30.04.2012
Pauvres
Les pauvres ont perdu toutes leurs guerres et toutes leurs révolutions du simple fait qu’ils ne se sont battus jusqu'alors que pour ne plus être des pauvres.Misère morale, fille légitime de la misère économique : ils projetaient tout bonnement de se rayer de la carte.
Et leurs vainqueurs l'ont toujours su. Qui, sans la brutalité des fusils, les ont gentiment collés au mur de l‘accession à la propriété et derrière le rideau noir d'un isoloir. Des pauvres un peu riches. Ou des riches un peu pauvres. Des serfs un peu affranchis ou des affranchis un peu serfs...
Un pauvre qui ne se rebelle que par sa pauvreté est déjà un riche dans sa tête. Un salopard social en puissance. Un salaud qui souffre de n'avoir pas les moyens d'en être un. La moindre augmentation de son pouvoir d'achat se confondra vite dans sa tête avec l'achat d'un peu de pouvoir.
Oh ! Ne lui confiez jamais, à celui-là, la tourmente désespérée de vos rêves les plus humains ! Il la vendrait au premier offrant qui passerait.
C'est d'ailleurs ce qu’il advint - en grande partie - aux poètes de toutes les mutineries, pas assez poètes et pas assez mutins, jusqu'à enrubanner leurs rimes dans les plis d’un drapeau. Passeport pour toutes les trahisons : un drapeau dans ses plis a toujours en réserve une salve pour ceux qui ne veulent pas saluer ! Quand on ne se bat que pour la richesse de sa survie, on ne se bat que pour la pérennité d'une pauvre vie.
Un rebelle pauvre et qui s’en fout de cette condition-là, qui n'envie pas la soie où pètent ses ennemis, leur fait peur. Parce qu'il se bat pour quelque chose qu'eux-mêmes ne possèdent pas.
Ou alors que par lui-même.
Un jour de trop lourde mélancolie, peut-être.
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28.04.2012
Aimer faire ce que l'on fait
Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de vous parler de ce que je vais faire, à peu près, de ma vie ce week-end. Ceci dit, je ne suis pas certain que le sujet soit de nature à vous follement intéresser, mais bon… Ecrire, n’est-ce pas surtout satisfaire - partiellement du moins - une envie ?
Tout d’abord, je ne suis absolument pour rien dans ce qui se prépare : il va faire très beau et même très chaud, aux alentours de 30 degrés. Il y a deux mois, il faisait également 30 degrés, mais dans la partie congélateur du thermomètre.
Le ciel sera donc vide et bleu au-dessus des verdures premières, et il y aura certainement un léger vent, du sud, qui aura pris naissance sur les rivages de la mer noire. Je regarderai ces paysages à angle plat entrecoupés par la forêt. Il y aura du silence, du beau silence ; je serai à des années-lumière des préoccupations tapageuses du monde, notamment de celles de mon pays, qui est en train de se mordre la queue et qui, in fine, d’une colline mille fois fouillée ne sortira qu’à peine une souris.
Dans les grands bouleaux que la sève fait frémir, je guetterai le loriot. Je ne l’ai pas encore entendu. Il me tarde. J’aime cet oiseau, son chant, son habilité à se camoufler, son jaune et noir, une plume pour l’anarchie, une autre pour l’opprobre.
Je ferai tout ça en finissant de fendre mon bois. Du pin qui sent bon la résine, le jus de la forêt. Car il ne faut jamais perdre de vue le soleil : s’il monte en ce moment, pris d’une mégalomanie de lumière, je sais bien qu’il déchoira, emporté par son élan, fusillé par le grand basculement des choses et qu’un jour, les arbres se remettront à geindre sous des griffes gelées. Il faudra alors suppléer son absence par de grands feux. J’aime cette idée de travailler sous le soleil pour un temps où il ne sera plus qu’un sourire falot des horizons en déclin. J’ai toujours aimé savoir comment je n’ai pas froid. Je n’ai jamais supporté ces maisons et ces appartements dans lesquels on ne voit pas la source de chaleur, sinon par un immonde tuyau ou un radiateur vissé au mur, laid comme le cul des chiens. La chaleur, ça a, ça doit avoir, quelque chose d’esthétique. D'humain. Sinon, c’est froid. Ça ne chauffe que la peau.
Je travaillerai donc pour construire de la chaleur à venir.
Et quand je serai fatigué ou quand descendront les ombres, je lirai. Je continuerai ma lecture d’une écriture colossale, qui m’emporte et me fait frémir. C’est un livre impromptu, tombé dans ma boîte aux lettres cette semaine. Un livre que j’avais lu dans ma jeunesse, enfin, non, vers quarante balais je crois, un livre qu’on m’avait offert à Paris. La Gana, Fred Deux, alias Jean Douassot. C’est sous pseudonyme que Maurice Nadeau avait publié le livre en 1958. La réédition de George Monti, 2011, est établie, elle, sous le nom véritable de l’écrivain.
Je lirai et je fendrai du bois.
Je suis sûr que le loriot viendra.
Illustration : Fred Deux, photo empruntée à Georges Monti
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27.04.2012
Quand le ciel nous tombait sur la tête
Enfant, je n'aimais pas l'été.
Je n'ai jamais aimé l'été.
Je n'ai jamais aimé ces jours qui s'essoufflent, sans une ombre, qui sont inondés de sueur et qui n'en finissent pas de rattraper les pénombres rafraîchissantes du crépuscule.
Avec des insectes et des midis éblouissants, des couleurs fatiguées et des longs mois d'oisiveté.
J'avais bien des livres mais, passés les flonflons du quatorze juillet, ils étaient déjà tous engloutis, sans que j'en apprécie peut-être tous les charmes littéraires à leur juste valeur, du moins ceux que les auteurs voulaient y faire goûter, mais un livre a bien des niveaux de lecture, presque autant qu'il y a de saisons dans la vie d'un lecteur.
Notre Dame de Paris et Les Misérables, Les Trois Mousquetaires et La Tulipe Noire, les Jules Verne et autres Loti sont passés à la trappe de mes appétits de lecture au milieu des champs, à surveiller un chétif troupeau. Plus tard, Julien Sorel et Fabrice Del Dongo ont gardé les vaches avec moi. Le Grand Meaulnes aussi, bien sûr, et François le Champi, mais ils y étaient plus à leur place que les deux autres.
Ça relevait plus de leur condition.
D'ailleurs, je n'aimais pas le quatorze juillet. Je n'aimais pas ses drapeaux qui pavoisaient, ses roulements de tambour et ses trompettes qui sonnaient, ses feux d'artifice que je voyais de loin colorier le ciel de la nuit et ses sourdes détonations qui ressemblaient plus aux explosions d'une guerre qu'aux pétarades d'une joyeuse commémoration. Tout ça m'évoquait aussi la montée d'un orage.
Ma mère disait qu'avec leurs âneries patriotiques, ces cons-là détraquaient le temps, énervaient les nuages et faisaient venir le tonnerre. C'était presque vrai : peu après la prise de la Bastille, le ciel était souvent pris de folie incendiaire.
L'orage m'épouvantait. Le ciel me tombait dessus.
L'orage vrai ou putatif. Car mon angoisse naissait dès que l'air devenait un peu plus lourd, que les nuages noircissaient sur l'horizon des prairies, que les hirondelles à toute vitesse rasaient les chemins poussiéreux, que les vaches d'ordinaire si placides humaient l'air tiède de leurs naseaux inquiets et se mettaient soudain à courir et à sauter avec force ruades, la queue ridiculement levée, éperdues, piquées jusqu'au sang par des mouches et des taons vampirisés.
Par une bourrasque tiède, sèche et très brève, il arrivait que la menace tournât en vent, arrachant des bouquets de feuilles toutes vertes qui montaient en tourbillons, très haut dans le ciel. Puis tout redevenait calme. On disait, en tordant la bouche et en reniflant un grand coup pour faire le gars qui s'y connaît, qu'il avait dû éclater là-bas ou bien là-bas, sur tel ou tel autre village.
J'en étais quitte pour une frayeur... jusqu'aux prochains nuages, chauds et noirs.
Et quand la tourmente éclatait vraiment, je sombrais dans l'horreur. Ma mère fermait les volets, se cachait sous la table ou plongeait au fond de son lit, sous les draps et les couvertures, poussant des gémissements d'effroi à chaque déflagration.
Les éclairs nous faisaient tressaillir et en claquant des dents nous comptions les secondes qui menaient jusqu'au fracas des cieux. Un kilomètre pour une seconde. Si nous n'avions pas le temps de compter jusqu'à un, l'épouvante nous arrachait des cris de suppliciés. Le monstre était là, accroupi sur notre toit et allait tout passer par les flammes.
La cheminée si chérie, autel adulé des soirs d'hiver autour duquel nous disposions les chaises en demi-rond, n'était plus qu'une gueule béante et noire d'où allait surgir l'enfer. Forcément, la foudre et son magma allaient s'engouffrer par là.
Nous allions tous griller comme des gorets.
Je n'aimais vraiment pas l'été.
Le silence des chrysanthèmes (2006)
Image : Philip Seelen
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26.04.2012
Texte vain
Ce texte avait déjà été mis en ligne en janvier 2011. Je le remets aujourd'hui parce qu'il me semble en avoir lu l'idée principale, en d'autres termes exprimée, sur un blog ce matin. Un blog ex-ami et qui, en catimini, besogne pourtant à faire allusion critique à certaines de mes prises de position récentes. Comme quoi la surbrillance originale de certaines convictions affichées n'a parfois d'original que cette surbrillance.
La seule chose qui vaille la peine d’être vécue, constitue une tautologie : la vie.
Hé ben, me direz-vous, en voilà une vérité définitive et ingénue ! Faut vraiment ne plus savoir trop quoi mettre sur son blog pour en arriver à y afficher de telles banalités !
Vous vous dites cela ? Passez votre chemin, je vous prie, ne perdez pas un temps qui vous est sans doute précieux et que vous ne maîtrisez sans doute plus depuis longtemps déjà.
Vous vous dites, oui, je suis d’accord avec vous, et après ? Restez un moment, je vais vous dire quelques poncifs qui n’en sont plus. Pas des leçons, non, je ne connais pas de leçons pour n'en avoir jamais apprises par coeur. Mes tripes, c’est tout. Ce sont elles qui commandent à ma tête. Une tête, ça triche, ça a une stratégie, séductrice ou destructrice. Les tripes, beaucoup moins. C’est pour cela que depuis longtemps, longtemps, on n’écrit plus qu’avec sa tête. A de rares exceptions près.
Mais d’abord, écoutez une seconde les bribes indécentes du brouhaha du monde : on s’interpelle, on s’invective, on déclare, on jure, on s’énerve, on propose, on dit, on écrit, on s’indigne, on critique, on se branle l’esprit, on pleurniche, on montre des dents de lait qu’on voudrait bien faire passer pour des dents de loup, on ment, on fait semblant, on répète des phrases, on plagie des discours éculés, on…
Mais laissons là cette bouillie pour chats ! Revenons bien vite à la vie.
La vie humaine a commencé son véritable déclin vers les tombeaux de la momification - disons que son déclin s’est dramatiquement accéléré à cette époque- après la véritable fin du néolithique, dans les années soixante du XXe siècle. Depuis, nous n’avons fait que nous éloigner de nous, nous nous sommes dit au revoir en quelque sorte, nous avons pris congé de notre humaine condition, nous avons brisé le cou à ce qu’il nous restait d’authenticité, pour épouser le destin grandiose des sociétés.
Dans de véritables groupements humains, l’individu vivrait en indompté, ce qui, à part pour les imbéciles et les thuriféraires de la politique - de tous bords et même des apparences extrêmes - n’exclut ni l’amour libre et fraternel, ni la solidarité, ni l’affection, ni le désir et le plaisir d’être ensemble, ni la joie de jouir de tout.
C’est la recherche de cette sauvagerie fraternelle et primaire qu'il faut mener. Tout homme qui critique la société des hommes et ses maux sans mettre au centre de sa préoccupation sa solitude sauvage, individuelle, initiale, ce magma de désirs et d’émotions qu'il porte constitutivement en lui, est un dangereux félon qui participe, tout comme les adversaires qu’il semble combattre, à l’enterrement pur et simple de la vie.
Regardez et écoutez autour de vous : quel courage voyez-vous poindre qui ramènerait l’individu sur le devant de la scène humaine, sous les feux de la rampe, sous la poésie du ciel et de la terre, vers le bonheur d’exister ? On ne vous parle que d’épiphénomènes grossiers, d’injustices, de pauvres et de riches, que de travailleurs et de chômeurs, que de lois qu’il faudrait faire pour... On ne vous propose que des solutions sociétales, parmi lesquelles, horreur ! honte abominable ! dégoût ! la pire des aliénations, la pire des insultes jamais faite à la vie et présentée comme un bonheur : le travail !
On va taper sur les riches ! qu'on s'égosille, pour que les pauvres soient un peu moins pauvres, on va faire ça, on va faire ci… Entendez-vous une fois seulement les mots vie et individu, dans tout ça ? Entendez-vous poésie de vivre, désir de respirer fort, envie d’aimer, jouissance ? Non ? Alors, laissez dire…Ne rajoutez pas au brouhaha stupide une once de brouhaha, aux caquètements de la basse-cour claudicante un énième caquètement boiteux… Quand la Camarde viendra vous chuchoter à l'oreille, avec sa bouche glacée et la puanteur de ses haleines, hé, c’est l’heure, faut plier bagages, les ténèbres t’attendent, qu’en aurez-vous à faire du devenir et du passé des sociétés ? Votre peur sera alors individuelle, féroce. Vous n’aurez connu que ça de votre individu : la dernière peur, atroce, solitaire, désespérée, impuissante, sans jamais n’avoir eu accès à la moindre jouissance de votre personne.
N’est-ce pas là l’injustice suprême, résultante de la bêtise la plus crasse ?
Alors, quand vous entendez critiquer le monde, si vous ne voyez poindre dans cette critique aucune exigence de la grandeur individuelle, foutez le camp en crachant par terre : l’opinion dénuée de courage ne parle que de la société, ne parle que des autres, c’est de la faute à, ce sont de méchants voyous, qui…. jamais des exigences enfouies dans l’individu et chaque seconde bafouées!
Ce sont ces exigences de vivre en homme, en individu, qui sont pourtant les seules exigences de nature à détruire l'absurdité des sociétés où l’humain s’est dilué.
C’est la raison pour laquelle on ne vous en parle jamais, de ces exigences si simples. Parce qu’on a des intérêts sournois à la pérennité de ces sociétés qu'on fait mine de vilipender ! Et parmi ces intérêts sournois, le pire est sans doute celui, jamais avoué concrètement, du désir cadavérique d’être pris en charge par un Etat, des lois, une famille de l'ennui, des amours sans passion, un travail, trois ou quatre sous, et toutes les formes du bonheur tributaire, pareil à celui du mouton respirant la chaleur épaisse du troupeau.
Tout ça, hélas, n’est peut-être que du pipeau, de la profession de foi, du cantique, de l’écriture encore : la crasse qui recouvre le monde est d’une telle vieillesse, qu’elle en est une croûte épaisse, solide, difficile à briser, impossible peut-être, eu égard au stade de déliquescence où en est parvenue la volonté de vivre. La pensée dite révolutionnaire est tellement malade de ses propres défaites et fantasmes que les véritables mutins seront forcément des mutants.
Et ce ne sont pas tant les pouvoirs et les apologistes de ces pouvoirs qui ont brisé la volonté et consolidé notre linceul, que la fausse et pleutre critique du monde.
Comme le disait, en substance, Lissagaray dans la préface de son Histoire de la Commune : la fausse critique est criminelle parce que semblable aux fausses cartes qu'un géographe assassin fournirait à des navigateurs.
10:22 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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25.04.2012
L'extrême-droite en France : une pantomine au service de tous
A mon sens, il faut d’abord comprendre l’histoire de l’extrême-droite en France depuis les années 60, savoir d’où elle vient et les objectifs qu’elle poursuit, avant de se lancer dans tout commentaire qualitatif sur ses succès électoraux depuis 1986, dont le dernier aurait eu lieu dimanche 22 avril, sous les yeux effarouchés des démocrates frileux et ceux triomphants des nostalgiques atrabilaires des Camelots du roi.
Le Front national est né d’un mouvement que nous connaissions bien lors de nos affrontements de jeunesse sur les campus des années 70, Ordre Nouveau. Ce groupuscule violent, - mais pas plus que nous autres situés à l’autre bout de la galaxie de l'idéologie révolutionnaire, bien au-delà du PCF, du PS et même des lénifiants trotskystes- souvent armé de barres de fer et autres frondes, se distinguait d’abord par le courage convaincu dont faisaient montre ses membres, n’hésitant pas à trois ou quatre seulement - je m’en souviens très bien - pour venir provoquer de leurs saluts nazis des assemblées entières où grouillaient des centaines et des centaines de gauchistes de tout bord, certains brandissant le drapeau rouge du stalinisme à la Mao ou du trotskysme emberlificoté, d’autres le drapeau noir du romantisme anarchiste, d’autres le drapeau noir et rouge de l’anarcho-syndicalisme espagnol, et d’autres encore, sans drapeau mais le verbe acerbe de la théorie situationniste aux lèvres ; ma sympathie, sinon mon appartenance, allant à ces derniers.
Disons que c’est dans leurs maigres mais fort joyeux rangs, que je comptais quelques valeureux amis, que j'ai gardés pendant des décennies.
Plus tard, la frénésie des A.G s’étant apaisée et le souffle de la révolte perdant de son enthousiasme, chacun est devenu apparemment ce qu’il était essentiellement. La plupart laissèrent en route leurs fougues pour finir au PCF ou, dans le pire des cas, au parti socialiste, d’autres, au contraire, continuèrent la bataille en apaches isolés, avec coups reçus, défaites cuisantes, enfermements psychiatriques ou cellulaires à la clef, marginalisations et, aussi, quelques victoires non spectaculaires engrangées.
De ces victoires de l’ombre qui permettent de rester propre et debout. Même avec soixante printemps au compteur. Victoire essentielle, également, pour n’avoir jamais cédé un pouce de soi-même à l’organisation de la non-vie. Victoire et, forcément, défaite totale sur le plan de la réussite sociale, cela irait sans dire si certains phraseurs-bloggueurs d’aujourd’hui, peinardement installés dans le coton du salariat systémique et dont, peut-être, les seules luttes vaillantes ont été menées en vue de l'obtention de promotions internes, n’avaient pas la prétention de venir nous donner la leçon.
Mais revenons aux assemblées post-soixante-huitardes : quand tout ce beau monde s’est dissous, le combat d’Ordre Nouveau, lui, semblait devoir finir faute de combattants. Dans la pensée de ses quelques dirigeants, le moment était donc venu de sortir des caves de la subversion pour venir affronter le monde sur son propre terrain, celui de la politique.
Ainsi ces dirigeants partirent-ils à la pêche au notable fascisant, capable de leur assurer une aura et une sorte de légitimité sur la scène politique.
Alain Robert et François Brigneau, chefs d’Ordre Nouveau, repèrent alors un certain Jean-Marie Le Pen. Un poujadiste, un ancien député de la IVe république qui a abandonné son mandat pour partir combattre en Algérie. Un para qui est revenu de ce combat honteux avec une réputation de tortionnaire et de brutalité. Tout cela fait bien leur affaire. Leur intention est d’en faire un homme de paille, une potiche, un drapeau, et d’accéder ainsi à la voix publique sous son couvert.
C’était mal connaître le bonhomme. De son propre aveu : cela ne m’intéressait pas de parader à la tête d’un groupe de jeunes gens énervés.
Son ambition est de fonder un grand parti à la droite de la droite. L'homme est un pragmatique et il phagocytera tout le monde, après que le gouvernement eut interdit en même temps la Ligue communiste révolutionnaire et Ordre Nouveau pour leurs affrontements, bénis par le stratège Le Pen, à la Mutualité en 1973.
L’auteur du premier programme du Front National est alors un jeune loup, aujourd’hui ministre de Sarkozy, ministre de la défense, excusez-moi du peu : Gérard Longuet, plus tard compromis dans des affaires de haute corruption… Dans cette mouvance de jeunes fascistes, venue d’Ordre Nouveau et du mouvement Occident, on trouve aussi un certain…Patrick Devedjian. Que du beau monde, donc, autour du Président républicain !
D’autres cadres sont recrutés au FN et je vous laisse apprécier leur honorable pedigree :
- Victor Barthélémy, engagé volontaire chez les SS,
- François Gauchet, collaborateur qui reprochait à Pétain d’être trop mou quant aux directives données par Hitler,
- Léon Gautier, ancien milicien, grand chasseur de résistants,
- François Duprat, néo-nazi activiste, assassiné par on ne sait toujours pas qui et dont le FN fera un martyr…
La suite, on la connaît. L’ascension du Front National, Le Pen médiatisé éructant ses fantasmes sur la place publique. Ça, il le doit essentiellement à Mitterrand qui, encore plus fin que lui dans l’art de la perversion politique, répond favorablement à sa demande écrite d’être admis sur les plateaux de télévision au même titre que les autres leaders politiques. Le Président dit socialiste compte sur la montée de l’extrême droite (dont il connaît tous les mécanismes, et pour cause) pour faire exploser son opposition officielle, la droite parlementaire. La machine est enclenchée. Le Pen fait de l’audience, les médias le considèrent donc comme un excellent client, bien juteux pour leur tirelire et lui offrent régulièrement leurs plateaux.
L’ogre est sorti de sa caverne et crache sur le soleil pâlot de la démocratie désastreuse.
Le même Mitterrand ouvre au Front National les portes du Palais Bourbon avec son bricolage de proportionnelle en 1986 et c’est là que la machine fasciste commence à s’enrayer. Elle ne s’enraye pas dans la défaite, mais bien dans le succès. Vitrolles, Orange, des mairies sont conquises. Maigret, enthousiaste, s’écrie alors devant le chef : "Nous sommes prêts ! Nous sommes à deux doigts de prendre le pouvoir !"
Ce à quoi, flegmatique, Le Pen répondra : "Dieu nous en garde !"
Le rideau tombe douloureusement sur l'ambition chauffée à blanc des jeunes cadres du FN : Le Pen ne désire pas le pouvoir, ne l’a jamais désiré. Il s’y perdrait. Ce qu’il veut, c’est conduire son parti, le gérer comme on gère une PME, en chef incontestable, et qu'il pèse dans le paysage, qu'il soit incontournable, qu'il fasse et défasse des rois, pollue tout le débat républicain, le pervertisse et l’accable, que chacun de ces saltimbanques démocrates soit contraint et forcé de se positionner par rapport à lui.
Sa victoire est alors totale quand Chirac, piteux, lui demande une entrevue entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1988. Mitterrand est aux anges : les loups se prennent à la gorge et, lui, d’un œil plus apaisé que jamais, fait mine de veiller à la tranquillité républicaine d’un troupeau d’imbéciles.
Mais le grand victorieux est in fine Le Pen. D’une intelligence redoutable et d’un talent politique remarquable, il a tout compris du spectacle et s’est attribué, à l'intérieur de ce spectacle, le rôle qu’il a toujours voulu y jouer. Etant certain que ses outrances ne seraient jamais applicables dans un programme de pouvoir, il en est d'autant plus fort pour les défendre avec la conviction que l'on sait, maniant en même temps la contradiction et la provocation verbale. Chaque scrutin est donc pour lui une victoire en ce qu'il frôle de très près la ligne entre opposition battue et élection réussie, en prenant toujours grand soin de ne pas franchir cette ligne qui l'enverrait tout nu devant la nation et l'obligerait à mettre en pratique l'impraticable. Qui le priverait, donc, de la parole.
Sur cette lisière subtile de l'échec réussi est l'avenir, la survie, de son personnage politique. Et là seulement.
Alors la question qui se pose aujourd’hui : Marine Le Pen est-elle dans la stratégie de son père ou dans celle de Maigret ?
Je serais tenté de dire qu’elle est dans la stratégie de son père. Celui-ci ne lui a pas donné les clefs d’une boutique construite de si haute lutte sans promesses résolues faites sur l’avenir. Il lui a donné les clefs de la pérennité, et, dans ce cas, la France entière est manipulée, 18 pour cent de ses électeurs votent pour l’ambition d’une dynastie de bouffons qui ne veut surtout pas les représenter, la France est pervertie dans son fonctionnement, elle assiste à un ballet répugnant dont les citoyens sont les instruments décoratifs, ballet auquel se prêtent avec complaisance et profit tous les acteurs de la vie politique.
Au premier rang desquels sont les deux rescapés du premier round de la farce tragique, mi-élus, mi-nommés par les tout-puissants sondages.
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24.04.2012
L'automobile et le steak frites : deux signes ostentatoires de la richesse des pauvres
Pour les pauvres gens, le monde des riches est toujours fait de symboles. C’est peut-être ce qui en explique, pour une part, la pérennité. Guignant sur ses allégories, le pauvre ne voit pas trop bien la richesse exactement où elle se trouve.
S’il lorgne avec envie, il se fait nécessiteux, atrabilaire. S’il regarde avec mépris, il se fait impécunieux, mais en même temps philosophe ou combattant. Il trouve même à son indigence une certaine noblesse, une estimable morale.
Le critère le plus manifeste de la richesse était, du temps de ma jeunesse folle, évidemment l’automobile, alors que le vélo, pour le commun des gens, la motocyclette, pour ceux qui étaient favorables au progrès mais n’avaient pas les moyens de pousser jusqu’au bout leur raisonnement, ou le cheval attelé, pour ceux qui s’étaient toujours déplacés ainsi et qui ne voyaient pas de raison évidente à changer leur habitude, tenaient lieu de moyens de locomotion justes et raisonnables.
Avant qu'elle n'eût l'heur de s’installer au volant de sa Simca, ma mère dépréciait et vilipendait ouvertement ces orgueilleux possesseurs d’autos.
Mais pas tous.
Elle reconnaissait que certains en avaient besoin. Le médecin par exemple, même s’il arrivait toujours en retard. Les gendarmes aussi, même si c’était pour emmerder les gens plus rapidement. Elle les avait connus en vélo, les pandores ! Ils faisaient moins les fiers à bras, ils ne furetaient pas dans les bourgs et les villages et ils étaient faciles à éviter. À semer même, le cas échéant.
Mais que le notaire ait une voiture, la révulsait et la renforçait dans sa conviction du caractère grotesque de cette invention. Il était un salopard, ce notaire qui voulait tenir son rang de bourgeois avec les sous extorqués aux gens, en échange d’une signature illisible apposée au bas des parchemins, pour un champ, pour un jardin, pour une maison, pour tout ce qui, en fait, ne le regardait pas.
Qu’avait-il besoin d’une auto, ce gros pourceau parfumé, toujours renfermé qu’il était entre ses armoires croulant sous les actes et sous la poussière ? C’était vraiment pour montrer qu’il était le notaire et sa femme, une grande et belle bécasse, une cocotte ramassée au hasard d’une soirée de luxure, jouait maintenant les grandes dames et au bridge avec ses jupes, ses talons hauts, ses chignons parfumés et surtout son automobile ! Ma mère prétendait qu’elle était bête à payer patente et qu’elle ne savait même pas écrire son nom.
Je ne sais pas pourquoi elle haïssait tant le notaire et sa poule. Une affaire, peut-être la maigre maison que nous habitions, ou bien les quelques bois de châtaigniers dont elle avait hérité du grand-père large d’esprit et de la grand’ mère rigoriste, avait dû mal tourner. Quand elle prononçait le mot actes, il résonnait toujours comme un mot redoutable, savant et dangereux, un mot de bandit, à manier avec précautions, capable de tout et dont il était bon de se méfier.
Ses railleries les plus saumâtres sur l'automobile étaient cependant réservées aux quelques petits propriétaires terriens qui s’étaient affublés d’un véhicule à moteur. Ceux-là étaient franchement saugrenus, avec leur deux-cent-trois ou leur quatre - chevaux. Ils n’avaient pas le sou, ne mangeaient que des pommes de terre et des gros haricots qui les faisaient péter plus haut qu’ils n’auraient jamais le cul, et ils avaient une auto !
Ils se rendaient aux champs à pied, une binette ou une fourche à l’épaule, au marché à cheval ou en vélo, et n’exhibaient la voiture que le dimanche, pour aller le matin à la messe et l’après-midi nulle part, sinon à la barbe des jaloux. C’était bien la preuve de leur immoralité et de leur vanité ridicule ! Pour sûr qu’elle ne les enviait pas. Elle les plaignait plutôt et elle n’aurait jamais de voiture, elle.
A moins qu’on ne la lui donnât, et cette fantasque invraisemblance lui arrachait des éclats de rire.
Je crois qu’elle était sincère. Avec dix estomacs à faire taire trois fois par jour, elle en était tellement à la recherche du nécessaire que le moindre superflu la révoltait. Elle était sincère mais faisait tout de même sienne la philosophie du renard sous les raisins.
Car si ses arguments pour l’automobile tenaient à peu près la route, ceux avancés pour une autre fantaisie de rupins, la viande de bœuf, ne me semblaient pas tout à fait exempts de mauvaise foi.
L’unique boucher de la commune était honni à peu près au même titre que le notaire. Ėvidemment, il avait une auto. Il pouvait se permettre cette fantaisie avec tout ce qu’il volait aux paysans en leur achetant trois francs six sous un veau qu’il revendait ensuite à prix d’or.
Seuls les riches passaient le pas de sa boutique et mangeaient du bœuf. Le beefsteak sur une table était alors la marque indiscutable d’une vie confortable, acheter de la viande était un luxe, une excentricité de Monsieur, un snobisme de muscadin.
Je n’ai jamais vu un beefsteak sur notre table. Mes papilles n’en ont goûté les premières saveurs, très approximatives, que dans la cohue d’un réfectoire de collège.
Ma mère affirmait qu’il ne lui viendrait pas à l’idée de manger de la vache ! D’ailleurs, elle en avait mangé. Oui, pendant la guerre.
Décidément, il s’en était passé, des choses pendant cette guerre ! J’entendais tellement de braves gens se vanter de leur débrouillardise, de leurs sacrifices, de leur courage, de leurs tricheries à la barbe de l’ennemi, de leur haine du Boche, de leur révolte et de leur désobéissance, que je me demandais comment les occupants, avec de tels voyous à tenir en respect, avaient pu rester si longtemps.
Tout ce qui me parlait de la guerre me paraissait alors suspect, ennuyeux, égarements de gâteux tant la peinture que chaque diseur faisait de lui-même différait du portrait en chair et en os que j’avais sous les yeux. Je mettais cela sur le compte des mémoires altérées, trop de temps s’étant écoulé depuis ces lugubres évènements.
Je me suis aperçu bien plus tard, à l’âge où l’on prend réellement conscience du peu de temps, justement, qui nous est imparti, que c’était hier, la guerre, que j’étais arrivé dans les draps d’un berceau juste après que le fracas des armes se fut tu et que j’avais grandi sur une terre encore fumante des incendies du cataclysme, avec des hommes et des femmes aux reins toujours meurtris par la peur et l’humiliation.
Pour ma mère, la guerre se résumait à deux choses : les bals étaient interdits et son frère aîné avait pris la clef des bois du Fouilloux pour rejoindre les maquisards. Car à la lisière de ces bois touffus s’étirait la grande route nationale, la N.10, celle qui relie Paris à la frontière espagnole, construite par Napoléon portant ses armes jusqu’en terre ibérique. Normal alors que les ogres nazis marchassent sur les pas du grand conquérant et empruntassent régulièrement, avec leurs chars, leurs tanks, leurs voitures, leurs cohortes et leurs légions de fantassins une voie tracée par le grand stratège. Les bois du Fouilloux constituaient subséquemment un excellent abri, propice aux guets-apens les plus meurtriers.
Quand j’ai arpenté en long, en large et en travers lesdits bois, la tête pleine d’admiration pour mon tonton partisan, j‘ai pensé qu’il était malin ou que les autres, pour envahisseurs victorieux qu’ils aient été, n’étaient pas très futés, ou qu’ils n’avaient pas eu le temps de s’occuper de lui. Parce que ces bois n’étaient pas capables de couvrir la course d’un lapin plus de cinq minutes, sans que celle-ci ne débouchât sur le découvert des champs ou sur le chemin d’un hameau.
Prise au dépourvu par ces impertinentes suspicions, ma mère confessa qu’il s’y était enfui un après-midi pour enterrer son fusil de chasse, que des soldats gutturaux étaient justement passés à ce moment-là pour réclamer des œufs, que la grand-mère avait failli en succomber de peur et que l’acte de franche bravoure du tonton aurait pu coûter le poteau d’exécution à toute la famille. Et que je me taise enfin, moi qui n’avais pas vécu cette sombre période !
C’est à ce moment-là qu’elle enchaîna avec son dégoût de la viande de cet aigrefin de boucher. D’ailleurs, le père du boucher n’avait pas enterré son fusil de chasse, lui. Il recevait les grandes casquettes, il leur réservait le peu qu’il avait dans son magasin et même, comble de l’ignominie, plaisantait avec eux. Quand les bonnets phrygiens en tractions étaient enfin venus remplacer les grandes casquettes en voitures blindées, il avait été à deux doigts de se retrouver accroché par la gorge derrière son étalage, en lieu et place de ses quartiers de sale viande.
Brassard tricolore au bras et son fusil de chasse récupéré en bandoulière, le tonton devenu flingueur en était. Mais quelqu’un qui n’aura jamais de nom s’était interposé et avait sauvé le boucher pendard d’une horrible pendaison.
Le grand-père, donc, racontait ma mère après toutes ces vindicatives digressions, avait frauduleusement sacrifié une bête de son maigre cheptel, une nuit, à la bougie, par un froid neigeux comme jamais on n’en avait vu par chez nous. On avait englouti la vache en morceaux, en pots au feu, en saucisses, en saucissons, en ragoût, en grillades, et le tonton était allé enterrer peau, tripes et boyaux dans les bois du Fouilloux. Ça devenait vraiment une manie avunculaire ces enfouissements dans les bois du Fouilloux !
Eh ben, ça n’était pas bon du tout, la viande de vache, nous pouvions la croire sur parole ! Ça empestait une forte odeur de charogne. Alors, les nantis et les faux bourgeois et les péteurs plus haut que leur gros cul, pouvaient bien s’en goinfrer à leur guise. Ça n’était pas elle qui irait s’inviter à leur table ! Si elle avait des sous, elle, elle achèterait des huîtres autrement qu’à Noël, et des langoustines aussi.
Les langoustines étaient un régal, un fricot trop fin pour tous ces imbéciles qui n’entendaient rien aux bonnes choses et qui ne savaient même pas se servir correctement de leur argent ! Elle en avait goûté une fois, avec de la mayonnaise et des fines herbes, à une noce lointaine, la noce à... Elle ne se souvenait plus exactement. En tout cas, avant la guerre.
Autant dire chez des gallo-romains.
Extrait d'un manuscrit déjà vieux " Le silence des chrysanthèmes"
11:05 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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23.04.2012
La France, triste émule de la Hongrie
La cinquième impuissance mondiale a roté voté.
Faut-il en prendre note autrement qu’en baissant la tête parce qu’un sur cinq de ces «voteurs» est un abruti d’extrême droite ?
Que dis-je ? Bien plus que ça, en fait… Car dans ce que le petit pervers de l’Elysée a pu engranger, se cache au moins une bonne moitié qui n’en pense pas plus trivialement.
Le ventre de la bête immonde, banalisée depuis plus de trente ans par les médias, dans les têtes, dans les cœurs, dans les propagandes, régulièrement remis à la Une par des drames spectaculaires (au sens premier du terme) dont on se demande comment ils peuvent survenir, s’étale désormais sans vergogne et sans tabou sur la place publique.
Triste pays, que j’aime pourtant, triste époque, que je vis pourtant, triste Europe, qu’on m’impose pourtant, tristes hommes, dont je suis pourtant !
Et tristes imbéciles du confusionnisme intéressé qui, dans leur rejet épidermique du socialiste - oh, que je peux comprendre ! - marchent dans la merde jusqu’aux genoux en se disant incommodés par une autre odeur, délétère, mais pas encore à la portée de leurs narines, celle-là. Des fascistillons par anticipation intellectuelle.
Mon sentiment ce matin s’apparente à de la honte. Rien de ce qui a été vécu, enseigné, dit, pensé sur les dangers de la haine en histoire n’a été retenu par les esprits reptiliens des urnes dominicales. Qu’y faire ?
La Pologne qu’on glose, en faisant le laïc éclairé, pour être catholique - certes, elle l’est à m’en faire parfois frémir - n’oserait jamais donner vingt pour cent de ses voix à un discours systématique de rejet de l’autre, un discours de détestation, d’orgueil national et de visées barbares. Je le sais bien. Je le vis. Je suis un étranger, un athée assumé, et ne vois autour de moi pour m’accueillir que gentillesse et urbanité.
La Pologne sait trop, elle, que la haine finit toujours par tremper son drapeau dans le sang. Ce que semblent encore ignorer - à moins qu'ils ne le désirent - vingt pour cent de citoyens de chez Rousseau et Montaigne.
Je n’ai jamais rien attendu des hommes de la politique pour tenter d’être heureux. Pour changer le monde de la marchandise pure en monde humain.
Mais, pour l’étiquette, pour un sursaut de dignité, je souhaiterais vivement que le socialiste déclare sans ambages préférer perdre cette élection plutôt que d’avoir à se compromettre avec toute la racaille d’extrême droite. Qu’il laisse aux valets de la grande finance le soin de se tremper les doigts dans l’infecte mélasse de la perversion des esprits.
Ils en ont déjà le discours. Leur manque plus que l’audace de ce discours ; audace que leur légitimeront bientôt les isoloirs et les intellectuels à la ramasse.
Mais je ne rêve pas trop. Du moins pas à un sursaut de dignité de la politique. Une élection se gagne par queues de poisson exécutées par des ambitieux devant d'autres ambitieux en même temps qu'une forêt de pieds-de-nez en direction des électeurs.
Image : Philip Seelen
12:17 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : littérature, politique |
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21.04.2012
Ciel, un ciel !
Depuis le temps qu’il y a des hommes et qui ont au-dessus de leur tête un firmament, peu sont venus pour le contempler d’un juste regard.
Ou du moins sont-ils dramatiquement de moins en moins nombreux, si je m'en réfère à ce que j'ai lu récemment.
C’est pourtant beau, un ciel, la nuit quand la nuit est sans nuage. Merveilleuse mise en scène d’un univers chaotique, fait de gaz et de roches, de trous noirs, de feu, de déluges vindicatifs et d’explosions titanesques, mais qui, vu de si loin, vu de la prairie qu’enveloppent les ténèbres, ne semble dispenser ses paisibles et innocents clins d’œil que pour l’émerveillement du poète ou les considérations pascaliennes des esprits en mal de philosophie.
Le ciel est une illusion d’optique, mais quelle illusion ! Tellement prégnante que l’art, et en particulier la littérature, s’en est emparé au point de reléguer au rang d'un affligeant poncif toute considération esthétique sur le sujet .
N’est-ce pas ?
Sans doute. Mais il y a cette surpopulation de la planète, fortement concentrée dans les grandes métropoles, et qui, force lui fut faite, opta pour les éclairages publics, sortes de forêts de lumière qui cachent l’arbre des lueurs.
Ainsi, lors du tremblement de terre de Los Angeles en 1994, l’immense cité s’était-elle soudain retrouvée plongée dans l’obscurité totale et les services de secours avaient alors été inondés d’appels - bien sûr, c’est normal - mais beaucoup d’entre eux pour signaler dans le ciel la présence de phénomènes inquiétants et qui faisaient mention absolument paniquée d’une attaque d’extra-terrestres : il s’agissait en fait de la voie lactée, pour la première fois aperçue par de nombreux habitants !
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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20.04.2012
Même les plus grands...
Ècrire un livre qu'on se propose de proposer à l'édition demande des soins exigeants, minutieux, moult relectures dans l'ombre... Précisions qui s'ajoutent, passages qu'on biffe, mots superflus qu'on raye, traits de caractère qu'on peaufine, dates qu'on vérifie, inepties qu'on s'empresse de mettre à la poubelle, allusions historiques dont on prend soin qu'elles soient effleurées à bon escient...
Forcément, quand on pense en avoir fini, qu'on ne trouve plus rien à retoucher, on se dit que, cette fois-ci, le manuscrit est paré pour la grande aventure.
La correction des épreuves vient alors apporter la démonstration du contraire. Les échanges avec l'éditeur sont, à ce niveau-là, d'une importance capitale et d'un indéniable enrichissement. On est même fort surpris de n'avoir pas vu certaines choses, d'avoir laissé passer quelques incohérences.
Et puis, le livre est sous presse. Alea jacta est, le Rubicon en moins. Et on se dit que, sans doute...
Nous savons, à ce titre, que Flaubert plancha cinq ans sur Madame Bovary, refit dix fois les mêmes phrases et livra au bout de son travail acharné un immortel monument à la littérature.
Style d'une perfection quasi absolue, mots aiguisés comme des rasoirs, scènes décrites à la loupe, les âmes fouillées comme au scalpel. Ses contemporains, hélas, n'y verront que l'exposé d'une dépravation des bonnes mœurs et un procès. C'est vraiment con, des contemporains !
Seuls, peut-être, Baudelaire et Hugo salueront un chef-d’œuvre.
Et bien malgré tout ça, je relève, assez perplexe :
Emma a rendez-vous avec son amant Rodolphe sous la tonnelle du jardin. Leur départ - du moins le croit-elle - est enfin décidé après une kyrielle d'atermoiements mensongers. Il est soi-disant prévu pour le lundi 4 septembre et nous sommes le samedi 2 septembre.....
La lune monte au-dessus de la prairie, les ombres des grands peupliers s'étirent, les deux amants sont enlacés, quoique, dans leur âme, ils soient à des années-lumière l'un de l'autre.
La nuit embaume des odeurs du...seringa !
Jamais vu, et ne verrai sans doute jamais, de seringa fleurir en septembre, pas plus que d'orangers sur le sol irlandais.
Comme quoi...
Modestie, modestie...Outre les soins apportés à la rédaction, c'est bien ce qui doit animer, en tout premier lieu, l'homme qui se met en devoir d'écrire.
12:20 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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19.04.2012
Présidentielles élections
LE SIEUR HOLLANDE :
LE SIEUR SARKOZY :
LE RESTE DE LA CLIQUE :
Le Roi boiteux
Un roi d'Espagne, ou bien de France,
Avait un cor, un cor au pied;
C'était au pied gauche, je pense;
Il boitait à faire pitié.
Les courtisans, espèce adroite,
S'appliquèrent à l'imiter,
Et qui de gauche, qui de droite,
Ils apprirent tous à boiter.
On vit bientôt le bénéfice
Que cette mode rapportait;
Et de l'antichambre à l'office,
Tout le monde boitait,boitait.
Un jour, un seigneur de province,
Oubliant son nouveau métier,
Vint à passer devant le prince,
Ferme et droit comme un peuplier.
Tout le monde se mit à rire,
Excepté le roi qui, tout bas,
Murmura: "Monsieur, qu'est-ce à dire ?
Je vois que vous ne boitez pas."
"Sire, quelle erreur est la vôtre!
Je suis criblé de cors, voyez :
Si je marche plus droit qu'un autre,
C'est que je boite des deux pieds."
Gustave Nadaud - Musique G. Brassens
10:17 Publié dans Musique et poésie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature, politique |
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18.04.2012
Le calcul et la vie
Assez dramatiquement amusé de m'être récemment livré à quelque mathématique distributive sur ma vie, alors que je fendais du bois, au soleil de printemps et aux lisières de la forêt. Car quand on fend du bois, on pense à tout, sauf à fendre du bois, bien sûr.
A soixante balais, donc, et selon les normes qui établissent que l’homme dort en moyenne huit heures par jour, j’ai dormi pendant 20 ans !
Ça me fait froid dans le dos et ça me donne soudain envie de bâiller. Pas vous ?
Sur les 40 restants - et bien que j’aie toujours fui comme la peste le travail salarié - j’ai quand même travaillé pendant 22 ans !
Vous pensez bien que je n'archive pas ces 22 années au rayon de ce qui constitue l’art de vivre... Je les en retranche même d’une soustraction rageuse.
M’en reste donc plus que 18. Ça ne fait pas lourd, tout ça ! Et encore, bon an mal an, je considère que si je mets bout à bout, dans ses dix-huit ans, les moments où je me suis profondément ennuyé, il faut que je retranche encore, disons... Allez, deux ans.
La portion congrue laissée à la jouissance de vivre s’élève donc - s’abaisse plus exactement - à 16 ans !
Du coup, je me suis assis sur un vieux tronc d’arbre, ma lourde hache posée entre mes cuisses. J’ai allumé une clope et j’ai écouté le vent dans les pins et les oiseaux de si loin revenus qui se chamaillaient dans les sous-bois. Et je me suis dit que là, j’étais en train de vivre… Mais quelle misère, tous ces gens qui sont allés, vont, ou iront jusqu’à quatre-vingt printemps, qui auront porté le joug du salariat pendant quarante quatre ans et dormi pendant vingt six !
Faites le calcul : ils auront passé 10 ans sur terre ! Pour peu qu'ils se soient fait chier pendant deux ou trois ans, de-ci, de-là, ces respectables vieillards ne seront plus, quant au plaisir de vivre, que des têtes blondes en culottes courtes.
Les pauvres !
Un des graffiti de Mai 68, laconique, aigu, précis, lapidaire telle l’arme de précision, un des plus beaux, le plus beau même, prévenait pourtant : VITE !
Illustration : pour ceux d'entre vous qui ont lu Polska B Dzisiaj et, surtout, Le Théâtre des choses, voici Cigogneau sur nid venant de me "taper" une cigarette, lequel Cigogneau, depuis 5 ans, me dit qu'il a 80 ans !
Il a tout compris des sournois calculs de la vie, lui, Cigogneau !
10:27 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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16.04.2012
Pouvard et Bécuchet
En cessant de publier pour un temps sur ce blog, j’attendais aussi un déclic.
Qui n’est pas venu, celui du recul et du plaisir reconquis à babiller mes émois sur l’Exil.
Force m’est alors faite de constater que j’ai perdu une bonne part du goût que j’avais à écrire ici. Du moins à la cadence où je le faisais auparavant.
Je me suis retrouvé en effet avec beaucoup plus de temps libre, aussi bien au niveau de la pendule solaire que de la tête, et j’ai consacré ce temps à la lecture, à la relecture-corrections de manuscrits, à des occupations diverses de la campagne, "fendage" du bois, balades… Bref, beaucoup de choses données en contrepartie du silence, alors que l'illusion de la parole même ne m’apportait plus rien.
Je reviens donc, bêtement et contradictoirement, plus persuadé que lorsque je suis parti du fait que tenir un blog relève de cette bêtise vaniteuse dont les parangons littéraires pourraient bien être Bouvard et Pécuchet. Une activité de copiste du monde sans aucune utilité quant à la marche de ce monde. Une activité qui veut tout embrasser à la fois et qui, effleurant ce tout du bout de ses doigts maigres et virtuels, ne touche absolument à rien, exactement comme les deux imbéciles flaubertiens qui expédient tour à tour l’agronomie, l’arboriculture, le jardinage, la conserverie, la distillerie, la chimie, l’anatomie, la physiologie, la médecine, la nutrition, l’astronomie, la zoologie, la géologie, l'archéologie, la littérature, la politique, l'amour, la philosophie, la gymnastique, le spiritisme, la religion, l'éducation, l’histoire naturelle et qui, finalement, ne comprenant rien à rien en ayant néanmoins un avis important sur tout, en reviennent à leur infâme besogne de copistes.
Avec ces deux niais, Flaubert avait fait le projet d’écrire une sorte d’encyclopédie de la bêtise humaine. Il s’est noyé dans l’accumulation de sa documentation, plus de 1500 livres inutiles, plus ennuyeux les uns que les autres, il s'est fait bouffer par ses deux personnages jusqu'à en devenir, presque, ces personnages mêmes, et, survenant la Faucheuse, il n’a pas mené son projet à terme.
Mais s’il y a encore un Flaubert dans la salle, je suis sûr qu’il pourrait reprendre le flambeau et mener à bien le projet de l’écrivain en recopiant les milliers de blogs de cet espace de liberté de l'enfermement qu’on appelle Internet. De celui de la mamie qui raconte son chat à celui de l’intellectuel critique littéraire qui se prend pour tout sauf pour une merde, en passant par le mien et tous les autres.
Quand on est seul dans la campagne, qu’on y est bien, dépollué du bavardage, on a parfois des idées idiotes. Les idées de la solitude apaisée. Vous le savez aussi bien que moi. Mais vous ne l’écrivez pas. Vous n’êtes pas si c… Un après-midi, assis sur l’herbe fraîche enfin retrouvée après des mois ensevelie sous la neige, donc, j’observais deux grands corbeaux, énormes, des vrais, aux envergures puissantes, de ceux qui jadis hantaient les gibets et les champs jonchés des putréfactions guerrières. J’aime ces oiseaux à sinistre réputation, car ce que les névroses humaines qualifient de patibulaire a forcément une certaine noblesse. Le soleil sur leurs épais plumages renvoyait des éclairs bleutés. Ils virevoltaient lourdement à la frontière des prairies et des forêts et s’apprêtaient à s’aimer, à échafauder un nid dans les parages. Ils se poursuivaient en donnant des cris rauques, montaient vers les nuages blancs, se laissaient un moment porter, redescendaient, revenaient à leur branche et lustraient là leurs plumes, avant de s'envoler derechef sous le ciel venteux. Je me suis dit alors que ces deux oiseaux, s’ils tenaient un blog n’auraient pas grand chose à dire mais que cette chose là serait plus élégante que tous les textes que j’ai pu écrire ici ou lire sur les divers blogs, parce qu’ils voyaient le monde d’en haut et qu’ils n’étaient préoccupés que d’eux-mêmes, sans souci de le faire savoir à qui que ce soit…
Je regrette beaucoup qu’on ait tué en nous l’animalité au profit d’un ersatz culturel qui fait de notre éphémère passage un accident in-signifiant et de notre cerveau un photocopieur qui se croit un créateur.
Je crois aussi que si l’écriture est un art, elle mérite mieux que ces apparitions sporadiques sur fond d’écran, où elle semble s'amuser à combler son vide.
14:27 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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