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30.11.2012

René-Guy Cadou

Il y a des mots qui ne sont pas faits pour se dire, mais pour s'écouter.


12:19 Publié dans Musique et poésie | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.11.2012

Appel des 451 : réflexions - suite et fin -

littératureLE CHAOS VÉCU PAR LES AUTEURS : RESPONSABILITÉS ET LIMITES TANGIBLES POUR L’HABITER ENCORE

C’est en tant qu’auteur que j’ai adhéré à l’Appel des 451. Je ne parlerai donc ici que des livres qui portent la littérature et ferai abstraction, sans aucune marque de mépris, des dictionnaires, des manuels scolaires, des guides touristiques, des recettes de cuisine, des traités de pêche et de chasse et tutti quanti.
Ainsi j’ai pu lire quelques noms d’écrivains dans la liste des signataires, mais j’ai pu également constater qu’ils ne faisaient pas vraiment légions. Ce qui ne m’a, somme toute, que faiblement surpris.
S’il est pourtant des gens concernés au premier chef par le chaos, c’est bien les auteurs. Sans livres, pas d’auteurs, sans auteurs, pas plus de livres que de métiers du livre, ça tombe sous le sens. A moins qu’on ne veuille ressusciter ce livre que par l’unique réédition d’ouvrages ayant brillamment traversé l’épreuve des âges.
Pour nécessaire et louable que serait cette perspective, elle ne satisferait cependant pas à une des fonctions les plus nobles du livre, qui est celle de porter à la connaissance du public contemporain les œuvres de ceux qui écrivent leur époque, et au-delà, pour quelques élus méritoires, à la connaissance des générations à venir.
Je dis que je n’ai été que faiblement étonné par le petit nombre d’auteurs signataires, parce que je crois savoir qu’un grand nombre d’écrivains publiés- ce n’est hélas pas une tautologie - et qui ont avec leur éditeur su établir une complicité durable, (sur le prix à payer de laquelle il faudrait s’étendre) se soucient de l’avenir du livre en général comme de leur première chemise bleue à bretelles. D’ailleurs, la plupart des écrivains signataires sont en même temps éditeur et il serait intéressant de savoir qui a signé, de l’auteur ou de l’éditeur. J’aimerais bien qu’il s’agisse des deux à la fois.
C’est bien désolant, mais c’est humain. Les rédacteurs de la brochure Querelle des modernes et des modernes ne soulignent-ils pas eux-mêmes que «dans le monde du livre, tout le monde veut tirer la couverture à soi» et même si ce passage, coupé ici de son contexte, ne fait pas allusion aux auteurs mais aux autres acteurs du livre, il s’applique très bien à eux.
Je les comprends cependant, ces auteurs. Je les comprends parce que je sais la souffrance de l’écrivain qui, pour de multiples et diverses raisons, ne trouve pas cette complicité et qui par voie de conséquence toujours chemine dans les déserts de la solitude et du silence. J’en fus, et même après avoir publié cinq livres et participé à deux recueils collectifs, j’en suis encore. Je sais trop l’isolement d’une lumière qui vacille éternellement sur les pages inutiles.
Je peux dès lors comprendre que ses textes étant quasiment assurés de trouver un abri, l’auteur publié, tout à son art, ne veut pas embarrasser son esprit des affres qui tourmentent celui des sans-abri, et ce, quelles que soient la poésie, la générosité et la solidarité dont il peut faire montre dans son écriture.

Pour ma part, quand je prends la mesure de l’étendue du chaos qu’on a laissé s’installer dans un des plus beaux domaines de l’activité humaine en ce qu’il concerne l’art et les productions de l’esprit, c’est d’abord à ces sans-abri là que je pense. A ceux qui ne rencontrent jamais leur écriture dans les yeux des autres, et qui, souvent, de guerre lasse, bradent, liquident, balancent et soldent le tout sur un blog. C’est ce que je m’apprête à faire pour deux manuscrits et j’affirme haut et fort que l’explosion des blogs au point d’être devenue un véritable phénomène de société est, pour une bonne part, née du désespoir de n’être jamais entendu. Alors on s’auto-publie, on est lu directement, immédiatement, on contemple enfin son écriture sur un support public et non plus sur un écran sans écho et sans témoin. Deux ou trois commentaires tombent, on répond avec empressement, trois ou quatre lecteurs se fidélisent et l’illusion de n’être plus seul, l’illusion que la bouteille balancée à la mer a atteint aux rivages humains de la reconnaissance, est presque parfaite.
Les blogs ne sont dès lors pas à l’origine du chaos du livre : ils en sont les fils dénaturés ; ils sont les champignons d’une terre en décomposition, ils sont les jardins ouvriers de ceux à qui on interdit l’accès à l’aristocratie du livre. En plus, ils apparaissent comme des éléments achevés de la gratuité, hors du circuit marchand, personne n’ayant l’impression de payer, ni l’auteur, ni le lecteur, alors que tout le monde met chaque jour la main au portefeuille. L’auteur, en plus, lui, travaille dans le vide, s’écoute ronronner et tout le monde fait mine d’être content de tout le monde.
Ce dernier point du mensonge de la gratuité, sur laquelle picorent une foule de gens, a été assez développé dans la brochure Querelles des modernes et des modernes pour que je puisse me permettre de n’en pas dire plus.
Mais il y a encore une fausse publicité qu’il faut dénoncer : celle de la vitrine. L’auteur non publié veut faire montre de son verbe, faire miroiter des échantillons au cas où un improbable preneur viendrait à passer par là. L’auteur publié, lui, se croyant déjà plus avancé et dans une démarche plus conséquente, argumente souvent qu’il lui faut un comptoir ouvert tous les jours avec entrée libre 24 heures sur 24 et qu’ainsi un plus large public aura accès à sa bibliographie, à son travail. Et bien qu’on en juge plutôt par ce qui suit.
Je tiens un même blog depuis juillet 2007 sur lequel meurent à petit feu près de 1000 textes. Ce blog est visité (notez bien le mot visité) par près de 3000 lecteurs mensuels qui, à l’évidence, ne lisent pas mes livres, ou si peu :

- Zozo, chômeur éperdu, Le Temps qu’il fait, 2009, 1000 exemplaires vendus environ,
- Géographiques, Le Temps qu’il fait, 2010, 300 exemplaires vendus environ,
- Le Théâtre des choses, Antidata, 2011, 200 exemplaires vendus environ.
- Brassens, poète érudit, Arthémus, 1ère  édition 2001, 2ème édition 2003,  2500 exemplaires vendus. Je n’avais pas de blog.

Si, sans Brassens et avec blog, j’additionne donc les trois chiffres des ventes étalées sur trois ans, j’arrive au chiffre frileux de 1500 bouquins ! La moitié des lecteurs du blog sur un mois ! Et encore faudrait-il considérer qu’il y a beaucoup de doublons et que des gens ont acheté deux, voire trois titres. Il faut aussi, j’en conviens, prendre avec une extrême prudence le chiffre des 3000 visiteurs mensuels, car ce sont peut-être toujours les mêmes et ils ne sont peut-être, allez, soyons sévères avec nous-mêmes, disons que 1000.
Quand bien même ! On mesure ici l’impact de la vitrine sur les lectures de mes livres. Nul. Du pipi de chat.

Mais revenons aux sans-abri, blogueurs ou pas, absents de partout mais bien présents dans mon esprit.
Qui donc, messieurs-dames, se soucie de leur douleur ? De leur abandon ? Qui a pensé un jour tendre une main fraternelle à cette âme dont la passion d’écrire la conduit chaque jour un peu plus dans les couloirs les plus obscurs de la plus obscure dénégation ? Qui ? Les écrivains publiés ? Les éditeurs ? Les maquettistes ? Les libraires ? Les typographes ? Les imprimeurs ? Les correcteurs ? Les bouquinistes ? Les distributeurs ?
Pujadas, peut-être ?
Le chaos, pour moi, humainement, il est d’abord là. Je conçois que pour d’autres acteurs et signataires, il puisse être tout à fait ailleurs, plus prosaïque sans doute, et je conçois même qu’ils puissent avoir raison : si on veut embarquer du monde sur le fil de l‘eau, il faut d’abord colmater les brèches du radeau en train de naufrager. Le chaos, c'est comme le midi, chacun le voit à sa porte.
Je dis donc que mon combat personnel et mes pensées vont vers les écrivains bafoués, tués dans l’œuf, et que c’est par là que ce combat rejoint, objectivement, le vôtre.

On me dira, avec juste raison, que tout n’est pas publiable et que, peut-être, les gens n’ayant jamais autant écrit qu’à l’heure actuelle, il y a forcément du déchet. Certes. Mais avant d’avancer des vérités aussi lapidaires, encore faudrait-il être à même de considérer les tas de déchets qui trouvent preneurs et se poser la question de savoir si ce tas dépasse en quantité et en qualité celui dont on n’a souvent même pas pris la peine de savoir s’il était à mettre au rebut ou non, parce qu’on n’avait pas le temps, parce qu’on n’avait pas les moyens financiers, parce qu’on était sur d’autres pistes plus sûres, parce qu’on est éditeur mais qu’on n’a pas vraiment les moyens humains de tout lire, trop petit, trop à l’étroit, et parce que… Se poser donc la question de savoir s’il n’y a pas plus de déchets sur les étagères des libraires, qu’il n’y en a dans les tiroirs des écrivains « ratés. »
Peut-être les deux quantités sont-elles équivalentes. Je n’en sais rien. Ce que je sais, et que vous savez sans aucun doute, c’est qu’il y a des déchets qui trouvent preneurs et d’autres non. Des déchets recyclables en marchandises pures et des qui ne le sont pas. Ça donne envie de faire les poubelles…
Ce que je sais également, et que vous savez encore, sans aucun doute puisque vous mettez l’accent dessus, c’est qu’il y a des livres remarquables qui trouvent preneurs et qui, au bout d’une centaine d’exemplaires péniblement vendus, essoufflés, oubliés, méprisés, fatigués bien avant d’être épuisés, en ont terminé de leur carrière. Le lecteur attentif n’y a accès que par la voie du bouche à oreilles. Ce ne sont pas des livres qui se distribuent mais qui se distillent.
Tout cela participe du chaos. Un affligeant chaos. A qui donc incombe la responsabilité de ce chaos ?
A la finance spectaculaire qui a fait du livre et des supports de la culture une marchandise exclusive obéissant aux mêmes lois de circulation que la botte de radis, que le tube de dentifrice ou que le jeu Nintendo.
Oui. Nous sommes bien d’accord. Mais quand on a dit ça, on n’a rien dit tout en ayant tout dit. On a commencé par la fin. On s’est en tout cas privé de tout moyen d’action.
Il y a autre chose à dire. Et j’en veux pour preuve que nous cherchons tous ensemble des solutions, sans pour autant fomenter l’immense et généreux projet historique d’abattre le monde de la finance spectaculaire.
En tout cas pas à coups de livres, même si publier un livre de qualité dans un monde renversé est un acte politique.
C’est donc que des solutions existent à l’intérieur de ce monde et que le livre s’est embourbé sur des chemins qu’il n’aurait jamais dû emprunter s’il avait eu le courage et l’affront de rester honnête. Des chemins suicidaires. Qu’il a été conduit sur ces chemins, mené en laisse, et ce, par personne d’autres que ceux qui en font leur métier, au premier rang desquels figurent les grands éditeurs et les distributeurs.
Mais au premier rang seulement. Or, un premier rang suppose qu’il y en ait des seconds.
Des seconds couteaux du déclin. Et quand le premier rang en arrive à bouffer les seconds, jusqu’à même remettre leur existence en question, il arrive que ces seconds rangs s’organisent en une mutinerie.


UNE PISTE : LA MISE EN COMMUN DES VOLONTÉS PRATIQUES

 Il y a de cela un an et demi environ, bien avant l’Appel des 451 donc, j’avais proposé à une quinzaine de camarades, tous impliqués dans la littérature ou dans la conception et fabrication des livres, de fonder une association d’auteurs, type 1901, à seule fin d’éditer nos différents ouvrages.
J’avais même - un peu prématurément il est vrai -rédigé des statuts pour cette association. Tous les camarades contactés n’avaient pas répondu et en écoutant de plus près ces muets, je m’étais aperçu qu’ils avaient un éditeur et que, donc, un tien vaut mieux que deux tu l’auras, n’est-il pas ? Toujours ce méprisable mépris à l'égard du sans-abri. Je signale d’ailleurs qu’à l’époque j’avais moi-même deux éditeurs. Bref…
Les dix camarades qui ont répondu se sont montrés enthousiastes et tous m’ont félicité pour le boulot que j’avais fourni. Les points d’achoppement étaient principalement, bien sûr, le financement de départ et la distribution.
Pour le financement, j’avais trouvé. Un copain avec des moyens sérieux et dont le rapport à la littérature est un des plus beaux, puisqu’il est un grand passionné des livres et de la lecture.
Restait la distribution. Des pistes ont été évoquées, discutées, pesées, argumentées, des contacts avec des réseaux de distribution en rupture avec les mauvaises manières de faire du secteur devaient être pris qui n’ont jamais été pris. On a cherché dans tous les sens, sauf sans doute dans le bon. Jusqu’à ce que le poisson en ait par-dessus les nageoires des atermoiements et se noie doucement. Nous n’étions bientôt plus que huit à nous préoccuper de la chose, puis cinq, puis trois, puis deux. C’est-à-dire que mon beau projet était mort sans être né.
Pourquoi ? Parce que les volontés étaient imparfaites. Ou pas parfaites du tout d’ailleurs. Que chacun avait aussi, je m’en suis aperçu par la suite, d’autres chats à fouetter.
Je persiste néanmoins à croire et à dire que là est une des solutions. La mise en commun, pratique, réelle, des volontés, des expériences, des sous, pour faire en même temps des livres et de la littérature.
Il y a dans le Collectif des 451, des éditeurs de grand talent, des libraires qui ne sont pas des pharmaciens, des bibliothécaires, des maquettistes, des correcteurs, des auteurs, des lecteurs, bref, tout un panel de savoir-faire et de goûts qu’il serait idiot, à moins de ne pas croire soi-même à son propos, de ne pas réunir autour d’une action pratique.
L’Association, ou la SCOP, me paraissent être les pistes les plus sérieuses pour produire en toute sérénité des livres qui soient des livres et passer ainsi à travers les mailles du filet tendu par le système exclusivement marchand.

Voilà donc les réflexions que m’inspirent l’Appel des 451 et la brochure Querelle des modernes et des modernes.
Affaire à suivre ?
Na razie nie wiem.

12:42 Publié dans Appel des 451 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

26.11.2012

Appel des 451 : réflexions

littératurePour être de très bonne qualité, la brochure Querelle des modernes et des modernes éditée par l’atelier réponse du collectif des 451, ne m’en inspire pas moins quelques réflexions critiques et commande, selon mon sentiment, qu’y soient apportés quelques éclaircissements.
La première évidence soulignée par les auteurs est que le livre est une marchandise. Esquissant un sourire, je reconnais ici le procédé employé par Marx pour attaquer son étude sur Le Capital ; procédé détourné par Guy Debord pour attaquer lui-même sa théorie de La Société du spectacle.
La notion de marchandise est pourtant, toujours et partout, à la fois trop vaste et trop restreinte. Je demande donc toute votre indulgence pour les quelques considérations basiques – et sommairement abordées - qui suivent sur le sujet. Si je m’y attarde c’est parce que certains des termes reprécisés reviendront dans la suite de mon texte, sans qu’il me soit alors nécessaire d’éclaircir la signification précise que je leur donne.
Préétablie, ma réflexion  suivra le schéma :
- La marchandise
- Le numérique et internet
- Le chaos vécu par les auteurs : responsabilités et limites tangibles pour y habiter encore
- Une piste : la mise en commun des volontés pratiques.

 LA MARCHANDISE

Depuis le temps qu’il y a des hommes qui se sont mis en devoir de transformer leur environnement en vue d’assurer leur maintien, - autrement dit de travailler - et qui s’échangent les produits de leur travail, il y a des marchandises.
Le travail, lui-même marchandise en ce qu’il négocie un savoir-faire contre des émoluments destinés à assurer la survie du travailleur, est le seul et incontestable père fondateur de la marchandise. Le mauvais sort fait à cette marchandise par la critique, sa mauvaise réputation, est venu du fait que, produit d’un travail inégalement fourni, elle s’échange de façon inégale, et même inique. Ce n’est donc pas en soi que la marchandise est critiquable mais par l’organisation économico-sociale qu’elle génère et dont elle se nourrit pour assurer sa pérennité. Là où elle est, en quelque sorte, entachée d’une certaine immoralité qui ne nous convient pas et entrave notre plaisir à vivre.
Le but premier de l’échange des marchandises, reprenant en cela le jeu social du troc, est de satisfaire des besoins ; besoins qui se sont avérés être de plus en plus lourds au fur et à mesure que l’homme s’avançait dans la transformation de la nature, tant que, très tôt, il se trouva ne plus être en mesure de les satisfaire par sa seule activité et fut contraint d’avoir recours à une multitude d’activités déléguées à une multitude de gens. Le cueilleur et le chasseur disparurent, en tant que tels, sitôt la révolution néolithique accomplie, c’est-à-dire aux prémisses mêmes de l’ère de la séparation activité humaine/conservation stricto sensu de la vie.
Cette séparation s’est concrétisée par l’introduction dans les rouages sociaux de la notion de «métiers», mot au parcours édifiant. Comme pour tous les concepts de la langue, jeter un coup d’œil sur son histoire nous en apprendra plus sur sa sémantique profonde que tous les discours. Il est issu du latin ministerium, désignant « le service », « la fonction », principalement en parlant du « service divin », avant de s’appliquer, dans son sens contemporain, à la fille de joie, une femme de mestier. Ce n’est qu’au cours du XIIe siècle qu’il désigna, par déduction et extension, enfin l’exercice d’une profession ou d’un art.

CQFD.
La séparation a évolué très lentement, vous le savez tout comme moi, jusqu’à cette époque qu’on se plait encore à appeler niaisement la révolution industrielle, c'est-à-dire jusqu’à l’arrivée de la grande technologie dans la production intensive des biens et qui ne fut rien d’autre – mais c’est gigantesque - que la victoire d’un système sur toutes les autres formes et initiatives de production, celui du capital n’agissant plus que pour son propre compte au mépris total des besoins et même en les inventant afin qu’ils suivent servilement la courbe des inventions de la production, de plus en plus performante et sophistiquée.
Le besoin érigé en outil de production, tel fut le génie premier du capitalisme.
Il faudrait dès lors dire que les déboires actuels du livre ne sont pas dus au fait qu’il soit une marchandise - il l’a toujours été comme toutes les œuvres d’art pénétrant dans un circuit social et qui, ce faisant, s’acquièrent ou se laissent voir en échange d’argent - mais au fait qu’il est devenu une marchandise de notre époque, c’est-à-dire une marchandise exclusive. Comme pour toutes les autres marchandises, ceci s’est naturellement fait au détriment de son objectif premier qui était, je le rappelle au risque d’être ennuyeux, celui de satisfaire des appétits.
Or une marchandise qui n’est plus qu’une marchandise, c’est-à-dire qui n’a plus de saveur objective et se soucie comme de Colin tampon du plaisir qu’elle peut procurer à son acquéreur, ne poursuit pas d’autres buts que de générer du profit financier pour ceux qui contribuent à l’élaboration de son statut ou savent s’en satisfaire, en même temps que la ruine de ceux qui s’opposent à ce statut nouveau et, rêveurs obsolètes, tentent de lui redonner les raisons d’être, acquises au  berceau.
Toutes ces considérations primaires pour dire, oui, le livre est une marchandise, la production intellectuelle, poétique, romanesque est une marchandise qui a perdu sa fierté initiale d’en être une. Ce statut de marchandise initiale n’était cependant pas son entité, mais son moyen de locomotion pour circuler dans le grand corps social.
Et c’est bien ce statut initial que nous (1) réclamons. Sinon, écrivons des manuscrits, photocopions-les à des milliers d’exemplaires, prenons notre bâton de pèlerin et déposons les dans les halls de gare, les boîtes aux lettres, sur les bancs des jardins publics et des métros, sur les tables de café, bref, écrivons des tracts.
Vouloir donner aux produits de l’intelligence humaine une dimension qui ne soit qu’humaine, c’est-à-dire vouloir les débarrasser de leur carapace marchande pour y retrouver toutes les joies de la création, toutes les fraternités du don contre don, tous les apaisements de la gratuité d’une vie faite pour être vécue et non plus gagnée, est le projet d’une révolution sociale qui n’interviendra, (si tant est qu’elle intervienne un jour, ce dont je doute très fort) alors que la poussière et la souffrance des siècles et des siècles auront déjà passé sur nos squelettes. Le monument aux morts de tous les hommes au grand cœur qui se sont éteints sans jamais n’avoir vu le moindre soupçon de la moindre prime aurore de leurs espérances est trop grand, trop encombré déjà pour que nous prétendions y ajouter encore notre nom. En un mot comme en cent, les lendemains qui chantent n’ont à offrir que des présents en larmes.
Les présents qui ont un sens sont donc à construire à contre sens du système, mais dans ce système, et c’est bien là toute l’ampleur, toute la difficulté de la problématique.
Mais ça n’est pas son ambiguïté.

(1) J'emploie le "nous" parce que signataire de l'Appel sans en être initiateur

 LE NUMERIQUE ET INTERNET

Ce fut une bien intelligente initiative que celle qui fit figurer dans la brochure Querelle des modernes et des modernes le pot pourri des commentaires soulevés par l’Appel des 451.
Ceux-ci sont en effet d’une telle niaiserie, parfois empreinte d’une telle méchanceté aussi, qu’ils s’accusent eux-mêmes des inconséquences de l’enfantillage et contribuent ainsi à souligner le bien-fondé de l’Appel.
Ces commentaires sont tels que ma fille de douze ans, j’en suis absolument certain, n’aurait pas eu la bêtise de les formuler en l’état. Quand, par exemple, je lui dis que ce qu’elle écoute comme musique ne me plaît pas du tout et alors qu’elle m’entend à longueur de soirées jouer Brassens ou les vieilles gammes pentatoniques d’un blues sur ma guitare, elle ne me traite pas de vieux croulant ou de désespéré à la ramasse, elle dit simplement : mais c’est autre chose, papa !
Voilà, tout est dit : c’est autre chose. De même quand je discute avec un copain qui compose sa musique sur ordinateur avec un sax, une batterie et une guitare qui rend à s’y méprendre le son d’une Les Paul, alors que je compose les  miennes sur le manche de ma Takamine, on ne se traite pas mutuellement de passéiste ou d’avant-gardiste à la noix. Nous savons dans un respect mutuel que si nous pétrissons une même farine, nous ne nous proposons pas de faire cuire le même pain.
Je trouve dès lors que c’est une perte de temps dramatique pour les hommes et les femmes du collectif et un gaspillage suicidaire d’énergie pour le projet que de vouloir opposer le désir de la sauvegarde du livre à l’explosion du numérique en tant que véhicule de l’écriture.
Un fichier numérique n’a jamais été un livre et ne le sera jamais. Un fichier numérique n’a jamais rempli les fonctions sociales que remplit un livre et ne les remplira jamais, au même titre que Le Voleur de Louis Malle ne satisfait pas les mêmes appétits, ne répond pas aux mêmes plaisirs que Le Voleur de Darien. D’ailleurs, il ne l’a jamais prétendu. Et c’est là toute la différence avec le fichier numérique qui, lui, prétend usurper un titre qui n’est pas le sien. Son émergence est donc entachée d’un vil mensonge ; mensonge que nous reconnaissons bien pour être celui propre à la marchandise exclusivement marchande.
S’il y a une chose fondamentale que les thuriféraires du fichier numérique n’ont pas comprise, c’est bien que la modernité ne commande nullement que l’on se jette corps et âme dans tout ce que la création artificielle et consumériste des besoins sait inventer, mais qu’elle exige, au contraire, que l’on garde un œil attentif sur ces inventions pour sauvegarder ce qui participe encore de la joie de vivre, et ce, même au risque d’être taxé de réactionnaire ou de je ne sais quel autre facile et brillant qualitatif moral. A l’ère de la déshumanisation des rapports des hommes avec leur existence, être «révolutionnaire», c’est aussi savoir encore opposer une résistance à ce qui déshabille la vie de sa substance vivante. S’il me plaît, à moi, de m’échiner au printemps dans la forêt polonaise pour couper mon bois, le fendre, l’entasser, puis de le rentrer à l’automne avec ma brouette dans la grange au lieu d’avoir fait installer un chauffage central avec commandes électroniques et alimentation automatique parce que j’aime voir et sentir la flamme qui me chauffe dans des poêles à l’ancienne, est-ce que je suis un passéiste ?
Oui, je veux bien, mais à contre-sens car est moderne tout ce qui alimente mon plaisir.
Dans l’est polonais où j’habite, traditionnellement (oh le vilain mot !) les maisons sont construites avec le bois directement puisé dans la forêt toute proche. Quand le vent a commencé de souffler de l’ouest, les marchands de béton, de ciment, de parpaings, d’isolation, de fosses septiques et de briques ont commencé de fleurir. Le bois est devenu la matière honteuse du pauvre, la matière du traditionnel, du vieux jeu et les Polonais, confondant liberté, modernité et démocratie retrouvée ont commencé d’écrouler leurs maisons en bois, si belles, si originales, pour construire des merdes standardisées comme on en voit partout en Europe. Pire, certains, ceux qui n’avaient pas la bourse pour tout reconstruire, ont conservé le bois mais l’on fait recouvrir d’un crépi comme on recouvre l’opprobre d’un rideau et le mort d’un linceul ! Pour être à la page en tournant la page, pour coller à leur époque ! Alors, quand je me suis installé au village dans une vieille maison en bois, que je l’ai rénovée en bois,  que j’ai voulu lui garder le caractère primitif que lui avait donné son constructeur, les paysans du voisinage ont haussé les épaules et n’ont pas compris qu’un gars qui venait de l’ouest moderne– avec forcément plein de sous dans son escarcelle - s’amuse à des conneries pareilles.
Non, je ne me suis pas éloigné de mon sujet par ces quelques digressions d’ordre autobiographique : je vous ai parlé du livre et du fichier numérique.
Est-ce que j’aurais eu l’idée de perdre mon temps en argumentant sur mes gouts et mes plaisirs ? Non, j’avais trop à faire et c'est pour éviter la pénibilité d'un dialogue de sourds que je suis resté muet.
Je me permets donc de conseiller aux signataires de l’Appel des 451 d’en faire autant. Le débat sur le numérique est un débat oiseux, déjà dépassé par l’envie, le désir et le projet même du collectif.
Pour terminer, je dirais que je sais pertinemment ce dont je parle pour avoir publié en 2008 et 2009 deux fichiers de lecture dans une maison d’édition numérique, une qui se prend depuis le début pour le grand timonier de l’intelligence avant-gardiste.
Il ne faut cependant pas, à mon avis, contester au numérique son droit et son goût pour le fichier. Ce sont là deux sujets totalement différents, et le fichier numérique autoproclamé livre n’est pas plus en concurrence avec le livre que le marchand de volailles n’est en concurrence avec le charbonnier.
Car le numérique n’intervient pas pour avoir contribué à la ruine du livre, mais à la faveur de cette ruine. Il n’est pas prédateur, il est charognard. Il est donc hors-sujet, n’ayant en rien participé au massacre et ne présentant absolument aucune solution pour arrêter le massacre. Il est spectateur.
Et il n’y a, surtout, aucune contradiction à ne pas vouloir reconnaître un fichier comme un livre et à se servir quotidiennement d’internet. Là encore, le débat s’enlisant là-dessus, il court à son inutile ruine. J’écris sur un blog, je n’écris pas un blog. En revanche, j’écris un livre et non sur un livre.
De même, l’Appel des 541 et les travaux qui s’ensuivront trouveront forcément sur leur route des critiques expertes, à tel point emberlificotées qu’elles seront revêtues des habits de lumière de l’intelligence la plus exquise, mais qui émaneront de gens faisant, par manque de profession, profession de la critique. Des gens qui n’ayant jamais la moindre initiative à faire valoir n’ont à faire valoir que la critique des initiatives.
Il conviendra, à mon avis, de les ignorer gentiment.

La suite bientôt,  ale nie wiem kiedy

10:44 Publié dans Appel des 451 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.11.2012

451 : " la querelle des modernes et des modernes "

 littérature

Le collectif  susnommé - dont je rappelle plaisamment que le nom n’indique pas le nombre de signataires (qui dépasse les 500), mais fait référence au livre de Ray Bradbury - vient de publier à 2000 exemplaires une brochure de 40 pages, laquelle est également téléchargeable ici, en version PDF.
Il s’agit d’un document de préparation aux journées des 12 et 13 janvier prochains,  à la Parole errante, à Montreuil.
Cette brochure répond aux critiques qui ont été formulées depuis le lancement de l’Appel et sa publication dans le Monde du 12 septembre, avec rectificatif amusé de quelques erreurs commises et propres aux grands médias quand ils relaient un message, ne visant le plus souvent que les noms qui leur sont connus. Histoire de rester en famille peut-être...
Les grands médias ignorent la signification du mot collectif. De ce point de vue là, donc, nihil novi
sub sole.

Je n’ai pas encore lu la totalité du document que j'ai reçu seulement ce matin. Je l'ai néanmoins parcouru en diagonale et j'ai eu ainsi un aperçu des commentaires - tous plus affligeants les uns que les autres - que l’Appel des 451 a pu susciter de-ci de-là et que la brochure a réunis sous le chapitre Pot pourri des commentaires.

Chers lecteurs de L’exil des mots, je vous souhaite bonne lecture de cette brochure. Je vous donnerai la totalité de mon sentiment après ma propre lecture et, le cas échéant, si les objectifs et la stratégie mise en place pour les atteindre sont à mon goût, la nature exact de mon engagement aux côtés du collectif.

Bon week-end à toutes et à tous.

09:46 Publié dans Appel des 451 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.11.2012

Rigolade à pas cher

littérature, politiqueJe pense que Copon et Fillé ne sont pas des grands sensibles aux messages historiques : organiser un scrutin le 18 brumaire aurait dû leur inspirer la crainte d’un coup fourré.
Qui ne manqua pas d’arriver.
Mais bon, moi ce que j’en dis c’est que le linge sale se lave en famille, même si là, il s’agirait plutôt d’oripeaux crasseux et qu’il faudra pour arriver au blanc, une grande famille… Au moins jusqu’au troisième degré.

Blague à part, ce qui est quand même déroutant pour l’esprit quand on prend un peu de recul,  - oh, pas beaucoup,  juste un ou deux millimètres ! - c’est de considérer que ce sont ces apôtres-là, à peine plus adultes que des mômes de CM1 et en tout cas beaucoup moins honnêtes que bon nombre de voyous croupissant dans des cellules, qui veulent monter au pinacle, diriger un pays, donner la leçon citoyenne et redresser le tout à coups de lois.
Qu’ils apprennent donc d’abord à redresser le peu de tête qui leur reste. Ça devrait les occuper un moment !
Et là n’est pas le spectacle exclusif des bandits situés sur ma droite ! A Reims en 2008, le champagne n’avait pas coulé à flots non plus et les mêmes tripotages malsains avaient bien eu lieu, semble-t-il,  derrière le sacro-saint rideau des burnes des urnes.
Misère ! Comment ne pas en rire, vieux camarade qui fut mon ami, si nous ne voulons pas avoir à en pleurer ?
En fait, je dis ça comme ça, je semble m’en affliger comme un honnête homme que je ne suis pas forcément, mais, dans le fond, ça me réjouit fortement, toute cette dépravation. Ça me réjouit parce que c’est quand même un plaisir - je vous laisse en apprécier la qualité - que de voir des gens qui ne vous inspirent que mépris et colère, se rouler dans la boue comme des gorets dans leur lisier ! Je ne serais pas très à l’’aise avec mon sentiment du monde - un sentiment qui m’est apparu dès lors que j’eus trois poils sous le menton - si ces pourceaux s’avéraient avec le temps être des seigneurs de la probité, des magnanimes, des hommes d'esprit et de bien.
J’en ferais une bobinette ! Obligé de me remettre en cause de fond en comble et je n’ai plus trop le temps de faire ce grand ménage !
Alors, messieurs, continuez donc à vous ébrouer dans la fange et à donner joliment du groin. Pendant ce temps-là, au moins, vous ne ferez pas de grosses bêtises et ne souillerez que vos costumes !
Et puis, je le répète, c’est quand même pour le libertaire, l’alcoolique, le réprouvé, le sans foi ni lieu, un sacré cadeau.
Las ! Las ! Las ! Depuis le temps qu’il y a des hommes et qui vous regardent, peu sont venus pour en tirer la leçon qui s’impose!

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20.11.2012

La leçon

new-enjoy-english-anglais-5eme-manuel-de-l.jpgC’est la nuit. Une nuit pressée de tomber ; nuit de novembre qui baisse ses rideaux dès quinze heures. Des brouillards silencieux enveloppent le village.
C’est l’heure des leçons.
- Tu me fais réciter mon anglais ?
Je pose mon livre, un peu agacé. Non pas par la gamine, mais par le livre. En mémoire de la forêt, de Charles T. Powers. Agréable à lire, certes, mais traits outrageusement forcés sur la campagne polonaise, communiste et forcément
alcoolique. Presque du Zola. Quelques inepties aussi, comme ce gars arrêté près de Varsovie avec du porc clandestinement abattu dans le coffre de sa voiture. Arrêté sur l’autoroute, dit le livre. Ouais, dans un pays exsangue qui devait en compter une trentaine de kilomètres, vers Cracovie.
Mais ce n’est pas le sujet. Je vous reparlerai de ce livre que je viens de poser, agacé.

- O.K. C’est quoi au juste?
- Des bouts de phrases qu’il faut savoir traduire.
- Ah ? Curieuse pédagogie, ma foi ! Fais voir…
- Tu me les dis tout haut et je traduis. Il y aura un contrôle demain. Oral.
- Ah ? Bon.  J’y vais : Have you ever played tennis ?
- Est-ce que tu as déjà joué au tennis ?
- Oui, mais faut que tu le dises en polonais.
- Pourquoi donc ?
- Parce que, demain, si tu traduis en français à ta prof, elle va faire la tête. Et je suis poli.
- Mais, à elle, je répondrai en polonais.
- Réponds-moi en polonais, donc, pour être bien dans la situation.
- D’accord.
- I’ve never eaten spinach.
- C’est bête comme tout, ces phrases, tu ne trouves pas ?
- Si, un peu. Mais ça n’est pas le problème. Alors ? I’ve never eaten spinach.
- Je n’ai jamais mangé d’épinards.
- C’est du polonais, ça ?
- Ecoute, j’y arrive pas. Je te traduis en français parce que tu es français ; la prof est polonaise, je lui traduirai en polonais et tout le monde sera content.
- Bon. Comme tu le sens…

C’est exactement ça : comme tu le sens. Sentir la langue de l’autre et s'y couler.
Et la sienne alors, de langue ? Admiratif devant ce jonglage spontané en trois langues de la part d'un enfant.
Savoir sans problème choisir la musique de l’interlocuteur, ça me sidère toujours, moi le bien médiocre linguiste.
 

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16.11.2012

Chassé-croisé

index.jpgLe plus illustre de mes compatriotes - pour l’heure et, si j'en crois la rumeur, pour cinq ans, - est cet après-midi en visite à Varsovie.
Alors, évidemment, par un vilain et coupable réflexe franchouillard, je me suis laissé aller à lire son programme. Voir, par exemple, s’il avait prévu de pousser 200 km à l’est, jusqu’à la frontière, pour venir prendre un thé à la maison. Mais non, je n’ai rien vu de tel. Son service com. est vraiment en dessous de tout !
En revanche, j’ai lu :
« Parmi eux (ceux qui l’accompagnent, NDLR) figureront les dirigeants d'EDF, Henri Proglio, et d'Areva, Luc Oursel. L'industrie française est sur les rangs pour la construction d'une centrale nucléaire dans un pays qui n'en compte encore aucune.
Il sera aussi question de la modernisation des forces armées et notamment de la marine de guerre polonaise. Le groupe de construction navale de défense français DCNS sera également du voyage.»
Hé ben, mes aïeux, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne s’agit pas là d’une visite de courtoisie ! Le VRP a fourré dans sa besace tout un attirail de marchandises à fourguer, et non des moindres, de l’atome, des armes et des navires !
Quand on parle de paix, le cul sur des canons *, chantait le bon poète sétois.

Questions de com-pé-ti-ti-vi-té, tout ça ! Voilà le maître mot, le passe-partout ouvrant les portes de la paix sociale. Mais à prononcer lentement, en arrondissant l'orifice buccal jusqu'à ce qu'il prenne la configuration d'un joli petit cul de poule. Si vous n'y arrivez pas, prenez modèle sur Merkel, là, en haut ; voyez comme elle le fait bien, même en allemand ! Et voyez comme François est attentif à la leçon !
Histoire, donc, de relever le niveau des entreprises françaises, de relancer l’économie, de briser la dette en endettant au passage les rusés Polacks qui ne le sont pas encore jusqu'à l'asphyxie, d’augmenter un chouilla les salaires à l’aube de 2017,  de récupérer la note AAA peut-être, et,
avec tout ça, de tenter une périlleuse réélection.
Et Varsovie dans tout ça ? Ben, personne n’en parle. Enfin, j’espère que le bon François ne commettra pas la bourde de l'autre excité qui, de passage lui aussi en Pologne pour vendre je ne sais quoi, avait déclaré, paraît-il  : vous êtes le seul pays auquel on n’a pas réussi à faire la guerre !
Qu’en termes galants ces choses-là furent dites ! Charmant ! Il avait un sens de la dialectique apaisée, ce gars-là !
Un pays qui n’en compte aucune, qu’il dit le journaliste, en parlant des centrales nucléaires… Comme s’il s’agissait là d’une épouvantable carence qu’il faudrait pallier en vitesse. Veulent nous balancer leurs merdes, les voyous ! Je comprends mieux que François n’ait pas invité Cécile à venir faire un p’tit tour romantique sur les remparts de Varsovie. Fait pas chaud, en plus…
Bon, ceci dit, à propos de centrales nucléaires, c’est vrai qu’il n’y en a pas en Pologne. On marche au charbon ici, comme au bon vieux temps de la Révolution industrielle. Mais les Russes, tout près, dans l'enclave de Kaliningrad, en ont une et les Lituaniens aussi, un peu plus au nord. Alors… En cas de pétard, les effluves mortelles ne font certainement pas longer sagement les frontières, comme entre la France et l’Allemagne, en 1986 !  

Pendant ce temps-là, tiens, je lis aussi que la môme Merkel, elle, est chez Poutine. "Pour y parler des droits de l’homme." Non ? Si ! Incroyable ! Elle enseignerait la musique à un cochon, la brave chancelière ! Elle ne recule vraiment devant rien. C’est le gars qui vient d’écoper de quatre ans de camp pour avoir manifesté dans la rue contre Poutine qui doit être béat d’admiration !
Non, tout ça, ça sent le pipeau. La rigide chancelière a sans doute, elle aussi, dans son cartable quelques prospectus alléchants à montrer à Moscou.
Un à Varsovie, l’autre à Moscou, donc. Le redressement de l’Europe est entre les mains du couple franco-allemand, citoyens !
Bon allez, je m'en vais prendre un thé chez moué, puisqu'il ne veut pas s'aventurer jusques là, ce monsieur.

A lundi !

* Le Vieux normand

13:50 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, politique |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.11.2012

Appel des 451 : réponse partielle à monsieur Pierre Mari

littérature

Signataire de l’appel des 451, je vous engageais il y a quelque temps, ici même, à signer ce texte. En consultant la liste des signataires, j’ai d’ailleurs récemment eu le plaisir de constater que quelques camarades y avaient apposé leur nom, suite à mon invitation.

J’ai également eu l’occasion de lire une critique de cet appel, faisant écho, semble-t-il, à sa parution dans le Monde du 12 septembre dernier.
Et c’est à cette critique signée Pierre Mari et publiée sur le blog de Juan Asensio, qu’il me plaît de réagir, à titre tout à fait individuel.
Je passe rapidement sur le ton tantôt cordial et sérieux, tantôt émaillé de quelques pointes trempées au curare aussi méchantes qu’inutiles, telles que celle qui taxe les signataires de tartufferie. Monsieur Mari, ce qui l’honore, semble réclamer un élargissement et une clarification du débat. Le moins que l’on puisse dire c’est que, déjà, il ne va pas contribuer beaucoup à cette clarification en usant de tels qualificatifs, faciles, éculés, passe-partout, et, surtout, à la portée de n’importe quel imbécile faisant mine de s’opposer à n’importe quel engagement ou projet.
De même le choix de son titre : Confusion et comédie.
- Confusion, je suis prêt à cautionner. Le sujet est tellement complexe que bien malin qui l’embrasserait tout entier dans un seul texte de deux pages. Sans doute pas plus les 451 que monsieur Pierre Mari lui-même. Disons un condensé troublant des problèmes abordés. C’est peut-être, effectivement, un défaut du texte, mais ces problèmes sont tous intimement liés les uns aux autres et en aborder un pour en négliger un autre pervertirait sans doute l’approche et le raisonnement.
Et puis ce texte est une invite à la résistance, sinon à l'offensive. Il est donc d'abord d'ordre général. Nous verrons bien en quoi - les esprits s'aiguisant dans la pratique plus sûrement et plus courageusement que dans la spéculation -il deviendra plus clair et plus opérationnel.
- Comédie,
voilà encore un de ces jugements moraux, un de ces jugements à l'emporte-pièce, mettant là directement en cause la bonne foi des signataires, ce qui ne participe pas non plus d’un esprit franchement tourné vers la critique sereine sur un sujet qui nous tient tous à cœur, mais du procès d'intention pur et simple. Presque de la charge ad hominem.
C’est bien dommage parce que beaucoup de traits mis par ailleurs en exergue par Pierre Mari méritent de retenir l'attention.

En substance, celui-ci, énoncé en conclusion : «Il y a des raisons d’estimer que le livre numérique est un gadget dérisoire et barbare (j’avoue que je les partage très largement); mais devant le spectacle de la gent plumitive et caqueteuse, déchaînée contre l’e-book émissaire pour mieux faire oublier sa propre impuissance, il y a d’aussi bonnes raisons, pour peu qu’on garde le sens de la farce sociale, de se laisser aller à la plus explosive hilarité. »
Nous souhaitons tout d’abord bon éclat de rire à Pierre Mari, en espérant vivement que ce rire, faisant écho aux ébrouements d’une gent plumitive et caqueteuse, ne se mue pas bientôt en un disgracieux et misérable gloussement de dindon.
Mais soyons sérieux et restons concentré :
pour m’y être moi-même un moment fourvoyé avec deux ouvrages publiés chez pubis.pet en 2008 et 2009,  je suis bien d’accord pour dire que le fichier numérique (et non le livre numérique, monsieur Mari, car ce fichier de bricolage néo-technique n’est pas plus un livre qu’une poule pondeuse n’est un tyrannosaurus même si elle présente avec lui, paraît-il, quelques infimes similitudes génétiques), pour dire, donc, que ce fichier est un gadget.
N’accusons cependant pas, effectivement, son effervescence et son relatif succès chez les courtisans thuriféraires de la modernité de l’objet au mépris du sujet, d’être peu ou prou responsables de la décadence du livre ; ce serait faire bien trop d’honneur aux ravaudeurs de numérique que de leur attribuer une quelconque influence sur le cours dramatique des choses.
Ces Bouvard et Pécuchet de la littérature dite dématérialisée ne sont en fait que les petits opportunistes d’une grosse décadence, dont les racines sont beaucoup plus lointaines et profondes. Ils sont mouches grouillant sur un cadavre dont ils ne sont nullement les assassins ; ils ne sont pas des prédateurs mais des charognards. En gros, le fichier numérique participe d’un abandon général (et ancien) de l'exigence de qualité dans la lecture et l’écriture, celles-ci s'étant honteusement soumises aux conditions ambiantes d’un monde exclusivement mercantile. J’insiste, monsieur Mari, sur l’adverbe exclusivement, parce qu’il sépare profondément notre présent de règne absolu de la marchandise et des rapports sociaux spectaculaires (qu’on me passe la phraséologie situ) «de la monarchie de Juillet ou le Second Empire», où cette même marchandise en était encore à l’aube de ses développements, quoique déjà fort expressifs, et non au stade de la marchandise pour la marchandise se développant et se recréant uniquement pour la pérennité de son image au détriment de son utilité.

Le livre a donc disparu - ou tend à disparaître - derrière une image du livre.
Le fichier numérique, autoproclamé livre, participe ni plus ni moins de cette chose que les spécialistes chargés de mettre le néant en action appellent l’e-économie et d’une résignation de l’esprit dans la littérature, comme dans toutes les autres formes d’art. Il n’est qu’un épiphénomène sur lequel il serait malsain de s’attarder : on risquerait de lâcher la proie pour l’ombre.
Adel Abdessemed et sa grotesque statue de Zidane ne sonnent pas le déclin de l’art sculptural : ils sont ce déclin.

Il y aurait, évidemment, bien d’autres points sur lesquels le texte - bien écrit, notons le - de monsieur Mari mériterait réponse plus exhaustive.
Je ne m’en sens pas le courage aujourd’hui et n’en ai guère le temps. L’objectif de ce billet est surtout de porter ce texte et ce débat embryonnaire à votre connaissance et, vœu pieux s’il en est, de vous engager à y participer.

14:05 Publié dans Appel des 451 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

13.11.2012

Murs

Portes de fer
qui s’ouvrent
qui claquent

veules promesses
longtemps déjouées
inscrites aux primes étoiles
des voies lactées
pas de surprise
comme venu
déjà

dormir
les chiens toujours vont au chenil
des odeurs rances
libertés égorgées
marches de crabes
sournois sur les coursives
et rêves peureux sur les non-dits
étroitesse malsaine
infects camemberts où s’agacent
les mouches d’un air putride
qui dansent aux
bruits des voix qui
hurlent
la douleur et les ordres
silences de vaincus

bourdons de radio
d’autobus au dehors
sous le Pont-Neuf
coule le Clain
à des siècles d'ici
à trois nuages bleus
  par-delà la lumière
déchirée  de
  six ombres verticales
tranxène pour
tes chaînes

valium pour delirium

et post-coma enfin
des gestes de survie
l’autre enfermement
celui des autres
au trottoir

tout droit de béton
il tourne en rond
l’espoir derrière les murs
cicatrices cousues
cicatrices quand même
et les rues qui défilent
les passants qui s’faufilent
entre la peur d’crever
et l'angoisse de vivre
les gardiens sont dehors
les gardiens sont dehors
ils sont dehors
et
gueulent
gueulent
ils gueulent
de plus en plus fort
et de plus en plus loin
rouges
comme le sang qu'on pissait
sur des tinettes immondes
où musardaient des rats
au museau de dément
ils gueulent

dans le vide sans fond
d'un océan où baigne
à perdre pied bientôt
la froide absurdité
des solitudes
humaines

12:05 Publié dans Acompte d'auteur, Musique et poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

11.11.2012

Archéologie animale

littératureLa découverte et l’interprétation des traces tangibles de la mémoire, l’archéologie, permet aux scientifiques de la discipline de reconstituer, tessons après tessons, outils après outils, l’histoire.
L’histoire des hommes. Mais qu’en est-il de celle des champs, des forêts et des chemins ? Cette histoire "naturelle", on le sait, est toujours fonction de celle des humains, la conquête de l’environnement et de la matière ayant été le moteur principal de leur évolution, jusqu’à l’atome et, après nous…comme disait le despote éclairé.
Faire l’archéologie de la forêt, par exemple, c’est faire l’archéologie des rapports entre cette forêt et l’homme, de la grande forêt hercynienne jusqu’à la forêt d’aujourd’hui, parcellarisée, démantelée, hachée plus ou moins menue selon les pays et les régions, et si on voulait ouvrir un chapitre nouveau (j’ignore s’il existe) de l’archéologie en investissant la mémoire des choses de l’environnement, ce chapitre ne serait bien évidemment qu’un sous-chapitre, car il faudrait alors considérer l’environnement, hors évolution naturelle et climatologique, en tant qu’outil utilisé par l’intelligence humaine.

C’est bien une des grandes questions sur laquelle achoppent actuellement les hommes devant l’épuisement manifeste, l’usure visible, de l’outil  : les uns sont préoccupés par la sauvegarde de l’idéologie de la croissance et donc par la sauvegarde de l’exploitation forcenée de cet outil, les autres sont soucieux de la sauvegarde de l’outil lui-même- ce qui est un non-sens métonymique car il s’agit en fait de la sauvegarde de la vie humaine en tant qu’utilisatrice de l’outil -, les uns attribuant donc les changements climatiques à une logique autonome de l’individu cosmique "terre", les autres l’attribuant à une utilisation anarchique et abusive. Tous cependant sont des archéologues du futur, en ce qu’ils projettent leurs idées et leur comportement sur une utilisation future et un devenir de l’environnement-outil.
Vaste débat sur lequel je suis bien trop incompétent pour mettre mon grain de sel, même si je déteste au plus haut point l’idéologie de la croissance lamentablement amalgamée, pour cause de profit, avec le bonheur humain.

Il en va des animaux comme de la forêt. Faire l’archéologie du cheval, autre exemple, commanderait que l’on parte de son état initial, sauvage, pour aller vers sa domestication, comment et pourquoi. Puis qu'on analyse le cheval à travers les guerres, l’histoire du déplacement, l’histoire de l’agriculture, l’histoire des transports, l’histoire de la poste, jusqu’au…PMU !
Et les petits animaux ? Les insectes, par exemple. Et, parmi ces insectes, ceux que nous avons domestiqués, transformés en outils, les abeilles ?
L’élevage proprement dit de ces insectes pour en tirer le maximum de miel, ne date en fait que du XVIIIe siècle. C’est donc assez récent. Une archéologie de l’outil "abeilles" devrait donc comporter deux grands chapitres : les abeilles et le miel avant et après ce XVIIIe siècle.
Car la récolte du miel, elle, est vieille de 12 000 ans environ…La récolte en ruches sauvages, dans les troncs d’arbre. C’est donc la très longue époque d’avant la révolution néolithique, l’époque du prélèvem
ent simple, de la cueillette.
Plus tard, avec le néolithique, partout en agriculture l’élevage, l'ensemencement et la plantation se substituèrent à la cueillette et c’est ainsi que naquit l’apiculture primaire, qui connut son essor dans l’antiquité, notamment dans la Grèce Antique.
Pline l’Ancien écrivit un véritable traité d’apiculture, comment transporter le tronc renfermant l’essaim, comment le conserver, comment en extraire le miel sans détruire la colonie, etc. Virgile également consacra un chant des Géorgiques à l’apiculture.
Voilà, succinctement, très succinctement, l’archéologie de l'abeille, qui ne serait qu’un sous-sous-sous-chapitre, un paragraphe, que dis-je ? à peine une demie-ligne, de l’histoire de la conquête environnementale.


Ces quelques réflexions, qui vous semblent sans doute amphigouriques, m’ont été inspirées par les ruches sauvages conservées en l’état dans la forêt primaire de Białowieża, et qui sont devenues une curiosité mondiale.
La récolte du miel constituait une des ressources de la forêt. L’apiculteur de l’époque et de ces lieux - forêt de
Białowieża du XVIe siècle - ignorait encore qu’on pouvait transporter la ruche naturelle et en construire même la réplique. Ne s'étant pas encore dissocié totalement de sa terre, il considérait que la récolte du miel était l’exclusivité de la forêt profonde et, plus encore, qu’elle ne pouvait se faire que sur des arbres très élevés, principalement des pins. Cette façon de concevoir l’outil environnemental, façon néolithique, a perduré jusqu’au XIXe siècle, alors qu’en Europe de l’ouest l’apiculture sauvage avait disparu dès le Xe siècle  !
Mais l’homme néolithique, de cette époque pourtant moderne, avait un redoutable concurrent, l’ours. Il lui fallut donc inventer un outil qui l'en préserverait. Il plaça devant l’entrée de la ruche sauvage un énorme balancier, un tronc d’arbre entier verticalement suspendu aux branches les plus hautes. L’ours gourmand et rageur repoussait alors ce balancier d’un violent coup de patte et le tronc revenait, par effet de boomrang, le frapper. Souvent même, le choc le faisait chuter de l’arbre et, dans ces cas-là,  il venait s’empaller sur des pieux aigus prélablement installés au sol.
D’une pierre deux coups : l’homme sauvegardait le miel et récoltait la peau de l’ours...après l’avoir tué !
Cet ingénieux balancier est donc un outil dans l’outil de l'outil. Un mot de l’archéologie devant lequel je suis un instant resté pantois, mesurant l’ingéniosité des hommes lointains face à la complexité environnementale.
Ces lieux intacts, les derniers de la forêt qui recouvrait toute la plaine européenne, sont des sanctuaires, vraiment.

 

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09.11.2012

Le ciseleur

P.jpgAvec Les deux oncles, La tondue (1964) fut un des titres les plus contestés de Georges Brassens.
Ce sont là deux textes qui sautillaient allègrement sur cette ligne ténue, entre tolérance, humanisme et collaboration ; cette ligne sur laquelle vous guettent toujours les croquants, les braves gens et les faux-culs, pour voir si vous n’allez pas perdre l’équilibre et franchir, pour leur délectation, les zones honnies.
Ce sont des textes à hauts risques. D’autres que Brassens, parmi lesquels de nombreux écrivains de renom, s’y sont brûlé les doigts.
La Tondue fut interdit sur les ondes radiophoniques parce que le poème rendait quelque justice, sur le ton de la dérision, aux femmes tondues à la libération, souvent par des résistants de la dernière heure, souvent par esprit de revanche malsain, souvent de façon abusive, sur des femmes dont le crime avait été d’aimer «un ennemi», ou, dans le pire des cas, d'éconduire un con patriote transi.
Censurée, donc, la chanson, car la mémoire était encore très vive sur le sujet, tant du côté des «tondeurs de chien» que de leurs victimes.
Je dis cela en gros ; il y a bien d’autres messages dans ces vers menés de façon alerte. J’en reparle car ils recèlent une des plus belles figures de style du sieur Brassens, avec une syllepse absolument savoureuse.
Le narrateur assiste donc, impuissant et silencieux, au massacre d’une belle chevelure par des bonnets phrygiens excités comme des poux. Lâchement, il laisse faire. Mais quand les exécuteurs en ont terminé de leur basse œuvre, il ramasse dans le ruisseau une mèche de cheveux et se la colle à la boutonnière. Pour rendre un hommage attendri, en quelque sorte, à la victime et, du même coup, tourner en dérision le patriotisme des justiciers à la ramasse, en s’affublant d’une décoration postiche.
Cela n’est évidemment pas du goût patriotique des coupeurs de nattes :

En me voyant partir arborant mon toupet,
Arborant mon toupet,
Tous ces coupeurs de nattes, m’ont pris pour un suspect,
M’ont pris pour un suspect.

Qu’arbore donc cet insolent ? Son culot ou, plus prosaïquement, plus visuellement, une touffe de cheveux ?
Au choix… Parce que les deux.

On ne se lasse ainsi jamais de chanter Brassens parce que, outre le plaisir de la musique - qui n’est rudimentaire que pour ceux qui n’ont jamais été musiciens -,  il y a cette orfèvrerie des mots, partout présente.
Dans cette même chanson, où il est dit :

J’aurais dû prendre un peu parti pour sa toison,
Parti pour sa toison

je ne puis m’empêcher, à chaque fois, de penser aux Argonautes.
Et je ne m’inquiète pas de savoir si le poète l’a voulu ou non. Le fait est que la musique des mots est là, qui ouvre plus loin, bien plus loin, que les mots.


10:07 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.11.2012

Trois nouvelles rebelles

chiendents19.jpg




La revue Chiendents des éditions du petit véhicule vient de paraître ; c'est  un joli petit livret, cousu main et illustré par Nicolas Désiré Frisque, Trois nouvelles rebelles de Philippe Ayraud, Stéphane Beau et mézigue.
Merci à eux -
les éditeurs - et à Stéphane pour l'envoi dont il me gratifia d'une dizaine d'exemplaires.

Chiendent : mauvaise herbe. Au sens brassensien de l'expression.

 

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06.11.2012

Passez-moi les bracelets, je vous prie…

mairie.jpgJe m’en veux déjà de sombrer pour la énième fois dans un commentaire de l’inactualité des actualités au lieu de vaquer joyeusement à mes propres affaires. Je sens que je vais encore m'énerver et c'est pas bon pour ma santé, ça.
Mais c’est plus fort que mon désir de silence : quand je lis certaines choses, ne seraient-ce que des entrefilets, j’ai envie de mettre mon grain de sel dans cette soupe.
Comme si je risquais d’être enterré sous des tonnes de mutisme pour n’avoir pas levé le petit doigt.

En ces temps de vide intégral de la pensée, on débat donc à qui mieux mieux sur ce fameux sujet de société que constituerait l’institution légale du mariage homosexuel.
On a envie de dire que politiciens, législateurs et spectateurs-bouche-bée n’ont vraiment pas autre chose à foutre que d’enculer les mouches !
Car qu’est-ce qu’un homosexuel ? C’est un homme ou une femme qui vit librement ses désirs sexuels, qui assume son attirance amoureuse pour une personne du même sexe que lui ou qu’elle, et qui est donc à la recherche d’une conjugaison de son bonheur avec celui de l’être aimé.
Et je trouve qu’il faut être tombé bien bas - ou n’être jamais monté bien haut - pour ne pas considérer ça tout naturel, juste, normal et humain. Le fait même d'en parler souligne un triste état d'esprit. Nous sommes d’abord sur terre pour vivre notre vie telle que nous entendons qu’elle soit vécue, surtout du point de vue des désirs profonds, ceux qui demandent à s'exprimer par-delà le bien et le mal.
Alors qu’est-ce que le mariage vient foutre là-dedans, nom d’une pipe ?! J’ai toujours été hétéro, moi, je ne m’en porte pas trop mal, j’ai eu beaucoup de désirs, vécus ou pas, je ne suis pas mécontent des rencontres que j’ai faites au cours de ma vie et je ne suis pas marié pour autant.
Qu’est-ce qu’ils attendent donc, les homos, de ce passage devant m’sieur l’maire ? Qu’est-ce qu’ils attendent ? Que leurs amours soient plus florissantes ? Que leurs désirs soient plus épanouis ?  C’est ça ? Que nenni !  C’est d’avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs que les hétéros qui ont fourvoyé leur bel amour entre les pages du code civil ! Misère de misère ! Ils ne demandent pas à avancer, ils demandent à être rétrogradés au rang des aliénations les plus castratrices. Un droit, le mariage ? Plutôt un formulaire civil- le plus souvent parfumé par le goupillon - bourré de devoirs moraux, économiques, intellectuels, tous aux antipodes de l’amour !
Il n'y a qu’à divorcer pour s’en rendre compte et voir à quel point le sordide législateur a su mettre en œuvre toutes les bassesses de l’esprit humain quand sonnent la fin des amours et, tout naturellement, celle de l’envie de vivre ensemble !
Tellement que beaucoup choisissent les amours de l’ombre, les cinq à sept,
les orgasmes volés au quotidien des jours dans les sous-bois printaniers ou les chambres d’hôtel borgne, plutôt que d’aller s’enferrer dans des procédures sordides, et surtout -pour les malades de la morale sociale - plutôt que de devoir montrer à tout le monde leur désamour et avouer devant un magistrat qui n’en a cure que leur compagne ou leur compagnon ne les fait plus bander !
La bandaison, papa, ça n'se commande pas !
Vil ! Affreux !
C’est ça, qu’ils veulent donc les homos pro-mariage ?! Aussi cons que les hétéros les plus normatifs. A la recherche d’une feuille d’impôts plus avantageuse, d’une sécurité sociale à deux têtes, d’un droit à crédit plus clément, d'une pension de réversion. Bref, que de l’amour dans tout ça !
Tenez, je suis tombé l’autre matin sur un ancien courrier, très personnel. Le courrier d’un avocat qui me disait gentiment : "le fait d’avoir vécu en union libre pendant 27 ans avec une personne ne vous donne droit à aucune indemnité ni prétention à ce que vous avez pu construire avec cette personne pendant cette période. "
C’est clair… Le législateur s’en fout de vos amours, de comment vous assumez votre bonheur. Ce qu’il veut, sous couvert de générosité et d’ouverture d’esprit, c’est vous avoir dans sa pogne en inscrivant sur son état civil votre petite cellule économico-familiale.
Le numéro de SIRET et le chiffre d'affaires de votre SARL du sexe, c'est ça qui l'intéresse.

Alors, législateur et homo, faites donc ce que bon vous semble. Toi, tends-lui les chaînes qu’il te réclame à grands cris et toi  empêtre-toi à ta guise dedans, mais, de grâce, foutez-nous la paix avec vos élucubrations de faux-culs !

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05.11.2012

Villon le facétieux

Montfaucon.jpgAu cours de ces petites conversations, toujours fort agréables, qui ont lieu après une soirée musicale, on m’a plusieurs fois parlé de la Ballade des pendus.
Mettre en musique un des plus célèbres poèmes du patrimoine était en effet une prise de risques. Presque une outrecuidance.
Je le savais pertinemment et j’avais collé cette musique sur Les pendus pour mon plaisir personnel, solitaire, ne pensant nullement avoir à l'offrir un jour à un public.
Bien que ma traduction ait été appréciée, j’ai donc entendu une critique que je m’étais déjà faite, celle d’avoir interprété le poème sur un ton proche du pathétique, sans accentuer le côté sardonique, le deuxième degré, des prières adressées post mortem par les pendus aux frères humains.
Critique exacte car cette ballade est avant tout une mise en scène, une raillerie même, d’où le je de François Villon est d’ailleurs totalement - et volontairement - absent.

A la différence notoire de ce quatrain que tous ceux qui ont approché de près ou de loin François Villon,  connaissent sans doute :

Je suis François, dont il me poise
Ne de Paris emprès Pontoise,
Et de la corde d’une toise
Saura mon col que mon cul poise.

Ces vers font à mon sens figure originale dans l’œuvre de Villon, en ce qu’ils sont, ou du moins semblent être, purement autobiographiques, écrits qu'ils ont été juste après sa dernière condamnation de 1462 à être étranglé et pendu ; condamnation dont il fera appel et qui sera commuée en dix ans d'interdiction de paraître sous les murs de Paris.
La prudence est toujours de mise quand on aborde la vie de Villon. Les indices les plus nombreux dont nous disposons sont ceux présents dans son œuvre et c’est une œuvre à tiroirs. Une œuvre impure, qui mêle fiction et réalité avec tant d'ingéniosité et de franchise qu’il n’a jamais été aisé de dissocier réellement celle-ci de celle-là.
Le génie du poète voyou - anarchiste avant l’heure comme on se plaît parfois à le dire- fut en effet de toujours jouer entre traits autobiographiques bien distillés, extrapolations, parodies, dérisions, et contradictions. A telle enseigne, qu’il compose même une Ballade des contradictions :

Je meurs de seuf auprès de la fontaine,
Chault comme feu, et tremble dent à dent ;
En mon pays suis en terre loingtaine

Villon s’applique toujours à déconstruire le réel par la caricature, le jeu de mots et la parodie, passant du ton grave et sensible à la raillerie la plus joyeuse, mais aussi en usant d’une langue compliquée, bigarrée, mariant archaïsmes, argot des voyous, vieux français de l’époque et mots et tournures annonçant la lente évolution de la langue vers le corpus contemporain. Nous sommes à la fin du Moyen-âge.
Le Testament, rédigé au sortir de sa captivité à Meung-sur-Loire, est donc un faux testament, cruel avec ses légataires et qui brocarde avec force ironie, justice, finances et autorités religieuses, dans un langage également accessible au lettré qu'au voyou de l'époque.
Rabelais - quoique fantaisiste sur le sujet - dira au  siècle suivant, que Villon était un homme de théâtre. Presque un metteur en scène.

Mais ses déboires avec la justice pour le meurtre commis sur un prêtre, Philipe Sermoise, le 5 juin 1455, le cambriolage du collège de Navarre et la rixe avec un notaire, Ferrebouc, lui valurent in fine ces fameux dix ans d’exil de la ville de Paris et sa disparition, nul n’a su dire où et quand.
Le poète disparu, sa poésie connaît la célébrité. C’est en effet à la faveur de cette disparition mystérieuse, non élucidée, que Villon entra dans la légende dès la fin du XVe siècle parce que son œuvre était profondément ancrée dans son temps et avait échafaudé une figure multiple, contradictoire et attachante :

D’ung povre petit escollier,
Qui fut nommé Françoys Villon.

On le sait, Villon sombrera dans trois siècles d’oubli, de 1533 à 1832. Il sombrera dès que sa langue acrobatique et ses mœurs de jouisseur turbulent ne seront plus comprises de l’époque nouvelle, avant d’être remis au jour par des archéologues de la langue et de la poésie.

Pour en revenir à ce fameux quatrain donc, où le cou éprouvera  bientôt  le poids du cul, il est indispensable de constater que Villon commence sur une ambiguïté, François désignant dans la prononciation en même temps le prénom et la nationalité.
Ce qui change tout. «Je suis Français et ça me fâche, ça m’emmerde ». En plus, Français de Paris. Ce qui est un comble.
Ce calembour est dirigé contre ceux qui l’ont condamné à Paris et surtout contre les protagonistes de l’affaire Ferrebouc dans laquelle son complice, Robin Dogis, bénéficia d’un jugement plus clément parce qu’il était savoyard.

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02.11.2012

Petite piqûre de rappel

1 (2).JPGJ’ai toujours eu pour novembre, mois honni, première marche de la descente vers l’obscurité, antichambre des frimas, mois des brumes et des chemins dégoulinant de pluie, une affection toute particulière.
L’hiver dénude les formes du monde et se fait architecte de l’essentiel.
Je ne m’explique pas ce goût pour la décadence de la lumière. Je sais, aussi, que c’est pour moi la saison d'une plus forte envie d’écrire, aussi benêt que cela puisse paraître d’avoir une prédilection saisonnière pour l’écriture.
Le fait est. Le reste n’est que spéculation de type normalisant et intellectuel.
Las ! Las ! C’est un mois qui commence par une énième pantalonnade de l’église catholique dans ses nombreuses entorses faites par sa souveraineté au calendrier. La Toussaint du 1er novembre, comme la plupart des grandes fêtes catholiques, Noël, Pâques, fait partie d’une stratégie historique chargée de frapper d’alignement les consciences, de les adapter à son dogme, par l’assassinat pur et simple des anciennes cultures païennes.
Au risque de brasser du poncif, il me plaît de rappeler quelques éléments.

Les Celtes divisaient l’année en deux saisons, l’hiver et l’été, et Samain, soit le nouvel an, était ainsi célébré dès l’affaiblissement notoire de la lumière, le 1er novembre. Cette nouvelle année était l’occasion de fêtes liturgiques immenses, de jeux, de joutes et, bien entendu, de bacchanales sans nom.
Ce jour-là, jour de la nouvelle année donc, symbolisait la fin d’un temps et la venue certaine d’un autre avec une nouvelle gestation des plantes et de toutes choses de la terre. Il  était ainsi en même temps le jour de communion entre le monde des morts, ce qui fut, et celui des vivants, ce qui est et sera. Les tombes étaient ouvertes, on y allumait des chandelles et les deux mondes avaient ainsi la prétention de communier allègrement.
Ces pratiques «barbares» perdurèrent longtemps après la victoire du christianisme. Trop longtemps. Tant que, de guerre lasse, le pape Grégoire IV suggéra en 835 à l’empereur Louis Le Pieux - fils de Charlemagne dit aussi, ben voyons, parfois, Louis le Débonnaire - d’instaurer une loi qui substituerait les saints de l’église aux morts des ignorants et de déplacer subrepticement une célébration, qui avait jusqu’alors lieu le 3 mai, à ce foutu 1er novembre et ses rites désastreux de rustres et de superstitieux.

Mais dans le cœur des sauvages, l’esprit de coutume est difficile à gommer, surtout quand il est joyeux. Partout en France et en Allemagne, on fit bien allégeance aux saints chrétiens mais tout en continuant de célébrer les morts en sauvages, notamment en évidant des citrouilles ou des betteraves et en les afflublant d’une chandelle intérieure, éclairant trois cavités, les yeux et la bouche.
Deux siècles après l’instauration de tous les saints catholiques, l’Eglise, à regret, en maugréant, décida donc de sanctionner, de récupérer plutôt, les superstitions populaires et instaura la fête des morts, le 2 novembre. Une sorte de modus vivendi, du donnant-donnant qui octroyait à ces foutus pa
ïens une petite place, reculée seulement d’un jour.
Ainsi fut fait et, ma foi, fut gommée la mémoire.
Pas tout à fait quand même. Et j’en veux pour preuve ce petit texte de rappel et votre lecture, sinon  approbatrice, du moins attentive.

S’agissant de cette église catholique et de mon aversion à son égard, on m’oppose souvent deux concepts qui n’ont en fait absolument rien à voir avec mon propos : la foi et la tradition.
La foi, je ne la discute pas. Jamais. Elle est une affaire d’intimité et chacun recherche son besoin de transcendance, de religiosité (et non de religion) là où s’expriment le plus profondément les dispositions de son âme. Même athée de sentiment, je n’ai pas l’envergure poétique, intellectuelle et raisonnable pour discuter de l’existence ou de l’inexistence d’un dieu. Mon propos est historique et dénonce les falsifications abominables, nombreuses, évidentes, honteuses, dont une institution s’est rendue coupable au cours des siècles.
Alors la foi, oui, respect, mais pourquoi donc aller en confier les manifestations extérieures à cette institution qui, à part pour les gens de mauvaise foi, justement, et les ignorants, n’est que commerce où la mort tient lieu d’article de luxe et la manipulation de force de vente ?
Tout cela me fait penser à quelqu’un qui serait épris d’un incommensurable et soudain besoin d’aimer et qui se jetterait tout de go dans les draps de la gourgandine la plus en vue, la plus autoritaire, la plus experte et la plus ancienne de la cité.
La tradition et les fondements de toute la société européenne ? Oui, mais que valent pour l’homme libre, une tradition et des fondements jetés sur des bases dont personne ne saurait sérieusement contester qu’ils sont d’abord mensongers et artifices d’une prise de pouvoir ?
Rien, sinon ce que valent au théâtre les trompe-l’œil quand ils ont capté l'attention du public au détriment des acteurs.

11:53 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET