31.05.2012

Toujours les mêmes erreurs

littératureEn me brouillant avec Roland Thévenet, alias Solko, pour ses prises de position - qu’il récuse bien sûr - éminemment droitières, je crois que je me suis bien compromis et abaissé dans un débat qui, depuis longtemps pourtant, n’est plus le mien.
Que je me suis occupé de choses qui, depuis longtemps, ne me préoccupent plus. Ne me sont plus essentielles.
C’était une erreur. Que Roland Thévenet soit un réac atrabilaire, anti-tout sauf anti-curés et anti-conservateur traditionnaliste, qu’est-ce que vraiment j’en avais à foutre ? Ils sont des millions comme ça et que grand bien leur fasse !
Qu'est-ce que j'en avais à foutre puisqu’ils ne peuvent plus, avec leurs sales pensées et leurs espoirs falsifiés, depuis longtemps, ni me toucher, ni influer sur le cours de la vie que je me suis choisie, loin de leur confort aliéné, de leur berceau, de leurs petits droits, de leurs petits salaires et de leurs petites mesquineries pour la survie.
Je ne serai donc jamais assez sage pour mépriser de mon silence ces gens qui ne sont pas de chez moi.
Je me suis compromis. Comme si j’attachais de l’importance à ce qu’ils soient transis de rancune parce que la France, celle que j’ai quittée et qui habite encore ma peau, s’est  choisie des socialistes pour un nouveau- ancien voyage de cinq ans dans la tromperie et la désillusion ! Plus de quarante ans que je sais cela ! Qu’avais-je à mettre mon grain de sel dans cette sauce mille fois réchauffée et qui ne peut être encore dégustée que par des jocrisses ?

Compromis à tel point que j’ai encore répondu par l’insulte - qui me dessert toujours - à un trait habilement félon du réac en question. Celui-ci : exilé loin de toute intelligence et idéologue.
S’il n’y avait pas là tout un puant mensonge, une flèche empoisonnée, perfide, qui tente de toucher au coeur même de ma vie, il faudrait en rire. Il eût surtout fallu ne rien dire. En d'autres temps, il eût fallu souffleter avec délectation  l'insolent.
Ils sont des millions comme ça, à savoir manier le verbe toujours poli de la méchanceté !
Je regrette tout ça. Non point d’éliminer de mes complicités du web (complicités toujours décevantes, toujours virtuelles, toujours inhumaines, éphémères et sans aboutissement) un réac ordinaire comme il en existe des millions, mais de m’être engagé contre cette clique insignifiante et qui rabâche toujours les mêmes affligeants poncifs.
Cette clique qui ne me regarde plus depuis si longtemps.

Perte de temps. D’énergie. De poésie. Perte momentanée de soi-même, en fait.
Dans le désert des images renversées de l'idéologie primaire.

29.05.2012

Le garde champêt' qui pète qui pue...

la vie est un jeu.jpgJe me souviens d'un dîner - on disait souper- aux terribles admonestations. Le garde-champêtre m'avait surpris quelques heures plus tôt en train de m'évertuer à dégonfler son vélo, négligemment posé sur la grille de l'école. Faut dire que j'avais singulièrement aggravé mon cas en couvrant ma fuite de ces quelques vers, maintes fois rabâchés :

Le garde champêt'
Qui pète qui pue,
Qui prend son cul
Pour une trompette !

Le susdit garde-champêtre n'avait que faiblement apprécié le facile exercice de versification et, entre deux quintes de toux et deux bouteilles de mauvais vin, avait prophétisé que si l'on n'y prenait garde, je courais droit à la potence.
On n'y prit point assez garde, sans doute. Maintes fois, ma route se trouva en effet barrée par des gardes-champêtres de toutes sortes, en guêtres, en costumes, en uniformes,en blouses blanches et même en minijupe, tant il est vrai que le chiendent ne se métamorphose que très rarement en coquelicot.
Ma mère s'en foutait d'ailleurs royalement des conneries du garde-champêtre : elle n'éprouvait pas non plus une grande sympathie pour tout ce qui représentait peu ou prou l'autorité. En outre, elle n'avait pas besoin des objurgations du collaborateur de mairie (sic) pour régenter tout son monde. L'ortie fraîche du printemps, urticante à souhait, la jeune baguette de noisetier de l'été, bien cinglante, ou la giroflée à cinq branches en toutes saisons, constituaient des arguments trop puissants, des « ultima ratio régum » trop redoutables pour qu'on s'avisât de transgresser ostensiblement les différents interdits de l'ordre domestique.
Pourtant, je ne saurai jamais pourquoi j'éprouvais une jouissance secrète, savoureuse, à braver ces interdits alors que mes frères et sœurs  s'appliquaient à les respecter tant bien que mal. Un sang rebelle, échu de quelque vexation intra-utérine peut-être, ou tombé des étoiles, devait couler dans mes veines et qui ne faisait palpiter le cœur que dans l'ombre de la violation des règles.
J'ai perdu une énergie folle à vouloir comprendre. En vain. D'autant qu'il m'en souvienne, plus ma mère se montrait sévère, et plus j'étais pris d'une incoercible passion à vouloir contrevenir, de plus en plus gravement.
Ce sentiment étrange, cet Œdipe de la recherche de l'affrontement, a peut-être déterminé, pour une bonne part, la suite d'une existence tumultueuse, conflictuelle et désordonnée, mais - et c'est là la victoire -  toujours joyeuse.
Il me plaît d'en formuler l'hypothèse que rien, évidemment, ne peut vérifier.
Peu importe d'ailleurs, les psychanalystes et autres mécaniciens de l'intime, étant ravalés dans ma tête au rang des grands prêtres du monde coercitif.

Le silence des chrysanthèmes - 2006 -

Image : Philip Seelen

28.05.2012

Botanique printanière

littératureParmi tous les arbres que j’aime - et je les aime tous, ces compagnons de voyage, ces grands artistes ciseleurs de paysages dont le visage et l’habit rythment le grand mouvement des choses, - il occupe assurément le dessus du panier.
Cette année, je suis donc gâté, car il fait la fête, il papillote, il arbore ses grappes de fleurs qui pendent et le recouvrent d’une blanche toison, comme d'une neige d’été.
Dans mon jardin  que je le laisse envahir, le long des chemins, des routes, des fossés, des ruisseaux, des champs, aux lisières ombragées des forêts.
Il embaume la poussière sablonneuse, l’air bleu et les matins suintés de rosée. Et il n’est  plus qu’un bourdonnement chaotique, ses grappes gourmandées par des milliers de butineuses.
L’aimer, le regarder, l’entendre, le sentir, c’est aussi apprendre son nom et son histoire. Il le tient, ce nom, des frères Robin, jardiniers du roi qui le ramenèrent du Canada en 1600. Et on ignore tant le fait qu’on l’appelle sans vergogne acacia.
Acacia ! S’il vous entendait le nommer ainsi, pour sûr qu’il donnerait de l’épine, qu’il a fort incisive, et vous inviterait à appeler enfin un chat un chat. Est-ce qu’on vous appelle Durand ou Dupont, vous-autres qui ne répondez qu’au nom de Dupin ?
C’est un Robinier. Et c’est un arbre trahi dans même ce qu’il peut offrir à la bouche. Dites, par exemple, que vous vous êtes, humm, régalé de divins beignets de robinier. On vous fera l’œil goguenard, ou dubitatif, ou ahuri.
Ou alors demandez
du miel de robinier à votre apiculteur, si vous envisagez de goûter ce miel toujours liquide, auburn, couleur d’ambre. L’homme froncera sans doute les sourcils, hochera la tête et vous dira non, qu’il n’a pas de ça chez lui. Sur description cependant de votre convoitise, il poussera un soupir de soulagement et vous ramènera dans le bon mauvais sens. Du miel d‘acacia, voulez-vous dire ! Oui, c’est cela, abdiquerez-vous, vaincu par la langue vernaculaire, devenue langue officielle.
Pour peu, vous passeriez pour un affligeant snobinard.

littératurePourtant, de même qu’on n’a jamais vu d’oranger sur le sol irlandais,  de la vie on n’a jamais vu de miel d’acacia ! Renseignez-vous auprès des Oléronais, sur leur île saupoudrée, dès le mois de février, d’un jaune chatoyant. Demandez-leur si on fait du miel avec des fleurs d’acacia, sur cette île dont je disais, dans Chez Bonclou… «alors Chassiron promène son œil morne sur la désolation solitaire de la houle.
Derrière lui, dans un dédale de venelles, les fleurs jaunes de février pavoisent en un moutonneux bouquet. Le déalbata fait la fête. Tempête ou pas tempête, c’est la position des étoiles qui donne l’heure et l’heure est venue d’inonder l’île des parfums qui ne craignent ni la mer ni ses souffles salés. L’arbre baigne sa racine dans des dunes de sable et on dirait tant la fleur est dorée que les cristaux de ce sable lumineux sont remontés discrètement jusqu’à la branche. »
Je disais les mimosas et je parlais des acacias ! Carambolage intempestif des appellations locales, des mots du dictionnaire, des index latins, de la coutume et des noms scientifiques.
littératureCar le mimosa, voyez-vous, c’est encore bien autre chose ! Ni acacia, ni robinier ! Simplement sensitive, plante exotique, subtropicale avec les feuilles de laquelle les Mayas faisaient des décoctions antidépressives… Parce que les Mayas devaient bien, comme tout le monde, déprimer de temps en temps. Alors, on faisait tourner la tasse de sensitive, comme un  p’tit joint,  et hop, ça vous rabotait les rugosités et les aléas de la vie ! On en oubliait presque le fatidique calendrier et la fin du monde !

Voyez dès lors comme nous sommes loin de mon jardin, de mes lisières, de mes chemins sablonneux et de mes matins perlés de rosée ! Sous mon climat rugueux, brutal, aux hivers froids comme la pleine lune, aucun acacia ne saurait prétendre élire racine. Aucune sensitive non plus.
Ils sont pourtant splendides, les acacias robiniers de mon jardin !
De splendides compagnons des saisons qui passent. De la vie qui s’égrène. Mes arbres de Judée à moi.
Sauvages, que le vent fait se balancer en dispersant bientôt, partout alentour, les fruits de la conservation de leur belle espèce.
 

27.05.2012

Tendre et sage Europe !

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26.05.2012

...Escaladant la dune sans jamais voir la mer

littératureQuand, sur les plages en été, de Charente-Maritime, de Vendée ou de Gironde, je voyais grouiller, suer, grogner et ramper les corps à demi nus des tristes vacanciers, l’image d’une main invisible, gigantesque et colérique qui aurait frappé le Massif central d’un puissant coup dont ‘l’onde de choc aurait violemment propulsé, dans un inextricable désordre, les habitants de l’hexagone sur ses dernières frontières, me venait régulièrement en tête.
Je voyais donc ça comme une catastrophe humanitaire.
Et quand, pour faire plaisir à quelqu’un - car je n’ai jamais su nager et je déteste au plus haut point de la détestation, bronzer, lire, même un mauvais livre, ou dormir sur le sable - il m’arrivait, rarement, très rarement, de poser mon cul soigneusement non-dévêtu sur un  emplacement à peu près libre et dont la superficie n'aurait pu accueillir qu'une paire de fesses de modeste calibre, coincé entre la famille Duraton bouffant des gaufrettes chaudes dégoulinantes de confitures et les Bidochon lustrant d’une crème répugnante et avec zèle leur épiderme massacré par les UV, l’image s’amplifiait encore et  en arrivait à me terrifier, tant que j’avais envie  de hurler – que je l’aurais volontiers fait n’eût été la crainte de la camisole de force - à tous ces pauvres  gens de  rentrer chez eux, de ne pas obéir comme ça au cataclysme du haut et de revenir bientôt, libres, sur ces rivages engloutis par les tristes brumes de la Toussaint.

Avec des ciels gris, du froid humide qui cogne sur les rochers, des vents salés qui poussent des écumes blanches, avec des goélands inquiets peinant à regagner le large, leurs ailes fatiguées par la force des souffles et avec des solitudes;  des solitudes immenses à marcher sur le désert de l’océan. Délicieuses tristesses.

Bon dieu, que je me disais, incorrigible et impuissant pourfendeur des systèmes et des réflexes sociaux, même au repos acquis de haute lutte, même dans ce simulacre de bonheur censé les éloigner d'un quoditien morose, même là, on oblige donc les gens à être malheureux !
Enroulant prestement ma serviette sous mon bras – comme mon cul soigneusement non - dévêtu -  je m’enfuyais bien vite, tant pis pour le copain ou l’ami qui voulait  voir la mer – et je m’installais au bar le plus proche, devant un demi – voire deux, voire trois - maudissant naïvement les hommes, les femmes et leurs enfants, saccageurs de paysages !

Une fois, il m’est arrivé  là de descendre en enfer.
Je travaillais alors dans une usine d’ensachage de poudre de lait, j’y faisais les trois-huit et j’étais de semaine de nuit….Comme chantait Béranger : ça vous épanouit la jeunesse, pour le monde on a d’la tendresse.
Bref. Pour faire plaisir à des amis de passage à la maison, des amis continentaux, il avait été décidé (notez le vague très indéfini de la formule) qu’on filerait à la plage à 6 heures du mat, dès que j’aurai pointé la fin de mes huit heures de calvaire.
Je dormirai à la plage. D’accord ? Bon…
Ainsi fut fait. Le petit déjeuner fut au demeurant fort agréable, sur le rivage encore désert avec un petit vent de terre qui faisait frissonner le sable,  avec de la viande froide et du  gros Bordeaux aussi. Plus de Bordeaux que de viande froide, d’ailleurs.
C’était bien. Sentir en même temps s’enfuir la fatigue de la nuit besogneuse et monter l’ivresse…Et puis le plaisir inégalable de dire de grosses conneries entre copains…

J’ai cependant très vite sombré dans un sommeil d’abruti, un sommeil obligatoire, sans plaisir, incontournable, avec le sourd ronflement encore frais de la mer dans les oreilles….et…soudain dans ce sommeil pesant, empâté, des rugissements horribles, lointains, des présences incongrues, des voix imprécises, caverneuses, des pluies de sable, des cris et des rires étouffés comme venant d’un autre monde, des trépignements, des soubresauts, des couinements, des miaulements, des jappements, des frôlements.

Je me suis réveillé en sursaut au milieu d’une immonde marée de chair, de ventres, d'échines, de cuisses, de poils et de sueurs pestilentielles …
J’ai, bien injustement,  engueulé tous ces gens égoïstes, en vacances, et qui ne respectaient même pas le sommeil d’un prolétaire épuisé.  Un des leurs.
J'ai déguerpi, vociférant, sous l’œil protubérant, désapprobateur et méprisant du placide et compact troupeau.

Je ne dormirai plus jamais sur une plage.
Ou alors à Noël.
Avec la Grande Ourse toute froide à mon chevet.

Titre emprunté à une chanson de Maurice Bénin : Je vis

25.05.2012

Ce champ peut ne pas être renseigné

DSC04669.JPGLa mer, vous le savez bien pour avoir longtemps arpenté ses grèves, vomit  toujours sur le sable les immondices dont les hommes l'ont encombrée.
Elle se plait à graver sur la plage ses plus mauvais souvenirs.
Jamais de ses écumes agonisantes ne surgit un message d’espoir, une main tendue, un sourire d’amour, un appel fraternel, d’un qui aurait parcouru son échine bleutée.
Elle est comme ça, la mer.

Une allégorie à l’usage de ceux qui lui ont tourné le dos.

L’important est maintenant que vous ne trébuchiez pas sur les détritus.
De regarder plus loin sur l’horizon vouté de brumes, voir si, derrière l’invisible, il n'y aurait pas des fantômes que vous auriez oubliés...
Voir si, pendant tout ce voyage, vous n’avez quand même pas accumulé et laissé derrière vous que des erreurs.
C’est peut-être pour cela que vous écrivez et composez des chansons : pour tenter bêtement d’exorciser les incontournables quiproquos du passé par une plaidoierie en faveur du présent.

Et vous vous dites que, peut-être, les gens qui écrivent ont tous cessé, sinon de vivre, du moins d’exister.
Vous vous dites cela, mais vous n'en êtes pas certain du tout. Vous n'en savez strictement rien.
Les gens qui écrivent ne disent jamais pourquoi.
Et ils ont bien raison de n'avoir point désir de justifier de leur propre chair.

24.05.2012

Le sentiment politique - 2 -

littérature,politiqueDans un texte ici-même, je prétendais en substance, il y a de cela quelque temps, que l’expression politique était d’abord un sentiment.
Un bagage archéologique pointant le monde sous tel ou tel angle plus qu’une résultante de la raison, des idées de justice ou d’injustice, d’égalité ou d’inégalité, toutes notions fort manichéennes et justifications a posteriori du sentiment politique.
L'approche critique des superstructures autoritaires qui chapeautent nos vies et organisent le lien social de ces vies, est une vision somme toute intime où les arguments pour la justifier sont, forcément, toujours de mauvaise foi, faussement intellectuelles, car on n’explique pas l’intime en ce qu'on ne le maîtrise pas par le cérébral.
Au pire, on le justifie par un discours qui, pourtant, lui est totalement étranger.
Pour cette raison, je me suis toujours montré prudent et ai tenté de ne pas être catalogué ni à gauche, ni à droite ni au centre. De ces trois concepts de la réification politique de l'individu, je tente de me tenir à l’écart. Je tente de m’en tenir à l’écart parce qu’ils sont les éléments «superstructuraux», spectaculaires et séparés de la réalité de ce que j’appelle le sentiment politique. Ils sont représentations. Image inversée. Clefs pour ouvrir des portes ouvrant sur un monde qui ne concerne ni mon sentiment ni ma joie d’exister.
Mais le lien social, dont sont parties intégrantes la parole et l’écriture, exige parfois que le sentiment déferle. Inexplicable par le menu autant qu’inexpliqué, il est alors aussitôt renfermé, réduit à une de ces représentations. Il s’agit donc, pour les besoins d’une clarté qui restera obscure, de ne pas ajouter à l’imprécision la trahison d’une fausse représentation, d’ajouter à l’image une image encore plus déroutante.
Le sentiment que je porte en moi est, historiquement, représenté à gauche, sans être pour autant de gauche. La différence est fondamentale et seuls les imbéciles, les pauvres d’esprit et les intrigants du "confusionnisme intéressé" déclareront ne pas comprendre cette différence.
Il est à gauche s’il doit être - historiquement  j’insiste - lu dans une parole et une pratique sociales, de Spartacus à Louise Michel jusqu’aux en-dehors d’aujourd’hui, en passant par Guy Debord, Raoul Vaneigem et tous les individus que j’ai pu rencontrer et aimer, ou dont je fus aimé. Il est dans mon histoire.
Ce sentiment commande une certaine pratique du monde. Pratique individuelle, sans compromission avec la pratique de ceux qui portent en eux un sentiment - une archéologie - contraire. Ce n’est pas là courage idéologique ou autre engagement à la gomme, c’est là incompatibilité totale. Au niveau du ressenti.
De par la nature archéologique du sentiment, les changements radicaux de discours, les apostasies, sont donc l’apanage des êtres les plus trompeurs en ce que ces êtres, à un moment ou à un autre, avant ou après, ont forcément falsifié leur rapport authentique  au monde, leurs rapports aux autres et le rapport à eux-mêmes.
Ont fait mentir, bon gré mal gré, leur constitution par une représentation plus fausse encore que la représentation pourtant déjà spectaculaire.
Il est d'ailleurs  impossible de savoir - mais le savent-ils eux mêmes ? -  si c'est avant ou après l'apostasie qu'ils ont renié cette constitution.
Ce qui ajoute encore à l'équivoque de leur existence.

21.05.2012

Trois nains, dit-on...

P4290435.JPGIl se passe des trucs vraiment couillons du côté de Tuczna, petite bourgade toute en longueur de l’est polonais. Plus exactement entre Tuczna et Piszczac, autre petite bourgade toute en longueur de l’est polonais.
Mais je ne sais pas exactement où et je ne sais pas exactement quoi. C’est dire si mon billet présente ce matin un indéniable intérêt documentaire.
Mais c’est là où on sait le moins, qu’on imagine le plus, c’est bien connu.
C’est une dame qui me l’a dit, qu’il se passait des trucs couillons là-bas. Mais cette dame, bien qu’en sachant un peu plus que moi, ne sait pas grand-chose non plus. Je ne sais donc pas la part d'imagination qui rentre dans le récit qu’elle me fit, s’il est vrai que c’est là où on sait le moins… etc.
Entre Tuczna et Piszczac, donc, il y a quelque part dans la campagne, trois arbres. Enfin, il y en a plus que cela, bien sûr, il y a même des forêts, mais il y en a trois qui sont remarquables et intriguent beaucoup.
Quelle essence ?
Je ne sais pas, la dame ne le sachant pas.
Alors qu’ont-ils, ces trois arbres ?
Hé bien, ils sont bien portants, ils arborent un feuillage des plus sains, épais, mais ils ne grandissent jamais. Depuis quinze ans au moins, - notez la précision - ils ont la même taille. Ils sont petits, ils laissent leurs feuilles tomber chaque automne et en refont de nouvelles au printemps, comme tous les arbres à feuilles caduques de la terre, mais ils restent à la même hauteur, ne font aucune ramification nouvelle, ne s’élèvent pas d’un pouce.
Tout le contraitre de ce chêne de
Jabłeczna, 700 ans dans les branches, que vous voyez là, à gauche, et qui est classé "Pomnik przyrody", Monument de la nature.
Les trois arbres dont je vous parle, eux, ne présenteront jamais, semble-t-il, cet auguste et large maintien. Ils sont bloqués. Si un arbre avait une hypophyse, je dirais que, chez ces trois sujets là, elle dysfonctionne. Elle ne produit pas l'hormone de croissance.
C’est fort étrange. Feuilles nouvelles à chaque printemps veut pourtant dire montée de sève, énergie, pousse… Mais là, non. Impassibles, les trois arbres. Ils refusent de grimper à l’assaut des nuages.
Mais il y a bien plus étrange encore. Le phénomène est assez singulier pour avoir attiré à lui des cameramen de la télévision… qui en furent quittes pour rembobiner des pellicules vierges. Les trois immobiles n’ont pas voulu se laisser mettre en image et, sur le film, on ne voit que du blanc et du flou.

Evidemment, j’ai prêté une oreille attentive à ce récit.
Des ondes particulières, ai-je dit, en bon bêta matérialiste.
Peut-être. On ne sait pas. Mais en quoi des ondes, banales, peuvent-elles nourrir un imaginaire ?  Des ondes ! Pouah !
Non… Elevons-nous un peu, de grâce ! Le  bruit court, dit la dame, qu’il y aurait eu là, autrefois, une église.
Quand ?
Autrefois. Très autrefois.
Tiens ! C’est curieux… Et quelle relation de cause à effet ? Mystère.
Le bêta matérialiste se creuse la cervelle et en remet une couche. Les ruines en dessous, bloquent la végétation peut-être. Que de la pierre. Plus rien à se mettre sous la racine et qui fasse grandir.
Allons ! Allons ! Les arbres poussent allègrement sur toutes les ruines du monde ! Ce n’est pas ça… Et puis, est-ce que des ruines enfouies empêcheraient une caméra de fonctionner ?
Le bêta matérialiste convient sans ambages de la bêtise de ses vaticinations
.
Alors ?
Un autre bruit court - à mon avis c’est le même - que la Vierge aurait visité cette église.
Quand ça ?
Le bêta matérialiste se rend soudain compte de l’incongruité de sa question et ravale sa salive. On ne date pas un mystère de cette envergure, voyons !
Bon.

Le mieux sera de me renseigner plus avant, dans une des deux mairies, Tuczna ou Piszczac, et d’aller voir de mes propres yeux. Je
connais bien la route qui relie les deux bourgades. J'irai avec mon appareil photo. Il est têtu, mon appareil photo. On verra bien qui, des ruines, des ondes, de la Vierge ou de mon appareil aura le dernier mot !
Et puis, le matérialiste bêta aime à rêvasser sur des lieux de mystères auxquels ils ne croient pas. Il aime se nourrir d’étrange, d’ésotérique. S’envoler vers les suppositions les plus folles.
Avec du vent qui caresse les trois arbres, de l’herbe douce en-dessous, du sol sablonneux et un brin de soleil.
Il aime renifler ce qui semble contre-nature dans la nature. La littérature fait le reste ou ne fait rien.
Le matérialiste bêta aime les arbres, en plus. Et les dames qui racontent des histoires.

19.05.2012

Humour polonais

On a un climat vraiment formidable sous nos latitudes. D'accord, on a dix mois d'hiver, mais qu'est-ce qu'on est bien pendant deux mois !

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18.05.2012

De 1795 à 1918 en passant par 1939 et 1989 jusqu'à...

carte.JPG123 ans durant, on ne le répètera jamais assez, la Pologne fut rayée de la carte par les tsars de Russie et les ogres des Empires centraux.
À  l'est russification à outrance, à l'ouest germanisation sans ambages, avec l'affreux Bismarck et sa Prusse orientale.
Plus de Pologne, plus de langue polonaise, plus d'éducation polonaise, plus de nation, plus de mémoire...Plus rien. Que des Polonais meurtris et qui, par deux fois, trouvèrent la force de prendre les armes, en 1830 et 1863, pour tenter de soulever le joug et retrouver la dignité.
Deux mouvements noyés dans le sang.
L'écroulement des Empires centraux et la chute des tsars ont fait renaître le pays de ses cendres, en novembre 1918.
La Pologne existe alors pendant 20 ans, jusqu'à l'annexion par Hitler et Staline, le quatrième partage, peut-être le plus sauvage et le plus sanglant, sous l'œil indigné des démocraties de l'Ouest..
Mais les Polonais savent désormais que ça n'est pas avec un œil  indigné qu'on fait reculer les chars...
Puis, fin des hostilités, Hitler kaput, elle existe une nouvelle fois, la Pologne,  mais sur la carte seulement, sans âme, sinon celle flétrie d'une République populaire contrôlée par le névropathe du Kremlin et ses dignes successeurs.
Tout comme la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie, les Pays Baltes etc.
Jusqu'à la Table ronde, la chute du mur et tout et tout....

Tout ça, allez, c'est du passé ! Ce sont là les tumultes de l'histoire, les secousses du dessous, les contradictions catastrophiques, la barbarie humaine, pour que soient mises en place enfin, partout en Europe, de belles cartes bien définies avec des peuples bien identifiés, sages comme des images, non expansionnistes, main dans la main, la main sur l'Europe et  au portefeuille.
Toutes ces secousses, ces séismes et ces cataclysmes étaient historiquement nécessaires, disaient, disent et diront longtemps encore les abrutis du matérialisme historique. Ben voyons...
Comme furent nécessaires les grands plissements de la croûte terrestre, les déplacements des plaques tectoniques et tout le chaos pour qu'aujourd'hui, la planète bleue offre un visage harmonieux, serein, avec une géographie bien dessinée et des climats  bien reconnus et compris, même si, même si, tout ça, ça commence à sentir le roussi et que même, peut-être, ça se réchauffe trop, ça prend au fond, et qu'on va tous en crever et que, en plus, les alertes se multiplient, des virus par milliers d'une  grippe, mi poulette,  mi gorette, risquent de venir nous bouffer les poumons et nous décimer, que les moustiques deviennent dangereux, que les cyclones et les tornades et les inondations se multiplient...
Nous mourrons, nous hommes d'une génération bénite des dieux pour être la première de l'Histoire à ne pas avoir connu la guerre en Europe, dans nos lits, comme de vrais cons, étouffés  par des virus ou des bactéries inconnus, notre nez fiévreux enfoui dans les édredons de soie ou alors écrasés sous nos maisons et sous les arbres de nos jardins. Engloutis dans le magma terrestre peut-être...
Mais je m'égare. Je m'égare. La stratégie globale de la peur nous oblige tellement à pleurer longtemps avant d'avoir mal - comme ça, on est sûr d'avoir pleuré tout son saoûl, au cas où - que nous sommes devenus des alarmistes fiévreux, des inquiets, des Celtes sans l'intelligence des Celtes.

DSC_0578.JPGRevenons-en donc à la Pologne. C'était il y a quelque temps  dans les rues de Lublin, la plus grosse ville polonaise à l'est de la Vistule.
Donc, paix, paix partout en Europe, pour les hommes de bonne volonté et tous les autres avec.
Je pensais à tout ça... Les gens marchaient, causaient, souriaient ou alors faisaient la gueule et des courses. Des gens enfin libres, que je me disais... Sortis des enfers de l'histoire.
À la cité universitaire Marie Curie Skłodowska, les étudiants désinvoltes, comme tous les étudiants du monde, vaquaient à leurs occupations d'étudiants désinvoltes, du Kebab à la cafétéria, via les cours ou l'inverse.
Nous cherchions une adresse, nous autres Nous avons demandé....Ulica Weteranòw ?  Rue des Vétérans ?
À plein de gens libres que nous avons demandé, parce que les réponses étaient contradictoires, d'aucuns indiquant tout droit, d'autres franchement à gauche, d'autres à droite, d'autres encore à gauche légèrement avant de filer vraiment tout droit.
Mais tous cependant, unanimes, affirmaient  : c'est près du Mac Donald !
Personne ne savait où ils étaient honorés du nom d'une rue, les Vétérans, mais tous, sans l'ombre d'une hésitation, savaient qu'il y avait un Mac Donald dans le coin...Tous le même repère. Le même sémaphore.  Comme à San Francisco, comme à Paris, à Mante-la-Jolie, à Auxerre, à La Rochelle, à Toulouse, à Varsovie, à Tarbes, à Pékin, à Montcuq , à Zanzibar, à Trifouillis-les-oies et j'en passe et des meilleurs.
Des repères de nuls dans un monde de nuls. Ça m'a fait sourire. Très jaune.
Que reste t-il de la Pologne là-dedans ? Dans ces gens, dans ces réflexes minables ?
Une librairie,vite... Linguistique ? Oui... On y va... Anglais à tous les rayons, anglais partout, anglais d'merde, anglais qui pue, dictionnaires, revues, la beauté de Lublin en anglais, l'anglais pragmatique, langue vide, langue codée pour le business...  Français ? Non, nous n'avons rien... On ne fait plus ça... Le Belge non plus, d'ailleurs... Tout le monde veut faire de l'anglais...La beauté de la langue ? Non. Pour gagner des sous...
A ce propos - petite digresssion - je note que dans une réunion de "businessmen"  où discuteraient un Japonais, un Français, un Polonais, un Hongrois, un Chinois, un Belge, un Italien et un Anglais, le seul qui ne comprendrait que la moitié des choses serait l'Anglais. Normal :  Il a vendu sa langue, il n'en a donc plus tout à fait la jouissance.
Mais revenons une nouvelle fois à la Pologne. Qu'en reste t-il ?
Que reste t-il ? Ils ont souffert.  Ils veulent faire comme on a fait, nous qui étions libres, à l'Ouest... Vite, rattraper le temps perdu avec ces putains de salauds de communistes !
Certes. On est bien d'accord... Sauf que personne, dans cette Europe de chiottes, ne leur dit qu'à l'Ouest, on n'a fait que des conneries et que les gens, avec leurs cotons tiges, leurs belles bagnoles, leur papier toilette, leur boulot, leurs vacances congés payés, leurs savonnettes, leurs mille marques de dentifrice, leur jardin, leur propriété, leur chien, leurs crédits, n'ont jamais été vraiment heureux.
Que les couples ne s'aiment pas d'amour fol, que leurs enfants sont des momies analphabètes, que les gens s'ennuient, se tracassent, ne voient pas le bout de leur tunnel, ne lisent pour la plupart que des torchons de cul, regardent, abrutis, des télés toxiques, volent, violent, tuent au coin des bois, mentent, se jalousent, se trahissent, se méprisent...
Que le taux de suicide y est catastrophique.
Ignominie sans nom d'un système qui consiste à faire croire que le confort apparent s'échange forcément contre l'âme !
Tenez, une émission qui a fait ses choux gras à la télé polonaise, c'est... Fort Boyard ! Oui, Fort Boyard... Au bord du Bug ! Sont pas prêts à résoudre l'énigme de la liberté retrouvée, avec ça !
Alors, la Pologne envahie, torturée, dépecée... C'est fini. Vive la Pologne libre ! La Pologne restera désormais la Pologne avec des frontières ouvertes mais solides comme le roc et un peuple bien identifié.
Mais elle est en train de disparaître, et cette fois-ci vraiment, sans qu'il n'y ait de soubresauts de dignité pour relever le gant ! Elle est en train de fondre dans la grande solution aqueuse de Bruxelles, du libéralisme et de la mondialisation, comme les vingt-six autres corniauds, à genoux devant la puissance monétaire et le nivellement par le bas.
Misère intellectuelle et morale garantie à tous les étages. Et, contre cette disparition, aucune arme, aucun soulèvement ne peut être opérant.
Tel  pays ? Inconnu. Porté disparu dans l'existence matérielle commune.
Pour la Pologne, c'est le cinquième partage. Pas du tout sanglant, pas meurtrier comme les quatre autres. Le partage de l'anonymat. Patelin.
Mais il sera plus difficile de relever la tête, mes amis ! Croyez-le bien ! Nous autres à l'ouest, c'est pas cinquante ans de bottes cuirassées qu'on a connus ! C'est deux cents ans d'avilissement progressif de l'esprit sous la logique implacable du papier monnaie.
Et on s'en est jamais remis... La liberté ? Oui. La liberté d'être un con parmi les cons. Et les cons de la pire espèce, en plus  : ceux qui sont persuadés d'être au-dessus de toute la connerie  du monde.
Le monde du fric a compris, à force de revers et de luttes, que pour faire de vrais esclaves, bien dociles, pas rebelles pour un sou, comme le note Stéphane Beau dans son Coffret, il suffisait de les affranchir.

Vite ! Retour vers le village... En traversant les faubourgs et les banlieues où scintillent dans la pénombre de l'après-midi, les enseignes de Leroy-Merlin, Conforama, Carrefour, Leclerc, Décathlon, et autres Pères Noël de la décadence joyeuse. Comme à Rochefort, Saintes, La Rochelle, Niort. L'impression d'être à la maison, en somme. C'est pas chouiette, ça ?

Retour vers le village qui, riche de lui-même, de sa forêt, de sa plaine, de ses brumes et de nos silences, fait tous les efforts du monde pour rester pauvre !

Texte mis en ligne en novembre 2009

17.05.2012

J'ai eu l'temps

4765812_low.JPGLe temps.
Celui qui coule sur notre temps, sous nos pieds, sur nos sentiments, sur nos pages, sur nos blogs.
Autant dire sur nos soliloques.
De quelle nature faut-il l’habiller, ce temps ? Matérielle ? Immatérielle ? Réelle ? Fictive ? Est-il à nous ou n’est-il qu’une parallèle qui nous accompagne ? Une parallèle douée d’un mouvement  autonome.
Il est les deux sans doute. Il y a le tic tac de la pendule, les levers et les couchers du soleil et chacun d’eux est un grain de sable qui chute dans le sablier. Il s’écoule, tel s’écoule l’eau de la rivière, de la roche première à l’Océan béant. Il est notre cheval de randonnée et l’ennui consiste souvent à descendre du cheval pour le regarder trottiner seul. Qui va au but. Sans vous mais quand même en même temps que vous.
Il faut enfourcher le temps. Tirer sur les rênes selon notre choix, aller à hue ou à dia, marcher, trotter ou galoper, choisir les paysages traversés.
C’est simple et le temps, le sablier, ne seront vaincus qu’à ce rythme. C’est simple mais très difficile à réaliser cependant.
Combien sommes-nous qui chevauchons direction l’horizon sans maîtriser la course du cheval ? Une haridelle qui n’en fait qu’à sa tête ! Qui va plus vite qu’on aimerait ou qui lambine. C’est ce qu’il nous semble. L’haridelle marche pourtant d’un pas absolument régulier.
On devrait apprendre aux hommes, d’abord, à chevaucher le temps. A ne pas jouer la montre.
A ne jouer dans leur tête que la fatalité d’un voyage.


Je lisais - on me traduisait plus exactement - il y a quelque temps, un texte des plus sérieux qui disait que les vieillards, ceux pour qui le cheval a déjà longuement marché et qui, à l’approche de l’écurie promise, presse soudain le pas, ne vivaient pas tous le temps de la même façon, selon qu’ils soient des vieillards maussades, apathiques, recroquevillés au coin des feux ou selon qu’ils soient des vieillards débordant d’activités, débridés, amoureux, entreprenants, ces derniers conduisant leur monture et les autres la regardant s’enfuir toute seule. Vers la fin du temps.
Contrairement à ce qui vient directement à l’esprit et à ce que je pensais jusqu’alors, ce sont pour ceux qui sont actifs, les randonneurs émérites, les fougueux, que passe plus lentement le temps. Parce que ce temps est habité, truffé de points de repère et fourmillant de souvenirs, chaque jour un nouveau préparé pour le lendemain, alors que les contemplatifs, les assis, les cacochymes, trouvent que le temps défile devant leurs yeux à une vitesse folle, parce que leur temps est toujours le même, sans pic ni chute, qu’il est uniforme, qu'il n'a pas de mémoire qui vaille la peine d’être utilisée, de le personnifier, semblable d’un bout à l’autre d’une année et que, finalement, son inutilité est ressentie comme un vide vertigineux, qui roule à une vitesse également vertigineuse, à cause du vide, justement. Comme une pierre jetée dans un trou profond et qui, par le poids contrarié de son inertie naturelle, prend de la vitesse sans jamais dévier d'un but qu'elle ne poursuit même pas, mais qui s'impose à elle.
Pour ceux-là, le temps est en distorsion : les journées sont affreusement longues et les années désespérément courtes.
Etonnant. Remise en cause fondamentale des poncifs tels que tuer le temps, s’occuper pour ne pas voir le temps passer. Dérision. Il passera de toute façon. Il est sablier et tout sablier contient en lui un dernier grain de sable.
Vivre pleinement, donc, c’est ralentir la course du temps. Le faire s'éterniser dans la multiplicité des expériences. Pour qu’il perde son latin à s'y retrouver.
Le vivre en temps morts, c’est, au contraire, l'accélérer. Ce que personne ne voudrait, à commencer par les amoureux de la vie et leur horreur de ces temps morts. Ne pas s'ennuyer devient un oxymore : c'est trouver le temps long.
Mais la parallèle autonome avec ses tics tacs et ses levers et ses couchers de soleil ne se souciera pas de vos façons de faire, alertes ou passives.
Il s’agit donc de créer une illusion.

Vaincue par l'éphémère frappé au front de sa naissance, la vie serait donc la sagesse de vivre en trompe-l’œil : car plus on navigue vite et plus tard il semble qu'on atteigne aux derniers rivages.

16.05.2012

Politique et idéologie

- Quand la fantaisie m'en prend, je ne cherche pas à démonter les mécanismes et buts d'un système pour le plaisir intellectuel de démonter ou parce que j'aurais une certaine idée morale de ce qui est bien et de ce qui ne l'est pas. C’est beaucoup plus simple, moins méritoire et plus ambitieux.
Je cherche à dénoncer, pour ma gouverne seule,  et en tant qu'acteur-témoin de cette époque, en quoi les multiples ramifications de ces mécanismes et de ces buts, sont des obstacles à vivre pleinement ma vie, telle de plaisir que j'estime qu'elle vaille la peine d'être vécue.

- Je ne me plais pas pleinement dans un monde construit sur le modèle économique. Cette seule raison suffit à me prouver qu'il est mauvais.

 - Il ne s'agit pas pour nous-autres d'énoncer des choses nouvelles, d'annoncer une nouvelle théorie qui éclairerait la vie d'une lumière jusque là inconnue.
Il s'agit d'administrer un rappel obstiné contre l'aliénation, de faire savoir, ne serait-ce qu'en murmure, que nous sommes encore quelques-uns à ne pas être dupes et à ne pas vouloir mourir de notre défaite.
Il s'agit de dire encore et encore, après des milliers d'autres hommes, que la fumisterie ambiante est essentiellement caduque et non, comme voudraient le laisser bêtement croire tous les tenants du pouvoir et tous ses aspirants, l'histoire achevée.
A ce titre, nous n'avons ni adversaires ni amis préconçus. Nous n'avons que faire des soi-disant classes sociales. Car nous savons pertinemment qu'il y a partout des charognes et partout des hommes et des femmes préoccupés de l'intégralité de l'existence.

- L'Europe est une idée qui s'est imposée au capital financier de même que l'abolition des anciennes provinces de la royauté s'était imposée aux intérêts de plus en plus exigeants de la bourgeoisie révolutionnaire.
Je ne perçois donc dans tout ça aucune grandeur de vue dont puissent se targuer les hommes : est-ce que le berger conduit son troupeau dans un pacage plus dru et plus vaste pour faire plaisir aux brebis ou pour qu'elles lui soient d'un meilleur rapport ?

- L'idéologie est ce prisme déformant qui appréhende le réel de telle sorte qu'il puisse apparaître comme la preuve a priori du bien fondé de sa propre existence. Pour ce faire, le prisme s'évertue à remplacer la vie par l'abstraction de la vie, à inverser tour à tour les causes et les conséquences, à maquiller les postulats en conclusions, bref à changer le magma en fumée.

- Le fondement de toute idéologie est la poursuite d'objectifs, clairement énoncés ou non-dits.
Ces objectifs une fois atteints, l'idéologie continue de bénéficier pour un temps de l'élan qui l'a portée jusque là. Elle atteint ainsi le point extrême de surbrillance au-delà duquel elle ne peut plus faire illusion.
Ce après quoi elle s'écroule d'elle-même sous les effets dévastateurs de son propre triomphe.
Si elle n'est auparavant clairement dénoncée et combattue, l'idéologie n'avoue donc son caractère fallacieux que dans sa réalisation.

 - Le mot peuple est un mot en mouvement, un concept de l'irruption.
Il désigne des gens lassés des conditions faites à leur existence, de quelque horizon social qu'ils viennent et à quelque strate de la hiérarchie qu’ils appartiennent. Des gens qui prennent d'assaut les palais du mensonge, par les armes et par la voix, renversent les statues, brisent les interdits, voire coupent des têtes, parce qu'ils exigent que leur soit restituée la poétique initiale de leur vie.
En période de révolte, le mot peuple désigne l'instigateur et l'acteur de la mutinerie sociale.
En période de modus vivendi, il ne signifie qu'un terreau vague, un tas de fumier sur lequel guignent les politiques pour y ensemencer à bon compte et dans l'endormissement général les graines de leurs prétentions au pouvoir.

- Au stade où nous en sommes du brouillage des cartes dans la conduite de nos vies, l'inversion est quasiment consumée entre le superflu et le nécessaire.

 - Les grands bouleversements sociaux sont intuitifs. Leur pérennité, tout comme leur caducité, est discursive.

 - Mai 68 : la honte d'exister soudain transformée en fierté de vivre.
Le reste est verre d'eau dans lequel se noie l'affrontement discursif d'idéologies diverses.

 - Le mensonge est bien sûr la vérité falsifiée, mais pas seulement.
L'évolution du pouvoir spectaculaire l'a conduit du subtil non-dit au mensonge délibéré, puis du mensonge délibéré à l'affabulation pure et simple.
Le spectacle est aujourd’hui ce mensonge parvenu à son point de non-retour, difficilement identifiable d'un seul regard, et qui ne peut plus évoluer que par la fuite en avant, jusqu'à ressembler à de la vérité.

 - L'image, telle que critiquée par Debord et les situationnistes, atteint les dimensions de sa plénitude dans le discours officiel du pouvoir comme dans celui de tous ses complices, aspirants ou contemplatifs intéressés. On peut dorénavant assener des contre-vérités accablantes, des aberrations grotesques, des contresens ridicules à la barbe du monde entier et ne risquer pour autant qu'un petit murmure éphémère et indigné des chaumières.
Le spectacle à ce très haut degré d'insolence suppose que le mensonge soit tacitement admis de tous, nécessaires à tous, dirigeants et dirigés, comme règle du vaste jeu de l'inversion du réel et comme projet commun d'une disparition de la vie au profit de sa représentation.

 - Je ne compte pas assez de doigts aux mains, quand bien même les affublerais-je de mes orteils, pour dire le nombre de courtisans, d'imbéciles, de staliniens repentis, voire d’idéologues de la vieille droite, que j'ai pu croiser et qui, sans vergogne, faisaient l'éloge de la Société du spectacle ou du Traité de savoir-vivre, allant même jusqu'à se réclamer de la justesse de leur analyse.
Comme quoi la grenade situationniste est bel et bien et définitivement dégoupillée.
Comme quoi aussi la justesse d’une théorie devrait toujours être tue, tant elle éclaire le chemin de ses adversaires.

 - Un politique qui serait pris de la fantaisie soudaine de ne pas mentir se retrouverait exactement dans la situation du coureur du Tour de France qui refuserait les intraveineuses. Peinant dans l'ascension, relégué en queue de peloton, zigzaguant lamentablement puis finalement contraint à l'abandon en dépit des encouragements pour la forme de deux ou trois excités Kronenbourg.

 - Depuis Nietzsche et dieu, Les surréalistes et l'art, les situationnistes et le vieux monde, les numéristes et le livre traditionnel, je me méfie comme de la peste de ceux qui dissèquent prématurément les cadavres !

 - La coexistence pacifique entre la planète, comme lieu de résidence des hommes, et l'idéologie du bonheur économique est absolument incompatible.
La lutte est permanente et ne peut s'achever que par la mise à mort de l'une des deux combattantes.

- Le développement durable est un lapin exhibé de leur chapeau par les escamoteurs du capital en guise de modus vivendi capable de distraire l'attention et pour tâcher de camoufler un temps les douleurs de plus en plus stridentes de la contradiction.
Le développement du râble est un langage qui devrait être réservé aux éleveurs de lapins.

 - Ce qu'on appelle écologie n'est que - mais c'est énorme - le reflet idéologico-politique, récupéré et réducteur, d'une exigence première : l'occupation humaine de la planète.

- La mondialisation, concept savamment flou pour le contribuable et pratique quotidienne du banquier, désigne en fait dans ses dernières extrémités, le jardin indispensable à l'âge triomphal du capital.
Cette ultime mainmise sur la planète pourrait s'avérer être le point de basculement, tout comme chez Clausewitz l'effort consenti par le conquérant lors de l'offensive à son point culminant, conduit à l'épuisement de ses forces-ressources, bientôt à son effondrement.
La survie d'un conquérant est cependant toujours fonction de ses nouvelles conquêtes, comme la sauvegarde d'un mensonge est toujours au prix d'un nouveau mensonge.
Les diverses tentatives de conquête de l'espace peuvent être lues comme la recherche de nouvelles richesses à extorquer au cosmos, de nouvelles poubelles à exploiter, voire d'intelligences à asservir.
En un mot comme en cent, comme le projet d'un recul encore plus lointain des clôtures de l’idéologie d'un bonheur tributaire du seul économique.

15.05.2012

Portrait peu reluisant d'un blogueur qui voulait reluire

1267166271.jpgLongtemps camouflé derrière le prisme déformant  de la littérature - celle d’avant guerre de préférence - ce nostalgique d'années qu'il n'a jamais vécues, a laissé la bile envahir ses entrailles douloureuses.
Sa plume, pour laquelle on avait quelque respect parce qu’elle était habile et qu'on ne la croyait tout de même pas trempée dans le curare jusqu’à ce point là, ne se nourrit plus qu’aux égouts des instincts les plus veules. Depuis près de six mois, le pauvre bougre agonise, il a la fièvre, il s’agite, il se retourne sur sa couche, il délire, il éructe, il hallucine, et le fiel, trop longtemps retenu par la bienséance, dégouline désormais sur son blog, lequel a pris l’odeur d’une poubelle, où s’entassent pêle-mêle tous les déchets de la pensée falsifiée.
Au début, on se prenait au jeu.
Il avait été un de nos amis du net. Il avait été un de nos amis parce que sa différence, sa mélancolie, son savoir-écrire aussi, apparaissaient appartenir à un révolté de l'intérieur, authentique, contre toutes les formes de mascarade du pouvoir, à gauche, au centre, à droite et à l’écart… Puis, la foule de ses thuriféraires dociles venant vomir ses commentaires nauséabonds, puérils, malsains - avec son aval patelin - on a préféré laisser tout ce joli monde à ses fantasmes et à ses haines.
Les fantasmes et les haines, finalement, de la droite la plus stéréotypée, en dépit, bien évidemment, des dénégations sans queue ni tête du pauvre blogueur ; pauvre au point de ne même pas reconnaître l’idéologie qui lui empoisonne la cervelle.
Ce petit professeur atrabilaire, qui jusqu’alors citait la Société du spectacle à tour de bras (livre auquel, à l’évidence, il n’a pas compris la moindre phrase), société du spectacle dont il affirmait qu’il était bien en dehors, a perdu tous ses moyens et, du même coup, son masque d’histrion s’est fissuré jusqu’à lui tomber sur les pieds.
Et tout ça simplement parce que le social-démocrate Hollande s’est fait élire Président de la République !
En voilà bien une affaire ! Et en voilà une déconvenue pour un soi-disant misanthrope, un en dehors, un engagé de la solitude ex cathedra  !

Tout ce qu’il a pu écrire, du moins ce que j'ai pu lire sur son blog depuis 4 ans, est tombé en une misérable poussière. En pluie de merde, plutôt. A la faveur du non-évènement d’une élection présidentielle, le pauvre type aux abois s’est avéré n’être qu’un vulgaire réactionnaire, sans doute pas heureux en amour, un paumé, une espèce de séducteur en bras de chemise, désespéré de voir se dessiner à l’horizon l’aube de la soixantaine, la queue pendante, le regard morne de n’avoir jamais rien réussi de tangible au cours de son douloureux voyage, sinon, peut-être, une intégration besogneuse dans l’éducation nationale !
Sa dernière trouvaille, me dit-on : Hollande n’est pas marié ! Et sa compagne, la salope, a divorcé plusieurs fois !
La calotte pointe le bout de son nez, le catholique chafouin reprend le dessus, ne se contrôle plus, devient pitoyable d’agitation mesquine. Si on y attachait quelque importance et qu’on aurait encore un peu de sympathie pour cette âme en perdition, on aurait envie d’appeler un vétérinaire. Vite ! Une saignée salvatrice !

Ça vole haut et clair dans la sphère des idées, du côté des malades mentaux de l’acrimonie ! Son copain, sur un  autre blog, un prof aussi bien sûr, s’en prend au fils du social-démocrate et à sa barbe de trois jours… A la télévision. Mais qu'est-ce qu'il foutait devant la télé celui-là, à une heure où ils étaient déjà des millions devant la susdite télé ? On dirait un muscadin qui, sous l'empire d'une incontrôlable pulsion, n'a pu s'empêcher de soulever le couvercle d'un pot de chambre et s'est offusqué d'y apercevoir un étron !
On a envie d’éclater de rire.
Quelle honte ! Et quel aveu encore flagrant du virtuel mensonger, trompeur, abusif, sans teneur humaine aucune, avec lequel se tissent les affinités internet ! C’est vraiment de la merde en barres, de celle qui pue. Du pur spectacle, sudation de la misère !
Et comme je suis un homme heureux de ne pas ressembler, au fond de mon cœur, dans ce que j’aime, dans ce qui me révolte, dans ce que j’espère de la vie, à toute cette fripouille maquillée en fins intellectuels !

L’aube ce matin était bien sereine au-dessus du Bug ! Quatre heures, et l'étoile incandescente qui déjà effleurait le toit de ma voisine, la mémé. Comme tout cela m'a semblé beau, avec ou sans Hollande trottinant sur le tapis rouge des institutions de mon pays !

L'image est de Philip Seelen

14.05.2012

L'éternel politique

C'en est presque amusant.
On peut depuis belle lurette interchanger n'importe quel discours, de n'importe quel homme, de n'importe quelle époque, dans n'importe quelle situation, et n'en pas moins demeurer
d'une désarmante actualité.
Comme quoi les misérables blogueurs-onanistes-plumitifs, vautrés sur leur canapé du dimanche soir, abreuvés d'une télévision qu'ils font mine d'exécrer pour faire les intelligents qui ne s'en laissent pas compter - au lieu de, comme moi, ne pas  avoir de télévision du tout - ont dans le cerveau un cadavre. Toujours le même.

littérature" C’est un discours édifiant que prononce sur les ondes, le 21 août 1938, Edouard Daladier, notre bon président du Conseil :
« En face d’Etats autoritaires qui s’équipent et qui s’arment sans aucune considération de la durée du travail, à côté d’Etats démocratiques qui s’efforcent de retrouver leur prospérité et d’assurer leur sécurité et qui ont adopté la semaine des 48 heures, la France, plus appauvrie en même temps que plus menacée, s’attardera-t-elle à des controverses qui risquent de compromette son avenir ? Tant que la situation internationale demeurera aussi délicate, il faut qu’on puisse travailler plus  de 40 heures, et jusqu’à 48 heures dans les entreprises qui intéressent la défense nationale. »
En lisant la retranscription de son discours, je me suis dit que, décidément, remettre la France au travail était un fantasme éternel de la droite française. J’étais scandalisé que les élites réactionnaires, prenant si peu la mesure de la situation, ne songent qu’à utiliser la crise des Sudètes pour régler leurs comptes avec le Front populaire. Il faut dire qu’en 1938, dans la presse bourgeoise, les éditorialistes stigmatisaient sans vergogne les travailleurs qui ne pensaient qu’à profiter de leurs petits congés payés.
Mais mon père m’a opportunément rappelé que Daladier était un radical-socialiste, en conséquence de quoi il vait dû participer au Front populaire. Je viens de vérifier et en effet, c’est stupéfiant : Daladier était ministre de la Défense nationale dans le gouvernement de Léon Blum ! J’en ai le souffle coupé. C’est à peine si je parviens à récapituler : Daladier, ancien ministre de la défense nationale du Front populaire, invoque des questions de défense nationale, non pas pour empêcher Hitler de démembrer la Tchécoslovaquie, mais pour revenir sur la semaine de 40 heures, c’est-à-dire justement l’un des acquis du Front populaire. A ce degré de bêtise politique, la trahison devient presque une œuvre d’art. »

Laurent Binet -  HHhH - Le livre de poche - Octobre 2011 - Pages 101 et 102.

13.05.2012

Controverse autour d'un livre putatif

littératureUn hiver, peut-être celui de mes quatorze ou quinze ans, je ne sais plus, je m'étais attelé à la rédaction d'un vrai roman.
J'avais d'abord et longtemps guerroyé avant obtenir le privilège, sous couvert de travaux scolaires énormes à rendre pour la rentrée de Noël, de m'enfermer dans la chambre, zone absolument interdite autrement que pour y aller dormir.
Personne ne viendrait vérifier mes productions cérébrales même si ma mère s'assurait parfois, en entrebâillant légèrement la porte, s'il n'y avait pas là-dessous quelque sournoise et inavouable occupation. Elle me trouvait complètement absorbé par mon cahier d'écriture et cela suffisait amplement à la convaincre que je me consacrais bien à des élucubrations intellectuelles qui réclamaient réflexion solitaire.
Je n'apparaissais que pour les repas.
Réquisitionnés au dehors sur divers travaux, réparation du toit aux poules, sciage et fendage des bûches, jardinage ou rafistolage de clôtures, mes frères maugréaient de désobligeantes observations, du style pas besoin de te laver les mains pour te mettre à table, tu ne les salis pas beaucoup. Des conciliabules et des disputes sur le fondement et l'origine des inégalités parmi nous s'ensuivaient, que je concluais en me dédouanant, bêtement, de toute responsabilité quant à leur peu de goût pour la lecture et  l'écriture. La querelle tournait alors au vinaigre et sans l'entremise du corps diplomatique, serait allée jusqu'au conflit ouvert. Ma mère calmait donc les esprits en louant le travail manuel, la noblesse de l'ouvrier bâtisseur face à la médiocrité des fainéants de la politique et des bureaux, ce dernier amalgame allant de pair avec des études, des livres et des écrits. Bref, du papier.
Entre deux pommes de terre chaudes, les ouvriers retroussaient alors leurs manches, pavoisaient comme des pigeons juste après l'accouplement et se mettaient en devoir de décrire minutieusement l'avancée de leur chantier respectif.
Cette partie là étant pacifiée, la diplomatie concédait à l'autre qu'il fallait aussi des gens honnêtes, en appuyant bien sur le mot et en me fusillant du regard, des gens honnêtes du peuple qui étudient convenablement et qui aident bien les ouvriers à lire toutes les choses qu'on leur donnait à signer sans qu'ils les comprissent et aussi qu'ils les épaulent pour calculer les sous que les employeurs leur volaient.
Si j'ai bien retenu la leçon, les intellectuels honnêtes devaient aider les ouvriers à compter les sous qu'ils n'avaient pas. Ma mère était vraiment une visionnaire. À la lumière de ce précepte maternel, je n'ai rencontré dans ma vie que des intellectuels honnêtes, certains s'affligeant de l'ampleur de ce que le peuple n'aurait jamais et les autres s'en réjouissant, mais tous avec un petit ventre ventre replet.
Les ouvriers en herbe se tournaient vers moi, affables. Il régnait soudain autour du repas l'harmonie d'un monde solidaire et réconcilié. Ma mère concluait quand même qu'il fallait que je donne un coup de main à l'empilage  du bois scié, quand j'en aurai fini avec ma paperasserie, peut-être histoire que je ne perde pas trop de vue le monde du vrai travail ; une sorte de stage, quoi.

Installé juste devant la fenêtre de la chambre, j'avais sous les yeux la cour humide et des oiseaux silencieux, les arbres nus et la lisière des premiers bois, loin devant moi, sur l'horizon d'une prairie. Mon plaisir, plus grand peut-être que celui même d'écrire, c'était que j'avais le confort et le statut d'un écrivain retiré du monde, solitaire, uniquement préoccupé de son travail d'écrivain. Je ciselais des phrases et m'aventurais à taquiner le passé conditionnel deuxième forme. Mon cahier se remplissait. Chaque fois que je tournais une page, j'exultais comme un architecte qui voit son monument, pierre après pierre, prendre de l'élégance et de la hauteur, sinon de l'équilibre. J'en étais bien à la vingtième feuille, dont au moins sept ou huit de nulles et non avenues parce que barbouillées, rayées, maculées, toutes marges surchargées de corrections elles-mêmes raturées, quand une  grande croix dépitée ne gommait pas le tout.

Au dîner cependant, les ouvriers, encore plus las après une nouvelle demi-journée maussade passée à enfoncer des pointes ou à manier une bêche, se faisaient oublieux des accords de paix conclus au déjeuner et étaient tout disposés au dîner à rouvrir les hostilités, cette fois-ci non seulement à l'encontre de mon oisiveté mais aussi entre eux.
Ce soir-là, les revendications portaient sur une redistribution des rôles. On exigeait des charges qu'elles fussent interchangeables, on se bagarrait dans une cacophonie invraisemblable pour obtenir des mutations. Les haricots blancs et les boudins grillés fumaient dans les assiettes et ma mère écoutait sourdre  a rébellion des troupes, n'accordant à personne ni un regard, ni un mot, uniquement préoccupée de la dégustation de son plat.
Les deux forçats affectés aux bûches étaient les plus virulents, se plaignant de tout, du poids, de la poussière, du manque de lumière au bûcher, des outils, une scie qui ne coupait pas bien et une hache dont le manche était dix fois trop long.
Celui qui rénovait la clôture de la cour, faite de minces lames de bois pointues assemblées entre elles par de petits bouts de fils de fer à fagots, affirma que ses mains étaient blessées par ces petits bouts de fer agressifs et rouillés et à force de manier la pince. Il montrait ses paumes et faisait une grimace douloureuse. Il lui fallait une fonction où il n'aurait pas besoin de ses mains, autant dire un congé-maladie.
Le raccommodeur du  toit aux poules se plaignait d'une seule voix avec celui affecté au toit à cochon de l'odeur et de la saleté. Ces deux là regroupés en un puissant syndicat ne demandaient pas. Ils exigeaient. Il n'y avait pas à négocier. Ils ne céderaient pas. Demain, ils feraient  autre chose ou alors rien, un point c'est tout. Le préavis de grève était clair. Ma mère leva la tête un instant et, tout en continuant de savourer un bout de boudin, les fixa un moment, prête à engager le bras de fer. Ils voulaient faire quoi ? Ils ne savaient pas mais il ne feraient pas cela. Chacun son tour d'être dans la merde, conclurent-ils, fort élégamment.
Il n'y avait que l'aîné, préposé au jardin, qui ne se plaignait pas tout à fait comme les autres. Il montrait l'exemple de la résignation au devoir. Il soupirait bien que nom d'un chien, la terre était basse et qu'il faisait un froid de canard en plein vent d'ouest,  mais il acceptait. Il fallait que ça se fasse. Il en avait encore pour un bon petit bout de temps à tout mettre en ordre et personne, bien sûr, ne le ferait aussi bien que lui. Connaissant l'oiseau, je subodorai qu'il n'y avait là strictement rien à faire, en plein mois de décembre.
Je lui proposai de l'aider et la véhémence avec laquelle il s'y opposa fut pour moi un aveu. Il ne voulait personne avec lui à tout esquinter et à patauger sur le guéret détrempé ! Il prit ma mère à témoin qui confirma : marcher sur le labour l'hiver compromettait les semailles de printemps, de grosses mottes dures et impraticables s'y formant. L'aîné replongea dans son assiette en hochant la tête, trempant de gros bouts de pain dans ses haricots, comme quelqu'un qui n'est plus concerné par le débat.  Il avait son poste et obtenu de le garder. Que les autres s'arrangent entre eux !
Le jardin était à l'ouest, derrière la maison, bien à l'abri des regards. J'avais bien supputé : je sus que le fourbe enjambait la clôture et descendait sournoisement patauger dans la rivière, magnifique à cette saison, majestueuse comme un grand lac, étalée sur les champs et entre les arbres des bosquets.
Le fromage et les pommes sonnèrent le glas des jérémiades.  Poules, clôture, cochon, bois, jardin, chacun finirait sa tâche avant dimanche, sinon gare. Gare à quoi ? Mieux valait prudemment ne pas s'en enquérir et abandonner la lutte. Les vaincus alors se retournèrent vers moi, grimaçants de mal vécu. On n'avait pas discuté de mon cas. Je n'avais pas bientôt fini ? Que faisais-je donc de si important que je restais bien au chaud, et dans la chambre, en plus ? Hein ? Je pouvais le dire au moins ? Du latin ? Du chinois ?
J'ignore encore pourquoi, peut-être du fait de cet alphabet abscons ou alors pour les yeux toujours rieurs des asiatiques, mais dire qu'on parle ou qu'on écrit du chinois, fait toujours bien rire. On peut dire aussi de l'Hébreu. C'est tout aussi évocateur, mais ç'est sérieux, ça ne fait pas rire, c'est même empreint d'un occulte sévère.
On rigolait donc à gorges chaudes, on ne se disputait plus, on avait trouvé un terrain de cohésion sociale. L'infortune n'unit les hommes que s'ils se découvrent un adversaire commun qu'on puisse vilipender sans trop de risques. Ma mère laissa faire. Mieux encore, son silence et les regards narquois qu'elle me jeta, signifiaient qu'elle m'invitait à me justifier très vite si je ne voulais  pas être mobilisé sur le front des diverses corvées du dehors. Alors... Alors...


littératureJ'écrivais un livre, un vrai livre.
Je les aimais trop pour les connaître vraiment, en fait. Obnubilé par la conviction intime que j'avais de la noblesse de mon entreprise et par l'avancée de mes travaux que je jugeais satisfaisante, j'eus la naïvete de penser que ça leur ferait plaisir et même, qu'ils pourraient en éprouver quelque fierté.
Un livre, s'exclama t-on ? Et pour quoi faire un livre ? Alors là, c'était la meilleure de l'année qui pourtant touchait à sa fin ! Eux, ils s'échinaient à l'entretien de la maison, ils se blessaient les mains, ils pataugeaient dans les fientes de poules et le fumier du cochon, ils attrapaient des tours de reins à brasser du bois, ils avaient froid, ils s'enrhumaient et Monsieur restait le cul sur une chaise à écrire un livre ! C'en était trop, le scandale dépassait la mesure ! Ma mère fut appelée au secours. Elle ne pouvait cautionner ça, un châtiment exemplaire s'imposait. Des devoirs d'école, d'accord, quoique l'argument ne passât qu'avec peine, mais là, s'amuser à faire un livre, c'était mille fois non ! La révolte des mutations tantôt éteinte se  faisait maintenant rébellion et la rébellion était sur le point d'éclater en révolution, à tel point que l'aîné, qui pourtant aurait dû sagement se faire tout petit dans son jardin secret, demanda à ma mère d'intervenir tout de suite.
Quoique encore vierge de cette expérience, j'eus vraiment l'impression d'être devant un tribunal passionné et vindicatif, dont elle était la Présidente, calme et sereine, professionnelle mais implacable. Je fus invité froidement à m'expliquer dans le détail, non sans qu'elle ne m'ait signifié un premier chef d'inculpation pour le prétexte fallacieux des compositions scolaires.
Chacun me dévisageait en épluchant sa pomme et on attendait des aveux complets. N'eussions-nous été en décembre qu'on aurait entendu une mouche voler.
J'écrivais un livre sur nous tous, voila.
J'avais dit ce qui m'était immédiatement venu à l'esprit et j'ignore aujourd'hui encore pourquoi cela s'imposa à moi, mystère peut-être des impressions fugaces et des désirs non identifiés mais qui s'imposent à la parole.
Car il y avait chez nous un vagabond en haillons, couvert de saleté, une barbe en broussailles telle qu'on n'y voyait jamais ni la bouche, ni les yeux qu'à moitié, en bandoulière toujours une musette d'où toujours dépassait le goulot d'une bouteille de vin et qui parcourait inlassablement les chemins, les champs et les bois, de village en village, de commune en commune, disait-on même. Boulitte, c'était son quolibet, apparaissait régulièrement et les gamins épouvantés couraient annoncer la nouvelle, comme pour les bohémiens, voila Boulitte ! voilà Boulitte ! Des paysans lui offraient à boire et le taquinaient de grossières plaisanteries. Il racontait entre ses dents barbues des histoires effrayantes, des crimes et des bêtes sauvages en roulant les  « r » comme des cascades et ses yeux, je les revois ses yeux, étaient bleus, d'un bleu livide, presque transparent, presque mort. Boulitte avait son rôle. Il servait de père Fouettard dans toutes les maisons, sauf la nôtre, parce que nous, nous en avions un, enfin une. Menacer d'aller chercher Boulitte, ramenait en effet immédiatement à de plus raisonnables sentiments tout garnement rétif. On disait qu'il habitait dans les bois, à la belle étoile et en toutes saisons. Cet étrange vagabond me faisait peur en même temps que me fascinaient son errance et son total dénuement, comme s'il eût été un être entre l'animal et l'humain. Ma mère le saluait, le tutoyait et causait même deux ou trois mots avec lui. Je l'admirais pour cela, comme si elle était capable de rentrer en communication avec l'ésotérique.
C'est sur cet homme des bois  et des chemins que besognait ma première tentative littéraire. Je m'échinais à vouloir en faire une allégorie de la liberté.
Mais quand je mentis spontanément et déclarai que notre famille était le sujet de mon livre, la consternation fut telle que les cous se tendirent démesurément, que les yeux s'écarquillèrent dangereusement, que les bouches s'ouvrirent sans qu'aucun son n'en put sortir et que les couteaux qui épluchaient les pommes retombèrent un à un dans les assiettes. Comme prise en photo, ma mère se figea littéralement, un quartier de son fruit planté au bout de sa lame, en suspens, à mi-chemin entre la bouche restée bée et la table.
Je me lancai dans une improvisation étrangement inspirée. Je m'entendais parler aussi, de très loin mais distinctement, comme si ce fût un autre qui avait pris la parole.
Au regard d'un monde qui changeait et qui partait à la dérive, notre vie pouvait paraître pauvre. Elle était pourtant d'une richesse qu'on ne reverrait bientôt plus. Nos préoccupations étaient rudimentaires et nous ne savions encore lire les mutations de ce monde qu'à la lumière de nos ancestrales erreurs. Nous savions le chant du coq qui claironnait la fin toute proche de la nuit, nous savions la position exacte de la grande ourse au quinze août, nous savions le refrain  des saisons, nous savions distinguer l'empreinte du lièvre de celle du lapin sur la boue rougeâtre d'un chemin forestier, nous savions semer, nous savions planter et nous savions manger. Nous savions beaucoup de choses mais c´étaient là des choses dont le monde naissant n'avait que faire et qui même entravait son essor. Nous n'étions pas préparés à l'exil, nous allions être sacrifiés à une aube nouvelle, laissés pour compte dans cette levée de rideau qui ne voulait plus d'insignifiants de notre espèce.
Je me tournai vers ma mère. Ses Pères Noëls travailleurs et justes ne viendraient jamais. Il n'existait pas plus de Pères Noëls  qu'il n'existait de dieu ou de « beurre au cul », comme elle se plaisait à dire. Il n'existait, il n'avait toujours existé que des hommes et ces hommes aujourd'hui proposaient un univers qui n'était pas pour nous.
L'heure allait bientôt sonner de devoir nous séparer. Il faudrait alors que chacun, avec les pauvres armes que lui avaient données le vent, la pluie, l'odeur de nos champs et le vol des oiseaux, trace la piste de son exode et tâche de se frayer un chemin dans une jungle inextricable. Personne d'entre nous ne s'y retrouverait cependant et nous n'aurions pas de cailloux à semer pour jalonner la route. Nous errerions, toujours plus loin. Nous nous éloignerions de plus en plus et jamais ne reviendrions à la douceur de cette table, à cette odeur chaude des haricots de nos sillons, à ce fumet sucré de nos oignons dans les boudins.
Je leur disais tout ça et j'écrivais tout ça pour qu'ils s'en souviennent à jamais et parce que je les aimais.
Alors, oui, je savais le latin et je prétendais savoir écrire et j'aimais les livres, l´histoire et la poésie. Mais cela ne servait strictement à rien. Je voulais bien tâcher de donner un coup de main,  pour  empiler des bûches, rapiècer une clôture ou curer un poulailler. C´étaient là les derniers gestes d´un monde en perdition, des gestes qui, comme les miens, n'étaient plus qu'inutilités. Qu´ils me donnent seulement le temps d´écrire, pour eux et pour empêher que le chemin qu´ils imprimeraient bientôt derrière eux ne se perde à jamais dans l´éternité cruelle du nul et non avenu.
Je leur faisais là une promesse solennelle.
En saisirent-ils tout le sens ?
En tout cas, leur bouche s'était refermée, leurs lèvres étaient parcourues d'un petit tremblement convulsif , leur visage était doux et une lumière humide avait allumé la couleur de leurs yeux silencieux.
Quarante ans m'auront été nécessaires pour tenir cette parole étrangement spontanée.
Le sauront-ils jamais ?

Le silence des chrysanthèmes

11.05.2012

La Gana

La-Gana.jpgPour la première fois - comme quoi tout arrive - je m’apprête à abandonner la lecture d’un excellent livre, un livre culte et qui frise le chef-d’œuvre : La Gana de Fred Deux, alias Jean Douassot.
C’est un livre où le sordide tient lieu de grand art, un livre où le vulgaire partout présent ne l’est jamais, un livre au regard duquel L’Assommoir, par exemple, ferait figure de roman de hall de gare, dilué à l’eau de rose pour midinette écervelée.
Pourtant, Fred Deux est tout, sauf un naturaliste. Il serait même à l’opposé, si on peut simplifier, son texte étant, à bien des égards, d’inspiration plutôt surréaliste, tant l’irruption du rêve dans le réel est fréquente, allant jusqu’à ce que le lecteur ne puisse dissocier l’un de l’autre qu’après coup. La frontière entre l’onirique et le vécu est donc très ténue. Une vraie passoire. On navigue de l’un à l’autre en deux lignes, sans s’en apercevoir vraiment. Car la vie est un rêve.
Souvent un cauchemar.
Mais ce livre me ramène trop à mes propres peurs et angoisses refoulées.
Et certaines pages sont d’une crudité insoutenable, très difficiles à distancier.
Illustration : le narrateur est un môme qui vit dans une cave qui tient lieu de domicile à sa famille, son père et sa mère étant gardiens de l’immeuble, même s’ils grattent à l’extérieur, le père d’usine en usine tandis que la mère vend des patates sur les marchés. L’oncle, lui, personnage central de l’évocation, personnage superbe dans l'esprit et le cœur du narrateur, ne fait rien. Il dort, il fume, il vole, il baise à la sauvette, réfléchis beaucoup et parle à son neveu du désespoir de vivre… Il en est l’initiateur. Il se suicidera.
Une cave, donc, et une bouche d’égout au milieu, planquée sous la table. Quand  la Seine monte, l’hiver, la cave est inondée par ce trou qui fascine véritablement l’enfant. Les rats débarquent et nagent dans la piaule, se faufilent sous les meubles, couinent. La mère, alitée, tuberculeuse, expédie ses glaviots répugnants et sanguinolents qui dérivent au fil de cette eau malsaine et sur lesquels se précipitent avec délectation les bestioles. Et etc. …

Il y a beaucoup d’autre chose dans ce livre,  pourtant superbe. L’oncle, le père - dit le vieux alors qu’il n’a qu’une trentaine d’années - sont des prolos -presque du lumpen - qui fauchent, qui boivent, qui s’emmerdent, et qui jettent sur leur vie un regard acerbe, désabusé, mais toujours gourmand. Ils font, dans leur désarroi, une critique radicale du social, critique en actes quotidiens, non théorisée, non intellectualisée. Pleine d'une vérité spontanée.
C'est ce que j'avais retenu de ce livre, croisé il y a quelque vingt-deux ans.

Mais je n’ai aujourd'hui plus envie de toute cette misère qui dégouline de pages en pages. Je n’ai pas envie de toutes ces pentes à remonter et de toutes ces descentes aux enfers, même si, dans toute cette ignominie, étincellent en filigrane  les étoiles de la joie et de la volonté de vivre. Je n’ai pas envie d’un monde sale, même beau dans sa saleté. Les descriptions du cul, de la  merde qui sort du trou de balle, de la pisse, des crapauds dans le nez qu’on déguste du bout des doigts, des odeurs, des règles des femmes, de la pine, des poils, de la baise, de la branlette, envahissent les pages sans jamais être importunes. Presque avec un tact délicat, malgré la brutalité réaliste des mots.
Mais je n’ai pas envie. J’ai lu 500 pages sur les 800 dont est constitué le livre. J’ai besoin de prendre l’air. Peut-être reprendrai-je plus tard ma lecture.  Je n'en sais trop rien. J’ai besoin de rêver à autre chose qu’à nos fonctions purement organiques. Car c’est cela qu’on ressent à la lecture de La Gana : nous ne sommes qu’un amas répugnant d’organes englués de réactions chimiques, qui pataugent au milieu d’un corps social en putréfaction. Nous chions, nous pétons, nous rotons, bref, nous ne sommes qu’un tabou dont la littérature s’empare comme d’un péché originel, à mettre en évidence, en marge en même temps que dans l’essence même de notre existence.
J’abandonne. Ce livre me met mal à l’aise, trop face à mon corps et à ses hypocrisies séductrices et sociales. Une plongée trop brusque dans ce qui sera pourtant notre seul destin, à l'heure blême : la pourriture.
Ce que j’aimerais beaucoup, c’est qu’on me donne la réplique. Ici ou en privé. Que quelqu’un qui a lu ce livre jusqu’au bout et qui a tenu le coup, m’en donne son sentiment. Etre confronté à une autre lecture. Et qu’il dise dans quel état il en est ressorti.
Oui, j’aimerais beaucoup en parler.
Car je ne sais trop quoi penser en définitif de mon ressenti et c’est bien la première fois que j’abandonne la lecture d’un livre qui, par-delà les scènes insupportables, est profondément à mon goût à beaucoup de points de vue.
Un livre publié par Maurice Nadeau en 1958, puis par Georges Monti en 2011, ces deux faits conjugués étant de nature à plaider en faveur d'une qualité profondément littéraire de l’œuvre.

09.05.2012

Chasse aux étymons

Gibet Montfaucaon.jpgLe gibier est, par définition, l’animal qu’on  recherche, qu’on débusque, qu’on traque, dans le seul but de le tuer.
Pour la nécessité de manger et, donc, pour la conservation de l’espèce s’agissant de nos ancêtres les plus lointains, nomades, non encore fédérés par un état et des liens culturels, sinon à l’intérieur d’un même clan.
Pour le plaisir sans nécessité autre que lui-même à partir des royaumes établis. Plaisir de traquer d’abord, avec les chasses royales, à courre, les chasses forestières. Plaisir exclusif de tuer ensuite avec la chasse prolétarienne. Celle qui parcourt les chaumes sous les feux de septembre, en France.
En tout cas plaisir d’éliminer un être vivant : un animal réduit à sa condition de gibier.
Du gibier. C’est étrange. C’est donc comme une cible. D’autant qu’initialement le mot gibiez ne désignait que les oiseaux car le verbe gibeler disait, en ancien français, remuer des ailes. Tout comme la gibelotte, cette fricassée au vin blanc - le plus souvent de lapin - nous viendrait selon P. Guiraud, de gibelet, soit plat de petits oiseaux...
L’histoire du mot, car un mot n’évolue qu’en fonction de la nécessité qu’en ont les hommes, a donc considéré un beau jour qu’un lapin de garenne, un lièvre, un cerf, un sanglier ou un chevreuil, ça battait des ailes. Que ça volait.
Tous ces étymons ne me satisfont donc pas car ils ne suffisent pas à expliquer, pour mézigue tout du moins, la notion de gibier.
Il faut en effet que celui soit consommable. Le mot renferme l’exigence d’une nourriture, même si le but n’est plus cette nourriture. Et le mot tait cette exigence. J’en veux pour preuve que les chasseurs de loups, ou de renards, ne qualifient jamais ces renards ou ces loups comme appartenant au gibier.
Pas plus que le taupier ne dira que la taupe est un gibier. A moins qu'il ne s'en fasse en douce de succulentes poêlées !
Le gibier est donc une cible comestible et, à ce titre essentiel, il y a un trou de mémoire dans l’histoire du vocable qui le désigne.

C’est un mot que j’ai entendu dès mon plus jeune âge. Et pas seulement prononcé par des chasseurs ! Ma mère, à chaque nouvelle connerie que je pouvais faire, très souvent donc et de plus en plus gravement quant à la hiérarchie communément établie des délits, me traitait de gibier de potence.
Tiens, tiens… Reprenant sans le savoir une expression lexicalisée, considérait-elle tout d’un coup que j’étais comestible et se proposait-elle de me bouffer ? Non point. Elle était, elle aussi, victime du trou de mémoire du mot car, tout comme la locution, elle considérait - par extrapolation de la colère bien sûr -  que je méritais la potence. De la graine de voyou, disait-on aussi. Ce qui était quand même moins violent et comportait un certain charme. Surtout pour quelqu’un qui n’avait jamais croisé son géniteur.

Mais en voilà bien d’une autre paire de manches ! Le gibier serait alors celui qui mérite son sort, qui s’est rendu fautif au point de risquer d’être traqué ? Qui serait voué à…
Pauvres pigeons ramiers, ortolans et autres joyeuses perdrix, qu’avez-vous donc fait au monde pour qu’il en soit ainsi ? Vos ailes peut-être ? Ce sont peut-être vos battements d’ailes que le chasseur vous envie, dans un obscur complexe refoulé d’Icare ! Vous seriez coupables du fait de gibeler ! Et si, en plus, votre chair, à l’égal de celle du lapin ou du lièvre, est délicate, alors quelle lourde malédiction pèse sur vos vies ! De la venaison. Voilà à quoi vous en êtes réduits.

Mais le voyou, lui, en admettant qu’il ait mérité sa condamnation du point de vue d’une morale vulgaire, pourquoi le comparer à vous ?  Il a volé, d’accord, mais sans vos ailes, que je sache.
Du gibier au gibet, on le voit avec cette maudite potence, il n’y a que deux petites lettres de différence. Un saut de puce. Gibier de gibet eût d’ailleurs été plus éloquent car les fourches patibulaires, en plus, exposait au public le corps des suppliciés.

Pies, corbeaulx nous ont les yeuls cavez
Et arraché la barbe et les soucilz.

Deux fois condamné, vivant et mort, pour cause d'allitération, le supplicié du gibier de gibet !

08.05.2012

D'une langue l'autre

200908261615_zoom.jpgLa route accompagne la forêt. D’un côté seulement. De l’autre, s’étirent des prairies et des blés en herbe, que le vent bouscule jusqu’aux lisières d’une autre forêt. La même, en fait.
Nous ne savons même plus quand nous traversons des clairières. Nous ne savons même plus donner leur juste nom aux paysages. C'est que nous sommes trop grands pour ça ! Nous avons d’autres soucis. Nous sommes des gens sérieux !
C’est un bel endroit pourtant et le soleil, entrecoupé de gros nuages blancs, se balade au-dessus.
..

Il déboule sur ma droite, surgi de la profondeur des pins. Il est impressionnant. Avec une couronne royale, superbe, large, qui s'étale sur sa tête. Et il court très vite, l’autre limite de la forêt en point de mire. La clairière, à lui, doit bien sembler immense ! Comme si l'horizon reculait sans cesse. Comme dans les mauvais rêves.
C’est un cerf. Puissant, roux, les naseaux au vent.
Je m’arrête. Nous le suivons des yeux. Il s’évanouit bientôt dans l’ombre des sous-bois lointains. Chez lui.
La lumière arrosait sa robe.
Jeleń. Le cerf. Un faux ami. Pas l’animal, mais le mot qui le désigne aux hommes. Sa prononciation, yélègne, me l’a souvent fait confondre avec l’élan, autre grand cervidé parcourant ces forêts humides de la proche vallée du Bug. L’élan, c’est łoś. Rien à voir.
Et ce jeleń, ce cerf, est un mot qui n’est pas très gentil pour les Polonais. Car il désigne aussi, appliqué aux humains, celui qu’on peut rouler facilement, ou qu’on se propose de rouler. Dans la farine.  L’ingénu. La proie facile des malfaisants.
Je cherche pourquoi. Sans résultat. Un équivalent peut-être en français ? Oui. Il faut, dans ce cas-là, traduire le cerf en pigeon.  Oui, chez nous on dit un pigeon.
J'illustre. Il y a quelques décennies, en virée quelque part dans le Lot avec trois copains de mon joyeux acabit, nous cherchons un bistro, une auberge, et nous la trouvons bientôt, douillettement ombragée par de vénérables arbres… Avec un ruisseau qui  gambade en son jardin. Charmant, tout ça. Exactement ce qu’il nous faut. Oui, mais l’’enseigne, qui se balance sous la brise d’été, grince : Aux quatre pigeons… Moues dubitatives. Ça tombe mal : nous sommes quatre et l’un de mes compagnons de marmonner, au moins, ils annoncent la couleur !
Ici, c’eût donc été Aux quatre cerfs. Aucun sens détourné, aucune évasion allégorique possible. Ou alors une auberge pour des cocus. Quatre cocus en vadrouille cherchant à noyer leur chagrin dans le fond des verres. C’est élégant.

"Et oui, je suis cocu, j’ai du cerf sur la tête" chantait Brassens…

Quel écart, donc, entre les images-raccourcis d’une langue à l’autre ! Une vision différente du monde. Une imagerie de l’imaginaire sans rapport l’une avec l’autre.
Mais j’insiste. Pourquoi un cerf ? Et pourquoi donc un pigeon ? me rétorque-t-on avec juste raison. Je n’en sais ma foi rien. Je consulterai les dictionnaires.
Et je n’apprendrai alors que d’insipides évidences. Plumer un pigeon, vieille expression du XVIe, pour dire duper. Rideau. Ces dictionnaires ne semblent pas en savoir plus long que moi. Sinon qu’il y a aussi le dindon. De la farce le plus souvent. On peut aussi plumer un dindon, c'est bien vrai ; surtout si on se propose de le bouffer. C’est d'ailleurs conseillé.
Tout cela ne me construit aucune passerelle entre le cerf polonais et le pigeon français. Chaque langue a-t-elle ses propres transpositions anthropomorphistes ? Sans doute.
Et j’en concluerai plaisamment que dans un couple polonais-français, si on laisse se répandre l’ennui, par exemple, alors, le pigeon serait celui auquel on planterait du cerf sur la tête.
Mariant ainsi, si j’ose, les deux langues dans l’infortune.

07.05.2012

L'imposteur au placard

b6.jpgEntre la peste brune, insidieuse, rampante et masquée, qui fait mourir à petit feu toute dignité, accable le modeste pour élever le grand au pinacle, et la grippe qui ne fait que faire tousser, les Français, ceux qui votent tout du moins, ont choisi la grippe.
Depuis mon lointain exil, je leur en sais, quelque part, gré.
J’ai dit, parfois explicitement, toujours implicitement, ici, dans les quelque mille textes qui composent l’Exil des mots, mon sentiment à l’égard du politique, sentiment en totale adéquation avec la vie que je mène. Il n'est donc pas besoin  que je précise que je ne vais pas changer quelque chose de cette vie, faire sauter le bouchon ou regarder d’un œil nouveau le soleil se lever sur l’horizon du Bug.
Mais je ne vais pas non plus mentir - d'autres font ça mieux que moi - en faisant le dédaigneux que le choix du moindre mal complètement indiffère.
Car j’ai grand, très grand plaisir, à savoir que le pire des imposteurs que mon pays ait eu à supporter comme président depuis la fin de la guerre, soit aujourd’hui contraint de remballer ses misérables et clinquants effets, de prendre son mannequin à la noix sous le bras et de déguerpir, comme le Duc de Bordeaux, tête basse.
François Hollande a déjà accompli, dans ma seule tête, cette mission historique d’importance : chasser du paysage l’abominable réplique de l’abominable monsieur Thiers.
Une bonne chose de faite.
Nous pouvons revenir à nos moutons.
Et à propos de moutons,  je ris sous cape en pensant à ces dernières semaines où, sur leurs blogs qui n’avaient jusqu’alors que bredouiller leur sympathie pour la vermine réactionnaire et pour les traditions les plus aliénantes de notre culture, certains chafouins, emportés par leur passion, ont été obligés de jeter bas le masque, dévoilant le fond peu ragoutant de leur cœur et de leur pensée, évidemment suivis par la horde toujours caquetante et bêlante de leurs commentateurs.
Ces blogs, à prétentions littéraires, peuvent bien désormais faire les beaux sur ou avec tel ou tel texte. Pour moi, leurs mots en filigrane pueront toujours les mauvaises intentions et ceux qui, en connaissance de cause, continueront de les lire, pueront forcément de la gueule.
Car la littérature c’est aussi, et même avant tout, une vision du monde. Une vision généreuse. Et la leur est tout ce qu'on voudra, sauf généreuse.
Qu’ils fassent aujourd’hui un nez long de six pieds, atrabilaires, n’est pas non plus pour me déplaire.

Image : Philip Seelen

04.05.2012

Łomazy : la mémoire

Le 20 mai 2009, je publiai ici un extrait de ce qui allait devenir sur Publie.net  Polska B Dzisiaj. 
Cet extrait suscita un échange édifiant, riche de précisions historiques, attentif et fort courtois entre Philip Seelen et Barbara Miechowka, échange  que j'avais repris avec leur amicale autorisation, tant le souci permanent qui les anime de rétablir ou d'établir dans le détail ce qu'il peut y avoir encore d'occulte dans une des périodes les plus noires de l'histoire de l'humanité, principalement en Pologne, méritait beaucoup plus que de figurer comme des annexes à un texte.
Je remets en ligne aujourd'hui parce que, occupé à la rédaction d'un recueil de nouvelles et l'une d'entre elles faisant allusion à la tragédie de Łomazy, ici commentée, j'ai relu avec attention et beaucoup d'émotion tout ce qu'en avaient dit Philip et Barbara.
Je les salue fraternellement au passage et, n'en ayant plus de nouvelles, espère du fond du coeur que tout va bien pour eux.

Łomazy est une petite commune sur le territoire de laquelle j'ai jeté l'ancre. Je connais donc les lieux du drame. Les photos que je publie ici sont celles de ce lieu d'épouvante et de tristesse éternelle, que j'ai moi-même prises. Les photos 2 et 3 sont celles du cimetière juif où ont été inhumés en 1988 les corps des suppliciés, à deux kilomètres environ de la forêt sanglante.
Cette première partie, consacrée aux crimes nazis et à l'antisémitisme avant l'établissement proprement dit des camps de la mort, avait été suivie d'une autre, plus spécialement axée sur l'extermination
systématique des juifs par ces mêmes nazis, la shoah, et, par-delà, sur  le film de Lanzmann.
 


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Photo 1


À Bertrand, de la part de Philip Seelen,

17 AOUT 1942 A ŁOMAZY, 1700 JUIFS MASSACRES PAR DES ALLEMANDS ORDINAIRES …


Sujet bien grave que tu nous as donné à lire, cher Bertrand, pour ce week-end parisien de la mi-mai froid, venteux et pluvieux. C'est au petit déjeuner que je prends connaissance avec Krzysztof Pruszkowski de ton dernier récit édité sur ton "Polska B dzisiaj", "Le billot des bourreaux".
Krzysztof a beau fouiller dans sa mémoire, rien ne lui rappelle le nom de ce village, Łomazy, rien ne lui rappelle le massacre dont tu fais référence. La date elle-même lui pose problème, août 1944. Le camp allemand d'extermination de Sobibor fut détruit en octobre 1943. Le 18 juillet 1944, l'Armée rouge et les Polonais du général Berling passèrent le Bug, et un ''Comité polonais de libération nationale'' (P.KW.N.), s'installait à Lublin le 24 juillet 1944, aussitôt reconnu par Staline comme unique représentant du peuple polonais.
Donc, qui a pu massacrer plus de 2000 juifs dans une forêt du district de Lublin en août 1944 ?

Surpris par la surprise de mon ami qui m'a toujours semblé bien connaître l'histoire troublée de la Pologne, de l'occupation nazie et de l'invasion de l'Armée Rouge, je lui suggère que peut-être il s'agit d'une erreur de date et que Le billot des bourreaux fait référence au massacre en 1942 de 1700 juifs par les hommes du fameux bataillon 101 de la gendarmerie allemande chargée de l'extermination des juifs dans les territoires occupés de l'est de la Pologne.
C'est en 1994, que j'ai commencé à suivre les nouvelles parutions des chercheurs juifs américains sur le génocide des juifs d'Europe par les Allemands. J'ai relu Raul Hilberg, connu mondialement pour son ouvrage de référence  La destruction des Juifs d’Europe. Puis mes lectures m'ont amené à  Des hommes ordinaires, le troisième livre de Christopher Browning, élève de Raul Hilberg.
L'auteur suit dans cet ouvrage le parcours des 500 hommes du 101e bataillon de réserve de l’Ordnungspolizei, entre juillet 1942 et novembre 1943. Cette étude s’appuie sur les témoignages recueillis lors de l’enquête judiciaire faite sur le bataillon en Allemagne fédérale au cours des années 1960. Christopher Browning a également utilisé des documents sur l’activité d’autres unités de police et des Einsatzgruppen, quelques témoignages de survivants juifs ainsi que des photos fournies par la bibliothèque Yad Vashem à Jérusalem et l’Institut historique juif de Varsovie.
L’intérêt de l’analyse de Christopher Browning réside dans le fait qu’elle suit des exécutants, sans qui les ordres de Hitler, Himmler, Goebbels n’auraient pu être appliqués. Dans le 101e bataillon les hommes ne sont pas fanatisés par les théories hitlériennes, ils sont issus du prolétariat et n’ont reçu de formation idéologique que tardivement. Ils ont même eu le choix avant leur premier massacre. Il s’agit ici de comprendre comment ces hommes ordinaires sont devenus des acteurs du génocide.

Initiation au massacre en masse : la tuerie de Jòzefòw

Aux alentours du 11 juillet 1942, le commandant Trapp est informé de la nouvelle mission du 101e bataillon : rafler les 1 800 Juifs de Jozefòw. Les hommes en âge de travailler seront séparés des autres, pour être envoyés dans un des camps du district. Ceux qui resteront, femmes, enfants, vieillards, devront être abattus sur place.
Le commandant Trapp en informe les officiers du bataillon le 12 juillet, et fait rassembler les différentes unités. Le lieutenant Buchmann, qui commande la 1e section de la 1e compagnie, refuse de participer à l’opération. Il demande une autre affectation et est chargé de l’escorte des « Juifs de labeur » envoyés à Lublin. Les hommes du rang ne savent rien.
Arrivés sur place le commandant Trapp expose la mission, et fait sa surprenante proposition aux hommes parmi les plus âgés : s’ils ne s’en sentent pas capables, ils peuvent être dispensés. Deux témoins seulement mentionnent cette proposition du commandant, tout en soulignant que des hommes plus jeunes ont aussi quitté les rangs. En recoupant leurs témoignages avec le comportement, plus tard, des officiers qui exemptaient des tueries les hommes qui le demandaient, Christopher Browning a accordé foi à leurs propos.
Après avoir donné ses ordres, le commandant Trapp installe son quartier général en ville et y reste la plupart du temps. En tout cas, il ne s’est pas rendu sur les lieux de la tuerie. Il est évident alors pour tous les hommes qu’il est désespéré par la situation et qu’il regrette d’avoir eu à donner ces ordres. Plusieurs témoins racontent l’avoir trouvé en pleurs.
Mais les hommes exécutent les ordres. Il semble que la plupart évitent encore, pour cette première action, de tirer sur les enfants et les nourrissons, laissant les mères les emmener avec elles sur la place du marché. La rafle terminée, le médecin du bataillon et le sergent-major de la 1e compagnie expliquent aux hommes comment tuer leurs victimes.
Les Juifs sont amenés dans la forêt par groupes, un nombre égal de policiers les rejoint : un tireur par victime. Le massacre n’est interrompu qu’en milieu de journée pour une pause où l’on fournit de l’alcool aux tireurs. La 2e compagnie est affectée en renfort des tireurs. Cependant ses hommes n’ont reçu aucune « formation ». Ils se retrouvent couverts de sang, d’éclats d’os et de cervelle. Plusieurs racontent qu’après avoir tiré une fois ainsi, cela les a rendus malades et ils ont arrêté.
Vers neuf heures du soir, le massacre est finalement terminé. Rien n’a été prévu pour enterrer les cadavres. De retour à la caserne, on fournit de l’alcool en grande quantité aux policiers, qui sont sous le choc. Un consensus tacite s’établit au sein du bataillon, plus personne ne reparle du massacre de Jozefòw.
Si seulement une douzaine d’hommes a réagi à la proposition du commandant Trapp le matin, d’autres se sont manifestés au cours de la journée, au fur et à mesure qu’ils étaient confrontés à la réalité de la tâche qui les attendait. Certains ont demandé à être relevés, ce qui leur fut accordé, d’autres se sont cachés d’une manière ou d’une autre.

Photo 2
Lomazy.JPGTuerie de Łomazy : Un massacre de la 2e compagnie du 101ème.

Le 101e bataillon est envoyé fin juillet 1942 dans le secteur nord du district de Lublin.
Le 17 août, les hommes de la 2e compagnie se rendent à Łomazy. Le quartier juif doit être évacué. Dès son arrivée, un contingent de Hiwis (Volontaires recrutés par les Allemands dans les pays occupés pour faire les sales besognes) , dirigé par un officier SS allemand, fait une pause pour boire de la vodka.
Une fosse est creusée en forêt puis les policiers amènent les Juifs. Ceux qui tombent en route sont abattus sur-le-champ. Arrivés sur le site, les Juifs doivent se déshabiller. Ils déposent leurs vêtements et leurs objets de valeur, avant de s’allonger face à terre pour attendre.
C’est à cette occasion que se manifeste le caractère sadique du lieutenant Gnade, commandant la 2e compagnie. Il humilie, frappe les victimes avant leur exécution, ou demande à ses hommes de le faire.
Les Hiwis étant de plus en plus soûls, les policiers doivent former des pelotons de tir. Au bout de deux heures, les Hiwis ont repris leurs esprits et remplacent les Allemands. La tuerie s’achève vers 19 heures. Les hommes qui ont creusé la fosse sont ramenés pour la recouvrir, puis abattus.

Cette opération diffère de celle de Jòzefòw. Il y a eu davantage de tentatives d’évasion. Les tueurs ont été beaucoup plus efficaces : le nombre de victimes est plus important avec trois fois moins d’hommes et en moitié moins de temps. Les vêtements et les biens des Juifs ont été récupérés et une fosse commune a été prévue. Enfin, ce sont surtout les Hiwis qui ont tiré, ce qui allège le fardeau psychologique des policiers. Personne n’a offert le choix aux policiers, ils ont dû prendre leur poste à tour de rôle. Quelques-uns se sont apparemment éclipsés mais la plupart ont obéi aux ordres.

Ces deux massacres sont aujourd'hui emblématiques de la politique d'extermination menée par les allemands dans les territoires de l'Est européen entre 1941 et 1944. Il est par contre plus compliqué pour moi d'expliquer ici, en quelques mots, pourquoi ces massacres sont si peu connus de mes amis polonais.
Cher Bertrand, cette question sera un des sujets d'une de mes prochaines lettres dans le cadre de nos échanges sur la Pologne.
Depuis 1945, les forêts, grâce aux historiens, aux chercheurs acharnés, ont livré déjà une bonne partie de leurs secrets. La lutte pour la vérité et contre l'oubli continue à ce jour.
C'est une contribution essentielle à une vie plus harmonieuse en société.


Bien à toi. Il se fait tard. Bonne nuit.
Philip Seelen.

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A l'attention de Philip Seelen de la part de Barbara,

Tout comme Krzysztof Pruszkowski, je ne connaissais pas l'histoire de ces massacres qui se sont pourtant déroulés sur l'actuel territoire polonais. A mon avis, cela s'explique par la façon dont ont circulé les travaux des chercheurs sur le plan international.
Les historiens polonais de l'après 1989 se sont d’abord intéressés aux affaires dans lesquelles le problème du degré de responsabilité des Polonais était en cause  et qu'ils  n'avaient  jamais pu élucider du temps du communisme, en raison de la censure sur le sujet de l'extermination des Juifs sous ce régime. Censure qui a commencé vers 1950, dès que Moscou a fait le choix politique de soutenir les pays arabes dans une politique hostile à l'état d'Israël. La raison de cette censure était que les recherches faites par des Polonais risquaient d'éveiller en Pologne des sentiments de compassion à l'égard des Juifs en général et en particulier envers ceux d'entre eux qui ont survécu et ont quitté la Pologne après 1947, notamment pour s'installer en Israël.
Donc les chercheurs polonais se sont d'abord intéressés à tous les événements polonais qui conduisaient vers Israël, d’où venaient beaucoup de critiques du comportement des Polonais, afin d’évaluer leur degré de bien-fondé: explication de la participation chaotique des Juifs de Pologne à l'armée d'Anders quand elle se constituait sur le territoire de l'URSS à partir de la seconde moitié de 1'année 1941, explication des dessous du pogrom de Kielce en 1946  qui a eu pour effet que les survivants ont quitté massivement la Pologne.
Puis il y a eu de plus en plus de livres sur le déroulement de la Shoah en Pologne.


Le dernier problème qui a été élucidé à partir de 2000 est celui de massacres qui se sont déroulés en juillet 1941,  c’est-à-dire dès le début de l'attaque nazie contre l'URSS, sur l'actuel territoire polonais, avec la participation d'habitants polonais de la campagne environnant les bourgades de ces tous premiers massacres  connus. Emblématiquement, ces massacres sont connus sous le nom de JEDWABNE. Là, les nazis ont utilisé l'hostilité envers les Juifs des habitants d'une petite bande de territoire située  à l’Ouest du Bug qui, de septembre 1939 à juin 1941, a été occupée par l'URSS et où les Juifs avaient accueilli l'Armée Rouge en 1939 avec des acclamations enthousiastes.

Or , cher Philip, ce que montre le texte  que vous résumez sur ces massacres datant de 1942 est que les nazis ont eu alors recours à des Ukrainiens ou des Lettons, ou d’ autres peuples vivant encore plus à l'Est, les ressources que l'on pouvait tirer de la participation de Polonais ayant été très rapidement épuisées. Là, les nazis ont embarqué sous leur bannière de pauvres types qui s'imaginaient que Hitler allait débarrasser leur pays de l'occupation russe et communiste, ont attisé les antagonismes nationaux avec les Polonais sur les territoires qui appartenaient à la Pologne jusqu’en 1939 pour recruter des collaborateurs, et enfin  ont recruté des prisonniers de l’Armée  rouge qui se sentaient menacés de mourir rapidement, tant ils étaient maltraités dans les camps allemands.
Ravie de l’innovation du texte à  plusieurs voix et bien à vous,
Barbara Miechowka

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A l'attention de Barbara de la part de Philip Seelen,

Merci pour toutes vos précisions sur la question du génocide et des massacres de juifs polonais ayant impliqué des  Polonais. Ajoutons que le gouvernement et l’état polonais ont érigé un monument sur les lieux du massacre de Jedwabne et présenté leurs excuses à la communauté juive au nom de tout le peuple polonais pour ce massacre fou de juifs polonais par des citoyens polonais en plein génocide allemand des juifs d'Europe.

Mais les plaies sont encore en partie ouvertes. Je reviendrai sur cette question, notamment sur l'image que donne de la population des campagnes polonaises le très long film célèbre, incontournable et si prenant de Claude Lanzmann "Shoah" sur l’extermination des juifs d'Europe par les Allemands.

Philip

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 Photo 3
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Cher  Philip,

Jedwabne n'a pas eu lieu "en plein génocide allemand". Car ces exterminations du début de juillet 1941 ont suivi de quelques jours l'arrivée de l'armée allemande sur un territoire occupé par l'Armée Rouge depuis la fin de septembre 1939.
La méthode était incroyablement artisanale, car on y enfermait les Juifs dans des granges en bois à la toiture de chaume , qui ensuite étaient incendiées. La Shoah par balles a commencé après ces premières expériences.

A la date de juillet 1941, personne en Pologne ne pouvait deviner qu'il y avait un projet génocidaire: la seule chose connue de la résistance était la fermeture des ghettos de quelques grandes villes et la misère matérielle à l'intérieur de ces grands ghettos fermés. La résistance polonaise ne connaissait que les premières manifestations de l'épuisement par les maladies dues à la malnutrition.
En revanche, dans les campagnes occupées par les Allemands depuis septembre 1939, à la date de juillet 1941, les Juifs n'étaient pas encore enfermés. Ainsi, j'ai sous les yeux un texte sur la petite bourgade de Miechow, qui se trouve à mi-chemin entre Cracovie et Kielce: on y écrit que la création du ghetto date de février 1942. Il en était de même plus à l’Est, comme à Łomazy par exemple.
Il y a effectivement beaucoup de choses à dire sur l'image des campagnes polonaises créée par Shoah de Lanzman. La première fois que j'avais vu le film dès sa sortie en France, je suis sortie sans attendre la fin de la première séance de 4 heures, tant j'étais excédée par la façon perverse de conduire les interviews et le subtil décalage entre image/traduction et le sens réel des propos des personnes interviewées, tel qu'il sonne réellement en Polonais. Je serais donc heureuse  que nous puissions crever cet abcès qui, en France, est une source de savoir tronqué et de certitudes sous forme de clichés d’autant plus vigoureux qu’ils s’appuient sur l’impact  de l’image sur les consciences.

Votre dévouée
Barbara

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A Barbara, de Philip Seelen

Vos dernières remarques sont importantes et je vous sais gré de corriger mon imprécision langagière. En effet, l'extermination par balles des juifs par les Allemands, prémices puis mode courant et implacable de la mise en oeuvre de "la solution finale" par les troupes de la Wehrmacht, des bataillons de gendarmerie et les SS ne pouvait pas en juillet et août 1941 laisser présager de la folie sanguinaire de la politique raciale allemande.
La manipulation allemande de l'antisémitisme historique existant parmi des couches de la population des campagnes polonaises, s’ajoutant à l'exploitation par l'occupant de l'émotion suscitée dans la population polonaise par l'accueil chaleureux d'une partie de la population juive polonaise à l'invasion de la moitié est de la Pologne en 1939 par l'Armée rouge, ont favorisé et développé ce climat de haine favorable au déclenchement de pogroms sanglants dont fut victime le peuple juif.
Il est donc important de préciser qu'aucune autorité polonaise constituée et souveraine ne porte une quelconque responsabilité dans ces pogroms. Nous pouvons bien mesurer ici que sur cette question la vérité des faits et l'analyse que l'on fait de cette vérité influencent immédiatement notre perception contemporaine de ces événements tragiques de notre histoire européenne qui nous est aujourd'hui commune à tous.


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A Philip Seelen, pour compléter l’information sur Jedwabne

Le travail des chercheurs polonais actuels a été facilité par le fait que les témoignages écrits étaient nombreux et qu'il suffisait de les soumettre à une analyse:
- témoignages de Juifs qui ont réussi à se cacher et à échapper à la mort,
- témoignages polonais, car tout de suite après la guerre , il y a eu des procès et des peines prononcées contre les acteurs polonais qui avaient fait preuve de zèle à l'égard des volontés allemandes.
La première chose qui sort de ces témoignages est que les Polonais acteurs qui ont mis le feu aux granges étaient connus dans les environs pour être des délinquants potentiels. Ils ont été incités à passer à l'acte par la promesse allemande qu'ils auraient le droit d'aller piller les maisons vidées de leurs habitants juifs.
La deuxième chose qui apparaît est que l'Einsatzgruppe nazi qui est arrivée dans la bourgade tout de suite après le passage de l'armée allemande a utilisé des techniques de mise en scène qui manifestement ont été mises au point bien avant juillet 1941, et dont le but était d'anesthésier les sentiments de la population polonaise locale et de déshumaniser la population juive de la bourgade. Les Juifs ont été obligés par les Allemands de mettre leurs habits rituels de cérémonies religieuses et de tourner en rond sur la place centrale en psalmodiant des prières, d'abattre la statue de Lénine qui était au centre de la place depuis la fin de 1939, de nettoyer la place en brossant les pavés. Bref, un spectacle a été organisé par les Allemands pour amuser les spectateurs polonais, au préalable rassemblés par des appels à une réunion publique.
Manipulation de la population polonaise locale est donc bien le mot juste.

Je suis sortie profondément affectée par la découverte de ce qu'on peut faire faire à des humains , après la lecture des deux gros volumes d'articles et de documents publiés par l'IPN vers 2002 sous le titre "W okol Jedwabnego". Etude de la psychologie des foules et des techniques de manipulation n'avaient manifestement pas de secrets pour les artisans de la construction du pouvoir nazi.
Cordialement,
Barbara

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A Barbara de la part de Philip Seelen,

A PROPOS DES TECHNIQUES DE MANIPULATION DE FOULES ET D'OPINION ...

Je me suis très tôt intéressé aux techniques de manipulation des esprits et des foules développées par les offices de propagande qu'ils aient été communistes ou fascistes, colonialistes ou impériaux, démocrates ou autoritaires. Après la seconde guerre mondiale les techniques issues de ces officines ont été retravaillées et adaptées pour servir les buts lucratifs de la publicité de masse et de ce qu'on appelle aujourd'hui la publicité ciblée.
Un des exemples récent sur lequel j'ai travaillé, dans le cadre de la production de sens, pour un film témoignant du génocide du peuple tutsi par le peuple hutu au Rwanda, m'a laissé pendant longtemps des sentiments intensément pénibles et a provoqué chez moi une véritable dépression pénible à vivre, surtout après avoir rencontré une  victime rescapée et un bourreau ne manifestant aucun esprit de repentir : "C'était eux ou nous et si c'était à refaire  je n'hésiterais pas !"
Mon étude, mes lectures ont été psychiquement éprouvantes. La manipulation de l'opinion hutu par les dirigeants racistes de ce peuple  a provoqué un des génocide les plus fou du 20ème siècle. Ce génocide a été exécuté principalement à coups de machettes, machettes que les organisateurs du génocide avaient fournies gratuitement par centaine de millier à la population hutue après les avoir massivement importées de Chine Populaire, la production locale de machettes ne suffisant pas à répondre à une telle commande.
Les techniques de manipulation de l’opinion ont été ici effectuées grâce aux tristement fameuses radios-libres hutues, dont la plus connue était "Radio Libre des Mille Collines". S'appuyer sur les délinquants et les éléments culturellement et intellectuellement les plus faibles de la population hutue pour faire basculer des pans entiers de l'opinion publique du stade d'observateur consentant au stade d'acteur agissant a été une technique que les dirigeants du génocide visant le peuple tutsi ont naturellement reprise de ses célèbres prédécesseurs nazis, staliniens ou de la clique du sinistre Pol-Pot.
Comment nier le caractère humain des futures victimes en ne cessant de les comparer à des porcs ou à des cloportes pour abattre les barrières morales qui peuvent encore retenir le passage à l'acte des populations manipulées par les « génocideurs » ? Une telle question n'avait plus rien de secret pour les speakers des radios-libres hutues.


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A Barbara et philip de la part de Bertrand

Je lis, quoi qu'il en paraisse, avec beaucoup d'attention et de bonheur vos échanges et, ma foi, je trouve que lesdits échanges, sont plus riches que le texte initial, ce qui me remplit aussi d’une certaine fierté.
Le fleuve est toujours plus large que sa source, n'est-ce pas ?

Je crois qu'il y a eu un malentendu avec une internaute, laquelle internaute, je pense, ne voulait nullement se montrer désobligeante. Ce malentendu est hélas monnaie courante dès qu'on parle de la Pologne en profondeur. On ne peut rester insensible, même quand c'est la désinformation et les "idées reçues » qui s'expriment. Ce pays ne se comprend que si on l'aime d’instinct, si on a partagé et compris sa terrible histoire et même, si on vit avec et dedans.
Cette attitude dépréciative, je l'ai, hélas, retrouvée chez des polonais eux-mêmes. J’en ai été profondément peiné. " Qu'est-ce que tu fous là, il n'y a rien à faire ici. Quand repars-tu en France ?"
Ça n'était nullement agressif. Bien au contraire. Profondément amical. Presque protecteur.
Ça n'est pas, pour un Polonais, du moins celui des campagnes que je fréquente, le sens dans lequel s'effectuent d’ordinaire les exils. Ça lui semble contre-nature.
Le poids de la culpabilisation est énorme et, là encore, il faut en tenir pour responsable l’image facile qu’a pu donner la France, l’amie de toujours pourtant, de ce pays.

L’antisémitisme supposé ou réel des campagnes. J’ai entendu en France, de la part de gens pouvant se targuer pourtant d’une certaine ouverture d'esprit,  ce vieux cliché ressorti comme une vérité définitive, et, quoique m’y évertuant, ce fut peine perdue que d’essayer de le démonter comme désobligeant poncif. L’image facile, toujours.
A ce titre, le film de Lanzmann m'était apparu, dès le début, comme entaché d'une certaine intention. Et il a frappé fort dans les consciences.
J’ai découvert, au jour le jour en vivant ici, encore plus l’affreuse inexactitude de certains émoignages distribués en pâture facile et sous l'étiquette bien sérieuse de "document historique". La fameuse image du conducteur de locomotive polonais manœuvrant son train à l’entrée de Treblinka, la tête démesurément extirpée de son engin, a participé, sciemment ou non, à une immonde confusion.
Tout ça pour dire combien ce peuple, en plus d’être martyrisé, a été calomnié, comme si l’ouest voulait se déculpabiliser d’une certaine et coupable défaillance à son égard.
L’horreur consiste, parfois et en filigrane, à vouloir amalgamer le bourreau et le billot, d’où le titre de mon texte.

Un copain polonais me faisait remarquer hier, que je n’aurais pas dû utiliser dans ce texte le terme "pogrom". Que pour lui, ce mot désignait les exactions commises par les seuls Polonais.
Je me suis inscrit en faux.
Ce mot est russe et est passé dans la langue polonaise, comme dans la langue française et dans bien d'autres langues encore, pour désigner une action violente contre les ghettos. Comme il a été utilisé pour Kielce ou Radom, il en est donc réduit à ce seul usage. Ce que je peux comprendre.
Le sujet est grave et la peine de mon copain était bien réelle.
J’aimerais avoir votre sentiment, Philip et Barbara, là-dessus et, le cas échéant, rectifier.
Amicalement
Bertrand


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Cher Bertrand,

Le mot "pogrom" est bien un mot russe. Il contient la racine "grom" qui signifie "tonnerre" et que l'on retrouve dans quelques mots polonais de langue soutenue. Il désigne des actions de violence collective, quand la foule se jetait sur un groupe de juifs désignés comme coupables de quelque vilenie réelle ou imaginaire. Le mot est ensuite passé au Polonais et dans toutes les langues d’Europe. En somme, « pogrom » est un équivalent  du mot anglais « lynchage »

Les Polonais en ont quelques-uns à leur actif.
Il y en a eu à la fin de la guerre 1914-1918, à Lviv (Lwow) lors des conflits liés à la reconquête du territoire national polonais. L'écho qu'ils ont eu dans la presse américaine (car beaucoup de Juifs de l'empire russe ont émigré aux USA au 19ème siècle) a été suivi d'une campagne politique qui a eu pour effet que le Traité de Versailles a été accompagné d'un second traité (dit petit traité)sur les droits des minorités nationales dans les états qui sont nés de la décomposition de l'Empire d'Autriche-Hongrie. Ce traité, qui obligeait notamment les nouveaux états à financer des écoles propres aux minorités nationales, a eu malheureusement pour effet de politiser un problème social réel dans le nouvel état polonais, car le parti nationaliste, qui était une force politique assez importante mais insuffisante pour gouverner à elle seule, l'a ressenti comme une insulte à son programme de polonisation de toutes les populations non-polonaises, calqué sur les traditions politiques de la France à partir de la Révolution de 1789.

Lors de l'assassinat de  Gabriel Narutowicz, premier président de la République de Pologne élu en raison des voix des députés représentant les minorités nationales qui se sont portées sur lui, il y a eu des tentatives de provocation de pogrom à Varsovie.

Puis dans la période 1935-1939, alors que dans les campagnes la grogne montait en raison d’une misère accrue par les effets  de la crise économique de 1929, le parti nationaliste a intensifié sa propagande anti-juive,  au motif qu'il s'imaginait que l'émigration des Juifs résoudrait tous les problèmes sociaux en Pologne. Il y a eu des bagarres  avec les Juifs dans une dizaine de bourgades, où se tenaient les marchés où les paysans venaient vendre leurs produits ou acheter des outils, de la vaisselle, des vêtements, etc... Il faut dire que dans ces bourgades, en général, la population juive constituait la moitié ou parfois plus de  la  population, qu’elle entretenait pieusement son altérité culturelle et tenait presque tous les commerces. Ces bagarres  surgissaient en général à la fin de la journée de marché qui se déroulait dans une atmosphère tendue de boycott  organisé des échoppes juives. Notons que le parti paysan utilisait des moyens fort différents pour exprimer sa colère : il organisait des grèves et des blocages de routes et il n’y a jamais eu de pogrom dans les localités où l’influence politique du parti paysan l’emportait sur celle des nationalistes.
Barbara


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P5070047.JPGA BERTRAND ET A BARBARA, de la part de Philip Seelen

L'extermination des juifs d'Europe par les Allemands, organisée par les nazis et exécutée par les SS et par des soldats allemands ordinaires, qu'on appelle communément la Shoah ne peut être assimilée à un pogrom ou être nommément désignée comme telle.

L'utilisation de « pogrom » pour désigner le massacre de Łomazy partie intégrante de ce que l'on appelle aujourd’hui "La Shoah par balles" est inappropriée. L'exécution massive de juifs de l'Est européen qui débuta juste après le déclenchement de l'invasion de la Russie par la Wehrmacht et avant la construction des camps d'extermination, c'est à dire de juillet 1941 à l'automne 1942, ne peut être assimilée à un pogrom. Il s’agit des opérations du début du génocide.

Les pogroms liés à la tragique histoire de l'antisémitisme russe et européen, dont le mot fini par entrer dans le langage courant, ne peuvent être confondus avec le génocide planifié commis par les allemands. Les pogroms n’ont jamais eu pour but l’annihilation d’une population entière.

Je peux donc comprendre, Bertrand, la réaction de ton interlocuteur polonais. Les pogroms impliquant des Juifs et des Polonais, ou des Juifs et des Russes par exemple, même s'ils font plusieurs centaines de victimes, ne sont pas  assimilables au génocide planifié par les allemands. Ceci est d'autant plus valable pour le massacre de  Ł omazy où les allemands et leurs auxiliaires Hiwis jouent les rôles déclencheurs et exécuteurs du massacre.

Dans le cas de Jedwabne soulevé par Barbara, là non plus on se saurait parler de pogrom dans la mesure où les Agents allemands organisent, et financent les massacres en assurant d'avance les protagonistes de pouvoir impunément se payer sur les biens des victimes, argent, or, objets, et maisons.

MASSACRE PAR BALLES DE BABI YAR

C'est le 28 septembre 1941 qu'eut lieu le plus "célèbre" des massacres de "la Shoha par balles". Des soldats allemands, membres de l’Einsatzgruppe C (groupe mobile d'extermination), assistés par d’autres unités des SS et de la police allemande et par des auxiliaires ukrainiens, exécutèrent par petits groupes plus de la moitié de la population juive de Kiev au lieu-dit Babi Yar, nom d’un ravin situé au nord-ouest de la ville. Il s’agit de l’un des plus importants meurtres de masse perpétrés au cours de la Seconde Guerre mondiale.

D’après les rapports de l’Einsatzgruppe C à l’état-major, 33 771  Juifs furent massacrés en deux jours. Au cours des mois qui suivirent, les autorités de allemandes stationnées à Kiev organisèrent au même endroit l’assassinat de milliers d’autres Juifs et non-Juifs, parmi lesquels des Tsiganes, des communistes et des prisonniers de guerre soviétiques. Au total, on estime que 100 000 personnes environ ont été assassinées à Babi Yar.

Le massacre de Łomazy est donc de la même nature que celui de Babi Yar. Tout ceci n’a donc rien d’un pogrom.
Bien à vous,
Philip Seelen

*****

 Cher Philip,

J'entends bien à propos du terme "pogrom".
Cependant - et je viens à l'instant d'en rediscuter avec lui - l'ami polonais faisait quand même l'erreur de lire "pogrom" comme un mot exclusivement polonais, réservé aux violences de Polonais contre des Polonais.
Je comprends bien, et sa réaction, en tant que Polonais, l'honore.
Il craignait donc que, par ce mot utilisé dans mon texte, le massacre de Łomazy soit lu par d'autres avec sa lecture, à lui, du mot. Me connaissant bien, il ne doutait nullement de ma pensée et de mes intentions, mais d'une utilisation fautive du terme.
On ne sera jamais assez précis sur le sujet et il a, finalement, bien fait de m'interpeller sur la question, à laquelle Barbara et toi avez répondu avec la clarté qui vous caractérise.
Amitié et fraternité  à vous deux.
Bertrand

 

02.05.2012

Pourquoi mettre un titre ?

1.JPGLes oiseaux migrateurs, ces grands bohémiens des ciels d'équinoxes, ont cela de plus - ou peut-être de moins, - sur les hommes en exil, qu’ils savent que leur errance  est un éternel retour.
Même si plus d’un, l’’aile rompue et du sang plein les yeux, mourra, ils savent que le leitmotiv des saisons qui chavirent les ramènera au point d’un éternel départ.
Ils naviguent entre les nuages et sur un  demi-cercle du temps et de l’espace.
Perchés sur les bosquets de la Pologne orientale, à quelques coups d’ailes des  steppes de la Russie, se souviennent-ils des rivages ocre jaune de l’océan ou de la luxuriance d’une forêt tropicale ? Se rappellent-ils ces climats comme des ports d’attache ou comme les points de chute d’un exode pour la survie ?
Je peux les regarder et les écouter des heures et ne puis alors éviter de leur prêter mes songes, à des siècles de la critique facile de l’anthropomorphisme, dont je me fous, dans ces instants-là, vraiment. Et mon esprit navigue alors d’eux à moi et aux autres. Aux gens que j’ai croisés et qui de leur vie avaient fait un vagabondage perpétuel, de l’espoir à l’angoisse, du bonheur à la détresse. Comme à ceux, beaucoup plus nombreux, dont le seul horizon, réduit à un point vide d’émotions, tenait lieu de vérité définitive. Ceux qui savent tout et mieux que quiconque.

Il y a entre la vie et la vie des passerelles inconnues. Poétiques encore.
J’ai beaucoup de respect pour ces voyageurs ailés, par-delà tous les froids arguments de l’ennuyeuse  raison.
J’ai repéré le rouge-queue. Chaque année, il revient en avril et se glisse dans le même tout petit trou de mon vieux bâtiment. Chaque année, il se perche là, sautille là-bas, pérore ici, gazouille plus loin, picore un bourgeon du même sorbier. D’où vient-il et quelle mémoire l’anime ? Sa mémoire s’appelle-t-elle paysages ou conservation de l'espèce ?
Mon pays à moi, ce sont d’abord des paysages et un chant. Une langue. Des mots. Douceur et tendre mélancolie. Du vent sur les marais, des peupliers qui frémissent le long de lourds canaux, des livres lus, emportés avec moi ou reçus depuis.
Quand ce sont des hommes, ce n’est déjà plus un pays.
C’est un lieu.
Commun,  jusqu’à la «dépoétisation» de l’éternel retour des petits voyageurs posés sur mon jardin.

01.05.2012

Domicile fixe

P6030015.JPGJ'habite en Pologne. Et toi, mon camarade, où habites-tu donc ?
Moi ? Je suis à. Je reste à. Je passe ma vie à.
Passer sa vie.
Voilà donc le verbe
qui laisse enfin voir ce qu'il a vraiment dans les tripes, pour peu qu'on tire dessus comme un forcené, qu'on l'allonge au point d'en faire une périphrase translucide.
Passer sa vie.
C'est depuis ce coin de ciel-là, que j'appréhende le monde. C'est ce micro-mouchoir de poche de la machine ronde que j'occupe de ma présence assidue. C'est là que je passe ma vie.
Non. C'est là que se passe ma vie, plutôt. Moi, j'habite et la vie, elle, elle se joue, jour après jour. Elle va son plus ou moins petit bonhomme de chemin.

J'habite là.  C'est à dire que j'y dors, j'y mange, j'y pense, j'y aime, j'y ris, j'y pleure, j'y baise, j'y lis, j'y écris, j'y tonds une pelouse, j'y allume le feu, j'y regarde des arbres,  j'y reçois quelques amis, je m'y promène... bref, j'y demeure.
Ah, j'y demeure ! Verbe statique s'il en est, celui-là, verbe de l'anti-mouvement à l'intérieur d'une foule de mouvements.
Verbe périlleux.
Il y a péril en la demeure à ce que ce monde de cinoques et de faux-monnayeurs demeure en l'état, par exemple. Il y a grand danger à prendre du retard à bousculer l'ordre des choses...L'expression est bien mal comprise aujourd'hui, la demeure n'y signifiant pas l'habitat, le logis, mais le retard, selon le premier sens latin.  Demeurer, c'est bien prendre du retard, qu'on le veuille ou non. C'est reculer que d'être stationnaire, disait une vieux cantique anar. Tant et si bien que si, intellectuellement, on prend trop de retard, on finit, voire on demeure, demeuré.
Rien à voir avec habiter, cette demeure-là...

J'habite un pays froid comme le ventre du glacier l'hiver et chaud comme les entrailles de l'enfer l'été. Il n'y a cependant pas péril en la demeure à ce que j'y reste.
C'est là que je suis. Et quand je dis ça, je ne réponds pas à la question tu es où ? mais à la question  tu es comment ?. Il y a de l'habit étymologique là-dessous, même si la racine fondamentale de l'habit et d'habiter diverge... C'est quand même cousu de fil blanc. L'habit, au sens premier, c'est bien la manière d'être, avant de muer en vêtement d'ecclésiastique, un vêtement qui ne faisait pas le moine pour autant, à ce qu'il paraît.
L'habitat. Une façon d'être.  Si on voulait vraiment  se faire bien épouser le monde et ses mots - qui lui sont ce que la note est à la mélodie - on devrait faire de ce verbe un verbe d'état, un verbe de l'essence.

Il habite à Lyon, il habite à Bruxelles, il habite à Nantes... Lyon, Bruxelles et Nantes,  attributs du sujet «il». Car il n'y a pas d'action là-dedans, messieurs de la grammaire ! Le complément de lieu est passé, il était dans la décision, le déménagement, le trajet, la mutation, que sais-je encore ? D'ailleurs, quand  on habite vraiment, on  n'habite jamais un complément, voyons. Ou alors un complément de soi.
J'habite... C'est une de mes définitions. Ça me qualifie.  Je suis habitant, pas habité... Ah, là, ce serait tout autre chose !
Et voyez que dès qu'on veut faire d'un verbe d'état un verbe d'état, il y a redondance fâcheuse. Il ne supporte pas la forme passive,
alors il se rebelle et de son sujet fait un soumis, un aliéné, un irresponsable.
Je suis habité par l'angoisse, par le remords, par la honte, par le désir. Je suis aux prises avec ma névrose, je suis hanté par...
Dans les cas extrêmes hallucinés,  par le Diable.  Satan m'habite !
Y'a vraiment pas d'quoi.