le jour, le repérant ici, le harcelant là, tentant de l’acculer plus loin, mais rien n’y fit. Les chevaux écumaient, étaient fourbus et la nuit tombait, quand ils se résolurent à mettre pied à terre et à bivouaquer autour d’un grand feu de bois mort. Ils étaient au plus profond de la forêt, sans même savoir où exactement. Le comte se retira donc dans les sous-bois, hors du halo de lumière que faisaient danser autour d’eux les flammes, pour se repérer aux étoiles du firmament.
Il revint bientôt, l’air accablé, tant que son neveu s’en alarma.
- Mon, oncle qu’avez-vous ? Sommes-nous donc à ce point égarés que vous ayez si triste mine ?
- Non, mon neveu, nous ne sommes pas perdus, nous avons seulement beaucoup bifurqué vers le nord-ouest, mais j’ai lu dans les astres scintillants, une bien étrange chose. Il est écrit là-haut que celui qui tuera bientôt son Seigneur aura un destin hors du commun, parsemé de gloire et de richesses.
- Oh, mon oncle, l’homme capable d’accomplir un tel forfait ne mériterait rien d’autre que l’enfer et la damnation éternelle !
Mais comme ils étaient là à palabrer devant le feu, les broussailles autour d’eux se mirent soudain à frémir, s’écartèrent brutalement, et l’énorme sanglier, sans doute intrigué par ce feu qui trouait l’épaisseur de la nuit, apparut en pleine lumière.
Le comte se rua sur lui, son grand couteau de chasse prêt à le mortellement frapper. La bête esquiva le coup et fit rouler le chasseur par terre d’une violente charge dans les jambes. Elle allait se ruer sur lui et lui labourer le ventre de ses féroces défenses, déjà elle était dessus lui, quand Raymondin brandit son épée et voulut le transpercer. Mais l’animal esquiva encore le coup d’une roulade et l’épée du jeune homme alla se planter dans le corps de son oncle, le traversant de part en part. Raymondin hurla de douleur. Il tomba à genoux près du gisant et se tint la tête dans les mains, pleurant toutes les larmes de son corps. Le Comte, quant à lui, vidé de son sang, agonisant déjà sur les mousses de la forêt, eut le temps de murmurer, avant de rendre son âme à dieu :
- Les étoiles, Raymondin…Le destin… Accomplis le destin inscrit sur les étoiles…
Au comble du désespoir, le jeune homme enfourcha sa monture et longtemps galopa à travers la forêt, cherchant une issue. Il sauta des fossés, enjamba des broussailles, pénétra des halliers et cent fois se cogna le front aux branches les plus basses des arbres. Enfin, n’en pouvant plus, son cheval se mit à marcher et Raymondin le laissa faire, perdu dans ses pensées et ses remords. Il ne revint à lui que lorsqu’il sentit l’animal tirer fortement sur les rênes en baissant l’encolure pour s’abreuver à un ruisselet qui sourdait à la base d’une énorme roche. Raymondin s’extirpa de sa rêverie et regarda autour de lui : le ruisselet s’épanchait plus loin en une nappe d’eau prisonnière d’un amas de rochers ; une eau claire, où se miraient déjà les premières et pâles velléités de l’aube.
Il écarquilla les yeux, croyant être en proie aux hallucinations de sa souffrance : une jeune fille, très grande, nue, les cheveux ruisselant jusqu’au creux de ses reins, se baignait, fredonnait et dansait en tournant en rond, le visage levé vers le ciel. Elle vit Raymondin et, sans cesser de tournoyer et de fredonner, vint à lui, l’eau de la fontaine aspergeant autour d’elle des cascades limpides :
- Raymondin, dit-elle, je sais ton malheur et je sais ton inconsolable chagrin. Tu viens de tuer bien malgré toi ton oncle et seigneur adoré…Les pas de ton cheval l‘ont ensuite guidé jusqu’ici, jusqu’à cette fontaine que l’on nomme dans tout le Poitou, la Font d’la sé, la fontaine de la soif. Je t’attendais, Raymondin, pour que s’accomplisse le destin que lut ton seigneur sur la course des étoiles. Je ferai de toi l’homme le plus riche, le plus puissant et le plus heureux de tout le royaume de France, mais il faudra auparavant m’épouser et me faire un indéfectible serment, Raymondin.
Subjugué, dans un état encore second, se souvenant aussi des dernières paroles de son oncle, le jeune homme murmura seulement :
- Je veux bien, Princesse. Que me faudra t-il jurer ?
- Il te faut jurer maintenant, en levant la main et en la portant ensuite sur ton cœur que, lorsque nous serons mariés, jamais au grand jamais tu ne chercheras à me voir le samedi et, où que j’aille ce jour-là, tu ne chercheras à me suivre.
- Je le jure, dit Raymondin. Sois ma femme, console-moi de tous mes maux et de toute ma tristesse, et je jure devant dieu que jamais je ne chercherai à trahir mon serment.
Et Raymondin, sur les indications de la belle jeune fille, retrouva l’allée qui mène à Coulombiers, puis celle qui conduit à Poitiers, où il arriva bientôt et déclara que son oncle bien aimé s’était égaré lors de la poursuite du sanglier fabuleux et qu’il ne l’avait jamais retrouvé. Il pleura, sa peine était sincère, on le crut. On alluma des cierges immenses et tout le jour on pria pour le salut de l’âme du bon comte de Poitiers, disparu en donnant la chasse à un sanglier sorti des enfers.
Raymondin cependant brûlait de revoir la céleste jeune fille de la fontaine. Il y retourna donc et manqua de tomber alors de stupéfaction. Il n’y avait plus la roche d’où s’échappait une source, mais il y avait là une chapelle dorée d’où sortait une tendre musique. La demoiselle en sortit bientôt, toute vêtue de blanc, elle prit Raymondin par la main, le conduisit à l’intérieur où tous les deux, devant un vieux prêtre à la barbe si longue qu’elle balayait les objets sacrés de l’autel, s’agenouillèrent. Le saint homme les bénit et les maria, après que Raymondin eut sur la croix renouvelé son serment déjà fait à sa magnifique épouse.
Alors, heureux et légers comme le sont toujours tous les jeunes mariés de la terre, ils s’en revinrent à Poitiers dans un carrosse resplendissant tiré par quatre forts chevaux. Ils vinrent en premier lieu saluer le successeur du Comte, fils du précédent et cousin de Raymondin, pour lui faire allégeance.
- Cousin et cher Comte, lui dit le jeune homme, répétant en cela le discours que lui avait préalablement prié de dire sa jeune femme, voici mon épouse…Vois comme elle est belle et vois comme elle est jeune ! Etre riche d’elle, me suffit, mon cousin, alors je ne demande pour m’établir sur tes terres que la Font d’la sé et, autour d’elle, un territoire si petit qu’une seule peau de cerf serait capable de le recouvrir.
-Tu es bien modeste, mon cousin ! Ta bonté et ta loyauté méritaient assurément bien plus que cela. Mais puisque tel est ton désir, va, Raymondin, ton étrange demande est accordée.
Mais la jeune et belle dame de la fontaine entreprit alors la nuit suivante de découper la peau d’un cerf en fines, très fines lanières, aussi fines que les fils de la toile que tisse une araignée. Elle les mit ensuite soigneusement bout à bout, de telle sorte que le territoire ainsi encerclé fut immense, englobant des forêts, des prairies, des villages, des vallons, des rivières, des champs et des villes. Le Comte de Poitiers ressentit bien là comme une tromperie, mais comme il était un homme d’honneur et de parole, il accorda ces territoires à son cousin et enjoignit à ses tabellions et à ses commissaires d’enregistrer dûment les édits de propriété.
Aussitôt, un château superbe, avec ses donjons, ses tours, ses remparts et ses parcs, fut élevé au beau milieu de ce territoire. En une nuit seulement. Raymondin s’interrogea. Mais d’où vient tout cela ? Et sa belle épouse lui répondit en riant. Bientôt, lui dit-elle, je couvrirai toute la province de châteaux, de villes, d’églises et de places fortes. Il me suffira d’avoir une bouteille d’eau et trois tabliers.
- Mais comment ? s’inquiéta encore Raymondin. Et le même rire, gai, léger, cristallin, lui fut donné en guise de réponse.
Le château de Raymondin et de sa femme est élevé sur une colline déboisée. Raymondin, oubliant ses questions, fou de bonheur au milieu de ses richesses, de ses soldats, de ses gens, de ses serviteurs, voulut lui donner un nom mémorable, que retiendrait l’histoire.
- Ce sera le château de Lusinème, car il y a dans ce nom toutes les lettres éparpillées de mon prénom, lui déclara sa femme, toujours gaie, toujours rieuse.
En une nuit cependant, une ville sortit de terre tout autour du château, une ville avec ses places, ses étals, ses rues, ses maisons, ses marchés, ses églises et ses habitants joyeux qui choisirent de la nommer Lusinème, en hommage au château des maîtres des lieux. Mais comme ils parlaient vite, fort, tous à la fois et de sourde façon, on entendit et on transmit Lusignan.
Si vous passez par là, par Lusignan, vous apercevrez encore, sur la colline, les restes du donjon que le temps a effrité et puis, si vous êtes curieux, si cette histoire vous a plu, vous approcherez encore, vous écarterez la broussaille et les ronces, et vous verrez à vos pieds s’ouvrir un souterrain.
Mais les prodiges ne s’arrêtèrent pas à Lusignan... Comme promis, la belle Lusinème - c’est ainsi que la nommait Raymondin en son cœur, faute de n’avoir su mettre les lettres dans un autre ordre, - sema en toute la région, villes, palais et monuments. A Melle, à Vouvant, à Mervant, à Taillebourg, à Fontenay, à Soubise, à Brouage, à Surgères, à Mirbeau…partout. Et puis, sur les rives de la Sèvre niortaise, un peu plus loin que Lusignan en partant sur l’océan, elle éleva une ville avec des tours, des châteaux, des hôtels, des promenades. C’est aujourd’hui Saint-Maixent et c’est l’œuvre de Lusinème.
Survolant bientôt la Vendée, elle construisit encore une abbaye majestueuse, à Maillezais…Et Raymondin, émerveillé, se disait toujours, mais comment fait-elle ? Comment ma femme, mon adorée, si frêle, si délicate et si fragile, construit-elle tous ces trésors aux charpentes si lourdes et aux pierres si volumineuses ?
Mais ces questions étaient vite occultées par son bonheur, d’abord, mais aussi par une autre interrogation, qui le plongea bientôt dans de sévères et douloureuses inquiétudes.
Sa jeune femme lui donnait en effet régulièrement un fils. Elle lui en offrit dix au total. Mais tous, hélas, souffraient d’une horrible malformation. Ils étaient laids, ils étaient même hideux, repoussants. Le premier, Guy, n’avait qu’un œil. Le second, Urian, possédait bien ses deux yeux mais ils n’étaient pas placés au même niveau, ce qui lui donnait l’air sauvage de la démence. Odon avait des mains très fines, presque transparentes et couvertes d’écailles rugueuses et froides, Raymond disparaissait sous une épaisse fourrure de poils hirsutes, tel un ours, Geoffroy, le plus terrifiant, le plus brutal, le plus fort, anormalement fort, avait une défense de sanglier qui lui sortait de la bouche en lui déchirant les lèvres, et il écumait et il vociférait sans cesse. Thierry n’avait pas d’oreilles, seulement deux larges trous en lieu et place, Froimond était chauve et sa face était ronde, rouge, large, avec des yeux énormes, sans rétine, et qui semblaient lui sortir de la tête. Regnault, chétif, n’avait qu’une jambe et il sautillait comme un passereau, Antoine avait des griffes de lion, acérées et longues de plus dix centimètres à chaque doigt de pieds. Le dernier, enfin, était tellement difforme, tellement bossu, sans bras, sans nez, sans yeux, qu’on le tua au berceau.
Toutes ces monstruosités effrayaient leur père et le plongeaient dans un profond désarroi, surtout celles de Geoffroy, méchant, violent, et qui, malgré tout, était le fils préféré de la belle et douce Lusinème. Raymondin, lui, se consolait avec Regnault, l’unijambiste. Celui-là était d’un caractère doux, rêveur, attendri. Il voulait, dit-il à son père, se faire moine à l’abbaye de Maillezais, s’y retirer et étudier les livres.
Tous les autres garçons, en dépit de leurs atroces infirmités, épousèrent la carrière militaire et s’y couvrirent de gloire et de lauriers. Quand Geoffroy cependant apprit la vocation de son frère Regnault, il entra dans une colère terrifiante, frappa et hurla que dans une famille de guerriers, un moine était une honte. Revenu précipitamment d’une campagne militaire, il fonça donc à toute allure sur Maillezais, seul, il y étrangla tous les moines, supplicia son frère et mit le feu à l’abbaye.
Raymondin fut au désespoir. Son fils préféré, tué par le plus horrible et le plus taré de sa descendance ! Il voulut exiger que sa femme répudie ce monstre, qu’elle le chasse sur-le-champ. Et il se mit à la chercher partout, dans les cours, les donjons, les tours, les chambres…Il ne la trouva point. Il l’appela, elle ne répondit point. Alors, il se souvint soudain qu’on était un samedi et il se souvint en même temps de son serment, deux fois donné…Mais la peine était trop grande, le chagrin trop lourd, il s’engouffrait déjà dans le souterrain du donjon, où il lui semblait avoir perçu une voix : une voix qu’il avait cru reconnaître comme étant celle qui avait fredonné, jadis, la mélodie de la Font d’la sé.
Il marchait maintenant à pas de loup…Une faible lumière vacillait, là-bas, dans le noir lointain. Il approcha et il vit, horrifié : sa femme était nue, plongée dans une sorte de fontaine souterraine…Elle était nue, ses seins resplendissaient et se dressaient, sa taille était fine et, juste après cette taille…Raymondin poussa un cri de douleur. Après cette taille, ce n’était plus une femme mais un serpent, avec une longue, une très longue queue qui fouettait avec violence et furie l’eau de la fontaine.
- Horreur ! Une fée ! s’écria Raymondin. J’ai épousé une fée !
- Lâche ! hurla Lusinème, tu viens de trahir ton serment ! Sois maudit à jamais autant que je le suis et, soulevant la terre, la faisant craquer et jaillir en l’air en même temps que les pierres des remparts et du donjon, elle s’envola dans les airs, sa longue queue d’écailles ondulant derrière elle. Alors un hurlement, une plainte épouvantable, démentielle, d’un désespoir sans nom, déchira les airs, plana longtemps au-dessus des villes et des forêts. On l’entendit, épouvanté, de Poitiers jusqu’à La Rochelle.
Car telle avait été la malédiction maternelle portée sur Mélusine, la benjamine de la fée Pressine. Malédiction terrible la condamnant à une métamorphose régulière, mi-femme, mi-serpent ; une métamorphose qui ne devait jamais être vue d’aucun humain, sous peine de malheurs et de désastres.
Et depuis des siècles, maintes fois épousée, jamais Mélusine, n’a eu l’heur de rencontrer l’époux capable de tenir son serment de ne point assister à la monstrueuse mutation. Alors, depuis des siècles et des siècles, la fée court les bois, les chemins, et les fontaines, à la recherche désespérée de l’impossible époux.
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12.01.2012
L'agonie du néolithique
Je remets ce texte en ligne, déjà offert ici en décembre 2010. Je le remets en ligne parce que je viens d'expédier à un éditeur parisien, ce matin même et sur un coup de tête, un manuscrit, Agonie, dont le contexte est exactement celui-ci.

Devant nos yeux, l'hystérie productiviste agricole s'était mise en marche, lentement, mais jusqu'à l'actuel désastre d'une poignée d'imbéciles hégémoniques régnant sans partage sur des plaines sans âme livrant des fruits sans goût.
Depuis notre fenêtre, nous assistions aux premières joutes entre les anciens et les modernes. Notre potager était heureusement à l'abri de toutes les convoitises expansionnistes : savetiers qu'aucun financier ne songeait à venir corrompre, nous goûtions en quelque sorte le paisible confort de l'indigence.
Je trouvais les tracteurs laids, simplement, et je regrettais l'odeur des chevaux et le bruit cadencé de leurs fers sur les pierres des chemins.
D'ailleurs, les pierres disparurent peu à peu sous le goudron et les graviers. La commune se dressait sur ses ergots et faisait la moderne. Elle voulait être au rendez-vous des grands bouleversements alors, comme l'Empire, il lui fallait des grands chemins qui menassent sinon à la Ville Eternelle du moins jusqu'à la grande route de Poitiers.
Sitôt bitumés, ces grands chemins désormais petites routes virent leurs talus éventrés et jalonnés d'énormes tuyaux qui conduiraient bientôt l'eau jusques dans nos maisons. Vinrent alors des camions, des hommes et de monstrueux engins qui forçaient l'étonnement admiratif du paysan même le plus moderne. Il s'attardait à les caresser et à les examiner sur toutes les coutures, allant même jusqu'à se coucher dessous pour tout voir et ne rien comprendre.
Une fois debout, les bras croisés sur le torse, la moustache gaiement relevée, il posait des questions aux conducteurs, montrait de son gros index, faisait des commentaires de spécialiste sur la puissance des moteurs, l'épaisseur de gomme sur les pneus, enfin sur tout ce qu'il pouvait comparer avec son nouveau tracteur.
Le massacre de l'adduction d'eau dura des mois. Des haies furent arrachées, des fossés furent comblés, des champs tout juste ensemencés furent lacérés de profondes tranchées qui mettaient au jour des pierres énormes et bouleversaient la terre, ce qui cessa de forcer l'admiration du paysan même le plus moderne, lequel se mit à crier aux vandales et aux barbares.
Des injures furent proférées, des poings menaçants se levèrent. L'ouvrier dépliait des plans qu'il frappait du revers de la main. Ces plans étaient sa feuille de route, son missel, et ils étaient indiscutables. Des ingénieurs étaient venus là, ils avaient mesuré, ils avaient pensé, ils avaient calculé puis ils avaient dessiné.
Le paysan hurlait que ces imbéciles d'ingénieurs avec leur géométrie de bureau n'y connaissaient rien, tandis que lui, monsieur l'ouvrier, ça faisait six générations qu'il était là, il connaissait par cœur le terrain, il savait où était la pente la plus forte, là où c'était le plus court et là où il fallait creuser.
Immanquablement, c'était dans le champ du voisin.
S'installant aux commandes de sa machine, l'ouvrier finissait par passer outre et les disputes se faisaient alors intestines. Des voisins s'insultèrent et en vinrent à ne plus s'adresser un mot des années durant, pour enfin se réconcilier un beau matin au hasard d'un enterrement ou d'une partie de chasse. Ces nouveaux anciens amis ne se quittaient alors plus. Comme s'ils eussent voulu rattraper le temps perdu, on les voyait partout ensemble et bras dessus, bras dessous...jusqu'au schisme du remembrement.
Là, les haines et les ressentiments se firent tenaces et même se transmirent à plusieurs générations. Un petit-fils, voire un arrière petit-fils, ne pouvait pardonner que ce champ de groie du grand-père ou de l'arrière grand-père, fût passé aux mains d'un autre, comme cela, par la vertu d'une décision idiote d'une administration criminelle et en échange d'une terre invalide où ne fleurissaient que des chardons. Si les fusils restèrent bien pendus aux pattes de chevreuil recourbées et aux grotesques têtes de sanglier, il s'en fallut tout de même de très peu, dans certains cas extrêmes, qu'une main exaspérée ne les décrochât en guise d'ultima ratio regum.
En tout cas, la menace en fut maintes fois proférée.
Après bien des méandres, l'eau courante avait cependant fini par arriver jusqu'à notre robinet qui, comme l'ampoule électrique, ne fut ouvert qu'en cas d'absolue nécessité. Pour les légumes, pour la lessive, pour l'eau de table même, le puits avait encore de beaux jours devant lui. Menacer de se jeter dedans était donc toujours une menace de suicide meurtrier et antisocial.
Le robinet, lui, ne servait guère qu'à la toilette, tout à fait sommaire au quotidien, des dents jusqu'aux orteils les dimanches.
Le silence des chrysanthèmes (2006)
Image : Philip Seelen
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11.01.2012
Quand ça tourne en rond sans vraiment tourner rond
- Allô ?
-Marie Tezniès, Editions La Perle rare, j'écoute...
- Bertrand Redonnet, bonjour madame.
- Bonjour monsieur.
- Voilà : j’ai écrit un livre et je cherche un éditeur.
- Bien. C’est votre premier roman, je présume.
- Comment savez-vous que c’est un roman ?
- Parce que ça doit être votre premier livre et on commence toujours par un roman…En général.
- Ah bon ? Mais comment pouvez-vous savoir que c’est mon premier livre ?
- Parce que sinon vous ne me téléphoneriez pas. Vous auriez vos entrées.
- Ah bon ? C’est assez fulgurant comme raccourci, je trouve. Non, c’est mon cinquième livre.
- Ah bon ? C’est curieux. Et pourquoi me téléphonez-vous alors ? Que voulez-vous exactement, monsieur ?
- Je vous l’ai dit, madame : j’ai écrit un livre et je cherche un éditeur.
- Vous venez de me dire que vous en aviez écrit cinq.
- Bon…Recommençons depuis le début. J’ai publié quatre livres et, là, je viens d’en écrire un cinquième qui n’est pas encore publié et que je voudrais vous proposer.
- Votre éditeur n’en veut pas ?
- Je ne lui ai pas présenté.
- Ah bon ? Et pourquoi ? Il a fait faillite ?
- Non. En tout cas pas à cause de moi, si ça peut vous rassurer. Disons que je suis fâché avec lui. C'est bête, mais c'est comme ça.
- Ah bon ? Tiens…tiens… C’est curieux. Et pourquoi ?
- Est-ce bien nécessaire de vous en informer ?
- Ben, c’est que je trouve ça très curieux…C’est rare.
- A cause des droits d’auteur, des contrats, du silence et de tout le merdier…
- Ah bon ? C’est vraiment très curieux…En général, les auteurs ne s’occupent pas de ce merdier-là, comme vous dites. Ça n’est pas leur affaire. Ils écrivent, point.
- I sont vraiment cons à ce point-là, justement ?
- Pardon ?
- Rien…Veuillez m’excuser. Je causais à mon bonnet
- Bien. Et de quoi est-il censé nous parler votre…voyons voir, cinquième livre ?
- De quoi il parle ? Ben, comme ça, à brûle-pourpoint, c'est délicat...Heu...De vous, tenez !
- Ah, ah, ah, ah, vous êtes un comique, vous ! De moi ?
- Oui, des éditeurs qui posent des questions stupides.
- Au revoir, monsieur !
Crac !...tut…tut tut…tut tut…tut tut…tut tut…tut
Illustration:Philip Seelen
12:15 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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10.01.2012
Ceci n'est pas un coup d'gueule
Quelqu’un que je porte en haute estime me dit ce matin : si tu veux garder ta souscription, change ta couverture fictive, parce que celle-là, elle est moche et plus stalinienne qu’elle, t’es mort !
Je vais vite voir et, comme dirait l’autre, en effet ! Je supprime illico la couverture incriminée et en bricole une autre.
Que voici.
J’éclate de rire aussi parce que ça fait du bien, parfois, d’être pris en flagrant délit de mauvais goût, surtout par quelqu’un dont on juge qu’il en a, du goût.
Et cette remarque tombait à pic parce que je voulais justement vous en parler de cette souscription lancée le 17 décembre. Une idée comme ça, un pavé dans la mare.
Vous avez été, jusqu’à aujourd’hui, 21 à souscrire…Le chiffre cacochyme m’oblige à vitement remballer mes gaules et à conclure à l’erreur d’aiguillage : nous sommes bien dans une société systématique où la marchandise est reine sans partage et où l’échange, le troc, sont vaincus, au point d’en être devenus quasiment scabreux.
Et puis comme ces temps derniers il semblerait que mes idées soient plus souvent mauvaises que bonnes, ça n’en était certainement pas une lumineuse que de vouloir vous soutirer 20 euros pour que vous lisiez un livre que vous aviez déjà lu gratuitement. Quel sot !
L’argument pourtant donné par La Zélie était vraiment encourageant ; je l’en remercie vivement : « J'aime les livres, je veux avoir ce livre sans chercher midi à quatorze heures, c'est normal que celui qui écrit (blog ou autre support) ait envie de rassembler ses écrits dans un livre! »
Envie ? Oui. Alors qu’il se débrouille ou passe par le système par tous décrié et néanmoins par tous contresigné !
J’annule donc cette souscription, sans dépit aucun je vous l'assure, un peu amusé même, et m’attache désormais à trouver une autre voie à mon projet d’édition. Il est trop tôt pour que j’en parle maintenant dans le détail car d’autres camarades proposent de s’y investir, qui n’ont pas encore pris publiquement la parole sur le sujet. Ça tournera évidemment autour de l’édition et du livre, mais plus jamais, je ne tendrai mon chapeau.
D’ailleurs, je n’ai jamais eu de chapeau et mes poches ont des trous.
Merci aux 21 souscripteurs putatifs*. Ils verront sans doute, quand même, leur choix se matérialiser, mais sous un autre jour, un autre angle de vue. C’est presque une dette que j’ai contractée envers eux.
En attendant, je signale que Le Manchot a mis en ligne la première partie de Pan Trésor Kowalski, chapitres alternés avec ceux de son roman, Le Parallèle du Sosie.
* Je précise qu’il s’agit d’inscriptions préalables, de principe, et non de sous envoyés. Précision inutile peut-être ?
12:55 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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09.01.2012
Un homme qui ne boit que de l'eau n'a pas de secrets à cacher à ses semblables
Dans mes placards, il y a de l’eau-de-vie de prune, du pineau, de la vodka, quelques bouteilles de vin, un reste de Calvados. Ces quelques soldats de l’ivresse, immobiles et debout, s’ennuient à mourir depuis longtemps sur leurs étagères. Personne ne vient plus rien leur demander. Ce sont des cadeaux que l’on nous a faits et, parfois, ils daignent servir un visiteur. Pas souvent…
Quand on habite un climat aussi éloigné, les visiteurs se font rares. J’aurais élu domicile aux Etats-Unis ou au Canada, ce serait plus facile, je crois. On monte dans un avion à Roissy, on en descend quelque huit ou dix heures après et salut ! Il n’y a pas le choix et quand on n’a pas le choix, les décisions se prennent forcément plus vite.
Mais là. Voiture ? C’est possible. Deux ou trois jours. Fatigant. En bus ? Pouah ! Trente six heures non-stop d’une bruyante promiscuité, de Paris à Varsovie. En train, via Bruxelles et Berlin ? Oui, pourquoi pas ? Long et hors de prix…Et des correspondances de nuit, en plus. En avion, bien sûr. Deux heures et demie. Est-ce que ça vaut le coup, toutes ces démarches, ces contrôles, ces enregistrements, ces attentes, pour voler deux heures et demie ? Sans compter que toutes ces options ne mènent pas jusqu’à mon placard à bouteilles mais jusqu’à Varsovie seulement. Il y a encore trois heures et demie de route pour atteindre ma campagne, sur les rives du Bug.
Bref, la multiplicité des solutions, loin d’être un atout, est certainement un handicap. Il faut être vraiment motivé. Et je ne suis pas assez aimant - je n’aimante pas assez je veux dire - pour inciter sans doute à un tel déplacement. En plus, il fait froid chez moi…Et c’est la Pologne. A part l’amitié, qu’est-ce qu’on viendrait chercher en Pologne ? Et est-on bien certain de la trouver à l’arrivée, cette amitié ? C’est tellement versatile, l’amitié !
Mais revenons à mes bouteilles inutiles. Je les regarde comme d’anciens compagnons de route, ces totems de l’ébriété, ces dieux de l'ivrognerie abandonnés là. Déchus. Ils semblent monter la garde le long du parcours et des souvenirs. On dirait des maîtresses éconduites aussi, mais amicales, sans mal-vécu, l’étiquette souriante. Et je pense à une phrase de Vailland, dans ses Ecrits intimes, que je cite de mémoire, donc en substance : « Autant il m’apparaissait, avant, inconcevable de vivre sans boire, autant il m’apparaît aujourd’hui inconcevable de vivre en buvant. »
Autrefois, une bouteille dans ma maison ne vieillissait jamais. Elle était vitement sacrifiée sur l’autel du quotidien.
Un schisme s’est donc opéré en moi. Il y a sept ans. Je n’ai plus de l’ivresse que des souvenirs qui s’estompent. Beaucoup, beaucoup de souvenirs, des bons, des mauvais, des minables, des sublimes, des avilissants, des violents, des hilarants, des ponts humides dans la nuit sans logis. J’avais bu toute ma vie, de mes premiers bals du samedi soir, à quatorze ans, à mon départ pour la Pologne, à cinquante bien sonnés.
J’y pense souvent : je n’ai fait aucun effort de volonté pour cela ; je ne me suis pas fait militant d’un sevrage ; je n’ai pris aucune de ces résolutions qu’on dit niaisement être bonnes. C’est venu comme ça. Je n’éprouve plus aucun besoin d’alcool, alors que je ne pouvais envisager un quotidien, une fête, un concert, une rencontre nouvelle, sans lui…
Je cherchais alors à ne plus m’habiter ? Je cherchais à mettre en exil ce personnage qui était moi et qui préférait ainsi dresser entre lui et la réalité des rapports humains le prisme déformant, ou plus audacieux, ou plus opaque ou plus aigu, plus clairvoyant, de l’ivresse ? Sans doute.
Voyager n’est pas guérir son âme, disait Sénèque, déjà cité dans Géographiques. Ce n’est pas la question du voyage. Il est même question du contraire. C’est la question essentielle de se retrouver seul, face à face, sans cartes biseautées dans le cerveau, donc de se retrouver vraiment et d’avoir soudain besoin de toute la force et de toute l’intelligence de la situation pour la vivre sans s’y abîmer.
On s’habite plus authentiquement soi-même quand on habite chez les autres. Forcément.
Le jour où j’ouvrirai mon placard pour décapsuler une bouteille, que je m'assiérai à la table pour contempler mon verre, pour le faire tournoyer un moment dans mes mains, pour humer le liquide dansant, pour sentir en moi, soudain, cet éloignement de la pensée et le courage nébuleux d'autres désirs, plus loin que l’immédiat des jours, alors, c’est que j’aurai rompu ma complicité poétique, sanguine, avec l’exil et que j’aurai besoin de m’habiter autrement. D’exiler mon exil.
Car cet alcool que je ne fréquente plus mais dont j'aime encore l'idée a ceci de terrible : il emmène vers des ailleurs qui ne sont accessibles que sans lui.
15:54 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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07.01.2012
Jòzef Kraszewski
La huitième nouvelle du recueil Le Théâtre des choses que j’ai publié cet été à l’enseigne des éditions Antidata, fait la part belle à l’écrivain polonais Jòzef Kraszewski, dont la maison d’enfance à Romanów, sorte de petit manoir d’agréable facture environné de grands bois, est aujourd’hui un musée consacré à sa mémoire, à une quinzaine de kilomètres de ma maison.
J’aime venir me balader en ces lieux chargés d’histoire, de littérature et tout empreints d’un fier isolement. A l’automne dernier, une exposition des photos personnelles de l’écrivain montrait un magnifique portrait du sieur Gustave Flaubert. Trouver une icône de la littérature française à l’autre bout de l’Europe, dans un village perdu, fut pour moi source d’un petit pincement. Comme un goût d’une littérature universelle. Un clin d’œil.
Jòzef Kraszewski était né, en fait, à Varsovie, son père ayant préféré rejoindre la capitale au moment où tout le pays était traversé par l’armée napoléonienne en route vers sa déroute, cap sur Moscou. C’était en 1812. La famille de l’écrivain reviendra à Romanów l’année suivante.
La Pologne – plus exactement la région -célèbre donc cette année le bicentenaire de la naissance de Kraszewski, que plus personne pourtant - du moins pas grand monde - ne lit aujourd’hui. Il est, comme on dit, tombé en désuétude. L’expression m’a toujours semblé jouer le rôle d’un doux euphémisme, peut-être par assonance avec décrépitude. On ne lit donc plus guère Kraszewski en Pologne, mais, franchement, lit-on encore beaucoup, en France, ailleurs qu’en terminale ou sur les bancs de la faculté des Lettres, Stendhal, Balzac ou Hugo ?
Je savais les liens qui avaient uni Kraszewski à la France. Ces liens lui avaient d’ailleurs valu de tâter de la paille humide des cachots de Bismark qui le soupçonnait d’être un espion au service des Français, alors que sourdait le conflit qui éclata en 1870. L’ouverture récente des archives permet de certifier que les soupçons de l’austère Prussien étaient absolument fondés : Jòzef Kraszewski, comme de nombreux Polonais, misait sur la victoire française pour desserrer l’étau prussien sur toute la Poméranie et tout le nord du pays. On sait ce qu’il en advint de ces espoirs avec la chute de Badinguet. Ce qui ne fut pas pour nous un désastre, comme quoi les peuples ont toujours des intérêts divergents quant aux résolutions de l’histoire.
A la faveur de ce bicentenaire, donc, qui risque de rester confidentiel, j’ai dernièrement appris, par l’excellente revue de critique, Polityka, l’existence d’autres complicités de l’écrivain polonais avec des écrivains français, et non des moindres.
Jòzef Kraszewski avait en effet été rédacteur en chef de la revue, Gazeta Polska. Il s’efforçait ainsi de démontrer que la Pologne, quoique rayée de la carte géopolitique, existait bel et bien. Il voulait aussi ouvrir les Polonais à l’esprit de la littérature en Europe et il signa donc avec Victor Hugo une convention pour la publication en feuilleton des Misérables.
Je lis aussi qu’à ceux de ces compatriotes qui ne manquèrent pas de lui faire le reproche de travailler pour une revue juive, Kraszewski avait déclaré en substance :
«Pour moi, il n’y a pas les juifs d’un côté et les Polonais de l’autre. Il n’y a que des citoyens polonais épris de liberté. »
Cet état d’esprit est à souligner dans un pays dont les bourreaux nazis se serviront moins d’un siècle plus tard comme billot le plus criminel et le plus sanglant de toute l’histoire de l'humanité et où l’antisémitisme avait des racines profondes, historiques, qu’il ne m’appartient pas de développer.
Kraszewski entretenait aussi une correspondance assidue avec un certain Henri Beyle et, bien avant que ses compatriotes ne s’en persuadent, assurait que celui qui signait sous le nom de Stendhal ferait date dans l’histoire de la littérature. Il appréciait et connaissait aussi Tourgueniev, qui vivait alors en France.
L’importance de Jòzef Kraszewski est telle que, par-delà la qualité de son œuvre jugée d’une qualité inégale, certains le considèrent aujourd’hui comme le père du roman polonais.
Mais tout cela, bien sûr, intéresse-t-il encore beaucoup de monde ? Moi-même, si le hasard d’un exil ne m’avait fait son voisin, me serais-je intéressé à l’écrivain tombé en désuétude ?
Rien n’est évidemment moins sûr.
Illustrations : le bureau de Kraszewski - L'entrée du musée
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06.01.2012
Le capitaine La Bravoure
A l'époque des Sept mains, je m'étais amusé (distrait ?) à vouloir démontrer qu'à partir des histoires qu'on se raconte entre copains pour se fendre la pipe, on peut faire des textes à prétention littéraire.
Mais, si on sait exactement ce qu'est une histoire racontée pour se fendre la pipe, on ne sait pas encore très bien ce qu'est un texte à prétention littéraire.
Alors vous dire si j'ai réussi ma démonstration est impossible, car il y a presque autant de textes à prétention littéraire qu'il y a d'auteurs et de goûts de lecture.
En tout cas, l'exercice fut plaisant.
La mer, la très vaste mer, dansait sous les feux du solstice et toute cette lumière réfléchissante, décuplée par les flots capricieux comme des diamants liquides, faisait mal aux yeux pourtant burinés des marins, qui plissaient les paupières et mettaient parfois leur main au front, telle une visière.
Le bateau battait pavillon anglais et croisait en mer d’Oman, au large des Indes, ses flancs surchargés d’épices, de thé et autres fines richesses spoliées sur «la perle de la Couronne». Il était en partance vers les terres chéries et lointaines du Royaume, cap plein sud d’abord, sur cette route ouverte par Vasco de Gama, quelque quatre siècles auparavant.
Paisiblement assis non loin de la proue, le capitaine tirait sur une lourde bouffarde et son regard vagabondait sur la grande nappe lumineuse. Peut-être ce regard portait-il même plus loin encore que l’horizon vaporeux, là-bas où semblaient finir les eaux et recommencer le ciel, qu’il se perdait dans ses fiers souvenirs de vieux coureur des mers, dans les bras d’une femme gourmande, allez savoir, et dans un port qui n’avait ni nom, ni patrie, aux ruelles infâmes.
Un homme robuste, gigantesque même, le capitaine. Craint, certes, mais aussi adulé de ses marins. Une épaisse chevelure rousse comme des soleils couchants retombait sur ses épaules et le vent du large bousculait et jouait par moments avec des mèches broussailleuses qui barraient alors le visage et voilaient la profondeur des yeux.
Capitaine La Bravoure. Un nom glorieux qui retentissait jusqu’aux antipodes, un nom comme une sommation en direction de toute la flibuste, un sobriquet légendaire, à la juste hauteur de l’intrépidité et de la loyauté du personnage.
La voilure était gonflée et sereine était la navigation du vaisseau. Le capitaine pensa que bientôt, à quelques mois de là…
Le cri fut jeté de là-haut, du poste de vigie, et courut sur l’étendue des eaux.
- Bateau pirate à tribord !
Les flammes d’une colère déterminée jaillirent dans les yeux du capitaine tandis qu’il voyait flotter dans le vent, encore assez loin au bout de sa lorgnette, le redoutable drapeau noir affublé de la tête de mort. Le navire des pillards fonçait droit sur leur flanc. L’intention était sans ambages et la bataille inévitable.
Le capitaine hurla qu’on virât de bord et dirigea lui-même son vaisseau vers l’affrontement. Il courut d’un côté sur l’autre, fonça d’un poste à l’autre, éructa ses ordres, exhorta ses hommes, les plaça, surveillant tout, organisant tout et, alors qu’allait s’engager le terrible combat à mort, se tourna vers son second :
- Qu’on m’apporte mon pantalon rouge !
La mêlée fut digne d’Homère. Elle fut une débauche de sang et les morts rosissaient bientôt de leurs ventres béants la surface tout à l’heure si bleue des eaux. Les voyous des mers avaient été anéantis, on leur avait coupé la gorge, on les avait amputés de leurs membres, même les plus intimes, avec cet excès de zèle et de raffinement dont seuls les Anglais ont le secret. On les avait pendus même, par le cou ou par les pieds, on les avait passés par le fer et le feu et leur vaisseau disloqué, incendié, massacré, fut bientôt expédié par les gouffres abyssaux des flots.
Le Capitaine La Bravoure commanda alors qu’on mît en perce des barriques de bière et qu’on fêtât, sur le pont et sur-le-champ, l’éclatante victoire des corsaires de sa Majesté sur les flibustiers sans foi ni loi.
Et la fête battait son plein quand le second demanda nonchalamment à son capitaine pourquoi il avait absolument tenu à revêtir un pantalon rouge avant de monter au combat :
- Matelots, hurla alors La Bravoure afin d’être entendu de tous, qui cessèrent un moment leurs libations et tendirent leurs oreilles respectueuses. Matelots, un capitaine digne de son grade et de son nom, doit aimer, protéger et encourager ses hommes ! Supposez que j’eusse été terriblement blessé pendant la mêlée ! Imaginez la vue de mon sang se répandant et maculant affreusement mes habits ! Qu’auriez-vous dit, garçons ? Nous sommes faits, notre capitaine est mourant ! Nous sommes vaincus, voilà ce que vous auriez dit et cédant à la panique aussitôt, auriez laissé les vandales investir notre place, vous égorger et piller la Reine !
Avec un habit rouge, mes garçons, pas moyen pour vous de savoir si un couteau, un sabre, a largement entamé ma chair ! Pas moyen de vous décourager devant mes blessures ! Oui, je le réaffirme avec force : Un capitaine doit montrer, toujours, le chemin de la victoire, ne rien laisser transpirer de ses éventuelles faiblesses et sans cesse galvaniser ses hommes !
Ce ne fut alors qu’une vaste clameur d’admiration et de joie, clameur qui submergea le navire tout entier, s’amplifia, sauta par-dessus bord, chevaucha les houles radieuses, et monta jusqu’aux cieux infinis.
A quelques jours de là cependant, alors que le capitaine tirait toujours sur sa lourde bouffarde et que son regard vagabondait derechef sur la grande nappe lumineuse, et que même, peut-être, ce regard portait plus loin encore que cet horizon vaporeux, là-bas où semblaient finir les eaux et recommencer le ciel, qu’il se perdait dans de vagues souvenirs de vieux coureur des mers, dans les bras d’une femme gourmande, allez savoir, et dans un port qui n’avait ni nom, ni patrie, aux ruelles infâmes, alors qu’il faisait tout ça à la fois, le capitaine, la vigie là-haut lança à nouveau, non plus un cri, mais de nombreux cris, une véritable salve de cris alarmants…
- Vaisseaux pirates à bâbord, vaisseaux pirates à tribord itou, à l’avant et à l’arrière encore vaisseaux pirates, bateaux pirates partout !
Le capitaine, amer, constata au bout de sa lorgnette.
Et ses yeux prirent alors une lueur étrange, qui vacillait, qui tremblait, qui n’arrêtait pas d’aller et de venir d’un coin de l’œil à l’autre. La mer, en effet, la vaste mer n’était plus qu’une forêt hirsute de drapeaux noirs à têtes de mort et le cercle sinistre des bateaux assassins, lentement, silencieusement, inexorablement, glissait sur les eaux et allait bientôt se refermer sur lui.
Alors calmement, le capitaine se retourna vers son second et d’une voix que celui-ci ne reconnut qu’à peine tant elle était livide, susurra cet ordre lapidaire :
- Qu’on m’apporte mon pantalon marron !
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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05.01.2012
La page du grimaud
Le fleuve, majestueux et impassible, traversait la ville, roulant ses flots éternels d’aval en amont. Heu…Non. D’amont en aval plutôt.
Je reprends :
Gna...gna...gna...gna... (…) Le fleuve, majestueux et impassible, traversait la ville, roulant ses flots éternels d’aval en amont, merde de merde ! d’amont en aval.
La lune au dessus de l’eau étirait des couleurs diaphanes. La nuit était blême. On aurait dit une nuit étalée sur un cimetière avec cette pâleur toute lunaire tout avec toute cette pâleur lunaire.
Les gens dormaient dans leur lit, je crois bien…Seuls quelques noctambules avinés, la démarche légèrement chaloupée, hantaient encore les trottoirs où luisaient timidement le jaune des vieux réverbères.
Il faisait froid. Un froid qui cinglait le visage. Je marchais et je me demandais quel souvenir confus m’inspirait cette ville silencieuse dans la nuit blafarde sous la lune sous l’astre nocturne. Je cherchais dans ma mémoire en feu. Mais je ne trouvais rien.
Alors je vins regarder dans l’eau et je vis soudain, à la lueur conjuguée de l’astre de la nuit la lune et des vieux lampions, comme un reflet…Rêvais-je pendant que les autres dormaient ? Non! Impossible Pas Possible ! Je me suis penché pour regarder mieux et, en effet, j'ai vu ton visage qui tremblait au rythme des vaguelettes. J'ai senti aussi, qui flottait dans l'air, ton parfum... Si ! si ! Alors je me suis dit que c’était toi que m’inspirait la nuit blafarde dans cette ville. Mais je ne me suis pas souvenu de la ville qui avait fait que je me souvenais. Je ne me suis souvenu que de toi, de toi, mon amour, que j'ai tant Aimée tant aimé et que je n'arrive pas à oublier ! Ah toi ! T’es donc Toi ! T’es toi donc !
- Ouais, t’as raison, tais-toi donc !
(.....)
Ouf ! Merci.
L'illustration de ce texte, ô combien génial ! est de Philip Seelen
14:23 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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04.01.2012
Lire de la littérature
Je n’ai jamais lu Eric Bonnargent ailleurs que sur le net, plus précisément sur l’Anagnoste, blog de très belle tenue aux destinées duquel il préside en compagnie de Marc Villemain ; dans certains textes publiés sur le blog de Juan Asensio et, également, à l'occasion du débat sur la littérature qu’il nourrit à parts égales avec le susnommé Juan Asensio et François Monti, débat que je vous recommande, d’ailleurs, de lire si ce n'est déjà fait.
Cette lacune est certainement un tort, j’en conviens sans ambages. Mais le nombre d’auteurs qui méritent qu’on les lise et que je n’ai pas encore lus, est effrayant au point de m’effrayer moi-même ! Faute de plein de choses, surtout vivant dans un pays où les librairies françaises ne fleurissent plus beaucoup depuis que, poussées par les vents lénifiants de l’ouest-Eldorado, les librairies anglaises plombent le marché du livre - le monde-image a besoin de codes, pas de mots - et que la langue française, longtemps considérée par les Polonais comme l’expression même de l’esprit, est en décadence complète, à tel point que son enseignement dans les collèges est sur le point d’être abandonné. Varsovie, 160 km de la frontière orientale où j’ai élu domicile, compte une librairie française, encore faut-il y commander préalablement l’ouvrage qui vous intéresse. Lublin n’a pas de librairie française, stricto sensu, sinon une librairie linguistique et universitaire, avec un rayon offrant quelques étoiles du hit parade, genre Le Clézio. Houellebecq, les jours bien achalandés.
Je ne digresse pas…C’est bien de lecture et d’Eric Bonnargent dont je veux parler. Donc, difficultés à me procurer certains livres et redécouverte des grands classiques emportés dans mes valises, ou alors achat à la librairie de Varsovie, ou bien encore, demandes à des amis de France, ce qui, à la longue, est un peu délicat.
Je vous raconte tout ça en préambule car, dans une interview accordée à Joseph Vebret, Eric Bonnargent dit la chose suivante :
« (…°) je n’ai rien contre les livres purement distrayants, du moment qu’ils respectent la langue. Mais si un grand livre peut être distrayant, cela ne peut en aucun cas être sa seule qualité. La grande littérature peut distraire, mais telle n’est pas sa fonction. Madame Bovary n’a aucune fonction à distraire le lecteur. Par contre, si Fred Vargas ne parvient pas à nous distraire, alors elle a raté son but. Et, quand je veux me distraire, je lis bien volontiers un Fred Vargas ! »
Il me semble qu’il y a là, non pas une approche littéraire de la littérature, mais une approche purement philosophique, d'une part, et que, d'autre part, le mot distrayant est employé à la légère, dans son acception la plus vulgaire.
Car si Eric Bonnargent nous dit qu’elle n’est pas la fonction de la grande littérature, il ne nous dit en rien ce qu’est cette fonction. Il dit bien par ailleurs qu’un grand livre est un livre écrit dans une belle langue au service d’une certaine vision du monde, mais ceci ne peut pas lui être compté comme ayant énoncé la fonction de la littérature.
La littérature - ça me semble tomber sous le sens - doit être bien écrite. Une peinture, au risque d’endosser le statut de croûte, doit être bien peinte, une musique, au risque d’endosser celui de soupe, doit être jouée juste et savoir marier les sons d’harmonieuse façon, comme la phrase s’applique à le faire avec les mots. Disons que nous sommes là sur le strict terrain de l’esthétisme, sur le champ de l’art, et que nous ne devrions pas en sortir, s'agissant de littérature.
Parce qu’en la matière, plus que partout ailleurs, la forme n’est jamais dissociable du contenu : si je veux dire que le monde est un monde traversé par un dépérissement désastreux de l’humanité et de la fraternité, si j’ai envie de gueuler sur les faux-monnayeurs qui nous assaillent, devrai-je pour autant travailler mon style ? Oui, si je recherche non pas un monde plus beau, mais la représentation artistique de mon opposition à ce monde.
Sinon, j’écrirai des gros mots sur les murs de la ville ou, mieux, voire pire, j’irai physiquement affronter ce monde. Mais là, n’est pas le propos de la littérature qui, avant toute autre chose, est représentation. Sortie de ce champ-là, elle trahit son propos.
L’art est donc, par définition, distrayant, si je prends le mot à sa racine, si j’en extirpe la sève fondatrice. Est distrayant ce qui distrait et ce qui me distrait, littéralement, détourne mon esprit de mes occupations, voire de mes préoccupations. Je n’ouvre donc pas forcément un livre de littérature pour enrichir mes occupations ou mes préoccupations d’un nouvel apport didactique, mais pour m’en détourner par l’entremise de l’art, même si ce que je vais lire peut rejoindre ces occupations et ces préoccupations : elles seront alors médiatisées par l’art de les dire et surtout par un autre.
La souffrance lue peut distraire de la souffrance éprouvée. Elle le doit même, si tant est qu’elle ait distrait l’auteur de la sienne propre.
Si je veux donc aller plus loin dans ma recherche du monde, affiner ma vision, j’ouvre un livre de philosophie. S’il en existe encore un à portée de main.
L’écriture est un acte profondément onaniste et narcissique. Un acte de détournement du monde par le biais du plaisir pris à le représenter. C’est quand je sais lire, entre les lignes, ce plaisir* pris par l’auteur, quand j’ai plaisir à lire ce qui m’aurait assurément procuré du plaisir à écrire, que je dis : voilà, pour moi, un grand livre !
Et le «pour moi» est essentiel. Pour toi, ce livre sera peut-être une merde.
Car la littérature est une grande Dame : cherchez à l'enfermer dans vos convictions, refermez la porte derrière vous pour la cloîtrer dans vos habitudes et vos propres visions du monde, et elle saura se faire la belle par la fenêtre.
Elle a encore ceci de passionnant par rapport aux religions qu'elle ne supporte pas les papes, ni, par rapport à la démence du foutoir libéral, d'agence de notation autre que la foule immensément diverse de ses lecteurs.
Elle souffre en revanche d'un mal qui la tue : ceux qui en sont amoureux le sont de façon tellement névrotique qu'ils cherchent toujours à exclure de ses faveurs d'autres amants, tout aussi habiles qu'eux, mais qui ne lui parlent pas le langage qu'ils ont eux-mêmes adopté pour avoir l'heur de partager son lit.
L'exclusif en littérature court tout droit vers une tête couronnée de cerf.
Et je ne dis nullement toute cette dernière partie en direction d'Eric Bonnargent, pour l'écriture duquel j'ai goût et estime, dans ce que j'en connais.
* Plaisir au sens très large, c'est-à-dire compris aussi négativement comme absence de déplaisir.
15:22 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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03.01.2012
Dédicace posthume
A l’été 2006, mon ami, aujourd’hui parti de l’autre côté des horizons et auquel je voue toujours un indéfectible sentiment d’affection, grand amateur, entre autres, de littérature noire, était venu me voir en Pologne.
Nous avions été complices de pas mal de choses, des choses fortes, dangereuses parfois, des choses qui ne se font plus dans nos sociétés avachies, repues du spectacle permanent, humiliées de défaites maquillées en victoires, de résignations travesties en sagesse, de mensonges lustrés en vérités facilement assimilables.
Nous nous hantions depuis trente ans, depuis l’été 1976. Et nous ne parlions plus jamais de changer le monde. Nous y avions l’un et l'autre laissé bien trop de plumes et ces plumes-là n’avaient, en fait, servi qu’au vieux monde à se refaire de moelleux coussins.
En Pologne donc, lors d’une balade autour d’un petit lac, il me dit :
- Tu devrais écrire un polar, Fred.
- Je n’en suis pas capable.
- Essaye. Tu sauras comme ça si oui ou non, tu en es capable.
Ça tombait sous le sens. Sitôt qu’il m'eut quitté, j’entrepris donc la rédaction du polar, que je bouclai de septembre à novembre. Je lui fis parvenir aussitôt...
Mais la Faucheuse n’a pas permis que je recueille son avis. Sur sa table de chevet, on a retrouvé, m’a-t-on dit, le manuscrit ouvert.
Il portait un titre très court : Des plages de Charybde aux neiges de Scylla.
Je l’avais publié sur ce blog, chapitre par chapitre, en 2008, je crois. Je ne me souviens plus très bien. J’ai ensuite tout supprimé pour le mettre en une page complète, dans la marge. Je viens de supprimer cette page car Stéphane Prat, qui a trouvé ce polar vraiment à son goût, m’a proposé de le publier sous un autre titre.
Je l’en remercie vivement, l’ami Stéphane. Il explique ici sa démarche. Le premier chapitre du roman, lui, est ici.
Et je dédie, un pincement au cœur, cette publication à Jean-Claude, sans le caprice duquel ce livre n’aurait jamais été écrit.
11:02 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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02.01.2012
La Pologne atlantique
Me souviens avoir écrit une certaine détestation pour les climats tempérés, humides et fangeux. Pour cet océan, radiateur et prétentieux. Un sentiment anti-océanique. Par jeu de mots, bien sûr. Encore que...Si le sentiment océanique est celui de la totalité, celui d'être un pan de la totalité, je ne me suis jamais senti appartenir à la tiède grisaille des hivers atlantiques.
Et il est vrai qu’aussi loin que je remonte dans mes souvenirs de petit campagnard, je me vois guetter en hiver les nuages qui seraient venus du nord ou de l’est. Je guettais du froid, de la neige, des chemins durs comme la pierre et des cours d’eau immobilisés sous la glace. Je n’ai jamais trop compris pourquoi. Est-ce une rupture du quotidien que je demandais, déjà, aux cieux, ne pouvant la demander aux hommes ? Est-ce que j'attendais des nuages qu'ils brisent la normalité des choses ? Qu'ils contredisent leur latitude ?
Je me demande aujourd’hui si, en fait de tempérance, ce ne sont pas les hommes tempérés, que je n’aime pas. Ceux qui ressemblent aux climats sans amplitude. Les mous. Les calmes. Les sereins. Les cools. Les qui ne montrent jamais d’humeur, ou rarement. Les pacifistes. Et je n'aime pas que les ambiances paysagères prennent le visage des hommes que je n'aime pas. Peut-être.
Quand je suis arrivé en Pologne, il m’a semblé réalisé, aussi, comme une espèce de communion avec le climat continental. Il m’a semblé être venu combler une frustration lointaine, mes attentes enfantines s’étant à peu près toujours soldées, de ce côté-là, par des pluies étalant leurs immenses traînées.
Et il faut dire que j’ai été servi. Si je regarde les deux hivers précédents, on a totalisé sept mois sous la neige et atteint des températures jusqu’à moins 33. J’ai vu le Bug gelé, j’ai vu les routes coupées sous des congères de glace, j’ai vu des toits s’écrouler sous le poids de la neige, j'ai vu toutes les tuyauteries de ma maison bloquées.
Je n’en espérais pas tant, évidemment. Et même j'ai déploré tant de sévérités. Jamais content, quoi.
Cet hiver, mon ancienne détestation me revient avec force. Je sens l’Océan qui flotte dans l’air et depuis un mois, son haleine poisseuse m’a poursuivi jusques là. Ce sont alors des brouillards nonchalants, lourds, disgracieux, opposant aux paysages la force d'une inertie déconcertante. Et ce sont des températures clémentes, des températures hypocrites, mielleuses, entendez par là de - 4 à + 1 degré. Et c’est le gris désolant, ce gris que je connais si bien. Celui de Rochefort et de toute la côte. La neige tombe parfois. Une neige océanique, lourde, humide, collante, poussée par les vents d’ouest...Cette nuit, il en est tombé près de dix centimètres, à gros flocons, et, dès le lever du jour, la pluie, la gadoue. Et les toits qui pleurent comme sous une averse de printemps.
Le blanc refuse obstinément de s’accrocher à la toile des paysages.
Les Polonais vivent cet hiver ce que je voulais vivre enfant : leur latitude contrariée.
Je suis content pour eux. Moins pour moi.
Vous allez me trouver idiot, et pourtant : moins envie d'écrire dans cette ambiance de climat faux-cul.
Illustration : le Bug gelé, - 25, janvier 2010
14:55 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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01.01.2012
Villon en Polonais : un impérieux besoin
Je chante souvent sur ma guitare, "La ballade des Dames du temps jadis.»
J'ai même composé - commis plus exactement - une musique pour l'autre célèbre ballade de Villon, "Ballade des pendus", dont je rappelle que le titre est ridiculement figuratif et fort tardif, du XIXe je crois, même s'il est vrai que celui qu'en avait donné Clément Marot dans son édition complète de 1533 avait besoin d'être quelque peu épuré.
Jugez-en par vous-mêmes : Épitaphe en forme de ballade, que feit Villon pour luy et pour ses compaignons s'attendant à estre pendu avec eulx.
Il arrive donc que D. suive, cependant que je chante - z'avez-vu comme c'est bien dit, ça , hein ? - la traduction polonaise qu'elle possède dans un ouvrage intitulé "Wielki Testament ", Le Grand Testament.
C'est une très belle traduction.
Elle est de Tadeusz Żeleński-Boy, un médecin qui eut l'idée, le besoin impérieux, selon ses propres dires, de lire et de traduire Villon pendant la première guerre mondiale, mobilisé qu'il était dans un hôpital de campagne Autrichien et évidemment témoin direct des atrocités de la grande boucherie.
Un médecin en campagne, un érudit, un humaniste et qui, sans doute, a trouvé dans cette poésie la force de rester un homme.
Plus tard, en 1922, Tadeusz Żeleński-Boy a reçu les palmes de l'Académie française pour ses traductions de Molière. Responsable de la littérature française à l'université de Lwów - en actuelle Ukraine - il sera, comme la majeure partie des hommes et des femmes de l'intelligentsia polonaise, torturé et assassiné par les Nazis.
Emotion et respect.
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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