03.12.2013

Question

P9180046.JPGLa lecture des Paysans - aussi bien celle de Balzac que celle de Władysław  Reymont - enseigne très bien, si besoin en était, comment la paysannerie était autorisée à glaner le bois mort dans la forêt seigneuriale pour chauffer ses chaumières. C’était là un droit, une faveur, une largesse accordée au petit peuple. Les grands propriétaires y trouvaient certainement leur compte, car on considérait sans doute qu’une forêt devait être nettoyée de ses bois pourrissants et les sous-bois et les allées dégagés afin que la chasse y soit plus aisée. Le paysan quant à lui était assez malin pour subrepticement percer au fer certains arbres sur lesquels ils guignaient, les faisant ainsi crever plus vite et se les accaparant aussitôt comme bois mort. Peu importe, à vrai dire, comment fonctionnait l’entente cordiale entre le maître et l’esclave au sujet de ce bois. La lutte des classes prend parfois de ces chemins ! L’important est que le paysan se chauffait  gratuitement en puisant aux sources mêmes de la forêt,  sans pour autant être autorisé à en exploiter la richesse vivante.
Avec la confiscation des biens du clergé et de la noblesse et la distribution anarchique des assignats qui s’ensuivit, ce même paysan, on le sait, éberlué après plus de 15 siècles de servitude de se retrouver soudain propriétaire, commença par tailler à grands coups de hache dans cette forêt, sans discernement, à l'aveuglette, la saccageant et la réduisant considérablement, d’abord pour faire gagner ses champs sur elle, ensuite pour y puiser son bois de construction  et de chauffage.

Aujourd’hui, dans l’immense sylve de Białowieża, où pâturent loups, bisons, lynx et autres élans, il est interdit de glaner le moindre bois mort. Ces nouveaux seigneurs que sont la biodiversité et l’écologie, l’interdisent formellement. C’est bien, certes, parce que la forêt conserve ainsi tout un tas d’espèces d’insectes qui disparaîtraient sans la présence de ce bois sénescent et, de plus, certains oiseaux rares, très rares, comme le pic tridactyle ou le pic à dos blanc, se nourrissent d’un de ces insectes bien particulier et ne seraient sans lui déjà plus visibles que sur les images des musées d'histoire naturelle. L’expérience aussi, s’étalant sur plusieurs siècles, offre au monde un échantillon de la vie autonome de la forêt, comment elle dépérit et comment elle se régénère. Qui de la vie ou de la mort, sans l’intervention humaine, l’emportera in fine sur elle. Certaines plantes également ne sont plus visibles qu’ici et font les délices des chercheurs du monde entier.
Mais cette pratique d’échantillon de laboratoire, pour louable qu’elle soit, tend à se généraliser sur l’ensemble des massifs forestiers. Partout, le bois mort doit rester sur place et les Réserves Biologiques Intégrales se multiplient...
Pendant ce temps-là, le paysan, l’autochtone qui habite aux lisières de toute cette végétation, achète son chauffage, charbon désuet et polluant, fuel non moins polluant des milliardaires des grandes compagnies pétrolières, gaz hors de prix de maître Poutine ou autres  cochonneries…
Est-ce que, par hasard, on ne marcherait pas un peu sur la tête ?
C'est en tout cas ce qui trottait dans la mienne vendredi dernier, alors que je traversais une partie de l'immense et dernier vestige de la forêt hercynienne.

11:23 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

J'ai l'impression que ce paradoxe que vous soulignez, et qui concerne le bois mort et la forêt, est aussi à l'oeuvre avec les peuples morts et la pensée. L'idéologie post moderne, prétendument supra-nationale et écologique, est devenue un instrument de terreur aux mains de la finance et de la pensée binaire. C'est proprement insupportable pour ce qu'on pourrait appeler des citoyens civilisés. Et ce n'est pas de bon augure pour les années qui viennent, sans jouer les Cassandre...

Écrit par : solko | 03.12.2013

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J'ai malheureusement la même impression que vous. Presque une certitude même.
Les donneurs de leçons, ( comment il faut être, comment il faut se comporter, comment il faut voir les choses) sont devenus insupportables avec leurs diktats, toujours énoncés pour la bonne cause, toujours moralistes,toujours policés. ça court d'un bout à l'autre de l'Europe et ça va de l'interdiction de ramasser une branche de bois mort dans la forêt à la pénalisation de l'acte sexuel avec une pro.

Écrit par : Bertrand | 03.12.2013

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Comme tant d'autres, cette loi sur la pénalisation de l'acte sexuel est ingérable. Comme celle qui touche à l'interdiction de prononcer certains mots. On se saisira de temps en temps d'un individu, pour l'exemple. En revanche le climat d’abêtissement, de fanatisme et de soumission que ces lois instaurent est terrifiant. Impression de vivre dans la grisaille d'un roman de SF bâclé. Peut-être que des gens comme nous, malgré (ou grâce à) nos différences, ont un petit rôle à jouer pour donner à entendre une autre musique.

Écrit par : solko | 03.12.2013

A ce minuscule niveau qu'est le blog, c'est bien ce qu'on essaie de faire, malgré et grâce à nos différences. Car voyez cette hypocrisie sans nom : bien sûr que cette loi est ingérable. Vous imaginez prendre un gars dans l'exercice de son délit ?! Grotesque ! Il n'y a pourtant pas d'autres moyens pour prouver le susdit délit et voler les 1500 euros. Vallaud Belkacem, oie blanche de la terreur aux mains innocentes, le sait bien. Mais l’important c'est l'esprit de la loi ( Pardon à Montesquieu ) : enfermer les gens dans la culpabilité permanente, les cerner dans leur comportement, leurs pensées intimes, leurs désirs, leurs fantasmes, leurs égarements, leurs pulsions de solitude.
Salope !

Écrit par : Bertrand | 03.12.2013

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Cette loi est tout simplement une négation de l'état de majorité des gens. Une mise sous tutelle des adultes, qu'ils se prostituent ou soient clients. C'est pourquoi je fais le lien avec la législation de la parole que prépare à sa façon cette autre salope de Taubira. Mais face aux détracteurs rien ne sert d'insulter : il faut argumenter. Le mot n'est pas la chose, et le corps des gens n'appartient qu'à eux, et surtout pas à l'Etat législateur.

Écrit par : solko | 03.12.2013

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