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31.12.2013

Un dieu, des calendriers, des hommes et des épiciers

littérature,écritureMais que cette accumulation d’ambiances festives et surfaites peut bien m’agacer et me déranger dans ma douce et rurale torpeur ! Joies factices quand l’essentiel est le cliquetis métallique des tiroirs-caisses !
 A la tienne, Etienne ! A défaut d’ivresse, hors de notre portée, achetons-nous au moins de l’ivrognerie !
En France, parce que c’était chez moi depuis Vercingétorix et Jules César, tout cela me faisait grogner et tempêter. Je buvais beaucoup…. Ça me faisait un prétexte de plus parce que j’ai toujours été un opportuniste.  En Pologne, parce que c’est aussi chez moi mais seulement depuis les dernières années Chirac, que je m’y promène donc avec une mémoire toute neuve, à peine concernée, ça me fait sourire dans ma moustache. Surtout que là, tenez-vous bien, on double la mise, on remplit deux fois les caisses,  le jardin des épiciers s’épanouit sous deux floraisons consécutives !
Oui, car à 18 kilomètres de là, ils ne l’entendent pas du même calendrier, les gens ! De l’autre côté du Bug, Jésus est né le 6 janvier, mes p’tits gars ! Et le nouvel an (hi han hi han) en est repoussé d’autant. Ce qui fait que quand les Polonais ont enfin vidé leur bourse jusqu’au dernier Zloty et que, épuisés et hagards, la tête lourde, ils pensent à reprendre bientôt le harnais du quotidien, hé ben les Biélorusses en masse et les Ukrainiens dans une moindre mesure débarquent, l’escarcelle béante et toute joyeuse…. Et on recommence tout à zéro sous les lampions clignotants des commerces. Ça coule à flots pendant plus d’un mois du côté des chiffres d’affaires ! C’est pas beau tout ça ?!
Remarquez que ça a aussi des avantages. Un bon camarade à mézigue qui fait chaque semaine la route jusqu’à Moscou au volant de son camion pour y livrer je ne sais trop quoi, se retrouve en congés jusqu’au 14 janvier ! Bingo ! Un mois ! Il n’est ni catholique ni orthodoxe, mon copain, alors il est bien content d’être à cheval sur deux erreurs ! Et moi pour lui… Un troisième découpage qui alignerait ses conneries jusqu’à début février ne serait pas le malvenu, ma foi !
Allez, mon doux lecteur, bonne année puisque c’est comme ça qu’on dit quand on est poli ! En ce qui me concerne, tu sais ce que je demande à une année ? Un cadeau énorme, gigantesque : Qu’elle me laisse voir et vivre à pleines dents ses trois cent soixante cinq jours sans souffrir de maladie ! Le cas échéant,  ses trois cent soixante six !
L’essentiel. Toujours l’essentiel…

A la relecture,  je trouve cependant que mon maigre texte aurait plus d’allure si je le concluais par un joyeux et tonitruant Viva l’anarchia ! Mais je ne le ferai pas. Non, non… Ne comptez pas là-dessus ! On dirait après ha, c’est pour ça qu’i cause comme ça, le gars Redonnet ! J’comprends mieux maintenant !
En ne comprenant rien du tout d’ailleurs. En amalgamant gentiment la cause et la conséquence, par exemple… C’est comme ça que je fais, moué, quand je ne veux pas entendre : je bricole et j’inverse les pôles affreusement dialectiques des élucubrations humaines.

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30.12.2013

Vœux pieux athées

400_F_51187208_xRxnIg2lQdKjiH18FyCtuuelsLeIhaFU.jpg Ils s’embrassent au mois de janvier
Car une nouvelle année commence
Mais depuis des éternités
Ç’n’a pas tellement changé la France !
Passent les jours et les semaines,
La mentalité est la même
Y’a qu’le décor qui évolue
Tous des tocards,  tous des faux-culs !

Que je vous rassure d’entrée : Le chanteur énervant, depuis longtemps devenu, comme le rappelait récemment Philippe Ayrault sur «Chemineaux 52», Le chanteur emmerdant, avait seulement sacrifié à la rime en limitant sa diatribe à la France. Les embrassades avinées de la Saint Sylvestre nulle part ne font évoluer d’un pouce ni les imaginations ni les intelligences, pas plus en France qu’en Pologne, qu’en Belgique, qu’en Espagne ou qu’à Zanzibar.
Mais le calcul virtuel du temps veut qu’à un moment donné, aux alentours du solstice d’hiver, on efface tout et on recommence. Comme avant. Surtout ne changez rien ! D’accord, ce n’était pas très reluisant, mais la vieille sagesse ne dit-elle pas on sait toujours c’qu’on quitte, mais on n’sait jamais c’qu’on trouve ?  Ah ha ha ha ! Que j’adore ces idioties érigées en adages du discernement le plus fin ! Adages d’une résignation d’esclaves !
Cependant, lecteur, puisqu’il me plaît tout de même de sacrifier au rituel, parce que c’est comme ça aussi qu’on est poli et urbain et que cette politesse et cette urbanité, je te la dois, je souhaite, à l’aube de cette nouvelle parcelle du temps chiffré :

- Que les gouvernements prennent de la hauteur, c’est-à-dire qu’ils trouvent les crédits nécessaires à la construction d’un vaisseau spatial qui les expédierait tournoyer une bonne fois pour toutes dans le cosmos, Vallaud Belkacem aux manettes…
- Que les pauvres ne soient plus forcément pauvres sans pour autant devenir des riches et que les riches ne soient plus obligatoirement riches sans pour autant sombrer dans l'indigence,
- Que les solitaires qui n’ont pas choisi leur solitude trouvent sur leur chemin le chaleureux hasard d’une rencontre,
- Que les gens qui écrivent publient honnêtement leurs livres, que ceux qui chantent aient le droit de se faire entendre, que ceux qui dessinent, qui peignent, qui sculptent, puissent montrer leurs œuvres et que ceux qui dansent, qui jouent aient l’opportunité qu’on les voit,
- Que ces geignards de Français, plutôt que d’aimer à 85 pour cent le pape, commencent par saluer gentiment leur voisin,
- Que ceux qui ne m’aiment pas reconnaissent avoir tort et que j’avoue moi-même n’avoir pas tout à fait raison de ne les point comprendre,
- Qu’on arrête de célébrer comme d’insatiables porcs le noël, le premier de l’an, les pâques, la pentecôte, le quinze août, mais qu’on fête en revanche dans une fraternelle ivresse ce qui nous concerne vraiment, autant dire les solstices, les équinoxes, les beautés marquantes du grand mouvement des choses,
- Que ceux qui pensent que ce dernier souhait est celui mal formulé d’un panthéiste amoureux du grand Tout, arrêtent de perdre leur temps et de gaspiller leur énergie à penser des évidences…

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28.12.2013

Les Champs du crépuscule - 9 -

Chapitre III

 Une vigne

Le texte sur une seule page

4492895783_94a85f006b_z.jpgLa Nationale 10, un des axes routiers les plus importants du territoire national de l’époque, la prestigieuse Nationale 10 reliant Paris à l’Espagne et construite - sous l’appellation cartographique de route impériale numéro 11 - par Napoléon portant ses armes en terre ibérique, la Nationale 10, ce miroir d’asphalte qu’on a aussi baptisé plus tard le cimetière des Portugais parce que les travailleurs immigrés de ce pays l’empruntaient régulièrement pour aller chez eux et s’en revenir, leurs voitures approximatives croulant sous les bagages, et que beaucoup y ont trouvé la mort ; la Nationale 10, donc, traversait le bourg de part en part, en accusant deux virages jugés très dangereux. Et pour cause.
Nombreux furent en effet les énormes camions qui vinrent s’écraser, la nuit, contre la boutique hétéroclite du père Raymond, dit le P’tit Boscom parce qu’il était bossu et tout petit. D’ailleurs, quand on rentrait dans son capharnaüm, on ne l’apercevait que par son éternel chapeau de feutre noir se promenant derrière les amoncellements enchevêtrés de la marchandise. Son singulier bazar, où s’entassaient des chaussures, des fusils, des carabines, des frondes, des friandises, de la quincaillerie, des jouets, de la papeterie, des appareils photos, des roues de vélo, des outils de jardin, des paquets de graines, des engrais, des cages, des pièges à rats, arborait son enseigne à la sortie du premier virage à gauche, dans le sens Paris-Espagne, et faisait l’angle du carrefour de la route de Civray.
L’inextricable bazar fut d’abord éventré par un gros Willem marron, au long nez, de la société stur, puis par un Bernard, puis par un Mercedes d’Air Liquide tractant une volumineuse citerne, puis par un Unic de je ne sais quelle grosse entreprise battant raison sociale au diable Vauvert, et puis par quelques autres monstres encore. On constatait généralement, en ces époques de non-réglementation du temps de conduite, que le malheureux chauffeur s’était endormi. A intervalles réguliers, le P’tit Boscom refaisait donc sa façade en vieilles planches et en  parpaings, toujours les mêmes, en attendant que la longue procédure des assurances daigne lui donner l’autorisation de la refaire à neuf… jusqu’au prochain naufrage nocturne d’un mastodonte de la route.
Le deuxième virage, à droite celui-ci et un peu moins accentué, contournait la grande place du marché, au pied des halles. À sa sortie se tenait la boucherie de Charles Migret, que nous avons déjà rencontré au comptoir du café des sports, en tant que dirigeant du club de foot. Un seul camion, après avoir pourtant passé avec succès le virage du P’tit Boscom sous une pluie battante du mois de mai, était venu s’effondrer parmi les quartiers de viande et les charcuteries. Un camion espagnol, tout vert.
On s’en souvint longtemps.
Non pas du camion - on avait un peu pris l’habitude de ces fracassantes déconvenues - mais de ce qu’il mit inopinément au jour. Car le boucher charcutier, qui aurait quand même dû être dans son lit à trois heures du matin, était demeuré introuvable jusqu’à l’aurore ;  jusqu’à ce qu’il arrive enfin sur les lieux, les bras levés au ciel, hurlant, hagard et tout ébouriffé et d’où on ne sut jamais trop quelle secrète escapade. On supposa que… On murmura… On chuchota un nom, on rigola en sourdine, en oubliant presque le chauffeur espagnol, indemne, quoique sonné, et qui tâchait, par des cris et des mots comme des cascades, d’expliquer l’accident aux gendarmes.
Il apparut, par le fait, que monsieur et madame Migret faisaient chambre à part, cette dernière semblant interloquée et même scandalisée de l’absence nocturne de son mari, lequel mari expliqua qu’il avait eu cette nuit-là des insomnies abominables et qu’il était sorti dans la campagne, voir des bêtes qu’il avait mises à l’engrais dans les pâturages, le long de La Bouleure.

Le grand Gaétan, les yeux scintillants de malices, fit au comptoir du café des sports l’éloge public du boucher, loua son courage et sa conscience professionnelle, pour être sorti comme ça, en pleine nuit et alors qu’il pleuvait à verse, voir si ses génisses ne manquaient de rien. Parce qu’une génisse qui manque de quelque chose, hein, avec de l’herbe de printemps jusqu’au ventre et la rivière qui lui coule entre les sabots pour y boire tout son saoul, ça se visite la nuit ; ça peut pas attendre le lendemain matin, tout le monde est en mesure de comprendre ça… On écouta la plaidoirie en poussant des petits couinements de plaisir, en se poussant du coude et en faisant mine que oui, ça, on pouvait dire qu’on avait la chance d’avoir chez nous un boucher charcutier des plus consciencieux, qui veillait à la qualité de sa viande sur pied.
Louis tomba les deux pieds dans le piège et s’inscrivit en faux contre le sentiment général des buveurs. Il prétendit, en toussotant, en se raclant la gorge et en hésitant beaucoup, que le rusé boucher n’était pas à se rincer la peau dans les prés bas, non, qu’il n’était pas en train de caresser ses génisses, mais qu’il était bien au chaud sous les édredons, à caresser la veuve Boisseau qui habitait, comme tout le monde savait, juste en face de chez lui, de l’autre côté du chemin blanc !
On poussa des exclamations outrées, on fit signe au calomniateur d’arrêter de dégoiser des conneries, on s’indigna avec des rires à peine contenus ! Louis plongea la tête la première dans ce deuxième traquenard. Miladiou, qu’il cria, il n’était pas fou, non ? Il l’avait vu, le charcutier, qui frappait chez la veuve, vers onze heures, alors qu’il rentrait en vélo, lui, de chez Prunier où il s’était attardé à discuter le bout de gras ! Même qu’il savait ça depuis belle lurette, qu’elle était chaude comme de la braise, la veuve, et que Migret aimait bien venir s’y réchauffer de temps en temps la couenne, mais que c’était pas ses affaires, à Louis, qu’il n’avait pas à répéter aux autres ce qu’il savait, parce qu’il était un homme qui avait horreur des potins, premièrement, et que, deuxièmement, chacun était libre de faire du libido comme il voulait. Comment ça, du libido, Louis ? J’en sais trop rien. Mais je sais qu’on dit comme ça quand on veut être poli tout en disant des cochonneries.
On décida que le libido selon Louis, c’était du savoir-vivre et on le brocarda, on le poussa en riant, on lui tapa dans le dos tandis que, lui, ricanait du succès chaque fois garanti de ses extraordinaires trouvailles lexicales.
Ce dont il ne se vanta pas cependant, c’est que la veuve Boisseau, femme alerte, qui n’avait pas les deux pieds dans le même sabot, qui travaillait chez les bourgeois du chef-lieu de canton, femme déjà moderne qui portait des pantalons, fumait la cigarette, prenait l’apéritif et mettait du rouge à lèvres, le gratifia quelque temps plus tard d’une paire de gifles retentissante, au hasard d’une rencontre dans un chemin creux de la campagne.
Le boucher charcutier, pour sa part, ne tint pas rigueur à Louis de ses cancans. Bien au contraire. Il lui paya à boire le dimanche suivant, parce qu’il lui semblait que d’être soupçonné de coucher avec la veuve Boisseau, était, ma foi, bien gratifiant pour sa personne et lui permettait même de faire le fanfaron. Nombre d’hommes de la commune, il le savait bien, lui qui voyait tout le monde dans ses tournées de ferme en ferme, eussent secrètement aimé être à sa place… Si place il y avait eu.
Le grand Gaétan quant à lui, si ses compagnons avaient été des compagnons perspicaces, de ces compagnons qui savent lire la lumière furtive des yeux, aurait pu, sinon être trahi, du moins laisser entendre des choses. Car lui toujours si gai, accueillit assez fraîchement le témoignage de Louis. L’éclat pétillant de ses yeux guillerets s’éteignit pendant une fraction de seconde, il baissa le nez dans son verre et regarda soudain ailleurs, vers un gros camion qui passait sur la Nationale 10 en faisant trembler les vitres du café.
Sa bonne humeur rejaillit cependanttrès vite, dès qu’il reprit conscience que le boniment sortait de la bouche de Louis. Il le prit donc fraternellement par les épaules, comme on prend quelqu’un qu’on veut protéger, lui murmura à l’oreille qu’il n’avait pas de chance avec cette histoire de s’être attardé chez Prunier parce que Joseph était justement à l’Hôtel-Dieu depuis trois jours pour y être opéré de l’appendicite, ce que tout le monde savait. Il lui offrit donc un verre de vin, lui dit qu’il était somnambule et qu’il avait des visions, avant de se mêler au brouhaha des incrédulités et des exclamations scandalisées.

La Nationale 10 coupait donc le bourg par moitié, mais pas seulement. Elle partageait aussi la campagne en deux pays quasiment distincts. Comme le font d’ordinaire les fleuves. De part et d’autre de ce ruban bleu jeté en travers des champs, il y avait, si on veut abuser du langage topographique, les gens de la rive gauche et ceux de la rive droite, car, tout comme pour les rivières, on considérait que la grand-route avait une source, Paris, et qu’elle se déroulait naturellement du nord au sud.
Elle surgissait des bois, longeait le Fouilloux en le laissant sur sa gauche, passait entre les Grandes Boisnes et Sémillé, montait jusqu’au Coudreault en délimitant la Piane, redescendait sur le bourg, y torsadait ses deux virages, avant de filer tout droit vers Ruffec.
Mais on ne la connaissait pas jusque là. On ne s’aventurait en effet que très rarement au-delà des Maisons Blanches situées à une dizaine de kilomètres et où elle était coupée par une autre Nationale de moindre importance, celle reliant Niort à Limoges, en formant un carrefour dont on ne parlait qu’avec effroi tant il avait de morts à son actif. Si quelqu’un de la commune parlait de la grand-route, il évoquait toujours la quinzaine de kilomètres comprise entre les bois du Fouilloux et ce carrefour des Maisons Blanches. S’il voulait faire l’important ou le gars qui voyage, il poussait la conversation jusqu’à Couhé-Vérac au nord ou jusqu’à Ruffec au sud.
Mais ça n’intéressait pas grand monde. La Nationale 10 était une entité de la culture communale. Par-delà, elle n’existait pas.

A suivre si le cœur et l'esprit vous en disent...

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27.12.2013

Les Champs du crépuscule - 8 -

littérature,écriture

Le texte sur une seule page

[...] L’anecdote n’aurait cependant pas mérité d’être développée à ce point si elle ne s’était conclue par un singulier rebondissement qui alimenta tout un moment les rigolades et les railleries faciles au café des sports.
Joseph Prunier et le menuiser, après s’être serré la main, s’en retournèrent donc bientôt chacun de leur côté et chacun également satisfait de la tournure qu’avait prise l’affaire.
Ils avaient laissé Norbert et Prunier-le-vieux à leur ouvrage. Ce dernier semblait de fort méchante humeur, bougonnait et geignait sans cesse, haussait les épaules et tordait la bouche, tout en glanant autour des arbres abattus les brindilles pour ses fagots. Quand l’heure fut venue de s’accroupir autour du feu pour déjeuner de patates cuites sous la cendre, de morceaux de porc froid et de fromage, le tout arrosé de vin qu’ils avaient mis à réchauffer près des flammes, le vieillard ne dit pas un mot. Ses  yeux étaient humides et obstinément immobiles. Il distribuait de temps à autre des miettes de son pain aux rouges-gorges et aux mésanges, qui se précipitaient alors et bataillaient dur pour récupérer l’offrande jetée sur la neige, leurs petites ailes frémissantes et rejetées en arrière. Norbert imita bientôt le vieillard et lança aux oiseaux un gros morceau de gras. Attirés, peut-être avec cette prescience caractéristique de la vie sauvage ou alors parce que les petits animaux, qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, qu’on ne devine pas autour de soi, observent tous les faits et gestes des intrusions humaines sur leur territoire, des roitelets vinrent se mêler à la fête, une grosse grive draine aussi, un merle noir et quelques verdiers frigorifiés.
Par instants, les sautes d’un courant d’air glacial se frayaient un passage entre les arbres, couchaient les flammes du feu et soulevaient des tourbillons de neige et de feuilles gelées.

L’orage qui couvait dans la tête du vieillard éclata au souper. Madeleine Prunier avait servi des haricots et des boudins noirs et les trois hommes dégustaient en silence, trempant dans leur assiette de larges bouchées de pain frais. Des rafales venaient cogner aux volets refermés sur la nuit, le feu dans la cheminée ronflait et, devant lui, deux énormes matous étaient étendus de tout leur long, leur ventre gras qui ondulait au gré de la lente respiration du sommeil.
Ce n’est que lorsqu’il repoussa son assiette, qu’il balaya du revers de la main les miettes éparpillées devant lui et referma son couteau, que Joseph Prunier rompit le silence. Il demanda à son domestique le nombre de journées qu’il prévoyait à l’abattage et l’émondage des chênes. Parce que, lui, il n’aurait pas le temps d’aller lui donner un coup de main avec les réparations qu’il avait entreprises dans les granges et, maintenant qu’il avait les sous dans sa poche, s’agissait pas de laisser traîner cette affaire, comprends-tu ? Norbert repoussa lui aussi son assiette, torchée avec tant d’application qu’on eût dit qu’il ne s’en était pas servi, et, semblant réfléchir, allait ouvrir la bouche pour dire que…
Prunier-le-vieux, le nez dans ses mojettes, grogna soudain que les chênes en question resteraient debout.
Assise à l’autre bout de la table, Madeleine Prunier qui épluchait une pomme ridée, une pomme Clochard, souleva les paupières et interrogea son mari du regard, soudain aux abois. Le fils Prunier, la voix enrouée, mal assurée, questionna alors qu’est-ce que c’étaient encore que ces conneries ?
Il n’y avait pas de conneries là-dedans, mon drôle. L’écurie aurait bientôt besoin d’une charpente neuve et il faudrait des solives et des chevrons, et où est-ce qu’il les prendrait, hein, les solives et les chevrons, s’il vendait ses chênes pour faire des planches à l’autre escogriffe ? Et des chênes vendus à bas prix, encore, des chênes comme il n’y en avait pas beaucoup dans les bois du Fouilloux… Il les avait bradés à ce corniaud, qui l’avait joliment roulé, tiens, avec ses mesures à la noix ! Alors, mon drôle, faudra penser les affaires autrement, vois-tu. Parce que ça se passerait comme il venait de le dire…  Les chênes resteraient pour l’instant à leur piace.
Joseph Prunier explosa. De quoi qu’il se mêlait à l’heure qu’il est ? Miladiou, ce n’était pas fini, ce caractère de goret à toujours contredire les façons de faire des autres ? ! Les chênes étaient vendus et payés. Il n’y avait plus à revenir là-dessus et qu’il aille donc dormir un bon coup, tiens, ça irait mieux demain.
Le vieillard leva enfin la tête, jusqu’alors baissée sur son assiette. Il se cabra légèrement en arrière et regarda son fils droit dans les yeux. Norbert l’observait, s’attendant bien sûr à quelque divagation du vieil homme, forcément suivie d’un nouvel esclandre. Pourtant, Prunier-le-vieux avait au coin de la bouche un sourire qu’il ne lui avait jamais vu auparavant, de ces sourires qui sont à la fois mauvais, sereins et triomphants et qui apparaissent, dans les conflits, aux lèvres de celui qui, sûr de son fait, s’apprête à terrasser l’adversaire. Il hocha la tête, fit un signe de la main qu’il leva et qu’il agita plusieurs fois de haut en bas, comme pour dire, tais-toi donc, gamin, tu connais rien ! Et il porta en effet l’estocade en disant d’un timbre bien ferme que les bois et la vigne étaient à lui et à lui seul. Tout le reste, tout ce qu’il avait gagné de ses mains au cours de sa foutue vie, oui, il l’avait donné, mais pas la vigne et pas les bois. Les livres du notaire disaient ça : il en gardait l’usufruit… Et il appuya sur le dernier mot, pour bien faire voir qu’il était un mot de la loi, une clef savante qui lui donnait raison. Alors, hein, tu vas quand même pas, toi, mon drôle, un honnête drôle, vendre des affaires qui sont pas encore à toué, pas vrai ?
Joseph Prunier était exsangue, livide même, et il serrait les dents. Sa pomme d’Adam, saillante et poilue, s’agitait d’un mouvement convulsif et ses mâchoires, quoique fortement crispées, tremblotaient. Il frappa un violent coup de poing sur la table, le vin trembla dans les verres et le pichet, et il explosa que nom de dieu, on allait voir ça ! Non mais, qui c’est qui commande ici ? Ça n’était pas bien déjà, qu’il soit nourri, couché, blanchi, sans jamais débourser un traître sou, qu’il gardait tout et qu’on se demandait bien pour quoi faire à son âge ? Fallait encore qu’il vienne le faire chier avec ses papiers et ses balivernes ! Miladiou, qu’il aille se coucher tout de suite, sinon… Et Joseph Prunier, si calme, si muet d’ordinaire, fit l’épouvantable geste de se lever et de vouloir prendre son père par le revers de son paletot ! Sa femme se jeta sur lui et lui cria de ne pas faire ça. Norbert s’était levé aussi, ahuri, affolé, et gémissait que bon sang, de bon sang, faut vous calmer, patron, faut vous calmer…
Faut pas faire ça !
Le vieillard n’avait pas bronché d’un cil. Il avait secoué la tête, s’était levé et, poussant la porte qui donnait derrière le dos de Norbert, sans un mot de plus avait rejoint sa chambre.
Plus tard, beaucoup plus tard dans la soirée, Joseph Prunier et sa femme ayant sorti de grandes chemises en carton, poussiéreuses et ceintes d’un cordon jaunâtre, épluchaient un à un des papiers dans lesquels ils ne mettaient jamais le nez. Ils lurent, hébétés, écrit d’une belle écriture violette, penchée, avec des pleins et des déliés comme en inscrivait autrefois l’instituteur au tableau noir : l'usufruitier doit donner son autorisation pour vendre le bien sujet à usufruit, et le nu-propriétaire ne peut nuire aux droits de l'usufruitier.

La mort dans l’âme, Joseph Prunier prit le lendemain sa vieille 203 et fila jusqu’à l’atelier de Brunet. Il expliqua en deux mots, s’excusa humblement et ne voulut pas écouter les exclamations, les réprobations, et bientôt les insultes. Il recompta un à un, sur un établi recouvert de sciures, les billets qui lui avaient été donnés la veille.
Mais l’affaire, ébruitée par Norbert en la minimisant et par Brunet en l’exagérant, fit grand bruit sur tout le territoire de la commune. D’autant qu’on apprit que le menuisier avait déjà conclu marché pour la  charpente et les parquets de chêne d’une maison bourgeoise du chef-lieu. On apprit ça de la bouche, fendue jusqu’aux deux oreilles, d’Edgar Dupin, engagé sur le même chantier pour la maçonnerie.
Dans cette transaction avortée, l’œuf, comme on dit, avait donc été par deux fois cuit dans le cul de la poule.
Autant par le vendeur que par l’acheteur.

 Fin du chapitre 2

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

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24.12.2013

Les Champs du crépuscule - 7 -

Le texte sur une seule page

Verso_d'un_billet_de_50_francs_de_1967.jpg[...] Dans les jours qui suivirent, le père d’Evariste, petit homme rond et sanguin, vint dans la coupe de bois accompagné de Joseph Prunier. Celui-ci était maigre et haut sur ses jambes, le visage émacié et les deux yeux profondément reclus au fond de leur orbite, comme s’ils se cachaient là, en retrait, pour épier. Des yeux noirs, inquiets, cerclés de jaune, des yeux un peu comme ceux des oiseaux de proie.
En dépit de cette physionomie peu engageante, Joseph Prunier était un homme calme et d’un caractère assez doux. Peu causeur, travailleur obstiné d’une terre qui s’étendait au Fouilloux sur une trentaine d’hectares, il ne cherchait pas la compagnie, il ne se mêlait pas des chamailles de villages, ne cherchait de noise à personne, se montrait même conciliant s’il advenait un léger litige de voisinage, une borne bousculée par un soc trop gourmand, une bête malencontreusement évadée dans son regain. Comme ses yeux, il était en retrait. Il faisait pourtant partie, le dimanche après-midi, quoique de façon tout à fait irrégulière, de ces silencieux buveurs qui regardaient s’enfuir le jour à travers la porte vitrée du café des sports. Il s’attablait là avec deux ou trois partenaires d’occasion et buvait une chopine de vin blanc en écoutant les braillements et les conversations.
Le bruit courait, avait couru - mais quels bruits ne courent-ils pas en ces campagnes où chacun se guette et se toise, où chacun s’autorise à commenter les infortunes de l’autre, réelles ou supposées ? - qu’il s’usait le caractère à s’interposer entre sa femme et son père, en perpétuelle chicane.
Sur tout. Sur la quantité de grain jetée aux poules ou sur la qualité de l’herbe distribuée aux lapins, sur la façon de servir le vin d’une mauvaise barrique à un gars de passage ou, au contraire, celui d’un trop bon tonneau à un autre moins dans les faveurs du vieillard, sur la soupe trop salée, sur le petit salé un peu trop gras et, constamment, sur les denrées luxueuses achetées au camion de l’épicier, café, chicorée, chocolat, oranges, biscuits ou autres vaines friandises.
Ce conflit, somme toute assez banal, des générations contraintes de vivre sous le même toit, avait cependant atteint, disait-on, son paroxysme, quand Prunier-le-vieux en vint à égarer ses économies. Toute sa maigre pension était en effet jalousement accumulée, trimestre après trimestre, dans un grand portefeuille à l’ancienne, au cuir ridé, aux coutures élimées, qu’il dissimulait partout, en véritable Harpagon, dans le moindre trou de mur, dans une boîte en fer et dans la terre sous un arbre du verger, sous les chevrons d’un quelconque bâtiment, dans le nid des poules, sous son lit, dans le foin, la paille, le toit du cochon, à tel point qu’à force de déménager son trésor, il ne se souvint plus un beau matin de la cachette de la veille.
Il erra alors comme une âme en peine pendant des jours interminables, de cachette plausible en cachette plausible. Il soupira, il grommela, il perdit l’appétit et finit par toiser sa bru, l’œil mauvais, en grondant que, sans doute, sa pension n'était-elle pas perdue pour tout le monde.
L’orage latent éclata et, à en croire Léon Renaud, le facteur, le vieux avait été à deux doigts de recevoir, 
n'eût été l'intervention musclée de son fils, une paire de gifles.
Toujours est-il que le vieillard retrouva son trésor quelques jours plus tard, enfoui dans le tas de blé du grenier, qu’il ne formula aucune excuse auprès de sa bru et qu’il décida de receler désormais sa galette dans la poche intérieure du vieux paletot qui ne le quittait jamais, été comme hiver.
La pauvre femme en était donc profondément lasse, de ces incessantes querelles et jérémiades, et sans le soutien son mari qui, le plus souvent, prenait son parti et expliquait à son père qu’on était en mil neuf cent soixante-sept, miladiou, qu’on n’était plus aux temps d’avant-guerre, elle aurait sans doute pris la clef des champs.
C’est en tout cas ce que racontait Louis, qui fréquentait la maison, qui faisait du bois à moitié sur les taillis de Joseph Prunier et qui venait parfois emprunter un outil en échange d’un coup de main donné à Norbert, ou, tout bonnement, discuter le bout de gras et boire un verre. Il disait aussi, Louis, quand il avait un peu trop forcé sur le goulot, que… Bon, enfin, mais c’était pas à répéter, hein, il voulait pas d’histoires avec Prunier, lui… que… même si le vieux était un sacré emmerdeur, c'est vrai, la bonne femme, elle, avait quand même un petit air chipie et que ça l’étonnerait pas… enfin… il disait pas qu’elle courait, non, ça, il disait pas ça, mais quand même, elle lui faisait des petits airs, à Louis, des fois, et des petites minauderies.
Le grand Gaétan levait la tête, frétillait de la moustache, souriait, les yeux mi-clos, et faisait le gars interloqué. Non ? Tu déconnes, Louis, t’as cru, t’as mal vu, tu te fais des idées, mon pauvre… Piqué au vif, Louis affirmait alors avec force que si ! que même, un jour, elle avait mis pour lui, il en était certain parce qu’elle savait qu’il devait venir, du rouge aux lèvres et que le vieux avait marmonné des vilains mots, des sales mots, en haussant les épaules. Et que, oui, elle lui avait fait des petites agaceries amusantes, ce jour-là… Mais, Louis, il s’en foutait pas mal de ça. Parce qu’avec Henriette il avait du bon orgasme à la maison, et quand il voulait. Le grand Gaétan partait alors d’un grand éclat de rire, tapait un grand coup sur l’épaule de Louis, dont le menton venait effleurer le verre en l’éclaboussant de vin rouge, et se tournait vers Mémène, t’as entendu ça, dis ? Louis, il a de l’orgasme chez lui, le veinard ! Tu vois ce que c’est que d’avoir du flair avec un nez pareil ! Il a de bonnes choses chez lui et que les autres n’ont pas !
Louis ricanait en tressautant comme un niais sur ses petites pattes, aux anges, fier et content d’avoir placé un mot difficile. Celui-ci cependant était trop savant, sonnait trop honnête, pour faire vraiment rire Mémène. Subodorant tout de même qu’il y avait là-dessous quelque grivoiserie passée à la moulinette du dictionnaire Louis, elle haussait les épaules sans interrompre sa vaisselle et en soupirant, ah, sacré Louis, va, tu nous feras toujours rigoler avec ta science !

Ce jour-là cependant, le menuisier et Joseph Prunier examinèrent et estimèrent longtemps les arbres, en les caressant, en donnant de petits coups de pieds sur le bas du tronc et en levant haut la tête, vers les derniers houppiers. Prunier-le-vieux avait abandonné son fagotage et les suivait pas à pas, les mains derrière le dos, en prodiguant ses fins conseils et ses évaluations abusives, tant que son fils finit par lui dire de se remettre aux fagots, qu’il allait prendre froid, là, à ne rien faire.
Car l’air était glacé. Le ciel s’était éclairci au cours des nuits précédentes et la fine couche de neige, mêlée aux feuilles mortes, craquait sous les pas. Un mauvais blizzard soufflait de l’est et secouait la cime des arbres dont les dernières branches, comme des moignons gelés, s’entrechoquaient avec de petits craquements sinistres. Les hommes, quoique protégés par le sous-bois, s’étaient emmitouflés dans de lourdes pelisses et portaient des moufles, sauf Norbert qui, mains nues et vêtu d’une simple veste, ahanait et cognait sans relâche au pied des chênes.
L’affaire toutefois semblait bien mal engagée, le menuisier voulant acheter les fûts sur pied, en les faisant abattre lui-même et en les payant sur estimation, le paysan exigeant avec calme qu’ils fussent vendus une fois abattus et sur la foi d’un cubage opéré au sol, beaucoup plus juste. Les deux hommes avaient chacun leurs raisons fondamentalement contradictoires. Le menuisier appâtait le vendeur en arguant du fait qu’il savait, depuis le temps qu’il était dans le métier, mesurer avec précision  un arbre sur pied et que, sur estimation qui valait parole d’honneur même s’il s’avérait plus tard une erreur à son désavantage, il payait tout de suite, là, sur-le-champ et qu’il n’y avait plus à discuter. Et il frappait de petits coups secs sur le  portefeuille qu’il avait  exhibé des profondeurs de sa pelisse. Il savait surtout que, prenant à sa charge l’abattage, le prix du mètre cube en serait diminué d’autant.
Pour le paysan, et quoiqu’il guignât avec appétit sur le grand portefeuille manifestement bien rempli, le mot estimation était un mot de filou, un mot de l’entourloupette marchande. Il résistait donc encore et souriait qu’il préférait attendre un peu ses sous, qu’il allait lui-même faire abattre par Norbert et que, comme ça, il n’y aurait pas risque de fâcheries en pratiquant le prix du mètre cube couché et mesuré au petit poil. Ne serait-ce pas trop bête, hein, de se manger le nez entre voisins pour deux ou trois méchants chênes ? Hein ? Qu’est-ce qu’il en disait, le père Brunet ?
Le père Brunet en disait qu’il fallait voir ça tout de suite… Et, passant outre les arguties, il préleva une tige de noisetier bien droite aux broussailles des sous-bois et tailla deux bâtonnets d’égale longueur. Ce après quoi, il en mit un en position verticale et l’autre en position horizontale, venant buter perpendiculairement le premier. Il recula, il avança, il ajusta, il baissa, il leva l’étrange figure géométrique, il recula encore, il avança de nouveau et, ayant aligné tous les points voulus, son œil et les différentes extrémités des bouts de bois avec, d’une part le bas de l’arbre et, d’autre part, la hauteur jugée exploitable en menuiserie, il marqua enfin de son talon le sol, à l’endroit exact où il se trouvait. Il mesura ensuite la distance entre ce dernier point inscrit dans la neige et le pied de l’arbre, cette distance indiquant selon lui la hauteur exacte de l’arbre. Il fit la même et ingénieuse opération, dite croix du bûcheron, devant tous les arbres convoités avant de mesurer la circonférence de chacun d’entre eux, à un mètre cinquante du sol.
Il agissait en expert, il griffonnait aussi chiffres et opérations sur un petit carnet après avoir soufflé sur la mine gelée du crayon. Attentif, sérieux comme un pape, Joseph Prunier le suivait dans tous ses faits et gestes, portant le gros portefeuille que l’autre lui avait curieusement tendu pour avoir les mains libres. Il déglutissait avec peine, ses yeux jaunes et noirs aux aguets, pressé d’avoir un chiffre, puis une somme, qui sortiraient de ces curieuses manigances, même si, à part lui, il luttait encore et se promettait bien de ne pas en tenir compte.
Le menuisier annonça des résultats qui firent faire une moue désappointée au paysan. Il y avait là, pour sûr, bien plus que ça, voyons, tes bouts de bois disent des conneries ! Non, on n’allait pas se fâcher, tant pis, hein, les chênes attendraient bien encore un peu, depuis le temps qu’ils étaient là… Bon, avait abdiqué le menuisier, mais, c’est ben dommage. Ils sont vraiment beaux, tes chênes… Il tendit la main, se plaignit que fant’d putain, l’hiver voulait pas rigoler, cette année, et fit mine de s’en aller, sans se presser, nonchalant même,  attendant le rappel. Déconfit, se raclant la gorge, Prunier sentait encore dans ses mains la chaude rondeur du portefeuille qu’il avait tenu et qui pour l’heure lui passait sous le nez. Il regardait, morose, ses chênes qui se balançaient sous le vent glacé et qui ne lui serviraient à rien, là, sinon à bouffer la jeune repousse, nom de dieu de bon dieu !
Et si je les abats moi-même, miladiou, et que, comme ça, je te les compte au prix fort, au prix avec façon, mais avec tes mesures, hein, ça serait-y pas raisonnable et une manière de couper la poire en deux ?
Le menuisier s’arrêta, baissa la tête comme s’il réfléchissait, sans se retourner encore. Puis il revint résolument sur ses pas. Il fit encore semblant de calculer mentalement cette dernière proposition du paysan et, ma foi, conclut que si c’était comme ça… Il ressortit alors son carnet et son crayon et les deux hommes s’éloignèrent un peu plus sous l’abri des sous-bois. Là, ils comptèrent, recomptèrent, se repassèrent le carnet et le crayon, puis, enfin, le menuisier fit réapparaître son gros portefeuille et un à un, comptant à voix haute, il déposa les billets dans la main tendue de Joseph Prunier.
Norbert fut averti qu’il aurait à se mettre à l’abattage des fûts dès le lendemain et on convint qu’Alfred Bouffard, scieur de long, maire et bouilleur de cru, viendrait les prendre aussitôt, avant que le vent ne tourne au dégel, rendant les chemins fangeux et impraticables. Et à propos de Bouffard, on rigola que, tiens, ce serait peut-être le moment de goûter sa marchandise, à celui-là, voir si elle réchauffe un peu les boyaux !
Par un geste bref du menton qu’accompagna un sourire malin, Prunier signifia à Norbert d’exhiber de sa musette la fiole de gnôle et, debout près du feu de branchages qui crépitait en expédiant dans l’air transi des étincelles orange et rouge, on se réchauffa le dos aux flammes et le cœur par de petites lampées d’eau-de-vie. Des rouges-gorges sautillaient de brindilles en brindilles, la plume ébouriffée sous la morsure du vent, nerveux, l’œil vigilant et penchant de côté la tête, comme pour épier les quatre hommes debout autour du brasier.

A suivre,  si tant est que le cœur et l'esprit vous en disent...

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23.12.2013

Un conte de noël

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C’est noël. La nuit des étoiles magiques, la nuit au cours de laquelle parlent même les oiseaux et toutes les créatures de la terre.
Une vieille dame me confie
cependant qu’elle ne fête plus Wigilia1, que c’est pour elle jour d’une affligeante tristesse.
Je m’en étonne. Je la sais en effet fort dévote. Alors je dis que c’est quand même la nuit où son dieu est né et que… Oui, m’interrompt-elle en posant doucement sa main ridée sur mon avant-bras, mais c’est aussi la nuit où mon pauvre mari est mort !
- Ah ! que je fais, décontenancé.
- Oui, soupire-t-elle. Je voulais pour notre réveillon faire des bliny, vous savez, ces bonnes crêpes traditionnelles faites avec de la farine de sarrasin. Je lui ai alors demandé d’aller au grenier me chercher un peu de cette farine que je gardais là-haut bien au sec et…
Sa voix s’étrangle.
- Il a glissé de l’échelle et s’est tué là, le pauvre homme, devant moi.
Je m’étrangle aussi, ému jusqu’aux larmes :
- Et qu’avez-vous fait, ma pauvre Madame ?
- J’ai fait une soupe de betteraves.

1 : Littéralement la Veille, c'est-à-dire le 24 décembre

 

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20.12.2013

Les Champs du crépuscule - 6 -

Le texte sur une seule page

campagne cormery .jpg[...] Norbert regardait le vieillard qui mastiquait ses bouchées de pain tartiné de pâté et qui besognait dur pour les soumettre à la morsure de ses dernières dents jaunies, longues et déchaussées… Soixante-dix-sept ans… Les tranchées, les obus, les estropiés et les morts… Il ne les évoquait toujours que par petites phrases décousues et toujours au hasard d’un détail anodin du paysage ou sur un mot insignifiant d’une conversation, mais un mot qui heurtait sans doute un bout de sa mémoire et faisait remonter à la surface toute une confusion dont la vie au fil de toutes ces années avait exigé qu’elle fût réduite au silence.
Ça tombait à plat, on n’écoutait plus, on le laisser radoter.
Une fois, dans les bois, qu’il neigeotait, que Norbert abattait des arbres à coups de hache réguliers, que Prunier-le-vieux, comme à la vigne, ramassait les brindilles autour de lui, faisait des fagots et entretenait le feu dans la cendre chaude duquel on cuirait bientôt les patates, Evariste était venu les rejoindre, envoyé par son père pour s’enquérir s’il n’y aurait pas là quelques bons fûts pour la menuiserie.
Les deux hommes avaient interrompu leur travail et, en compagnie du jeune menuisier, avaient parcouru les sous-bois. Ils avaient fureté entre les arbres, jaugé les grands en levant la tête vers le ciel neigeux, dédaigné les petits et les moyens, avant de repérer une dizaine de sujets, énormes, hauts, droits et bien ronds, qui autour d’eux avaient dessiné des clairières où ne croissaient que des genévriers et du houx, et qu’il eût été bien dommage, c’est vrai, de passer par les flammes des arbres pareils ! Evariste les avait marqués d’une croix pratiquée dans la mousse du tronc avec la pointe d’une serpe et avait dit que son père irait voir Joseph Prunier, pour les cuber et s’entendre sur le prix, bien entendu.
Prunier-le-vieux avait alors levé un index calleux sous le nez du jeune gars et avait longtemps déblatéré que ces chênes-là, mon drôle, fallait d’abord savoir, avant de vouloir les prendre, que ce serait sans doute cher, très cher même, parce qu’ils avaient vu des générations et des générations. Pas vrai ? Peut-être même les guerres de Napoléon ! Et quand on a vu tant de choses, qu’on a entendu plusieurs siècles siffler entre ses branches, on se laisse pas abattre pour reun. Suffit pas d’arriver là, de les coucher par terre, de les mesurer et de les emporter. Parce que le grand-père du grand père à son grand-père, et peut-être même plus loin que ça, les avait gardés exprès pour la menuiserie. Et ça faisait du monde, ça, qui était passé là, à les caresser, à les regarder pousser et manger les bois autour d’eux, et tout ça sans jamais rien gagner dessus. Alors, si tu calcules ce que les autres ont perdu d’argent pour qu’elles poussent là, tes planches, ça nous emmène loin dans un chiffre, ça. Ça risque de faire beaucoup de sous, vois-tu, mon drôle. Parce que c’est comme ça qu’on travaillait dans le temps. En pensant aux autres qui viendraient et que si on coupait tout, comme font les jeunes d’aujourd’hui, hé ben, dans deux siècles, bernique, les bois seraient même pas capables de fournir une planche tordue et qu’est-ce qu’i feraient les menuisiers, hein ? Qu’est-ce qu’i feraient les menuisiers, coumme toué, s’ils n’avaient pas de planches à travailler ? Rin, qu’i feraient… Ils mettraient la varlope au clou ! Oui, mon drôle, c’est comme ça qu’on travaille quand on a du jugement. Et ils en avaient, les anciens, du bon jugement ! Faut pas croire qu’ils étaient plus cons qu’aneu !
Evariste acquiesçait poliment à cette logorrhée moraliste et Norbert, sa casquette à rabats enfoncée sur les oreilles, avec des petits flocons qui voltigeaient tout autour, lui adressait des clins d’œil facétieux par-dessus l’épaule du vieillard, mine de dire, fais pas attention, il débloque un peu, l’ancêtre !
Le jeune homme eut hélas la maladresse, la naïveté de jeunesse, sans du tout penser à mal, de badiner que c’était bien vrai tout ça mais que les morts, ils étaient morts, bien morts et enterrés, qu’ils nous foutaient la paix comme on leur foutait la paix désormais et qu’ils n’avaient plus besoin qu’on leur compte l’argent qu’ils avaient gagné pour les autres en laissant pousser des chênes. Ça n’était pas avec des morts qu’on calculait le prix du bois...
Le vieillard, d’ordinaire si falot, devint subitement tout rouge, presque cramoisi. Il toussa, expédia une glaire jaunâtre sur la blancheur de la neige et leva les bras au ciel, en les écartant, avec toujours dans une main une sorte de hachette à sectionner les petites branches. Il rugit que nom de dieu de bon dieu, qui est-ce qui lui avait foutu un godelureau prétentieux pareil, un puceau qui n’avait jamais rien vu de sa vie, un insolent qui avait encore du lait qui lui sortirait du nez si on appuyait dessus et qui parlait des morts en se foutant de leur gueule ! Rin, que tu feras avec des raisonnements tordus comme ça, mon pauvre drôle ! Et ton grand-père, je l’ai connu, moi, ton grand-père, un rude charpentier et un charron numéro un, même s’il aimait mieux le vin débouché que le bouché, pardi, qu’il en abusait joliment et trop souvent et que ça a fini par le coucher tout raide sous les pissenlits, et même si les cotillons des bonnes femmes lui chaviraient la tête ! Un gars qui était pourtant adroit de ses mains comme un singe et qui avait monté une jolie petite affaire, un bel atelier qui avait permis à ton père de s’installer sans un sou à débourser, comme qui rigole, tout cuit tout rôti, et que c’est toi qui seras patron un jour de ça… Grâce aux morts, blanc bec ! Sans eux, tu serais rien du tout, un insignifiant, un traîne-savates, que tu serais… Tiens, Norbert, lui, pauvre diable de rin et qui a rin à lui… Regarde, il est chez nous et il a que ses deux bras pour gagner un bout de pain et pour pas coucher dehors coumme les cheuns, parce qu’aucun mort a  pensé à lui, avant… Alors, hein, qu’est ce qu’en t’en dis de tout ça  ? Les morts, moi, j’en ai vu plus que t’en verras jamais. J’en ai relevé qui bouffaient la terre parce qu’ils gueulaient la souffrance ventre contre terre, qui se tenaient les tripes pour pas qu’elles s’en aillent sans eux, qui appelaient leur mère, les yeux horrifiés sur les brouillards du ciel, hein, tous ces morts-là, c’est pour que tu sois bien tranquille, avec un bon gouvernement de la république qui s’occupe de tes affaires, pour que tu sois chez toué, sans que les Prussiens viennent mettre le nez dans tes affaires… Ouais, j’en ai vu, mon drôle… J’en ai vu plus que t’en verras jamais, des affaires épouvantables ! Et si je suis encore là, devant toué, c’est que la mort a pas voulu d’moué. Je lui fais peur à la mort, c’est pas dieu possible autrement, avec tous les pauvres bougres que j’ai vus tomber sous mes pieds ! Et puis, quand ils nous ont démontés, en mille neuf cent seize, plus de chevaux, plus rien. Ils nous ont mis au crapouillot, les salauds, nous, les cavaliers du 7e hussard de Niort, qui étions capables de sabrer ces cochons de Prussiens comme on fauche les blés au mois d’août ! Dans des trous qu’ils nous ont foutus, comme des rats, à attendre que les casques à pointes viennent nous saigner comme des gorets… Ah, tais-toi ! Tais-toi, donc, tu connais rien… T’es qu’un benêt, qu’un pauvre sot, un vaurien, une graine de bandit et un insolent… Rin que tu connais de la vie !
Evariste, jeune homme frêle, timide et pas méchant pour un sou, succombait sous la volée de bois vert. Il baissait la tête, humilié, vexé, et de la neige venait s’accrocher aux poils de laine de son bonnet. Il revoyait son grand-père qui lui permettait jadis de jouer dans d’énormes tas de copeaux, qui lui faisait parfois de petits jouets en bois, des voitures et des chevaux, et dont ce vieil acariâtre venait de ternir la mémoire… Il pensait surtout, et il s’en ouvrait souvent à Norbert, que lui, il n’aurait pas voulu être un menuisier, ou du moins pas là, sous les ordres du père, mais voyager, faire du compagnonnage peut-être, découvrir le monde et sa jeunesse qui s’étiolait ici, chagrine d’inaccessibles espérances… Il en voulut terriblement au vieillard de l’avoir maltraité devant Norbert, son copain, et d’avoir de façon si désobligeante fait allusion à son grand-père… Il serra les poings, il déglutit, s'avança et…
Norbert le saisit aux épaules et le fit reculer en disant que le jeune menuisier ne pensait pas à mal, que c’était pas raisonnable de s’énerver comme ça, pour des bagatelles. Oui, les chênes seraient chers et on les avait laissés pousser. Mais Evariste n’y était pour rien, lui, qu’on veuille maintenant les abattre ! C’était son père qui voulait les acheter. Pas lui… Lui, il obéissait… Et reprenant sa hache posée contre un maigre chêne pubescent, il se mit à cogner plus fort que jamais, et bientôt l’arbre tombait sur la fine couche de neige, la fouettant de ses branches et faisant voler autour d’elles des tourbillons gelés.

Quand chacun fut sommé - plus tard - de dire exactement ce qu’il connaissait de Gaston Prunier, dit Prunier-le-vieux, jamais Norbert ne fit la moindre allusion à cet échange aussi orageux que subit, et qu’Evariste serrait les poings, qu’il avait voulu faire un pas en direction du vieillard et que même ses yeux baissés étaient humides, tant qu’on aurait pu croire que c’était le vent mauvais du nord qui venait leur faire mal.

A suivre,  si tant est que le coeur et l'esprit vous en disent...

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19.12.2013

A la Ministre des Droits des femmes et à ses thuriféraires caquettantes

Exténué par vos discours et votre propagande qui de plus en plus s’apparentent à du miel dilué dans du vinaigre, j’ai bien l’honneur de vous demander l’impossible : à savoir d’apporter une réponse cohérente, intelligente, non faussée par la sournoiserie politique, les ambitions de chambre, la démagogie et l’idéologie sexiste à l’envers, à ce texte publié par mon ami Stéphane.
C’est
iciMadame.

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18.12.2013

Les Champs du crépuscule - 5 -

Chapitre II

Prunier-le-vieux

Le texte sur une seule page

vigne_taillee.jpgEn ces temps d’une agriculture d’inspiration néolithique à sa dernière agonie, la plaine n’avait pas encore été autorisée à repousser l’arbre au fond de la forêt, elle-même réduite à la portion congrue d’un horizon de plus en plus lointain. Elle n’avait pas encore ce pouvoir de vie ou de mort, qu’elle exercera quelque quinze années plus tard, sur tout ce qui ne sert pas à engranger, amasser, pisser du rendement et des quotas. Les paysages de la commune, quoiqu’en sursis, étaient donc encore dessinés par des chemins creux qu’ombrageaient des haies d’ormes et d’érables, des buissons, des bosquets aux multiples essences ou de larges taillis de chênes pubescents.
Les champs ne possédaient pas cette géométrie pragmatique et à angles droits avec laquelle on les a modelés par la suite, cette géométrie rigoriste qui méprise la géographie au point de la soumettre à ses exigences d’espace et de rapidité. Ils avaient les formes et les caprices du hasard, renfermés entre des haies gourmandes ou butant contre des bois souverains. C’étaient des champs à angles aigus, où ne s’engageaient qu’avec difficultés la faucheuse et la charrue.
La rivière, qu’un cadastre haché menu désignait sous le nom de La Bouleure, tantôt se frayait un lit de cailloux roses et blancs sous des tonnelles d’épines, d’aulnes et de frênes mélangés, tantôt coulait ses méandres au milieu des prairies, les prés bas, réservés au pâturage.
C’étaient là des pacages qui sentaient fort la menthe sauvage et qu’envahissaient, dès les premiers beaux jours d’avril, des milliers de tulipes sauvages aux clochettes grenat, subtilement tachetées de jaune. Les enfants en confectionnaient de gros bouquets, hélas malodorants, à senteurs de pisse de chat, prétendait-on. En septembre, dès que faiblissait l’ardeur du ciel et que les brouillards s’attardaient plus longtemps dans la matinée en suspendant aux buissons des larmes indécises, les prés bas s’émaillaient de colchiques, comme un dernier spasme, une dernière résistance des floraisons champêtres face à l’imminence du grand sommeil, et qui, de leur mauve timide, semblaient vouloir fleurir l’inévitable défaite de la lumière, presque la consoler.
La Bouleure coulait saine et propre depuis Caunay en Deux-Sèvres jusque derrière Couhé-Vérac où elle se jetait dans les eaux de la Dive, en arrosant au passage Tassay, Chaunay, Brux, Anché et Voulon. Tout au long de son cours, des peupliers aux lourdes écorces, sur lesquels nichaient des freux et s’agrippaient les bouquets échevelés du gui, semblaient vouloir lui tenir lieu d’escorte.
L’idée pourtant de mettre toute cette insignifiante beauté au diapason d’une époque plus efficace, germait dans les têtes les plus audacieuses. Quelques haies d’érables avaient disparu, de petites pièces d’orge et d’avoine avaient été conquises sur des halliers, des sentiers de traverse avaient été engloutis par les champs, des bosquets d’acacias avaient été rayés du cadastre.
Ainsi s’était déjà formée une vaste étendue, la seule de ce type-là sur toute la commune, qui courait d’est en ouest, son dos légèrement arrondi, de la Nationale 10 jusqu’au village de Sémillé, et, du sud au nord, des portes du bourg jusqu’aux grands bois du Fouilloux. Cet espace dénudé où seuls quelques pommiers et pêchers avaient échappé à la pioche parce qu’ils étaient plantés au bout de vignes éparses, était de façon abusive appelé la Plaine, la Piane en langage du cru, et ceux qui n’y possédaient rien enviaient ceux qui avaient la chance d’y faire valoir quelques parcelles.
Je suppose, sans grand risque de me tromper, que ces modestes horizons d’une centaine d’hectares tout au plus appartiennent aujourd’hui à un même céréalier qui en possède plusieurs autres du même acabit ailleurs, que la Plaine est maintenant uniforme, monochrome, jaune de blé ou verte de maïs, et que les vignes, les pommiers de plein-vent et les pêchers y ont été depuis longtemps arrachés.
Mais à cette époque-là, la Plaine était comme un vieux bout de tissu de partout rapiécé. Une quinzaine de propriétaires s’en partageaient l’ensemencement, encore que pas tous au même endroit, Paul possédant au nord cinq hectares et quatre au sud, Pierre deux là et un autre un peu plus loin et ainsi de suite. Celui-ci faisait du blé et de l’orge, cet autre des betteraves et de l’avoine, plus loin, vers le Fouilloux, un gars plantait des topinambours alors que son voisin semait de la luzerne ou du trèfle. Tout le monde piochait donc dans le ventre fertile de la Piane, selon sa fantaisie et ses besoins immédiats. Le grand Gaétan, un des plus gros possédants sur ce déploiement ouvert à tous vents, y semait huit hectares de blé dur. En novembre, il y labourait et hersait parfois jusqu’à des heures sans nom, emmitouflé dans une sombre et grande capote militaire - cadeau de son copain Edgar - et on entendait son Lanz ronronner dans la nuit depuis longtemps tombée. On jasait alors qu’il ne débauchait pas, ce soir, le grand, parce qu’il avait dû passer le plus clair de la journée à faire les yeux doux à Mémène, pardi !
Louis maugréait parfois, surtout quand il lui prenait caprice de faire ses comptes, que normalement il aurait dû hériter d’un bout de la Piane, mais que c’étaient les frères de sa femme, ces faquins d’Augereau de Bena, qu’il se refusait obstinément à appeler ses beaux-frères, qui avaient mis le grappin dessus. Lui, ses six hectares se partageaient entre de chétifs renfermis ombragés par les bois, et un pré bas. Heureusement qu’il y avait dans ce dernier de l’alluvionnement qui engraissait l’herbe et que c’était bon pour le lait, tout ça. De l’alluvionnement ? Oui, des engrais préhistoriques, peut-être du Jura, qui se baladaient autrefois dans la rivière quand elle était plus large que sa vallée. Et Louis montrait du bras tendu les deux coteaux en pente légère, de part et d’autre du cours d’eau. On haussait les épaules. On ricanait sous cape des alluvionnements à Louis qui faisaient du bon lait et si des gars en venaient à devoir traverser son pré bas, ils disaient en se tordant de rire, attention où tu marches, nom de dieu d’bon dieu, faut pas abîmer les alluvionnements à Louis !
L’été, la Plaine ondulait donc sa crinière diversement blonde, ocre cuivré pour les blés, d’un jaune éclatant pour les orges et d’un jaunâtre tirant sur le gris pour les avoines. À l’automne, quand septembre l’avait mise à nue, que la chaleur au-dessus des chaumes faisait papilloter l’horizon, les chasseurs la parcouraient en long en large et en travers, traquant la caille et la perdrix grise, le lièvre ou l’outarde canepetière. Après, les brumes, les ciels bas et les brouillards venus, on se retirait dans l’humidité sombre des bois ou le long des haies, pour la bécasse, la grive, la palombe ou le lapin. Le merle noir même, pour les moins ambitieux.


C’est donc sur cette plaine, chaque année et toujours par un clair matin de février, que Norbert taillait les cinquante ares de vigne de son patron.
Il allait prestement, il démêlait les ramures anciennes, repérait parmi elles les deux plus vigoureuses, comptait trois yeux à partir du cep et sectionnait la tige en biseau, d’un geste bref, presque chirurgical. Puis, de la poche de son paletot, il exhibait deux bouts de ficelle, un qu’il maintenait en attente entre ses lèvres tandis que de l’autre il attachait le sarment élagué au fil de fer de la vigne.
Prunier-le-vieux, comme on avait coutume de le nommer dans toute la campagne pour le bien différencier de son fils Joseph, le suivait pas à pas et des bois anciens échoués au pied de chaque cep, confectionnait de petits fagots qu’il transportait ensuite, courbé, hésitant et menu, jusqu’au bout de la vigne.
Le ciel au-dessus d’eux était blanchâtre et froid, encore légèrement teinté de rose sur son Orient. Les deux hommes travaillaient en silence et de leurs respirations s’échappaient de petites bouffées de brouillard. De temps à autres cependant, Prunier-le-vieux se relevait, contemplait un moment l’horizon de ses vieux yeux bleus, qu’il fronçait pour tâcher de savoir qui arpentait là-bas l’horizon, et il portait ses mains jusqu’à ses reins ceints d’une ceinture de flanelle, en se plaignant que nom d’un chien faudrait pas vieillir ! Norbert grommelait que c’était bien vrai, mais qu’il n’était peut-être pas besoin de tout fagoter, qu’il ramasserait le reste à la fin de la taille et en ferait un brasier. Prunier-le-vieux haussait les épaules, tordait la bouche en signe d’une vive réprobation devant cette idée de gaspillage, une idée de domestique n’ayant aucun sens de la propriété, avant de reprendre son méticuleux ouvrage.
À dix heures précises, les deux hommes venaient s’asseoir au bout de la vigne, sur une botte de paille. Ils fouillaient dans leur musette de toile de jute et en sortaient de larges tranches de pain, un bocal de pâté et chacun une bouteille de vin. Ils mangeaient ensuite de grosses bouchées qu’ils amenaient jusqu’à leur bouche en les éperonnant de la pointe de leur couteau et ils buvaient de grandes lampées, en renversant très loin la tête en arrière, leur pomme d’Adam toute frétillante sous le flux du lourd breuvage.
Ils posaient leur regard absent sur les quatre coins de la plaine et entendaient, au loin, derrière eux, le grondement des camions qui filaient sur la Nationale 10, direction l’Espagne ou Paris. Parfois, le vieillard allongeait le bras et de la pointe de son couteau montrait un petit tracteur rouge, un Pony le plus souvent, qui fumait sur la plaine. Il ronchonnait alors que tout ça, ces mécaniques, les chevaux à l’abattoir et des engins dans le ciel pour aller voir sur les étoiles, ça finirait mal. Toutes ces bizarreries n’annonçaient rien de bon... Parce que lui, il en avait assez vu, des misères… À la Grande Guerre… Des églises en flammes, des villages entiers assassinés et des hommes éventrés dans la boue dégoulinante des champs. Tout ça… concluait-il, suspensif et l’air navré.
Norbert ne répondait rien. Il pensait seulement que les hommes s’étripaient souvent, oui. Tels des loups enragés. La cane qui parlait de ses prisons en Allemagne, Louis qui gémissait que les Boches lui avaient bousillé l’estomac parce qu’ils lui avaient fait manger des orties et des racines, Edgar qui ne se remettait pas de la guerre d’Algérie et du sang répandu là-bas, et le fils aîné de chez les Augereau, tiens, un camarade de la communale, un peu plus jeune, mais pas beaucoup, qu’on avait ramené un beau jour dans un cercueil drapé de bleu, de blanc et de rouge et qu’on avait enterré, les yeux baissés et les larmes amères, aux roulements des tambours et aux timbres lugubres de la sonnerie aux morts…
Il n’y avait guère que lui, Norbert, pas né à la Première, trop jeune à la Deuxième et déjà trop vieux pour la Troisième, qui n’avait pas fait de guerres. Et le jeune Evariste, son copain, qui n’avait pas fait la guerre non plus… Juste le régiment, à Agen.
Peut-être était-ce tout simplement ce fait de n’avoir pas à se souvenir de drames et de n’avoir eu à tuer dans leur vie que des perdrix et des lapins de garenne, qui les rapprochait l'un de l'autre et forgeait leur camaraderie.

A suivre,  si tant est que le coeur et l'esprit vous en disent...

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17.12.2013

Un almanach littéraire 2014

2564342759.jpgVers le début de cette année, Stéphane Beau m’avait demandé si je voulais participer à la rédaction d’un almanach littéraire que les Editions du Petit Véhicule, avec son étroite collaboration, projetaient alors de concevoir.
J’avais bien évidemment répondu favorablement à cette sympathique proposition.
Hier soir, le fameux almanach dit du Saumon Poétique, littéraire et fraternel est donc arrivé dans ma boîte aux lettres.
C’est un bel ouvrage, relié à la façon toute particulière du Petit Véhicule, touffu, riche de nombreux textes, agrémenté d'illustrations de qualité et même empreint d’humour.

Cette tradition de L’almanach remonte à l’Antiquité, comme nous le rappelle le préfacier, et compte dans son sillage le fameux almanach surréaliste 1950, conduit par André Breton et dans lequel on retrouvait, parmi bien d’autres, la plume d’Antonin Artaud.
Façon esthétique, intelligemment désinvolte, d’égrener le temps qui nous tue, ce Saumon est assurément d’une belle trempe et ne nage jamais entre deux eaux : l’esprit y est clairement teinté d’un sentiment libertaire
certain, lequel, pour ce qui me concerne, me sied tout à fait.
On y trouve aussi la plume de Joël Favreau, guitariste émérite de Georges Brassens pour les contre-chants. 
Si vous vous sentez la curiosité de vivre 2014 avec le Saumon littéraire à vos côtés, alors c’est par ici.

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16.12.2013

Les Champs du Crépuscule - 4 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] La deuxième raison pour laquelle le grand Gaétan était apprécié de tous, tenait à sa bonne humeur, à son caractère conciliant et à la désinvolture avec laquelle il accueillait les diverses vicissitudes de l’existence. Il redonnait le moral à ceux qui venaient à flancher et il arrivait même qu’il servît de proverbe spontané à ses compagnons et voisins face à une adversité : faire comme le grand Gaétan, pas s’y casser les dents. Il tapait sur l’épaule d’un quidam dont le moral s’effondrait parce que la récolte avait été désastreuse, annonçait que c’était moins grave que de passer l’arme à gauche et, soudain sérieux, lui proposait discrètement de l’argent à rembourser plus tard, quand ça irait mieux. Des murmures avaient couru de tables en tables et de chemins en chemins selon lesquels il aurait prêté cent mille francs à celui-ci ou à celui-là et que, tiens, il n’en avait jamais revu la couleur… C’était couru d’avance ! Vrai ou faux, le grand Gaétan était sur le sujet muet comme une tombe.
Il consolait cet autre dont la femme venait de jouer ripe, soutenant, lui le célibataire, que c’était une chance à saisir, qu’il allait pouvoir partir sur une nouvelle piste et qu’il valait mieux voir sa femme se débiner plutôt que sa santé ou sa boule, etc. Toutes ces remontées de moral étaient copieusement bénites par de grandes lampées de vin blanc, à ses frais. Et même dans des circonstances moins graves, où il n’y avait pas péril en la demeure, il affichait un optimisme à toute épreuve et transmettait sa bonne humeur, pour les broutilles, les petits tracas, les empêchements, les pannes de matériel, les météos contraires.

La troisième raison de cette sympathique unanimité se fondait sur le drame et la contradiction.
Quand il avait perdu son père, un homme parcimonieux et rabougri, travailleur obstiné qui avait élargi son patrimoine en rognant sur les difficultés des autres, qui ne buvait que le vin de sa vigne, encore que coupé d’eau, qui n’allait jamais au bistro et qui causait peu aux gens, qui ne profita jamais de l’argent ainsi accumulé parce que, par un sale matin d’avril alors qu’il changeait son taureau de pré, un furieux coup de corne lui avait ouvert l’aine et sectionné l’artère fémorale et qu’on l’avait retrouvé à l’agonie, baignant dans son sang parmi les pâquerettes et le trèfle rose, le jeune Gaétan était, fait exceptionnel en ces temps et milieux là, élève au lycée de Civray après avoir réussi au Brevet, diplôme alors prestigieux. Il avait donc dû abandonner ses études pour venir en aide à sa mère dans les travaux fermiers, alors qu’il était à deux mois de passer la deuxième partie de son baccalauréat.
Cette particularité faisait qu’on considérait partout et toujours, plus de vingt ans après, le grand Gaétan comme quelqu’un qui en avait dans le ciboulot. Et on se tapotait le front de l’index, en fronçant les sourcils, d’un air entendu et sérieux.
Voilà pour le drame.
La contradiction résidait dans le fait, inexplicable aux yeux des campagnards, qu’il était le portrait tout à fait inverse de son père. Celui-ci n’était que modestement apprécié de ses concitoyens, mais les circonstances terribles de sa mort avaient néanmoins plongé la commune dans la stupeur. On craignait, en outre, que le jeune Gaétan, beau et robuste garçon, instruit, d’une intelligence hautaine et appelé désormais à prendre les rênes de la ferme, ne se montrât encore pire que son père, âpre au gain, ténébreux, fier et toujours prêt à grignoter un bout de terre. Au vu de sa conduite et de son infatigable jovialité, il en devint, par contraste, encore plus méritant et plus aimable au cœur de la petite communauté.
Tout cela ne faisait évidemment guère fructifier ses affaires car moins il gagnait et plus il dépensait en amusements et en réjouissances. Il vivait en fait sur les acquis paternels et, depuis plus de dix ans qu’il était allongé dessus, le matelas financier commençait sans doute à montrer quelques signes de faiblesse. Pour les deux ou trois marginaux de la commune, des qui besognaient dur, qui voyaient plus loin et devinaient alors l’époque nouvelle de grande culture et d’hégémonie qui frappait aux portes, qui voulaient aller de l’avant, qui se rendaient à des réunions à la ville, qui ne chassaient pas, qui ne buvaient pas, qui ne faisaient rien d’autre que de faire resplendir leurs terres, la chute de ce joyeux drille était inévitable. C’était une question de temps. Comme l’érosion aplatit les montagnes, la bringue creuse le lit des infortunes. Le grand Gaétan brûlait la chandelle par les deux bouts, qu’ils conspiraient entre eux, en guettant la mise en liquidation. À ceux-là, parmi lesquels les frères Augereau de Bena, le grand Gaétan ne parlait pas beaucoup. Il les saluait poliment au marché, dans la rue ou au hasard des champs et des chemins, discutait deux ou trois banalités et, après avoir tendu la main, tournait le dos sans méchanceté ni brutalité, souriant même, comme pour dire qu’il savait bien, allez, le fond de leur pensée, mais que chacun sa vie.

Et le dimanche soir, quand sa grande carcasse en venait à tanguer au bout du bar, que La cane depuis longtemps ne savait plus ni ce qu’il balbutiait ni quel jour on était, qu’Edgar, empêtré dans ses idées de revanche sur l’Algérie, devenait de plus en plus agressif et en voulait au monde entier, prophétisant des catastrophes qui résonnaient de façon comique dans le bistro désert, Mémène sifflait enfin l’heure de la fermeture. Allez ouste, on va se coucher maintenant ! Gentiment mais fermement, elle poussait ses deux incorrigibles clients vers la porte. Le grand Gaétan en profitait pour lui faire un petit bisou dans le cou, de plus en plus audacieux et amoureux, et elle rigolait et le repoussait sans brutalité, l’effleurait même, du bout des lèvres, comme d’une vague promesse.
Les deux hommes disparaissaient alors à tâtons dans la nuit.  Sur les trottoirs de la Nationale 10, ils titubaient et ricanaient, bras dessus, bras dessous. Il arrivait que le grand Gaétan entamât d’une voix de fausset, étonnamment aiguë pour un gaillard de cette corpulence, un refrain genre nuit de Chine, nuit câline, nuit d’amour, en perdant de temps en temps l’équilibre et en s’appuyant alors d’une main aux volets clos des maisons.

Tout ça, c’était donc le dimanche soir.
Tous les dimanches soirs au café des sports se ressemblaient comme deux gouttes d’eau.

Fin du chapitre 1


A suivre si le cœur et l'esprit vous en disent.

12:10 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

13.12.2013

Les Champs du crépuscule - 3 -

paul-cezanne.jpg[...] Il était pourtant à la tête d’une des plus belles fermes du bourg, une quarantaine d’hectares de bonnes terres de groie. Mais… Mais, disaient les gens derrière son large dos, il était en train de tout bouffer depuis la mort du père… Toujours à galvauder, toujours au bistro, même en semaine. Le mardi, jour de fermeture du café des sports, il poussait jusqu’à Brux, la commune voisine, à bord de sa 403. On murmurait même qu’il filait parfois jusqu’à Couhé-Vérac et que là, dans un tripot qui n’aura jamais de nom, il jouait au poker et laissait beaucoup d’argent.
Le grand Gaétan n’avait cure des racontars. Il travaillait vite… Il avait depuis belle lurette bazardé les chevaux et il éventrait la terre avec une charrue à deux socs tirée par un gros tracteur, un Lanz de 30 chevaux. Il avait des râteaux larges de deux mètres et même une moissonneuse-batteuse Class… Alors, il travaillait vite, oui, donc moins longtemps que les autres. Et le temps gagné grâce aux machines, qu’il affirmait en ricanant, toujours de bonne humeur, toujours déconnant, c’était fait pour s’amuser !
N’empêche que certaines de ses parcelles étaient restées incultes ces dernières années, qu’on avait vu la vermine et les herbes folles en prendre possession, que les voisins jasaient et que sa vieille mère s’en affligeait publiquement au marché du lundi. Le grand Gaétan prétendait que c’étaient là des morceaux qui ne valaient pas le coup qu’on les enrichisse d’un apport chimique ou qu’on les fume et que, les labourant une saison sur trois, il calculait qu’ils se refaisaient eux-mêmes une santé, selon l’antique procédé de la mise en jachère. Tout ça était expliqué avec peu de sérieux, en ricanant, en plaisantant. C’est comme une femme, qu’il badinait, si tu la besognes trop souvent, elle finit par se lasser et puis, pssst, un beau jour, elle n’a plus rien à te donner ! Et Mémène lui adressait un petit clin d’œil polisson derrière le dos de La cane qui confirmait, pour être gentil et conciliant, mais qui avouait tout de même n’être pas certain que ce fût tout à fait la même chose. Tiens, lui, il n’avait pas de terre, par exemple, hé ben, il avait quand même un sacré p’tit morceau de femme, pas vrai ? Et fallait pas la laisser languir si on voulait la garder en pleine forme… Et sa grosse main poilue envoyait une fessée sur le postérieur de Mémène, soudain scandalisée au point de le traiter de vieux cochon et de bluffeur qui n’était plus bon à rien depuis belle lurette !
Le grand Gaétan saisissait la balle au bond, demandait toujours, l’air interloqué, si c’était vrai ce que racontait Mémène, mais il faisait aussitôt le sceptique, celui que non, non, ce n’était pas dieu possible, il n’y croyait pas à ça ! Il devait être encore bien vert et bien gourmand d’y goûter, le père La cane, hein ? Ça se voyait à son allure alerte et à son œil allumé quand il reluquait les bonnes femmes ! Et il le poussait gentiment dans ses derniers retranchements, jusqu’à ce que l’autre confesse que tout ça, c’était pour les jeunes et que lui, avec ses cinquante ans qui approchaient à toute vitesse, sa blessure à la hanche qui le faisait de plus en plus souffrir à chaque changement de temps, le boulot du bistro, les soucis, hé ben, ces fantaisies le prenaient de moins en moins souvent… Le chat n’allait plus beaucoup au fromage, si tu veux tout savoir ! À ces mots, le grand Gaétan plissait alors les yeux, penchait la tête en arrière, souriait et ne disait plus rien, comme un chat, justement, guettant une distraction de la proie.
Cependant, bien qu’il fût, on l’a vu, critiqué pour son je-m’en-foutisme, le grand Gaétan était aimé partout dans la commune, et même au-delà.
Pour trois raisons.
La première, c’est qu’il était un individu foncièrement généreux, sans stratégie, sans calcul et jusqu’à la prodigalité. Il arrosait tous ceux dont la soif avait des exigences supérieures aux capacités de la bourse. En semaine, par exemple, quand il venait seul au café des sports, en coup de vent, mais un coup de vent qui pouvait s’incliner devant les circonstances et souffler pendant deux heures, qu’il n’y avait pas grand monde sinon deux ou trois jeunes gens attablés à se languir autour d’un verre vide, sitôt il leur offrait sa tournée. Norbert, Louis et le jeune Evariste Brunet, n’ayant jamais un traître sou en poche pour remettre ça, comme bien d’autres encore, se rinçaient la dalle à ses dépens. Chaque jour, La cane prenait au moins quatre ou cinq apéritifs sur le compte de son allègre camarade. À sa décharge, il faut dire qu’il ne se faisait pas  prier pour remettre la tournée du patron.
Cette générosité du grand Gaétan ne s’exprimait cependant pas qu’au bistro. Si un gars était à la traîne pour ses foins quand menaçaient les orages, que les gerbes de blé de celui-ci étaient trop mûres et qu’il urgeait qu’elles fussent ramenées en une immense meule dans la cour de la ferme, si le ramassage des betteraves de celui-là ne pouvait plus attendre parce que la lune promettait la gelée, le grand Gaétan était toujours disposé pour venir donner un coup de main avec son matériel moderne. Il est vrai aussi que dans ces cas-là, la réserve de vin bouché du secouru, ou sa bouteille de gnôle, payait un lourd tribut. Toute peine mérite salaire et le grand Gaétan qui s’ennuyait à travailler seul, qui sans doute s’ennuyait à travailler tout court, qui aimait la compagnie, prenait ces journées données à l’autre comme de plaisants entractes pratiqués dans la monotonie des jours.
La commune ne comptait pas non plus beaucoup de citoyens propriétaires d’une automobile. Prunier du Fouilloux, chez qui était loué, nourri et logé Norbert, possédait une vieille 203 qu’il ne sortait que le dimanche et les jours de foire. Edgar Dupin était propriétaire d’une fourgonnette Renault goélette, toujours encombrée de sable, de pelles et de sacs de ciment. La cane avait bien une 2 CV grise, mais aussi une peur bleue de conduire, surtout depuis qu’on voyait sur la Nationale 10 rouler à tombeau ouvert, les R 8, les ID 19 et autres bolides venus de l’autre bout de France et que même, des gens en arrivaient à se tuer contre les chênes du talus. Parfois, il consentait à emmener Mémène jusqu’à Civray, chez son frère. Sinon, passant le plus clair de son temps dans son bistro, il ne sortait pratiquement jamais l’automobile. Le grand Gaétan, lui, s’était doté d’une 403 camionnette-plateau qui lui servait à tout, à transporter les chiens de chasse quand il était invité à une partie sur une autre commune, à transbahuter des sacs d’engrais, de semences, des bottes de paille ou des petits outils et surtout à satisfaire son insatiable besoin de courir la campagne, d’un village à l’autre, de chez Untel à chez Untel. Il la conduisait donc tous les jours et si quelqu’un lui demandait de l’emmener à Couhé-Vérac pour de la paperasserie ou à la foire de mai, ou à Civray, ou ailleurs, le grand Gaétan était toujours d’accord et ne demandait jamais un sou pour prix de son essence. Bien au contraire. Il fallait s’arrêter au moins une fois dans un quelconque bistro de campagne, et c’est sa bourse qui régalait.
Tout le monde s’est longtemps souvenu de cet après-midi d’automne et de brouillard,  où il avait emmené Louis très loin, chez un marchand de pommes des Deux-Sèvres, du côté de Saint-Maixent, parce qu’il avait soudain pris fantaisie à Louis de faire du cidre, qu’il avait déclaré être moins délétère que le vin, en appuyant très fort sur ce mot dont personne n’avait jamais entendu parler auparavant et en l’expliquant sur demande, mais avec de tels détours qu’il en devenait encore plus abscons.
Toujours est-il que le grand Gaétan l’avait pris au mot, l’avait emmené là-bas et ramené saoul comme une bourrique, ne tenant plus sur ses jambes, vomissant tripes et boyaux et fort tard dans la nuit, bien après minuit, tant que tout le village les tenait déjà pour accidentés sur quelque route lointaine.
Louis et son cidre moins délétère, avait avoué plus tard ne se souvenir de rien, qu’il avait sombré il ne savait où, après une énième rincette d’eau-de-vie de pommes ! Il ne se souvenait que du début : on s’était arrêté dans une ferme où il y avait de grands vergers et aussi une femme belle comme la lune, ronde et blonde, à qui le grand Gaétan racontait des grivoiseries qui la faisaient rire et hausser les épaules, mais qu’elle ne faisait pas trop attention à ses conneries quand même parce que c’était lui, Louis, qu’elle avait visé et qu’elle lui donnait de charmants petits coups de pied sous la table.
Cette version des faits étant évidemment parvenue aux oreilles du grand Gaétan, celui-ci, par indulgence et pour ne pas avoir à offenser son compagnon, avait fait celui que c’était vrai, que Louis était un bon garçon qui plaisait aux femmes avec son gros nez. Lequel gros nez avait fini, déstabilisé par tant de gentillesse, par croire lui-même à la puissance de ses charmes et à cette femme ronde et blonde comme la pleine lune.

A suivre si le cœur et l'esprit vous en disent.

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12.12.2013

Les Champs du crépuscule - 2 -

paras8.jpg[...] Le pire - enfin, je dis le pire du point de vue d’un qui se serait trouvé là par hasard pour se reposer un peu de sa route et se rafraîchir car, ce pire-là, c’était l’été et le bistro ouvrait directement sur la nationale 10 reliant Paris à la frontière espagnole - c’était quand l’équipe ramenait une coupe.
Le climat au café des sports tournait alors à l’ouragan. Le fait était cependant très rare… Il suffisait de jeter un coup d’œil derrière le bar sur le maigre alignement des trophées pour en être tout à fait assuré.
Ces soirs-là, les jeunes émules de Raymond Kopa et autres Just Fontaine rentraient en vociférant des chants barbares, rouges comme des soleils couchants, ruisselants comme des fontaines, et ils cognaient sur le comptoir, et ils poussaient des hourra tonitruants, et ils s’égosillaient, et ils dansaient, cabriolaient et sautaient comme des déments.
Toute la salle se levait, poussait des clameurs ahurissantes, même la table du grand Gaétan. On se passait la coupe de mains en mains, on la brandissait, on l’embrassait, on gueulait que c’était la plus belle des coupes jamais remportée par une équipe de foot de troisième division ! On exultait que l’équipe de Brux, ces orgueilleux, ait été battue, celle de Champagné-le-sec itou et surtout celle de Romagne, première au classement de la saison passée. Les plus excités entamaient même les deux ou trois premiers vers de la Marseillaise, aussitôt repris par tous les braillards. Puis on versait une bouteille de vin mousseux dans la coupe couleur argentée, on la vidait et on la remplissait à nouveau, et on la vidait encore et plus on la vidait, plus l‘atmosphère devenait chaotique.
La dernière fois, quand même, on avait poussé le triomphalisme si loin, que le goal de l’équipe, le fils de la veuve Boisseau, garçon malingre et haut comme un échalas, était tombé raide au pied du comptoir, qu’on avait paniqué, qu’on avait bien failli l’étouffer en se pressant tous autour de lui, presque à lui marcher dessus, et que Méméne, affolée et néanmoins fort avisée, avait fait appeler le docteur Lépinoux. Celui-ci avait longuement massé le pauvre garçon, lui avait administré une piqûre, l’avait remis sur pied tant bien que mal et ordonné qu’on le reconduise tout de suite chez lui.
Ce après quoi, il avait sévèrement sermonné toute l’assemblée, en premier lieu les dirigeants, qui avaient baissé les yeux et la tête et balbutié des vous avez raison, Docteur, on fera plus comme ça, c’est stupide, c’est bien vrai ce que vous disez, mais on pouvait pas savoir qu’il était malade…
Ils tinrent promesse, les jeunes gens n’ayant jamais, depuis ce fâcheux incident, ramené que de sévères déculottées de leurs différents tournois d’été.
C’était donc à peu près, avec quelques variantes de circonstance comme celle-ci, toujours comme ça, au café des sports du dimanche soir.

En début de soirée, tout ce monde agité, un à un ou par petits groupes d’affinités, évacuait peu à peu le bistro. La porte s’ouvrait et se refermait alors sans cesse, laissant entrer sur les hommes rouges de chaleur et d’ivresse, de grandes bouffées d’air froid. Si un qui s’en allait se ravisait soudain, le pied déjà dehors et la main sur la poignée du battant entrouvert, pour poser une dernière question, émettre un ultime avis ou rétorquer de loin à une assertion désobligeante en direction d’un autre qui n’avait pas fini son verre et restait assis, on se retournait vers lui, on lui criait dessus, on menaçait de le jeter à plat ventre dans la rue et, tout en essuyant des verres, la belle Méméne criait, allez, ouste, du vent ! Tu rentres ou tu sors ? Décide-toi ! Tu crois que j’ai assez d’argent pour chauffer tout le bourg ? ! ! Le gars obéissait, soulevait son chapeau ou sa casquette, saluait la compagnie, et s‘évanouissait prestement dans la nuit noire.
Les premiers à déguerpir étaient toujours les trois inconditionnels spectateurs de la partie du grand Gaétan. Dès que celui-ci et ses trois comparses s’étaient levés de table pour prendre place ailleurs, parmi d’autres causeurs, sauf La cane qui consentait enfin à donner un coup de main au service en passant ses cent kilos derrière le bar, ils sortaient, anonymes et discrets. Ces trois-là avaient obtenu tout ce qu’ils avaient espéré de leur après-midi : ils avaient bu leurs trois ou quatre apéritifs à l’œil, en récompense tacite de leurs commentaires enthousiastes.
Le bistro devenait presque silencieux sitôt que l’équipe de foot et ses dirigeants avaient quitté les lieux, après s’être donné rendez-vous pour dimanche prochain, ici même, à une heure tapante, au digestif. Ne restaient plus bientôt que les derniers traînards, toujours les mêmes, les habitués de la fermeture, le grand Gaétan et son copain Edgar Dupin.
Ces deux-là s’attardaient au comptoir en sirotant les derniers Pernod de la journée avec La cane, accoudé derrière son bar, penché à angle droit, le dos creusé, le buste au-dessus de l’évier et son gros cul rejeté très loin en arrière. Le grand Gaétan, les yeux de plus en plus enjoués et taquins se faisait maintenant égrillard envers Mémène qui haussait les épaules, minaudait aussi, lui disait grand sot, arrête donc tes bêtises, tandis que La cane et Edgar discutaient chasse, chiffre d’affaires respectif en hausse ou travaux à effectuer, pas trop chers, hein, au printemps sur la toiture du bistro, là-haut. Parfois, ils se crêpaient aussi gentiment le chignon, La cane, gaulliste convaincu que De Gaulle nous avait sortis du bourbier algérien, le maçon persuadé du contraire, tapant à bras raccourcis sur les bicots et la Ve République, déplorant les jeunes gars tués là-bas dans les sables brûlants du désert et que c’était une honte, tout ça pour rien, pour que ces salopards puissent avoir un chez eux qui était chez nous, en fait, depuis la nuit des temps. Parce qu’il l’avait faite, lui, la guerre d’Algérie, il avait même été dans les commandos de choc, avec le 1er régiment de chasseurs parachutistes de Pau, le plus ancien et le plus décoré des régiments parachutistes français ! Et il en avait étripé, des fellaghas, pas assez, qu’il disait et que l’Algérie, il ne fallait pas la lâcher, on avait de quoi la garder pour nous autres, oui, sans ces traîtres de politicards.
En dépit d’un cerveau au ralenti sous les vapeurs d’anis, La cane sentait qu’il y avait là-dedans quelque chose qui clochait. L’Algérie était un pays, il y avait des Algériens, donc, ce pays était à eux. C’était exactement la raison pour laquelle, lui, il avait fait la guerre, l’autre, pour que la France soit aux Français et pas aux Fridolins. Mais il n’avait plus la force de s’opposer et de contre-argumenter : Edgar était trop cabochard sur la question. Alors il agrippait la bouteille de Pernod et, d’un signe de tête, invitait son compagnon à vider son verre.
S’empressant d’obéir, le maçon se faisait alors philosophe et concluait que tout ça, c’était de la politique, des idées si tu veux, que c’était important d’avoir des idées à soi, mais qu’il ne fallait pas se fâcher pour ça, c’est-y pas vrai ?

Le grand Gaétan, lui, n’avait pas fait la guerre d’Algérie, bien qu’il fût de la même classe qu’Edgar Dupin. Fils unique, il avait été dispensé de service national en tant que soutien de famille, après la mort de son père. Et tout ça, en plus, ça lui passait largement au-dessus… Surtout les dimanches soirs où La cane n’ayant plus trop la notion des distances, la jolie et grande Mémène, qui prenait la liberté de siroter enfin un verre de Byhrr après sa rude journée, souriait à ses propos coquins et lui donnait de petits coups de torchon sur les mains pour faire semblant de lui dire de se taire.
Il ne se mêlait jamais des colères politiques de Dupin, même fin saoul. Au mieux, de temps à autres, hasardait-il une boutade enjouée en sa direction et affirmait-il qu’en 65, lui, il avait voté FGDS, Mitterrand. L’effet escompté était alors immédiat. Le maçon partait au triple galop, levait les poings au ciel, s’emportait, vociférait que nom de dieu de bon dieu, ce salopard de socialiste avait viré sa cuti ! Parce qu’il était ministre de la guerre, hein, quand ça avait commencé à se bagarrer là-bas. Il était ministre et il envoyait des jeunes gars à l’abattoir en gueulant Algérie française, le salaud ! Après, oui, il avait senti le vent qui changeait de mode, et comme un… Non ? C’est quand même pas vrai que tu votes pour un corniaud pareil, toi, mon copain, mon conscrit ? ! !
Le grand Gaétan faisait un geste évasif qui admettait toutes les éventualités et il s’esclaffait, comme si ça l’amusait beaucoup qu’on perdît son sang-froid  pour des trucs si loin situés, si compliqués et si contraires à la bonne humeur… Il contemplait le monde du haut de son mètre quatre-vingt-quinze, les épaules larges, les bras forts comme des essieux de charrette, trente-trois ans, bel homme aux cheveux noirs et bien crantés, une moustache frétillante, insouciant, vieux garçon, comme il se plaisait à répéter, parce qu’aucune femme ne veut de moi, et il lorgnait en direction de Mémène.

A suivre si le cœur et l'esprit vous en disent...

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11.12.2013

Les Champs du crépuscule - 1 -

Lecteur, je jette ici l’éponge ! Et ça n’est pas de gaieté de cœur ; c’est une manifestation de l’échec et de la lassitude qui va de pair.
Ecrit en 2009/2010, ce manuscrit a essuyé le refus d’une dizaine d’éditeurs au moins, dont un seul motivé dans les règles de l’art et de la courtoisie.  J’en ai eu tant ma claque de leurs simagrées, que je ne l’ai plus proposé depuis au moins un an et demi.
Je le distillerai donc ici - ce sera assez long -, histoire de voir si mes lecteurs s’y connaissent mieux qu’eux en littérature.
Ce dont je ne doute pas un instant. Et que les fâcheux voient là de la vanité si ça leur chante ! Il faut bien que les fâcheux vivotent aussi ! 
J’y vis, moi, un homme qui croit à ce qu’il fait, envers et contre tous, condition sinon qua non pour continuer à faire ce qu’on aime à faire quand rien ne vous oblige socialement à le faire : écrire.

*

PREMIERE PARTIE

Chapitre premier

 Le bistro

joueurs_de_cartes_Paul_Cezanne.jpgD’ordinaire, le grand Gaétan mettait fin à la partie par trois coups de poings vigoureux frappés sur la table : atout, atout et carreau maître ! Il se cabrait ensuite très en arrière sur sa chaise, les yeux rieurs, tout pétillants d’alcool et de malice.
Farceur, il adressait aussitôt un clin d’œil de triomphe à son partenaire, l’air de dire t’as vu comme je les ai aplatis, et il toisait les deux comparses de l’équipe adverse, lesquels prenaient invariablement un air affligé en vérifiant sans conviction les cartes jetées sur le tapis avant de balancer les leurs en désordre, dans un geste qui, manifestement, se voulait de dépit.
Le protocole de la capitulation ainsi respecté, le grand Gaétan bombait et se frottait le torse en de larges ronds concentriques. Les quatre ou cinq spectateurs assis derrière les joueurs secouaient alors la tête de côté et vers le bas, avec un sourire nigaud, toujours le même, et si volontaire qu’il leur tordait la bouche : ah, le renard, il est fort ! Il est quand même fort, hein ? !
Parmi eux figurait Norbert, un homme timide, d’aspect noueux, maigrichon, un ouvrier agricole. À ses côtés, se tenait le jeune Evariste Brunet, qui n’avait pas de fiancée, qui ne jouait pas au foot, qui ne faisait rien de ses dimanches et s’y ennuyait beaucoup. Ce jeune homme était un menuisier et travaillait à l’atelier de son père, installé à l’autre bout du bourg sur la route de Bordeaux. La montée, qu’on appelait cette partie sud de la bourgade, parce que la nationale 10 y accusait une légère pente, ombragée d’antiques platanes.
On racontait que le jeune menuisier épargnait tout son salaire, assez maigre il est vrai, parce qu’il avait dans la tête de voyager, loin, très loin. Un jour…
Un autre homme, d’une cinquantaine d’années environ, avec un nez énorme, ridiculement fin entre les deux yeux, mais qui allait s’élargissant et dont la terminaison ressemblait à cette boule dont s’affublent parfois les clowns, relevé tel un groin, tenait compagnie à Norbert et à Evariste. Louis Terrasson, qu’il se nommait celui-ci, un tout petit paysan qui végétait sur une terre ingrate, au lieudit Sémillé.
La grande particularité de ce Louis, quand il n’était pas rivé aux cartes de la partie du grand Gaétan, était de faire hausser les épaules, de faire sourire et même, ça arrivait, de faire rire aux éclats. De peu d’instruction scolaire en effet, il aimait faire l’autodidacte qui sait manier des mots difficiles, et, forcément, ses fanfaronnades lexicales tombaient le plus souvent comme tombent les cheveux sur la soupe.
Louis, clabaudait-on, potassait à la chandelle un gros dictionnaire Larousse, non pas comme un ouvrage de référence ponctuelle, mais comme on lirait un livre avec une histoire, dans l’ordre, de la première à la dernière page. Sans doute en était-il à sa énième lecture depuis le temps qu’on lui connaissait cette curieuse marotte, car on avait remarqué qu’il faisait montre de nouveaux mots sans ordre alphabétique, au gré fantaisiste de son inspiration ou de sa mémoire.
À un voisin qui éprouvait quelques difficultés à terminer la construction d’un hangar, par exemple, un hangar avec un toit plus accentué d’un côté que de l’autre, il avait montré les angles formés par la charpente aux endroits où elle repose sur les murs et déclaré, en montrant du doigt, que c’était parce qu’il y avait là, à n’en pas douter, une dissymétrie. Oui, mais encore… Encore rien. Louis voulait simplement dire qu’il savait ce que c’était qu’une dissymétrie. Plus penché d’un côté que de l’autre, avait-il expliqué devant le froncement de sourcils de son voisin, et le pragmatique éclaircissement avait fait le tour de la commune.

À la table du grand Gaétan cependant, un des deux perdants, le maçon Edgar Dupin, rangeait les cartes et les jetons, en faisant mine d’être désabusé et d’en avoir marre de perdre tous les dimanches. L’autre, Alfred Bouffard, scieur de long, bouilleur de cru mais aussi premier magistrat de la commune, offrait des cigarettes à la cantonade avec la même mine déconfite tandis que le partenaire du grand Gaétan, Auguste Berton, le patron des lieux, la bouille ovale, rougeaude et guillerette, jetait un œil nonchalant à la pendule accrochée derrière le bar parmi les bouteilles et les verres, et s’exclamait toujours que f’ant d’putain, il était déjà six heures et demie !
Le grand Gaétan beuglait alors en direction de Mémène, la maîtresse de céans, qu’elle serve une tournée de quatre Pernod. Se ravisant, il se tournait vers ses supporters qui, eux, ne faisaient mine de rien et poireautaient là, immobiles et silencieux, tels des oiseaux guettant les graines égarées d’un semeur. Il leur demandait si, par hasard, ils n’auraient pas envie de boire un petit coup. Toujours cabré sur sa chaise, avantageux, jovial, il n’attendait bien sûr pas la réponse et rectifiait aussitôt sa commande. Que Mémène apporte carrément la bouteille ! Celle-ci, grande et svelte femme aux cheveux frisés et auburn, qui officiait derrière son bar, lavait des verres et les essuyait tout en servant de petits ballons de vin, rouspétait qu’une minute, une minute, nom d’un chien, elle n’avait que deux bras !
Auguste, dit La cane parce qu’il boitait suite à un lointain accident de vélomoteur même s’il prétendait devant les naïfs qu’il s’agissait d’une blessure de quand il était prisonnier en Allemagne, se levait donc avec lourdeur, posait sa gitane maïs dans le cendrier, traversait la salle avec son gros cul toujours recouvert d’un épais pantalon à côtes de velours noir, passait derrière le bar, serrait deux ou trois mains, et revenait avec des verres, la bouteille de Pernod et un pichet jaune, estampillé Ricard.

Des gars buvaient au comptoir, d’autres buvaient assis aux tables en jouant à la manille, ou alors en ne faisant rien, en ne disant rien, sinon quelques mots décousus, en ne bougeant pas non plus, en jetant seulement par la porte vitrée où pendaient deux lourds rideaux de dentelles, un regard morose sur le jour qui déclinait.
Parfois, une dizaine de jeunes gens faisaient irruption dans le bistro en gesticulant, en se bousculant, en braillant et en chantant qu’ils avaient gagné les doigts dans l’nez, tandis que les autres avaient perdu les doigts dans l’cul. Tous les buveurs applaudissaient aussitôt à la vaillance de l’équipe de foot de la commune, offraient à boire et les félicitaient en grasseyant, sauf la table du grand Gaétan, encore concentrée sur la valse des atouts, mais qui, bientôt, quand les trois coups victorieux, atout, atout et carreau maître, auraient sonné le glas de la partie, se lèverait comme un seul homme pour aller taper dans le dos des jeunes garçons et leur payer le verre de la victoire.
Quand la fortune des tibias ne lui avait pas souri — et c’était là le plus fréquent — l’équipée rentrait tout de même au café, mais moins nombreuse, sans brailler, sans chanter et sans bousculades. Les jeunes gars posaient en silence leurs sacs et leurs chaussures à crampons toutes crottées le long du bar et attendaient là, avachis, que quelqu’un daigne leur demander si, des fois, ils n’auraient pas perdu leur match… Ils confirmaient alors et se mettaient à aboyer contre l’arbitre et les juges de touche, décrivaient des penaltys flagrants qui n’avaient pas été sifflés, des hors-jeu de dix mètres qui étaient passés à la barbe des hommes en noir et des jeux de mains qui n’avaient pas été sanctionnés. Ils se coupaient la parole, ils s’échauffaient, se montraient désespérés et menaçaient que l’an prochain, bernique, si c’était comme ça le sport, hé ben, faudrait pas compter sur eux pour signer la licence !
Des adultes, des gars du bureau du club, les dirigeants comme on les appelait, Léon Renaud le facteur, Charles Migret le boucher charcutier, et d’autres encore qui les avaient accompagnés, qui avaient tout vu des tribunes, qui avaient gueulé fort et insulté les juges de touche, qui avaient même failli en venir aux mains avec une poignée de supporters adverses, abondaient dans le sens des joueurs et insistaient que c’était bien à dégoûter de jouer au ballon !
Les buveurs se joignaient alors aux jérémiades et à l’indignation. Ils disaient que c’était dégueulasse, qu’il fallait leur casser la gueule un bon coup, à ces couillons d’arbitres, un point c’est tout ! Ils offraient le verre de la consolation, vérifiaient au classement pointé sur le mur entre une réclame Dubo-Dubon-Dubonnet et un miroir piqueté de chiures de mouches, la place de l’équipe, sifflaient une longue note pour alarmer qu’il fallait pas s’endormir, les gars, si on voulait pas finir lanterne rouge de la saison ou alors tranquillisaient que bon, c’est pas grave, il y a encore un peu de marge, mais que quand même, hein, attention, attention… Si les autres trichaient, après tout, ils n’avaient qu’à tricher eux aussi, benêts qu’ils étaient !
Ceci étant dit et bien dit, on buvait des coups de vin, froids ou chauds, et on parlait d’autre chose et tous en même temps, de chasse, de pêche, de braconnages ou de femmes chaudes comme des fours de boulanger.

A suivre si le cœur et l'esprit vous en disent.

14:15 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.12.2013

Diplômes ? Non, non, surtout pas !

littérature,écritureCe qui se passe en Pologne, pour être affligeant, n’est point original. C’est le lot commun à toute l’Europe et, peut-être, à l’ensemble du monde : les jeunes gens n’y trouvent pas de quoi gagner honnêtement leur casse-croûte.  Sauf certains.
Ainsi l’humour polonais, qui avait déjà fait ses preuves avec ses sarcasmes sur le ridicule de la nomenklatura communiste, n’est pas en reste pour fustiger aujourd'hui la misère, les non-sens et la cruauté du libéralisme.
Une dame, donc - raconte cette histoire polonaise - se rend dans les services, équivalents si l’on veut, de ceux du  pôle-emploi en France.

- Bonjour, dit-elle, j’aimerais bien que mon fils trouve enfin un boulot ! Le problème, c’est qu’il n’a aucun diplôme, rien du tout, et il a un p’tit penchant pour la vodka.
- Il y a une forte demande dans le bâtiment. Il peut faire un maçon ou un menuisier…
- Et combien ça gagne ?
- Dans les 4000 zlotys.
-Fichtre ! C’est trop ! C'est beaucoup trop ! Il boira tout, il ne saura se tenir tranquille avec tout ça en poche !
- Bon alors, aide-maçon si vous voulez. Manoeuvre, quoi.
- Combien ?
- 2000 zlotys.
- C’est trop. C’est encore trop pour lui. Je le connais. Vous  n’auriez pas plutôt un p’tit boulot à 1000 zlotys ?
- Ah si Madame ! Mais pour ça il faut être diplômé !

Cette histoire reflétant quasiment mot pour mot la réalité, je dis : Même si, révérence parler, les maçons, les manoeuvres et autres menuisiers me sont éminemment sympathiques, c'est quand même ainsi que meure un certain esprit du monde et ce sera là une des plus grandes réussites dont le libéralisme et ses valets pourront s'honorer.

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07.12.2013

Prague, nuit du 20 au 21 août 1968

littératureDe passage à Prague en juillet 1993, j’avais été invité à dîner chez une dame, professeur de philosophie à l’université et mère d’une amie.
Le coup de Prague est pour moi, du point de vue émotionnel et de façon indélébile, lié à cette rencontre.
Je revois toujours avec beaucoup de tristesse et aussi de pensées fraternelles, émues, cette soirée.
Nous étions à la fin du souper et nous dégustions, si j’ose dire, de la Becherovka, tant l’élixir national est capable de faire renoncer le plus gourmand d’ivresse  à sa passion....Bref.
Notre hôtesse nous parlait de ses cours à l’université. Elle avait eu comme auditeur un certain…. Jan Palach.
Elle nous parlait aussi des différentes conférences
sur Spinoza qu’elle faisait un peu partout en Europe .

Et ...

« En août 1968, j’étais à Londres avec mon mari. J’avais été invitée à la télévision car on voulait avoir mon sentiment, en tant qu’intellectuelle, sur Le Printemps de Prague et sur les risques encourus d’une intervention soviétique.
J’avais ri. J’avais plaisanté que nous n’en étions pas là et nullement inquiets. Que l’entrée des chars russes dans Prague était un fantasme des occidentaux. Tout ça n’était pas sérieux.
Sur le chemin du retour – nous étions en voiture – fatigués, nous nous sommes arrêtés à une centaine de kilomètres de Prague et nous avons campé. C’était dans un tout petit village entouré par de belles et sombres forêts. Le temps était d'un calme olympien et la nuit brillait de tous ses feux étoilés. C’était superbe.
Fort tard, j’ai été réveillée par le tonnerre. Dans cette demi-conscience propre au sommeil interrompu,  j’ai réfléchi que le temps était pourtant au beau fixe, que le tonnerre ne pouvait pas déja ... J’ai réveillé mon mari. Nous nous sommes assis sur nos sacs de couchage et nous avons écouté la nuit, la gorge serrée par un douloureux pressentiment : l'obscurité toute entière vrombissait d’un grondement sourd, là-bas, sur notre gauche, bien au-delà de la forêt.
Un grondement régulier, ininterrompu, inquiétant, sournois.
Nous sommes sortis précipitamment. Le fracas lointain continuait, tel celui que ferait un monstre de cauchemar en investissant le monde à la faveur de l'endormissement général.
Toute la campagne tremblait sous le poids effrayant du vacarme.
Nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre.
Tout espoir était mort en dépit de cette vaste voûte qui scintillait au-dessus de nous, qui continuait de sourire, et je venais de déclarer à la barbe du monde entier que ce bruit effroyable, ces mâchoires de ferraille et de feu qui déchiraient maintenant l'aube, ça n’était qu’imagination de l’Ouest…

Nous n’avons pas pu rentrer à Prague, bouclée par les blindés. »

C’était en 93.
Vingt-cinq ans après, cette dame parlait avec des larmes humiliées plein ses grands yeux.
Elle m’a appris, entre autres, la vanité qu'il  y a à vouloir commenter le monde. Pas assez sans doute : sur ce blog même, ou sur d'autres blogs en commentaires, parfois, je me laisse aller à envisager une issue, rose ou catastrophique, promise à l'état du monde.
C'est une grave erreur. Mais il n'y a pas de sagesse qui ne soit le résultat combiné d'une longue accumulation d'erreurs et de leçons apprises et point assez retenues.

08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.12.2013

Piqûre de rappel ou premier vaccin

littérature,écritureLa monarchie désignait sous le nom de «sujets» les objets de son arbitraire. Sans doute s'efforçait-elle par là de modeler et d'envelopper l'inhumanité foncière de sa domination dans une humanité de liens idylliques. Le respect dû à la personne du roi n'est pas en soi critiquable. Il ne devient odieux que parce qu'il se fonde sur le droit d'humilier en subordonnant. Le mépris a pourri le trône des monarques. Mais que dire alors de la royauté citoyenne, j'entends : des droits multipliés par la vanité et la jalousie bourgeoises, de la souveraineté accordée comme un dividende à chaque individu ? Que dire du principe monarchique démocratiquement morcelé ?

La France compte aujourd'hui vingt-quatre millions de «mini-rois» dont les plus grands - les dirigeants - n'ont pour paraître tels que la grandeur du ridicule. Le sens du respect s'est déchu au point de se satisfaire en humiliant. Démocratisé en fonctions publiques et en rôles, le principe monarchique surnage le ventre en l'air comme un poisson crevé. Seul est visible son aspect le plus repoussant. Sa volonté d'être (sans réserve et absolument) supérieur, cette volonté a disparu. A défaut de fonder sa vie sur la souveraineté, on tente aujourd'hui de fonder sa souveraineté sur la vie des autres. Mœurs d'esclaves.

Raoul Vaneigem - Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations - 1967 -

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04.12.2013

Merci à Vous

littérature, écritureJ’en ai donc pratiquement terminé avec mon p’tit commerce du CD et les envois. Je considère dès lors honnête de vous tenir au courant du comment l'aventure s’est déroulée. Elle continuera désormais au compte-gouttes, si d'aventure (justement) on me commandait d'autres exemplaires.
Merci à vous. Très sincèrement. Merci aux lecteurs de l’Exil, copains et copines rencontrés sur internet par le biais de ce blog.
Si je retranche cependant quelques membres de ma famille et les quelques copains que je connaissais avant l’ouverture de ce blog, en 2007, vous êtes quinze, sur une trentaine, à avoir bien voulu écouter mes velléités artistiques.
Comme quoi, l’audience d’un blog, ça ne veut pas dire grand-chose, in fine. Rien du tout même.
Pour être tout à fait précis au risque d'être ennuyeux, j'ai dépensé 800 euros et en ai, grâce à Vous, récupéré, 422...
Mais bon, je suis malgré tout heureux car ceux et celles que j’ai touchés, sont précisément des gens qui me touchent, soit par ce qu’ils écrivent eux-mêmes sur leur blog, soit par leurs commentaires ou leurs courriers privés.
Je veux aussi donner un coup de chapeau à Stéphane Prat, lui poser fraternellement ma main sur l’épaule pour l’aide sans faille qu’il m’a accordée, me tenant chaque jour au courant, et se chargeant de récolter consciencieusement vos contributions. Par pure estime et amitié, gratuitement… Et ça fait du bien de savoir qu’il existe encore des gens comme ça dans ce monde de pantins programmés pour vider la parole et le cœur de leur humaine substance.
Je publie d’ailleurs ci-dessous son commentaire sur son écoute. Parce qu’il m’a fait chaud au cœur :
Encore merci à vous. Merci à ceux et celles qui m’ont fait part de leurs impressions sur ces quelques chansons. J’ai voulu me faire plaisir, c’est fait. Et si, en plus, je vous ai fait plaisir, alors…

« Sur ta musique, je suis inconditionnel. Alors je sais bien, la musique n'est pas le tout dans le chant, mais peut-être que si après tout. Et puis sans doute, tu te dis s'il se dit inconditionnel de ma musique, c'est qu'il a quelques réserves sur le reste... Mais le reste, justement, a déjà sa musique. Apollinaire, de La Fontaine, Villon, Baudelaire (que je n'aime pas beaucoup, ce qui fait que je ne le connais pas beaucoup, et que le texte que tu chantes, du coup, m'a soufflé). Brassens, évidemment, et Redonnet, dont les textes, franchement, ne détonnent en rien.
Je n'aime pas beaucoup les adaptations musicales. Je préfère Ferré quand il se chante ou chante des paroliers, les auteurs de chansons, que lorsqu'il chante les poètes. Je trouve que tu chantes des chants sans ce décalage qui nous fait dire parfois qu'il aurait mieux valu que le chant du poète reste dans sa poésie.
Évidemment, ta voix m'a surpris, tu t'en doutes, puisque je ne la connaissais pas. Et je me suis assez vite dit nom de dieu il va se péter une corde vocale... Le titre 2, de La Fontaine, j'ai d'abord pensé que tu le chantais en polonais, et puis, non, en poussant un peu le volume on saisit la langue du fabuliste qui n'est qu'à lui, n'est plus vraiment du François, finalement. Le "Saltimbanques" d'Apollinaire n'est pas loin de me tirer les larmes, et ce n'est pas bien de faire ça à un paysan bas breton, pas bien du tout. Figure d'exil, aussi, fait décoller.
Enfin, je reviens à ta musique. J'ai aimé le côté ballade, un peu JJ Cale (je dois me planter complètement) mais la seconde guitare me fait souvent songer à ce gars-là. Et puis mystère de mystère, le chant d’Apollinaire est peut-être le moins recherché, côté musique. Alors il n'y a plus rien à comprendre !
Et c'est très bien comme ça.

 S. »

09:34 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.12.2013

Question

P9180046.JPGLa lecture des Paysans - aussi bien celle de Balzac que celle de Władysław  Reymont - enseigne très bien, si besoin en était, comment la paysannerie était autorisée à glaner le bois mort dans la forêt seigneuriale pour chauffer ses chaumières. C’était là un droit, une faveur, une largesse accordée au petit peuple. Les grands propriétaires y trouvaient certainement leur compte, car on considérait sans doute qu’une forêt devait être nettoyée de ses bois pourrissants et les sous-bois et les allées dégagés afin que la chasse y soit plus aisée. Le paysan quant à lui était assez malin pour subrepticement percer au fer certains arbres sur lesquels ils guignaient, les faisant ainsi crever plus vite et se les accaparant aussitôt comme bois mort. Peu importe, à vrai dire, comment fonctionnait l’entente cordiale entre le maître et l’esclave au sujet de ce bois. La lutte des classes prend parfois de ces chemins ! L’important est que le paysan se chauffait  gratuitement en puisant aux sources mêmes de la forêt,  sans pour autant être autorisé à en exploiter la richesse vivante.
Avec la confiscation des biens du clergé et de la noblesse et la distribution anarchique des assignats qui s’ensuivit, ce même paysan, on le sait, éberlué après plus de 15 siècles de servitude de se retrouver soudain propriétaire, commença par tailler à grands coups de hache dans cette forêt, sans discernement, à l'aveuglette, la saccageant et la réduisant considérablement, d’abord pour faire gagner ses champs sur elle, ensuite pour y puiser son bois de construction  et de chauffage.

Aujourd’hui, dans l’immense sylve de Białowieża, où pâturent loups, bisons, lynx et autres élans, il est interdit de glaner le moindre bois mort. Ces nouveaux seigneurs que sont la biodiversité et l’écologie, l’interdisent formellement. C’est bien, certes, parce que la forêt conserve ainsi tout un tas d’espèces d’insectes qui disparaîtraient sans la présence de ce bois sénescent et, de plus, certains oiseaux rares, très rares, comme le pic tridactyle ou le pic à dos blanc, se nourrissent d’un de ces insectes bien particulier et ne seraient sans lui déjà plus visibles que sur les images des musées d'histoire naturelle. L’expérience aussi, s’étalant sur plusieurs siècles, offre au monde un échantillon de la vie autonome de la forêt, comment elle dépérit et comment elle se régénère. Qui de la vie ou de la mort, sans l’intervention humaine, l’emportera in fine sur elle. Certaines plantes également ne sont plus visibles qu’ici et font les délices des chercheurs du monde entier.
Mais cette pratique d’échantillon de laboratoire, pour louable qu’elle soit, tend à se généraliser sur l’ensemble des massifs forestiers. Partout, le bois mort doit rester sur place et les Réserves Biologiques Intégrales se multiplient...
Pendant ce temps-là, le paysan, l’autochtone qui habite aux lisières de toute cette végétation, achète son chauffage, charbon désuet et polluant, fuel non moins polluant des milliardaires des grandes compagnies pétrolières, gaz hors de prix de maître Poutine ou autres  cochonneries…
Est-ce que, par hasard, on ne marcherait pas un peu sur la tête ?
C'est en tout cas ce qui trottait dans la mienne vendredi dernier, alors que je traversais une partie de l'immense et dernier vestige de la forêt hercynienne.

11:23 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET