29.06.2012
Stand by
Image d'un vaniteux - doublé d'un coquet - qui met son p'tit blog au point mort, tout occupé qu'il est jusqu'au 8 juillet à travailler une création musicale, qu'il espère, évidemment, digne de ce nom.
A bientôt, donc, à toutes et à tous.
Merci de votre lecture.
Cordialement
Bertrand
12:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
28.06.2012
Seul l'amour a le goût non frelaté de la subversion
Ça n’est pas parce que les hommes et les femmes au pouvoir n’ont d’ambitions que personnelles et misérables, qu'ils mentent, trichent, échafaudent, qu'ils ne sont que les porte-paroles élus d’un système qui n’a de sens que pour lui et que pour eux ; ça n’est pas parce qu’il y a des pauvres et des riches et que partout règnent une honteuse injustice et une misère surannée, que les hommes et les femmes tardent à trouver - ou à retrouver- le chemin du bonheur, mais bien parce qu'ils ont abandonné le courage de s'aimer.
Qu’ils s’aiment comme s’aiment les pigeons. Pas trop loin d'un nid. A hauteur d’un perchoir. Par crainte du vertige et pour ne pas quitter trop longtemps des yeux la mangeoire.
Qu’ils ne convient pas chaque matin au chevet de leurs amours la muse enchanteresse des volontés de vivre autrement.
Si les hommes retrouvaient le courage de se passionner pour l'amour, le système qui les accable et leur sert de prétexte à don-quichotter, ne serait plus à combattre : il chuterait de lui-même.
Et les fâcheux et les fâcheuses diront encore, sans doute, que je donne des leçons, parce que les fâcheux et les fâcheuses ignorent qu’un homme qui ne désire rien d’autre que la vie, quand il pense tout haut ou qu'il écrit, n'a toujours de leçons à donner qu'à lui-même.
14:33 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
27.06.2012
Soir
L’Atlantique Nord, nous satellite-t-on, déverse ses miasmes et ses froides humeurs sur toute l’Europe centrale. Depuis des jours. Comme si l’été avait changé d’avis. Ou s’était fâché d’être toujours à la même place sur le calendrier des choses.
Même les fleurs des tilleuls sont tristes. Elles ne bourdonnent pas. Les acacias se courbent. A se briser.
Assis sur une énorme pierre de granit, je vois la forêt qui s’assombrit. Les nuages s'effilochent comme des peaux démentes. Le jour se tait.
J’aimerais qu’un exilé volontaire me parle. Qu’il me dise le vent qui l’a déraciné. Pour que j’y trouve, peut-être, mon propre souffle.
Peine perdue. On n’est jamais plus seul que lorsqu’on cherche à ne pas l’être.
Et puis, moi, que lui dirais-je qui aurait un sens ? Qui aurait le sens de ce que je ressens, là, sur ma pierre de granit posée comme une limite ?
08:47 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
25.06.2012
Un morceau d'anthologie
On avait 18 ans. L'adversaire avait la parole. Ce sont de tels adversaires qui font aujourd'hui cruellement défaut. Des adversaires qui savaient dire qu'ils l'étaient.
08:55 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note |
Facebook
23.06.2012
C'est sans doute comme ça
Longtemps, nous avons regardé le monde avec l’œil de la prétention à le changer. Cette génération - née grosso modo entre 1945 et 1960 - a eu cette fatuité de se croire en effet la génération élue pour mener à bien cette glorieuse entreprise. Avant de s'apercevoir - un peu tardivement parfois - que toutes les générations avant elle avaient eu la même et ridicule ambition.
Laquelle fait dire pas mal d’inepties et même commettre pas mal d’actions comme autant de coups d’épées données en eaux troubles.
Car le monde se fout bien des postillons et des postillonneurs comme de Colin-tampon. Quelquefois même, pour un petit coup reçu, un peu plus appuyé et énervé que les autres, il vous balance un savant uppercut qui vous met K.O pour un bon bout de temps.
Il a sa logique que la logique ne comprend pas, le monde. Il a aussi sa longévité, son immensité et sa complexité que l’éphémère, la petitesse et la simplicité de l’individu n’entrevoient que très partiellement mais, hélas, toujours de façon fort péremptoire.
Le recul et la sagesse commandent donc, - si tant est qu’on ait pris la ferme résolution de ne pas mourir un jour aussi con qu’on a vécu - de revoir toutes ses prétentions révolutionnaires à la baisse et surtout, dans la solitude des petits matins clairets, d’imaginer, sourire aux lèvres, cinq minutes seulement, ce que nous aurions fait de mieux dans un monde supposé meilleur.
Si on n’est pas définitivement pourri au point de mentir même dans un face à face intime, (ou trop con pour se comprendre vraiment tel qu’on est) la réponse tombe, limpide : rien. Absolument rien. Parce que nous ne connaissons rien aux implications, aux engrenages des sociétés et surtout aux désirs profonds des hommes qui cohabitent avec nous sur la grande boule bleue. Nous supposons tout ça. Nous le supposons ex cathedra. Parce que, aussi, notre vide et notre impuissance sont à l’intérieur, tout comme notre puissance et notre volonté de vivre.
Dès lors, accuser le canevas social du monde, son organisation, ses injustices, son immoralité, ses guerres, ses embrouilles, de notre tristesse et de nos échecs, c’est accuser, pour une bonne part, le miroir quand il nous renvoie une gueule que nous voudrions plus belle. C’est se dédouaner de soi et on comprend bien qu'il est plus facile de chercher la clef de son énigme sur des manifestations extérieures - auxquelles nous ne participons pas sinon par une vaine parole - plutôt que dans ses propres dispositions à vivre, dans sa propre éthique et dans ses propres désirs.
Le comble est alors de briser le miroir. Plus de sale gueule en face !
Mais le passant qui vous croisera dans la rue l’instant d’après vous trouvera toujours aussi moche.
Image : Philip Seelen
09:04 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note |
Facebook
22.06.2012
Brassens et Villon
On m’a tellement fait l’élève de François Villon, qu’il a bien fallu que je finisse par en faire mon maître, s’amusa un jour Brassens.
C’était une boutade bien sûr, comme le poète aimait à en faire, et c'était au cours d’une interview, je ne me souviens plus laquelle.
Il faudrait pour le bien savoir se reporter au livre de Loïc Rochard Propos d’un homme singulier, qu’il publia d’abord à compte d’auteur, avec l’amicale complicité de Patrick Clémence, avant de céder aux sirènes de Cherche midi (à 14 heures), lequel Cherche Midi, soit dit en passant, avait sans doute perdu le Nord quand, par une lettre incisive, il m'avait refusé mon manuscrit, Brassens, Poète érudit, au prétexte que "Brassens était un auteur trop populaire" et "mon texte pas assez " !
Brassens a donc bu sans retenue à la fontaine Villon.
Par la magie d’une ligne d’accords en Do majeur, que je joue personnellement en La, il a magnifiquement remis au grand jour, on le sait, la Ballade des dames du temps jadis.
Une accolade entre deux frères par-dessus cinq siècles d’histoire, la rencontre de deux œuvres également jugées «licencieuses», l’une par Malherbe et les virtuoses de la Pléiade, l’autre par tous les tenants officiels de la poésie des années cinquante et soixante.
Le gage d’un attachement profond aussi.
Car il fallait oser faire porter par la chanson cette poésie du Moyen-âge dans une époque peu encline à versifier vers l’arrière, à peine remise des salves de l’épuration, empêtrée dans les débats de l’existentialisme et bientôt résolument tournée vers le pragmatisme de lendemains chanteurs, matériellement riches.
C’était surtout 14 ans avant que la poésie ne fasse joyeusement irruption, en s’imposant comme exigence immédiate à vivre, par un beau mois de mai qui, finalement vaincu, ne tint, lui, que partiellement ses promesses.
Quand mon prof de Français, c’était en seconde, homme de lettres et d’enseignement s’il en fut, homme rond et d’une gentillesse pleine de délicatesse, catalogué Cicéron au chapitre sobriquets des potaches, voulut nous emmener faire un tour chez François Villon, il nous y conduisit par le sentier Brassens.
C’était un homme intelligent.
En me prenant par cette main-là, il savait qu’il m’ouvrirait aux jardins du Moyen-âge, qui autrement me seraient restés inaccessibles et abscons, tout du moins à 16 ans.
Je considère personnellement le geste de Brassens d’une importance égale, relativement aux complexités spécifiques des deux époques, à celui de Clément Marot qui rassembla et publia en 1533 sous le titre « Le testament », l’oeuvre de François Villon, quoique ces deux gestes aient été accomplis dans un esprit complètement différent.
Marot établit en effet une édition critique, sans même prendre le goût de décrypter le jargon, en s’attachant surtout à présenter Villon comme un voyou :
Peu de Villon en bon savoir
Trop de Villons en décevoir,
Ou bien en développant narrativement « l’épitaphe Villon », venue jusques à nous sous le titre célèbre de « Ballade des pendus », en des termes tels qu’il en fait une œuvre autobiographique alors que c’est un des très rares morceaux de Villon d’où le « je » soit absent. Marot intitule le poème :
L’épitaphe en forme de ballade que feit Villon pour luy & pour ses compaignons s’attendant estre pendu avec eulx.
Rabelais, chapitre 13 du Quart Livre, mettait certainement le doigt plus près de la réalité en faisant de Villon un homme de théâtre, en ce que nous sommes rentrés, justement, dans la légende Villon par des éléments uniquement suggérés par l’œuvre et souvent abusivement perçus comme autobiographiques.
Brassens, quant à lui, admire d’abord le poète. Il a forcément grande sympathie pour le mauvais garçon, iconoclaste libertaire avant l’heure, certes, mais il s’attache d’abord aux vers, même s’il admet quelque part dans une autre interview que s’il n’avait dû rencontrer le succès, il eût pu lui-même tourner gangster tant il ne savait rien faire d’autre que d’écrire des chansonnettes.
Après l’édition de Marot, l’œuvre de Villon a sombré dans l’oubli le plus total durant trois siècles.
Nous avons tendance à l’oublier.
Et trois siècles, c’est long. Elle fut timidement et peu à peu redécouverte vers le milieu du dix-neuvième, grâce à l’édition de l’abbé Prompsault, en 1832.
A la vitesse historique, et le temps que les poèmes arrivent jusques sur les pupitres des «escholiers», nous touchons à 1954, année où Brassens enregistra donc la ballade.
Mais l’hommage, l’imprégnation de Villon chez Brassens, ne se résument pas, loin s’en faut, à cette ballade en Do majeur.
En 1961, (et je m’en remets désormais à l’ouvrage d’André Tillieu « d’affectueuses révérences » publié en 2000 chez Arthémus,) à la question :
- Vous essayiez d’être Villon sur quel plan ?
L’autodidacte Brassens répondit :
- C’est-à-dire que pendant deux ans, quand je faisais mes «humanités», je ne pensais qu’à Villon, et que par Villon, à travers Villon. Je refaisais ses vers et je les arrangeais à ma guise. J’essayais de m’imprégner de son art.
Tillieu rapporte que, bien que Brassens comme tout honnête homme, répugnât à établir une hiérarchie parmi ses poètes de prédilection, force fut bien de constater pour ceux qui le fréquentaient que Villon occupait le haut du pavé.
Le dessus du panier de Madame de Sévigné.
Le nombre de livres consacrés au poète que recelait sa bibliothèque était, paraît-il, impressionnant.
Ce fut en 1941, il avait tout juste vingt ans, que Brassens se procura le premier recueil de Villon. Un Villon miniature, les éditions Larousse du moment, 1937, faisant la part belle à Clément Marot et ne consacrant au poète-voyou qu’une trentaine de pages.
Les livres de Villon et sur Villon qui ont appartenu à Brassens sont bourrés d’annotations, de considérations et de commentaires. De nombreux vers sont soulignés.
Tillieu note très habilement que s’il est vrai, comme le disait Voltaire, "qu’un homme qui lit sans un crayon à la main dort", assurément Brassens n’a pas dormi sur Villon.
Il est en filigrane partout présent chez lui et fut son véritable credo en manière d'écriture.
Du point de vue de l’expression poétique déjà. Villon, sans innover, est coutumier des rejets et des enjambements audacieux.
Que dire alors de :
Les chansons de salle de garde
Ont toujours été de mon goût,
Et je suis bien malheureux car de
Nos jours on n’en crée plus beaucoup.
Mélanie
Ou de certains distiques parmi lesquels le célèbre :
Mais les braves gens n’aiment pas que
L’on suive une autre route qu’eux.
On sait aussi que Villon, quand il vient à être profond et mélancolique, douloureux, tout aussitôt dans le vers suivant ou dans la strophe, a besoin d’ironie, d’humour, comme pris d’une sorte de pudeur de s’être trop mis à nu. L’autodérision des grands. D’épanchements point trop n’en faut.
C’est aussi tout l’art brassensien. Telle cette chute qui en surprend plus d’un de «Sale petit bonhomme», poème d’une délicieuse mélancolie sur les amours mortes :
Ma mie, ne prenez pas ma complainte au tragique
Les raisons qui ce soir m’ont rendu nostalgique,
Sont les moins nobles des raisons,
Et j’aurais sans nul doute enterré cette histoire,
Si pour renouveler un peu mon répertoire,
Je n’avais besoin de chansons.
Je ne compte pas assez de cordes à ma guitare ni même de doigts sur mes mains pour vous dire le nombre de gens qui, dans les petites conversations qui ont toujours lieu autour d’un verre après un concert, m’ont posé la question du pourquoi de cette dernière strophe aussi désenchanteresse.
Par ailleurs, le succulent "Venez pleurer avec nous sur le coup de midi" des Funérailles d’antan ne serait peut être pas venu sous la plume de Brassens sans le "Je riz en pleurs et attens sans espoir" de Je meurs de seuf auprès de la fontaine.
On pourrait multiplier les illustrations à l’envi. L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard, procureur et ivrogne superbe chez Villon :
On ne lui sceu(t) pot des mains arracher :
De bien boire ne feut(s) oncques fetard.
Nobles seigneurs, ne soufrez empescher
L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard
est convoquée dans les mêmes termes, à peu de choses près, par Brassens dans « La Légion d’honneur » :
L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard
Se réincarnait chez ce vieux fêtard.
Tenter de l’empêcher de boire un pot
C’était ni plus ni moins risquer sa peau.
Le mélange, le mariage de la belle langue et de l’argot, l’emploi de termes recherchés juxtaposant les archaïsmes de bon aloi, sont des vertus chères à Brassens et à Villon et ce sont les mêmes sots qui, à cinq siècles d’intervalle, en ont fait grief autant à l’un qu’à l’autre.
Comme quoi la constance est bien la seule qualité dont puissent se targuer les imbéciles.
On me pardonnera, j’ose espérer - sans trop d'illusion cependant tant certains esprits mal intentionnés et haineux rôdent autour de ma maison ces temps derniers - cet exposé qui prend parfois les allures fastidieuses d’un mémoire de maîtrise. Mais j’ai tellement eu les oreilles polluées par les postillons «des abstracteurs de quintessence pour qui la chanson est un genre bâtard que sa popularité même exclut du royaume d’élection », bref, entendu tant de muscadins de la plume et (ou) du micro décrier Brassens et encenser Villon que, sans pour autant me lancer dans l’exhaustivité d’une thèse, entreprise bien au-dessus de mes compétences et hors de portée de ma fainéantise, j’avais besoin de prendre le raccourci pratique de l’illustration.
Et je persiste, signe et continue pour terminer par cet hommage brassensien à Villon :
Je mourrai pas à Montfaucon,
Mais dans un lit, comme un vrai con,
Je mourrai, pas même pendard,
Avec cinq siècles de retard.
Ma dernière parole soit
Quelques vers de Maître François,
Et que j’emporte entre mes dents
Un flocon des neiges d’antan.
Le moyenâgeux – 1966 –
Si ce n’est là du grand art, alors soyez assez bons de me monter enfin ce qu’il en est de l’art.
Ou du cochon.
Je me suis par ailleurs souvent interrogé pourquoi Brassens n'avait-il pas mis La ballade des pendus en musique plutôt que celle des Dames du temps jadis.
Alors, fortement tenté quand même, il aura peut-être trouvé ce biais en passant par Théodore de Banville, Le jardin du roi Louis. Même thème, mêmes images, notamment celle des oiseaux picorant les suppliciés.
Doublement intelligent en tout cas.
Par Théodore de Banville, Brassens chantait du Villon et rejoignait le célèbre blues sur les noirs lynchés dans les états du sud, Strange fruit, chanté par Billie Holiday et écrit par Abel Meeropol :
- Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
- Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
- Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud,
- Étrange fruit suspendu aux peupliers.
- Albert Meeropol
- Ce bois sombre où le chêne arbore,
- Des grappes de fruits inouis
- Même chez le Turc et le More,
- C'est le verger du Roi Louis.
- Théodore de Banville
09:37 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
21.06.2012
Le bon grain de l'ivraie
Lettre d'un ami
Janvier 2012
Cher Bertrand,
Je te dois quelques explications, il me semble, ne serait-ce que pour m’excuser d’être venu polluer ton Exil des mots avec le contentieux qui m’oppose à qui tu sais. Je ne vais pas revenir sur l’historique de notre différend, car cela ne t’intéresserait probablement pas. Je compte juste essayer de préciser pourquoi je combats l’idéologie qu’il porte et tâcher de te démontrer que mon coup de gueule n’était pas seulement atrabilaire, mais répondait à des convictions que je crois plus profondes.
Je parle ici d’idéologie à dessein car, contrairement à ce que prétend le personnage, ses idées, au fond, ne se situent pas dans le champ du débat. Pour lui, elles ne se discutent pas. Il est toujours prêt à les reprendre de blog en blog, à les répéter d’article en article, c’est vrai (souvent mot pour mot, avec les mêmes exemples : Duras, le cinéma, etc.), mais jamais à les remettre en question. J’ai pu le constater à plusieurs reprises.
Il prétend dénoncer l’existence d’une fracture « indiscutable » (le terme est de lui) entre la « littérature grand public » et la « littérature exigeante ». Pourquoi pas, après tout. Nous avons tous, et je ne m’exclus pas du lot, des idées préconçues sur cette opposition. Oui, j’ai tendance à ne pas classer Hugo, Balzac ou Zola dans le même sac que Musso, Marc Levy ou Gavalda, pour reprendre des têtes de turcs chers à notre homme. Pourquoi ? La réponse à cette question est extrêmement complexe car elle intègre des données liées à mes goûts propres, mais aussi à la manière dont le monde social et scolaire m’a modelé depuis ma plus tendre enfance. Depuis toujours l’école nous répète qu’il existe une culture noble (celle dont elle défend les valeurs et dont le personnage, par son métier comme par son discours, s’impose comme étant un zélé représentant) et une culture plus vile, populaire, qui doit être pointée du doigt. Et tout le monde sait bien maintenant que, malgré ce que prétendent les discours officiels, l’école demeure un des principaux outils de la reproduction des inégalités, car elle se contente globalement de bien rappeler aux classes populaires qu’elles doivent rester à leur place et de conforter les élites dans leur statut supérieur, bref de valider logiquement les inégalités sociales.
Ce long préambule pour te dire que si je combats l’idéologie portée par le personnage, ce n’est pas tant en raison de ce qu’il nous dit sur la littérature que sur la portée politique de ses propos. Je combats son discours parce que je considère que c’est un discours insidieux, discriminant (au sens négatif du terme) et dangereux.
Je ne sais pas si tu as pris le temps de te plonger dans les différents entretiens où il développe ses idées. Tu remarqueras que son argumentation repose presque toujours sur deux procédés principaux : un usage de termes flous, qui lui permettent de rester dans le champ de la posture plus que dans celui de l’explication claire, et un renvoi assez systématique à ses propres qualités humaines, qui, selon lui, ne peuvent pas être contestées, renvoi servant à expliquer qu’il ne faut pas avoir peur de ce qu’il dit, car tous ceux qui le connaissent peuvent confirmer que c’est un brave garçon, manquant parfois de confiance en lui, mais gentil et plein d’humanité.
Je ne m’étendrai pas sur ce dernier procédé, même s’il y aurait matière à le faire. C’est un procédé qui fonctionne pourtant très bien, et c’est d’ailleurs pour ça que les hommes et femmes politiques en usent et en abusent. D’autant qu’il est d’un usage très simple et consiste juste à clouer le bec de son adversaire en lui disant : « vous n’avez pas le droit de vous en prendre à mes idées car je suis quelqu’un de bien ». Ce brouillage entre qualité personnelle et valeur des idées qu’on défend est selon moi particulièrement dangereux et contient le germe de graves dérives. Certes, notre homme ne s’appelle ni Sarkozy, ni Le Pen, ni Hollande*, mais il n’est pas anodin de constater qu’il utilise les mêmes techniques d’argumentation que ces grands manipulateurs.
De la même manière, ce n’est pas anodin de constater que notre homme fait reposer l’essentiel de son discours sur des termes flottants, qu’il se garde bien de définir précisément, et qu’il utilise les uns à la place des autres, en fonction de ce dont il a besoin pour défendre sa cause. Et là encore, difficile de croire qu’un professeur de philosophie, habitué à manier les concepts, puisse laisser planer un tel flou par inadvertance.
J’ai noté au moins quatre termes qu’il utilise quasiment comme des synonymes : « différence », « discrimination », « distinction », « hiérarchie ». Ce qui lui permet, lorsqu’il expose son système, ouvertement basé sur une échelle hiérarchique de valeurs séparant les œuvres, les auteurs et les lecteurs, de se défendre de toute forme de sectarisme en expliquant qu’on ne peut pas nier l’existence de « différences » dans tous ces domaines.
Des différences, oui, il y en a, c’est indéniable. Mais parler de « différence » ou parler de « hiérarchie », ce n’est pas la même chose. Parler de différence, c’est admettre que tel livre est dissemblable de tel autre (à la limite, c’est presque une lapalissade sans grand intérêt). Parler de hiérarchie, c’est poser une échelle de valeur dont la graduation se mesure en degrés de supériorité et/ou de pouvoir. Ce n’est pas du tout la même chose, et les conséquences de cette nuance peuvent être lourdes de sens. Car, si parler de hiérarchie au sein d’une organisation ou d’une institution n’est pas absurde, puisque cela répond à une logique fonctionnelle, parler de hiérarchie dans le domaine des valeurs ou des goûts, là où aucun lien organisationnel n’est nécessaire, c’est tout simplement rajouter de l’aliénation où il y en a déjà bien assez.
A plusieurs reprises, notre homme a tenté de noyer le poisson en se réfugiant derrière d’autres termes tels que « distinction » ou « discrimination ». Mais là encore, ces mots ne sont pas neutres. Si le mot « hiérarchie » renvoie à la notion de supériorité, celle de distinction louche plutôt du côté de l’excellence et de la qualité. La distinction, aussi bien dans son acception classique (ce qui est distingué, autrement dit chic) que sociologique (la distinction vue par Bourdieu), c’est ce qui permet à certains êtres d’exception, de sortir des rangs, aussi bien pour de bonnes que pour de mauvaises raisons. La notion de discrimination, pour sa part, met plus spécifiquement le doigt sur l’idée de rapport de force ou d’équilibre entre plusieurs « groupes ». Dans un entretien avec un directeur de magazine littéraire, notre homme nous rappelle que le verbe « discriminer » n’a rien de négatif en soi, ce qui est vrai. La dimension positive ou négative vient en plus, en fonction de l’usage que l’on fait de la discrimination. Et la discrimination pratiquée par notre homme, malgré tout ce qu’il en dit, n’a rien de positif pour celles et ceux qui n’ont pas l’heur de se retrouver du même côté de la barrière que lui. D’un côté les bons, les grands, les exigeants, ceux qui ont quelque chose à dire, qui portent une vision du monde (les termes sont de lui). De l’autres, les écrivaillons, ceux qui recherchent la gloire ou l’argent facile, les faibles, les mauvais, les femmes au foyer (sic), celles et ceux qui se vautrent dans les loisirs faciles et les séries TV (là encore, les exemples sont de lui, il est important de le noter).
Ça, de la discrimination positive ? Bien sûr que non ! C’est un discours d’exclusion, très clairement et il peut bien répéter autant de fois qu’il le désire, qu’au fond il ne leur veut pas de mal, à tous ces gens là, -avec lesquels il ne se confond pas - cela ne retire rien au principe de discrimination négative qui entache ses propos. Car, derrière les deux catégories qu’il dessine, on sait très bien qu’il y a des fractures socio-économiques claires avec statistiquement, du côté des bons, plus de cadres supérieurs, de professeurs, de diplômés et de l’autre, le mauvais, plus d’ouvriers, de travailleurs précaires, d’agriculteurs, d’immigrés sous qualifiés ou à cheval sur plusieurs cultures…
On peut évidemment se dire que tout ceci n’est pas grave, qu’on ne parle que de littérature après tout, que les limites du discours ne sont le fruit que de quelques imprécisions sans conséquences, sauf que ce n’est pas le cas. On ne joue jamais impunément avec la discrimination. Car en nous vendant de la hiérarchie ou de la distinction en guise de différence, il ne met pas n’importe quoi sur la table. Il pose, du moins dans le champ littéraire, l’idée qu’il y a une élite indiscutable et qu’il y a le commun des mortels. Bien-sûr, il ne juge pas ces derniers. A la limite, il nourrit même un peu de compassion à leur égard. N’empêche que, faisant fi de tout ce qui peut rationnellement expliquer que lui, le prof de philo, n’a pas forcément les mêmes lectures que le gars qui, pour des raisons diverses, s’est retrouvé en CAP espaces-verts, il laisse entendre que les inégalités entre les individus ne reposent sur aucune injustice et que si élite il y a, c’est comme ça, que ça ne s’explique pas, que c’est un phénomène naturel et que la seule posture légitime consiste à accepter docilement cet état de fait. C’est clairement un discours d’oppression et d’aliénation.
En effet, comme par hasard, il ne construit pas son élite n’importe comment : il la construit à son image. Il en fait naturellement partie. Oh pas plus que ça, minaude-t-il, modeste ! Il lui arrive même d’avoir des loisirs populaires parfois, de lire un Fred Vargas ou d’aller voir un film grand public. Ben tiens…
Oui, je combats son idéologie (plus que lui-même, parce qu’il n’est finalement, qu’un des porte-paroles du principe de domination qu’il défend). Oui je la combats, comme je combats toutes les idéologies tendant à transformer les injustices sociales en inégalités naturelles et objectives. Oui je combats toutes les idéologies qui tendent à tracer une ligne de démarcation entre les élus et les exclus. Et je continuerai à combattre à chaque fois que cela sera possible tous les Copé, Wauquiez, Guéant et autres Fabius *, qui n’ont à transmettre au plus grand nombre des individus que leur dédain et qui sont incapables d’admettre, au fond, que les goûts, les valeurs et les idées de ceux qui n’appartiennent pas à leur caste, puissent avoir une vraie légitimité.
Voilà, Bertrand, cet éclairage me semblait nécessaire. Et voilà pourquoi, selon moi, il ne m’a jamais nettement répondu et restera toujours incapable de le faire car il lui faudrait alors tomber le masque de son cynisme, et, éventuellement, faire une croix sur tous les avantages qu’il lui procure…
* Réactualisé, à la faveur des récents non-évènements électoraux, par le destinataire de la lettre
11:01 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
20.06.2012
Octobre en musique
Mouuââ, guitariste émérite et qui, même, pour faire chier Tanguy et consorts, expose ma photo de vieux musicien coquet dans la marge de mon blog, je suis en pleine répétition.
Répétition qui va s’accélérer car je reçois bientôt, ici pour une semaine, Jean-Jacques Epron, lecteur public de Zozo, chômeur éperdu, et avec lequel je monte un spectacle de poèmes mis en musique par mézique.
Ce sera à la mi-octobre. Il faut donc mettre tout ça bien au point. Travailler les enregistrements faits en août dernier, travailler ensemble, travailler chacun de notre côté, puis, à l’automne, répéter encore toute une semaine, chaque jour, en France cette fois-ci, avant de soumettre au public le résultat de nos élucubrations poético-musicales.
Dans six petites salles différentes, je crois. En Deux-Sèvres.
Au programme, donc :
LA FONTAINE
Les deux mulets
Le Mulet se vantant de sa généalogie
L’oiseau blessé d’une flèche
La Mort et le bûcheron
L’âne portant des reliques
François Villon
La Ballade des pendus
Clément Marot
Le blason du beau tétin
Baudelaire
L’Albatros
Sans titre
Guillaume Apollinaire
Baladins
Georges Brassens
Le Revenant
(Titre posthume mis en musique par mézigue)
Gaston Couté
Le Testament d’un sale drôle
L’amour qui s’fout de tout
Bertrand Redonnet
Figure d’exil
Z'avez-vu comme je suis prétentieux et misogyne ? Non ? Ouf ! J'ai eu peur !
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
19.06.2012
A propos d'Anna Karénine
Je viens de relire, avec grand plaisir, Anna Karénine.
Cela m’a ramené gentiment quelque trente années en arrière.
Quand on lit un classique qu’on avait lu du temps où on ne l’était pas encore, classique, on lit deux fois, en fait, et simultanément : on lit ce qui est écrit et on lit ce qu’on avait lu. On lit du passé et du présent. On lit l’auteur et soi-même, sur un parcours. Mais il faut évidemment pour cela que le livre soit et ait été marquant. Qu’il soit un monument.
Anna Karénine. La Madame Bovary russe. Encore qu’elle n’ait avec l’héroïne de Flaubert qu’un seul point commun, finalement secondaire : l’adultère. Socialement assumé chez elle, jamais chez Emma Bovary. Anna Karénine souffre en effet de pas mal de choses, mais surtout pas de bovarysme.
Je me souvenais donc de l’écriture de Tolstoï et de sa façon gigantesque de procéder. Je me souvenais de son art de fouiller au scalpel l’âme russe. Des détails de l’histoire, comme on dit, j’en avais oublié beaucoup, mais est-ce là l’important, l’histoire, dans de tels livres ?
Je me permets dès lors cette outrecuidance : si j’avais été l’auteur - je suis bien à des années-lumière d’en être capable - de ce livre, je ne l’aurais pas appelé Anna Karénine, mais Constantin Levine. Parce que c’est là le personnage le plus édifiant et le plus de chair et d'os. Le plus authentique. Normal : si l’on regarde la biographie de Tolstoï et ses préoccupations - tant intellectuelles que sociales - dans l'organisation de son domaine de Iasnaϊa Poliana, on retrouve Levine un peu partout.
Vous me direz avec juste raison, que le propre d’un roman de cette envergure n’est pas de dresser le portrait de son auteur. Certes. Mais là, le personnage littéraire est riche parce que le modèle est riche. Tellement qu’il pose avec éloquence toutes les interrogations de la Russie dans cette période clef pour elle, comprise entre l’abolition du servage et la révolution d’octobre. Avec Levine, on voit naître sur le tissu de l’histoire, non pas les bolcheviks bientôt victorieux, mais les mencheviks écartés au congrès de Londres de 1903 et, finalement, contraints à l'exil.
Ce que j’ai souligné aussi dans cette seconde lecture concerne Anna Karénine elle-même. Par-delà sa passion amoureuse vécue hors des convenances du monde aristocratique, un trait m’avait échappé et qui ne figure, à ma connaissance, dans aucun des mille et mille commentaires consacrés depuis plus d’un siècle à ce personnage de la littérature universelle : son addiction à l’opium et à la morphine.
Tolstoï y fait plusieurs fois allusion, habilement, sans s’alourdir. Il signale. Il donne une piste. Il insiste discrètement.
Conséquence de sa situation sociale scandaleuse ou, parmi bien d’autres causes, cause ?
Il m'a semblé que toute la jalousie paranoïaque de l’héroïne dans les derniers chapitres et la perte de ses facultés à concevoir mentalement sa situation - perte qui la conduit, animée d'un vil sentiment de vengeance post mortem, à se jeter sous un train - ne sont pas étrangères à la prise régulière de morphine.
Il m’a semblé, ai-je bien dit, lors de cette deuxième lecture, faite à trente ans d’intervalle. Et c'est bien là le propre des grands livres que de donner toujours du grain à moudre ; que de n'être jamais définitivement lus.
10:17 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
18.06.2012
Pour faire yoyoter Stéphane
Un crachin tout gris et tout mélancolique voilait le ciel de la Ville Lumière. Un vilain crachin de Toussaint. Les automobiles sur les grands boulevards avaient allumé leurs feux. Les piétons le long des rues marchaient tête penchée et tâchaient en les saisissant à deux mains que le vent n’emportât pas leur parapluie qui, de temps en temps, sous une saute plus brutale du vent, se renversait, se faisait convexe, leurs baleines soumises à rude épreuve. Les pans des pardessus se soulevaient aussi et des mains s’agrippaient alors au chapeau, de peur qu’il ne prenne la voie des airs, dans toute cette grisaille agitée.
Vraiment un sale temps.
Chauffeur de taxi de son état, Georges étreignait nerveusement de ses poings velus le volant de sa 405 Peugeot. Il était littéralement furibond.
Pas à cause de la météo. Il s’en foutait pas mal, lui, de la météo, bien au chaud dans son auto. Non. C’est que la nuit allait tomber bientôt et qu’il aurait bien voulu que cette course en finisse enfin. Rentrer chez lui, il n’avait plus que cette idée en tête. Il y avait ce soir un match de coupe d’Europe et un match de coupe d’Europe, nom de dieu, ça ne se loupe pas !
Surtout à cause d’un jobard pareil !
Car son client ne semblait pas du tout disposé à le libérer. Un client qu’il trimballait depuis trois heures au moins, de monument célèbre en monument célèbre, à travers le dédale harassant des embouteillages. Un Anglais. Un original. Un emmerdant. Pléonasme, vous me direz. Bon, pardon alors, mais là n'est pas le problème…
A chaque halte devant une des fiertés architecturales et historiques de Paris, l’Anglois essuyait consciencieusement la buée de la vitre avec son petit mouchoir de fine dentelle, regardait, sifflait d’admiration, jaugeait, jugeait, et - ça avait commencé vers midi devant l’Arc de triomphe – y allait de sa ridicule petite question, toujours la même :
- Et combien de temps les Français ont construit cette monument ?
D’abord, Georges avait été pris au dépourvu et, l’histoire, l’architecture et tout le fourbi n’étant pas précisément sa tasse de thé, il avait gentiment répondu :
- Oh, disons… Moi je dirais... Allez, dix ans…
- Ah, sublime ! Sublime ! Mais, en Angleterre, nous mettons cinq ans, pour construire cette monument de la sorte…
Bon, avait pensé, Georges. Si tu veux. Moi, tu sais, j’m’en tape…
Puis, on était passé, à la Concorde :
- Et combien de temps les Français ont construit cette monument étrange, comme sorte de tige phallique?
- Heu.. Ça, je crois, j’voudrais pas dire de bêtise quand même, je crois que ça été construit en cinq ans. A peu près, hein ? J’y étais pas, moi…
- Ah, sublime ! Sublime ! Mais, en Angleterre, nous mettons trois ans, pour construire cette monument de la sorte…
Il est fou, ce type ! Avait pensé Georges. Qu’est-ce que j’en ai à foutre, moi, de leurs performances de maçons, aux Anglais !
Et devant le Panthéon :
- Et combien de temps les Français ont construit cette monument ?
- Bah, ça, ça été vite fait. Deux ans ! Pas plus !
- Ah, sublime ! Sublime ! Mais, en Angleterre, nous mettons un an à peine, pour construire cette monument de la sorte…
Bon, j’ai compris, il est vraiment à la masse, ce gars ! Ou il a picolé, peut-être… Attends , tu vas voir le prochain. J’vais l’calmer, moi, ce vantard !
Ce fut devant les Tuileries :
- Et combien de temps bla bla bla bla bla bla ?
- Comment, vous ne savez pas ça ? Mais qu’est-ce qu’on vous apprend, là-bas, sur votre île ? Ça, monsieur, c’est l’exploit, c’est la grandeur, c’est tout le génie français ! Une semaine, monsieur ! Montre en mains ! Une semaine pour monter tout ça ! Vous vous rendez compte ?
- Ah, sublime, absolument sublime ! Mais, en Angleterre, nous mettons trois jours pour construire cette monument de la sorte, voyez-vous...
Putain, mais i va pas me lâcher avec ses conneries, merde ! J’en ai ma claque de toutes ses âneries ! Je vais le jeter, c’est sûr…
Et ce fut enfin la Tour Eiffel.
- Oh, oh, quelle splendeu, quelle splendeu ! Arrêtez-vous, je vous prie… Combien de temps ont travaillé les Français pour faire monument de fer de la sorte ?
- Quel monument ?
- Là, la grande tour…
- Où ça une tour ? Quelle tour ?
- Mais là, sur gauche…
- Ah ben ça, alors… Ben ça, alors… C’est la meilleure de l’année ! Elle était même pas là quand je suis passé ce matin !
09:45 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
16.06.2012
Créer ou reproduire ?
Elle dit qu'elle aime la musique et qu'elle veut apprendre la guitare.
Elle possède désormais une belle guitare toute neuve, toute jolie, qui rend un son clair et franc.
Pas facile cependant de lui enseigner les premiers rudiments du bel instrument ! Elle conteste tout et dit que c’est dur, que ça fait mal aux mains et que j'explique pas bien.
Alors, elle pose son doigt menu au hasard d’une case, frappe la corde et dit fièrement qu’elle a inventé une note.
Je dis que non, qu’elle n’a pas inventé une note. Elle fait une note qui existe déjà sur la guitare et qu’on peut même écrire sur un cahier. Sur une partition. D'accord ?
Non, pas d'accord du tout. Cette note, c’est moi qui l’ai inventée. Toi, tu inventes pas des notes quand tu joues ?
Non, je joue des notes qui existent déjà. C’est ça, la musique. Faire des notes qui existent déjà, les assembler comme un château et faire un tout qui s’appelle une mélodie, une chanson, un morceau… Comme tu veux.
Mais tu inventes des textes pourtant ! Tu inventes des histoires dans tes livres ! Zozo, Géographiques par exemple !?
Heu… Oui. Enfin…
Tu n’inventes pas ? Tu triches alors ?
Si. Enfin, non, je triche pas, je veux dire. J'invente un peu.
Comment ça un peu ?
Je sais pas expliquer.
Alors, c’est comme les notes, tu vois bien.
Non !
Pourquoi ?
Si, bon, tu as raison. C’est comme les notes et ça s’appelle des mots. Je ne les invente pas, ces mots. Ils existent déjà dans le dictionnaire et je les assemble comme un petit château pour en faire un livre.
Non, c’est pas comme les notes, alors. On les entend pas, les mots. J’en écris plein à l’école, alors je le sais. Cette note, là, regarde. Blingggg.... tu l’entends. Et si j’arrête d’appuyer sur la corde, tu l’entends plus. Je l’ai inventée. Tandis que tes mots, même si tu fais rien, t'appuies nulle part et tu les vois quand même.
J’en sais rien… En fait, j’en sais rien du tout. Bon. On reprend ?
(….)
Attends un moment... Il y a un poète. Tu sais ce que c’est qu'un poète ?
Oui, Brassens.
Heu… Pas forcément. Il y en a plein, plein d’autres. Celui-là s’appelait Verlaine. Il disait, qu’écrire des mots, c’était faire de la musique avant tout. Alors, tu vois bien que c'est pareil.
Il est mort, Verlaine ?
Oui. Il y a longtemps.
Alors ça compte plus !
10:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
15.06.2012
Une réflexion assassine
Ecrivain de plus en plus méconnu - selon certaines mauvaises langues du sérail à cause de la désastreuse banalité de son imaginaire et, plus probablement selon lui, grâce à la profondeur avant-gardiste de son style et de ses vues - Jacky déambulait, un verre de champagne tremblotant dans une main, un biscuit mal assuré et à moitié grignoté dans l’autre.
Il déambulait gauchement au milieu de cette petite sauterie littéraire organisée par l’ami d’un ami d’un copain d’un de ses ex-beaux-frères.
Il y avait là quelques dames élégantes et quelques messieurs bien mis qui, lui semblait-il, se connaissaient tous les uns les autres puisqu’ils bavassaient par petits groupes, les uns rieurs, les autres lugubres et sérieux. Des journalistes, des écrivains, des poètes et même un metteur en scène, selon ce que lui avait dit son ex-beau-frère, en tordant le nez comme quand on veut faire voir à l’autre qu’on lui file un sacré tuyau… Gratuit en plus.
Emu, Jacky reconnut, pour l'avoir vu pérorer chez Pujadas l'avant-veille, le romancier Edouard Tatoufau, auteur d’un récent roman, grand succès de librairie et dont on prétendait même qu'il serait à l'automne en lice pour le Goncourt. Il aperçut aussi Bernadette Filemouadupès, critique littéraire à Libre ration. Il tenta une approche en souriant benoîtement dans sa direction. Sans aucun succès. Elle ne le vit même pas.
Il s’ennuyait à crever, le gars Jacky. Il avait chaud aussi, tout empêtré dans son vilain costume. Personne ne lui adressait la parole. Personne ne lui souriait. Personne ne le voyait. Il errait dans un affreux néant.
Le seul échange qu’il avait réussi à soutirer jusqu’alors, c’était quand un gros ventru dégoulinant de sueur l’avait malencontreusement bousculé en accourant les bras ouverts vers un de ses amis qui venait de faire son entrée dans la petite salle de réception, qu’il s’était excusé vaguement et que Jacky, aimable, conciliant et souriant avait répondu, je vous en prie, ce n’est rien.
Il eût été tout aussi bien inspiré en bredouillant : ce n'est que moi.
Depuis, il n’avait pas eu la moindre occasion d’ouvrir la bouche, sinon pour faire mine de siroter son champagne et de grignoter une friandise.
Humilié, il allait s’exclamer, à part lui bien sûr, tas de nuls dévergondés ! Vils laquais de la putasserie marchande, et prendre la poudre d’escampette, quand une jeune femme tout sourire et qui aurait pu être belle si, hélas, elle s’était au moins vêtue avec un peu moins de recherche tapageuse, s’était approchée de lui, la main délicatement tendue :
- Ah, monsieur Dugland ! Comment allez-vous, cher monsieur ? Savez-vous qu’il m’a été récemment donné de lire votre roman ?
Enfin ! soupira le pauvre Jacky... Et il se fit aussi suave que du miel d'acacia fraîchement extrait de la ruche :
- Le dernier ?
- Oui, je crois effectivement que ce sera le dernier.
Publié sur les Sept mains au printemps 2009.
Image : Philip Seelen
11:05 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
14.06.2012
Echo
J’aime beaucoup ce que Pascal Adam fait de ce qu’il aurait éventuellement à dire…
J’en aime le détachement sympathique, plus ou moins teinté de cynisme. Au sens Diogène et son fameux tonneau. Ou, plus exactement, au sens tonneau et son fameux Diogène.
Ce petit texte, par exemple, sur la viduité de l'actualité du monde est exquis et en quelques mots seulement.
Or, comment être expressif en disant le vide ?
C’est bien là tout le charme incisif de certaines pages de Pascal Adam qui fait donc mentir l’adage : si ce que tu as à dire est moins beau que le silence, tais-toi !
Et c’est tant mieux car rien n’est guère plus inhumain que des hommes privés de leurs mots et de leurs voix.
Alors, puisque le monde n’a plus qu’une parole muette, tant au niveau de sa politique que de son art, que de sa culture et que de son éthique - tout ceci ne constituant, en fait, qu’un seul niveau où ces notions sont des voisines de palier - devrions-nous pour autant la boucler ? C'est-à-dire parapher la victoire du silence qu'une muette actualité nous imposerait ?
Il est vrai aussi que, si on tient vraiment à faire du silence exponentiel, de la surenchère existentielle, on peut photographier son chat, ses bouquets de fleurs, son mur de salle de bain, sa machine à laver, au pire son cul, et appeler les gens à commenter cette actualité-là, n'est-ce pas ? Mais ça tiendrait plus du cri de désespoir que de la reconquête de la parole et, tout détaché qu'il soit, Pascal Adam ne me semble pas être aux prises avec les sombres tentacules du désespoir.
Nous n’avons donc plus grand-chose à dire sur le monde qui nous entoure, et c'est là que je rejoins totalement ce petit texte de Théatrum Mundi. Mais c’est précisément parce que ce monde nous entoure que son vain brouhaha nous est insipide, quand il ne nous est pas insupportable. Il nous entoure un peu comme la forêt entoure la clairière.
La cerne.
Est-ce qu’une clairière fait partie de la forêt et peut-elle avoir une actualité différente de cette forêt ? Autonome ?
Une clairière est-elle censée épouser les humeurs de la forêt ? Est-ce qu’une clairière perd ses feuilles à l’automne, a la même couverture végétale au sol que le sous-bois, abrite la même faune, reçoit pareillement le soleil ?
Par définition, non.
Mais trêve du filage de métaphore ! Un monde sans actualité ne devrait pas priver les individus de leur actualité.
Que chacun, dans son monde, développe son actualité sans copier/coller celle atone du monde, et le bruit de la clairière finira bien par étouffer le silence de la forêt.
Retour obstiné de la métaphore cependant :
Le gros hic, l’énorme hic, le gigantesque hic, c’est que si vous vous armez de redoutables tronçonneuses et que vous supprimez la forêt, vous supprimez du même coup la clairière.
Sans rien changer de son initial aspect. Sans toucher un seul brin d'herbe, une seule fleur, une seule motte, un seul insecte de son existence.
Parce que vous en supprimez le repère.
La définition.
13:29 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
13.06.2012
Divorce prématuré d'avec les mathématiques
[...] Le chemin de l’école était maintenant un sentier silencieux où résonnaient mes seuls galoches. Mes frères et sœurs en avaient appris suffisamment. Leur tête était rassasiée du bagage scolaire.
Aussi, leur quatorzième année pas plus tôt sonnée, avaient-ils précipitamment remballé les porte-plume et les cahiers, refermer doucement sur eux la porte de la classe, comme pour ne pas déranger les autres et aussitôt ouvrir celle d’un atelier où ils apprendraient à manier des outils beaucoup plus utiles, un rabot, une clef à mollette, un fer à repasser, ou encore un chalumeau.
Moi aussi, j’ai appris le chalumeau.
En autodidacte et bien plus tard. Quand j’ai cru que je savais tout et qu’il n’y avait plus rien d’autre à apprendre. Mais je n’en ai pas fait mon métier. C’était un travail de nuit et c'était trop dangereux. D’ailleurs, je m’y suis plusieurs fois brûlé les doigts.
Pour l’heure, j’en restais au pont d’Arcole, à l’imparfait du subjonctif et à la longueur de la Loire, ce mauvais fleuve qui ne voulait pas qu’on naviguât dessus pour voyager et commercer. Pas comme la Seine, docile et accueillante qui prêtait ses méandres à tous les échanges. Grâce à sa bienveillance, les farouches nordiques, avec leurs casques à cornes de buffle, leurs longs cheveux nattés et leurs blondes moustaches, étaient venus plusieurs fois visiter Rouen et même, avaient poussé la rame jusqu’à Paris.
Ils n’avaient pas trouvé ça beau, alors ils avaient tout brûlé. Ils avaient considéré aussi que les gens vivaient trop souvent à genoux. Alors, se méprenant complètement sur la barbarie de cette position, ils l’avaient traduite comme une invite à leur trancher la tête à coups de hache.
Plus tard, lassés de salir leurs armes et de courir la froidure des mers, ils s’étaient mis à genoux eux aussi, pour voir si on viendrait leur couper le cou. En lieu et place, on les avait récompensés en leur donnant un bout de pays et en les priant gentiment de bien vouloir s’y installer.
N’y comprenant décidément plus rien, ils avaient alors jeté les haches au ruisseau, ils avaient planté des pommiers et s’étaient mis à faire du cidre. Allez savoir pourquoi… Par désespoir peut-être.
Tandis que le vent venait plaquer aux larges et hautes fenêtres les feuilles écarlates des platanes, je buvais le moindre mot de l’instituteur.
Je me demandais où il avait appris tout ça et si un jour, moi aussi, je pourrais comme lui, une main négligemment plongée dans la poche de ma blouse, raconter toutes ces choses-là à des enfants émerveillés et gourmands.
Je vénérais son discours et ne lâchais complètement prise que lorsqu’il se mettait à délirer sur un train qui était parti de là-bas à une heure tardive de la nuit et qui en avait croisé, à je ne sais plus quel moment, un autre qui avait démarré une demi-heure plus tôt d’ailleurs, peu importe d’où, et qui avait rencontré en tout cas le premier train près de chez nous. Quand, son histoire à dormir debout terminée, il nous demandait de faire des opérations pour savoir à quelle vitesse ces deux foutus trains avaient bien pu rouler, là, je me disais qu’il était devenu fou, qu’il avait la grippe, qu’il avait bu du vin à midi ou qu’il nous faisait une blague.
Dès qu’il reprenait ses esprits, il redevenait heureusement intelligent. Il ouvrait un livre et nous dictait une page. Une page qui parlait de la chasse, de la pêche, de la récolte des pommes de terre, des vendanges, des quatre saisons. Cela avait du sens et je transcrivais le tout sans la moindre rature, comme si ma plume puisait à la source de sa voix puissante la justesse de la phrase et du mot.
Hélas ses hallucinations le reprenaient régulièrement !
Il changeait alors l’histoire et demandait combien un robinet mal fermé pouvait-il remplir de bouteilles dans la nuit, ou bien il inventait un paysan fantasque qui avait acheté un trapèze, lequel paysan, après mûr examen, l’avait trouvé trop grand pour lui, en avait vendu un bout en forme de triangle à son voisin et combien il fallait donc qu’il vende ce bout de triangle pour récupérer son argent honnêtement.
Avec le chiffre que je lui annonçais au bas de ma page maculée de taches violettes et surchargée de gribouillages, notre paysan avait de quoi acheter toute la commune ou, au contraire, ne pouvait même pas s’offrir un paquet de tabac.
Je n’ai en effet jamais intellectuellement admis qu’on puisse introduire des virgules, mes chères virgules, mes amies qui séparaient les mots, soulignaient des émotions, faisaient chanter les phrases, parmi ces chiffres froids et muets. Quand, à partir du collège, il a fallu mélanger des lettres, des virgules et des chiffres, j’ai complètement démissionné et j’ai sombré dans l’illettrisme mathématique le plus crasse.
Dès lors, tout ce qui a voulu parler de calculs, de mesures, de hauteur, de largeur, mais aussi et surtout d’argent, que je l’aie dû ou qu’il m’ait été dû d’ailleurs, m’est devenu abscons, hors propos, jusqu’au handicap social, jusqu’à la sempiternelle banqueroute. A tel point que, au hasard des étalages et des rayons, je n’ai jamais su dire si une chose affichait un prix exorbitant ou si elle était pratiquement offerte.
Pour les investissements plus conséquents dont une vie se croit obligée d’être jalonnée, j’ai préféré ne rien acheter du tout ou alors j’ai lâchement laissé à quelqu’un d’autre le soin de conduire les négociations. En tout cas, je n’ai jamais apposé mon humble paraphe au bas d’un contrat qui supposait que l’on s’engageât pour trop longtemps et pour des sommes qui dépassaient de très loin mon entendement.
Je ne suis pas très fier de cette irresponsabilité récurrente.
D'autant qu'aujourd'hui, l'automne venu, je la paye chère, au sens premier du terme.Très chère même.
Mais ça nous emmènerait bien trop loin dans la confidence...
Le silence des chrysanthèmes - 2006 -
Image : Philip Seelen
11:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
12.06.2012
Aube
Trois heures à peine à la pendule d’un nouveau jour.
Le matin renaît déjà de ses ombres sous des nuages gris, éparpillés telles des souillures de la nuit sur le grand drap du cosmos.
De l’autre côté du bug, un rayon filtre l’humidité ambiante de l’aube.
Une brume sur la prairie et, sur le pin que j’ai laissé pousser en dépit de sa silhouette un peu déséquilibrée, au fond, près de la forêt, ce chant qui n’a plus d’adjectif tant on a tenté de lui en associer.
Un merle salue l’aurore. Il s’égosille, il s’enivre de notes, il lève son bec jaune vers la pénombre du ciel, il veut en imposer au monde, lui balbutier son existence d'artiste.
Je suis assis. Je n’entends pas : j’écoute.
Je voudrais écrire ce matin, cette brume, ce pin, ces nuages et ce chant, point d’orgue des premières lueurs. Je me dis que si je parvenais, par la seule chanson de mes mots, à transmettre la calme émotion de ce moment-là, je serais vraiment un grand artiste.
Que c’est ça, être un grand artiste : savoir transmettre.
Je me demande quels mots il faudrait alors se faire marier entre eux pour accéder à la ligne mélodique de ce merle noir perché sur ce pin que j'ai laissé pousser parce que je l'aime bien, quoiqu'il soit un peu bancal. Qu'il a l'air joyeux.
Et alors ? Si j’étais un grand artiste et que cette page vous transmettait parfaitement, en quoi en serais-je plus heureux et en quoi cela ajouterait-il à ce matin-là ?
L’art ne serait-il que l'écho silencieux de son objet ? Une représentation pour la représentation.
Partage ?
Partager quoi et pourquoi ?
En dépit du fait que j’ai, jusqu’à ce jour, été honteusement dépouillé de ce que je voulais partager d'humain, n'est-ce pas, là, la plus vaniteuse des vanités que de considérer que ce qu'on tire sensiblement du monde est tel que ça mérite le partage ?
Entre cette aurore et l'écriture, il y a la dimension d'un univers qui se nomme Solitude.
10:29 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
09.06.2012
L'orient décliné
Le temps, c’est sans doute ce qu’on vient de vivre et dans quel espace.
Ça tourne et ça fait toujours le même circuit. Un circuit elliptique. Ça ne s’use pas parce que ça ne frotte nulle part.
L’érosion, c’est à l’intérieur qu’elle se passe. A force de tourner, de tourner si vite qu’on ne voit rien du mouvement qui nous tue.
D’ailleurs, quand on court, quand on tourne, quand on file, quand on roule, quand on vole, le mouvement est anéanti s’il n’y a pas de point de repère dans l’espace parcouru. L'espace sans point de repère, c'est du quantique.
Si on n’avait pas ces points de repère, on serait des êtres éternels. Ou des fous. Les deux ont en commun la négligence de la mort et sont en même temps là et ailleurs.
Cette photo, là, au-dessus, est-ce que je l’ai prise avant d’aller me coucher, le nez dans les premières étoiles, ou en sortant pisser dehors à l’aube, le même nez dans les dernières ?
Est-ce un couchant ou un levant qui rougit cet horizon ténébreux ?
Vous n’en savez rien. Vous ne pouvez pas le savoir parce que vous n’étiez pas avec moi. Je peux dès lors vous dire que c’est aussi bien l'un que l‘autre sans pour autant vous mentir.
Parce que c’est la fin d’une boucle en même temps que le recommencement d'une boucle.
Une boucle, un cercle, un circuit fermé, il y a un moment infime où ça devient du temps absolu. Une zone de non-mouvement.
Je savais cependant que j’étais tourné vers l’est, vers chez la mémé, ma voisine, et que l’horizon qui prenait ainsi feu c’était par conséquent celui de la Biélorussie. Et aussi parce je venais de me lever, que j’avais bien dormi, que j’allais boire du café et que j'avais envie de fumer.
C’est pour ça que c’était un levant. Jalonné de points de repères. Les miens.
Et un pas de plus vers le bout de la piste.
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
07.06.2012
Des débuts qui tinrent leurs promesses
Quand on prend le départ de la course avec un pied bot, on a toutes les chances du monde de ne pas finir champion.
Anachorète en culottes courtes, je vivais sur le bas-côté d’une route dont je ne comprenais pas vraiment le profil. Je sentais confusément que quelque chose en moi n’était pas tout à fait en harmonie avec le reste du monde et qu’il me manquait des notes pour exécuter la partition que jouaient les autres gamins de mon cru.
Mais, orgueil démesuré ou instinct primaire de conservation, il me semblait aussi que c’était eux qui interprétaient faux.
Qu’ils faisaient fausse route.
D’abord, il n’y avait pas de mâle autorité sous notre toit. Cela faisait de moi, à l’école surtout, une espèce d’étranger, une sorte de petit nègre tantôt si teigneux qu’il fallait le fuir et le bannir, tantôt si fragile qu’il fallait le prendre sous sa protection. Quelqu’un qui ne venait ni des choux, ni des roses. Quelqu'un qui ne venait de nulle part. Une excentricité. Un interdit social fort aussi, quoique confusément pressenti.
Les autres parlaient des exploits de chasse paternels, du sanglier abattu ou du cent d’alouettes prises au filet, du blé en fleurs que l’orage avait couché, des pommes de terre engrangées, des vendanges sucrées, des betteraves grosses comme des poteaux et du nouveau cheval qu’on venait d’acheter.
Moi, je ne parlais que des chansons de ma mère et de ses pots au feu.
Propos futiles. Il n‘y avait pas là de quoi fouetter un malheureux chat. On riait. On se tapait sur le ventre. Rien d’étonnant à ce que je récitasse des phrases inintelligibles comme des musiques et des pages de lecture longues comme la misère : Je n’avais rien d’autre à faire, ni de bêtes à soigner, ni de betteraves à biner, ni de gerbes à rentrer et, comble de l’insouciance, ni de catéchisme à apprendre le jeudi.
Je ne savais que garder les vaches d’un troupeau qui n’était même pas à nous.
Rien d’étonnant à ce que l’instituteur, qui n’avait rien à faire lui non plus, me prêtât des livres qu’on ne lisait pas en classe.
Loin de souffrir de ce statut d’impécunieux, j’en jouissais. Quand les autres étaient cloîtrés chez la soutane ou en train de se casser les reins à gratter la terre sous le soleil, au prétexte miroitant qu’elle serait un jour à eux, je grimpais aux arbres, dénichais des oiseaux, faisais des cabanes où j’entassais des secrets, surveillais mes nasses à vairons dans la rivière, courais me cacher dans les sous-bois ou partais à l‘assaut des arbres fruitiers disséminés dans la campagne.
D’ailleurs, dès qu’ils pouvaient échapper à la vigilance de leurs cerbères, je ne manquais pas de retrouver ces fils de paysans, compagnons de bancs d’école, à la recherche des mêmes vagabondages que moi, des mêmes larcins à commettre, des mêmes jeux à inventer.
Pour tous les jardins un peu isolés, notre association fortuite de malfaiteurs valait alors déclaration de guerre. J'‘en concluais que j’avais bien de la chance d’être pauvre et que ces camarades-là, hâbleurs de récréation, n’étaient que des chiens attachés à la niche et qui tiraient désespérément sur une laisse.
Je ne les en aimais que davantage, maudissais leurs tortionnaires et, répétant les mots de ma mère, vouais sans retenue la calotte et les riches propriétaires aux gémonies.
Le silence des chrysanthèmes (2006)
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
05.06.2012
Ma mémoire et la mer
Même avec des cerises discrètement épinglées parmi les feuilles, des moineaux tapageurs, des odeurs d’herbes sèches et de terre poussiéreuse, des soirs embarrassés et fuyants, incapables de se prononcer pour le chien ou pour le loup, le printemps venait de changer d’avis.
Mai était gris.
Je regardais vers l’Ouest. Á deux pas, à un battement d’ailes de goéland, je savais l’océan et ses rumeurs de balancier.
Je n’ai jamais été un homme libre. Je n’ai jamais chéri la mer.
Elle ne me ressemble pas.
Je ne me reconnais pas en elle.
Elle m’agace.
Tous les symboles superfétatoires de la puissance m’agacent.
Surtout les puissances sans mystère.
L’homme connaît tout de la mer, ses moindres contours, ses mouvements, ses odeurs, ses effets de style.
Il la possède. Il chevauche son échine, culbute ses écumes, la souille de son mazout et caresse son ventre à poissons.
Et puis, pour un voyageur sans navire et sans rames, la mer est un point final, un mur, un renoncement, un échec.
Est-ce pour cela que les gens, les yeux perdus comme dans un infini fort convenu, aiment songer depuis ses plages et ses rochers ?
A quoi songent-ils ? A elle ? A eux ? A un impossible Nous ?
Moi, la mer ne m’a jamais bercé.
La mer, elle va de pair avec tous mes impairs. Je lui conteste le droit de limiter le monde au mouvement de ressac d’un cul-de-sac.
Alors j’ai fui de l’autre côté.
J’ai mis les voiles en quelque sorte.
Loin à l’est. 51° 50’ 42 ‘’, latitude Nord, 23 ° 16 ‘ 20 ‘’, longitude Est.
C'est plus parlant que toutes les plus belles phrases du monde. Ca veut dire Climat et on y lit Paysages.
Les gens ne savent plus perdre leurs errances sur des coordonnées.
Avant, je n'avais pas de longitude. Ou si peu. 0. En plein sur le méridien de départ.
Une longitude qui emprisonne le mouvement, une longitude où l'on n’a pas toute latitude pour choisir sa direction.
A l’ouest du point 0, il n’y a en effet qu'un monde liquide. Si peu de terres.
Soixante kilomètres.
Même pas le temps d'une rêverie.
11:24 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
04.06.2012
l'Idée
Lorsqu'on pénètre dans ces sanctuaires de l’horrible que sont le camp de Majdanek, la forêt de Sobibor ou la vaste clairière de Treblinka, on est soudain démuni de toute sa personnalité, celle qui raisonne.
Celle qui, devant un fait, une chose, un événement, une contradiction, une rencontre, un être, s’évertue à trouver des causes, des conséquences, des tenants et des aboutissants.
Celle qui rassure et protège de la folie parce qu’elle alimente des explications rationnelles, fussent-elles déshonorantes pour l’humanité.
On est là. C’est tout. On est vidé. Il n’y a rien à dire. Rien même à penser. Seulement savoir que l’impossible est possible. Est toujours possible. Sera toujours possible. Par-delà le bien et le mal et tant qu'il y aura des hommes.
En descendant plus loin l’escalier infernal, devant ces fours béants, ces pelles, ces instruments, ces salles, ces tuyauteries ingénieuses dont on vous dit qu’elles conduisaient l’eau chaude, chauffée par les fours où calcinaient les corps des suppliciés, et alimentaient ainsi, dans le coin, là-bas, la salle de bain des bourreaux afin qu’ils puissent agréablement prendre leur douche après leur service, à la relève, on ressent soudain revivre son corps par une brusque nausée.
Mais la tête est toujours douloureusement vide.
On veut s’en aller. On veut voir sur la route de Zamość ces voitures qui filent et se doublent et se croisent, entendre des klaxons, sentir du présent dérisoire, saluer quelqu’un, marcher sur de l’herbe. On veut fuir, ne plus faire devoir de cette mémoire qui empêcherait de vivre plus loin.
Et plus tard, quand cette géographie horrible sur laquelle s’est gravé l’indicible, n’est plus, on reprend peu à peu ses marques, on retrouve la faculté de penser et on sait soudain, encore plus épouvanté qu’auparavant, que ce qu’on a vu, c’était le triomphe de l’idée.
On s’aperçoit que c’est ça qu’on était venu chercher dans ces enfers. Une vision raisonnée du dément. Connaître le germe qui engendra le Diable.
L’idée. Retenue par les puissants barrages de la civilisation, de l’humanité, de la morale, de la culture, et qu’on a laissé s’échapper. Une fuite accidentelle. Une idée jaillie de cerveaux mal fermés et qui s’est répandue, tombant dans d’autres cerveaux mal étanches. Une idée qu’on a creusée jusqu’à l’atome et qui explosa, libérant toute son énergie destructrice.
La catastrophe de l’idée menée à son terme. C’est cela qu’on vient de voir. On tressaille : l'idée est encore dans les cerveaux et on tente de la juguler dans les méandres de ces cerveaux. Une idée toujours active et puissante, comme l’est toujours le réacteur de Tchernobyl. Pour l’heure maîtrisé sous des tonnes de béton sans cesse renouvelées.
Le triomphe d’une idée va toujours de pair avec le triomphe des massacres, de la Saint-Bartlémy à Katyń, de l'Arménie aux plaines des Sioux et des Cheyennes, en passant par tous les autres.
Et plus l'idée est fissurée profond, exploitée jusqu'à son cœur, plus elle explose dans la démesure.
Ne plus avoir d’idée. Sur rien. Car sont seules inoffensives les idées vaincues.
__________
Note : En attribuant à titre posthume la plus haute distinction honorifique des Etats-Unis à Jan Karski, Obama n'a su éviter récemment la monstrueuse erreur de langage en évoquant les camps polonais.
Il s'en est vivement excusé auprès du gouvernement polonais. Le billot, encore une fois et au plus haut niveau, avait été confondu avec le bourreau.
11:33 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook
01.06.2012
Chemin faisant
Je ne cessais d’arpenter les bois et les campagnes. Je courais les chemins, comme disait ma mère.
Pour elle, cela signifiait sans doute que j’étais un chemineau. Un vagabond. Bref, un rêveur qui ne faisait rien de ses dix doigts.
Ces chemins qui montaient entre les haies de chênes ou d'ormeaux, oui, je les courais ! J’aimais ça, je n’aimais que ça. Je m’évadais, je prenais par les champs et les sentiers et, tout le jour, jusqu’à la prime brune, je marchais. A la rencontre et au hasard. Sous le soleil qui brûlait, l’averse qui inondait, dans le gel qui mordait les doigts ou sous les pluies silencieuses des feuilles mourantes.
J’y ai appris le renard, le geai, le corbeau, la fouine, la pie, les passereaux de toute sorte, les champignons, les nids, les mousses et les fougères, les fossés, les clairières muettes, le terrier du lapin, le gîte du lièvre, les glissements froids du serpent sous l'herbe sèche et la grande solitude.
Plus tard, j’emmenais même avec moi ma guitare en bandoulière en ces lieux de désert. Je m’asseyais sur l’herbe des talus et je jouais des accords mineurs sur des paroles naïves qui disaient amour, qui disaient vie, qui disaient voyage… Le vent m’empêchait parfois d’entendre même ce que je jouais, mais je jouais. Il me semblait jouer en même temps pour le monde qui m’entourait et pour un autre que je recherchais. Je savourais l’inutilité de mon chant. Sa petitesse mélancolique.
Plus tard encore, lorsque j’ai pris la route avec deux ou trois chemineaux de mon acabit, que je me suis retrouvé en Allemagne, en Espagne, en Belgique, j’avais déjà des poils au menton que je laissais fièrement s’exprimer, mon corps était torturé par des désirs effrayants parce qu’inassouvis, mais je faisais exactement la même chose. Je restais fidèle à mes premiers chemins, aux vagabondages, au hasard et à l’inutile.
Sauf qu’il fallait traverser des villes et que je n’aimais pas les villes. Qu’elles m’apparaissaient comme des trahisons. C’est en rencontrant les villes que j’ai commencé à boire. Pour les survoler.
On dit courir les chemins mais on dit traîner les rues. Oui. Dans les villes, on ne courait plus, on n’allait plus à la rencontre d’une force intérieure, à soi, on allait à la rencontre des autres. On se traînait dans la poussière tapageuse. On ne chantait pas pour le vent mais pour tâcher qu’on vous jette une ou deux pièces.
Je n’ai jamais aimé les villes. Qui grouillent de solitude.
Aujourd’hui, face aux paysages toujours nouveaux de la Pologne, je suis comme sur mes chemins d’antan. Comme si, malgré tout ce temps écoulé, je n’avais pas encore épuisé la joie d’aller à la rencontre, sinon de rien, du moins de ce qu'on ne voit qu'avec le recul.
07:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note |
Facebook








