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31.01.2011

Brassens : les mots du cygne

1958

A l’ombre du cœur de ma mie

Aux appels de cet étourneau,
Grand branle-bas dans Landerneau
Tout le monde et son père accourt
Aussitôt lui porter secours.

Branles.jpgNé à Rennes en 1767, Alexandre Duval, après une carrière d’acteur et de directeur de théâtre, se mit en devoir d’écrire plusieurs pièces, surtout des drames historiques, tels que «Edouard en Ecosse» et «La jeunesse d’Henri V». Il fut admis à l’Académie française en 1812.
Ecrite en 1798, «Les héritiers» est une de ses pièces et l’histoire se déroule à Landerneau, chef-lieu d'un canton du Finistère, comme chacun sait, sans doute.
Or, à l’annonce d’un rebondissement dans l’intrigue de cette pièce, l’un des personnages s’écrie : «Oh, le bon tour ! Je ne dirai rien mais cela fera du bruit dans Landerneau !»
La réplique eut un succès retentissant que sans nul doute n’avait pas prévu son  auteur, pas plus que, dans  un autre registre, Carné n’avait prévu le succès de atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d'atmosphère ?
La réplique de Duval devint donc une locution usuelle synonyme de «cela sera d’un grand  retentissement.»
On attribue cette renommée à la paronymie entre «Landerneau» et les onomatopées «landerira, landerira» et «lanlaire» qui ornent les refrains des chansons populaires bretonnes et connotent le papotage.
Par ailleurs, «envoyer quelqu’un se faire lanlaire» est un euphémisme pour l’envoyer se faire foutre, lui-même euphémisme pour envoyer se faire autre chose.
C’est donc au niveau de la double sonorité paronymique qu’il faudrait aller chercher la pérennité d’une banale expression mais qui prit, au fil du temps, une ampleur telle qu’elle est devenue un raccourci plaisant pour évoquer un scandale public d’une anecdote.

Ces explications, cependant, sont loin de faire l'unanimité.
Ainsi le Littré note que Jacques Cambry, érudit breton, avait cherché l’origine de cette locution et qu’il s’en ouvrait le 1er janvier 1877 dans Le courrier de Vaugelas.
Or, la pièce de Duval a été écrite vingt ans plus tard !
Par ailleurs, Jean Claude Bologne, dans don «Dictionnaire commenté des expressions d’origine littéraire - Edition Larousse - 1999 -page 155- observe que dans cette pièce somme toute assez médiocre, la réplique concernant Landerneau revient par trois fois, comme si, l’expression étant déjà connue du public, elle devait automatiquement en provoquer l’hilarité, selon la technique bien connue du comique de répétition.
Tout en reconnaissant ne pouvoir étayer son propos d’aucune preuve certaine,
Jean Claude Bologne avance l’hypothèse intéressante d’un jeu de mot toponymique, tel que les affectionnait le langage populaire - et de la truanderie - de la fin du  Moyen-âge.
Ainsi «aller à Niort» signifiait nier, «aller à Rouen» se ruiner, «aller en Bavière» baver. Je précise au passage que baver dans le langage des voyous signifie moucharder à la police. Se moucher à la pélèreine, si on veut.
Or, continue
Jean-Claude Bologne, chez Rabelais, la lanterne, c’est le pénis et le verbe lanterner, en moyen français, c’est s’adonner à la  sodomie.
Landerneau est alors peut-être devenu, pour des raisons purement phoniques,  le pays des lanternes. Le petit chef-lieu breton aurait alors prêté son nom aux allusions grivoises du XVIe siècle, relatives au bruit fait autour desdites lanternes qui lanterneraient.

Quoi qu’il en soit, Brassens ne reprend pas littéralement la réplique d’Alexandre Duval. J’ignore s'il est l’auteur de cette substitution du bruit par le branle-bas, mais ce que je sais, c’est que cette notion mouvementée ajoute encore au retentissement de son affaire et à la confusion qu’elle engendre. Rappelons qu’il s’était proposé de poser un  galant baiser sur le cœur de sa bonne amie endormie, laquelle aussitôt, jouant les oiseaux de malheur, s’était mise à appeler au secours !
Plus que de foule, plus que de colportage, le branle-bas désignerait une foule qui se mettrait en mouvement. "En branle" écrirait Céline :

C’est presque le calme. Mais les murs se remettent en branle et les voitures à reculons. Je tremble avec toute la terre.

L.F. Céline - Mort à crédit -

L’expression est ancienne. Elle est empruntée au «branle», ancien nom pour dire le hamac qui, on le sait, est à l’origine un rectangle d’étoffe ou de filet, suspendu à ses deux extrémités et dont on se sert pour dormir sur les navires.
Le branle-bas est donc l’action qui consiste à mettre bas les branles ou hamacs sur un bateau, pour dégager les entreponts, soit au lever des équipages, branle-bas du matin, soit dans les préparatifs du combat, branle-bas de combat.
C’est vous dire si une telle manœuvre est mouvementée, voire houleuse ! Et c’est vous dire aussi combien notre artiste marie habilement les expressions pour donner à son tableau la juste ambiance qu’il veut y imprimer.

le meunier son fils et l ane.jpgPour accentuer encore cette ambiance pleine de confusion, Brassens fait, dans le vers suivant, appel à La Fontaine.
Dans la fable 1 du livre III, «Le Meunier, son fils et l’âne», un vieillard et son fils s’en vont à la foire pour y vendre un âne.
De quelque façon qu’il conduise cet âne, attaché, monté par l’un d’eux, par les deux à la fois ou librement, ils sont l’objet des réflexions désobligeantes et railleuses des passants.
Tant et si bien que :

Parbieu ! dit le meunier, est bien fou du  cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père !

 L’expression «tout le monde et son père» est devenue proverbiale pour dépeindre une situation  qui fait tellement l’unanimité qu’il y a affluence de gens de toutes sortes.

brassens.jpg

Le pornographe

Mais veuille le grand manitou
Pour qui le mot n’est rien du tout,
Admettre en sa Jérusalem,
A l’heure blême,
Le pornographe,
Du phonographe,
Le polisson
De la chanson.

littérature,écritureOn rencontre rarement le terme «Jérusalem» utilisé pour dire le paradis. C’est la raison pour laquelle j’y consacrerai deux lignes, d’autant que le vers qui lui fait écho est admirable, un grand «cru pur Brassens» : L’heure blême, métaphore mélancolique, clin d’oeil presque désespéré au plus grave des sujets dans un poème qui, de prime d’abord, se veut tout, sauf grave et désespéré.
La Jérusalem est une contraction de Jérusalem céleste ou Royaume des Bienheureux. La strophe entière est habile et rusée car Jérusalem signifie aussi, au sens figuré, l’église catholique !
Pour éviter la confusion en même temps que pour la provoquer, l’artiste avait pris soin d’adresser sa prière au grand manitou. Pour bien signifier que, même quand il demande mansuétude, le poète le fait en bon païen.
Plaisant petit coup de patte au dogme !

14:59 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

30.01.2011

In vino veritas

littératureAlain Rey et Sophie Chantereau connaissent bien la langue et lui rendent d’incomparables services. Au point de la dispenser d’idéologie. Ils lui font dire ce qu’elle dit. Ni plus, ni moins.
Leur dictionnaire des expressions et locutions, première et deuxième édition, décrit l’origine des tournures, explique, compare, illustre et commente.
Commente ?
Donc suppute. Ah, alors peut-être, après tout, interviennent-ils, nos auteurs. Peut-être qu’ils s’interposent  entre nous et le langage.
Puisqu'ils ont un langage....
En fait, je me rétracte. Il n’y a pas plus idéologique qu’un dictionnaire. Pas plus subjective qu’une définition, pas plus orientée qu'une explication de texte.
Mais j’aime beaucoup Alain Rey et Sophie Chantereau.
N’empêche…
Parfois, quand ils ne savent  pas trop, ils font comme nous tous, ils terminent leurs phrases en queue de poisson, laissant l’interlocuteur sur sa soif.
C’est le cas de le dire pour les Polonais et leur légendaire ivrognerie. Ne dit-on pas, en effet, « saoul comme un Polonais » ?
C’est vrai que depuis que je vis parmi eux, j’ai vu des Polonais le soir le long des rues que le froid enveloppe, sur des trottoirs livides, qui titubaient sous le poids de la vodka ou celui de piwo.
Mais quand je vivais sous les cieux océaniques de mon pays, j’ai aussi vu pas mal de Français, à commencer par moi-même, des Allemands également, des Finlandais, des Irlandais, des Portugais et des Italiens,  la démarche plutôt équivoque et le verbe sinueux.
Des Anglais aussi, beaucoup d’Anglais. Des Anglais gueulards, surtout quand ils sont loin de leurs pénates. Comme si l’ivresse, sur leur île puritaine, était inaccessible. Les Anglais adorent se saouler chez les Gaulois : « Quand t'es à Rome, fais comme les Romains ». C’est délicat.
Bref.
Si je me mets à digresser sur les Anglois, j'en ai pour deux plombes !

Donc, pourquoi les Polonais, ainsi ravalés au rang  du cochon, de la grive, de l’âne, de la bourrique ou du pompier ?
Empressons-nous de consulter nos deux érudits :
« …Cette comparaison n’affecte pas le peuple de la Pologne, probablement moins buveur que les Français, bien qu’il ait partagé avec les Russes, aux XVIIIème et XIXème siècles, une réputation de brutalité dans les mœurs et de sensualité. Il doit s’agir d’une référence  aux soldats polonais, mercenaires appréciés sous l’Ancien Régime (les cavaliers dits polacres ou polaques), puis après les guerres de l’Empire. »
Il y en a des choses dans ce bavardage policé !
D’abord, que viennent faire ici les Français ? S’ils sont probablement plus buveurs que les Polonais, pourquoi la conscience collective n’a-t-elle pas retenu « bourré comme un Français» ? Cette petite assertion ressemble plus à une formule de politesse courtoise, une pommade avant intromission, qu’à une explication sémantique sérieuse.
Hors sujet.

Si on veut dire à quelqu’un qu’il est con, il arrive qu’on commence par faire son autocritique, complètement hors sujet aussi, afin que le juron qui va suivre passe avec douceur.
La comparaison au service de l’euphémisme.
Ensuite, ce  quoique, conjonction restrictive s’il en est et si parfaite pour semer le doute, insinuer, nuancer le propos…Les Polonais, mais pas seulement eux, les Russes, les gens de l’Est, disons les Slaves, ont eu, deux siècles durant, une réputation de barbares. Si le peuple polonais ne doit pas s’offusquer de la comparaison initiale sur l’ivrognerie, à quoi bon lui rappeler qu’il a eu une bien mauvaise renommée chez les latins, tellement raffinés, eux, comme chacun sait  ?
Encore hors sujet…Une bise à droite, un coup de pied à gauche.
L’explication musarde, tarde à venir, balance, prend des précautions de chats de gouttière. S’il ne s’agissait d’aussi talentueux linguistes, on serait tenté de crier : Au fait ! Au fait !

Mais nous y voilà. Il doit s’agir des soldats mercenaires. Il doit s’agir. Comme disait Coluche « C’est même pas sûr ! ».
Bon. D’accord. Mais pourquoi ? Mystère et boule de gomme. Il doit s’agir de soldats mercenaires, polonais et appréciés. On ne voit pas trop la relation de cause à effet. Les soldats qui se saoulent sont-ils donc plus appréciés que les sobres pioupious ?
Au cœur du sujet, la lumière s’éteint.
Terminé.

Autant vous le dire tout de suite : Ma compagne polonaise, aux racines ukrainiennes, bref, une slave, en tout cas aux mœurs fort délicates, n’a apprécié qu’à demi la lecture que je lui fis de cette explication emberlificotée.
Alors elle m’a raconté. L’expression est en fait un éloge.
Napoléon ayant, je ne sais ni où ni quand, peut-être au cours de la campagne de Russie, ou alors avant une marche forcée, je l'ignore, donné quartier libre à ses troupes avant la bataille, celles-ci s’adonnèrent bien évidemment à d’outrancières libations.
Des délices de Capoue.
A tel  point qu’il fut bien difficile aux différents officiers de les remettre en ordre de marche le lendemain matin. Seules les escouades de Polonais étaient sur le pied de guerre à l’heure convenue, frais comme des gardons.
Rentrant en fort courroux, L’Empereur aurait alors lancé à ses soldats :

« Si vous voulez vous saouler, saoulez vous comme les Polonais ! »

Je vous l’ai dit.
Rien n’est plus subjectif que l’explication du langage, de ses tournures, de ses tenants comme de ses aboutissants.

06:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.01.2011

Brassens : les mots du cygne

Grand-père

Grand-père suivait en chantant
La route qui mène à cent ans,
La mort lui fit, au coin du bois,
L’coup du père François

littérature,écritureVoilà une mort bien brutale et à laquelle l’entourage de l’aïeul ne s’était nullement préparé, ce qui lui valut bien des déconvenues, comme le dit la suite de la chanson.
Car il avait tout fait pour voyager jusqu’à cent ans, le pépé…Mais la mort était postée en embuscade. «Au coin d’un bois» indique cette notion de guet-apens, tendu comme par un bandit de grand chemin.
C’est d’ailleurs au langage argotique des voleurs et des bandits de la fin du XIXe qu’est empruntée l’expression « faire le coup du père François».
En mariant habilement les deux expressions au coin d’un bois et le coup du père François, Brassens insiste sur l’idée de déloyauté brutale et de traitrise.
Car le coup du père François désignait une technique particulière d’agression par derrière, qui réclamait deux assaillants. L’un étranglait la victime avec une courroie et la soulevait ainsi sur son dos en la maintenant solidement pendant que le deuxième larron la fouillait.
D’après Esnault, François aurait été le surnom d’un lutteur célèbre de la seconde moitié du XIXe siècle, Arpin, dit le terrible savoyard, et qui possédait une prise imparable, tout comme Jarnac avait eu en son temps une redoutable botte dont il avait le secret.

brassens.jpg

Chez l’épicier, pas d’argent, pas d’épices,
Chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse…
Les morts de basse condition,
C’est pas de ma juridiction !

 littérature,écritureMort subite, certes, que rien ne laissait prévoir mais, qui plus est, chez de pauvres gens, où l’affliction morale s’accompagne toujours du désarroi financier.
Un enterrement coûte cher. Brassens balaie en quelques strophes le lénifiant adage selon lequel les hommes seraient égaux devant la mort. Que nenni !
Il faut cercueil, corbillard et concession et, comme tout commerce qui se respecte, celui des pompes funèbres ferme ses portes aux indigents.
Sur le ton de la raillerie et de la plaisanterie, un douloureux scandale est dénoncé là. La satire sociale n’en est que plus
  aigüe : Même mort, un pauvre reste un pauvre.
Car nul service, fût-il celui exercé dans la douleur, ne peut être rendu s’il ne peut être rétribué. Finement, sur son terrain de prédilection poétique, le poète dénonce les rapports marchands qui pervertissent la relation humaine, même dans ce qu’elle a d’essentiel.
Il le fait par un plaisant détournement d’une réplique « Des plaideurs » de Jean Racine.
Acte I, scène 1, Petit Jean, portier du juge Dandin, refuse en effet de laisser entrer ceux qui ne lui glissent pas quelques écus sonnants et trébuchants dans la poche, par ce seul et brutal et argument : Point d’argent, point de Suisses, et ma porte était close.

Passée dans le langage proverbial, l’expression daterait de 1521 quand les mercenaires suisses au service de l’armée de François 1er refusèrent de participer à la bataille de la Bicoque, au prétexte que la Cour n’avait plus les moyens de s’acquitter de leur solde.
Sur cette réplique hautaine, ils auraient claqué la porte et permis ainsi que la fortune des armes sourie aux Impériaux, entraînant du même coup la perte du duché de Milan.
Jean-Pierre Bologne cependant, dans son «Dictionnaire commenté des expressions littéraires» souligne qu’une expression très proche circulait déjà au XVIe siècle :  
À point d’argent, point de valet.
L’expression dans son intégralité serait aujourd’hui peu compréhensible. L’art du clin d’œil de Brassens, en substituant par assonance cuisses à Suisses, lui a redonné l’espoir d’un second souffle.

brassens.jpg

 

Le vin

 Jadis, aux Enfers,
Certes, il a souffert,
Tantale,
Quand l’eau refusa
D’arroser ses a-
-Mydales

 littérature,écritureRares sont les poètes qui n’ont pas consacré quelques vers au vin. Sans aucun jeu de mots. C’est, en quelque sorte une tradition poétique et Brassens ne déroge pas à la coutume. Il nous arrose de quelques strophes de  la chaude liqueur de la treille , fils sacré du soleil !  chez Baudelaire.
  «Un homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables», écrit ce même Baudelaire dans    «Les Paradis artificiels.» On ne peut en effet guère parler de l’ivresse du vin sans lui opposer la platitude de l’eau.
Si cette eau est un besoin absolu du corps, une nécessité biologique de la survie,  le vin est une exigence sacrée de l’esprit. Etre privé de la première est un supplice quand ne pas avoir accès au second est un enfer.
Brassens l’affirme par un clin d’œil du côté de la mythologie grecque.
Roi de Lydie, province de l’Asie mineure, Tantale était considéré par les dieux comme un être supérieur aux autres mortels. Il partageait fréquemment leur repas sur l’Olympe et une fois, même, il les convia en son palais pour un banquet.
Il eut alors la sinistre idée de mettre à l’épreuve l’omniscience de ses invités. Il tua son fils Pélops, le fit cuire dans une marmite et leur servit au cours du banquet. Les dieux, malins comme des dieux, identifièrent aussitôt la nature du mets qu’on leur proposait.
Ils ressuscitèrent l’infortuné Pélops et, pour châtiment, concoctèrent un supplice des plus raffinés pour Tantale.
Puisqu’il avait commis son crime à l’occasion d’un banquet, ils le condamnèrent à souffrir pour l’éternité d’une soif et d’une faim inextinguibles, pendu à un arbre de la région la plus basse du monde souterrain, Le Tartare. Cet arbre offrait une multitude de figues, de poires, de pommes, d’olives et de grenades mais chaque fois que le supplicié voulait se saisir d’un fruit, le vent éloignait les branches. Chaque fois aussi qu’il se penchait pour boire de l’eau à la fontaine qui ruisselait à ses pieds, celle-ci aussitôt tarissait.
Même si le motif du supplice varie selon les textes - dont certains rapportent que Tantale aurait dérobé aux Immortels du nectar et de l’ambroisie pour en gratifier ses amis - la légende ne pouvait qu’inspirer l’admirateur de François Villon.
Séjournant à la cour de Charles  d’Orléans, celui-ci composa en effet la ballade « Je meurs de seuf auprès de la fontaine », thème de rhétorique donné par  le Duc d’Orléans à un concours de poésie.

 

brassens.jpg

Discours de fleurs


Sachant bien que même si
Je suis amoureux transi,
Jamais ma main ne les cueille,
De bon cœur les fleurs m’accueillent.
En m’esquivant des salons,
Où l’on déblatère, où l’on
Tient des propos byzantins,
J’vais faire un tour au jardin.

 Ce charmant poème, léger et bien articulé, est injustement méconnu. La raison en littérature,écritureest sans doute que Brassens ne l’a jamais chanté.
Par ailleurs, je ne suis pas certain qu’il faille le situer en 1957, puisqu’il ne fut interprété par Eric Zimmermann qu’après le décès de Brassens et qu’aucun document ne nous permet de le dater avec certitude.
Toujours est-il que ces discours tenus au poète par les fleurs quand il descend en son jardin pour se reposer des hommes, sont d’une fraîcheur exquise. Chacune d’entre elles a quelque chose à lui confier quand il s’attarde à les écouter, au risque, nous dit-il, d’impatienter ses chats, qui l’attendent en sa demeure.
C’est bien là tout Brassens, ours sympathique, qu’importune  le commerce futile des salons.
Quand on sait la sobriété des relations du poète dans les milieux éclairés, quand on sait cet homme, même au plus fort de sa popularité, s’être toujours tenu à l’écart des frivolités tapageuses du monde du spectacle, on lit ces vers comme une tendre confession.
On en savoure d’autant plus la justesse de l’expression qui qualifie de byzantins, ces propos échangés lors des réunions mondaines.
L’expression d’origine «Querelles byzantines» est une allusion historique à la finesse des débats théologiques dans l’Empire romain d’Orient, et principalement dans sa capitale, Byzance.
Par extension, elle qualifie les discussions oiseuses, les discours abscons et interminables, le propos se développant pour lui-même au mépris total de son contenu. Ce qui fait dire au poète :

Car je préfère ma foi,
En voyant ce que parfois,
Ceux des hommes peuvent faire,
Le discours des primevères.

12:09 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

27.01.2011

Métonymie natale

le-marais-poitevin.JPGAvant, la France tenait lieu de métonymie.
Elle désignait un coin de France, des marais et un océan, et, dans ce coin de France, vers ces marais et près de cet océan, surtout, des gens, une dizaine tout au plus, avec lesquels j’avais des liens affectifs.
Des liens ! Quel triste langage ! Je suis lié à…Je suis attaché à…Attaché ? dit le loup.
Il faut n’avoir jamais été réellement attaché, lié, pour se dire lié à ou attaché à quelqu'un qu'on prétend aimer.
Quand on a des liens et qu'on est en bonne santé, on n'a qu'une hâte : les briser.

Ma France métonymique était un long pointillé de mon histoire confuse. Un enjambement d’un vers à l’autre.
Difficile de se faire comprendre quand on emploie des métonymies sans avertir. Dire un pays pour dire « moi », ça prête terriblement à confusion quand on n’est pas Louis XIV. Il m’est arrivé dès lors de dire à un Polonais,
 par exemple : en France, il neige tous les quinze ans. Il me regardait avec des yeux incrédules. Lui,  savait bien que la Lorraine, le Massif Central et le Mont Blanc, c’était la France.
Pas moi.
Ou alors de prétendre qu’en France on n'allait plus à la messe pour dire que je n’y avais jamais mis les pieds. Pour un peu, la métonymie devenant égocentrisme délirant, j’aurais bien pu affirmer que le baptême, ça n’existait pas chez nous-autres.
Trop penché sur mon nombril. Prisme déformant/déformé de l’exil qui réduit l’espace commun à son seul arrachement.

Mais que dire à présent ? Les émotions affectives se sont grippées, l’absence les a démolies comme de vulgaires châteaux de sable, vous savez, cette absence proverbiale dont on dit qu'elle embrase le grand et éteint le petit…
L’océan s’est éloigné en images, les marais aussi. Les images n’ont ni odeur ni rumeur. Je ne sais plus trop ce que je désigne par «La France».
La métonymie n’a plus la saveur exquise de la mémoire. Il me faut une autre figure de style.
La culture ? Les racines ?
Bien sûr. Poncifs, raccourcis, redondances du pédantisme pour dire un « je » dont on ne sait pas trop soi-même où il se trouve. Les chats ne font jamais des chiens, certes. Je serai toujours un Français. Je pense, j’écris et je parle en français. Un Français sans France. Un loup sur la plaine et qui ne sait plus quels sentiers mènent à la forêt.
Volontaire, l’exil prend tout son sens quand changent les figures de style du souvenir.
Parce qu’on ne vient pas d’un pays, en fait. On vient d’un endroit avec une valise fabriquée dans et par cet endroit.
La métonymie s’est alors faite prosopopée. Je fais parler une chose…
Il y a des échos bien sûr. Mais les échos ne réagissent que lorsqu’on parle à des parois ou à des murs.
Vient un temps où l’on se lasse.

L’écriture, là, comme en ce moment, de toutes façons, en est une, prosopopée. Elle fait parler une archéologie, un intérieur, un autre qui se tait, une émotion du monde qui n’est pas toujours tangible. Et versatile, en plus. Un écrivain qui ne parlerait que de lui - comme je suis en train de le faire mais qui le ferait mieux -  aurait sans doute le prix Goncourt - ça s’est déjà vu  il n'y a pas longtemps - mais est-ce que c’est vraiment  ça, de la littérature ?
J'en doute. Je doute de tout.
La France est peut-être devenue littérature.
Et ces garçons
de là-bas, que je lis avec bonheur, , et là, et plein d'autres encore, sont sans doute des exilés qui s'ignorent.

Ecrire c'est probablement être partout et nulle part chez soi.

 

10:22 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

25.01.2011

Zozo, chômeur éperdu : les brouillons

9782814504189.main.pngFrançois Bon vient de publier Paul Lafargue, Le droit à la paresse, ouvrage à relire si on est encore capable de se débarrasser des sédiments que l'idéologie a déposé dans nos cervelles, comme l'eau dépose dans les tuyauteries son calcaire.
De l'époque de Lafargue à la nôtre, les fondamentaux aliénants n'ont pas changé d’un pouce. Ne soyons pas, en plus d'être mal heureux, des fats imbéciles, des Priape de l'impuissance ! Nous ne faisons croire aux évolutions de nos sociétés que du point de vue de l'image et de l'apparence : le travail reste le frein le plus puissant opposé au cours joyeux de la vie et depuis le temps qu'il y a des hommes qui ont lu de Lafargue à Vaneigem, peu sont venus pour en tirer profit.
Que les politiques de toute confesssion  le glorifient, ce travail, eux qui ne sont jamais allés au charbon sans leur costume, devrait nous débarrasser un peu de la merde que nous avons dans  les yeux.
Bref, avec tout ça, j'ai re-pensé à Zozo...Si le texte était libre de droits, j'aurais bien proposé à François de le mettre en post-scriptum à Lafargue...
J’ai  alors fouillé dans mes vieux fichiers et j'ai retrouvé les passages supprimés. Des passages que n'a jamais vus ni lus l'éditeur.
Ils sont un cheminement. Quand on écrit, comme ça, parfois on a l'impression qu'en amont quelqu'un a subrepticement fermé le robinet. On expédie une page, deux pages, puis trois dans les poubelles de la déconvenue… et on attend que le plaisir revienne ou ne revienne pas.
Joies du numérique aussi de faire que ces chantiers avortés dans l'ombre solitaire, qui n'ont pas eu droit aux yeux du public parce qu'ils n'avaient pas trouvé grâce aux yeux de leur auteur, soient remis au goût du jour.
Comme des fragments d'histoire qu'aucune mémoire ne réclamait et qui s'en seraient insurgés. 

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1801070170.jpgLe sommeil de Zozo possédait, outre son caractère sacré,  la régularité d’une vraie pendule astronomique. C’est dire qu’au mois de juin, à cinq heures, il était déjà à courir les chemins encore tout endormis, alors qu’à neuf heures au mois de décembre il était encore allongé  dans son lit.
Tout ça se savait, bien entendu, et on en rigolait l’été, qu’est-ce qu’un gars de même, qui n’a rien à faire de sa journée, traîne dans les chemins dès potron-jacquet, tandis qu’on en maugréait l’hiver, le traitant d’incurable feignant et de profiteur des lois.

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comet.jpgZozo avait le style sensible d’un indien, en fait. Un des derniers Mohicans.
Un homme dont le voyage, sans qu’il en ait vraiment conscience,  n’avait de plaisir que s’il collait au grand mouvement des choses de la terre, de la lune et de l’univers tout entier.
Dans sa tête chauve s’agitaient parfois de bien troublantes pensées. C’était surtout les soirées chaudes du mois d’août quand, rassasié de viandes en sauce et du pinard de la barrique, il était étendu dans l’herbe, les yeux perdus sur le peuple phosphorescent des étoiles. Quelques rudiments d’astronomie  glanés de-ci de-là lui faisaient pressentir que la terre sur laquelle il était pour l’heure étendu bien à son aise, devait faire partie de cette toile céleste qu’il avait présentement devant les yeux, qui plongeait derrière les bois, tout près, et qui plongeait  aussi derrière la rivière, là bas. Il lui semblait absurde qu’il fût là comme au théâtre, à l’extérieur de ce gigantesque fourmillement de clins-d’oeil.
Alors forcément, il en arrivait à penser qu’il était lui aussi en train de briller là-haut et même que peut-être, très loin dans ces hauteurs indéfinies, d’autres Zozo étendus dans l’herbe étaient en ce moment en train de contempler avec les mêmes interrogations, sa planète à lui qui se promenait au firmament.
Dans la chaude obscurité, il confiait parfois, de sa voix grasseyante,  le fil de ses cogitations à ses fils étendus eux aussi dans l’herbe. Ceux-ci  gloussaient alors et se poussaient du coude en se pinçant le nez, mettant ces divagations rigolotes sur le compte de du trop de vin…
Zozo se levait alors, s’époussetait, passait souhaiter bonne nuit à Pinder, lui disait un mot tendre sur les étoiles qu’un  goret ne pouvait pas voir,  et s’en allait dormir dans son lit.

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De Raboliot, Zozo étudiait les ruses et s’essayait à son art, tendant des petits collets au lapin, des pièges à rat aux merles.
Des contes de la Bécasse, il lisait surtout le prologue dont il se pourléchait les babines se demandant si, un soir où la nuit tomberait sur les fourrés et les taillis silencieux, il aurait lui aussi la chance de descendre une bécasse.

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1801070170.jpgJuillet avait un à un égrené ses jours tout bleus sous une chaleur poussiéreuse et les premiers jours du mois d’août furent de même. Les poules baillaient du bec à longueur de journée, les lapins buvaient comme des pompiers, le jardin se desséchait et chaque soir, jusqu’à tard dans la nuit, Zozo arrosait, arrosait abondamment, soigneusement, ses légumes.
Allongé de tout son flasque corps, Pinder souffrait aussi et Zozo ne venait discuter le bout de gras qu’à la fraîcheur de la nuit bien tombée, inspectant avec minutie si des fois cette canicule n’était  pas tout bonnement en train de lui faire fondre sa bounne graisse.

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contes-becasse-maupassant-3146931bf9.jpgQuoi qu’il en dise et quoi qu’il n’en ait aperçu que les pieds, Zozo était hanté par le menuisier pendu à son chêne.
Aussi hésitait-il désormais à s’engouffrer dans les grands bois.
Il préférait fouiner les jeunes taillis, les buissons et les fourrés inextricables et éviter les  futaies et les vieux bois, là où les branches des arbres sont assez solides pour supporter le poids d’un désespoir.
Longtemps il rentra de bonne heure aussi, angoissé par les pénombres incertaines du crépuscule.
Mais une fin de  journée de février, alors qu’il s’était attardé à la croule, ayant ouï dire qu’il y avait un passage de bécasses, qu’il avait cru en soulever trois mais n’en avait évidemment pas tué une, trop difficile entre les branches, trop farouche pour le fusil de Zozo cet oiseau mirifique de son livre de contes, il se perdit.
Oui, aussi incroyable que cela puisse nous paraître, Zozo en quelque sorte s’égara dans son jardin.
Il était entré dans un épais taillis alors que le soleil déjà plongeait derrière le galbe légèrement brumeux des champs. Il s’était coulé comme un renard sous les jeunes noisetiers et les épines, s’était frayé un chemin dans la ronceraie, avait bifurqué à droite parce qu’il avait entendu un battement d’ailes, à gauche ensuite parce qu’il avait vu un oiseau énorme s’envoler, puis il avait filé tout droit.  Ou plutôt il avait essayé d’aller tout droit parce qu’il n’y avait pas de passage bien défini dans toute cette débauche enchevêtrée et qu’il fallait donc improviser avec les quelques trouées naturellement pratiquées dans la végétation. Sans doute avait-il donc longtemps zigzagué. Enfin il avait reculé, sûr d’avoir à nouveau entendu un envol.
Alors il avait longtemps tourné en rond, courbé en deux, ne cherchant plus désormais qu’à sortir de cette pénombre encombrée des halliers.
Zozo s’était vu retenu prisonnier par un labyrinthe de broussailles. Il s’était affolé, allant en tous sens, traversant des monceaux d’épines et de genêts. Il pensait déjà à hurler au secours quand il avait débouché enfin sur un chemin inconnu, fangeux, creusé de profondes ornières et cerné par des bois inquiétants.
L’ombre maintenant était épaisse et au-dessus de Zozo se promenait la lune entre deux nuages encore roses. Loin de le rassurer cette lueur diffuse sur les arbres et les broussailles le pétrifiait. Il tenait son fusil à la hanche, comme un soldat à l’assaut, prêt à faire feu sur le moindre mouvement. Il resta là, planté et morfondu au milieu de ce chemin, ne sachant pas s’il fallait marcher à droite ou marcher à gauche. Alors il partit au hasard, oscillant douloureusement entre l’envie d’hurler à l’aide et le besoin de passer inaperçu, de se fondre totalement dans le décor obscur.
Il marchait à pas de loup, attentif à ne faire aucun bruit, la gorge serrée, le pouls en bataille, absolument paralysé par l’effroi et à l’écoute de tous les bruissements alentour. Il marcha longtemps et il désespérait de ne jamais apercevoir le bout de ce tunnel, quand soudain s’ouvrit devant lui l’étendue rassurante des champs. C’étaient des champs qu’il ne reconnut pas mais au moins, là, côtoyait-il des choses humaines, des clôtures, des platebandes de guéret, de jeunes blés en herbe. Zozo se sentit moins seul, moins perdu, comme s’il débarquait d’un monde complètement vierge des hommes. Et puis le morceau de lune accroché là-haut reflétait la froide pâleur des champs. Il  devinait ainsi plus loin, à découvert : personne ne pourrait lui sauter dessus à l’improviste.
Il arpenta ces champs d’un pas moins minutieux et se retrouva aux abords d’un village qui déjà semblait s’être endormi. Des chiens aboyèrent et Zozo longea les murs, de peur d’être mordu ou surpris là avec un fusil, après la nuit largement tombée.
Il longea des jardins immobiles, traversa un chemin et reconnut, en face de lui, le vieux moulin à vent. Le Fouilloux ! Il avait donc traversé tous les bois du Fouilloux ! Il était à cinq kilomètres de chez lui, bon sang de bonsoir !
Mais il se situait enfin…Il prit la petite route goudronnée et rentra au pas cadencé, s’arrêtant pour reprendre son souffle le long des vignes, crachant, plié en deux et  jurant - mais pas trop fort -  que bordel de merde de bon dieu plus jamais, jamais de la vie, il ne mettrait les pieds dans ces putains de saloperies de traîtres de bois !
Aux siens inquiets et le nez collé aux carreaux à scruter la nuit, il dit qu’il avait trouvé à causer avec un gars du Fouilloux, qu’ils avaient bu un verre et mangé deux ou trois crêpes. Il avait pas vu l’heure passer, tellement ce gars était sympathique.
Mais il était blanc et, fait exceptionnel chez lui, inondé sueur.
La mésaventure l’avait terrorisé.

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raboliot-maurice-genevoix-L-1.jpeg Jeté au panier, le précédent passage avait été repris en ces termes, pas plus satisfaisants sans doute, puisqu'ils avaient, eux aussi, subi les colères  de la touche "suppr" :

Madame Zozo avait fait deux énormes tartes aux poires d’hiver, mis à réchauffer  le petit salé au chou, dressé le couvert et tiré le grand pichet de vin. Puis elle avait attendu, épiant au travers des carreaux, puis elle  était sortie dans la cour, puis elle avait jeté un œil chez Pinder, puis elle avait appelé dans la nuit noire, puis, au comble de l’inquiétude, avait envoyé les fils alerter les voisins.
On avait maugréé, on avait bougonné que bon sang  de bon sang cet insignifiant ferait mieux de rester chez lui plutôt que de galoper les chemins et d’emmerder tout le monde à l’heure de la traite des bestiaux, mais on se préparait néanmoins, torche en  main, à battre la campagne tandis que de sinistres murmures rapport au pendu circulaient déjà de bouche à oreilles.
C'était idiot : s'il y avait au monde un gars qui n'avait absolument aucune envie de se suspendre à un arbre, c'était bien Zozo...
Essoufflé, titubant et, chose rarissime chez lui, inondé de sueur, Zozo fit son entrée et s’affala sur une chaise. Les quatre compères qui s’apprêtaient à partir à sa recherche, l’accueillirent avec des ah, ah, enfin, et ben alors, qu’est-ce qui se passe, nom d’un chien ? Il savait donc pas encore que c’était interdit de chasser la nuit !
Zozo offrit d’abord du vin et des bouts de galette. Pour le dérangement, précisa-t-il. Il caressa son héron, but deux grands verres et fit mine de vouloir raconter.
N’eût été la tarte aux poires bien chaude qui plaisait à tout le monde, qu’on se serait prestement défilé, parce que le vin et l’histoire, ça allait être du même tonneau, sortis des singulières alchimies de Zozo. On se prépara donc à écouter des balivernes.
Zozo dit qu’il s’était perdu en voulant poursuivre des bécasses.
C’était tout ? C’était tout.
On était presque déçu. Si c’était tout, on n'avait plus rien à faire ici et on lorgnait déjà sur la deuxième énorme tarte, dorée à souhait et qui embaumait la poire et le sucre chaud.
Perdu où, nom d’un chien ? Il connaissait tous les alentours comme sa poche à force d’y traîner ses bottes ! Il se foutait du monde ! Et on riait en engloutissant de larges morceaux de tarte et en marmonnant la bouche pleine des compliments à  la cuisinière qui en bombait un torse pourtant déjà avantageusement mis en avant par la nature.  Eh ben, non. Lui aussi le croyait, connaître tout des environs,  mais il s’était glissé dans les fourrés, et hop, s’était retrouvé au Fouilloux !
Au Fouilloux ! s’exclama t-on d’une seule gorge. Mais comment il avait fait son compte ? Entre le Fouilloux et là, il y avait des bois, d’accord, mais aussi des champs. Zozo expliqua où il était rentré, là où commencent les bois sur le coteau des champs Ricaille, comment il avait été difficile de circuler là-dedans et comment il s’était retrouvé sur un chemin, puis dans les champs, et finalement au Fouilloux. Tout simplement.
L’imagination encore tétanisée par une longue panique, il ne lui vint pas à l’esprit de dire des choses mirobolantes qui puissent faire de sa mésaventure une aventure. Et alors que pour le pendu on ne l’avait pas cru parce qu’on était aguerri à sa manie des boniments, là, on ne le crut pas davantage parce qu’il rompait justement avec cette manie de bonimenter.
On le soupçonna dès lors de dissimuler quelque chose  d’inavouable. Ce fut Louis, l’homme au verger rabougri,  qui insidieusement dit qu’il était à lui, ce jeune bois, qu’il faisait pas plus de deux cent mètres de long pour une cinquantaine de mètres de large. Alors ?  Alors quoi ?  Qu’est-ce qu’il y avait au bout de son foutu bois de rin ? Des champs. Ah ? Et à côté. Le bois à la famille Marcireau. C’était vrai et après ? D’autres bois, mais avec des champs aussi. Non pas là. Il n’y avait plus de champs. Que de la broussaille après l’arrachage des vignes. Ah, ils voyaient bien, et de taillis en broussailles, et bien on arrivait au chemin terreux qui venait de la commune de Brux à travers bois et qui débouchait jusqu’aux champs du Fouilloux. Zozo avait fait le tour. Il avait tourné en rond. On avait peine à le croire parce que, à un moment donné, il avait forcément marché en lisière.
Pas vrai ? Sans doute, mais j’ai pas vu, tout à mes bécasses.

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1801070170.jpg
Les diverses tentatives de Zozo, contraint et forcé, pour participer un tant soit peu au développement général des années d'euphorie, avortaient à chaque fois, mais ces expériences douloureuses, pour brèves qu’elles fussent, ne lui prodiguaient pas moins le droit de s’occuper à ne rien faire sans être inquiété, pour de nouvelles et longues périodes.

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24.01.2011

Brassens : les mots du cygne

1957

Oncle Archibald

 Ô vous, les arracheurs de dents,
Tous les cafards, les charlatans,
Les prophètes,
Comptez plus sur l’Oncle Archibald
Pour payer les violons du bal,
Àvos fêtes.

Oncle Archibald.jpgDans toute l’œuvre de Brassens, si on me demandait quelle est la chanson qui m’a le plus pris aux tripes et que j’interprète le plus souvent et toujours avec la même émotion, je dirais sans une seconde d’hésitation Oncle Archibald.
Sur cette sublime prosopopée, on pourrait écrire mille choses tant elle est puissante. Le poème figure pour moi aux côtés des plus grands, tels le Dormeur du val, Saltimbanques, Spleen ou encore Brise Marine.
Et tous ceux-celles qui parlent encore de poésie et de littérature dans ce que ces activités de l'esprit et d'appréhension du monde ont de tentative de conjuration de la mort,  sans faire référence à cette œuvre parce qu’elle est une chanson, s’obstinent ni plus ni moins à parler avec un cadavre dans la bouche.
On pourrait écrire aussi bien des thèses et des traités sur «Brassens et la mort.» Ces deux-là se sont toujours épiés du coin de l’œil, jouant à cache-cache et au chat et la souris, angoissés à l’idée même de se perdre un instant de vue : comme il le chantera dans sa pathétique Supplique, Brassens sème des fleurs dans les trous de nez de la Camarde et elle le poursuit d’un zèle imbécile.
Àl’instar de celle de François Villon, la poésie de Brassens est hantée par la mort. Le poète l’approche de si près qu’il l’apprivoise, hélas, pas pour longtemps car il n’y a point sur le sujet de confortables certitudes. Toute sa vie durant, il doutera et cent fois sous sa plume reposera la question : est-elle une amie consolatrice ou ce néant glacé, ce plus rien, ce plus jamais, à l’idée duquel nous sommes pris de désespoir ?
Chaque mot d’Oncle Archibald est juste, chaque rime est sonore, chaque image est forte, à la fois douloureuse, mélancolique et taquine. La Mort y est femme, péripatéticienne au bordel de la fatalité et sur le lit de laquelle il
nous faudra tous s'aller  coucher un jour, pour une ultime étreinte avec l’éternité :

Telle une dame de petite vertu,
Elle arpentait le trottoir du
Cimetière,
Aguichant les hommes en troussant,
Un peu plus haut qu’il n’est décent,
Son suaire.

C’est tout simplement magnifique. Et pathétique. Cette strophe mériterait d’être inscrite parmi les plus poignantes jamais écrites sur le terrible sujet.
Nous avons pourtant beau la railler, cette Mort, la braver, être un matérialiste impénitent comme Oncle Archibald, les portes de son hôtel nous sont promises et derrière ces portes…Terminés les angoisses, les doutes, les courbettes, les faux-fuyants, les bassesses, les cons, les loups et les autres. Au royaume de l’absolu, quel qu’il soit, plus besoin n’est de rincer les grands, plus de flatteurs ni de prophètes : on sait enfin.
Brassens ouvre  et ferme son poème sur cette dernière idée. Curés, menteurs et autres visionnaires à quatre sous peuvent remballer.
Maintenant Archibald sait.
Il sait ce que voudrait bien savoir cet homme aux grands yeux mélancoliques, à la grosse moustache et aux lèvres duquel s’attarde toujours le feu d’une pipe.
« Il ne payera plus les violons. » Brassens utilise avec bonheur cette vieille image du XVIIe siècle et qui signifiait littéralement « faire les frais de quelque chose sans en tirer un quelconque avantage.»
S’il y rajoute le bal, c’est pour un clin d’œil  à Antoine Furetière qui atteste cette expression en insistant sur l’échec et la duperie : Il paye les violons et les autres dansent.

brassens.jpg

Nul n’y contestera tes droits,
Tu pourras crier : vive le roi !
Sans intrigue…
Si l’envie te prend de changer
Tu pourras crier sans danger :
Vive la Ligue !

mort.jpg Brassens disait en substance : «On ne rentre pas dans mes chansons comme dans un moulin, mais si on y rentre, j’espère qu’on y trouve du grain à moudre.»
Nous allons voir en effet toute la précision historique contenue dans cette strophe, d’apparence anodine. C’est évidemment la Mort qui parle à son client, Oncle Archibald.
Des ligues, des associations, des alliances, des coalitions brandissant drapeaux, menant conspiration ou enclines à ourdir de sournois complots, l’Histoire en offre des séquelles.
Mais la Ligue avec un grand L, sainte de surcroît, il n’y en eut qu’une. Elle fut cette alliance religieuse et politico-militaire destinée à combattre les progrès de la Réforme en France, de 1576 à 1498, durant les guerres dites de religion.
La Sainte Ligue s’était constituée en réaction à la politique d’apaisement menée par Henri III et François d’Anjou, son frère, qui donnait une entière liberté de culte aux Réformés, sauf dans les endroits où séjournait la Cour.
Cette politique conciliatrice soutenue par Catherine de Médicis heurta l’intransigeance des catholiques – la caque sent toujours le hareng – en particulier celle de la famille Guise, François, duc de Lorraine et Charles, cardinal de Lorraine.
Ils publièrent « Le Manifeste de Péronne», reçurent le soutien du pape Grégoire XIII et de Philipe II d’Espagne, lequel veillait à ce que la France, trop voisine, ne devînt pas une nouvelle puissance protestante.
Les Ligueurs bénéficièrent donc d’importants moyens logistiques et financiers pour reprendre le combat et, après bien des péripéties,  ils réussirent à chasser le roi Henri III de Paris, le 12 mai 1588, et à instaurer une municipalité ligueuse.
Un moine ligueur, Jacques Clément,  devait assassiner plus tard Henri III et on sait que, pour reprendre Paris, Henri de Navarre, devenu Henri IV sur le plan du droit et roi de France, dut abjurer solennellement le protestantisme.

On comprend mieux dès lors la force du message édité par la Mort en direction de l’Oncle Archibald. Elle lui dit tout bonnement qu’une fois couché entre ses bras, peu importera  sa confession et peu, in fine, importera le dieu auquel il aura fait allégeance : quoi qu’il ait pu dire ou croire, il finira sa course entre ses bras.
Une fois de plus, on ne peut que rendre hommage à cet esprit fondamental qui anime toute l’œuvre de Georges Brassens, celui de la tolérance devant la mélancolie des choses et constat de la vanité des engagements idéologiques des uns et des autres :

Si tu te couches dans mes bras,
Alors la vie te semblera
Plus facile…
Tu y seras hors de portée
Des chiens, des loups, des hommes et des
Imbéciles.

Vous aurez noté le crescendo des dangers dont la Mort signe la fin et je souscris des deux mains à cette triste hiérarchie : mieux vaut avoir maille à partir avec un chien, fût-il enragé, qu’avec un imbécile.

10:26 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.01.2011

Barbara Miechowka et Philip Seelen : échanges sur la shoah et sur shoah

A l'attention de Barbara et de Bertrand, de la part de Philip Seelen,


A PROPOS DE  MA LECTURE DU "LIEVRE DE PATAGONIE - MEMOIRES" DE CLAUDE LANZMANN.

nuit .jpgIl se trouve que je viens de lire ces jours-ci l'autobiographie de Claude Lanzmann, intitulée "Le lièvre de Patagonie - Mémoires" parue chez Gallimard. Dans cette prose riche et passionnante le réalisateur-producteur de Shoah raconte son rapport à la mort violente, à l'exécution physique généralisée à but politique et racial, dans l'histoire du cruel 20ème siècle.
Il décrit son engagement comme lycéen et jeune adulte dans la résistance avec les jeunes communistes, le combat de son père dans la résistance comme chef départemental des Mouvements Unis pour la Résistance (gaullistes), dans la Haute-Loire. Il témoigne de la trahison, par le Parti Communiste, des accords passés, entre lui et la direction de ce même parti, pour rejoindre les maquis gaullistes, avec le groupe de combat qu'il dirigeait. Il voulait ainsi rallier les forces dirigées par Lanzmann père. Coupable d’avoir préféré la loyauté au père plutôt que celle au Parti, il est alors condamné à mort par le PCF.  Des tueurs des brigades ouvrières des usines Michelin de Clermont-Ferrand sont chargés d'exécuter la sentence.
Après la Libération Lanzmann fera annuler cette sentence par la direction du "Parti des fusillés" et gardera de cet épisode une profonde blessure et méfiance à l'égard des communistes français. Il découvre Israël, découvre le Paris intellectuel et littéraire de l'après-guerre, devient l'ami de Jean-Paul Sartre et l'amant « attitré » de Simone de Beauvoir. Il entretient avec Castor une relation pour ainsi dire maritale, inaugurant cette triangulation amoureuse, devenue emblématique pour toute une génération, entre le couple Sartre- Beauvoir et le tiers-amant. Il devient journaliste, rédacteur des Temps Modernes, parcourt le monde, s'engage auprès des mouvements de la décolonisation, prend fait et cause pour le FLN pendant la guerre d'Algérie.
Il avoue sa fascination pour l'URSS malgré les avanies du PCF à son endroit, et malgré la face noire et sanglante du communisme réel. Il écrit à propos de l'URSS :
"Malgré tout ... l'Union Soviétique resta longtemps comme un ciel sur ma tête. Et sur celle de beaucoup d'hommes de ma génération. Cela tient à l'invasion allemande de 1941, aux sacrifices inouïs consentis alors par tous les peuples d'URSS, à la victoire de l'Armée Rouge à Stalingrad, qui marqua un tournant décisif dans le cours de la guerre. Nous devions à l'URSS une large part de notre libération, elle demeurait en outre dans nos esprits, et en dépit de tout, la patrie, la possibilité et le garant de l'émancipation humaine. (...) en finir avec l'utopie m'a pris du temps.
Je confesse avoir eu les larmes aux yeux à la mort de Staline, non pas à cause de la disparition du dictateur sanguinaire, qui me laissait froid, mais parce que je lus le récit de ses obsèques dans France-Soir et qu'une phrase, dans l'interminable litanie des regrets et de la déploration m'émut fortement. La voici . "Les marins militaires soviétiques inclinent leurs drapeaux de combat ..." Peut-être mon émotion est-elle due à l'allitération, peut être aux drapeaux de combat, je ne sais. Elle fut réelle et fugitive."
Extrait du "Lièvre de Patagonie - Mémoires" p.395-396. Gallimard. Paris. 2009.

Dans ses Mémoires Lanzmann s'étend longuement sur la genèse, la production, la réalisation, les projections, les sorties publiques, la diffusion mondiale de "Shoha" et ses relations avec la Pologne communiste, le parti communiste, la diffusion de son film en Pologne après la Révolution de 1989.
On y apprend comment Lanzmann mène son enquête et sa recherche d'acteurs et de témoins éparpillés à travers le Monde. Il nous fait revivre ces atmosphères des années 70 où il lui fallait à tout prix retrouver des "acteurs" encore vivants pour son film et les convaincre de témoigner. Il nous fait partager ses échecs, ses vagues d'euphories, d'accablement et sa solitude dans cette quête.
Nous découvrons sa chasse aux bourreaux nazis encore vivants et alertes, ses trésors d'imagination pour les faire parler et témoigner devant une caméra. Il nous explique l'utilisation des dernières techniques vidéo miniaturisées, permettant de piéger les nazis trop frileux pour affronter l'objectif d'une caméra, mais assez beaux parleurs pour accepter de témoigner devant un micro. Lanzmann invente en partie le document son-image obtenu grâce à une caméra cachée. C’est l’heure de gloire pour la Paluche, cette caméra miniature, invention française, utilisée par la suite par des centaines d'enquêteurs et de journalistes.
Puis c'est le long témoignage sur les derniers juifs survivants d'accord de parler devant une caméra et de revivre ainsi l'horreur. Les parcours impossibles pour retrouver les survivants des "Sonderkommandos" juifs, peu nombreux. La persuasion dont il fallait faire preuve pour les convaincre de parler devant une caméra et une équipe de cinéma. La rencontre avec Abraham Bomba, le coiffeur de Treblinka, découvert à New York dans son salon de coiffure pour messieurs dans un quartier du Bronx. Son immense témoignage littéralement arraché par Lanzmann :
"Qu'avez-vous éprouvé la première fois que vous avez vu déferler dans la chambre à gaz toutes ces femmes nues et ces enfants nus également ?" Abraham Bomba répond en esquivant: " Oh vous savez, "ressentir" là-bas ... c'était très dur de ressentir quoi que ce soit : imaginez, travailler jour et nuit parmi les morts, les cadavres, vos sentiments disparaissaient, vous étiez mort au sentiment, mort à tout."
Nous suivons sa rencontre avec le "Grand Jan Karski" aux Etats-Unis. Lanzmann nous raconte son admiration pour ce héros et le contrat d'exclusivité, moyennant rémunération, pour son témoignage passé avec le résistant polonais qui révéla aux alliés la réalité du génocide en 1943 déjà.
Lanzmann nous fait revivre le tournage des scènes polonaises à Treblinka et à Chelmno. De longs passages nous révèlent les relations entre l'équipe de tournage, la traductrice, le surveillant du Parti Communiste et plus particulièrement celles avec le conducteur de locomotive qui avait conduit les trains de la mort pendant toute la durée de l'existence du camp de Treblinka.
Henrik Gawkowski, le Cheminot polonais, engagé par les SS, habitait le bourg de Malkinia, à environ dix kilomètres de Treblinka. Lanzmann était le premier homme à l'interroger sur ces années terribles. Henrik Gawkowski ne cessa de témoigner et de répondre aux questions du réalisateur animé par un flot de paroles, visiblement soulagé d'enfin pouvoir raconter sa participation à l'organisation du terrible génocide.
Nous pouvons suivre l'esprit et la manière qui permirent la mise en place du tournage du voyage de Gawkowski et de sa locomotive à vapeur, du même modèle que celle de 1943-44, louée par Lanzmann aux chemins de fer polonais. Henrik Gawkowski se révéla alors être en vérité l'homme à tout faire des transports des suppliciés, de Varsovie, de Bialystock, de Kielce. Il conduisait les trains de la gare de Treblinka, où ils étaient divisés en tronçons de dix wagons, puis il poussait chacun de ces tronçons jusqu'à la rampe du camp et c'était la fin du voyage.
Henrik Gawkowski, lui qui n'avait plus conduit de train depuis la fin de la guerre accepta pour la mémoire des terribles événements, de remonter sur une locomotive identique à celle avec laquelle il emmenait à Treblinka les juifs déportés. Il était affolé par les supplications qu'il entendait monter des wagons derrière lui et ne parvenait à les supporter que par des triples rations, officiellement allouées, de vodka. Henrik a visiblement le corps accablé de remords, ses yeux fous, la réitération du geste mimant l'égorgement, son visage hagard et concentré de détresse donnent vie et réalité au train fantôme, tous ces signes captés par la caméra le font exister pour chacun des témoins de cette scène stupéfiante.
Shoah de l'aveu même du réalisateur est un film immaîtrisable et qu'il y a pour y entrer, mille chemins. Ce film n'est pas un film anti-polonais ou sur l'anti-sémitisme en Pologne. D'ailleurs la Pologne n'est en rien et jamais le "personnage" et le propos unique et essentiel du film. Les témoins polonais, les "acteurs" pour la plupart spontanés, volontaires et conscients de témoigner d'une histoire tragique, même avec leurs mots et leurs gestes ne sont pas des êtres manipulés de manière perverse par un agent consacrant sa vie à débusquer la figure de l'antisémitisme en Pologne.
Les attitudes, les histoires, les mots de la plupart des protagonistes polonais auxiliaires forcés ou volontaires engagés par les SS, apparaissant dans ce film, révèlent un antisémitisme historique et latent depuis des générations dans ces populations. Lanzmann ne l'invente pas, il le révèle, le met en scène, et après, que l'on soit d'accord ou pas, choqué ou convaincu par son œuvre, c'est une autre question.

Pour finir Lanzmann s'étend longuement et en détail sur ses relations tumultueuses avec le parti communiste polonais et ses dirigeants, dont Jaruzelski. La diffusion de Shoah en Pologne ainsi s'avère impossible sous le régime communiste comme sous la République qui lui a succédé. Cette histoire racontée par Lanzmann, dont nous avons sa version seule, mérite d'être un jour recoupée par une enquête journalistique, historique ou littéraire approfondie et sérieuse tant elle s'avère édifiante pour un lecteur lambda ou même avisé.
Personnellement, je ne peux réduire l'oeuvre de Lanzmann à sa seule partie tournée en Pologne. Elle représente bien plus pour la mémoire collective des Européens que nous sommes. Je peux comprendre la vision ou plutôt les visions qui traversèrent Lanzmann lors de ce tournage et de ce montage qui durèrent douze années. Sa position de progressiste, compagnon de route du communisme, admirateur mais aucunement agent actif de l'oeuvre sanguinaire du stalinisme, dans la plus pure tradition de la gauche moderniste et progressiste française et européenne de l'ouest, n'est pas  source d'une interprétation falsifiée de l'histoire du génocide des juifs commis par les allemands.
Jamais, dans son film Shoah, le peuple et la nation polonaise pris dans leur entité, leur ensemble, n'apparaissent ou ne sont dépeints sous les traits de bourreaux antisémites et exterminateurs. Il appartient aux historiens et aux gens concernés de notre génération cependant de corriger les éléments qui seraient faux et contraires à la vérité historiquement établie ou encore à établir, selon les événements que l’on évoque.
Je suis ici un peu long, mais le sujet est tellement grave et implique tant de paramètres et de subjectivité qu'il me semblait important de vous faire part de ma lecture des Mémoires de Lanzmann et de mon point de vue sur son oeuvre qui n'est en rien comparable à un documentaire qui se voudrait objectif et impartial. J'ai vu Shoah en entier deux fois. A sa sortie en salle en 1986 et sur Arte en 2003. Il faut revoir Shoah. Je veux revoir Shoah. C'est enfin facile, il existe en DVD.

Je vous en reparlerai encore, mes amis, après ma prochaine "re-vision".


POUR MEMOIRE : VARSOVIE. AVRIL 1985.

La sortie de Shoah à Paris en avril 1985, déchaîna à Varsovie une terrible colère des plus hautes Autorités du régime communiste.
Le chargé d'affaires français en Pologne fut immédiatement convoqué par le ministre des Affaires étrangères, Olchowski, qui au nom du gouvernement polonais tout entier et du maréchal Jaruzelski, demandait l'interdiction immédiate du film et l'interruption de sa diffusion partout dans le monde où elle était prévue.
Cette oeuvre était jugée par la dictature communiste comme perverse, anti-polonaise, visant la Pologne dans ce qu'elle avait de plus sacré.
Chaleureusement à vous, Barbara et Bertrand.
Philip Seelen



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Barbara à Philip Seelen

mémoire.jpgJe viens de trouver sur le net un très long reportage d’Anna Bikont sur Lanzmann, qui a été publié en avril 1997 dans Gazeta Wyborcza à l'occasion de la sortie de Shoah en version intégrale sur la chaîne de télé polonaise Canal-Plus.
En 1985 à la télévision polonaise, il y a eu une version abrégée de Shoah qui ne contenait que les scènes avec des Polonais. Cette version était soutenue par Jaruzelski contre Olszowski: bref un classique des conflits internes au sein du PC polonais dans lequel Olszowski représentait la tendance du "béton" patriotique, qui s'était déjà illustrée en 1968 avec la campagne dite "antisioniste" qui lui avait permis de placer ses fidèles sans perspectives de carrière, les postes intéressants étant en général occupés à vie dans le régime communiste, en poussant les communistes d’origine juive vers la sortie.
Lanzmann était opposé à cette version tronquée dont il dit à Bikont que c’était un « monstre » et a fini par céder contre le fait que l'intégrale a été diffusée  au moins une fois dans plusieurs cinémas en Pologne. Mais enfin, le « monstre » n’est  que ce que Lanzmann lui-même a choisi de mettre dans son  film, dans les séquences où il présente des Polonais.  Et c’était  bien ce « monstre » qui a intéressé Jaruzelski.  Car Jaruzelski, interrogé par Bikont,   dit qu’elle lui apprend que le film dure neuf heures, mais que, même s’il avait su que le film avait d’autres contenus que ceux qu’il a vus, il aurait quand même vraisemblablement choisi de défendre la version  courte présentée à la télévision polonaise. En 1985, de la part de Jaruzelski, ce n’était certainement pas un choix  exempt de but politique. N’oublions pas que c’était en pleine période où  le syndicat Solidarnosc était réduit à l’action clandestine par ce Jaruzelski dont Lanzmann faisait l’éloge en France en décembre 1981, au moment où il a proclamé la loi martiale en Pologne.
La confrontation entre l'article d’Anna Bikont qui interviewe Lanzmann, mais aussi beaucoup d'autre gens et votre résumé de l'autobiographie de Lanzmann montre une évidente tendance à l'auto-édification chez Lanzmann. Dans l'article de Bikont, les propos que tient  Lanzmann  font de lui une sorte de Dieu du jugement dernier qui met à sa droite les Juifs et à sa gauche les goys, curieusement réduits aux seuls Polonais dans le film.
L'article montre clairement que la volonté de Lanzmann était de ne parler que de Shoah  et que selon lui 30 millions de Polonais (il augmente les chiffres pour les besoins du mythe, car  les Polonais ne représentaient que les deux-tiers de la population de l’état polonais  en 1939) étaient complices de la Shoah. Ce qui m’explique  la présence  de certaines séquences dans le film, notamment celle où il interviewe les habitants de Grabow, tout comme il aurait pu interviewer les habitants de n'importe quelle autre bourgade polonaise  et poser les mêmes questions qui transforment en antisémites des gens extrêmement simples et sans aucune éducation. Ces gens racontent avec leurs mots de gens très simples les réalités de la vie quotidienne et de la hiérarchie sociale issue de phénomènes d'altérité culturelle pieusement entretenue dans ces bourgades par les Juifs qui n'imaginaient pas qu'un autre ordre du monde soit possible.
Selon moi, ces bourgades avaient une sorte d'organisation hiérarchique en deux tribus: celle des non-goys qui étaient maîtres et celle des goys qui étaient des employés ou des domestiques. C'est une organisation à laquelle Lanzmann ne comprend rien, car il est un juif assimilé, issu de la troisième génération des juifs assimilés en France, qui ont quitté la Biélorussie  sans doute à la fin du 19éme siècle, si j'en juge par le fait que son grand-père a fait la guerre 1914-1918 en France. Et pour moi, la façon dont Lanzmann présente ces Polonais comme des spécimens exemplaires d’un antisémitisme polonais généralisé, ce n’est  qu’une pure opération  idéologique.
Par exemple, Lanzmann lui-même, dans cette séquence supposée illustrer de façon exemplaire l'antisémitisme polonais, n'a pas compris que, quand ces braves gens parlent du boucher qui vendait de la viande de boeuf pas chère, cela vient du fait que les morceaux de viande considérés comme impurs selon la stricte orthodoxie de l'abattage rituel n'étaient pas consommés par les juifs. Ils vendaient ces morceaux à bas prix soit aux goys soit à ceux des leurs qu'ils considéraient comme des juifs hérétiques. Il relance la question sur cette viande de boeuf pas chère sans obtenir de réponse. S’il avait interviewé des Polonais un peu éduqués, au lieu de rire comme des idiots de village, ils auraient pu lui expliquer le mystère de cette viande de boeuf pas chère et beaucoup d'autres phénomènes que seuls un regard d'ethnologue peut déchiffrer correctement.
Autre point très important. Du point de vue des Polonais, le fait que Lanzmann flatte Jan Karski en l’appelant le grand Jan Karski ne suffit pas. Car les Polonais qui connaissaient assez bien l’histoire de la résistance polonaise au moment où le film est sorti  en France étaient très choqués du fait que le film n’évoque pas la mission dont la résistance polonaise avait chargé Karski. Cette mission était d’informer le gouvernement polonais en exil et tous les gouvernements alliés du fait que sur le territoire polonais, il se passait des choses inédites dans l’histoire de l’humanité,  que les Juifs du ghetto de Varsovie étaient emmenés par trains à Treblinka où ils étaient exterminés dans des chambres à gaz. Rappelons qu’à l’époque, les gouvernements occidentaux considéraient que les informations envoyées de Pologne par dépêches cryptées n’étaient que de la propagande d’agités. Pour  se préparer à sa mission,  Karski s’est introduit dans le ghetto de Varsovie, puis il s’est introduit, ce qui était  autrement plus périlleux que de s’introduire dans le ghetto de Varsovie par des souterrains, dans une sorte de camp de regroupement où arrivaient des trains qui venaient de diverses régions de Pologne et à partir duquel  les Juifs   montaient dans les wagons qui arrivaient  directement à Treblinka. A Londres,  Karski a eu un entretien avec Churchill, puis le gouvernement polonais de Londres a envoyé Karski à Washington, où il a été reçu par beaucoup de gens, dont Roosevelt en personne.
Tout cela, le film n’en dit rien. Et moi-même à l’époque où je l’ai vu, comme je ne connaissais pas la figure de Karski, j’avais compris qu’un monsieur x, courrier entre Varsovie et Londres comme tant d’autres, avait vu le ghetto de Varsovie. Rien de spécial, en somme : une affaire purement polonaise ! Pour les gens de la génération de mes parents qui avaient vu le film en entier à Paris, c’était une censure de l’information faite consciemment et une censure tellement grave  que Jerzy Giedroyc, le rédacteur en chef des deux très grandes revues de l’émigration politique polonaise, Kultura et Zeszyty Historyczne, a demandé à Karski de s’expliquer  de ce témoignage tronqué. D’après le résumé qu’on m’a fait de cet article,  Karski n’était pas content que Lanzmann coupe la partie de son témoignage où il racontait la visite  chez Roosevelt, mais que, en dernier ressort, il avait considéré qu’il devait malgré tout  accepter de témoigner de ce qu’il avait vu et entendu dans le ghetto de Varsovie.
Dans l'article de Bikont, où elle lui demande pourquoi  il a choisi que le spectateur de son film  ne sache pas que la résistance polonaise s’était  diablement battue contre l’incrédulité des occidentaux face aux multiples informations transmises, Lanzmann se défend de cette coupure avec des arguments qui ressemblent étrangement à une improvisation dont le but est de désamorcer  une question  gênante : selon Lanzmann, Karski lui-même parlait de son entretien avec Roosevelt comme d’une anecdote sans importance…..  Est-ce  une explication  crédible pour qui connait  un peu  l’histoire de la résistance polonaise ?
Enfin, dans cet article de Bikont, j’apprends que Lanzmann   accusait Wajda d'être antisémite dans les films "La terre de la grande promesse" et "Korczak" et qu’il  est à l'origine de cette cabale qui a été conduite en France contre "Korczak". Pourquoi la cabale contre « Korczak »? Parce  que selon  Lanzman, seul un Juif a le droit de faire des films sur l'holocauste.
Je passe sur le fait que j’apprends dans l'article de Bikont que Lanzmann a publié en France vers 1985 , dans une revue de psychanalyse un article sur sa traductrice polonaise sous le titre "L'amour de la haine".  Au début,  Lanzmann a voulu une traductrice juive, mais celle qu'il avait trouvée n'étant pas à la hauteur de la tâche, il s'est rabattu, en désespoir de cause, vers une traductrice polonaise. Or  cette traductrice dit que si elle a tempéré le péjoratif "Zydek" en "Zyd" quand il sortait dans la bouche des Polonais, elle a beaucoup plus souvent tempéré des questions de Lanzmann qui étaient extrêmement agressives et méprisantes pour ses interlocuteurs polonais.


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A Barbara de la part de Philip Seelen

Il est 1h30 du matin ce samedi, je viens de lire votre dernière correspondance, je crois qu'il serait vraiment intéressant de comparer les points soulevés dans l'article de Bikont avec les mêmes points soulevés par Lanzmann dans ses "Mémoires".
La diffusion à la télé polonaise et à Canal plus Pologne, ses relations avec Jaruzelski, les versions de Shoah raccourcies, la question de la traductrice juive et de la traductrice catholique, les relations entretenues par Lanzmann et son équipe avec les gens de Chelmno, la version du réalisateur sur ses rapports avec Karski, et son jugement sur "La terre de la grande promesse" de Wajda.
Je publierai ce commentaire plus tard dans le courant de cette journée de samedi.

Bonne fin de nuit. Philip Seelen.



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Barbara à  Philip,

horl.jpgDans l'article de Bikont, il y a également des faits dont Lanzmann ne parle pas, dans le même paragraphe que celui où elle donne le témoignage de la traductrice.
Dans ce paragraphe,  Karski dit : "Les parties les plus importantes de mon témoignage ont été  sacrifiées au nom  de la "construction rigoureuse" du film". Notons que les guillemets sont mis par Karski lui-même.
Toujours dans ce paragraphe Bikont cite Gawkowski, le fameux machiniste auquel Lanzmann attribue une posture d'éternel repentant dans son autobiographie. Gawkowski en voulait à Lanzmann d'avoir coupé cette partie de son témoignage où il racontait comment des Polonais ont aidé des Juifs qui se sont sauvés du train de Treblinka, les ont nourris et les ont aidés à passer de l'autre côté du Bug.
Des informations données par la traductrice,  il m’apparaît que Lanzmann a manipulé Gawkowski, et bien d’autres témoins polonais de première importance pour le propos du film, car il leur avait promis qu’il les inviterait à la première de son film à Paris. Etait-ce le prix pour le faire monter dans une  locomotive  35 ans plus tard et lui faire faire de façon obsédante des signes muets de gorge qu’on coupe, dont l’ambigüité est lourde de conséquences  dans la façon dont le spectateur français comprend la séquence ? Personnellement, je trouve que Lanzmann a eu bien de la chance que personne en Pologne n’ait eu l’idée de lui faire un procès pour ces images. Car cet homme,  à son insu,  sert d’acteur dans une séquence de fiction et ne semble pas avoir été payé  pour son travail. Or son image a servi d’affiche au film, elle est sur la pochette du DVD  commercialisé en version intégrale,  sert de couverture à l’édition Folio des  dialogues et sert de preuve dans  des commentaires particulièrement injustes envers les Polonais.
La traductrice raconte également que Simon Srebnik, l’homme que Lanzmann a ramené d'Israël à Chelmno et avec lequel s'ouvre le film, a eu la vie sauve parce qu'un paysan l'a trouvé dans un champ avec une balle dans la tête. Srebnik a demandé en vain à Lanzmann d'aller à Lodz pour essayer d’y retrouver la fille du paysan qui lui avait sauvé la vie.
Passons maintenant à un autre paragraphe où il est question de Wladyslaw Bartoszewski, ancien prisonnier d'Auschwitz et un des grands catholiques fondateurs de Zegota (Commission d’aide aux Juifs, financée par le gouvernement polonais de Londres). Lanzmann, à qui, à l'Intstitut des études polono-juives d'Oxford, on a demandé pourquoi on ne voyait pas Bartoszewski dans son film, a répondu qu'il avait vu Bartoszewski, mais que celui-ci s'est révélé "passer insuffisamment l'écran", alors que pour lui les critères artistiques étaient primordiaux.
Bartoszewski, interviewé par Bikont, dit que Lanzman l'a rencontré, lui a demandé s'il avait été témoin des l'exécution des Juifs. Réponse négative de Bartoszewski, à quoi Lanzman réplique : "Dans ce cas, nous n'avons rien à nous dire".
Autant dire que les catholiques ne l'intéressaient que comme figures de coupables de l'extermination des Juifs et qu'il a fait passer sa thèse en se servant des paysans polonais, dont il charge la barque, par le moyen de la séquence au sortir de l'église de Chelmno, même si un des interviewés qui fait figure d'"intellectuel catholique" de service, qui, lui, passe très bien l'écran pour les besoins de la démonstration, a ce petit échange avec Lanzman dans Shoah:
Lanzman : Donc il pense que les Juifs ont expié pour la mort du Christ?
Traductrice : Il... Il ne croit pas, et même il ne pense pas que Christ veuille se venger
Je pense que c'est ce tout petit détail dans cette très longue séquence qui m'a mis dans une telle fureur que je suis sortie du cinéma avant la fin de la séance, en pensant: "OK, je crois que ce n'est pas la peine d'attendre la fin de la séance pour sortir. J'ai compris le message: les Polonais sont coupables de l'extermination des Juifs. Merci Monsieur Lanzmann pour vos explications!". Le pauvre homme essayait  ensuite d’expliquer, avec ses références religieuses, que, selon lui, le responsable de la mort du Christ est Pilate, mais comme il s’emmêlait  dans ses explications, le pouvoir de l’image  et les embarras de la traductrice ont pour effet d’occulter  le sens de ce que cet homme disait.  Je pense que Lanzmann  savait très bien que le sens exact de ce que disait cet homme importait peu, puisqu’il avait orienté l’esprit du spectateur par sa question et que, coup de chance, les longues explications du « théologien catholique » de service devenaient confuses. Il a   gardé cette séquence pour désigner du doigt un classique de l’histoire de l’antijudaïsme  de l’Eglise catholique, quand bien même le contenu de ce que disait le bonhomme ne reproduisait pas le topos.
En somme,  Lanzmann  se servait des paysans polonais parqués de l'autre côté du rideau de fer et filmait une sorte de réserve  d’Indiens très exotique  pour servir une thèse  qui permet de  cultiver  le cliché  "Polonais = catholique, donc antisémite". Il aurait eu plus de difficultés à jouer à ce jeu d’accusations simplistes, s’il avait  fait une traduction du manifeste de Zofia Kossak, la fondatrice de Zegota, qui, elle, était beaucoup plus rompue à l’exercice du maniement du raisonnement religieux, tel que pouvait le faire en 1942 un nationaliste polonais catholique, qui, avant 1939, était  hostile aux Juifs et le rappelle dans le manifeste.
Désolée, cher Philip, de devoir tempérer votre confiance dans le propos de Lanzmann. J
e pense que nous arriverons à clarifier les raisons de ces divergences par la suite.



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Bertrand à Barbara et Philip

Voilà bien des précisons utiles et conséquentes.
Barbara, je partage votre point de vue quant à Lanzmann, aux moyens utilisés et aux buts poursuivis, indignes d'un artiste à moins qu'il ne se propose de falsifier son propos, ce qui l'exclut du domaine de l'art.
Je me souviens aussi de Télérama présentant cette photo lors de la diffusion de Shoah avec un commentaire on ne peut plus ambigu.

Je note simplement une phrase, Philip : « Lanzmann, admirateur de l’œuvre sanguinaire de Staline quoique pas membre actif.."  ? ? ? ? ?
Mais, Philip, il en va de même de tous les communistes qui, longtemps après la mort du psychopathe du Kremlin, ont écrasé le monde de leur botte au service du « prolétariat. »
Amitié à tous les deux
Bertrand



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A l'attention de Barbara, de la part de Philip Seelen,


J'amène ici comme matériaux de débat, un certain nombre d'éléments de l'autobiographie de Lanzmann se rapportant à la création du film, à sa diffusion en Pologne, et aux réactions qu'il a suscitées.


LA GENESE DU FILM SHOAH PAR LANZMANN. (Le Lièvre de Patagonie - Mémoires)

fuhrer.jpgDébut 1973, Lanzmann est à Tel-Aviv dans le bureau du directeur de département au Ministère des Affaires étrangères israélien, Alouf Hareven. Le directeur tient les propos suivants au cinéaste qui vient de promouvoir son film : "Pourquoi Israël".
"Il n'y a pas de film sur la Shoah, pas un film qui embrasse l'événement dans sa totalité et sa magnitude, pas un film qui le donne à voir de notre point de vue, du point de vue des juifs. Il ne s'agit pas de réaliser un film SUR la Shoah, mais un film qui SOIT la Shoah.
Nous pensons que toi seul est capable de le faire. Réfléchis. Nous connaissons toutes les difficultés que tu as rencontrées pour mener à bien "Pourquoi Israël". Si tu acceptes, nous t'aiderons autant que nous le pourrons." (Mémoires p.429)
Lanzmann nous fait part alors de ses profondes réflexions suite à cette proposition. Comment réagir à cette idée qu'il admet ne pas être de lui. En même temps il doute de ses capacités à réaliser un tel monument de cinéma.
"En même temps, je m'interrogeais, me demandant ce que je savais de la Shoah. Rien en vérité, mon savoir était nul, rien d'autre qu'un résultat, un chiffre abstrait : six millions des nôtres avaient été assassinés.
Mais comme la plupart des juifs de ma génération, je croyais en posséder la connaissance innée, l'avoir dans le sang, ce qui dispensait de l'effort d'apprendre, du tête-à-tête sans échappatoire avec la plus effrayante réalité." (Mémoires p.430)
Puis Lanzmann nous décrit longuement sa découverte de la Shoah, à travers l'oeuvre majeure de Raoul Hilberg, "La Destruction des Juifs d'Europe" et la fréquentation assidue de la bibliothèque Yad Vashem dont la plupart des animateurs étaient des survivants du génocide. Il nous décrit ses essais, ses erreurs dans l'écriture du film. La Guerre de Kippour d'octobre 1973 entraîne une diminution drastique de l'aide de l'Etat israélien, et il se retrouve quasiment seul à assumer la complexité de la production de Shoah.
Le cinéaste passe des jours et des heures avec des survivants, des rescapés. Il écoute, il interroge. "J'apprendrais plus tard qu'il faut déjà posséder un grand savoir pour être capable d'interroger, je n'en savais alors vraiment pas assez." (p.437) Il recueille rapidement et avec une certaine aisance les témoignages sur les arrestations, les rafles, le piège, le "transport", la promiscuité, la puanteur, la soif, la faim, la tromperie, la violence, la sélection à l'arrivée du camp.
Cependant il lui manquait l'essentiel :

" Les chambres à gaz, la mort dans les chambres à gaz, dont personne n'était jamais revenu pour en donner la relation. Le jour où je le compris, je sus que le sujet de mon film serait la mort même, la mort et non pas la survie, la contradiction radicale puisqu'elle attestait en un sens de l'impossibilité de l'entreprise dans laquelle je me lançais, les morts ne pouvant pas parler pour les morts. (Mémoires p.437)
"Mais ce fut aussi une illumination d'une puissance telle que je sus aussitôt, lorsque cette évidence s'imposa à moi, que j'irais jusqu'au bout, que rien ne me ferait abandonner. Mon film devrait relever le défi ultime : remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres à gaz." (Mémoires.p.437)
Il était donc clair pour Lanzmann que les protagonistes juifs de son film devaient être, soit des membres survivants des Sonderkommandos (commandos spéciaux), qui avaient été, avec les tueurs, les seuls témoins de la mort de leur peuple, soit des hommes ayant passé un long temps dans les camps, et qui avaient fini par y occuper des positions centrales, les rendant particulièrement aptes à décrire, dans le plus grand détail, le fonctionnement de la machinerie de mort.
Lanzmann choisit alors de ne jamais montrer dans Shoah des archives, des photos ou des images tournées à la libération des camps encore en fonction à l'arrivée des troupes alliées et des troupes russes. Il s'interdit rigoureusement de raconter, de témoigner des histoires individuelles. Pour lui les vivants, les survivants, les revenants doivent s'effacer devant les morts, pour s'en faire les porte-parole. Dans son film, il n'y aura pas de "JE", de témoignage de soit, de témoignage d'un parcours de vie, d'un destin individuel.
Tout le film doit avoir une forme rigoureuse qui doit dire le sort du peuple tout entier et que ses hérauts, oublieux d'eux-mêmes s'expriment naturellement au nom de tous, considérant comme dépourvue d'intérêt, pauvrement anecdotique la question de leur survie. Ils auraient dû mourir eux aussi. Lanzmann les considèrent alors comme des "revenants" plutôt que comme des survivants.
Faire témoigner les bourreaux va être une entreprise presque impossible. Il s'agit d'abord pour le réalisateur et son équipe de retrouver les tueurs dans l'Allemagne de l'Ouest des années 70, il trouvera un certain appui parmi les Autorités judiciaires allemandes chargées de la recherche et du jugement des criminels de guerre. Il obtiendra des adresses qui s'avéreront toutes périmées. Lanzmann se transformera alors en chasseur de nazis. La traque et le tournage dureront plusieurs années.
Convaincre les tueurs de témoigner devant une caméra va ainsi s'avérer être une entreprise hasardeuse et de longue haleine. Sur les six bourreaux qui témoignent dans le montage final, trois témoignent volontairement face à l'équipe de tournage et à la caméra. Les trois autres sont filmés et enregistrés à leur insu avec une caméra cachée.


LA PLACE DE LA POLOGNE DANS SHOAH VUE PAR LANZMANN

A ce stade de l'écriture du film, il n'est pas question pour le cinéaste d'aller tourner en Pologne. Un refus profond lui interdisait d'entreprendre ce voyage. Il pensait qu'il n'y aurait là-bas rien à voir, rien à apprendre, et que si la Shoah existait quelque part, c'était dans les consciences et les mémoires, celles des survivants, celles des tueurs, et qu'on pouvait en parler aussi bien de Jérusalem que de Berlin, de Paris, de New York, d'Australie ou d'Amérique du Sud.
C'est en travaillant avec Simon Srebnik et Michael Podchlebnick les deux survivants de Chelmno, où 400'000 juifs furent assassinés par l'oxyde de carbone des moteurs des camions que Lanzmann commença à changer d'avis sur la nécessité d'un voyage en Pologne pour y mener l'enquête sur les lieux du crime des Allemands. Il manquait de la connaissance objective des lieux pour interviewer Srebnik. Ce dernier avait été déporté à l'âge de 14 ans avec sa mère à Chelmno. Elle fut gazée à son arrivée et lui avait été exécuté d'une balle dans la nuque dans la nuit du 18 janvier 1945, deux jours avant l'Arrivée de l'Armée soviétique. La balle, par miracle, n'avait pas touché les centres vitaux, il survécut.
L'obligation du voyage en Pologne s'imposait de plus en plus à l'esprit de Lanzmann. Il lui semblait impossible de comprendre Srebnik et de se faire comprendre de lui sans avoir vu Chelmno. En effet les bribes qu'il recueillait avec Srebnik étaient les souvenirs fragmentés d'un monde éclaté, à la fois dans la réalité et par la terreur qu'il lui avait inspirée. Le premier voyage ne permit pas de trouver une solution au blocage dans l'écriture. Mais de découvrir les lieux du supplice, le décor de l'horreur permet à Lanzmann de trouver un langage commun avec Srebnik.
C'est alors au cours de cette conversation, en Israël, à son retour de Chelmno et des échanges que permettaient les dessins des lieux que Srebnik lui livra l'histoire de la barque, du garde SS et du chant sur la rivière Ner. Lanzmann lui demanda aussitôt de chanter comme il le faisait alors et sa voix mélodieuse interpréta pour Lanzmann le chant qu'elle interprétait pour le bourreau SS. C'est à cet instant que le cinéaste nous dit avoir compris, avoir su que l'homme qui chantait là reviendrait avec lui à Chelmno, qu'il le filmerait chantant sur la rivière Ner et que ce serait là l'ouverture, la séquence inaugurale de son film.
Je stoppe ici ces notes de lectures sur la genèse et l'écriture de Shoah par Lanzmann et je livrerai mes commentaires les concernant après avoir rédigé la deuxième partie de mes notes de lectures sur les péripéties des relations entre Lanzmann et tous ses interlocuteurs polonais.

Tout de suite la suite.
Bien à vous, Barbara. Philip Seelen



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A l'attention de Barbara de la part de Philip Seelen

brule.jpg

SUITE :
MES NOTES DE LECTURE DES MEMOIRES DE CLAUDE LANZMANN : "LE LIEVRE DE PATAGONIE".


Voici la suite de mes notes de lecture du chapitre XX au sujet des relations du cinéaste français avec la Pologne, son histoire, son peuple et ses contemporains, au cours du tournage de Shoah en Pologne et des péripéties de sa diffusion.
Mes notes sont prises en relation, entre autres, avec le compte rendu par Barbara de l'article d’ Anna Bikont paru en 1997 dans Gazeta Wyborcza, à l'occasion de la diffusion de Shoah en version intégrale sur Canal Plus Pologne.

1978, LES PREMIERS TOURNAGES EN POLOGNE

"""Ainsi je ne voulais pas aller en Pologne. J'y débarquai plein d'arrogance, sûr que je consentais à ce voyage pour vérifier que je pouvais m'en passer et de revenir rapidement à mes anciens tricots. En vérité, j'étais arrivé là-bas chargé à bloc, bondé du savoir accumulé au cours des quatre années de lectures, d'enquêtes, de tournage (...) j'étais une bombe, mais une bombe inoffensive : le détonateur manquait. Treblinka fut la mise à feu. (...)
(...) Treblinka devint vrai, le passage du mythe au réel s'opéra en un fulgurant éclair, la rencontre d'un nom et d'un lieu fit de mon savoir table rase, me contraignant à tout reprendre à zéro, à envisager d'une façon radicalement autre ce qui m'avait occupé jusque-là, à bousculer ce qui m'était apparu le plus certain et par-dessus tout à assigner à la Pologne, centre géographique de l'extermination, la place qui lui revenait, primordiale.
Treblinka devint si vrai  qu'il ne souffrit plus d'attendre, une urgence extrême, sous laquelle je ne cesserais désormais de vivre, s'empara de moi, il fallait tourner, tourner au plus tôt, j'en reçus, ce jour là le mandat. """ (Mémoires, p.492-493)
Lanzmann raconte alors sa découverte de Treblinka et des villages alentours. "Mais de juillet 1942 à août 1943, pendant toute la durée de l'activité du camp de Treblinka, alors que 600'000 juifs y étaient assassinés, ces villages existaient !" (p.491) Le cinéaste se livre à un décompte du temps implacable : " (...) un homme de soixante ans en 1978 en avait vingt-quatre en 1942 et qu'un autre de soixante-dix était alors dans la force de l'âge. Un gamin de quinze ans atteignait aujourd'hui la cinquantaine."
"Il y avait là pour moi une découverte bouleversante, comme un scandale logique : je l'ai dit, la terreur et l'horreur que la Shoah m'inspirait m'avaient fait rejeter l'événement hors de la durée humaine, en un autre temps que le mien, et je prenais tout à coup conscience que ces paysans de la Pologne profonde en avaient été au plus proche les contemporains." (p.491)
"Treblinka existait ! Un village nommé Treblinka existait. Osait exister. Cela me semblait impossible, cela ne se pouvait. J'avais beau avoir voulu tout savoir, tout apprendre de ce qui s'était passé ici, n'avoir jamais douté de l'existence de Treblinka, la malédiction pour moi attachée à ce nom portait en même temps sur lui un interdit absolu, d'ordre quasi ontologique, et je m'apercevais que je l'avais relégué sur le versant du mythe ou de la légende. La confrontation entre la persévérance dans l'être de ce village maudit, têtue comme les millénaires, entre sa plate réalité d'aujourd'hui et sa signification effrayante dans la mémoire des hommes ne pouvait être qu'explosive." (p.491-492)
Lanzmann s'indigne, observe, déduit. La proximité des habitants avec le camp d'extermination le subjugue. Comment vivre avec les odeurs pestilentielles de la putréfaction des corps suppliciés et de l'incinération dans des fosses en plein air des corps extraits des chambres à gaz, comment vivre, aimer, faire l'amour, manger dormir avec ces odeurs monstrueuses ?
"Le voyage en Pologne m'apparaissait au premier chef comme un voyage dans le temps (...) le 19ème siècle existait là-bas, on pouvait le toucher. Permanence et défiguration des lieux se jouxtaient, se combattaient, s'engrossaient l'une l'autre, ciselant la présence de ce qui subsistait d'hier d'une façon peut-être plus aiguë et déchirante. L'urgence soudain me pressait incroyablement. Comme si je voulais rattraper toutes ces années perdues, ces années sans Pologne." (Mémoires, p.494)
Découverte des lieux du crime allemand, découverte des habitants polonais, découverte des manigances, des trafics et des complicités en tout genre pour s'approprier les biens et les richesses des juifs, découverte de vérités inimaginables. Les trains, les locomotives, les wagons, les voies, les aiguillages, les cheminots, les aiguilleurs, les rampes, les charniers, les stèles, l'approvisionnement des SS, des tueurs et de leurs auxiliaires par les paysans du coin. L'enrichissement d'une partie de la population locale grâce à la présence de l'économie et de l'usine à produire la mort.
Pour les autorisations de tournage en Pologne communiste Lanzmann s'adressa à Varsovie aux autorités concernées. Il rédigea un mémorandum dans lequel il exposa ses intentions, les lieux, le temps de tournage. """(...) il commençait ainsi : " La Pologne est le seul pays où l'on peut voir sur les routes des pancartes fléchées indiquant : "Obuz zaglady", ce qui signifie "camp d'extermination". Bref mon film serait à la gloire de la Pologne et ferait justice des mauvaises images et des préjugés anti-polonais. Je mentis quand il le fallait, comme il le fallait.""" (p.499)
" Je fus autorisé à tourner en Pologne, sous surveillance : une sorte de délégué espion du ministère de la Sécurité intérieure assistait à tout. Au début tout au moins car il se découragea assez vite, supportant mal les fatigues du tournage (...)" (p.500) Lanzmann le corrompt avec de l'alcool.

LE PROBLEME DES INTERPRETES

Marina Ochab, la première interprète était la fille d'Edward Ochab, ancien Président du Conseil d'Etat au temps de Gomulka chassé des hautes sphères du pouvoir communiste lors des purges de 1968. De mère juive elle était noiraude aux yeux très noirs, "" (...) et à l'instar de ma mère (c'est Lanzmann qui écrit) son nez la désignait immanquablement comme juive". (p.489) Marina était ignorante du sort des trois millions de Juifs polonais, elle ne connaissait pas Treblinka, Chelmno, Sobibor, Belzec, les hauts lieux de la mort juive en Pologne, ni même Auschwitz et les campagnes adjacentes à tous ces lieux. Elle ne connaissait que le sort des "victimes du fascisme", "catégorie très prisée dans le monde communiste" pour désigner toutes les victimes des camps nazis.
Marina était un obstacle dans ce que Lanzmann appelle la "recherche du vrai" en Pologne. " Je lui exposai avec une brutale franchise que son beau visage était trop sémite pour que les Polonais parlassent librement devant elle. Elle acquiesça. Je la remplaçais par Barbara Janicka, de vraie souche catholique, merveilleuse interprète qui me posa pourtant d'autres problèmes." (Mémoires. p.500)
A plusieurs reprises la nouvelle interprète voudra quitter le tournage, trop au fait sur les intentions réelles du cinéaste. Janicka doit rendre des comptes et elle ne saurait mentir à ses patrons de l'Autorité de surveillance polonaise. Lanzmann réussit à chaque fois à la retenir, plaidant la pureté de ses intentions.
Pour continuer, tout en apaisant les tourments de sa conscience, """elle prit le parti de tout adoucir, autant la droiture de mes questions que la violence, quelque fois incroyable, qui s'exprimait dans les réponses polonaises. Lorqu'ils parlaient des juifs, les Polonais disaient presque toujours "Jydki", à connotation péjorative, qui signifie à peu près "petit youpin". Elle traduisait par "juif", qui se dit "Jydzi" et qui n'était quasiment jamais utilisé.""" (p.500)
Puis Lanzmann la prit plusieurs fois (...) "...en flagrant délit d'édulcoration. Alors elle ne trichait plus et se laissait elle-même emporter par la violence de l'exactitude avec une sorte de joie mauvaise qui semblait affecter chacun des propos qu'elle traduisait d'un " Tu l'as voulu, eh bien voici !", y ajoutant comme un coefficient d'adhésion personnelle." (p.501)


LE CONTRAT AVEC KARSKI

Lanzmann nous parle longuement de ses rapports avec Karski. " J'avais accepté ce que Karski me demandait : selon la coutume américaine, il voulait être payé. Nous signâmes donc un contrat aux termes duquel il s'engageait à ne paraître dans aucun film (ni aucune émission de télévision) tant que mon film ne serait pas sorti. Il avait en revanche le droit de délivrer autant d'interviews orales qu'il le souhaiterait, d'écrire tous les articles ou livres dont il aurait le désir." (Mémoires. p.511)
Mais le tournage et le montage s'avéraient nettement plus longs que ne l'avait prévu le cinéaste. Karski ne comprenait pas pourquoi il s'était soumis à un contrat léonin, sans échéance précise. Lanzmann sut se montrer convainquant pour faire patienter ce témoin unique de l'histoire de la Shoah en Pologne. La tension entre les deux hommes alla en s'intensifiant. Mais la première projection à laquelle Karski assista à Washington, l'enthousiasma au point de ne cesser d'écrite à Lanzmann pour battre sa coulpe.
Karski fut un des plus fidèle supporter du film et de Lanzmann, les deux hommes passèrent 3 jours inoubliables à Jérusalem pour la première du film en Israël.


LES REACTIONS POLONAISES A LA SORTIE DU FILM

"Je n'avais jamais considéré Shoah comme un film anti-polonais, il y avait parmi les paysans protagonistes du film, des hommes que j'aimais et respectais, même si d'autres étaient de franches crapules. Quant à l'anti-sémitisme polonais, je ne l'avais pas inventé, les paroles proférées par certains villageois de Treblinka ou de Chelmno avaient de quoi faire frémir, mais je ne les avais pas sollicitées, ils s'exprimaient avec le plus grand naturel et j'avais beaucoup de mal à croire ce que j'entendais." (Mémoires,p.513)
Dès les premières projections Lanzmann doit faire face aux critiques qui admiraient son film, mais dans le même temps lui reprochaient d'être injuste envers les Polonais, de na pas montrer tout ce qu'ils avaient fait pour sauver les juifs. Dans le même temps le réalisateur est contacté par Lew Rywin directeur de l'Agence Pol Tel qui se porte acquéreur pour les droits de Shoah en Pologne. Mais il désire visionner le film et demande une copie video qui lui est envoyée par Lanzmann. Lew Rywin rappela le cinéaste français et lui fixa un rendez-vous confidentiel à Paris.
L'homme se présente comme le représentant personnel de Jaruzelski et se dit en son nom en mission officielle-officieuse. Il annonce à Lanzmann que la plupart des dirigeants communistes polonais sont violemment contre le film et exigent une enquête pour découvrir les complicités polonaises qui ont permis le tournage en Pologne même d'un film portant atteinte à l'honneur de toute la nation. Seul parmi les responsables, Jaruzelski soutient le film. "Il n'a pas vu le film dans sa totalité, mais lui a consacré plusieurs heures de la plus sérieuse attention . "Shoah ne ment pas, dit le général, c'est un miroir promené sur les routes de Pologne et il réfléchit la vérité." (Mémoires, p.517). L'agent spécial du général explique à Lanzmann le fin du fin des luttes de pouvoir entre communistes en Pologne et lui suggère d'attendre la réunion du comité central qui doit se tenir en octobre, et qui doit décider qui de Jaruzelski ou d' Olchowski devait sortir vainqueur du bras de fer en cours.
Lew Rywin avait préparé une version écourtée de Shoah, qu'il avait fait monter à Varsovie par ses propres soins, à partir des cassettes video fournies par Lanzmann, en prévision de la diffusion à la Télévision polonaise. Bien sûr ce montage trahissait complètement le film de Lanzmann et celui-ci furieux interdit tout usage public de ce montage ridicule.
Deux mois plus tard, Jerzy Urban, porte parole du gouvernement polonais tenait une conférence de presse pour annoncer qu'un accord avait été trouvé avec Lanzmann et que le film allait être diffusé à la Télévision. La proposition du gouvernement de Jaruzelski était la suivante : " Shoah serait projeté intégralement dans deux salles de la périphérie varsovienne. En échange de quoi, j'autoriserais la diffusion du film de Lew Rywin à la télévision polonaise, pour une date à discuter." (Mémoires,p519). Mis publiquement devant le fait accompli, lassé par toutes ces manoeuvres, ne possédant ni les moyens financiers, ni les outils légaux et juridiques pour s'opposer à cette manoeuvre, Lanzmann baisse les bras, ne donne aucune réponse et laisse la partie polonaise agir comme elle l'entend.
C'est le même Lew Rywin, qui en 1997, devenu directeur de Canal Plus Pologne, et co-producteur de "La Liste de Schindler" de Spielberg, négocia à Paris avec Lanzmann les droits pour une diffusion intégrale.
Barbara, je m'arrête ici, je ferai plus tard une note sur le jugement de Lanzmann abrupt et inexpliqué, mais justifié par le cinéaste français avec une anecdote sur le tournage de Shoah, impliquant le maire de Chelmno, jugement qui condamne l'antisémitisme qu'exprimeraient certaines scènes de "La terre de la grande promesse" de Wajda.
Mes réflexions sur ma lecture des mémoires de Lanzmann, sur Shoah et sur les questions que vous soulevez vont suivre. Bien à vous.
Philip Seelen



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A Barbara et A Bertrand, de la part de Philip Seelen



A PROPOS DE SHOAH : MES CERTITUDES ET MON QUESTIONNEMENT.

Avons-nous vu, tous les trois, le même film ?

Telle est la question que je me pose en relisant nos échanges depuis qu'à leur début j'ai évoqué les scènes de Shoah avec les paysans barreaux.jpgPolonais de Grabow, Chelmno, Treblinka et que la scène avec le mécanicien de locomotive a été évoquée alors par Bertrand, puis par Barbara.
Faisons-nous la critique d'un film exceptionnel, extraordinaire par son thème et sa durée, Shoah ou celle d'un homme, écrivain, cinéaste, créateur, juif, français, résistant, progressiste, ami si proche des existentialistes, journaliste, rédacteur de Temps Modernes, anticolonialiste et défenseur de l'existence d'Israël ?
Je crois qu'il est impossible de mélanger les deux démarches bien qu'elles soient liées. Car Shoah est un film sur le génocide des juifs réalisé par un juif, du point de vue des juifs et celui-ci le revendique haut et fort comme tel.
Shoah n'est donc pas un documentaire qui se voudrait objectif, historique ou scientifiquement exact. Il ne peut être analysé et critiqué comme tel. Shoah est le film d'un auteur et cinéaste, Claude Lanzmann, sur l'assassinat de 6 millions de juifs. Les Mémoires du cinéaste, dont je vous ai apporté ici des passages que je juge comme essentiels pour bien comprendre la complexité du personnage, le film lui-même ne laissent aucun doute la dessus.
Personne ne critique ou ne met en doute les témoignages et les scènes qui impliquent les tueurs allemands et les survivants juifs des camps de la mort. Personne. Oui. Il y a ceux qui refusent de les voir, qui refusent d'être confrontés à nouveau à l'horreur, mais ce refus ne relève pas de la critique mais d'un choix intime et personnel d'être spectateur ou non de Shoah.
Quand Barbara a écrit qu'elle avait quitté la salle avant la fin des séquences tournées en Pologne, suite à certaines scènes, à certaines traductions, aux questions que Lanzmann posait aux témoins polonais qui avaient vécu cette époque, sans préciser si elle avait finit par regarder ce très, très long film en entier, j' en ai été sincèrement peiné. Bien sûr c'est son choix. Bien sûr elle explique plus loin dans nos échanges le dialogue qui lui a fait quitter la salle :
" Autant dire que les catholiques ne l'intéressaient que comme figures de coupables de l'extermination des Juifs et qu'il a fait passer sa thèse en se servant des paysans polonais, dont il charge la barque de façon démesurée, par le moyen de la séquence au sortir de l'église de Chelmno, même si un des interviewés qui fait figure d'"intellectuel catholique" de service, qui, lui, passe très bien l'écran pour les besoins de la démonstration, a ce petit échange avec Lanzmann dans Shoah:
Lanzman: Donc il pense que les Juifs ont expié pour la mort du Christ?
Traductrice: Il... Il ne croit pas, et même il ne pense pas que Christ veuille se venger
Je pense que c'est ce tout petit détail dans cette très longue séquence qui m'a mis dans une telle fureur que je suis sortie du cinéma avant la fin de la séance, en pensant: "OK, je crois que ce n'est pas la peine d'attendre la fin de la séance pour sortir. J'ai compris le message: les Polonais sont coupables de l'extermination des Juifs. Merci Monsieur Lanzmann pour vos explications!"

C'est cette "fureur" et sa cible, Barbara, que je ne comprends pas.

Comment ce film consacré à la Shoah, dont les éléments de preuves à charge contre les seuls et véritables bourreaux sont tels qu'ils sont irréfutables, comment ce film a-t-il pu provoquer chez vous une fureur contre le film lui-même, au point de refuser d 'en être plus longuement spectatrice, et non une fureur dirigée contre les bourreaux organisateurs du génocide.
Pourquoi les scènes des témoins juifs, des rescapés des camps de la mort, ces scènes qui provoquent effroi, horreur et compassion chez tous les spectateurs, pourquoi ces scènes là vous vous êtes condamnée à ne pas les voir ? Comment alors nos échanges pourraient-ils avoir un sens ?
Car jamais jusqu'ici dans nos échanges vous n'avez une seule fois évoqué les 6 autres heures du film.
Pourquoi réduire Shoah à une controverse religieuse, patriotique ou sociologique ? Ce que ce film est à mille lieux d'être.

Et toi Bertrand tu affirmes que :

" A ce titre, le film de Lanzmann m'était apparu, dès le début, comme entaché d'une certaine intention. Et il a frappé fort dans les consciences.
J’ai découvert, au jour le jour en vivant ici, encore plus l’affreuse inexactitude de certains témoignages distribués en pâture facile et sous l'étiquette bien sérieuse de "document historique". La fameuse image du conducteur de locomotive polonais manœuvrant son train à l’entrée de Treblinka, la tête démesurément extirpée de son engin, a participé, sciemment ou non, à une immonde confusion.
Tout ça pour dire combien ce peuple, en plus d’être martyrisé, a été calomnié, comme si l’ouest voulait se déculpabiliser d’une certaine et coupable défaillance à son égard.
L’horreur consiste, parfois et en filigrane, à vouloir amalgamer le bourreau et le billot, d’où le titre de mon texte.."

Plus loin Bertrand tu précises encore dans le même sens :

"Barbara, je partage votre point de vue quant à Lanzmann , aux moyens utilisés et aux buts poursuivis, indignes d'un artiste à moins qu'il ne se propose de falsifier son propos, ce qui l'exclut du domaine de l'art.
Je me souviens aussi de Télérama présentant cette photo lors de la diffusion de Shoah avec un commentaire on ne peut plus ambigu. »

Quant à moi, je ne peux partager tes propos unilatéraux et sans appel sur Shoah et sur Lanzmann et je me demande si nous avons vu nous aussi le même film ?

Bien à vous. Philip Seelen



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Barbara à Philip, en réponse  à la suite du compte-rendu du livre de Lanzman,

Pour ce qui est de la projection du film en version intégrale à Varsovie en 1986, ce ne fut pas dans un cinéma de la périphérie, mais en plein centre ville au cinéma Muranow. A l'époque Le Monde avait publié l'information. Bikont, qui est allée le voir  au Muranow,  précise qu'il a été projeté dans plusieurs villes.
Très peu de gens sont allés voir l'intégrale: pour Varsovie, Le Monde signalait la présence des grandes figures de l'opposition de l'époque. Mais il faut préciser qu'à cette date-là, le public susceptible d'être intéressé par le film intégral était très occupé à survivre (on était  toujours à l'époque des tickets de rationnement) et  faire à tout le travail d'opposition clandestine.
Le fait que la première traductrice ait été la fille d'Ochab m'explique les raisons pour lesquelles, d'après ce que Lanzmann a dit à Janicka, elle avait peur de s'adresser aux gens dans la rue.  Parce qu’on la reconnaissait comme juive  en raison de son profil sémite, comme le suggère Lanzmann, ou en raison du fait qu'elle devait être consciente des luttes de pouvoir qui ont valu à son père d'être écarté après 1968 et des interdits politiques dont était entouré le sujet de l’extermination des Juifs dans tout le bloc soviétique, avec une  rigueur renforcée après 1968 en Pologne ? Pour moi, le doute sur la sincérité de Lanzmann est permis. Précisons que Edward Ochab a, pour une fois, fait preuve de courage dans sa vie  de dirigeant politique communiste, premier secrétaire du parti de 1953 à 1956 qui à l’époque s’était inventé une posture de distance à l’égard du stalinisme qu’il l’avait pourtant  fidèlement soutenu jusqu’en 1953, et qu’il a sacrifié ses   fauteuils d’homme de pouvoir capable de s’accommoder de tout, en protestant contre la campagne antisémite de 1968.
Je note la différence entre "question droite" pour Lanzman et "question agressive" pour la traductrice. Pour le "zydki", j'avoue que moi-même j'ai été très étonnée de l'entendre cet été, alors que j'essayais de trouver d'éventuels papiers familiaux, dans la bouche d'une archiviste d'une minuscule ville de province tout à fait typique de ces bourgades de marché paysan où, avant 1939, la moitié ou plus de la population était juive.
Mais il faut se rendre compte que la population juive se distinguait de la population polonaise par la langue et par la tenue, surtout pour les hommes d'après ce qu'on voit sur les photos, puisqu'il y a de plus en plus d'albums de photos publiés actuellement. Et le syndrome de la culture de l'altérité était sans doute renforcé par le fait que cette population juive était pour moitié une population de gens venus de l'Est: Biélorussie et Lituanie, à la fin du 19ème siècle et encore au début du 20ème siècle, après les décrets d'abolition du servage et d'émancipation des Juifs dans l'empire russe. De surcroît avant 1939, la Pologne rurale des territoires qui avaient été rattachés à l’empire russe était terriblement arriérée : dans les zones de l'Est, où ont été installés les premiers camps d'extermination des Juifs avant que les nazis   ne mettent en fonctionnement Auschwitz, le taux d'analphabétisme chez les adultes était  très important, car le vrai travail de scolarisation systématique des campagnes n’avait commencé que dans la période 1918-1939. L’appellation « Polska B », utilisée par Bertrand dans ses billets, est née dans la période 1918-1939 pour opposer l’Est (Polska B) à l’Ouest  (Polska A) où l’industrialisation avait  commencé.
Tout ceci explique aussi pourquoi les nazis ont pu trouver des clients polonais pour profiter des miettes du pillage qu'ils ont effectué dans les maisons juives. Quant aux trafics liés au fait que ces usines de fabrication de la mort avaient du personnel masculin à l'intérieur dont Lanzmann ne parle guère dans son film, la presse polonaise en a donné des échos, puisque l'extradition de Demaniuk, bourreau de Treblinka, a fait l’objet d’articles de fond sur la période de la guerre. Krzysztof Pruszkowski m'a signalé un article de Wyborcza qui traite de la nombreuse descendance que Demaniuk a laissé en Pologne. Je l'en remercie, car il avait échappé à mon attention.
Pour le silence de Lanzmann sur ces aspects-là des bourreaux des camps d'extermination, Bikont pense que la fascination de Lanzmann par l'URSS explique beaucoup de choses. Elle lui a demandé pourquoi il n'a pas cherché à aller à Babi Jar. Il a répondu par une pirouette: "on me cherche des noises". Et il refuse l'idée que les Polonais pendant la guerre étaient coincés entre deux totalitarismes.
Bikont, dont je précise que son grand sujet de reportages et interviews est la question juive en Pologne, nous présente un Lanzmann qui est un mixte de justicier juif qui rend la Pologne catholique responsable de l'extermination des Juifs et de personne qui en 1997 était encore loin d'avoir fait le deuil de ses illusions prosoviétiques. Elle donne quelques citations de sa discussion avec lui qui mettent en évidence une radicale impossibilité de rapprocher les points de vue. Et décidément la version que Lanzmann donne de ses relations avec Karski me donne à penser qu'il faudrait que j'aille vérifier ce que Karski écrit dans le texte qu'il a écrit pour Zeszyty Historyczne. Pourquoi une telle insistance sur les contrats de la part de Lanzmann ? S’agirait-il de détourner l’attention du lecteur du vrai problème?
Bref Shoah, un grand film assurément, mais qui ne manque pas de paradoxes et qui est bien révélateur de l’époque où il a été produit. En 2004, Guillaume Moscovitz a fait un film sur Belzec que les Polonais pourront voir sans avoir les mêmes réticences que face à Shoah.

 

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Barbara à Philip, en réponse aux questions qui me sont adressées

tunnel.jpgIl est bien évident qu'après ma première fureur, j'ai vu le film en entier. Et j'ai trouvé que, au total, Shoah était un très grand film, malgré ses défauts.
Quant à ma première réaction, elle s'explique par le fait qu'avant d'aller voir Shoah, j'avais vécu   l'expérience de ces questions rhétoriques sur le taux d'antisémitisme que contenait le lait maternel que j'avais sucé dans mon enfance, dans lesquelles  on attendait de moi que j'avoue  au moins les péchés de mes parents. Expérience un peu rude, quand  on n'est pas dans la norme attendue et qu’on est écouté avec un air de profonde  incrédulité.
N'oubliez pas qu'à l'époque où le film est sorti, la certitude que les Polonais étaient complices de l'extermination des Juifs et que la Pologne a été choisie comme territoire d'extermination pour tous les Juifs d'Europe en raison de ses sympathies pour les nazis était une sorte de dogme en France, pour les gens qui se posaient la question. Ce n’était que le résultat du fait que pendant des années et des années, il y a eu des combats d’arguments entre les Juifs des USA et  les réfugiés politiques polonais. Mais comme les Polonais n’avaient pas d’outil de propagande  bien puissant, ils ont été perdants dans la guerre des lobbies aux Etats-Unis pendant toute cette période. Ce dogme, Lanzmann était loin d'en être exempt à l'époque où il a fait le film. Il semble gommer cet aspect de son évolution dans son autobiographie. Mais c'est bien ce dogme qui explique qu'il y ait dans Shoah ces deux séquences: celle avec les habitants du village de Grabow qui se situe à une quinzaine de kilomètres de Chelmno et ne présente d’intérêt que par l’architecture de la bourgade  juive qui s’y est particulièrement bien conservée (pour ma part, j’ai vu la même architecture à Siedlce vers 1980), ainsi que la séquence à Chelmno, au moment une procession sort de l'église.
A l'époque de l'entretien avec Anna Bikont, on voit que Lanzmann en est à une période où il commence à tempérer légèrement, au point qu’Anna Bikont lui dise, alors qu'il émet  un mot de compassion à propos d'un Polonais dont le champ jouxtait le camp de Treblinka: "Cela, vous ne l'aviez jamais dit jusqu'à présent." Or l'entretien avec ce paysan dans Shoah commence par un "Alors, donc, il était aux premières loges pour voir tout ça, là-bas?" dont l'agressivité ne m'avait pas échappé.  Ce que Lanzmann  n’avait jamais dit jusqu’en  1997  est le propos suivant : « Personne ne naît héros. Ces gens étaient impuissants. Si j’étais né paysan dans les environs de Treblinka, je me serais sans doute comporté comme eux.»
Pour la séquence du machiniste, personnellement,  je ne l'avais  pas ressentie comme agressive quand je l'ai vue,  parce que je comprenais bien ce que  disait  Gawkowski et ce que pouvaient être les motivations personnelles d’un homme détruit par son affreuse expérience. Mais quand j'ai vu comment les spectateurs français lisaient cette séquence, j'ai été effrayée de ses conséquences.
Quant aux questions religieuses et sociologiques, elles sont extrêmement importantes pour le cas polonais dans l'histoire de la Shoah, car c'est près de la moitié des Juifs d'Europe qui vivaient en Pologne en 1939. Ceci s'explique par la présence juive séculaire, mais aussi par un mouvement de migration vers l'Ouest des Juifs de l'empire russe qui a été l'effet de l'émancipation des Juifs en 1863. Le résultat en a été que sur les terres polonaises, de 1863 à 1918, la population juive, dans les villes polonaises de l'empire russe (qu’elles soient grandes villes ou petites bourgades de marché paysan), a doublé, voire triplé. Au fur et à mesure que je progresse dans mes lectures sur l'histoire des Juifs de Pologne, je m'aperçois que c'est un point d'histoire extrêmement important, car les mouvements de migrations, qu’ils soient polonais ou juifs, ont été stoppés à partir de 1929 d’une part par l’arrêt de l’immigration aux USA et d’autre part par le fait que l’Europe de l’Ouest arrivait à grand peine à absorber les gens qui ont fui Hitler en Allemagne puis en Autriche.
Sur cette question, selon moi très importante, je n'ai toujours pas vu de livre en Français qui soit d’une objectivité satisfaisante. Il y a eu un colloque sur "Juifs et Polonais" en 2004 à la Bibliothèque Nationale qui a fait un peu bouger les lignes des représentations de l'histoire et dont le résultat vient d'être publié. Et quelle  ne fut pas la surprise pour le public qui était venu nombreux d'apprendre que les Polonais avaient aidé les Juifs. Une vraie révolution dans les esprits des personnes dont les ancêtres étaient venus de Pologne avant 1939 ou après 1945 ! La Bibliothèque Polonaise de Paris  organise également un colloque qui se terminera par une intervention du président du CRIJF ces jours prochains. Mais, à mes yeux, les publications actuelles en langue française n’ont pas épuisé toutes les questions qui me semblent devoir être traitées pour expliquer toutes les spécificités de la Shoah en Pologne, sans doute en raison du fait que les historiens polonais ne sont pas conscients du poids des ressentiments à l’égard de la Pologne d’avant 1939 qui se transmet dans les mémoires juives en France.
Si tout cela était connu, ni Krzysztof Pruszkowski, ni notre ami Zbigniew qui intervient dans les commentaires, ni moi, nous ne serions lassés par la nécessité d'expliquer, ré-expliquer et expliquer encore.


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A l'attention de Barbara de la part de Philip Seelen

Vos arguments, Barbara, développés dans vos deux dernières interventions me permettent de très bien comprendre vos critiques et votre attitude à l'égard de Shoah, même si je ne partage pas toutes vos formulations. Mais cette dernière remarque est dans le propos qui nous lie totalement secondaire. Les mémoires de Lanzmann apportent aussi des éléments illustrant la relation âpre, unilatérale et parfois méprisante, basée sur une vision préconçue et étriquée de l'histoire de la communauté juive de Pologne et des liens ancestraux de celle-ci avec le peuple et les élites polonaises que le cinéaste semble cultiver au-delà de l'histoire réelle.
Le cinéaste a entretenu et semble entretenir encore avec la Pologne, son peuple et son histoire, une relation basée sur certains clichés typiques d'une gauche européenne accrochée à une vision nostalgique, erronée et figée du socialisme réel, vision qui ne tient aucunement compte de l'histoire tragique de cette nation au 20e siècle.
Lanzmann maintient un silence radio absolu sur la longue dictature communiste dont nous nous sommes tous réjouis de la chute en 1989. Il ne parle jamais du pays réel qu’il visite et dans lequel il réalise son film. Il semble rester fixé sur une série de traits qui fige sa vision d’un monde transcendantal servant uniquement à illustrer son film, Shoah, ce qui est la seule chose qui lui importe alors.
C'est d'ailleurs cette relation unilatérale du cinéaste français avec le monde polonais qui provoque encore et toujours, et ce plus de 20 ans après la sortie du film, un profond malaise chez la plupart des spectateurs et des critiques, qu'ils soient polonais ou non, de l'oeuvre de Lanzmann.
Barbara, merci pour la qualité de vos échanges sur une question aussi sensible que celle sur laquelle nous venons d'échanger longuement.

Cordialement. Philip Seelen



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A Philip,

Pour moi, la composition sociologique de la Pologne de la période 1918-1939 était une structure sociologique porteuse d'un conflit ethnique potentiel, selon le schéma classique qui a généré les conflits ethniques dans le monde que nous avons connu après 1945. Or quand on invite Lanzmann à des colloques qui traitent de la Shoah sous l'angle de la recherche des analogies et des différences de la Shoah avec les conflits ethniques connus, il refuse, considérant que c'est une hérésie.
Il me semble que Lanzmann entretient  une relation à sa judéité qui l'empêche de réfléchir. Et surtout, pour un défenseur d'Israël, il en connait fort mal l'histoire. Car les publications polonaises de l'après 1989 m'ont appris que c'est le Polonais Ksawery Pruszynski, un pilsudskiste dans la Pologne d’avant 1939 et un auteur de reportages qui méritent d'être lus par tous les historiens du monde qui étudient la période historique 1918-1939, qui présidait la commission de l'ONU qui devait établir la charte de constitution de l'Etat d'Israël. Le point sur lequel il travaillait était la recherche d'une règle de répartition des populations juives et palestiniennes qui permette d'éviter une structure sociologique analogue à celle qui avait existé en Pologne de 1918 à 1939  et dont il connaissait par expérience  les effets désastreux. Malheureusement, les fondateurs de l'état d'Israël ont proclamé leur état avant que la commission n'achève ses travaux.
Et la conséquence est un pétrin inextricable. Si l'expérience polonaise avait pu porter ses fruits, qui sait?, le conflit israélien aurait peut-être été fortement atténué.
Je ne vous demande pas de préciser les justifications que Lanzmann donne à sa critique de « La Terre de la grande promesse » de Wajda, car ce que vous avez dit sur le lien qu'il établit avec le repas chez le maire de Chelmno m'a éclairée. En effet, Bikont précise que Lanzmann  a été furieux de découvrir qu'à la sortie des ripailles chez le maire, on lui a présenté une facture de 100 dollars. Bref, ce maire était à l'évidence un communiste à la polonaise tout à fait dans la norme moyenne: un esprit étriqué bourré de préjugés, mangeant à tous les râteliers : celui de l'Eglise et celui du parti, et fasciné par l'odeur de l'argent.  Mais en déduisant de cette désagréable expérience que tout ça nous conduit à l’antisémitisme de Wajda, Lanzmann se contente d’enfiler une succession de clichés qui  ne peut que semer le doute sur  la qualité de sa réflexion.
Car Wajda, dans « La Terre de la grande promesse », ne fait qu’une transposition  d’un roman de Reymont, le Zola polonais, qui a eu le prix Nobel de littérature, après son roman « Les paysans ». Et ce que d’ordinaire le spectateur  polonais retient  du film de Wajda, c’est que le personnage le plus crapuleux des trois crapules qui se sont acoquinées pour faire fortune à Lodz n’est  ni le Juif, ni l’Allemand, mais le Polonais ! Ce que montre « La Terre de la grande promesse » est le début d’une mutation de la société polonaise traditionnelle qui se poursuivait lentement jusqu’en 1939 et la  transformation du hobereau polonais en  industriel. Et il n’y a aucun doute sur le fait que les transformations économiques sont venues d’Allemagne en Pologne et que les Juifs vivant sur les territoires polonais s’y sont adaptés plus vite que les hobereaux polonais.
Certes,  Lanzmann   essaie de nous faire croire que son film n’est pas anti-polonais.  Mais  à la sortie de Shoah,  Libération titrait : « La Pologne au banc des accusés ».  Si bien que ces tentatives m’amènent à émettre l’hypothèse que Lanzmann  a   du être bien surpris qu’on  lui retourne l’accusation. Dure expérience pour un individu qui se voyait  en procureur à l’autorité morale  incontestée et qui l’amène à faire flèche de tout bois, y compris de petites bassesses.
Moi aussi, je vous remercie de cet échange fort long qui nous a permis de préciser une question  importante, étant donné le rôle qu’a joué le film de Lanzmann dans la naissance de l’intérêt que le grand public français  a accordé à l’extermination des Juifs mais aussi dans la propagation des  clichés sur la Pologne.
Je remercie  également Bertrand de nous offrir cet espace de commentaires si précieux pour  rectifier ces clichés.

 


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ciel.jpg

A Barbara et Philip de la part de Bertrand

Ces échanges minutieux, intelligents, admirablement documentés et d'une honnêteté remarquable honorent ce blog et éclairent mes textes sur la Pologne d’un tel jour, que c’est à moi de vous remercier, Barbara et Philip.
Je suis moins documenté que vous autres et, ayant lu avec précision, ce que vous avez écrit là, m’y étant instruit aussi, je vous ai proposé de publier en texte à part entière vos échanges.
Vous m’y avez autorisé et je vous en sais fort gré.
Ce projet a maintenant pris forme, après que je vous l’ai soumis par courrier privé.
Ce que j’écris sur ce pays naît de ce que j’y vis et de l’amour qu’il m’inspire à bien des égards.
Pour répondre sur un point précis à Philip je lui dis, avec l’amitié dont il me sait porteur, que ça n’était pas une bonne question, un bon procédé, que d’interroger si nous avions bien vu le même film.
Nous savons, qu’en fonction de ce que nous portons en nous de sincérité, de vécu, de joie et de tristesse, d’espoir ou de blessures, nous pouvons lire les mêmes pages d’un livre sans y recevoir les mêmes phrases.
Je ne dénie donc pas à Lanzmann ses qualités et le travail monumental qu’il a effectué. Mais vouloir transmettre la mémoire, surtout celle-ci, celle du crime scientifiquement organisé le plus redoutable et le plus répugnant de toute l’histoire humaine, demande qu’aucun propos ne puisse prêter à la moindre confusion.
Je sais. Plus facile à dire qu’à exécuter. Mais, je le répète, c’est un sujet qui n’admet aucune erreur, aucune médiocrité, aucune négligence, aucune ambiguïté..
Autant donc le savoir avant de l'aborder, qu'on réponde au nom de Lanzmann ou à celui de Dupont.
Et l'abordant, qu'on prenne l'entière responsabilité de son propos.

Donc, nous avions bien vu le même film.
Je me souviens parfaitement, à l’époque, sur La Rochelle, des réactions d’antipathie, certaines à peine voilées et d'autres carrément explicites, vis à vis du peuple polonais. Alors ?
D’où, ma relecture du film. Je me souviens parfaitement de tout ça et les réflexions de Barbara sont venues ici corroborer mes convictions d’alors.
Ceci étant dit succinctement, je voudrais dire que j’ai eu le même sentiment que le cinéaste en me rendant à Majdanek et à Sobibor….Je le dis un peu dans le texte initial  Le billot des bourreaux. L’horreur avait désormais un lieu, une forme, une géographie, une bouleversante présence en même temps qu’un silence tellement lourd !.
J’ai eu aussi cette interrogation face à la proximité des faubourgs de Lublin, même si, en plus de 60 ans, la ville avait pris de l’ampleur, mais pas tant que ça au regard des anciennes cartes.
Des immeubles, à cent mètres tout au plus, sont là et chaque matin et chaque soir, les habitants de 2009 peuvent voir sans ne plus les voir, les stigmates du crime le plus sanglant de l’histoire de l'humanité.
Et ma gorge s’est nouée pour ce pays.
Je n’ai pas eu le premier réflexe, somme toute assez désobligeant, de Lanzmann, de dire : Mais…Mais les gens ne pouvaient pas ignorer, alors…
Non. Car enfin, la Pologne est un beau visage…Un visage à angle plat, boisé, placide, serein et qui ne demande qu’à aimer et à sourire ! Et ce visage porte à jamais les marques abominables, indéfectibles, d’un vitriol jeté par des assassins venus d'ailleurs !
Venus d'ailleurs et d'un autre système, Monsieur Lanzmann, et je revendique  pleinement  mon titre : Le billot des bourreaux.
Bon sang, qui a pensé aujourd'hui à ce fardeau que la géographie polonaise doit supporter au quotidien de mémoire ? !!?
QUI ?
Et la géographie n’est rien, sans les hommes qui sont là, avides d’y vivre !

Tous les matins et tous les soirs, Dorota et moi passons à quelques centaines de mètres du lieu du massacre de Łomazy d’août 42…
Je disais hier que je m’étonnais assez désagréablement que ce lieu de mémoire ne soit signalé que par une petite, une toute petite pancarte approximative.
Oui, m’a t-elle dit. Mais la Pologne est criblée de lieux marquant cette infamie…Se souvenir, oui, il faut se souvenir…Mais les gens veulent vivre aussi. Vivre ! Tu comprends ?
J’ai compris effectivement quelque chose d’essentiel et j’ai été d’accord avec elle. J’ai compris quelque chose qu’on ne comprend pas forcément quand on se souvient depuis Paris, La Rochelle, Zanzibar ou de Montcuq.
En tout cas j’ai compris quelque chose que Lanzmann n’a pas compris un quart de seconde.

A Sobibor, le sentiment était autre qu’à Majdanek. Presque plus terrible parce qu’il n’y a plus rien de l’horrible architecture des camps, détruite par les criminels eux-mêmes.
Reste le silence, les arbres, le ciel qu’on croirait qu’il gémit encore.
J'en avais écrit ce texte, ici.



Ce pays, le plus éprouvé du cataclysme nazi, a des raisons, d’immenses raisons de vouloir qu’on soit juste, très juste avec sa mémoire.
Mais vous savez déjà tout ça.
Chaleureusement à vous deux et merci encore pour ce débat, hautement mené, honnête et tellement primordial aujourd’hui encore.
Bertrand

Les images sont de Philip Seelen.

Qu'il en soit ici, encore et toujours, chaleureusement remercié.

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20.01.2011

Brassens : les mots du cygne

Les croquants

brassens.jpg Brassens a déjà vilipendé le croquant. Dans Brave Margot, il s’agit d’un paysan qui passe à la ronde et qui, malotru, s’en va cancaner par tout le village qu’il a assisté à une scène insolite : une jeune fille allaitant un chaton.
Dans Chanson pour l’Auvergnat, les croquants sont les braves gens de La Mauvaise réputation, les bien-pensants, les bien intentionnés, toujours du côté de la loi du plus fort, lâches et sans imagination.
On les retrouve ici, pavoisant en ville, l’escarcelle dodue et le ventre replet. Ce sont des campagnards qui viennent s’encanailler en ville et qui, bourgeois parmi les bourgeois, achètent à prix d’or les bonnes grâces des jeunes filles.

Je me permets de faire une digression car le propos m’évoque un épisode en même temps plaisant et assez noir de ma vie. C’était en 1977 et, alors en cavale,  j’avais pour quelque temps élu domicile clandestin à Paris, chez un copain, rue Saint-Denis, près du passage du grand cerf, exactement.
C’est dans la foule qu’on est le mieux à l’abri des regards qui vous veulent du mal.
Je n’avais rien à faire dans ce petit appartement assez  sordide et, contraint de ne sortir que pour  le strict nécessaire,  je passais mes soirées, voire mes après-midi, à la fenêtre. J’avais ainsi remarqué que les gens, des hommes surtout, déambulaient dans cette rue avec, qui un attaché-case, qui une petite valise, qui une petite pile de documents à la main, comme s’ils étaient en transit, comme s’ils vaquaient à quelque honorable occupation, alors que, pour la plupart, ils ne cherchaient qu’une Belle à leur goût pour passer un moment agréable, un moment socialement tabou. J’en prenais un en point de mire, au hasard, et je m’amusais à le suivre des yeux. Il remontait la rue, la descendait, la remontait (elle est longue, depuis Beaubourg jusqu’au petit arc de triomphe de la porte Saint-Denis), s’arrêtait pour faire mine de regarder sa montre, faisait semblant d’être intéressé par  une vitrine de magasin, et, enfin, se décidait…Il disparaissait soudain dans l’ombre d’une entrée d’immeuble et s’allait furtivement acheter un brin d'orgasme.
C’étaient là, à n’en pas douter, des croquants, des honnêtes gens, de grands moralistes en goguette et honteux de leur goguette… Le besoin d’amour a sa morale que la morale ne comprend pas. Je me marrais en sourdine. Ça passait le temps, et fin de la digression.

Le croquant est donc un rustre mal dégrossi, mais il est aussi un bonhomme socialement respectable.
Il tire son nom du croc, instrument d’agriculture dont il s’armait lors des insurrections paysannes que l’Histoire a consacrées sous le nom de «Révoltes des Croquants». Ces révoltes sporadiques éclatèrent entre 1594 et 1660 dans le Bas-Limousin, le Périgord, le Quercy et en Gascogne.
Elles étaient marquées par un fort esprit antifiscal et anti-étatique, tout comme celles des
«nus pieds» du bocage normand en 1639 ou des «bouilleurs de sel». Ces derniers faisaient évaporer de l’eau de mer dans des marmites sur les plages du Mont Saint-Michel, pour échapper à la lourde gabelle de Richelieu.
La Révolte des Croquants a fait dans les années 1960 l’objet de fortes controverses idéologiques, certains l’analysant comme un phénomène de la lutte des classes, les autres comme la manifestation d’un mouvement traditionnel dans la paysannerie et uniquement dirigé contre la fiscalité et l’Etat.
Cette dernière analyse, qui ferait du croquant un lointain précurseur du poujadisme, emporte plus volontiers mon adhésion, car, en fait de lutte des classes, ce croquant-là ne combattait nullement le seigneur. Au contraire, il prenait souvent appui sur lui, et inversement, comme en 1637 quand La Motte La Forest réunit une assemblée de trente mille paysans.
Par évolution, le langage n’a retenu du croquant que sa rusticité et ses manières brutales. C’est en effet avec une nuance de mépris qu’on a qualifié dans les siècles suivants une personne de «croquant », pour indexer un homme peu raffiné, peu cultivé, mais avec des gros sous.
C’est ce sens exact qu’emploie Georges Brassens. Chez lui, le croquant est ce bourgeois repu et goujat, chez qui la qualité n’a d’égale que la quantité de pièces d’or détenue dans son escarcelle.

*
Les fill’ de bonnes mœurs, les fill’ de bonne vie,
Qui ont vendu leur fleurette à la foire à l’encan
Vont s’vautrer dans la couche des croquants,
Quand les croquants en ont envie…

Si Lisa n’appartient qu’à l’amour de son poète sans une thune, comme le manant de Bécassine, c’est qu’elle ne vend pas l’inaliénable.
Le croquant ne peut que s’en étonner, lui qui croit dur comme fer que tout s’achète et ne connait des rapports humains  que le rapport marchand. Il ne peut dès lors que s’attrister de constater que tout ne lui est pas accessible par la seule vertu des écus sonnants et trébuchants.
Par-delà l’idée d’enchère, l’encan introduit en effet une forte notion de malpropreté morale. Vendre à l’encan suppose un lourd marchandage conféré par la racine latine in quantum : pour combien ?
L’expression la plus courante est mettre à l’encan pour nommer un trafic honteux.
Brassens ajoute une touche plus affligeante encore en parlant de foire à l’encan. La foire évoque tout de suite celle des bestiaux, voire des esclaves ou des ouvriers agricoles, avec des maquignons sanguins, omnipotents, hâbleurs et braillards.
À  ma connaissance, on ne trouve l’expression ainsi  formulée que chez lui. Mais qu’on ne s’y trompe cependant pas : là  comme partout ailleurs, Brassens ne se pose pas en moralisateur. Il place sa Lisa au centre de son chant et lui sait gré de se tenir hors de portée du croquant.
Le reste, franchement, il s’en fout et il s’en amuse !


brassens.jpg

La file indienne

 Voilà que l’animal soudain,
Profane les pieds du trottin,
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle,
Furieus’ elle flanque avec ferveur
Une paire de gifles à son suiveur,
Tortillant de la croupe et redoublant le pas.

 Trottin Sous La Pluie _1898_ _C 16_.jpgJuste une petite remarque quant à l’utilisation du mot trottin  dans cette scène de la rue, distrayante et badine, où tout le monde suit tout le monde, de la soubrette au mari jaloux en passant par le loubard et jusqu'à la mort d'un flic.

Brassens n’a jamais interprété lui-même cette composition.
Ce sont Bernard Lavalette - que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Vaison-La-Romaine et qui me fit compliments pour le livre que je vous offre ici par séquences - puis Maxime Le Forestier, qui la portèrent à la connaissance du public, après la disparition du poète.
Le «trottin» est en fait une jeune ouvrière employée chez le bourgeois, pour faire les courses principalement. C’est un de ces vieux mots tombés en désuétude et que l’écrivain affectionne particulièrement.
Tiré du verbe « trotter », dont le sens premier est de faire beaucoup de démarches et d’allées et venues, il évoque bien cette jeune fille vaquant toujours, de-ci de-là, à quelques emplettes pour le compte de ces messieurs-dames.

Illustration : Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923) - Trottin sous la pluie (1898) -

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19.01.2011

De la géographie souveraine

PB140019.JPGGnojno est un hameau au bord du Bug.
Plus exactement au-dessus du Bug, car la vallée y est plus profondément encastrée dans le sable
qu’ailleurs, de sorte que les quelques habitations se trouvent perchées sur une petite colline qui surplombe la rivière. On peut alors en admirer, depuis un coin de bosquet touffu en équilibre précaire sur une falaise de vieux granit, les méandres d’un bleu-gris nonchalant, qui se fraient un passage entre des bosquets d’aulnes et des prairies naturelles.
La rivière d’ordinaire tellement bouillonnante, sauvage, quand elle fait office de frontière entre la Pologne et la Biélorussie, est à Gnojno d’une impassibilité endormie : elle pénètre là, par un ample détour, à l’intérieur de la plaine polonaise et ne sépare alors plus que deux communes, Sarnaki et Mielnik. C’est comme si elle prenait
très au sérieux son rôle de ligne de démarcation de deux mondes et ne jugeait pas nécessaire de se montrer infranchissable, quand il s’agit de n’être qu’une simple borne administrative intra muros.
Le petit bois de Gnojno est un très beau point de vue. Un site inattendu en ce pays où les paysages se conjuguent à l’angle plat. Rien n’indique cependant cette particularité. Point de signalétique à l’usage du touriste parce que pas de touristes - les touristes, c’est fait pour le soleil et les mers -  pas d’aire de pique-nique, pas de chemin d’accès. Le panorama a quelque chose de secret que semblent jalousement protéger d’inextricables halliers de ronces et d’arbustes rabougris.
Je l’avais découvert par un homme du crû, un paysan haut et maigre, auprès duquel je m’informais des particularités de sa région et qui m’avait d’abord emmené dans un cimetière abandonné, envahi par les sous-bois, un vieux cimetière orthodoxe avec des tombes effritées et des croix de bois vermoulu, puis, gêné, prenant bien conscience que c’était là peu de choses pour un Français qu’il pensait n’être venu de si loin que pour voir des choses mirobolantes, se grattant la tête, réfléchissant à ce qu’il pourrait bien encore me montrer, m’avait ensuite conduit jusqu’à ce charmant promontoire.
Presque en désespoir de cause.
Pour y accéder, il avait fallu traverser des broussailles enchevêtrées, des tapis d’herbes sèches, et franchir quelques clôtures, tant que je me demandais bien où cet homme me conduisait. Je le suivais de loin. Il avait l’air un peu loufoque. J’étais à peine rassuré.
Parvenu  à ce bois dont les lisières s’ouvraient sur le Bug majestueux, j’avais écarquillé les yeux et l’homme avait souri.
Je lui avais rendu son  sourire. C’est rare, très rare, un homme qui vous prenne par la main rien que pour vous montrer un paysage. Les hommes sont bien au-dessus de ces naïvetés géographiques à présent. Les paysages ont dans leurs yeux d’abrutis la candeur des mauvaises toiles. Des croutes.

Je regardais, du haut,  ce Bug si paisible et me disais qu'il était un sacré farceur.
Car à quelques kilomètres d'ici, à Janòw, ce capricieux a eu l’idée soudaine de prendre un raccourci, d’abandonner un large méandre pour couper au plus pressé.
Et dans l’enclave qu’il est ainsi en train de former, il change sans vergogne les données de l’histoire et les frontières  établies  par les grands découpeurs de Yalta. Plus de cent hectares jusqu’alors polonais vont ainsi passer sous la houlette du drapeau biélorusse.
On commente l’affaire, on s’interroge…Tout se passera dans le calme. Le Bug est souverain. Faudra voir à trouver un arrangement administratif, sans doute.
Je gage néanmoins que s’il y  avait sous cette centaine de pauvres hectares sablonneux quelque richesse capable d’alimenter la frénésie des moulins bancaires, les hommes, les grands évolués dédaigneux de la géographie et des paysages, deviendraient vite des sauvages des temps anciens et, pour un caprice du Bug rêveur, feraient parler la poudre et le sang et les larmes et le feu.

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17.01.2011

Brassens : les mots du cygne

 Une jolie fleur

 Le ciel l’avait pourvue des mille appas
Qui vous font prendre feu dès qu’on y touche…

GeorgesBrassens.jpgÇa n’est pas là une grande pièce de Brassens, j’en ai bien conscience. Elle offre trop le flanc à ce que les imbéciles lui ont reproché de son prétendu penchant misogyne et elle a été tellement rabâchée qu’elle en est devenue un peu fatigante.
Ceci étant dit, si Brassens a fustigé quelques éléments de la gente féminine, il n’a pas été trop tendre non plus avec des corniauds portant roupettes dans le pantalon. Voir Lèche-cocu, La guerre de 14-18, La tondue et etc.
Parce que la connerie n’a pas de sexe, tout simplement.
Je m’arrête donc sur ce petit vocable, appas, qui mérite qu’on le lise. Si nous l’écoutons simplement, nous entendons «appâts».
Et toute la sémantique en est dès lors changée.
On le retrouve d’ailleurs plusieurs fois chez Brassens, toujours aussi joliment orthographié :

Quand elle passe avec ses appas
Et qu’on ne la contemple pas,
On est un mufle, un esprit bas,
Un vieux fossile

Le vieux fossile - poème non daté -

*
Avec ses appas
Du haut jusqu’en bas
Bien en place

Le Bistrot  - 1960 -

*

Remball’ tes os, ma mie, et garde tes appas

La fille à cent sous - 1961 -

L’appât est en effet un leurre dont on se sert pour attirer le gibier ou le poisson. Transposé dans le domaine humain, mordre à l’appât  indique clairement que l’on s’est laissé séduire, sinon par une tromperie, du moins par des apparences flatteuses, ostensiblement mises en valeur à cet effet.
Bref, que l’on est tombé dans un piège.
C’est un peu la même idée que véhicule le mot « drague » qui, par ailleurs, désigne une sorte de filet de pêche à la traîne. Voilà qui est élégant !
Pour nous dire tout cela, Brassens trempe sa plume dans une encre un peu plus raffinée.
Il utilise à dessein une forme plus ancienne du mot et qui, ainsi orthographié, suggère les charmes, les attraits d’une femme et, le plus souvent, ses seins.

 

brassens.jpg

 
Puis un jour elle a pris la clef des champs,
En me laissant à l’âme un mal funeste,
Et toutes les herbes de la Saint-Jean
N’ont pas pu me guérir de cette peste.

photo_1291834657552-1-0.jpg Une jolie fleur qui prend la clef des champs, cela paraît fort naturel et l’allégorie est heureuse. Cependant, s’agissant de la belle dont on est éperdument épris, cela laisse évidemment des stigmates qui  ne guérissent sans doute que difficilement.
Il tombait sous le sens que ces plaies, œuvres d’une jolie fleur,  puissent être cautérisées par des herbes. Le remède avait un lien de parenté saisissant avec le mal. Mais Bernique !
Pourtant, les herbes cueillies à la Saint-Jean étaient réputées, dans la croyance populaire, comme relevant de la panacée. Elles étaient censées transmettre aux hommes leurs vertus, capables de les guérir ou de les préserver de tous les maux.
Chez Brantôme et chez Bonaventure des Périers, écrivains du milieu du XVIe siècle, l’expression employer toutes les herbes de la Saint-Jean signifiait qu’on usait de tous les moyens envisageables pour réussir dans une quelconque entreprise.
Mais notre poète ne garde pas pour autant rancune à celle qui a mis son cœur à vif. Il n’en veut pas davantage aux herbes de la Saint-Jean.  Il les rappelle même, avec indulgence, à notre bon souvenir.
Et c’est fort plaisamment qu’il utilise, dans ce champ  lexical lié à la maladie et à la guérison, une syllepse de bon aloi, «peste ».

 

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1956

Auprès de mon arbre

 J’ai maintenant des frênes,
Des arbres de Judée,
Tous de bonne graine,
De haute futaie…

 chene.jpgCes strophes occupent une place de choix, non usurpée, dans notre patrimoine poétique.
À  la fois guilleret et profondément mélancolique, le poème passe en revue les chemins illusoires où l’homme se fourvoie quand il sacrifie au luxe, au confort, à la mode et à la modernité, au prix de son âme de poète.
Brassens sait de quoi il parle. Il était déjà célèbre,  son nom était déjà sur toutes les lèvres, qu’il habitait encore l’impasse Florimont, sans eau et sans électricité. Des gens du spectacle qui étaient venus le voir, se sont écriés, quand ils se sont retrouvés dans cette impasse, qu’il devait y avoir erreur, qu’ils cherchaient Brassens, le poète, celui qui… Eh ben celui qui, oui, remplissait les salles de Bobino et bientôt de l’Olympia habitait bien là, dans ce capharnaüm chéri, dans l’ombre, un livre, un crayon  et un cahier toujours à la main !
Que les crâneurs du hit-parade littéraire, de la chanson ou du journalisme en prennent aujourd’hui quelques leçons d’humilité : cet homme les surpassait tous de quarante têtes et n’en bombait pas pour autant le torse !

Auprès de mon arbre est une vision de l’esprit. Une allégorie superbe, presque biblique, pour dire «quand j’étais moi-même».
Cet arbre, cet alter ego, c’est le chêne, sur les racines duquel est né le mot robuste, Robor, is, le chêne rouvre.
Symbole de la longévité et de l’authenticité, le chêne est chez Brassens un personnage récurrent, témoin des bassesses et des cruautés humaines : il se trouve malencontreusement sur le chemin de deux aigrefins amoureux dans Le grand chêne et on pend un homme à ses branches dans la poignante Messe au pendu,  réquisitoire sans égal contre la peine de mort.

Parce qu’il a des allures d’éternité, le chêne n’est jamais à la mode, comme ces arbres de jardin dont s’ornent les pavillons. Mais pourquoi  les arbres de Judée par opposition au chêne ? Se peut-il que notre perfectionniste n’ait choisi cette essence que pour sacrifier à la rime ?
Non point. Car l’arbre de Judée est un arbre à vocation uniquement ornementale, dont les abondantes fleurs roses, d’apparence dissymétrique, s’épanouissent aux prémices du printemps, bien avant que les feuilles de l’arbre ne soient sorties.
À  lui seul, il symbolise ainsi la victoire du  paraître  sur l’être.
Et puis, surtout, il doit son nom à Judas Iscariote, l’apôtre cupide et malhonnête qui selon les évangiles de Matthieu et Marc, livra Jésus-Christ au tribunal suprême juif pour trente pièces d’argent.
Mesurant - certes un peu tardivement - les conséquences de sa trahison, Judas Iscariote se pendit aux branches d’un arbre qui porte le  nom  «d’arbre de Judas » ou « arbre de Judée »

Quand on plaque son chêne comme un saligaud , comme un traître à ce que l’on porte en soi d’authentique, on ne mérite qu’un  arbre supportant  le poids d’une telle histoire en son jardin !

 

brassens.jpg

 

J’habit ‘plus d’mansarde,
Il peut désormais
Tomber des hallebardes,
Je m’en bats l’œil mais…

 

Tomber des hallebardes, la métonymie est certes connue. La violence de la pluie peut en effet évoquer la pointe aiguisée de l’arme d’haste, qui pique et qui transperce. On trouve cette expression à la  fin du XVIIIe siècle dans le dictionnaire de Furetière : « Quand il pleuveroit des halebardes la pointe en bas »…

Cette explication ne donne cependant pas satisfaction à tous les auteurs et je m’en suis référé au dictionnaire des expressions et locutions, établi par Alain Rey et Sophie Chantereau, Le Robert, avril 1995.
Ils émettent l’hypothèse d’une substitution de synonyme entre hallebarde et lance. En effet, ce dernier terme possède également, depuis le XVIe siècle, le sens argotique de « eau », et, par extension, de «eau de pluie ». On en trouve la forme verbale chez Victor Hugo, Les Misérables : il lansquine, pour dire il pleut.
On peut dès lors s’interroger sur l’origine du terme argotique lui-même car, du XVe au XVIIe, les lansquenets, de l’allemand Landsknecht, les serviteurs du pays, étaient des mercenaires allemands au service de la France. Ces mercenaires se distinguèrent à Ravenne et à Marignan. Ils étaient armés de lansquenettes, épées courtes et larges, à deux tranchants.
L’expression tomber des hallebardes en devient donc plus riche et plus subtile, puisqu’elle joue sur un glissement de sens, du sens usuel, arme, au sens argotique, eau.

Il pleuvrait littéralement des armes faites de pluie.

14:38 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.01.2011

L'esprit des lois

bastille.jpgToute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la loi.
Puis, comme la vie évolue,  l’idée a forcément évolué, dans ce domaine précis comme dans tous les autres, l’esprit étant un arbre à feuilles caduques, qui s’adapte à ses saisons sans pour autant renier sa qualité d’arbre.
Mais c’est bien connu, la caque sent toujours le hareng, l’arbre préfère mai à décembre et, en dépit de cette évolution, disons intellectuelle, raisonnable,  adulte hasarderais-je même, l’instinct est, pour moi,  toujours là qui commande au premier réflexe, qui se tient d’emblée sur ses gardes dès qu’on évoque la loi.

Erigée à partir de la Constituante de 1789 en principe révolutionnaire de la souveraineté d’un peuple – le pouvoir des urnes opposé au pouvoir d’un seul – quelque deux siècles plus tard, en ce qui me concerne, cette loi a été vécue, ainsi que par les êtres de mon acabit, ceux qui sont nés avec un pied bot social, qui n’avaient que très peu de chance et même pas du tout envie de gagner une compétition, ceux et celles plantés du côté de l’obéissance plutôt que du côté des faiseurs de décrets, comme l’expression coercitive chargée de protéger la propriété, la richesse, le pouvoir des nouveaux souverains, la morale judéo-chrétienne, l’étroitesse du champ d’expression et toutes les aliénations inhérentes à cette triste panoplie.
Sans doute écran de fumée d’une certaine idéologie, mais aussi pratique d’une vie. Ignorer la loi, ça n’est pas très grave, en dépit des écriteaux orgueilleux dont s’affuble la République où nul n’est censé l’ignorer. Mensonge éhonté d’un pouvoir falsifié ! Plus de 80 pour cent des électeurs, crétins  bêlants, ignorent à peu près tout des origines et des fondements de la démocratie qui fait des lois.
Passons…Ignorer la loi, donc, ça ne dérange pas grand monde. La combattre, là…
On y laisse des plumes sur les parois d’une cage. C’est la loi ! Qui combat la loi, doit être écarté pour protéger ceux qui ne la combattent pas. Moi, je pensais plutôt l’inverse.
La loi protège. Mais elle protège qui ?
J'ai invariablement et de façon lapidaire toujours répondu à cette question par : Le pouvoir en place. Et voilà bien l’erreur de parallaxe où mes engagements, mes sentiments, convictions et combats m’ont fourvoyé.
Car si je suis passé
bien des fois outre la loi qui voulait me barrer le chemin, m’interdire d’aller là où je voulais aller me balader,  j’ai également refusé, victime d’une certaine cohérence, qu’elle ouvre au-dessus de ma tête son parapluie, sous les intempéries les plus violentes comme sous les cieux les plus sereins.
Il m'a en effet toujours semblé que d'invoquer la loi pour faire valoir son droit - aller se moucher à la pélerine du chat fourré - était indigne, aveu d'impuissance, et que là où l’avocat parle à votre place et où le juge décide pour vous, l’anéantissement de la liberté individuelle est totale. Vous n'êtes plus rien, qu'un citoyen sans âme trimballé d'une plage à l'autre par les grandes écumes de la loi.
C’est sans doute philosophiquement très vrai. Nietzsche, en substance, affirme que l’homme ne  sera pleinement  humain que  lorsqu’il sera capable de se faire son propre avocat.
C'est pratiquement, que ça se gâte. Ainsi, ayant rejeté instinctivement l’aile protectrice du bon droit, n’ayant compté, utopie dévastatrice, que sur l’esprit humain  et de fraternité pour le définir au cas par cas, la loi m'a refusé bien normalement son secours  global et m'a dépouillé de la moindre prétention à la moindre parcelle de la moindre propriété.

Vengeresse d’avoir été méprisée, la loi, Hydre de Lerne sans l'ombre d'un Hercule pour la ramener à la juste raison,  s'est faite pour ma gueule Loi du talion.

Image : Philip Seelen

08:04 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.01.2011

Brassens : les mots du cygne

Le nombril des femmes d’agent

Voir le nombril d’la femme d’un flic
N’est certain’ ment pas un spectacle
Qui, du point de vue de l’esthétiqu’,
Puisse vous élever au pinacle…

Chartres.jpgEu égard au propos plaisamment égrillard du poème, on est en droit de s’attarder sur le sens exact de "pinacle", associé au nombril de la dulcinée d’un représentant de l’ordre public.
Du latin ecclésiastique pinnaculum, lui-même dérivé de pinna, la plume ou l’aile, le Pinacle avec un grand P a d’abord désigné le faîte du temple de Jérusalem avant de devenir un terme propre à l’architecture pour nommer la partie la plus haute d’un édifice. De section quadrangulaire ou polygonale, il se termine par une pyramide ou un…cône !
Le pinacle servant d’abord de contrepoids pour maintenir la culée ou la tête du contrefort, il est massif et de conception
simple dans les constructions romanes, avant de s’orner de fleurons à l’époque gothique. Ceux des cathédrales de Chartres et de Reims abritent de petites statues.
De purement fonctionnel pour l’équilibre des forces, il évolue donc vers l’esthétique et c’est ce point de vue-là qui intéresse le poète : joindre l’utile à l’agréable.
Faisant d’une pierre deux coups, si j’ose, Brassens emprunte à une expression née au début du XVIIIe , «monter au pinacle» ou «être au pinacle», c’est-à-dire parvenir à la situation la plus élevée.
Mais, répétons-le, l’artiste ne se situe que «du point de vue de l’esthétique».

À  noter que Brassens a repris ici la musique qu’il avait composée sur un poème de Gustave Nadaud, Carcassonne, dans lequel un vieillard de Limoux  se lamente, non pas de ne pas avoir eu accès au nombril d’une femme de flic, mais à la belle cité de Carcassonne.
Les strophes sont construites exactement de la même manière et le thème, la poursuite d’un idéal fort prosaïque, est le même.

Il s’agit donc là d’un détournement.

________________________________________

1954

Je suis un voyou

 
J’ai perdu la tramontane
En trouvant Margot
Princesse vêtue de laine,
Déesse en sabots…


Vincent_Voiture.pngLongtemps j’ai écouté puis chanté cette perle, m’appliquant à correctement plaquer le do huitième case pour ne pas saboter le ré mineur septième capricieux qui lui succède immédiatement, en pensant au vent qui souffle depuis le nord des Alpes et vient s’étaler sur la Méditerranée, tant il est vrai que le mot «tramontane» évoque d’abord ce vent-là, le sud, les plaines du Roussillon.
Et puis, il me semblait que nos souvenirs d’enfance sont toujours bercés par la musique d’un vent et par des parfums mêlés à ce vent, quel que soit l'endroit d'où nous sommes partis.
Je ne puis évoquer mon enfance sans la présence du grand souffle de l’océan pénétrant loin sur les terres, tout chargé d'embruns et bousculant des vols paniqués de grands goélands et de mouettes, qui fuyaient les tempêtes du large. Si je perdais le souvenir, l'image plus exactement, de ces hivers balayés par les vents de l’ouest, je perdrais assurément une partie de ma mémoire enfantine.
J’ai donc longtemps cru qu’en trouvant l’amour chez Margot, le poète avait
en même temps perdu l'ingénuité et la notion de son enfance, avec  la musique des vents qui y est associée.
Je trouvais belle cette figure métaphorique.

Mais Brassens aime les archaïsmes. Il redonne ici à «la tramontane» son sens initial tiré de l’italien transmontana, sous entendu  stella, l’étoile au-delà des monts, celle qui indique le Nord, les Alpes marquant le Nord pour les Latins. L’étoile polaire.
On sait qu’avant la boussole et le compas, cette étoile servait de point de repère, aux navigateurs surtout. On la trouve ainsi nommée, transmontana stella, dans le livre de Marco Polo (1298).
La perdre de vue, c’est donc perdre le Nord, être désorienté, et c’est bien ce qu’il advint au poète amoureux.
C’est par ellipse, par métonymie, que la tramontane est devenue le vent qui vient de l’étoile polaire, celui qui souffle du nord sur la côte méditerranéenne, ou du nord-ouest, dans le bas-Languedoc.

D’ailleurs, on trouvé littéralement l’expression perdre la tramontane chez Vincent Voiture (1597-1648) de même que chez Molière.
Tombée en désuétude, Brassens a redonné à la belle locution une seconde jeunesse... Et  ce n'est pas  là une faute de syntaxe mais une  anacoluthe.

Illustration  : Vincent Voiture

brassens.jpg

 

Le mauvais sujet repenti

Rapidement instruite
Par mes bons offices,
Elle m’investit d’une part
D’ses bénéfices…
On s’aida mutuellement,
Comme dit l’poète.
Elle était l’corps, naturellement,
Puis moi la tête.

 Page.jpgQuand l’artiste trempe sa plume dans le ruisseau, les pauvres diables de la cour des miracles, même les plus immondes, deviennent des héros de la tragédie humaine et la poésie, celle qui est généreuse, rend alors à la misère son vrai visage, pathétique et humain, là où l’ordre coercitif ne voit que fange et perversion.
Nous verrons plus tard, avec l’incomparable Complainte des filles de joie, l’indignation du poète pour le  minable qui, du haut de ses étroits remparts et de sa sexualité muette et sans imagination,  méprise la putain. Nous verrons Brassens la prendre sous les ailes bienveillantes de sa muse.
Le mauvais sujet repenti - chanté pour la première fois dans les baraquements de Bassdorf, pour les copains, et, plus tard, interdite de radio -  est à la fois l’écho moderne de François Villon et du naturalisme à la Zola.
Le saugrenu existe et, après celles de Baudelaire et de bien d’autres, les rimes de Brassens le jettent à la face du bourgeois et de sa morale apodictique : «Vois donc ce qui est, là, juste devant ta porte !»

Ainsi cette pitoyable association entre la prostituée débutante et un souteneur à la ramasse que Brassens nous présente tragi-comiquement par une allusion à une poésie de Jean-Pierre Claris de Florian.
Pâle disciple et imitateur de La Fontaine, cet auteur de la seconde moitié du XVIIIe dont Sainte-Beuve raillait méchamment la naïveté, nous est surtout connu pour ses fables, dont «L’aveugle et le paralytique».
Ces deux hommes handicapés se rencontrent par hasard et décident de s’associer, l’aveugle proposant de porter le paralytique, en échange de quoi celui-ci le guidera :

« Aidons-nous mutuellement,
La charge des malheurs en sera plus légère,
Le bien que l’on fait à son frère
Pour le mal que l’on souffre est un soulagement. »

Rencontre de deux misères et je ne suis pas certain que parmi les millions de gens qui ont chanté ou écouté cette chanson, beaucoup aient idéntifié, dans "comme dit l'poète", un certain Jean-Pierre Claris de Florian.
Les féministes, elles, pour avoir fait profession de ne voir  partout que du feu, y ont vu le chant trivial d’un gros phallo.
Misère de misère !

brassens.jpg

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13.01.2011

Chez Bonclou et autres toponymes

 

9782814501065.png


François Bon vient de procéder à une nouvelle publication de Chez Bonclou et autres toponymes et je l’en remercie vivement.
Je l'en remercie parce que le souci d'un éditeur de qualité, qui se respecte et respecte ses auteurs, est de veiller à ce que les textes ne meurent pas. C'est beaucoup de travail et beaucoup de temps.
Dans les logiques de l'édition marchande, on ne s'encombre donc pas de ce souci : quinze jours à l'essai, retour à l'envoyeur, pilon, et circulez, auteurs, il n'y a plus rien à voir !
Nouvelle couverture, donc, nouvelle mise en pages, nouveau découpage en fonction des lieux évoqués, table des matières plus lisible.
Nouvelle adaptation, in fine, à l’évolution graphique de Publie.net lui-même.

Car ce texte figure parmi les premiers que publia François et je n’en suis pas peu fier.
C’était au début 2008. Trois ans déjà !
François nous avait fait part par mails privés de son projet, lancé le 1er janvier, après qu’il eut
mûri sa conviction et travaillé dans l’ombre.
Dès le mois de mars, je lui proposais Chez Bonclou. Ce fut mon premier pas vers l’édition numérique, une belle aventure, l’aventure des chemins nouveaux de la littérature et, quitte à être lourd - ce qui ne m’effraie pas outre mesure - je le répète, chemins bientôt incontournables.
Ceci étant dit, ils sont déjà incontournables dans les faits. C’est dans les têtes que le virage a du mal à être amorcé. Faudrait un peu plus d'accélération et de prise de risques.
Cette difficulté vaut pourtant preuve, les choses incontournables ayant toujours plus de difficultés à se faire admettre que les erreurs d’aiguillage.

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12.01.2011

Partir, c'est mourir un peu

p.jpgQuand il traverse des fleuves, quand il va voir sur l’autre rive si la vie y est plus printanière, le voyageur passe des ponts.
Il les passe. Il les franchit. En vainqueur. Et  s’il a dans l’idée de rebrousser un jour chemin  - car enfin un voyage ne vaut aussi que par la possibilité de son propre échec - il s’assure que ces ponts seront réutilisables au cas où.
Il tâche d’éviter la Bérézina. Il est un voyageur. Pas exactement un aventurier.
Mais les ponts qu’on traverse sont éphémères. Ils sont beaucoup moins solides que les murs. Si le voyageur tarde trop à se retourner, il voit s’écrouler tous les pontons. Vermoulus. Sans objet.
Et l’eau qui tourbillonne d’écumes, exactement là où son pas s'était inscrit. 

Remonter l’aval ou descendre en amont pour trouver un nouveau gué ? Peine perdue tout ça. Le voyage que commande la nécessité n’en est déjà plus un. Il est la déroute du renoncement.
Alors ? Dresser là son campement et ne plus se soucier des échos de l’autre rive ?
Ils viennent pourtant les échos, si on les interroge de la voix. Ni les voix ni les échos n’ont  besoin de ponts pour traverser les fleuves.

Un copain est sous les froides ténèbres depuis bientôt deux ans, qu’ils viennent de me dire les échos. Un vieux copain.
Quoi leur répondre ?
On ne répond rien aux échos.
C'est eux qui vous répondent. Alors, on les écoute et on se tait.
On sait trop bien qu’un jour, c’est de vous qu’ils partiront, ces échos-là.

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11.01.2011

Si le cœur vous en dit,

111615224_reference.jpg...je vous propose d'écouter Jean-Jacques Epron,  récemment invité d’une émission radio. Il y parle de son métier, de ses convictions et de son art…
Vers la fin, il vous parlera de Zozo, chômeur éperdu et de son auteur, avant de conclure par deux pages de  lecture.
Je mets en ligne parce que j'en ai par-dessus la tête des silences et des brouhahas convenus et que ça fait chaud au
 cœur, d'ici ou d'ailleurs, d'entendre un ami, un artiste, qui parle avec chaleur de ce qu'on a pu faire d'à peu près bien.
Disons de ce qu'on a fait de moins mal.
C'est ici.

Et
, sans aucun rapport avec Jean-Jacques, un article que je viens de découvrir.

 

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10.01.2011

Brassens : les mots du cygne

J’ai rendez-vous avec vous

 La fortune que je préfère,
C’est votre cœur d’amadou,
Tout le restant m’indiffère,
J’ai rendez-vous avec vous

vrchlicky.jpg
Puisqu’il est associé au cœur d’une Dame amoureuse, le sens du mot « amadou » est spontanément admis par celui qui écoute, chante ou lit le poème. Mais peut-être n’en soupçonne t-il pas pour autant toute la finesse.
Une petite investigation nous fera alors mieux saisir pourquoi le poète l’emploie ici, surtout un poète dont la langue au berceau a été formée par les  sonorités provençales.
L’amadouvier est en fait un champignon parasite des arbres, qui fait de gros dégâts principalement dans les forêts de hêtres et dans les peupleraies. Ses fibres spongieuses donnent une substance : l’amadou. Le mot est provençal et signifie également « amoureux », car l’amadou est très inflammable.
Il était connu et très prisé des hommes du Paléolithique, non comme combustible capable d’entretenir un feu, mais comme premier élément pour faire jaillir ce feu, au même titre que l’étoupe ou les mousses sèches. Le frottement rapide de deux baguettes de bois produisait un échauffement suffisant pour le porter jusqu’à l’incandescence.

L’amadou était donc tout indiqué pour une métaphore explosive ayant trait aux affaires de cœur.
À ma connaissance, peu de poètes ont usé de cette métaphore pour chanter leurs peines ou leurs espoirs d’amour.
On la retrouve cependant  chez un écrivain tchèque de la fin du 19e, fort injustement méconnu en Europe occidentale, Jaroslav Vrchlický, de son  vrai nom Emil Frida.
Son influence en Tchécoslovaquie n’a eu pourtant d’égale que celle de Victor Hugo en France. Ce postromantique a publié plus de soixante recueils de poèmes, quinze pièces de théâtre, des essais critiques et des nouvelles.
Fin lettré et traducteur talentueux, il a traduit de nombreuses pièces de  littérature étrangère : françaises, italiennes, catalanes, espagnoles, allemandes, portugaises, anglaises, persanes, scandinaves et….provençales !
On comprend mieux dès lors que l’écrivain tchèque ait pu accéder à ce mot d’origine provençale et comment ne pas soupçonner l’infatigable chercheur de textes méconnus qu’était Georges Brassens, de ne pas être tombé un jour amoureux de cette strophe ? :

« Pour juste un peu d’amour, J’irais, j’irais partout,
J’irais cheveux au vent, j’irais pieds nus,
La neige ? Dans mon cœur ce serait amadou,
L’orage ? À mon oreille une chanson de merle… »

Vrchlicky, 1984 - Les fenêtres dans la tempête.

 

________________________________________

 

1953

Le vent

Des jean-foutre et des gens probes,
Le vent, je vous en réponds,
S’en soucie, et c’est justice,
Comme de colin-tampon !

 

proust.gif
Colin Tampon fut le nom d’une batterie de tambour des soldats suisses. Après la bataille de Marignan, le nom évolua en une métonymie  pour signifier les soldats de cette batterie, sans doute par pur esprit de raillerie, Colin étant dérivé de Colas et de Nicolas, prénoms qui servaient alors souvent de sobriquets à connotation péjorative.
Le tampon est, lui, le déverbal de tamponner et désigne celui qui cogne, qui tamponne, qui bourre et, dès le 17e  siècle, le colin-tampon dit un homme, gros et ridicule, qui ne mérite pas qu’on lui prête attention particulière.
De nos jours on dirait « un bourrin ».

L’expression «s’en soucier comme de colin-tampon » apparaît alors à la fin de ce même siècle et sans doute doit-elle son succès pérenne au mot « tampon » dont la sémantique est à la fois, de façon fort triviale, liée à la sexualité masculine, tout comme « bourrer », « enfoncer », en même temps qu’à l’indifférence : « se foutre de, « se tamponner de ».

Elle perdure jusque chez Proust, « À la Recherche du Temps perdu », Tome II :

« Mais qu’il soit Dreyfusard ou non, cela m’est parfaitement égal puisqu’il est étranger.
Je m’en fiche comme de colin-tampon. »

brassens.jpg

11:37 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

07.01.2011

Auguste comme Ravier

Père Ubu : Bougre de merde, voilà qui fait un rien drôle d'être en dedans d'la Pologne par - quinze en pleine nuit. Heureusement que la porte de cette maison était entrebâillée.

Mère Ubu : Quel silence. Et quel bel endroit ! Parait qu'le proprio est allé faire un tour dans son pays natal.

Père Ubu : Vous savez que c'est aujourd'hui dans la blogosphère le jour des vases communicants...

Mère Ubu : La blogo... quoi ? 

Père Ubu : ... sphère, cornegidouille ! La blogosphère, plus encore que la Pologne, est un peu le royaume de nulle part. Or les habitants de la blogosphère, le jour des vases communicants, vont bras dessus bras dessous et têtes en bas, l'un chez l'autre et l'autre chez l'un, ce qui fait que plus personne n'y comprend rien. De par ma chandelle verte, on va en profiter pour accrocher quelques tableaux de maîtres sur ses murs. Je suis sûr que ce billet de Thévenet, initialement prévu pour le blog Solko, ira bien mieux ici chez Redonnet. Les peintres sont de tous temps. Et de tous lieux. Aidez moi donc, madame ma femelle, au lieu de rester sur le sol comme une andouille aux bras ballants

(Ils accrochent le premier tableau, puis le billet commence)

 

 

coucherdesoleil sur étang.jpg

La peinture eut ce temps, ce moment, cet instant : on venait d’inventer la photographie. Et quoi, se disait-on, de plus bourgeois que cette nouvelle industrie ? L’heure, donc, ne serait plus jamais aux compositions de ruines antiques, aux natures mortes maniéristes, aux scènes galantes sous les bosquets. Et les portraits d’ancêtres seraient remisés au comptoir de chez ma tante.

Finis, les temps de Léonard, qui nous avait enseigné que les codes de la perspective devaient, sur un tableau, assujettir la représentation à une image parfaitement nette y compris en sa périphérie. Et comme l’ère du concept et le terrorisme de l’abstraction n’avaient pas encore séduit les élites, il y eut comme un appel d’air, un entre-deux, par lequel les peintres et leurs sujets quittèrent leurs cadres pour s’en aller par les sentes forestières.

Une collègue me disait tout à l’heure qu’elle avait pu voir l’expo Monet au Grand Palais durant les fêtes, après une heure et demie d’attente (elle s’en estimait heureuse, trouvant que c’était finalement fort peu) !  Je me suis demandé si Monet lui-même aurait été si patient. Même sûr, je suis, que non.


C’était le temps libre des impressionnistes. Celui de Monet, celui de Ravier. On connaît moins Auguste Ravier que Claude Monet, voilà pourquoi je m’aventure, si loin de Lyon, à en toucher quelques mots : car Ravier (1814-1895) vécut en cet âge d’or de la peinture qui, tout en se voulant réaliste, abolissait les lois figées de la figuration, cultivant le flou de l’œil et celui de la sensation personnelle, la joie vive de la lumière libérée de son carcan académique : on appelle ça l’impressionnisme.

LUMIERE SOUS CHAMPROFOND.jpg

Non loin de Morestel, une bourgade près de Lyon : des peintres misanthropes avaient donc fui la ville moderne et ses déjà uniformes habitants. Vous ne trouverez pas un humain sur les toiles de Ravier, ou seulement si minuscule et réduit à l’état d’une silhouette si chétive que, parmi le silence de ce qui l’environne, on admet sa présence sans plus y prêter attention. Ou bien, tout juste, leurs toits. Ravier a peint essentiellement des couchers de soleil sur des chemins de terre ou des bordures d’étangs qu’un même geste paraît enfanter et déchiqueter. Il étendu sa pâte, ni plus ni moins, la hachant en artisan solitaire et silencieux, un peu comme les pécheurs qu’il rencontrait sans doute aux abords de l’étang devaient parfois tailler leurs lignes, à la pointe du couteau.


Durant l’hiver 1880, il jeta sur papier un auto-croquis de lui, mais cette fois-ci à la plume, et dont voici les dernières lignes :

« Pas homme du monde du tout = Ahuri et bête comme une oie dans un salon, je fais ma patrie tout de même avec ceux dont je connais un peu la langue – sauvage et même timide quand je suis dépaysé = bienveillant familier avec tout le monde même les domestiques s’ils sont honnêtes (sic) et de bonne volonté (principe républicain). L’horreur de la mode l’horripilation de la queue de morue, comme Jean Jacques j’irai volontiers vêtu en arménien si je ne craignais qu’on dise que je pose. Et je passe la vie sans jamais m’ennuyer, après la peinture il y a les livres, l’histoire, les voyages, les poètes. Je laisse la foule applaudir Offenbach qui m’ennuie = Je ne crois guère à l’amitié, j’ai perdu la foi, et je ne crois plus à l’amour, la nature reste, c’est suffisant, c’est encore l’infini… »

 

les toits rouges ravier.jpg

 

Toile 1 : Coucher de soleil sur l'étang

Toile 2 : Lumière sur Champrofond

Toile 3 : Les toits rouges

 

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05.01.2011

Brassens : les mots du cygne

AVANT-PROPOS

 

brassens_zoom.jpgEn 1962, peut-être en 1963, mon frère aîné, menuisier-ébéniste de son état, poussa un beau jour la porte de la maison, portant fièrement dans ses bras une guitare qu’il avait eu la curieuse idée de fabriquer lui-même.
C’était une guitare énorme, lourde et rustique. Au-delà de la troisième case, les cordes s’éloignaient tellement du manche que le doigt, meurtri, n’avait plus assez de puissance pour prétendre produire une note digne de ce nom.
Mais c’en n’était pas moins une guitare. J’en fis la première confidente de mes émotions de pré-adolescent.
Je me l’appropriai.

Car les premiers effets de surprise retombés, le rudimentaire instrument fut accroché au mur. En fait, mon frère avait plus confectionné un petit meuble décoratif qu’un instrument de musique.
Faut dire que dans une maison de dix rejetons conduite par une femme seule, le superflu n’avait guère droit d’asile. Mais c’est une autre histoire…
Ce fut donc sur cette guitare artisanale que j’appris, les doigts torturés et bleuis par l’inconfort, les deux  accords d’une chanson qui nous écroulait de rire et que nous chantions clandestinement dans les couloirs et les dortoirs du collège où j’étais alors interne, Le Gorille.
Dans cette ambiance sévère, faite de rudes blouses grises, d’interdits et de discipline, de versions latines et de coupures à l’hémistiche, Le Gorille tenait lieu de véritable subversion.
Avec ce texte, qui allait bientôt ouvrir sur d’autres textes, est née alors une passion qui ne me quitta plus pour une œuvre différente, une œuvre frondeuse et qui me parlait enfin de la vie, de mes émois, de mes espoirs, de mes doutes et de mes colères, tel que j’avais moi-même envie d’en parler, sans avoir pour le faire les bons mots à ma disposition.
Avec Brassens, la poésie vivait enfin, elle avait enfin une voix hors des livres obligatoires et elle collait véritablement au monde. Aucun homme autre que Brassens, à mon sens, n’a rendu à cette poésie l’incomparable service de l’introduire partout, « dans les rues, les cafés, les trains, les autobus », sous l’apparente frivolité d’une chanson.
Bien que j’ai eu la chance de connaître au cours de ma scolarité des professeurs de français passionnants et passionnés - et dont je salue au passage la mémoire -  sans Brassens et sans cette guitare tout à fait primaire, je ne me serais sans doute pas penché sur Hugo, Villon, Baudelaire, Rabelais, Rimbaud et tous les grands de la littérature avec autant de délices.
Brassens fut pour moi une clef. Tout le monde trouve une clef quelque part. Moi, c’est chez le poète sétois que je l’ai trouvée.

Le temps a passé. Des saisons ont chassé des saisons, d’autres guitares, plus souples, sont venues sous mes doigts chanter une œuvre qui, elle, n’a jamais pris une ride.
Je me suis donc inscrit en faux contre les pédants de la quintessence littéraire qui prétendent qu’on ne lit pas Brassens, au seul prétexte, sans doute,  qu’eux-mêmes ne savent pas lire. J’ai lu et me suis arrêté sur les expressions et tournures particulières. Je les ai soulevées et ai regardé derrière la moustache du poète. Cette curiosité m’a embarqué pendant plus d’un an dans un insoupçonnable voyage au pays de la littérature, de l’histoire, de la mythologie et de la philosophie.
C’est le plaisir que j’ai tiré de ce voyage que je voudrais faire partager.
J’ignore si l’invitation a déjà été lancée. Volontairement, pendant tout le temps qu’a duré mon travail, je n’ai pas cherché à savoir car je voulais, par-delà une démarche purement encyclopédique, dire mes sentiments personnels, mes impressions originales, et, même, quelques souvenirs liés à l’œuvre.
Je serais alors comblé par-delà toutes mes espérances si mon ouvrage, même très partiellement, pouvait faire écho à Alphonse Bonnafé * qui, dans une préface d’un livre édité en 1964 chez Seghers et consacré aux poésies de Brassens disait :

«  Celui qui prendra le temps d’étudier méthodiquement tout le travail de nettoyage accompli par Brassens, rendra un grand service à son époque ; car le plaisir que nous prenons aux « chansons » nous en cache trop souvent la portée intellectuelle et morale.
S’il y a un homme du XXIème siècle, un peu plus heureux, un peu plus libre que nous, Brassens aura grandement contribué à en préparer la venue ».

*Alphonse Bonnafé fut le professeur de français du jeune Brassens,  à Sète

____________

 

1952

La Mauvaise réputation

 Pas besoin d’être Jérémie
Pour d’viner l’sort qui m’est promis,
S’ils trouvent une corde à leur goût,
Ils me la passeront au cou

 

Baudelaire1.jpgCe village qui tient le poète en si piètre estime, c’est le bateau universel sur les planches duquel  s’était déjà échoué l’albatros baudelairien.
Nous savons que c’est un village sans prétention. Mais, attention, si chanter Brassens en s’accompagnant à la guitare est chose facile pour qui veut le jouer en soirée festive, après ou avant libation, entre copains, en écorchant la mesure à contretemps et en tordant le cou à la pompe rigoureuse, jazz manouche, pour qui fait de l’à-peu près, il n’est cependant pas très aisé de le jouer bien, tout comme il n’est pas aisé de le bien lire, selon que le texte que vous aurez sous les yeux  dira :

Au village sans prétention,
J’ai mauvaise réputation…

Ou bien

Au village, sans prétention,
J’ai mauvaise réputation…

Cette virgule change tout de ce qui est sans prétention. Les versions diffèrent d’une copie à l’autre. Je m’en tiens, d’après les dires d’un exégète du poète, à la deuxième version.
Il en ira de même un peu plus tard pour deux vers de "Au bois de mon
cœur": 

Chaque fois qu'je meurs, fidèlement,
Chaque fois qu'je meurs, fidèlement,

Fidèlement,
Ils suivent mon enterrement...
Ou alors
Chaque fois qu'je meurs fidèlement,
Chaque fois qu'je meurs fidèlement,
Fidèlement,
Ils suivent mon enterrement...

Ça change tout. La deuxième version a ma nette préférence.

 Quoi qu’il en soit, parce qu’il est, forcément, original, parce qu’il n’a pas la même notion du bien et du mal, du laid et du beau que le commun, le poète au village est « exilé au milieu des huées » que pousse la foule scandalisée des braves gens.
Chez Baudelaire, il est moqué, méchamment taquiné. Chez Brassens, il est critiqué, montré du doigt. Il dérange si fort que bientôt on va se jeter sur lui.
Le ton monte.
Avec humour, Brassens prévoit une issue fatale à la confrontation entre l’esprit libre et le bien-pensant et, pour ce, point besoin d’être visité, comme Jérémie, par une puissance supérieure.

Car Jérémie, prophète d’Israël probablement né vers 650 av. JC, dont la parole, mémorisée par les disciples, constitue un des livres prophétiques de l’Ancien Testament, connut, quoique sous un tout autre registre, le même sort que celui promis au poète.
L’allusion qui lui est faite ici n’est donc pas fortuite. Une partie du livre de Jérémie décrit en effet la période trouble au cours de laquelle se prépare et s’accomplit la ruine du royaume de Juda, en 587 av. JC. Le prophète, qui avait rompu un long silence des prophéties en Israël, après avoir été adulé, craint et protégé par les puissants du royaume, fut ensuite placé en résidence surveillée, jeté au cachot et accusé de traitrise et de défaitisme devant l’ennemi. Emmené contre son gré en Egypte par de farouches opposants à la conquête de Babylone après la chute de Jérusalem, il fut probablement assassiné par ces mêmes individus.

Le destin tragique du prophète méritait un clin d’œil du poète, même si c’est pour lui signifier qu’il se passera de ses oracles quant à la clairvoyance sur son propre sort, surtout si celui-ci risque d’être soldé par la horde des « braves gens », toujours et partout si encline à casser «  de la différence ».


brassens.jpg


 
Le Gorille

 Dès que la féminine engeance
Sut que le singe était puceau,
AU lieu  de profiter d’la chance
Elle fit feu de  deux fuseaux

index.jpgQuoiqu’il ait été réveillé par leur indécent voyeurisme, il s’agit maintenant pour les mégères d’échapper au féroce et sexuel appétit du puissant anthropoïde et d’éviter coûte que coûte l’étreinte sauvage.
Une seule planche de salut : La fuite.

Il fallait là une expression qui marquât à la fois la panique et la rapidité. Une expression concise, avec des mots courts, d’une seule syllabe, deux tout au plus. Et, pourquoi pas, une allitération qui animerait encore plus l’image.
Mais peut-être une telle expression n’existe-t-elle pas. Le poète se fait alors alchimiste et, à partir de deux ingrédients par lui retrouvés, crée la touche recherchée.
Derrière les volutes  bleutées de la pipe, un sourire plein de malice….

D’abord, il y a chez Hebert, 1793, Le Père Duchesne, «  faire feu des quatre fers », en parlant d’un cheval qui part brusquement au galop et dont les fers font jaillir des étincelles au contact de la pierre du chemin.
Chez La Fontaine, ensuite, les jambes frêles sont des fuseaux : « Avoir des jambes de fuseau ».
La métaphore s’affine encore chez le Don Juan de Molière qui, pour signifier qu’on fait parler de soi, dit qu’on «  fait bruire ses fuseaux ». Elle se poursuit jusqu’au 19ème : « Etre monté  sur des fuseaux » et laisse son empreinte sur le langage contemporain avec l’adjectif « fuselé.»

Des étincelles et  des fuseaux…le tour est joué.

brassens.jpg

 

 

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03.01.2011

Brassens, poète érudit

J'ai donc mis en ligne, ci-dessous, les derniers chiffres de l’année 2010, toujours en nette progression, ce dont je vous remercie tous et toutes.
Car c’est là l’empreinte de votre fidélité à L'Exil des mots.
J’ignore encore si je publierai ces statistiques mensuelles pour l’année 2011. A vous de me dire si c’est bien utile et si vous y trouvez quelque intérêt.

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P1020003.JPG En revanche,  je sais que je vais rééditer ici tout au long de cette année, semaine après  semaine à partir de demain ou mercredi, la totalité de  mon premier livre (2001 et 2003), Brassens, poète érudit, publié chez Arthémus.
Sous un autre titre - je n'ai jamais aimé celui-ci - et je prendrai pour référence l’édition de 2003, qu’il faut donc que je recopie entièrement, n’ayant conservé aucun fichier numérique.
Mais ce travail fera d’une pierre deux coups, comme on dit, puisque j’ai l’accord de François Bon pour réunir, in fine, tous ces textes et les publier sur Publie.net, avec liens vers des vidéos de mon modeste crû.

Pour l’heure je publie ici l'extrait d'une lettre que m'adressa Emile Miramont, alias Corne d’Aurochs et ami d’enfance du poète, et qui figure  sur la quatrième de couverture de la seconde édition.

 

 

P1020012.JPG           Je publie aussi photo des messages manuscrits de trois amis de Brassens que j’ai rencontrés plusieurs années de suite à Vaison-la-Romaine et à Sète, et qui me firent l’honneur de leur amitié :
-   Le susdit Emile,
- René Iskin, premier compagnon et interprète de Brassens sur un vieux piano du camp de Bassdorf, en Allemagne,
- Pierre Onteniente, le fidèle tabellion de Brassens pendant trente ans, surnommé Gibraltar :

"Trempe dans l'encre bleue du Golfe du Lion,
Trempe, trempe ta plume,
ô mon vieux tabellion
Et de ta plus belle écriture,
Note ce qu'il faudra qu'il advint de mon corps,
Lorsque mon âme et lui ne seront plus d'accord
Que sur un seul point  : La rupture."

-----------------------------

" (…) Je tire d’abord mon chapeau devant le boulot phénoménal que tu as accompli. Depuis la compilation de tes choix dans l’œuvre de Georges, jusqu’au travail de documentaliste. A travers une telle diversité de sources, on atteint les dimensions d’un Himalaya. J’ai d’ailleurs,  et il n’y a rien d’étonnant, été souvent pris en défaut sous les projecteurs de tes commentaires. Ces derniers auront eu le privilège d’éclairer la lanterne de tous les Brassenophiles sur une montagne de connaissances qu’ils ignoraient.
Tu as bien mérité de Georges en ce sens ! Comme à la pétanque : Il a envoyé superbement le bouchon et tu as très bien pointé. (…)"

Emile Miramont, dit Corne d’Aurochs

 

 

PCArthemus-G-V04.jpgArthémus : Patrick Clémence et son épouse, à Vaison-La-Romaine, Avril 2004

10:23 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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