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23.08.2016

Le rat des champs

P4290434.JPGJamais je n’ai  su vivre en ville de durable façon. En tout cas, jamais plus d’un an.
Jamais je n’ai su intégrer cette nécessité d’une organisation citadine, d’un quotidien de fourmilière, d’un espace forcément voué à la promiscuité et où la solitude physique - le corps confronté à l’espace disponible -  ne peut s’opérer que sur soixante mètres carrés, payés le plus souvent à prix d’or.

Je vous vois déjà froncer le sourcil et soupirer que je m’embarque dans les ruelles éculées de la vieille dichotomie entre la ville et la campagne, que je vais mettre en vis-à-vis une beauté supposée et une laideur non moins supposée, que je vais opposer une poésie des lieux à une autre, les p’tits oiseaux mordorés des buissons aux pigeons merdeux, cacochymes et claudicants des places publiques, le parfum délicat des fleurs à l’odeur épaisse des fumées, l’air pur à la pollution et autres poncifs usés jusqu’à la corde.
Il y a peut-être un peu de tout ça – je n’ai, finalement, rien contre les poncifs - mais là n’est pas l’essentiel.
C’est ici la partie haute de l’iceberg.
D’autant que l’air pur est partout encombré, que les p’tits oiseaux mordorés depuis longtemps victimes de la destruction de leurs buissons se sont faits clochards citadins et, de granivores et d’insectivores, sont, pour beaucoup et suivant en cela l'évolution de l'espèce humaine, passés au stade de poubellivores, et qu’enfin le parfum du lisier n’est guère plus enjôleur que celui des tuyaux d’échappement ou des arrières-cuisines des restaurants huileux.
Mon sentiment serait plutôt organique. Ethnologique. Je suis né et j’ai vécu mes premières années d’illusions dans la campagne profonde des villages de la Vienne. C’est là que, pour la première fois, j’ai eu cette sensation indécise, délicieuse, et qui ne m’a jamais quitté, de la beauté primaire de la vie.
Cette sensation aussi d’une totalité, chacun étant le propriétaire absolu de sa chance de vivre.
Et si je suis alors à la recherche de mon temps perdu et de ma première forêt d’avant les mots pour la dire, c’est encore au milieu des campagnes que je les entends chanter le mieux, derrière tout le vacarme du monde.
Les paysages sont intégrés à mes émotions de vivre, qu’ils soient émaillés d’arbres nonchalants, qu’ils soient vastes champs nus déroulés sous la course du vent, vallons capricieux enroulés au creux des ombres, forêts aux fronts impétueux ou rivières décalquées sur une légère déclivité du terrain. 
Les paysages ont des lumières qui indiquent l’heure et des couleurs qui disent les saisons. Ils sont capables de vous dire où vous en êtes. Dans leurs bras, je sais que je tournoie en même temps que le grand mouvement des choses…. Et je peux dès lors m’inscrire dans un projet, une envie, murmurer un échec ou saluer le retour d’un espoir.

Partout en ville je me suis senti à l’extérieur de moi-même, je me suis entendu penser, je me suis regardé marcher en quelque sorte, cherchant à régler ma marche sur la marche d’un monde, n’allant pas à mon pas mais au sien. Car la ville pour moi renferme cet affreux paradoxe de la multitude solitaire. Croiser des centaines et des centaines de gens par jour, gens qui, tout comme moi, ont leurs peurs, leurs espoirs, leurs chagrins, leurs bonheurs, leurs soucis, leurs secrets, leurs insomnies, leurs trahisons, leur sensation du bien, du mal, du laid et du beau, sans même leur dire «bonjour» participe, pour un sauvage de mon acabit, de l’absurdité première sur laquelle viennent se greffer toutes les autres.
Et je n’ai jamais pu me débarrasser tout à  fait de cette première consternation : Tout jeune encore, vers cinq ans peut-être, ma mère m’avait conduit très loin, vraiment très loin, à Poitiers, c’est-à-dire à quarante-cinq kilomètres du village.
Il avait fallu se lever bien avant le jour, prendre son bol de lait à la hâte entre hypnose et réalité, aller à pied jusqu’à la Nationale 10, à travers les champs et les bois où dansaient des brouillards ruisselants de lune, attendre le car jaune des Rapides du Poitou, rouler longtemps dans la nuit, traverser des villages endormis, s’y arrêter, voir à travers le large pare-brise du chauffeur poindre enfin la première timidité d’une lueur avant d’être débarqués dans l’autre monde, grouillant de talons hauts et de fines bottines, sur des trottoirs plus larges que mes chemins d’école.
Ma mère me tenait par la main et se frayait un chemin entre tous ces gens empressés et muets. Elle me tirait et je sautillais pour suivre le mouvement et je souffrais d'avoir à tourner partout la tête, à droite, à gauche, derrière, en haut, pour faire exactement ce qu’elle m’avait enseigné et devait être respecté à la lettre sous peine de sévères représailles : dire bonjour madame et bonjour monsieur à chacun et chacune qui croisait mon chemin.
Fortement agacée par mon absurde civilité, elle finit par m’expliquer sans ménagements que la règle première de la politesse ne valait pas quand il y avait tant de monde !
La politesse, le commerce de la courtoisie, dont on me rebattait les oreilles jusqu'au dégoût, n'était donc qu'une question de nombre ! A plus de trois ou quatre, on avait le droit d'ignorer qu'on croisait des gens ; on avait le droit de n'en faire pas plus de cas que s'il se fût agi de pierres, de bouts de bois, de chiffons, de crottes de chien...
Cette affreuse découverte me fit sentir combien j’étais sur une autre planète, dans une sphère étrangère où les règlements n’étaient nullement semblables à ceux qui s’exerçaient au village.
De là à me convaincre que les tabous et les hommes n’y étaient pas les mêmes non plus, il n’y avait qu’un petit pas que je franchis allègrement.

Et ce fut assez lourd de conséquences et d'erreurs... De ces erreurs qui ont la vie dure.

13:35 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : écriture, littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.08.2016

Janów Podlaski - 2 -

hi.jpgUn certain après-midi de la mi-novembre, j’avais décidé de venir photographier les chevaux lorsqu’on les libère et qu’ils jaillissent des écuries en troupeaux serrés vers les prairies, ceintes d’arbres antiques.
Une revue francophone éditée à Varsovie m’avait en effet demandé un article sur le célèbre haras et j’avais subodoré que quelques photos de ces ruées quotidiennes seraient très indiquées pour illustrer mon propos.
C’est en effet un beau spectacle que ces hordes de soixante à soixante dix pur-sang qui détalent au galop et qui, pour dégourdir leurs muscles impatients, ruent, hennissent, font des pétarades, sautent, cabriolent, se mordent et chahutent en faisant voltiger autour d’eux des mottes de pelouse ou des nuages de poussière, avant de se mettre tranquillement à paître, leur excédent d’énergie enfin consommé.
Mais les horaires sont stricts. Les chevaux sont sortis à treize heures pile et, poussés par les cris des palefreniers, rentrés à quinze heures non moins pile.
Il faisait déjà froid.
Une espèce de crachin bâtard, mixtion de neige et de pluie, hachurait la grisaille des campagnes quand je pris la route de Białystok, cap sur Janów. Je traversai plusieurs villages aplatis de silence et, à Zabrowiec, situé à une dizaine de kilomètres du haras, je dus soudain ralentir car tout un alignement de voitures, stationnées n’importe comment sur l’herbe du bas-côté, rétrécissait considérablement la chaussée, pourtant déjà réduite à la portion congrue. Je roulai donc au pas, craignant qu’il n’y eût là - comme d’habitude - quelque accident de la circulation. J’aperçus bientôt sur ma droite, à travers la bruine et la buée des vitres, des silhouettes bariolées qui zigzaguaient, allaient et venaient, se couraient les unes derrière les autres, se croisaient et se télescopaient parfois. C’était franchement jaune et c’était vaguement bleu. J’entendis aussi des cris et, soudain, un puissant coup de sifflet, décliné de toute évidence à l’impératif.
Je compris qu’on disputait là, dans le froid et la neige, un match de football.
Je rangeai donc tant bien que mal ma voiture parmi les autres, car ces joutes footballistiques inter-villages m’ont toujours beaucoup amusé et je n’avais jamais eu l’occasion d’en voir une en Pologne. Et puis, cela aussi me ramène à mes primes aurores, tout môme, quand mes grands frères jouaient à être de vaillants footballeurs. Je me souviens surtout des dimanches soirs où ils rentraient fourbus, l’échine en compote, les mollets tavelés de bleus ou le genou sanguinolent, quand ce n’était pas les orteils tuméfiés sur lesquels ils montraient, indignés, les stigmates douloureux d’un crampon adverse.
Dans une grande bassine d’eau bouillante,  ils déposaient des lacets longs de deux mètres au moins, leurs maillots maculés, leurs chaussures crottées et, d’autant qu’il m’en souvienne, pestaient à peu près toujours la même chose : ils avaient perdu à cause d’un arbitre félon, auquel ils auraient volontiers cassé la gueule si les dirigeants du club, diplomates chafouins, ne les en eussent empêchés !

A Zabrowiec cependant, loin, très loin de mes vapeurs archéologiques, les joueurs couraient comme des dératés et des bouffées épaisses de vapeur s’échappaient par saccades de leur bouche entrouverte. On eût dit de petites locomotives énervées. On percevait le souffle court de leur respiration et le contact brutal de leurs crampons sur la pelouse gelée. Parfois même sur le tibia d’un gars qui, aussitôt, se roulait par terre comme un blessé mortellement atteint et en poussant des hurlements de détresse, immanquablement suivis des protestations vindicatives des spectateurs emmitouflés dans de lourdes pelisses, cigarette au bec, et qui tapaient du pied et qui gueulaient sans cesse, exhortant ou gourmandant, ceux-ci les jaunes, ceux-là les bleus.
Je ne m’attendais certes pas à un match de légende ! Mais tout de même à quelques belles phases de jeu, à une ou deux passes astucieuses et à un ou deux tirs au but qui auraient fait mouche ou qu’un gardien aurait bloqués d’une savante roulade. Je patientai longtemps et plus je patientais plus je sentais vaguement qu’il y avait quelque chose d’insolite dans la façon dont se déroulait cette partie.
Je jetai un coup d’œil alentour et pris soudain conscience que tout le monde ici, les joueurs, les arbitres, les spectateurs et moi-même avions le plus souvent la tête levée vers les nuages et les intempéries ! Je ne pus dès lors retenir un grand éclat de rire, qui fit à mon plus proche voisin faire une moue interloquée.
Le clou du spectacle était pourtant bien là : dans tous ces gens qui regardaient en l’air, comme s’ils bayaient aux corneilles, qui frétillaient du chef, en avant, en arrière, à gauche, à droite, comme des pantins, et qui allongeaient le cou, le cabraient, le rentraient et le faisaient pivoter d’un côté sur l’autre, le tout dans un ensemble parfaitement rythmé. On eût juré qu’ils suivaient des yeux, là-haut dans l’averse grise et blanche, un objet volant qui aurait fait des loopings et des acrobaties en risquant de leur tomber à tout moment sur le coin de la figure, et tout ça parce que, en bas, aucun des valeureux gladiateurs du dimanche, qu’il arbore tunique jaune ou tunique bleue, ne réussissait jamais ni à garder la balle au pied  ni à la clouer au sol !
Elle s’obstinait donc à voltiger en l’air, la bougresse et, telle une baudruche gonflée à l’hydrogène, semblait refuser avec acharnement les lois de la pesanteur. Dès qu’elle avait quelques velléités de toucher la terre, on frappait dedans à la sauve-qui-peut, comme pour s’en débarrasser au plus vite, et elle s’envolait derechef dans les airs, elle tournoyait, elle voltigeait, elle toupillait, elle s’élevait très haut et elle retombait bientôt sur la tête d’un gars, voire sur son échine courbée, lequel gars, épouvanté de la voir déjà là, la réexpédiait aussitôt dans les airs, parfois d’une ruade absolument grotesque et ainsi de suite...
De toute évidence, on rivalisait ici d’ingéniosité à qui ferait la chandelle la plus lumineuse ! On en avait oublié que le but du jeu était de l’expédier au fond des filets, à droite ou à gauche, cette satanée balle !
On ne visait que les nuages enneigés.
Je restai longtemps là, à rêver et à ricaner comme un perdu. Bien trop longtemps.

Il neigeait vraiment quand enfin l’arbitre moustachu réussit, non sans mal, à s’emparer de cette foutue montgolfière et à expédier tout ce beau monde aux vestiaires. Il neigeait sans pluie et la route était déjà blanche. Le vent soufflait plus fort et les arbres noirs des talus s’agitaient sous des nuées de flocons épais, obliques et serrés. Je roulai donc très doucement et arrivai bientôt aux portes du haras…
Fermé !
Il était quinze heures, passées de quelques minutes ! J’hasardai un œil à travers les lourdes grilles. Les prairies ensevelies sous la neige étaient silencieuses et désertes et, de chaque côté des allées, les belles écuries blanches et vertes, posées sur toute cette immobilité gelée, étaient verrouillées à double tour.
Je me traitai de triple idiot et restai planté là tout un moment, les bras ballants, mon appareil-photo de reporter à la ramasse dans les mains, désappointé, sous la neige qui me picotait le visage !
Tristes et froides, rampaient déjà les premières ombres de la nuit : le  bal grotesque de quelques bourriques du football m’avait privé du ballet princier des chevaux pur-sang.
Mais il est vrai  que j'avais fait un long, un très long détour par les chemins qui musardent au pays  des enfances, toujours pavés de mélancolie enjouée.

 

09:10 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.07.2016

Toujours les mêmes salades...

discussion-voisins.jpgJe lis, à propos du deuxième tueur de Saint-Etienne-du-Rouvray, récemment identifié :

 « À Franklin-Roosevelt, un quartier HLM récemment rénové, l'incrédulité prédominait ce jeudi chez les habitants, qui décrivent un jeune parfaitement normal. D'après des témoignages recueillis par Le Dauphiné libéré, il était "aimable, ouvert à la discussion et bien inséré dans la vie du quartier". Il avait obtenu son baccalauréat professionnel en 2015 et faisait depuis de l'intérim à l'aéroport ou dans un magasin du centre-ville après avoir enchaîné des stages dans la vente. Il aimait, selon son CV, les films de science-fiction, les jeux vidéo, la musique et la boxe anglaise. »

Que de l’ordinaire, en somme. La preuve : à des années-lumière des sanglantes tragédies qui se jouent en ce moment en France,  j’avais ouvert une des dix nouvelles du Théâtre des Choses, «La Mort et le bûcheron», éditions Antidata 2011, en ces termes :

« Vous aurez, tout comme moi sans doute, remarqué la teneur récurrente de ces témoignages de braves gens quand un horrible drame vient d’ensanglanter toute une famille quasiment sur le pas de leur porte, derrière la clôture de leur jardinet, dans la maison mitoyenne de la leur ou dans celle campée juste en face, de l’autre côté de la rue : le criminel était toujours un homme des plus affables, sans histoires, sans tapages, vie calme, travailleur et excellent père de famille.
Nous sommes bouleversés !
Il est rare d’entendre le voisin annoncer devant les caméras que l’assassin était un barbare, un voyou, un scélérat, une tête brûlée, un mauvais coucheur, un alcoolique, une teigne ou un désaxé. Ça n’intéresserait d’ailleurs pas grand monde qu’un assassin putatif se mît soudain en devoir d’assassiner et le journaliste, dont le ministère consiste pour une bonne part à épater les chaumières, en serait évidemment pour ses frais.
Le tueur est donc, selon les dires de ceux qui le côtoyaient quasiment tous les jours, un homme respectable et respecté, ce qui rajoute à l’ampleur dramatique de la tragédie, à l’ésotérique, aux insondables tourments de l’âme humaine et à la paranoïa vieille comme le monde selon laquelle, vous en avez une nouvelle fois la preuve, l’habit ne fait jamais le moine. »

La fiction rejoint donc dramatiquement la réalité et vice-versa. On marche sur des œufs pourris et les témoignages  ne sont en fait là que pour faire frissonner un peu plus la masse populaire, des fois qu’elle n'aurait pas eu assez peur. Et puis, un petite dose a posteriori, ça n'peut pas faire de mal, voyons !
Ou alors c'est pour amuser la galerie… Qui en a, du reste, bien besoin.
Je note quand même : il faisait depuis de l'intérim à l'aéroport… Rassurant, n’est-ce pas ?
On va nous annoncer un jour qu’un tueur kamikaze, un forcené, un psychopathe du fanatisme, faisait de l’intérim dans les salles de commandes d’une centrale nucléaire.
Remarquez, si on nous l’annonce, ce sera drôlement bon signe ! C’est si on n’a pas le temps de nous prévenir, que ça craindra cher !
Mais les voisins, s'il en reste, l’auront de toute façon tous connu, cet intérimaire chéri, comme un être des plus charmants à qui ils auraient volontiers donné le bon dieu sans confession.

Moralité : Ben, justement, je n’en trouve pas, de moralité.
Et Vous ?

14:22 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : écriture, société, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

17.07.2016

Une vieille Dame aux abois

jm.jpg Dans les déclarations du ministre français de l’intérieur, il y a - dix millions de fois hélas ! - un aveu terrible; un aveu désespérant que je crains depuis fort longtemps mais que je n’ose même pas me formuler, tant il peut être lourd, très lourd de conséquences.
Cet aveu est : «Le tueur nous était inconnu, il s’est radicalisé rapidement.»
Je n’en dirai pas plus. Comprenne qui voudra avoir le courage de comprendre.
Comprenne aussi qui aura le courage de voir dans quel bourbier s’est foutue la vieille France et quels risques mortels elle court.
Trois massacres en dix-huit mois... L'exaspération, la peur, l'inéluctable, l'humaine haine, peuvent prendre le relais de l'intelligence et conduire tout droit à la guerre civile.
Elle est déjà dans les têtes, confuse, cette désolation !
Et ce ne sont pas les abjectes déclarations et coups de menton répugnants d'une droite de plus en plus nécrophage qui vont apaiser les esprits. Juppé, le singe démocrate, le chafouin, le condamné pour magouilles chiraquiennes, le vieillard patelin et revanchard, a tombé le masque !
Chacun sait pourtant, qui lit l'Exil des mots, quelle sympathie m'inspirent les socialistes au pouvoir...

Mais elle s’en sortira, la vieille France !
J’en suis certain.
Quand on a derrière soi une histoire comme la sienne, quand on a traversé d’autres tempêtes, fait face à d’autres cyclones, vaincu d’autres cataclysmes, montré au monde quels étaient les chemins qui menaient à la dignité, qu’on a été mille fois trahi par les siens, on ne baisse pas les bras et la tête devant une nouvelle catastrophe parce qu’on sait que l’histoire en est pétrie, à intervalles plus ou moins réguliers.
Et que les petits peuples «soi-disant resplendissants» d’aujourd’hui, peuples qu'elle a aidés, soutenus jadis contre l'adversité, et que j’entends maintenant avoir plaisir à la plaindre - car on plaint toujours avec plaisir un plus grand que soi qui trébuche - s’en souviennent : La France se relèvera. Elle a dix siècles de confrontations avec l’Histoire de plus qu’eux !

Il lui faudra cependant peut-être relire – ou lire - avec attention quelques pages d’un de ses plus grands enfants et apprendre ainsi - ou réapprendre - à penser et vivre la réalité autrement que maquillée par l’idéologie :

 «L’islamisme avançait vers l’Europe ; en même temps que Saladin prenait Jérusalem, les Almohades d’Afrique envahissaient l’Espagne, non pas avec des armées comme les anciens Arabes, mais avec le nombre et l’aspect effroyable d’une migration de peuple. Ils étaient trois ou quatre cent mille à la bataille de Tolosa. Que serait-il advenu du monde si le mahométisme eût vaincu ? On tremble d’y penser. »

Jules Michelet,  Histoire de France, Le Moyen âge, Tome 2 - Livre IV.

Or, on peut tout dire de Michelet. Et quand on est un indécrottable idiot ou un pervers qui poursuit un inavouable dessein, on peut même dire qu’il était islamophobe, n’est-ce pas ?

 

11:02 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : histoire, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

07.07.2016

Imbéciles !

un-ane-talentueux.jpgLe monde est ceci ou le monde est cela. Il est à notre goût ou à notre dégoût.
Cela dépend des moments et de l’odeur du brouhaha qu’on nous en distille.
Mais qu’est-ce que c’est que le monde, en fait, à part la perception que nous en avons par le biais des gens que nous sommes appelés à rencontrer ou, le plus souvent, à éviter ?
Le monde, c’est chacun d’entre nous. Du moins, ça devrait être ça.  Parce que dans ce qu’on appelle communément, « le monde », il n’y a plus rien à y foutre depuis belle lurette.
Ni du côté des imbéciles, qui sont légion dans toutes les mailles du canevas social, ni du côté de ceux qui ne sont pas des imbéciles mais qui s’empressent néanmoins de le devenir en clamant partout que le monde est rempli d’imbéciles. Hormis eux, bien entendu...
Les hors-monde.
C’est comme ça que je les appelle dans ma tête. Les hors-monde.
Ils sont aussi ennuyeux, parfois plus même, que tous les imbéciles qu’ils s’appliquent à dénoncer. On ne sait d’où d’ailleurs, on ne sait jamais depuis quelle chaire, depuis quelle cathedra, ils parlent puisqu’ils sont hors de.
Dehors à l’envers.
Moi, Redonnet, pourtant, je ne me prends pas pour un imbécile. Comme tous les imbéciles du monde, notez bien. Car avez-vous déjà entendu ou vu un imbécile qui se réclamait imbécile ?
C’est cela, la grande subtilité de la bêtise humaine : ne rien voir de soi-même. Alors c’est un vrai labyrinthe intellectuel et moral, le monde dont je vous parlais plus haut, et plus j’entends de gens ne pas s'y prendre pour des imbéciles, plus je me dis qu’ils le sont sans aucun doute.
Sans quoi, ils ne s’évertueraient pas, ils ne s’useraient pas la santé, à vouloir prouver qu’ils ne sont pas de ce tonneau-là.

Tenez, pour rire sérieusement, mais entre nous, hein ? Entre gens intelligents, quoi… J’entendais l’autre jour le gars Onfray déplorer - en substance - qu’on vivait vraiment une époque lamentable parce que tout le monde avait désormais la possibilité de prendre la parole avec des blogs, des sites, des livres à la noix, et, ce faisant,  les plus imbéciles d’entre nous faisaient passer, publiaient, leurs dires imbéciles comme étant les propos de l’intelligence même!  Un drame !
Je suis d’accord avec lui. "Avec un soupçon de réserve toutefois" :
Les philosophes, ou ceux qui font profession d’en être, devraient enfin se taire, la fermer, la boucler, depuis le temps qu’ils palabrent, donnent des leçons, exposent les résultats de leurs sombres cogitations sans qu’aucun effet probant, jamais, ne se fasse sentir sur l’évolution qualitative des consciences.
Un philosophe qui fait le constat qu’il est entouré d’imbéciles devrait commencer par se dire, s’il n’en était lui-même un fieffé, qu’il ne sert strictement à rien dans la Cité. Que sa parole fait tourner des moulins qui n’ont pas de grain à moudre. Un phraseur du vide.
Tout comme les politiques ; ceux-là, depuis longtemps, devraient avoir cessé de faire de la politique !

Dans cette pagaille, voyez-vous, je ne puis plus entendre ou lire un quidam qui fait mine de dire des choses sensées. Je soupçonne à tous les coups un imbécile en train de torturer son identité d’âne bâté.
Alors je ne cause plus guère et j’écoute de moins en moins ce qu'on voudrait me dire. Mon univers se résume à deux chères personnes, parfois trois ou quatre, et je me dis que dans cette solitude j’ai enfin touché le fond des sommets.
Parfois, je cause à mes poules aussi.
Ça évite toutes les postures. C’est con comme tout une poule, mais ça a l‘avantage sublime de n’avoir aucun moyen à sa disposition pour prétendre le contraire.

 

22:29 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : écriture, littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.07.2016

Ordinaire

slide_3bis.JPGD’une caresse, le jour se lève aux rideaux fleuris de la chambre.
Il n’a pas encore quatre heures, ce jour nouveau, mais  le merle des halliers n’en sifflote pas moins, déjà, ses habiles trémolos.
J’ouvre un premier œil sur les douze volumes de l’Histoire de France de Jules Michelet.
Car ils sont sur le mur d’en face ; dans cette position juste à hauteur des yeux…
En lirai-je quelques pages aujourd’hui ? J’en suis au XVIe siècle…
Je ne sais pas. Depuis quelques jours, j’hésite à me reposer un peu de Michelet car un vieux livre m’attend, endormi à l’étage au-dessus de lui. Un vieux livre que j’ai dû lire quand j’étais au lycée, qui m’avait beaucoup marqué - je me souviens - et que je projette depuis longtemps de relire. J’en avais parlé à Jagoda, brièvement, qui me questionnait l’air de rien sur un livre que je n’aurais pas et que j’aimerais avoir. Elle avait fait mine de ne pas s’intéresser à la réponse.
A Noël, je l’avais néanmoins trouvé dans mes souliers, soigneusement empaqueté, ce vieux livre de poche. Vieux comme je les aime. Via mala, John Knittel.
Mais peut-être devrais-je aujourd’hui plutôt me remettre à mon roman. J’en suis au dixième chapitre.
Je ne sais pas. La saison n’y est pas. C’est l’hiver à Białowieża dans ce satané chapitre ! L’hiver y est blanc et froid et mon personnage, lancé sur les traces de son histoire, creusant son archéologie, découvre avec chagrin qu’il ne vient pas d’où il croyait venir. Il faut que ce soit l’hiver et, hors de la page, il fait 30 degrés, canicule naissante, rideaux et volets fermés pour dispenser la pénombre.  Dans les lointains, j’entends le lourd et noir grondement d’un orage naissant.
Non. J’ai besoin de faire corps avec ce qui m’entoure. Je ne sais pas écrire à contre-courant du dehors. Les saisons ne s’inventent pas. Ou alors mal.
Je m’y remettrai plus tard à «La pomme ne tombe jamais loin du pommier», Niedaleko pada jabłko od jabłon.
On verra bien.
De toute façon, le jour se lève aux rideaux fleuris de la chambre.
Il n’a que trois heures et des poussières de minutes, ce jour.
C’est un dimanche tout à fait ordinaire, d’un homme ordinaire dans un monde qui ne l’est que trop.

Il me faut un café.

19:26 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.06.2016

Euro-vitrine

écritureJ’aime bien le foot. Comme jeu sportif et ce n’est pas une honte. La honte serait d’en avoir honte au point de le cacher. Misère !
Cela me vient sans doute de mon enfance quand, le dimanche après-midi, on allait applaudir les exploits - assez approximatifs -  de mes grands frères sur les différents terrains alentour et les tournois inter-clochers.
Mais aujourd’hui, il est de bon ton, on le sait trop bien, dans certaines sphères zélées, de détester le foot et d’aimer Arthur Rimbaud. Autant dire de ne rien apprécier par soi-même et de ne rien comprendre à rien, car aimer regarder un match et aimer lire des classiques du patrimoine littéraire ne peut être incompatible que pour des esprits codés.
J’aime donc le foot et l’écriture parce que les deux font partie de mon archéologie.
Ceci étant dit, je m’empresse évidemment d’ajouter qu’on peut bien évidemment détester le football, ou le vélo, ou le tennis,  sans pour autant être un idiot formaté. Je parle du jeu. Pas de la perversion marchande qui accable le sport, comme elle accable d’ailleurs toutes les activités humaines, parmi lesquelles, aussi, la littérature.

Ce petit préliminaire pour dire qu’il ne me déplaît pas de regarder, parfois, un match du tournoi européen actuellement en cours.
Et ça m’amène à quelques réflexions.
D’abord quels matchs ? Quelques-uns du pays que j’ai quitté et quelques-uns de celui qui m’a accueilli. C’est tout et c’est beaucoup.
Car bi-patriote, que je me découvre, et je rigole bien car les thuriféraires français les plus en vue de ce tournoi sont en même temps les destructeurs et les pourfendeurs de tout sentiment national, de tout sentiment d’appartenance à un pays ; les chantres d’une Europe sans cultures particulières et d’un monde confondu dans une même mixture.
On dirait alors que cette amitié naturelle pour un pays, le sien ou celui qu’on habite, bannie comme éminemment réactionnaire et dangereuse sur le terrain politique, trouve sur le terrain de foot sa soupape de sécurité pour s’exprimer. A l'extrême parfois, les sentiments guerriers n'étant pas toujours absents du délire supporter.
Ce n’est pas joli tout ça et tous les clichés, libérés des tabous, s’étalent sans vergogne. Les Russes, par exemple, sont les méchants, les Anglais itou, et les Français jouent les mieux du monde ; les Islandais quant à eux,  on ne sait pas trop parce qu’on en a, dans le fond,  rien à foutre.
Bref… Laissons cela. Ce qui me navre, me fait peine même, à travers les commentaires que j’entends s’exprimer à l’occasion de ce tournoi, c’est l’état dans lequel semble sombrer le vieux pays français.
Des journalistes polonais sont outrés par l’organisation. Jamais vu ça, nulle part, écrivent-ils… Train en retard ou pas de train du tout, avion annulé, chauffeur de taxi qui fait mine de ne pas comprendre un mot d’anglais et qui ne donne donc pas de facture pour le défraiement, réunions de presse bâclées ou improvisées, barrières de sécurité ridicules qu’on enjambe sans difficultés, pagaille et imprécision à tous les étages, menaces d’attentat partout, et, pour achever le tableau, arrogance et inhospitalité des restaurateurs, hôteliers et autres commerçants  français !
Un bon copain, que je sais féru de sport et que je n’ai pas revu depuis dix ans,  m’écrit en substance : Ce pays est tellement dans la merde que même son équipe, on n’a pas trop envie de s’y intéresser…

Que le meilleur gagne, comme i disent...
En tout cas, il me semble que la France, elle, a déjà beaucoup perdu pour avoir montré à tous la profondeur de sa blessure, qu'une dérisoire victoire footballistique ne  suffira pas à cautériser.

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20.06.2016

La cassure - 4 -

La cassure fut tellement incisive qu’au début on ne sentit rien. On croisa les bras, simplement...
Et les cerveaux formatés à la Chose continuèrent, comme des vélos en roue libre dans une descente, à jouir du bénéfice de l’élan.

bez tytułu.JPG

 

Bof, tout cela n’était pas bien grave ! Tout près ou à un numéro de portable de là, les proches amis et parents étaient en bonne santé ; on avait un boulot - mal payé, certes - mais un boulot quand même.
On se mit alors à vaquer, comme si de rien n’était, à des préoccupations ordinaires, des peines et des joies ordinaires aussi et… à des projets.
Et c’est justement  en voulant s’atteler, chacun dans son coin, à la réalisation de ces projets, conçus « avant », lorsque le vélo eut donc fini de descendre et qu’il fallut bien se remettre à pédaler au risque de s’arrêter complètement, voire de choir, qu’on s’aperçut soudain qu’on était seul au monde.
Les réflexes mails pour joindre dans l’urgence un ami, un client, les prévisions d’itinéraires, les recherches, les réservations, les consultations de ceci ou de cela, les mises à jour d’une page,  les fébriles créations blogatoires, venaient s’écraser sur un écran obstinément muet.
On jurait et on riait – très jaune - de la bêtise de ce réflexe aliéné.

D’abord vinrent les chamailleries et on entendit un peu partout  une foule de calembredaines et de billevesées , mêlées à d’affligeants poncifs prétendant au bon sens.
On avait toujours fait sans, « avant », disaient les uns, faisant les philosophes tordeurs de nez et hausseurs d’épaules.
Avant l’électricité, on s’éclairait à la bougie et avant la bougie on tâtonnait dans le noir, rétorquaient les autres, franchement énervés !
Et les arbres ?
Comment ça, les arbres ? Qu'est-ce qu'il nous chante celui-là, avec ses arbres !
Elle, la Chose, elle protégeait les arbres !
Ahahaha ! Foutaises ! Vraiment foutaises ! Tout le monde, ou presque, tirait sur papier ce qu’il glanait à l’écran.
Deux écoles plus ou moins sincères s’affrontèrent : celle des écolos ingénus – qu’on me passe la tautologie ! -, celle des qui répétaient ce qu’ils avaient entendu dire, celle des qui travaillaient au bureau et qui savaient bien, avec les balbutiements et autres téléchargements secrets, les rames de papier qu’ils consommaient, celle des qui n’en savaient rien et qui disaient tantôt ceci et tantôt cela, celle des qui se taisaient parce qu’ils s’en foutaient, des arbres, du papier et de tout le Saint Saint-frusquin ! C'étaient là les plus jeunes, les barbes naissantes : eux, ils  voulaient simplement récupérer le fil conducteur qui les avait menés au monde, lequel monde se fondait, se confondait totalement avec la Chose.
Ceux-là avaient été conçus  et étaient nés en www.

Les motivations par le manque étaient donc d’une complexité et d’une diversité inextricables tant la Chose avait ouvert béant la panoplie complète des gouffres de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus tendre et de plus géniale comme dans ce qu’elle a de plus ténébreux et de plus redoutable.
Chacun mit donc son grain de sel dans les querelles d’Allemands qui suivirent immédiatement l’extinction, puis, lorsqu’on eut pris la mesure réelle du grain de sable qui venait d’enrayer la lourde machine des sociétés humaines, survint le désarroi, la solitude et, enfin, la peur.
Peu de temps avant la panique.

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13.06.2016

La cassure - 3 -

  [...] Jusqu’à la catastrophe quand la toile se brisa.

littérature,écriture

Et la terrifiante réalité de cette tragédie fut que tout se passa en fait comme si rien ne se passait. Pas de bruit de feu, de déluge, de cataclysme, d’explosions de bombes, de tornades, pas d’alerte à la pollution, de tsunamis dévastateurs, de tarissement de l’eau, de famines, d’épidémies ou autres grandes calamités qui mettent en péril la continuité d’une espèce.
Que du silence subit. Pas un silence dans les oreilles,  car continuaient à rouler des camions, quoique un peu plus rares, à voler des avions, quoique un peu moins nombreux, à brailler des télévisions, quoique plus bêtement encore que d’ordinaire, et à chanter des oiseaux, tout à fait normalement, eux.
Mais un silence au cœur même de l’existence.
En disparaissant, la Chose n’avait donc pas privé le monde de sa réalité d’avant elle, comme si elle n'avait été qu'une superstructure posée sur les contingences strictement matérielles du maintien de la survie, et sans relation de cause à effet.
Elle avait comme ça, pour la première fois peut-être dans l’histoire des relations humaines, inventé l’indispensable inutile. Ou le contraire. C’est dire le noyau même de l’existence.
Et on ne pouvait pas non plus se réfugier dans le retour. Retour à quoi ? On ne savait même pas jusqu’où on était allé ; on ne savait même plus si on avait reculé ou avancé ; on ne savait même pas comment on était venu jusques là et on n’avait point balisé l’extraordinaire aventure de petits cailloux blancs.
Car tout semblait avoir coulé de source et avoir été en complète adéquation avec tous les processus évolutifs de l’intelligence humaine et des progrès qui sont censés émerger de cette évolution.
L’intelligence se nourrit en effet forcément de son amont pour creuser son aval. Chacun de ses acquits est exponentiel. Privée de ce qu’elle a imaginé hier, elle ne peut pas plus assumer aujourd’hui que concevoir demain.

C’est ce qui fit le drame.

Ce n’est donc pas d’un point de vue économique que l’homme se retrouva désemparé – ça, ça faisait plus de trois siècles qu’il était nu comme un ver devant les mouvements de fesses de sa putain la plus chérie, l’économie -  mais d’un point de vue fondamental en ce qu’il avait radicalement modifié le champ d’exercice de sa cérébralité. En mettant aussi bien le temps dans toutes ses directions et l’espace dans toutes ses dimensions, enfin confondus dans un présent quasiment quantique,  à la portée de l'immédiateté, il avait en fait créé une nouvelle planète où vivre sa vie. Et cette planète, finalement dans son immensité, - on s’en aperçut un peu trop tard - il l'avait réduite  à un coin de bureau, à un clavier et à un écran, voire à un smartphone.
La vieille dichotomie entre nature et culture avait été abolie, l’une ayant phagocyté complètement l’autre et vice-versa. L’homme dans son rapport à lui-même, à son miroir cognitif,  tout comme dans son rapport à l’autre avait inventé un nouvel environnement dans lequel  évoluaient son savoir, sa sociabilité  et sa créativité et cet environnement, avec la Chose,, contrairement à la notion même "d'environnement", ne l'environnait plus : il  se confondait avec lui, il était lui.
C'est ainsi que privé de cette entourloupe, il fut privé de lui-même et son intellect s’immobilisa alors tout comme les ailes d’un moulin privées de vent cessent de moudre le grain.

 A suivre...

14:43 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.06.2016

La cassure - 2 -

bez tytułu2.JPGTel un raz de marée qui monterait sans une vague, sans un bruit, sans tempête et sans détruire devant lui, mais qui monterait quand même, couvrant la plage bien au-delà des rochers et bien au-delà de l’estran et, plus loin encore, effaçant sous lui les paysages, la Chose opéra en douceur.
Elle atteignit d’abord les rivages de la sphère travail avant d’engloutir ceux de la vie privée, puis ceux de la vie tout court.
Et bientôt, à tous les échelons de la hiérarchie sociale, on ne parla plus que messagerie et courrier électronique, en reniflant bruyamment et d’un air entendu. On se perdit en de savantes conjectures d’archéologues sur l’origine du cabalistique @. Ne sachant en effet absolument pas comment ça pouvait bien fonctionner – on n’a d’ailleurs jamais trop bien su – au moins abordait-on le "truc" avec les outils intellectuels qu’on avait à sa disposition, l’histoire et la littérature. Confabuler sur ce satané @ dédouanait de s’aventurer plus avant sur le mystère de la Chose, un peu comme on disserte sur les nuages en ne sachant que dalle sur la vapeur d’eau. On évitait ainsi l’effort de compréhension tout en faisant mine de maîtriser le sujet.
Et on avait peut-être raison tant il en va de même de toutes les inventions humaines. Je n’ai en effet jamais su comment je pouvais techniquement passer un coup de fil au Canada ou à Honolulu, mais je sais faire. De même, tous les secrets du moteur à explosion ne m’ont jamais été totalement dévoilés et j’ai quand même fait plus de vingt fois le tour du monde en automobile. En distance, je veux dire.

On suivit cependant moult formations un peu partout, on acheta des modems, puis des machines de plus en plus puissantes et on ne cessa d’acclamer toujours plus fort cette source inépuisable d’informations capable de fournir dans l’instant le moindre détail sur n’importe lequel domaine de la connaissance humaine. On farfouilla dans tous les sujets, on se découvrit de l'intérêt pour la géographie, l'histoire, la biologie, la médecine, l'astronomie, le jardinage et tout et tout... On se mit à toucher à tout sans rien connaître à rien et le monde se peupla ainsi de milliards de Bouvard et Pécuchet !
La Chose apparut donc d’abord, dans sa phase contemplative, comme une incommensurable encyclopédie de tout ce que l’esprit, le bon et le mauvais, avait su produire jusqu’alors.
Une espèce de mixture de la connaissance et de l’ignorance.
On ne jura plus que par le www. Pour acheter des chaises, des vacances, des voitures, faire une rencontre des plus coquines, consulter des livres, savoir la profondeur de tel fond marin, visiter des musées, louer des appartements, habiter là plutôt qu’ici, et, aux heures creuses, fantasmer ses pulsions les plus secrètes et les plus refoulées.
Tout se conjugua à la vingt troisième lettre de l’alphabet multipliée par trois. On palabra, on critiqua, on échangea, on proposa, on réalisa, on projeta tout en www, véritable Sésame d’une caverne abritant quatre milliards de cerveaux et reliés entre eux, dans les trois minutes, par un langage commun aux multiples centres d’intérêt.
L’ampleur du phénomène m’a tout d’abord fait sourire. Faut dire que je travaillais dans les bois, avec une hache et une tronçonneuse, que j’avais, pour ma "santé intellectuelle", ma bibliothèque bien garnie des livres que j’aime, que je connaissais des libraires qui étaient  encore des libraires, que je fréquentais plutôt le bistrot que les milieux où l’on cause nouveau langage, alors, je ne me sentais pas très concerné.
Je trouvais tout cela benêt, surtout quand le moindre artisan, le moindre petit commerçant, par  exemple, planqué à l’ombre de son clocher rural entre le Café des Sports et la vieille épicerie se gaussa à son tour d’être immatriculé tout neuf en www.
Ça faisait fat ; connaissances de sot.
Le gars jouait pourtant sa survie. Pas l’équilibre de son budget, non, mais sa survie d’homme vivant en société car on ne survit pas dans un monde dont le langage mute et vous échappe totalement.
On peut vivre en exil sans la langue dont on a été allaité.
J’y vis.
On ne peut pas vivre chez soi dans un langage ésotérique à moins d’opter pour la folie ; choix qui en vaut bien un autre, soit dit en passant.
Du ludique et de la connaissance consultative, on en était donc venu à ne plus respirer que par les trois lettres. Il suffit alors qu’on apprît la signification de ces trois lettres, la fameuse toile étalée sur le monde entier, pour que tous les rouages, culturels, économiques, intellectuels, affectifs dussent, pour plus d’efficacité et d’intelligence, êtres tissés sur les mailles de cette toile.
Ainsi, ce que pudiquement et doctement on avait appelé, au début, virtuel - parce qu’il fallait bien pour en conjurer l’angoisse nommer cette nouvelle lecture/écriture du monde - finit donc par devenir la réalité et c’est l’ancienne réalité qui, en s’éloignant, devint tout à fait virtuelle.
Personne ne prit véritablement conscience de l’inversion totale des concepts et du renversement bientôt irréversible de la perspective.

 A suivre...

14:11 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.06.2016

La cassure - 1 -

bez tytułu.JPGLa Chose avait fini par s’imposer pour régner sans partage.
Au début, seuls quelques farfelus à la pointe et à l’affût des nouveautés technologiques s’étaient aventurés vers elle, par curiosité, par jeu, par goût de l’extraordinaire et lui avaient ainsi offert une place de choix dans leurs préoccupations intellectuelles. Encore abscons, ils en parlaient comme d’une machinerie qui bousculait le temps et l’espace. Ceux-là mêmes, pour la plupart, ne prévoyaient pourtant pas qu’elle allait s’installer de façon hégémonique, jusque dans le moindre ministère, professionnel, privé et intime, les privant ainsi du privilège d’être les seuls à savoir user de la fantastique modernité des choses.
On leur opposait cependant la vieille conception de l’authenticité des rapports z’humains. On leur opposait aussi l’argument de l’isolement, tactique du pouvoir dont toutes nouvelles techniques de communication visent à enfermer les gens dans leur appartement, coupant le cordon qui les relie au corps social et les faisant ainsi esseulés, incapables d’une pensée et d’une stratégie communes de résistance.
L’opposition par ignorance se nourrissait autant d’un romantisme naïf que des restes nébuleux de la comète situationniste qui, comble de l’erreur, était justement très mal adaptés à la situation naissante.
Dans une comète, on le sait, la queue fait toujours plus illusion que la comète elle-même, très loin devant elle.
J’étais de ces phraseurs nostalgiques, militant acharné du rapport véritable entre les gens et paranoïaque invétéré de tout ce qui émanait du haut de l’échelle sociale et, à plus forte raison, si ça venait d’outre-atlantique.

Je me souviens donc très nettement, sur le sujet naissant, d’une soirée festive entre amis ; une soirée au jus de raisin  qui mua en jus de boudin.
On était vers le milieu des années quatre-vingt. Il y avait là, entre autres, un pionnier de l’informatique, par ailleurs excellent musicien. Il m’accompagnait parfois à la contrebasse sur des poèmes de Georges Brassens.
Comme on le fait souvent entre amis après un repas bien parfumé aux arômes de la treille, on chanta.  Je pris ma guitare et interprétai quelques modestes chansons de mon non moins modeste répertoire. Le musicien pionnier rentrant alors en un courroux aussi subit qu’intempestif, me prit violemment à partie, disant que tout cela, c’était révolu. Finis les littérateurs, finie cette conception sensible du monde, finie la dictature intellectuelle des poèmes et de l’écrit ! On allait être balayés par un monde nouveau !  Lui, avec son ordinateur, il avait conversé tout à la fois dans l’après-midi avec un Japonais, un Québécois et un Pakistanais et cette nouvelle manière de se transmettre spontanément, par delà les barrières de la culture et de la géographie,  rendaient totalement surannées toutes autres formes de diffusion de la pensée et de l’émotion !
Il avait bien trop bu, évidemment. Il n’était d’ordinaire pas si sot. Mais il voulait surtout faire montre,  au prix de n’importe quelle ineptie, qu’il était entré dans la nouvelle ère et que moi, avec ma guitare à la noix et mes chansonnettes à la con, j’appartenais au vieux monde larmoyant.
Déstabilisé autant par la violence du propos que par les vapeurs opalines d’une énième Mirabelle, j’en pris stupidement ombrage alors qu’il eût fallu en rire. Je rétorquai donc violemment que discuter avec les antipodes était grotesque, surtout quand, comme lui, on n'avait que des billevesées à dire. Ce qui m’importait c’était la teneur du propos et non la distance – le téléphone avait déjà fait la preuve de son verbiage - et qu’il avait, lui, l’air d’un bouffon à palabrer comme ça avec le monde entier alors qu’il ne disait même pas bonjour à son voisin de palier.
Nous nous insultâmes sans retenue et nous nous quittâmes finalement très fâchés.
Nous ne nous sommes jamais revus.
Ce que je regrette beaucoup tellement c’est bête.

Ce fut là ma première véritable rencontre avec l’idée de cette étrange Chose dont tout le monde parlait, même ceux qui ne savaient pas trop de quoi ils parlaient. Beaucoup croyaient en effet nécessaire de faire savoir qu’ils n’en ignoraient pas l’existence, se vantaient même pour avoir cliqué deux ou trois fois de-ci de-là et que c’était formidable, sans trop savoir cependant ce que ça venait foutre dans le monde.
Elle n’était donc pas encore dans la vie mais déjà s’insinuait dans les têtes, la Chose.
J’en avais moi-même, bien avant cette malencontreuse altercation d’après libation, un vague pressentiment.
J’étais alors forestier et la Chambre de Commerce nous avait dotés d’un minitel. Ne me demandez pas pourquoi, j’en sais bigrement rien.

Je m’en servais comme annuaire en composant le 11, pour savoir l’enneigement sur les pentes des Pyrénées à Noël ou encore pour demander crédit à la banque.
Déjà, je trouvais ça confortable de négocier avec l’écran, bien au chaud chez moi en train de piailler qu’on versât une énième provision de liquide dans mon tonneau des Danaïdes à dix chiffres,  sans avoir à affronter les sourcils toujours moralisateurs et toujours infantilisants d’un banquier.
Je n’étais donc pas complètement ignare. D’après ce que j’en entendais, je faisais le rapprochement entre la chose et mon minitel. Et j'avais diablement  raison : j'avais en effet expérimenté l'embryon de ce qui allait se généraliser, soit  la communication avec un clavier et un bout d'écran.
J’avais aussi, acheté à l’irascible contrebassiste avant son ridicule délire, un Amstrad 1512 d’occasion avec système d’exploitation. Deux disquettes larges comme des feuilles de platane, une qui servait d’environnement en fait,  et l’autre de page pour écrire.
L’ordinateur de l’âge de pierre non encore taillée.
Mais tout cela ne dépassait pas, dans ma tête, le stade de la fantaisie même si  j’avais quand même abandonné la machine à écrire pour besogner sur le Word d’avant Windows, version 1, avec le menu en noir et blanc en bas d’écran, « lire –écrire » « paragraphe » « justifier » etc. et qu’il fallait mettre, docte expression et qui en imposait aux néophytes médusés, en « vidéo inversée ».

A suivre...

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03.06.2016

Le traducteur et le bilingue

P9180021.JPGLes "quatre horizons crucifient le monde", écrivit Francis Jammes.... L’image est belle, certes...
Un peu difficile tout de même, la crucifixion étant lourde, très lourde, de sens et d'histoire.

Reste que ces quatre horizons servent à l'orientation et sont désignés dans toutes les langues. En français et en langue géographique : nord, sud, ouest, est. En langue plus poétique, le midi, le couchant, l’orient ou le levant.

Le midi… C’est le plus souvent ainsi que disaient les paysans quand ils étaient encore des paysans… Les gens du midi, la route du midi, le vent du midi, les gens vont en vacances dans le midi… Mot qui colle au plus près du grand mouvement des choses, mot de l’observation atavique du ciel quand l’étoile du jour, à la moitié de sa course, à midi, milieu du jour exactement, désigne la direction du sud au solstice de l’été.
Une évidence. Oui, une évidence. De celles qu’on pratique quasiment au quotidien à tel point qu’on en oublie la beauté ancestrale. Qu’on en oublie le pourquoi, le comment, et surtout l’origine, qui est celle de l’observation du monde, avant même l’écriture. Ils sont rares, les mots antérieurs à l’écriture. Le plus souvent, ce sont les mots qui sont en dette vis-à-vis de l’écriture car c’est elle qui, en les faisant les porte- parole de son art, leur a donné leurs lettres de noblesse. Mais parfois, c’est le contraire ; quand l’écriture a puisé au plus profond de la conceptualisation, de cette conscience parlée, que l'on nomme "le langage".

Ainsi la langue polonaise n’a pas d’autres mots que "le couchant" et "le levant" pour dire l’ouest et l’est , "zachód" et "wschód". La langue, là, est restée au plus près du mot que lui a soufflé la course du soleil. De même, pour le sud, le polonais n’a que "południe", littéralement la moitié du jour, le midi.
Mais ce qui me trouble, c’est le nord. J’en perds le nord, si on veut... La langue le désigne avec un mot qui est l’exacte contraire de midi, "Północ", la moitié de la nuit. Mi-nuit. Le même mot que l’on dira pour dire l’heure fatidique inscrite à la pendule.
Ainsi la conceptualisation s’est-elle faite là par antinomie. Sans doute. Sinon quelle étoile, quel satellite, quel habitant du ciel, quel mouvement peut faire désigner le nord comme étant minuit à la pendule des hommes ?
Très beau. Je trouve que ce mot en dit très long sur la langue polonaise et comment elle sait coller au réel antédiluvien de la planète.
Alors un traducteur qui aura à traduire que le vent venait du nord, s’il butte sur le mot "Północ", prendra son dictionnaire et verra que le mot dans son contexte forcément en appelle au nord et non à minuit. Et il traduira bien. Il ne traduira pas "le vent venait de minuit." Enfin, j'espère... Surtout si la phrase dit Wczoraj w po
łudnie był północny wiatr qui signifie "hier à midi, le vent venait du nord"...
Mais s’il traduit sans sentir le reste, sans sentir que dans cette langue "les quatre horizons qui crucifient le monde" épousent au plus près le grand mouvement des choses - comme le nom des mois, juillet, le tilleul, juin, les cerises, novembre, la feuille qui tombe, etc -  alors, il ne sera pas un traducteur mais un simple technicien.

Et même bon, un technicien ne sera jamais qu’un technicien. Un artiste, l’âme en moins ou, en amour, un amant sans amour.

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29.05.2016

Variations sur le tout et le rien

images2.JPGLa sacro-sainte mondialisation, omniprésente dans les médias, les esprits, les conceptions, les discours de mise en perspective, économiques, sociologiques, politiques ou de parade pour, in fine, ne plus faire qu’un seul et même discours aux variantes spectaculaires, c’est aussi et surtout la dimension planétaire des désirs et des comportements destinés à les satisfaire.
Homo mondialus : espèce animale apparue vers la fin du XXème siècle, par dégénérescence systémique d’homo sapiens, via homo economicus, suivi d’assez loin par homo internetus,  sous-espèce bâtarde elle-même classée en deux sous-sous-espèces à peu près semblables, homo facebookus et homo twiterus.
Homo mondialus compte à ce jour sept milliards d’imbéciles heureux de l’être.
L’individu de cette espèce est fade et partout prévisible. Tellement que lorsqu’il essaie de surprendre, il est obligé de l’annoncer longtemps à l'avance, sous peine qu’aucun de ses congénères ne s’en aperçoive.
Les spécialistes du genre humain prévoient d’ailleurs que la prochaine étape de l’évolution de l’espèce sera certainement, si toutefois aucun évènement majeur ne vient en perturber favorablement le cours, homo muetus et bouche cousue, c’est-à-dire une espèce qui aura supprimé la parole, celle-ci étant devenue parfaitement inutile.
Quoi dire en effet et quoi échanger quand sept milliards de crétins ont tous la même chose à dire, c’est-à-dire à peu près rien ?
Car c’est cela aussi, « la mondialisation » : le tout  devenu tellement tout qu’il s’est renversé cul par-dessus tête et s’est transformé en rien. Les thuriféraires de l’espèce vantent d’ailleurs le chemin parcouru qualitativement, homo mondialus étant désormais dispensé de s’user le cerveau à réfléchir, à critiquer ou à concevoir. Ils en veulent pour irréfutable preuve qu’homo mondialus vit bien plus longtemps que ne vivait homo sapiens.
Quelle insolence et quelle perfidie pourraient venir leur donner tort ? Bien sûr qu’homo mondialus vit de plus en plus  longtemps ! Comment cesser de faire ce qu’on n’a jamais commencé ? Et puis…

Ah, veuillez m'excuser un instant. On me tape sur l’épaule, quelqu’un veut me dire quelque-chose sans doute.
- Oui ?
- Mais ça n’a aucun sens ce que vous écrivez là, mon brave !
- Et pourquoi donc, mon brave ?
- Parce que le fait même que vous l’écriviez prouve que ce n’est pas vrai : vous pensez, vous mettez en perspective, vous critiquez l’espèce…
- Savez-vous lire, monsieur ?
- Heu… Je crois, oui…
- Et bien relisez donc et vous verrez que j’ai tout dit, c’est-à-dire rien du tout. J’ai dit ce que tout le monde pense et dit et c’est cela la perversion de l’astuce : un monde qui se nourrit du malaise qu’il engendre, s’engraisse de sa propre critique et, par là-même, assure sa pérennité.
- Effectivement. Nous sommes dans une dictature du non-sens.
- Un non-sens interdit.
- Ah, monsieur est aussi un facétieux, il joue sur les mots !
- Un peu. Disons que j’allégorise. Néanmoins vous savez tout comme moi – parce qu’on sait tous la même chose – qu’il est obligatoire, sous peine de mourir sa vie à contre-sens, de trouver un sens à ce qui, précisément, fait profession d’en être dénué.
- Nous serions alors dans une voie sans issue ?
- Sauf à faire marche arrière… Mais vous savez tout ça. Vous faites, tout comme moi d’ailleurs, seulement mine d’avoir encore quelque chose à partager.

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26.05.2016

Crépuscules

cerises.jpgElle est revenue, la saison sans la nuit.
Du moins pour mes yeux qui s’endorment avant l’extinction des feux du ciel et s’ouvrent alors qu’ils sont déjà rétablis.
Une vie dans le jour exclusif.
Juché sur la ramure la plus haute des halliers, le merle siffle à gorge déployée, aussi zélé aux crépuscules des soirs qu’aux primes aurores. Comme s’il ne cessait jamais  de célébrer ses amours, tandis que je sacrifie à Morphée.
On dira ce qu’on ne voudra pas, mais il a quelque chose de sincèrement merveilleux, ce monde avec sa logique de troubadour tournoyant. Il n’est laid que parce que nous ne le pensons le plus souvent qu’en bête sociale, qu’en animal d’un cheptel moutonnier trottinant sur une ligne de crête et s’écrasant de plus en plus souvent au fond des ravins, poussé par l'intelligence de sa bêtise et son amour du vide.
D’ailleurs, je me demande souvent ce que nous faisons là, nous les sept milliards de crétins dont la présence ne semble se justifier que par la  destruction passionnée de tout ce qui constitue la beauté des choses.
L’humanité est une contradiction, on dirait. Une erreur de la création. Une fausse note qui saccage la symphonie.
Nous serions, parmi toutes les créatures du monde,  les seuls à souffrir parce que nous serions les seuls à savoir que nous allons mourir. L’animal et la plante n’auraient pas cette conscience de la fatalité de leur destin. C’est  peut-être pour cela que nous sommes des tueurs ataviques: nous enseignons la mort et nous la donnons  à tous ceux qui l’ignorent. Par vengeance et jalousie.
Comble de l’ignominie et de la perversité dénaturée, entre nous, nous dissertons - quand nous n'espérons pas - sur l'éventualité de l’éternité.

Mon merle noir, lui, ne croit ni à la mort, ni à l’éternité. Il croit au présent et le présent - lapalissade terrible dont les hommes n’ont jamais su saisir le bon sens  -  ça se vit au présent.
Alors, il chante du soir au matin, mon merle.
Tandis que crèvent les hommes, qui jamais ne verront Le Temps des cerises.

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20.05.2016

Reprise des reprises

262330512.jpgQuelque déboire, que j’espère évidemment passager, m’a conduit ces dernières semaines à cesser mon travail sur le roman que j'ai en chantier depuis plusieurs mois.
L’esprit, l’envie de poésie écrite - car la prose est avant tout une poésie - a besoin d’exclusivité.
Je l’ai souvent dit : on n’écrit pas la douleur dans la douleur, la tourmente dans la tourmente, la joie dans la joie, mais dans un second temps, dans le sillage des émotions, quand tout ça est entré dans la représentation de l’esprit.
L’écriture telle que je la pratique, est une comète, une illusion, une figuration du réel et elle ne fait briller les étoiles que lorsqu’elles se sont éteintes. Sans quoi on écrit son journal et l’expérience – notamment surréaliste – de l’écriture spontanée a montré toutes ses limites.
Donc, quelque peu rasséréné quant à l’issue de cette infortune – ou du moins l'ayant intégrée comme élément incontournable sur le cours de la vie – j’ai rouvert le manuscrit, laissé à son neuvième chapitre.
J’ai tout relu, corrigeant, biffant, rajoutant, trop de musique ici, pas assez là, phrase ou images convenues ailleurs… Content de l’ensemble et fort mécontent du détail.
Je vous en livre un passage, là où je m’étais arrêté.
Peut-être pour faire une sorte de trait d’union. Je n’en sais rien et peu importe à vrai dire:

*

 «  Piotr Ludwiczuk s’interrompit et regarda son visiteur droit dans les yeux.

     - 
Monsieur Assaniuk, vous pensez que votre père faisait partie de ce commando ?

     -
Je ne sais pas… Mon père ne m’a jamais dit un seul mot de son combat en Pologne. Il est toujours resté muet sur le sujet. C’est d’ailleurs son silence qui m’a, pour une bonne part, poussé à faire ce voyage, à contre-courant de la mémoire. M’eût-il tout raconté, que, peut-être, je n’en aurais pas éprouvé le besoin ; j’aurais pu imaginer d’après ses témoignages.
Mais si vous aviez connu mon père, vous seriez certainement aussi interloqué que moi. Je le revois en effet nettement, là-bas, chez nous, sur la plaine charentaise, en travailleur débonnaire, avec une fourche, un râteau, un outil quelconque entre les mains ; je le revois au cul des chevaux tenant fermement les mancherons de la charrue, mais il m’est impossible de l’imaginer une seconde avec une mitraillette, une grenade, un couteau ou une arme quelconque entre les mains. Non, ça, c’est absolument impossible. Et puis…

Marek s’arrêta tout net et fixa le plancher, les yeux exorbités, l’air parfaitement ahuri. Une image venait brusquement d’enflammer son cerveau et de couper l'évocation. Une image fugace, oubliée. Non. Pas oubliée, car ce n’était même pas un souvenir. C’était un reflet onirique, extérieur, et c’était il y avait bien longtemps… Cinquante ans au moins. Le môme tenait la main de son papa et tous les deux marchaient allègrement sur les blés en herbe, tout verts, ondulant sous un impalpable souffle du vent de mer. Ils marchaient, heureux, comme quand on marche sur des nuages. Tout à coup, des oiseaux sauvages avaient déboulé de dessous leurs pieds, des perdrix sans doute, des faisans peut-être, en tout cas dans un claquement rapide et violent d’ailes effarouchées. L’enfant avait sursauté et jeté un grand cri. Le père avait aussitôt lâché sa main et mis un genou à terre. Un poing plaqué contre sa hanche, l’autre bras légèrement replié et mis en avant, comme tenant quelque chose, il avait hurlé, en polonais, « Salauds ! » et puis « tatatatatatatatata »…
Un fusil mitrailleur. L’incoercible réflexe d’un guerrier. Pas celui d’un chasseur.

 Comme s’il avait oublié son interlocuteur, Marek s’entendit dire :

-
Et puis, il y a eu les hommes préhistoriques, aussi. "

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12.05.2016

Les oiseaux - 3-

littérature, écritureLa machine est ronde sur laquelle nous allons notre chemin. Le jour, la nuit, les saisons sont les tableaux  successifs de cette rondeur où s’inventent nos vies en même temps que les repères tangibles de notre voyage en boucle dans le cosmos.
Mais nous n’attachons plus aucune importance à ces évidences, comme si tout cela allait de soi et ne nous concernait que de lointaine façon. Enfantillages que d’être encore sensible au grand mouvement des choses !
Mépris de l’homme pour le théâtre où se joue son destin aujourd’hui réduit à celui d’un besogneux, d’un être économique, d’un pion manipulé sur l’échiquier fictif d’une croissance qui ne l’est pas moins, d’un pauvre hère à grande misère intellectuelle le plus souvent ornée de palabres amphigouriques. Perte de l’essentiel au profit de l’apparence et du futile.
Perte du sens premier de l’existence.
Tant que je serai en vie, je serai un amoureux primitif, primaire, de l’évidence vitale, soit de ces enchaînements de la nuit et du jour, de ces aurores et de ces crépuscules, de ces paysages façonnés par un climat, de ces saisons plus ou moins marquées selon les latitudes.
En découvrant les paysages de Pologne, j’ai mesuré leurs ressemblances avec ceux de l’ouest et le plus souvent vécu leurs différences. Si j’ai reconnu dans les feuillages et les forêts des chants que je connaissais des rives océanes, vu des horizons ouverts comme ceux du littoral, j’ai aussi rencontré des habitants de la plaine enneigée et des forêts, spécifiques à l’Europe centrale.
J’aime les oiseaux. Les p’tits oiseux, comme on dit pour moquer les rêveries naïves et comme si une rêverie pouvait être naïve au regard du rêveur ! Encore une vanité à mettre sur le compte du pédantisme d’homo economicus !
Savoir lire les mœurs des oiseaux, leur chant, leurs longs périples qui ne nous sont visibles que par leurs départs et leurs retours, c’est savoir lire la planète en son voyage cosmique et c’est savoir ainsi lire notre habitat. C’est, pour moi tout du moins, beaucoup plus que de parler des p’tits oiseaux car c’est pour une bonne part parler de la beauté des choses, parmi lesquelles sont ces petits compagnons de route...

Le ciel est la terre des oiseaux. Toute bête appartient à la féerie, à la poésie élémentaire, celle qui, à la racine commune de notre être, brasse en son chaudron d’éternité les éléments qui composent notre microcosme.
Raoul Vaneigem dans "Le Chevalier, la Dame, le Diable et la mort."

Qu'on se souvienne aussi, si tant est qu'on l'ait un jour lu, du chant du rossignol écrit par Chateaubriand, et l'on comprendra, peut-être, en quoi les oiseaux que l'on sait voir et entendre sont littérature.

 

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27.04.2016

La forêt qui cache les arbres

P9180043.JPGToute notre vie nous avons eu tort…
Nous nous sommes fourvoyés dans la critique globale des sociétés, les réclamant plus justes, moins amères, plus ceci, plus cela.
La belle affaire ! Car une société n’est rien, sinon un concept. Le tout réside dans ses atomes : les individus.
Tel un livre. Ce n’est pas le livre en soi qui est mauvais ou bon, mais le sens et la couleur des mots qui l’écrivent, auxquels il doit son existence même de livre. Sans les mots et leur intention, un livre n’existe pas.
Nous avons donc passé notre vie à critiquer un livre sans en comprendre les mots. Ou, mieux encore, nous avons poursuivi de nos diatribes des moulins à vent en ignorant l'existence des souffles qui font tourner leurs ailes.

 Les individus ne sont ni meilleurs ni plus mauvais, selon qu’ils vivent dans tel type de société plutôt que dans tel autre.
Les individus sont une entité. C’est leur qualité ou leur perversité qui font une société telle qu’elle est et non le contraire comme veulent nous le faire croire tous les matérialistes de la sociologie, tous les avocats du crime, tous les socialistes en propagande et tous les imbéciles qui ont intérêt à l'inversion du réel.
Ainsi, dans « nos » démocraties, il en est, de ces individus, qui se conduisent de manière aussi abjecte que s’ils évoluaient au sein d’un régime totalitaire. Ces individus dénoncent, magouillent, agressent, mentent, volent, détournent le droit, ne voient le monde qu’à l’aune de leur misérable nombril et les gens qu’ils écrasent sur leur passage sont donc bien alors les victimes d’individus et non les victimes d’un modèle de société.
Et je ne parle pas là, forcément, des gens au pinacle, mais des gens de peu. Les deux catégories sont liées, certes, mais la première n’est que l’image, la projection spectaculaire, de la seconde. Les gens au pinacle sont les fruits d’un arbre dont les racines sont corrompues. Coupez les racines et il n'y aura plus de fruits !
Quand on entend ces cloportes de bas-étage prêcher pour la démocratie, les droits de l’homme, les droits au travail, le droit des femmes  et tout et tout, et qu’on sait leurs agissements souterrains, on se dit avec raison  que sous une dictature, ils resteraient ce qu’ils sont : des individus pourris, des délateurs n’ayant pour objectif, pour ligne de vie, que la satisfaction névrotique de leur individualité.
Pour ce faire, ils montent simplement  le cheval  disponible du moment.
Ce sont ces individus, partout où ils croisent notre chemin, qu’il faudrait mettre au jour et éliminer des circuits.
Ce serait ça, changer l'esprit d'une société. Et rien d'autre.

08:52 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, écriture, société |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.04.2016

Se faire un ami...

littératureSe faire un ami.
L’ami est celui qui vous aime et que vous aimez. Pour de multiples raisons, ou pour une seule, et pour un temps seulement.

J’eusse pourtant aimé avoir des amis éternels, l’éternité palpable commençant au premier vagissement et courant jusqu’à la première pelletée de terre jetée sur un cercueil. Après, tout est domaine du Grand Peut-être.   
L’ami est celui qu’on rencontre par un hasard qui n’en est jamais vraiment un. L'amitié a d'ailleurs cette indéniable supériorité sur l’amour qu’elle comble un vide plus clair, mieux défini.
Bien évidemment, l'ami pourra être décevant ; il pourra être rétrogradé au statut de copain, de camarade, voire à celui d’ennemi, hélas ! mais le temps qu’il passera chez vous, il aura son identité bien définie, son fauteuil à lui, son propre couvert. Vous saurez exactement pourquoi il est là.
L’amour, c’est beaucoup plus délicat. Ça veut combler tous les vides, remplir toutes les missions - physiques, intellectuelles, morales - et ça veut être unique. Comme une névrose.
Ça ressemble un peu à Dieu, tout ça. Et ça fait peur. Selon ce qu’en disait Nietzsche, c’est surtout de la sensualité qui passe au spirituel, et je me garderais bien de citer ici la petite phrase de Céline que tout le monde connaît - on connaît même, parfois, que ça du Voyage et on s’en sert de passeport pour faire croire qu’on l’a tout lu et bien retenu - mais j’y fais allusion quand même parce que c’est un peu ça.
Oui, c'est un peu ça... Car c’est tellement puissant, l’amour, c’est tellement grand, tranchons le mot sublime, qu’on est effectivement en droit de se demander pourquoi les hommes s’en mêlent et ce qu’ils peuvent bien y comprendre.

Se faire un ami, donc.
Je sais bien que la langue française fait feu de tout bois avec ce verbe-là : faire l’âne, faire beau, faire le beau, faire froid, faire chaud, faire soleil, faire la pluie et le beau temps, faire du vélo, faire l’amour, faire croire, faire la soupe, faire une connaissance, faire une rencontre, faire semblant, faire peur, faire bouillir, faire la peau à..., se faire chier, faire pleurer, sourire, rire, faire mal, faire du thé, faire la gueule, faire la guerre, faire sa plume, faire une maison, faire pipi, voire caca, faire l’important, faire grosse impression, faire son devoir... Faire, faire et refaire !
Que ne fait-on pas avec ce faire ? Et sans ce faire, on ne ferait plus rien. Ou pas grand-chose.
Sans faire, on repasserait ! On irait se faire voir chez Plumeau ! Oyez comme il est verbe d’action dans tous ses états, ce verbe-là !


Alors, se faire un ami, pourquoi pas ?  Notons bien le pronominal. Déjà présent dans se faire chier, se faire mal ou se faire rouler dans la farine. Parfois de safran, d'ailleurs. Un pronominal, dont on dirait bien qu’il subit  souvent l'action. Se faire tout petit, par exemple: raser les murs, admettre son erreur, en avoir honte peut-être. Se faire ce faisant.
Mais est-ce qu’on dirait «je me suis fait un amour», par exemple ? Imaginez un corniaud qui dirait, pour dire qu’il a rencontré la femme de sa vie, qu’il s’est fait un amour ! Ridicule… On froncerait du sourcil, on toussoterait, on détournerait le regard… S’il disait carrément «je me suis fait une femme», ah, là, d’accord, tout le monde comprendrait ! Et bien, même.

Donc, se faire un ami, quand on est hétérosexuel, c’est un peu bancal comme formule. Un peu con pour l’autre aussi, si tant est qu’il soit du même tonneau hétéro.
Laissons donc ce se faire se faire tout seul… Après, on verra bien… De toutes façons, ça n’est pas très raisonnable que de croire qu’on va se faire une amitié dur comme fer.
C’est se faire des illusions. Encore un abus de ce satané faire ! Car les illusions, ce sont elles qui nous font.
Dans tous les sens adoptés par le verbe et voyez comme ils sont légion !

Image : Philip Seelen

10:58 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

12.04.2016

Un poème de Monsieur Brassens

RETOUCHES À UN ROMAN D’AMOUR DE QUATRE SOUS

(Que je chante ICI,  si toutefois le cœur vous en dit....)

 

 Madame, même à quatre sous
Notre vieux roman d'amour sou-
-Ffrirait certes quelque mévente.
Il fut minable, permettez
Que je farde la vérité,
La réinvente.
La réinvente.

 On se rencontra dans un car
Nous menant en triomphe au quart,
Une nuit de rafle à Pigalle.
Je préfère affirmer, sang bleu !
Que l'on nous présenta chez le
Prince de Galles.
Le Prince de Galles.

 Oublions l'hôtel mal famé,
L'hôtel borgne où l'on s'est aimé.
Taisons-le, j'aurais bonne mine.
Il me paraît plus transcendant
De situer nos ébats dans
Une chaumine.
Dans une chaumine.

 Les anges volèrent bien bas,
Leurs soupirs ne passèrent pas
L'entresol, le rez-de-chaussée.
Forçons la note et rehaussons
Très au-delà du mur du son
Leur odyssée.
Leur odyssée

 Ne laissons pas, quelle pitié !
Notre lune de miel quartier
De la zone. Je préconise
Qu'on l'ait vécue en Italie,
Sous le beau ciel de Napoli
Ou de Venise.
Ou de Venise.

 Un jour votre cœur se lassa
Et vous partîtes - passons ça
Sous silence - en claquant la porte.
Marguerite, soyons décents,
Racontons plutôt qu'en toussant
Vous êtes morte.
Vous êtes morte.

Deux années après, montre en main,
Je me consolais, c'est humain,
Avec une de vos semblables.
Je joue, ça fait un effet bœuf,
Le veuf toujours en deuil, le veuf
Inconsolable.

C'est la revanche du vaincu,
C'est la revanche du cocu,
D'agir ainsi dès qu'il évoque
Son histoire : autant qu'il le peut,
Il tâche de la rendre un peu
Moins équivoque.
Moins équivoque.

15:38 Publié dans Musique et poésie | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : musique, poésie, litétrature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

04.04.2016

Białowieża se meurt...

20160401_172044.jpgC’est un diadème posé sur le crâne de la Pologne.
Une immense sylve au nord-est, à cheval sur la frontière polono-biélorusse, vestige dernier de ce qui,  aux temps jadis, était la grande forêt hercynienne, de ses ombres gigantesques recouvrant toute la plaine européenne .
Là croissent des plantes et grignotent des insectes qu’on ne retrouve nulle part ailleurs sur la planète. En un mot comme en cent, c'est un inestimable jardin que se partagent les chercheurs et les poètes.
J’en veux pour preuve amusante qu’il y a deux ans, j’accompagnai Roland et son fiston dans un endroit mythique, la Réserve Biologique Intégrale, où l’homme ne touche à rien depuis plus d’un siècle.
Dans ce temple de la création universelle, l’imaginaire déploie ses ailes et vole au-dessus des contingences humaines. Malheureusement, notre guide, au demeurant fort bonhomme, n’arrêtait pas de jacasser sur tout, brisant ce que nous étions venus précisément goûter, le silence ancestral, tant que je me vis contraint, un tantinet énervé, de lui demander de se taire un peu….
Nous avons su plus tard qu’il avait commenté, presque s'excusant : Je croyais qu’ils étaient des scientifiques et ils étaient des poètes !
Brave homme ! C'est  à moi de lui présenter quelques excuses...

Habitée par les loups, les bisons et autres lynx, cette  forêt primaire est située à cent cinquante kilomètres de ma maison. Une partie du roman sur lequel je travaille en ce moment, aura d'ailleurs  ses  lisières pour cadre.
Nous y allons souvent mais, hélas, depuis quelques mois non sans douleur.
La perle est en danger de mort. De grosses mains, indélicates et besogneuses, risquent d'en broyer tantôt la fragilité.
Car les gens qui gouvernent aujourd’hui la Pologne n’en ont que faire de ce bijou de leur écologie. Ils en ont d’ailleurs que faire de tout ce qui touche de près ou de loin à la culture, à la poésie, à la biodiversité ou autres amusements de demeurés !
Le Ministre de l’environnement, qu’une revue de grande qualité a cadré comme « chasseur avec une mentalité de bûcheron», a autorisé les coupes intensives dans le grand corps forestier, au prétexte que les épicéas y seraient rongés par les scolytes. La vérité est que le lobby de l’exploitation forestière, en conflit depuis des décennies avec la politique de sauvegarde de la forêt, a eu enfin gain de cause. Le Directeur du Parc National, un homme que je connais personnellement, un homme estimable, a été licencié du jour au lendemain comme un malpropre par l’appareil politique de Varsovie, au motif «d’une coopération insuffisante avec les forestiers. »

20160401_172056.jpgOn ne peut être plus clair dans l'obscurantisme militant.
Car il faut savoir que les populistes ont remporté les élections d'octobre 2015 sur la foi d'une promesse faite aux familles de leur attribuer 500 zlotys par enfant. Mais attention, hein, aux vraies familles ! Pas aux mères seules, célibataires ou divorcées, les garces, ni aux couples en union libre, les dépravés ! Cette discrimination est tout simplement anticonstitutionnelle, mais il faut savoir aussi qu'il n’y a plus de Conseil constitutionnel en Pologne. Muselé, le Conseil constitutionnel ! Les mains  sont libres pour galvauder et tripoter... Il leur faut donc du fric, aux populistes,  pour tâcher de tenir, au moins pendant quelque temps, une promesse que même les pays les plus riches ne sont pas en mesure de tenir... Il leur faut donc brader le patrimoine, là comme partout ailleurs.

Car, franchement, soyons sérieux, qu’est-ce qu’une forêt antique à côté d’une victoire électorale ? De la roupie de sansonnet ! Du sperme de grillon !
Mais c’est en même temps un désastre. La forêt de Białowieża saigne aujourd'hui par tous ses troncs sous les mâchoires assassines des tronçonneuses.
Les Polonais, en témoignent ces pancartes que j’ai photographiées samedi, s’indignent et s’organisent. Le combat est engagé… L'issue en est plus qu'incertaine.

Sabotage ! La forêt vous supplie ! Hommes, où êtes-vous ? disent, entre autres choses,  ces panneaux.

Et les Européens,  les socialistes français au premier rang avec leur COP 21 organisée à grands coups de millions d'euros, de champagne grand crû et de courbettes diplomatiques, quand est-ce qu’ils vont s’indigner, eux ?
Toute mon estime à ceux qui résistent et honte à ceux qui, par leur silence, leur approbation, leur désintérêt ou leur profit, participent au crime !

Merci, si tant est qu'il soit à votre goût, de faire circuler ce texte...

12:47 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : poésie, nature, écologie, politique, europe, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.03.2016

Un bon plan ?

20160324_095610.jpgL’écrivain sérieux, ou qui se prend au sérieux - ce qui n’est pas la même chose – conçoit-il un plan lorsqu’il se met en devoir d’écrire une fiction ?
Un passage de La Carte et le territoire, de Michel Houellebecq, m’avait assez interloqué qui disait l’écrivain au travail avec des croquis pointés au mur, des noms, des flèches et des épisodes, si je me souviens bien…
Or, on peut tout dire de Houellebecq, sauf qu’il est un mauvais écrivain.
Cette méthode de travail, je ne l’ai pas. Je ne l’ai jamais eue.

Depuis plusieurs mois maintenant que je suis plongé dans mon travail d’écriture, je ne me suis constitué qu’un dossier annexe : de la documentation sur la culture Campaniforme, sur une région de l’Ukraine aussi et sur divers détails comme par exemple les outils qu’utilisent les archéologues. J’ai ouvert aussi un calendrier des dates de naissance et de décès de mes personnages, car le roman couvre une période courant de 1939 à 2015 et des incohérences peuvent dès lors se glisser, à un moment ou à un autre, relativement à l’action, aux états d’âme, à l’âge desdits personnages.
Balzac a commis deux ou trois erreurs du genre, je ne sais plus dans quels ouvrages, alors Redonnet….
Donc, des repères, de la documentation, mais pas de plan.

Au premier mot jeté sur la page, je sais pourtant où je veux aller ; je sais où j’ai envie d’aller. Mais je ne sais pas encore par quels chemins j’aimerais y parvenir.
Il y a alors une empathie avec mes personnages et c’est eux qui me guident, c’est eux qui deviennent une réalité cohérente, capable de prendre cette voie d’écriture plutôt que celle-là.
Je crois que c’est ça, ma méthode de travail : faire confiance aux personnages imaginaires, mais jamais tout à fait, que j’ai créés, leur tendre la main pour qu’ils m’emmènent où je voudrais aller.
Après intervient le travail de la langue. La poterie est modelée, il faut lisser, creuser, arrondir, donner du relief ici, en supprimer là, pour que le roman devienne un chant.


Alors, l’écrivain sérieux, ou qui se prend au sérieux - ce qui n’est pas la même chose – conçoit-il un plan lorsqu’il se met en devoir d’écrire une fiction ?
Je ne sais pas.
Ce que je sais c’est que mon roman s’écrit à multiples mains et que le plan est impossible car je ne connais pas la nature exacte de tous les artistes qui vont m’accompagner dans mon travail.

Je retourne de ce pas à mon sixième chapitre...

Bon week-end à tous !

10:15 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

15.03.2016

Amusant, avec le recul...

unnamed.jpgA propos de Brassens, l'opinion de Jean Cau, ancien secrétaire  particulier d'un certain Jean-Paul Sartre d'abord, puis, se ravisant à peine, ami intime d'un certain Alain Delon, et la réponse, toute  en finesse, de Brassens.

« Brassens, c’est zéro. Je suis complètement allergique. Je mets mon heaume, je baisse ma visière, et je suis impénétrable. Sa voix est très monotone… Et ce côté vieille chanson française, m’est insupportable.
Dès qu’un chanteur me semble penser ses chansons, je me hérisse, je me roule en boule et je me ferme comme une huître. On ne demande pas de penser à un rossignol. On lui demande de chanter et plus son chant est pur et moins il faut qu’il soit embarrassé d’intellectualisme, d’arrière-plan, de philosophie, de leçons de vivre, ça gâte une chanson. »

Le Figaro, Décembre 1968

Jean Cau a déclaré, paraît-il que j’étais un zéro, ce qui est quand même très exagéré. Mais, enfin, c’est son opinion et chacun pense ce qu’il veut.
Après tout, Jean Cau c’est n’importe qui. On ne peut pas plaire à tout le monde. Même le Christ était très discuté. (Sourire)
Mais je ne lui en veux pas… D’ailleurs, j’en ai rien à foutre de Jean Cau. Je n’ai jamais lu un de ses livres. En me plaçant d’un point de vue professionnel, il m’a fait beaucoup de publicité. Peut-être qu’il  s’est dit : on ne parle pas assez de Brassens.
La seule réserve que je puisse faire c’est que, si je demande à un gentleman son opinion sur quelqu’un, il ne s’exprimera pas de cette façon-là. Cela a peut-être agacé Jean Cau, qui est un littérateur, qu’un vulgaire petit troubadour soit placé sur un socle… Il n’y a qu’à lui filer un prix de l’Académie française et il sera neutralisé.

France Soir, 17 janvier 1969

11:22 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.03.2016

Qui est le véritable apologue ?

n-FRANCOIS-HOLLANDE-large570.jpg " […] la France n’est pas crédible dans ses relations avec l’Arabie Saoudite. Nous savons très bien que ce pays du Golfe a versé le poison dans le verre par la diffusion du wahhabisme. Les attentats de Paris en sont l’un des résultats. Proclamer qu’on lutte contre l’islam radical tout en serrant la main au roi d’Arabie saoudite revient à dire qu'on lutte contre le nazisme en invitant Hitler à sa table. "

Ce n’est pas moi qui le dis. Ces propos sont du Juge Trévidic, lequel connaît parfaitement les tenants et les aboutissants du terrorisme  radical.
Et pour les fâcheux qui liraient un pléonasme dans  «terrorisme radical» je les renverrais à la «terreur douce» que font régner sur tous les aspects de la vie les polichinelles gonflés aux «valeurs républicaines.»
Ces fantassins de l‘idéologie oublient que la Terreur en France, mère de leur système encensée dans toutes leurs références,  fut une réalité dégoulinante de sang, de décapitations et de meurtres, comme fut une réalité le génocide des populations vendéennes – hommes, femmes, enfants et vieillards - par les colonnes infernales du sinistre Turreau, dont le nom assassin pavoise encore sur l’Arc de triomphe.
Le sang que l'histoire a séché, reste du sang, messieurs de l'imposture  !

Donc, qui, de celui qui dit une grosse connerie en disant que les djihadistes ont été courageux ou de celui qui décore de la légion d’honneur un bourreau, fait véritablement, en actes, l’apologie du terrorisme ?
Reste que la horde socialiste se propose de renvoyer le premier dans les geôles de la république et le second  à la présidence de cette même République.
Ceux qui mènent la danse de toutes les misères du monde s’attachent donc exclusivement au mot, pris pour la chose, parce que les choses qu’ils font sont précisément innommables.
 C'est là leur façon de donner le change et c'est ce que j’appelle souvent ici, après d’autres, le renversement achevé du réel.

Mais puisque tout le monde semble se bien porter de marcher sur la tête et de penser ainsi avec les orteils, je m'en retourne à la  fiction de mon roman, bien plus réjouissante que ce  réel des fous...

09:21 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : écriture, histoire, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.02.2016

Nouvelles d'absence

manuscrit.jpgTrès investi depuis quelques semaines dans l’écriture d’un roman, je n’ai ni le temps ni l’envie d’écrire sur L’Exil des mots.
Quand on écrit le genre de livre que je me propose d’écrire, on ne peut qu’y plonger complètement. On y est tout le temps, même quand on n’y est pas.
J’y voudrais la langue quasiment non-perfectible et j’avance donc avec précautions et lenteur. J’ai ainsi fait une chose que je n’avais jamais faite : réécrire plus de dix fois le premier paragraphe de mon deuxième chapitre et beaucoup de choses me disent malgré tout qu’il n’a pas trouvé son chant définitif.
Comme j’ai besoin de courage, j’appelle frénésie de perfectionnisme ce qui n’est peut-être, au fond, que tarissement de l’art.
Et puis, ce roman abordant plusieurs époques historiques, voire préhistoriques, j’ai besoin de me beaucoup documenter et de prendre des notes.

Pendant ce temps, le temps s’enfuit, hivernal aux vitres de ma fenêtre.

Quand je me repose d’écrire, de tourner la phrase, de chercher le mot qui me semble le moins faux dans son rôle de représentation du réel, je m’en retourne sur les pas de Michelet avec sa longue Histoire de France.
J’ai traversé tout le Moyen-âge en sa compagnie. Plus de 2000 pages d’une écriture exquise, qui fourmillent de détails et d’envolées lyriques.
La Renaissance frappe maintenant aux portes de ma lecture.
Il n’y a bien que là qu’elle frappe, d’ailleurs.
Autour de nous, le monde - tel que le définissait brièvement Roland sur Solko il y a quelques jours - sombre inexorablement dans un obscurantisme éclairé, dont ne sont pas peu fiers les nains faits géants qui font mine de présider à sa destinée.

09:59 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

15.02.2016

Lecon d'ortografe - 2 -

Dans un texte officiel, L’Académie française s’explique sur la prétendue réforme de l’orthographe, consacrant avec juste raison la souveraineté inaliénable de l’usage et du temps et condamnant sans ambages tout autoritarisme « à la petite semaine. »
Par ailleurs,  Madame Hélène Carrère d'Encausse, (merci au camarade Feuilly), secrétaire perpétuel, dément toute implication dans les récents développements de ces élucubrations de 1990.
Alors, qu’est-ce qui a bien pu péter dans le citron des éditeurs de manuels scolaires, hein, pour la rentrée 2016 ?
Depuis quelles écuries d’Augias braient les ânes qui se proposent de nettoyer ainsi notre langue de tout « son fumier historique et culturel »  ?

Je me le demande bien …

écriture,littérature

 

11:52 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : écriture, littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

05.02.2016

Lecon d'ortografe

3156066257_d32a25af3e.jpgL’écrivain use, avec délectation, de la langue établie par des siècles de pratique sociale et d’histoire. Il trempe sa plume dans du jus concentré d'Histoire, stricto sensu.
Mais il n’est pas pour autant un linguiste. Il sait le bon usage sans nécessairement en connaître tous les tenants et aboutissants.
Il sait aussi que sa langue vit, qu’elle évolue, se transforme, parce qu’elle est censée être la messagère d’une conscience d’époque, toujours caduque. Il lui suffit pour s'en convaincre d’ouvrir une page de Rabelais, Montesquieu ou  Rousseau.
Ce qui lui répugne, par contre, c’est que sa langue soit décrétée… En tant qu’artiste et historien, il trouve nénuphar plus beau, plus éloquent que nénufar, et ce n’est pas une péronnelle, petit soldat de plomb d’un pouvoir délétère, qui va lui dicter comment il doit inscrire ses mots dans une évolution, comment il doit orthographier son art. Oui, je sais, le Ministère affirme qu’il n’y est pour rien. Ce serait là une initiative des éditeurs de manuels scolaires pour la rentrée 2016, qui auraient décidé, comme ça, tout d ‘un coup, sans pression extérieure, d’appliquer une réforme édictée en 1990. Sous un autre gouvernement socialiste, mais ce n’est sans doute là que pure coïncidence.
On se demande tout de même bien pourquoi ils ont attendu 26 ans, ces chers éditeurs !
On sait, tout le monde sait, que l’accent circonflexe est très souvent le vestige archéologique d’un « s » tombé en désuétude. C’est beau. Oui, moi, je trouve ça beau… J’ai l’impression d’écrire en communiquant avec une certaine conscience de mes ancêtres des temps reculés.  D'écrire le paragraphe d'un roman éternel.  La réforme se propose donc, en beaucoup de points, d’effacer la mémoire de la langue. Tiens, tiens… Effacer la mémoire. On dira ce que l’on voudra mais ça ressemble beaucoup aux préoccupations socialistes, ça, qui voudraient, par exemple, que l’Histoire de France débutât le 14 juillet 1789 et faire fi de tout ce que doit cette Histoire à l’Histoire de la chrétienté.
Mais passons. Nous tomberions très vite dans la mauvaise foi, si j’ose dire…
Parmi les arguments avancés par les partisans de ce bidouillage artistique, j’en ai lu un qui m’a bien fait sourire. Celui d’un académicien, peut-être : Il y avait des anomalies historiques, dans notre langue.
Mais ce brave monsieur oublie, ou plus sûrement a toujours ignoré, que l’histoire fourmille d’un nombre incalculable d’anomalies, consacrées par la mémoire. Partout.
Par exemple et par hasard, François Hollande est une anomalie en tant que président de la république de France. On ne le sait que trop : sans la fellation volée par  Strauss-Kahn, son camp n’en aurait pas même voulu comme candidat!
Est-ce à dire que les manuels d’Histoire du futur rayeront son nom de la liste des présidents ?  J’en doute fort. Et en dépit du peu de sympathie que m’inspire le bonhomme, j’espère bien que non.
Parce que savoir Hollande, Fabius et Belkacem, c'est savoir beaucoup l'époque.

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04.02.2016

Fable à chute malpolie

L’ÉLECTION

Deux bons vieux camarades d’une célèbre école,
De celles qui vous promettent les plus beaux Ponts d’Arcole,
Parcourant un beau jour le même terrain de chasse,
Eurent à simuler un violent face-à-face :
Au grand jeu quinquennal de notre République,
Tous deux cherchaient victoire après débat public…
Allons, rugissait l’un, aux plus infortunés
Vous voulez distribuer un pain que vous prendrez
Au moulin des plus riches et des grands capitaines,
Dont la sage industrie est pour tous une aubaine !
Ainsi les ruinerez et vos nécessiteux
N’auront pour pleurnicher tantôt plus que leurs yeux.
Bon sang, fulminait l’autre, vos sales capitalistes
Saignent notre nation en infâmes égoïstes ;
Amassent des fortunes quand les populations
Ne savent plus comment résoudre l’équation,
Aux inconnues multiples, d’une vie de misère !
Sus aux grands financiers ! Partageons le dessert !

 Tous deux dans le privé lassés de jouer leur rôle,
En faisant bonne chère se tapaient sur l’épaule…
Celui qui, gloussaient-ils, sera l’heureux élu,
A ce qu’il vient de dire devra tourner le cul.
Mais le poste majeur vaut bien ce ridicule,
Tant le peuple électeur adore qu’on l’encule !

littérature,poésie,écriture,élections,politique

02.02.2016

Nécrophagie

Balzac_Paysans_titre.jpgTreiweller, Juppé, Morano, Sarkozy, Lemaire, et maintenant Taubira, tous sont pris d’une frénésie de la plume et jettent en pâture au peuple imbécile - qui ne demande pas mieux que de s’en gaver -  les pages d’élucubrations qu’ils ont gribouillées, ou plus sûrement fait gribouiller.
Des succès de librairie à tous les coups. Bingo ! Des milliers d’euros ! On lit soudain à tour de bras dans ce beau pays de France !
Et je lis, moi, pour Taubira, que l’éditeur se frotte les mains  et déclare sans vergogne, comme un maquereau devant la plus vendable  de ses putes : "on va certainement réimprimer très vite." Je lis aussi que les libraires ont bien joué le jeu, qu’ils ont pris le livre comme une friandise juteuse… Ils l’ont même pris sous X ! Tel le bébé honteux né d’une inavouable aventure d’un grand de ce monde ! Car ils ne sont pas fous, les libraires ! Au flair, ils savent reconnaître l’orphelin issu de la Cour de celui issu du caniveau et s’ils le prennent sous leur aile protectrice avec tant de commisération, c’est qu’ils devinent que ce X est assis sur une mine d’or… Un faux X.
Vous vous imaginez, vous, manants, gueux, roturiers, artistes anonymes, vous pointant chez ces pharmaciens avec votre orphelin sous le bras ?
Mais c’est qu’ils sonneraient vitement les gendarmes, oui, ces sycophantes-là  !
Les libraires sont passés maîtres dans l’art de vendre leur âme au diable. C’est d’ailleurs à peu près tout ce qu’ils savent désormais vendre !
C’est risible. Oui, risible, misérable, grotesque et pathétique, cet amour du livre venu de la part de ces politiques, twitteurs de slogans à deux balles et qui, en soi, méprisent profondément le livre. Pourtant, ce n’est même pas vers eux que monte ma colère et s’agite mon dégoût. Je m’en fous de leurs lubies, de leurs tricheries, de leurs conneries, de leurs putasseries. Je m’en fous ! Après tout, ils sont là par la volonté du peuple et il y a bien longtemps que la force des baïonnettes ne les effraie plus. C’est eux qui les ont, d'ailleurs, les baïonnettes…
Ma colère, je la réserve à ces traîtres, ces renégats, ces gens sans aveu, qu’on appelle encore des "libraires".
Eux, normalement, sont censés savoir ce qu’est un livre. Ils sont censés vendre de la lecture, pas du vomi. Mais la lecture, ça ne paie plus, mon cher ! Le vomi, oui, ça, c’est des couilles en or… Les porcs ont toujours aimé lécher du vomi.
Et quand je pense que pour écouler nos livres, à nous, ces chiens galeux refusent d’en prendre ne serait-ce qu’un seul parce qu’ils sont déjà surchargés ! Pire encore : quand il leur arrive, contraints et forcés, d’en vendre un parce qu’un client obstiné insiste pour leur commander via Dilicom ou Electre, ils ne nous le payent même pas !
Ils savent que nous sommes faibles. Que nous n’avons pas les moyens d’exiger notre juste et maigre dû.
Jolie mentalité, mentalité de salopards, mentalité de hyène… C’est par eux que le livre est mort, lâchement assassiné. Et c’est par eux que le peuple se délecte de ses succédanés,  lambeaux putréfiés de son cadavre.

11:34 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.01.2016

Zozo, Jean Jacques Epron et mézigue

Bertrand-Redonnet-droles-d-histoires-de-Zozo_reference.jpgTempus fugit…
En 2009, je publiai à l’enseigne des Editions « Le Temps qu’il fait », Zozo, chômeur éperdu, texte qui me valut, ma foi ne boudons pas notre plaisir, quelque succès et dont Le Matricule des Anges s’était fait l’écho, sous la plume d’Antony Dufraisse.
En 2010, un gars du Poitou me contactait :  Il se proposait de mettre en voix certaines pages du texte de Zozo et d’en faire des lectures publiques.
C’était le passeur de mots, Jean-Jacques Epron.
Je fus ainsi invité à l’accompagner dans ses premières lectures et ce sont là de ces excellents souvenirs à l’aune desquels on mesure comme file entre nos doigts le temps éphémère des amitiés.
Auparavant, Jean-Jacques m’avait envoyé un petit texte qu’il me demandait de mettre en musique. J’arrangeai à mon goût quelques rimes et collai des accords  sur ses mots. La semaine que je passerais avec lui, il voulait en effet que nous chantions sa chanson à la fin de sa lecture.
Après, il a volé de ses propres ailes et lu Zozo pendant deux ans. Il est même allé jusqu’au Québec porter là-bas la gouaille épicurienne de mon personnage.

Ému, j’ai retrouvé ces jours derniers une vidéo de notre complicité du moment. C’était à Couhé, ce qui me gâte encore plus car ce fut dans ce chef-lieu de canton que je fis, quelque 40 ans auparavant, mon entrée au Collège, qu’on appelait alors Le Cours complémentaire.
Je vous invite, si vous êtes de loisir, à partager quelques minutes durant ces quelques instants de Zozo…
C’est ici.

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20.01.2016

Villages de l'est polonais - 1 -

20160117_102915.jpgSur ces territoires de l’est polonais, tantôt calcinés par l’été, tantôt transis par l’hiver, les prairies viennent toujours s’échouer sur une lisière de forêt ou d’un morceau de forêt.
C’est là leur horizon, flegmatique et plus ou moins proche.
C’est peut-être d’ailleurs cette proximité ou cet éloignement des limites qui, dans ma langue, distingue le pré de la prairie. Parfois, même, lorsque la forêt a disparu, lorsque, de guerre lasse, elle a rendu les armes après des siècles et des siècles d’une lutte inégale contre la charrue, on parle de plaine agricole.
Pour ne pas avoir à évoquer du désert, sans doute.
La forêt, on le sent bien, n’est ici qu’à demi résignée. Elle s’obstine à contredire la modernité des temps et des lieux ; elle retarde l’avancée du soc, rechigne et semble encore vouloir dessiner le champ au gré de sa fantaisie. Elle est à contretemps, tel le lambeau d’une mémoire égarée.
C’est ainsi que les villages sont calfeutrés dans des clairières. Rares en effet sont ceux qui sont accessibles autrement qu’en traversant une forêt de pins, de bouleaux et de quelques chênes rouges. On déboule alors entre quelques champs morcelés et, aussitôt, dans l’unique rue d’un hameau qui s’éternise en longueur, ses maisons basses et de bois séparées par des jardins, des broussailles ou de chétifs bosquets d’acacias.
Je me suis souvent demandé pourquoi les Polonais avaient construit leurs villages allongés ; pourquoi ils les avaient de la sorte couchés le long de la route, sans rues transversales, plutôt que d’avoir aggloméré leurs foyers autour d’une petite place, d’un point d’eau, d’une chapelle ou de tout autre élément communautaire, comme le sont nos villages de l’ouest européen.
Est-ce pour que le vent, quand il souffle depuis les steppes russes, s’y engouffre, prisonnier d’une voie tracée et passe ainsi son chemin plus vite au lieu de s’y attarder en tourbillons glacés ? Est-ce pour que la neige ne s’y amoncelle pas et soit balayée plus loin, à l’autre bout, sur une lisière ?
Est-ce à dire que les Polonais, du moins les ruraux, veulent bien habiter un même lieu mais ne pas vivre vraiment ensemble ?
Ce sont là supputations fantaisistes de l’étranger car les raisons, du moins celles que m’a exposées un homme du crû, semblent être tout autres.
C’est que l’est polonais est neuf au regard des civilisations gallo-romaines et germaniques. L’Empire avait déjà ses grands chemins, ses voies royales, ses aqueducs, ses cités, ses forts militaires et ses ponts gigantesques enjambant les vallées, tout cela tailladé sur le dos primaire de la forêt, qu’ici elle était encore souveraine absolue des lieux et des silences antédiluviens. La grande plaine européenne n’était dénudée que jusqu’aux limites de ces territoires, où des populations indigènes vivaient dans l’obscurité des hautes voûtes forestières.
D’ailleurs, un historien latin – que je crois être Tite-Live, je ne me souviens plus - avait décrit ces hommes comme petits et râblés car, disait-il, l’ombre dans laquelle ils évoluaient constamment était un obstacle à ce qu’ils grandissent. Je ne vois pas trop pourquoi. L’historien poète ne prêtaient-ils pas aux hommes les caractéristiques des plantes ? Et puis, les mythes liés à la forêt ne regorgent-ils pas d’hirsutes géants ?
Toujours est-il qu’il aurait fallu parer au plus pressé quand est venu, porté depuis l’ouest européen comme depuis l’est slave, l’ère de l’habitat sédentaire. On aurait alors tracé des lignes coupant tout droit dans la forêt et on aurait couché les maisons le long de  ces lignes, par simple commodité pour le déplacement et pour avoir tout de suite accès à la voie principale plutôt que d’avoir à cheminer sur des voies de traverse, des sentes et des layons malaisés.
Car tout ici est difficile, enneigés et glacés que sont les lieux durant de longs mois chaque année.
Voilà donc ce que m’en a renseigné cet homme… Est-ce à dire pour autant qu’il s’agit là d’une indubitable vérité de l’histoire ? Je ne saurais évidemment le dire. Disons alors que c’est une lecture des géographies qui me convient bien et que  c’est justement par là qu’elle mérite, à mon sens, d’être retenue et écrite, la mémoire des lieux, comme la toponymie, étant avant tout un terrain de jeu pour  les poètes.

Illustration : Dimanche  dernier, devant chez moi

11:39 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET