29.03.2012

A quoi bon tout ça ?

Ayant, à part moi, répondu à rien ou à si peu de choses, je m'absente quelque temps.
Merci, lecteur, de ta fidélité de tous ces temps derniers
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28.03.2012

Écrire une chanson

PC280020.JPGA tort ou à raison, peu importe ici, l’expression écrire une chanson a toujours sonné faux à mes oreilles, ce qui est un comble.
Pour la chanson, je veux dire.

Faux et un peu niais, même.
On n’écrit pas une chanson. On écrit un livre, un poème, une lettre, une note, un post sur un blog, un article, un mail, un rapport,  un mot sur la porte qui dit qu'on revient dans cinq minutes, que sais-je encore ?
Mais une chanson, franchement  ?
Une chanson, c’est des mots soutenus par des notes. Des mots dits avec de la musique. Ou des notes qui soutiennent des mots, me direz-vous. Ça dépend. Ça dépend de ce qu’on fait en premier. A moins qu’on fasse à peu près simultanément les deux…

En ce qui me concerne, je prends ma guitare et si, tout à coup, il y a une suite d’accords, comme ça, égrenée au hasard,  qui me plaît bien, je chantonne des mots dessus… Des états d’âme du moment, tendresse, colère, amertume, vagues souvenirs …Neuf fois sur dix, on en reste là.
Ça s’appelle « un moment agréable. »
La dixième fois, ça peut se concrétiser…Ça peut. Pas toujours.
Alors, la rime et le verbe viennent, je dirais sous les doigts, comme s’ils avaient été là, avant, cachés sous l’harmonie des accords. Je rechante alors plein de fois ce qui a ainsi spontanément germé,  en changeant des mots quand même, en peaufinant le rythme, en permutant, par exemple, un accord mineur en son sixième plaqué en septième majeur…Si ça me plaît toujours, ça finit par faire une chanson.
Que je n’écris nulle part, ni notes ni mots. Sinon dans ma tête.
Je ne dirais pas alors que j’ai écrit une chanson. Je dirais plutôt, si je viens à en parler ou s’il me prend fantaisie de la chanter à des amis, que j’ai fait une chanson.
Bricolé ? Oui, si vous voulez…On peut dire ça comme ça. En tout cas, pas composé. Ça, ça  fait vraiment trop haut de gamme et je n’ai jamais eu la prétention de croire que quelques accords affublés d’une sorte de poème, puissent tenir lieu de composition.
Mais si on écrit d’abord un poème (au sens large, parce que le nombre de chansons qu’il nous est donné d’entendre, qui riment effectivement tout en ne rimant strictement à rien, faut tout de même pas appeler ça des poèmes), si on écrit, donc, d’abord des mots, qu’on est content et qu’on mette de la musique dessus, alors là, je dirais plutôt qu’on a écrit un poème et qu’on l’a mis en musique.
Toute proportion gardée, comme Ferré avec Rimbaud, Verlaine ou Baudelaire ou comme Brassens avec Aragon, Musset, Corneille, de Banville  ou Paul Fort.
Si on est un musicien confirmé, qu’on compose un véritable morceau, qu’on en écrive consciencieusement la partition avant de jouer quoi que ce soit et qu’on se mette en devoir, quelque temps après, de mettre un discours là-dessus, là, je dirais qu’on a fait une composition.
D'où est née une chanson ? Oui, si vous voulez..Là aussi, on peut dire ça comme ça. Mais alors en deux temps bien distincts, avec deux dispositions d'esprit complètement différentes. Deux écritures du monde qui, à un moment donné, ont voulu fusionner.
On n’a donc pas écrit une chanson, en soi. On a composé une partition et sur chaque note, on a collé des syllabes.
Voilà. Enfin, c’est ce que je crois.
Mais je peux me tromper.
Ça m'arrive assez souvent.

27.03.2012

Historique anecdote

russie.jpgPas trop envie d’écrire et, en plus, pas grand chose à raconter qui vaille vraiment la peine, alors je vous livre une anecdote lue dans une revue historique polonaise, Mòwią wieki, Les siècles racontent.
Les Polonais, qui ont longtemps cru que Napoléon victorieux des empires centraux serait leur libérateur, sont friands d’anecdotes sur son compte. Celle-ci est pourtant peu édifiante.
Après qu’il eut donné le signal de la retraite devant Moscou incendié, l’empereur vit son armée s’effilocher et se traîner lamentablement dans la neige et le froid des plaines de Russie, délabrée et harcelée par les cosaques. Lui, noblesse oblige, avait pris
la fuite loin devant tout le monde, avec une petite escorte et sur un traîneau.
Arrivé au Dniepr, il demanda à son guide de s’enquérir s’il y avait beaucoup de déserteurs français qui avaient déjà franchi la rivière.
Et le guide, renseignements pris, de  répondre :
- Non, sire, vous êtes le premier.

26.03.2012

Liaisons dangereuses et homonymies fâcheuses

Un homme nu venait, l’habit à la main.
Quelle drôle d’idée quand même !

A l’assemblée, les manifestants ont hué les députés.
Quand ? Quand ? Où ça ?
Où ça ?

Les héler serait vain !
Pas plus ? Que de laxisme quand même !

Les héros de la guerre 14 ont leur monument dans chaque village de France.
Oh !

Nos ennemis sont cachés dans les halliers.
Ça arrive assez fréquemment, ce genre de truc.

Les hanses n’existent plus.
Oui, on avait cru remarquer.

Dans ce pays, les haras ne sont pas brillants.
Ah  bon ? I sont comment alors ?

Les politiques déploient leur zèle.
Normal. Ils cherchent à voler.

Un Président de la République ne doit pas avoir de parti.
Le pauvre ! Déjà qu’il n'en avait pas beaucoup quand il n’était que candidat !

Les poules s’étaient échappées dès qu’on leur avait ouvert la porte.
Ah les salauds !

25.03.2012

L'agonie du réel

100_0768.JPG

 

La réification du monde par l'image est en bonne voie d'achèvement.

Un instituteur demande à ses élèves s'ils ont déjà vu des chevreuils en vrai.
Oui, moi, j'en ai vu, répond joyeusement un gamin.
Où était-ce ?
A la télé.
Oui, d'accord, mais dans la forêt, est-ce que tu en as vu ?
Mais, m'sieur, on n'emmène pas la télévision dans la forêt !

24.03.2012

Le jour où il me prit fantaisie d'être Néron

brule.jpgLa chaleur quelquefois était insupportable et le ciel, longtemps, refusait d'arroser la terre qui craquait et gémissait sous la soif. Les prairies devenaient jaunes, d'un jaune sale, les  arbres se recroquevillaient et leur ombre était moins fraîche à notre peau en sueur.
Les gerbes de blé dans les cours de ferme, en barges rondes comme des tourelles de château, libéraient prématurément leurs épis trop secs, abandonnant aux poules, aux canards, aux moineaux et aux mulots les grains précieux.
Le paysan poussait des cris de désespoir et de détestation en levant les poings au ciel et en expédiant sur la terre des crachats vindicatifs. Sa femme, pour absoudre le blasphème et implorer clémence, courait s'agenouiller dans la fraîcheur de l'église.
Le puits menaçait d'être à sec. Chaque seau en était extrait avec  parcimonie. On se contrôlait jalousement, on se disputait, on s'accusait mutuellement de dilapidation.
Un peu partout se déclaraient des feux, sans qu'on en sache l'origine. C'était dans une meule de foin, c'était dans une grange, c'était dans un chaume, c'était dans une forge, c'était dans une remise, c'était, désastre suprême, dans un fenil, au-dessus d'une étable.
On disait que c'étaient des morceaux de verre négligemment jetés et qui faisaient loupe sous l'action du soleil et de la chaleur. On disait aussi, mais à voix plus basse ou, au contraire, en braillant après boire, que c'était là l'œuvre de malfaisants. On ne nommait personne. On faisait des allusions. On lorgnait aussi du côté des fumeurs de tabac gris et de leurs mégots, pourtant rejetés jaunes de salive et depuis longtemps éteints au coin des lèvres.
Toujours est-il qu'on s'effrayait, qu'on s'épiait et qu'on ne parlait plus que du feu dévastateur, capable de surgir à tous moments et n'importe où.
Tout cela, ça n'était pas souvent. C'était parfois.
Comme cet été-là.
La grande frairie annuelle de début septembre arriva sans qu'une goutte d'eau ne soit venue rafraîchir les esprits. C'était une belle frairie, m'avait-on raconté. Avec des stands de tir à la carabine, des jeux à la pêche aux bibelots, des clowns, des buvettes et un bal qui ne taisait ses flonflons valseurs que très tard dans la nuit.
Tout fraîchement lavés, vêtus de propre, mes frères avaient été autorisés à s'y rendre. Je les avais regardés partir dans les rires et les bousculades, avec d'autres garçons et filles du village tout aussi bien accoutrés qu'eux. Ils m'avaient abandonné là, sous le tilleul, dans mes vêtements sales et troués, comme un objet inutile cloué au pilori de l'opprobre car frappé d'une interdiction formelle de me rendre à cette assemblée, en expiation de je ne sais quelle ânerie commise la veille.
Je les avais maudits et j'avais maudit ma mère comme jamais.
La haine, la révolte, le sentiment d'injustice, agitaient tout mon corps hystérique, en pleurs et en cris.  J'exécrai soudainement cette mère et, je m'en souviens parfaitement, une envie folle de la tuer et de me jeter dans ses bras vint achever de troubler ma raison.
J'étais éperdu de solitude et d'humiliation, dans cette douloureuse confrontation des sentiments contradictoires, poussés à l'extrême.
Et soudain la douleur n'eut plus aucun objet. Je devins calme, presque souriant : une brutale et ferme intention s'était emparée de tout mon être d'assouvir une vengeance en commettant l'irréparable. Moi le proscrit, j'allais punir la communauté tout entière et  déshonorer ma mère.
Un plaisir extraordinairement suave m'envahit à l'idée d'une mère déshonorée.
Portées par des vents faibles, j'entendais les notes dansantes de l'accordéon de la fête lointaine, qui ajoutaient encore à la souffrance de l'exclusion.
Il n'y avait plus personne au village, que du silence, ma mère, un frère au berceau et quelques vieillards cacochymes, abandonnés sur leur fauteuil branlant, à l'ombre confortable d'un marronnier ou d'un ormeau.
Comment naquit l'idée du feu ? Sans doute en avait-on trop parlé en ma présence depuis des mois et puisque je voulais soudain me conduire en fléau, c'est ce fléau-là qui s'imposa à mon âme malade d'acrimonie.
J'allais ajouter à la peur et paniquer le monde, en me dissimulant derrière la psychose générale.
J'allais me faire bout de verre ou mégot. J'allais faire accuser le soleil d'un nouveau crime.
Sage et silencieux,  comme résigné et endormant ainsi la vigilance maternelle, avec des précautions feutrées de criminel qui me procurèrent une jouissance jamais éprouvée jusqu'alors et que j'identifierai bien plus tard comme étant très proche de la délectation présexuelle, je volai la boîte d'allumettes familiale et embrasai une énorme meule de foin, établie juste en face de notre cour, de l'autre côté du chemin communal.
Les flammes soudaines et gigantesques, jaunes et rouges, la fumée monstrueuse noircissant le bleu du ciel et voilant la lumière, me réveillèrent en sursaut de mon délire. Ma pulsion assouvie, toute excitation m'abandonna, me laissant tétanisé, épouvanté par le  point de non-retour jusqu'où m'avait entraîné la folie.
Les chemins tout à l'heure tellement silencieux grouillaient maintenant de gens terrifiés, qui couraient, s'interpellaient, se bousculaient, s'invectivaient. Des femmes pleuraient.  Les enfants poussaient des cris d'effroi.
Néron prodige, je contemplais, ahuri, les aboutissements chaotiques de ma démence. Plus de clowns, plus d'accordéon, plus de buvettes et plus de frairie. L'étincelle assassine d'une allumette venait de sonner le glas des liesses champêtres et de précipiter tout le monde dans le drame.
Les gendarmes diligentés sur les lieux m'ont évidemment pris, allumettes en poche, les pompiers m'ont sermonné durement et ma mère s'est écroulée de honte.
Mes frères ont reculé et m'ont étrangement regardé. Longtemps, les voisins ne m'ont plus dit un mot, les copains d'école m'ont fui pour ne pas trembler devant mes colères, les odeurs âcres de foin brûlé m'ont poursuivi, jusqu'au vomissement, jusqu'à l'anéantissement, à tel point que j'en tombai malade. Je sombrai dans le sommeil durant toute une semaine, la fièvre au corps et le cerveau martelé de bottes de pompiers, de casques rutilants, de cris d'épouvante et de ceinturons épais de gendarmes.
C'est par ce corps révolté que j'ai obtenu, sinon le pardon de tous, du moins le silence tabou qui s'est établi par la suite autour de l'évènement.
Ma mère jamais ne m'a puni pour ce forfait.  Sans doute  m'étais-je mis hors de portée de son autorité, sur une zone orbitale où elle n'avait plus prise. En son for intérieur, peut-être s'était-elle déclarée incompétente à juguler les pulsions criminelles de ce fils dénaturé.
J'avais inversé les rôles. Elle me craignait désormais comme on craint l'incompréhensible et l'ésotérique. N'ayant pas de père à tuer, je venais de tuer le symbole qui en tenait le rôle. Je l'avais anéanti par les flammes. J'avais brandi ma colère et imposé mon existence par l'étincelle destructrice d'une allumette.
En même temps Caïn et Œdipe, j'avais éliminé une absence en tuant un père en jupes.

Rien d'étonnant alors à ce que les pièces de ma structure mentale ne soient pas tout à fait disposées dans l'ordre qui préside habituellement aux perspectives courantes de notre architecture culturelle. Il m'a toujours semblé qu'une cheville ouvrière de la charpente était défectueuse, compromettant, sinon la solidité de l'ensemble de l'édifice, du moins sa capacité à s'intégrer dans un paysage et à résister sans dommages aux tempêtes.
Car cette
tacite démission maternelle fut peut-être la condamnation la plus cruelle qui pouvait m'être  infligée. Une condamnation à perpétuité qui m'emmura à tout jamais dans l'idée fixe de la liberté à tout prix.
Désormais, entre moi et toute manifestation d'autorité, toute velléité de hiérarchie, de code à respecter, de conseils à suivre, d'obligations à honorer, de contrats à signer, de serments à tenir, la guerre était déclarée. Une guerre épidermique, sans merci, sans usages ni conventions.
À qui que ce fût, jamais je n'ai pu reconnaître de légitimité à prétendre remplacer ce que j'avais vaincu de si haute lutte, aux prix de la  souffrance, de la solitude et du délire, et que j'avais tant aimé.
Dans ce conflit entre la morale apodictique et l'éthique intime, les armistices n'ont été que de courte durée et seulement destinés à refaire mes forces. Il n'y a jamais eu de véritable traité de paix et je n'ai toujours plié le genou que pour mieux relever la tête.
J'y ai aussi laissé beaucoup plus de plumes et ouvert de blessures que je n'y ai glané de lauriers. Mes arcs de triomphe ne sont visibles que de moi-même et les soldats qui reposent  sous leurs arches ne me sont, hélas, que trop connus.
D'aucuns qui ont croisé ma route, voire qui m'ont aimé dans des périodes de non- turbulence, pourraient penser que je suis pour le moins immodeste et que je me flatte avantageusement d'un bel esprit de rébellion, m'éclairant  ainsi d'un agréable jour. Il me faudrait alors, soit déplorer la transparence de mon écriture, soit m'affliger de la pertinence de leur savoir-lire, les deux à la fois peut-être.
Car ce ne sont pas là forfanteries d'un torse bombé, mais bien chagrines et intimes contrariétés d'avoir dû vivre ma vie en décalage de tout un édifice. Même si je récuse encore et récuserai jusqu'à mon dernier souffle la pertinence humaine de ce système dans lequel se sont enfermés les hommes, j'eusse aimé, à l'heure où se lèvent les premières bourrasques de l'automne, qu'il en fût autrement de mes printemps.
J'eusse aimé les avoir vécus sur des « modus vivendi » acceptables plutôt que sur le mode perpétuel du « casus belli ».

Le silence des chrysanthèmes (2006)
Image : Philip Seelen

23.03.2012

Pologne et histoire

littératureOn peut dire des choses fausses sur le présent. Ça s’appelle des erreurs ou, si elles sont volontaires, des prises de position.
On peut dire des choses fausses sur l’avenir. Si on s’appuie sur une logique ou sur des vœux pieux, on ne peut même dire que ça à mon sens, tant la marche du monde est falsifiée.
Sur le passé, l’erreur est le plus souvent idéologique. Il s’agit d’une appréciation orientée par les engagements pris dans le présent. Le révisionnisme stalinien en fut le parangon le plus cruel : on fait dire au passé ce qu’on attend de lui dans le présent. Moins dramatique, mais tout aussi probant - par exemple et pas par hasard - tous les historiens, loin s’en faut, n’ont pas la même lecture de la Commune de Paris. Pour les uns, c’est un mouvement spontané du peuple à la recherche de son honneur et de sa dignité, pour les autres, c’est un ramassis de voyous, d’ivrognes, de déguenillés, de pervers et de pouilleux. Parmi les contemporains, écrivains et non historiens, de cet exécrable vision des choses, j’ai déjà cité l’affreux Gautier et le bourgeois Flaubert.

La lecture du passé de la Pologne ne peut prêter à aucune confusion : il sent la poudre, le sang, les larmes et le déchirement. Elle fut aussi, on le sait, le théâtre de la catastrophe majeure du XXe siècle, et peut-être de tous les siècles. Le billot des bourreaux. A quelques kilomètres de chez moi, en pleurent encore les stigmates… C’est une des raisons pour laquelle - je dis bien une des raisons - je suis révulsé, haineux même, quand, parfois, j’entends parler, ou je vois écrit : Les camps polonais. Récemment, une institution belge mentionnait sans vergogne et avec une turpitude jamais égalée ces camps polonais. Et vous savez pourquoi ? Prenez d’abord une cuvette à proximité pour y vomir à votre aise : pour faire de la pub pour des cures d’amaigrissement, images du camp d’Auschwitz à l’appui ! De quoi, oui, tordre le cou à ce petit peuple d’avortons né d’une invention des Anglais, comme disait Michelet. On ne sait jusqu’où serait allée l’indécence criminelle si le gouvernement polonais n’avait fait intervenir son ambassadeur… A ma connaissance, aucun mangeur de frites n’était intervenu.
C’est là un cas extrême. Il y a des cas qui passent plus inaperçus où on parle encore de camps polonais. Je me demande vraiment ce qu’en pensent les Allemands. Le pape, par exemple, tiens, pour prendre un des plus affligeants. Qui, soit dit en passant, a succédé à un Polonais…
Une lecture plus reculée dans l’histoire de la Pologne se confond avec cent vingt-trois ans d’anéantissement. Plus d’un siècle durant, le pays rayé de la carte. Et si on regarde cette période d’un peu plus près, on voit que ce ne sont ni les armes ni les insurrections qui l’ont fait renaître de ses cendres le 11 novembre 1918, mais la pérennité de sa culture. L’écroulement des Empires centraux fut l’opportunité historique, l’événement grandiose qui souleva la chape et on découvrit sous cette chape, un peuple qui n’avait pas voulu laisser mourir son identité. Sans la culture, il n’y aurait plus rien eu de la Pologne à sauver, sinon un territoire géographique.
Songez – sans nous faire les apologistes des prix littéraires ou autres mais simplement en les considérant comme des points posés sur l’histoire-  que trois prix Nobel on été attribués à des Polonais sans Pologne ! Sienkiewicz pour la littérature et Marie Skłodowska, alias madame Curie, pour la physique et la chimie.  Mais que ces arbres ne cachent cependant pas la forêt de tous les littérateurs, artistes et autres musiciens ! La revue Kultura installée à Maisons-Laffitte a su aussi entretenir sous les décombres d’un pays, le feu d’une culture spécifiquement polonaise.
Ce qui fit d’ailleurs dire à Alfred Jarry : la preuve que la Pologne existe, c’est qu’il y a des Polonais.
Ce qui fit dire aussi que la France fit exactement au XIXe siècle le contraire de ce que tentera la Russie stalinienne au XXe. La France a sauvegardé une grande part de la culture de Pologne, Staline a essayé de l’anéantir, notamment avec Katyń.

Tout cela devrait donc faire réfléchir les hobereaux libéraux, tous issus de Solidarność, au pouvoir aujourd’hui, maires, présidents de région ou autres. Quand je vois qu’on ampute les budgets culture de plus des trois quarts pour faire des ronds points et des ponts, je me dis que ces gens au pouvoir n’ont absolument rien compris à l’histoire de leur pays.
Car ils enterrent l’arme par laquelle il s’est vu ressusciter.
Pour ressembler aux autres. Pour vivre en Europe. Mais à force de ressembler aux autres, on n’est plus bientôt que les autres, c’est-à-dire rien du tout.
C’est en bonne voie. Tant, du moins, que la génération
Solidarność aura les rênes du pouvoir.

Illustration : Adam Mickiewicz, écrivain et collègue de Jules Michelet au Collège de France

22.03.2012

Les mots savants des ignorants

800px-Buxus_balearica.jpgDes mots que les dictionnaires ignorent, traînent encore dans ma mémoire.
De vieux mots dont il semblerait que la seule fonction ait été de dire le monde autrement que dans sa version officielle, mais qui ignoraient totalement leur transmission et  leurs racines.

Ainsi le buis.

Oui, cet arbuste généreux, à feuilles persistantes, et qui pousse le long des murailles ou alors qu’on entretient artificiellement dans son jardin.
En  Charente-Maritime, le  château du Douhet, qui se trouve à mi-distance, environ, de Saintes et de Saint-Jean-d’Angely, peut s’enorgueillir d’une antique forêt entièrement composée de buis, aux troncs torsadés, rugueux et épais.
Je me suis laissé dire qu'elle avait été plantée par Charlemagne, cette forêt.
Le long du chemin qui montait chez Zozo, là où il s’était assis en revenant de chez Bertin, l’éleveur de chèvres, souvenez-vous, il y avait un épais buisson de buis dans lequel se chamaillaient des moineaux.

Nos chemins d’école étaient également bordés de très vieilles haies de buis. Nous en récoltions les fruits, en forme de petites marmites,  pour jouer, pour le plaisir de les aligner sur des fils.

Mais jamais nous n’aurions appelé ce buis du buis… et la plante n’était guère en odeur de sainteté, c'est le cas de le dire, au foyer familial. Ma mère n’aimait pas le buis… C’était là une plante de bigot, une chafouine qui aimait à se faire bénir.
Et justement… Il eût alors mieux valu, pour être cohérents,  que nous la nommions par son vrai nom, cette plante cabotine !
Or, nous l’appelions, nous les païens, athées, mécréants, d’un nom que je ne saurai orthographier correctement, hosanne ou ausanne… Comme on veut. Comme on l'entend.
Nous causions. Nous n'écrivions pas.
Une palisse d’hosanne, disions-nous, et le mot, transmis de bouche à oreille, de chemins creux en chemins creux, le mot oral, venait donc directement d’Hosanna, ce chant, ou cette interjection de joie, qui  célèbre l'entrée de Jésus perché sur un âne à Jérusalem, le jour des rameaux, le sol étant alors jonché de branches de buis, jetées par la foule.
Hosanna, mot hébreux, signifiant Sauve-nous, s’il te plaît !
Avec notre patois, nous disions donc le buis dans toute sa symbolique chrétienne et notre ignorance spontanée n'avait d'égal que la justesse de nos étymologies.

21.03.2012

Histoire cochonne

Un camion transportant ses marchandises de Hongrie en Lituanie, via la Pologne, a été accidenté près des Carpates.
Plus de peur que de mal : le  chauffeur est sain et sauf.

Wypadek_tira_przewozacego_5694214.jpgSource  : interia.pl

20.03.2012

Vous en reprendrez bien un p'tit chouïa ?

Mini-tomates-au-saumon-marine.jpgL’actualité du monde est bien dramatique.
Surtout ne pas en dire un mot au risque de ne dire que des âneries. Et puis, un blog est-il fait pour commenter les drames sanglants de la paranoïa humaine ?
Alors dire plutôt l’autre versant de l’actualité, l’ubac, celui qu’on ne voit pas toujours, plongé dans l’ombre qu'il est, celui qu’on ne veut pas voir aussi, celui qu’on vit pourtant tous les jours dans un endormissement digne du plus placide des bovins.
Vous aimez les tomates ? Est-ce que vous aimez, par exemple, les tomates au saumon, avec un soupçon de crème fraîche et un brin de persil, l’été, sous les frondaisons généreuses d’un tilleul, d’un chêne ou de toute autre essence plantée dans votre jardin ? Humm… Absolument délicieux, avec un verre de rosé bien frais. Elle est pas belle la vie ?

Bon, ben, c’est bien joli tout ça, mais, désormais, simplifiez-vous la donc, cette vie ! N’achetez plus que les tomates. Car un bon nombre d’entre celles qui circulent dans vos assiettes où se régalent vos justes appétits sont bourrées de gênes prélevés sur des saumons. Oui, expliquent, bonnards et le verbe suffisant, les scientifiques, c’est pour la résistance du plant au gel, ces gênes d’un poisson évoluant dans des eaux très froides étant de nature- oh quel vilain mot ! - à lutter contre les basses températures.
Et avez-vous vu le film Soleil vert, cette  fiction située en 2022 ?  Non ? Bon, ben, faites donc aussi l'économie d'une séance parce que, patience, patience, on y arrive.
Bon appétit,  messieurs dames !

19.03.2012

La vie est belle si on se fait la belle

P7210060.JPGIl y a quelque temps déjà que j’ai renoncé à cerner intellectuellement les engrenages falsifiés du monde. J’essaie bien, parfois, de transmettre quelque ressenti, une vision des choses, mais globalement, tout ça, passez-moi la trivialité de l’expression, ne va pas pisser très loin. Ça va pisser à peu près aussi loin que les notions de fraternité, de liberté et autres refrains de cantiques lénifiants.
Le vrai monde, celui sur lequel j’ai encore prise, c’est le mien. Celui où je me suis isolé, bon gré mal gré.  Celui-ci,  je peux encore en parler sans dire trop de conneries.
Mais si j’en parle, ça n’est pas pour intéresser les gens d’une société qui depuis bien longtemps préfère l’effet de manches à la parole, la représentation du réel au réel, la copie à l’original et qui, en dépit des balbutiements d’indignation spectaculaire qu’on peut entendre pétiller de-ci, de-là,  ne sait plus dissocier le vrai faux du faux vrai.
Si j’en parle, c’est pour que cette parole participe de mon monde à part entière et par le moyen de ce qui me désintéresse encore le moins, l’écriture ou la musique.

Ce monde-là n’a pas de scène ni d’images. Il ne peut s’exprimer que pour lui et par lui. On y ressent alors la pleine souveraineté d’exister. On s’y sent maître en son royaume, responsable des bons instants comme des pires. Et on aperçoit bien, en ne se préoccupant que de lui, que les chaînes qu’on croyait être tressées autour de soi par les effets pervers d'une organisation sociale, n’étaient en fait soigneusement cadenassées que par soi-même. Par confort. Peur. Faiblesse. Goût immonde du petit, petit lucre et de la survie salariée. Et par mensonge de soi à soi, c’est-à-dire, par, finalement, un certain bonheur masochiste d’avoir à rejeter sur la turpitude des hommes et de leurs sociétés ses propres impuissances à vivre ses tripes.
Ah, si seulement, notre mélancolie n’était qu’un produit fabriqué par d'autres mélancoliques ou méchants ! Quel beau dédouanage de notre propre existence à être vécue ce serait !
Voilà bien le maître mot, le fil conducteur de toutes les révoltes, de toutes les séditions, de toutes les indignations, de tous les discours enflammés : se dédouaner. Et j'imagine souvent, fortement amusé, les aboyeurs publics de la révolte, malheureux comme les pierres des chemins, réduits au silence, ne sachant plus quoi faire de leur salive, dans un monde égal, fraternel, juste, humain, amoureux. Bref, je les imagine réclamant un monde inique, fourbe et cruel qui leur rendrait aussitôt la parole.
Parce qu'ils réclament aujourd'hui la résurrectrion d'une vie dont ils ont une frousse abominable et que, tels les vautours de la savane, ils sont nourris du cadavre de cette vie-là.
Alors celui qui, vraiment, devant sa glace sans témoin, considère sa mélancolie, son mal-être comme la queue de poisson d’une organisation sociale malveillante, n’a que quatre solutions humaines et honnêtes qui se présentent à lui :
- Prendre les armes. C’est risqué. Froides sont les geôles et durs les couches.
- Se suicider. C’est dangereux et, si c'est réussi, c'est définitif. Quelle horreur !
- Mentir sur ses véritables intentions. C’est très facile et même amusant.
- Fermer sa grande gueule. Oui, ça, ce serait bien.

18.03.2012

Première leçon d'ivresse et d'amitié

ombre.jpgLe cellier était plongé dans un demi-jour humide et froid, légèrement en contrebas et protégé par de lourdes portes vermoulues. Ici, le soleil n’avait pas droit de cité. Seul un pâle rayon cherchait à s'immiscer par le joint défectueux des deux petits volets d’une lucarne.
En vis-à-vis, alignées sur de vieux troncs grossièrement taillés, six barriques étaient tapies dans l’ombre, comme des gros ventres monstrueusement prometteurs et fécondés, comme d’hideux cyclopes aussi, assoupis dans leur antre moisie et que la lumière aurait assurément tués.
L’homme tenait toujours ma main. Il ne l’abandonna que pour refermer soigneusement la porte derrière nous, très vite, de peur que le souffle brûlant de la cour ne nous emboîtât le pas.
Sur le dos du tonneau percé, noirs de tanin, deux verres renversés attendaient patiemment des visiteurs. C’étaient là les verres de la convivialité et de la confiance. Ils avaient scellé nombre de marchés, de transactions et d’échanges divers. Leur couleur en attestait : bien des luettes gourmandes étaient venues se rafraîchir à leur source.
L’homme remplit les deux verres et m’invita à trinquer. Le parfum épais du vin inonda mes narines. Il cogna légèrement son verre contre le mien puis d’un trait, mais lentement, avec application, avec adresse, la gorge fortement renversée, il but.
Je voyais distinctement la pomme d’Adam robuste, proéminente et poilue, frétiller de plaisir sous le flux de chaque gorgée.
Je voulus l’imiter. Je renversai moi aussi la tête. Le raz-de-marée noya alors la bouche, dégoulina au coin des lèvres, se fourvoya au confluent de la gorge et du larynx, emplit le nez, ressortit de partout en un jet dégoûtant.
Je crachai, je toussai, il rit en s’en tenir les côtes. Nom d’une pipe, je ne savais même pas boire comme un homme ! Qu’est-ce qui lui avait foutu un gars pareil, qui buvait par le nez et qui gaspillait le bon vin de la vigne ? !
J’étais humilié, tout petit, minuscule gamin soudain retombé sous la coupe de sa bienveillante supériorité. Les deux verres furent à nouveau remplis dont l’un, d’autorité, me fut tendu. Il me montra, le coude bien levé à la hauteur du menton, la tête bien en arrière et une gorgée à la fois, mais une longue et fine gorgée, en prenant le temps, pour que le parfum du frais breuvage visite bien tout le palais, se répande dans toute la bouche, noie complètement les dents du fond et se jette enfin dans l’impatient gosier.
J’appliquai la leçon du maître. Méthodiquement. Le flux maîtrisé obéit et les vapeurs délicieuses d’une ivresse instantanée m’envahirent. J’avalai un deuxième verre en élève surdoué tandis qu’il faisait soudain l’érudit, racontant, le coude sur la barrique et son troisième verre à la main, l’origine de cette manie de trinquer. C’était il y a longtemps, à l’époque de la grande peste où les gens tombaient comme des mouches en novembre. Peut-être que j’avais appris ça dans mon livre d’histoire ?
J’avais appris. Je confirmai, bravache, en m’essuyant les lèvres d’un habile revers de mon glabre avant-bras.
Les gens mouraient mais ceux qui n’étaient pas encore morts buvaient dans de sombres tavernes avec des grosses chopes de bois. Mais comment savoir si on ne buvait pas là avec un sournois qui avait la peste ? Alors on frappait fort, bock contre bock, afin que des gouttes de celui-ci jaillissent jusques dans celui-là et vice-versa. Ce après quoi, on pouvait se rincer la luette en toute confiance, sans risque de contamination. C’était un vrai code de l’honneur.
Est-ce que je savais ça ? Non, je ne savais pas. J’avouai que mon livre d’histoire ne parlait pas d’hommes qui trinquaient comme cela et je m’essuyai derechef la bouche, la tête en vrilles, submergé d’une tendresse toute nouvelle pour cet homme qui m’avait pris par la main, qui m’apprenait à boire et qui savait des choses que  les livres taisaient.
Il proposa qu’on trinquât comme les gens du Moyen-âge. Ce que nous fîmes.
Dans la pénombre qui vacillait, je l’entendis dire que c’était ça, la vraie amitié, mais que ce n’était pas toujours vrai, qu’il avait déjà trinqué avec des gars qui avaient quand même la peste mais que ces félons-là  ne lui avaient pas dit.
J'apprendrai ça plus tard. Il me faudrait alors être vigilant. Même en trinquant.

J'ai appris. Trop et trop peu, ma vigilance mille fois défaillante.

Le silence des chrysanthèmes

Image : Philip Seelen

17.03.2012

La lourde responsabilité de l'artiste

10_aout_1792.jpgLe 10 août 1792, le peuple de Paris et les fédérés venus de toute la France, principalement de Marseille, s’insurgent.
Lassé des atermoiements de l’Assemblée Nationale, pressé par la misère, indigné, révolté par les trahisons successives de la Cour et par ses sournoises accointances avec les puissances étrangères, russes, autrichiennes et prussiennes se proposant d’envahir le pays et d’exterminer un à un tous les Français ayant, de peu ou de loin, participer à la Révolution, le peuple des faubourgs prend d’assaut les tuileries  où résident les résidus de la monarchie, tue, égorge, massacre et se fait égorger.
De cette insurrection victorieuse, insurrection spontanée, viscérale, naîtront la Commune dictant sa loi à l’Assemblée législative, les massacres de septembre, la Convention, l’élan national, Valmy et, finalement, le Comité de salut public et la Terreur.
En dépit de ses envolées lyriques et de quelques erreurs ou inexactitudes peu scrupuleuses, judicieusement relevées par Gérard Walter, Michelet éclaire adroitement le soulèvement spontané du 10 août 92 et déboulonne tout ce que nous avons pu ingurgiter de fallacieux dans nos livres, de littérature ou d’histoire.

La première leçon, c’est que nos héros, devenus les symboles de la Révolution, de la Fraternité avec un grand F, de l’Ègalité avec un grand È et de la Liberté avec un L gigantesque, se sont, en bons stratèges politiques, soigneusement tenus à l’écart des révoltes, des affrontements de rue, des indignations et des initiatives populaires.
Comme au 20 juin où ce même peuple investissait déjà les Tuileries, Robespierre était misérablement terré le 10 août dans sa chambre, effrayé de ne savoir où donner de la calomnie, de la paranoϊa et du slogan jacobin. Rien n'effraie plus un politique, de quelque bord qu'il se réclame, que de voir l'histoire passer sous ses fenêtres sans qu'il y soit pour quelque chose.
Danton, quoique légèrement plus en vue, allait et venait de-ci de-là, prenait le pouls, interrogeait mais ne conseillait rien, ne disait rien de précis, ne comprenait pas grand chose à ce qui se passait sous ses yeux, n’exhortait personne, attendant des événements qu’ils lui dictent l’attitude à adopter. La nuit sanglante du 10 août, il était bien au chaud dans son lit.
Marat, l'Ami du peuple, comme à son habitude enseveli dans une cave, vouait aux gémonies tous les traîtres et toutes les charognes de la terre, voyait partout des gens à pendre et à écarteler, appelait au massacre en gesticulant, mais prenait bien soin de ne point montrer le bout de son museau.
Il en va évidemment de même des Saint-Just, Desmoulins, Hébert et autres icônes a posteriori.

De ces hommes inquiets et pleutres, qui ont pris le train en marche, qui sont montés dans le wagon de queue avec l'unique espoir de  remonter le convoi et de s'installer bientôt aux commandes de la locomotive, de ces renards uniquement préoccupés de leur avenir politique, rêvant de bientôt s'élever au pinacle en se targuant d’avoir été les investigateurs de la révolte et les prophètes de la Liberté avec un L gigantesque, nos artistes, nos peintres, nos écrivains, nos sculpteurs, nos poètes, plus tard encore, nos cinéastes, ont fait des héros, des martyrs et bientôt des légendes.
C'est là l’éternel nœud gordien de l’art qui, voulant s’emparer de l’histoire comme d'un poumon,  se jugeant digne de transmettre de la mémoire, lui fait dire, par goût du grand, du beau, du directement perçu et, surtout, du plus facile à encenser, non pas ce qu’en vécurent réellement la puissance et l’intelligence de l’époque, en profondeur, mais ce que cette puissance et cette intelligence, par l’inéluctable mouvement de ressac de toute révolution, ont porté, après la tempête, sur la scène politique.
L’amalgame est alors complet quand le discours de l’art nous est transmis comme étant le discours de la mémoire ou de la vérité... On est alors en plein Social Realism et l'artiste en plein dans le rôle que Staline avait assigné aux écrivains d'être " les ingénieurs des âmes".

Telles sont les réflexions que m’a inspirées ce passage de Michelet à propos de la nuit du 10 août 1792 et, par-delà, l’interrogation s’est trouvée posée de la responsabilité énorme, accablante, d’être, en tout temps,  un artiste de son temps :

« Je ne connais aucun événement des temps anciens ni modernes qui ait été plus complètement défiguré que le 10 août (……)

Plusieurs alluvions de mensonges, d’une étonnante épaisseur, ont passé dessus. Si vous avez vu les bords de la Loire, après les débordements des dernières années, comme la terre a été retournée ou ensevelie, les étonnants entassements de limon, de sable, de cailloux, sous lesquels des champs entiers ont disparu, vous aurez quelque faible idée de l’état ou est restée l’histoire du 10 août.
Le pis, c’est que de grands artistes, ne voyant en toutes ces traditions, vraies ou fausses, que des objets d’art, s’en sont emparés, leur ont fait l’honneur de les adopter, les ont employées habilement, magnifiquement, consacrées d’un style éternel. En sorte que les mensonges, qui jusque-là restaient incohérents, ridicules, faciles à détruire, ont pris, sous ces habiles mains, une consistance déplorable, et participent désormais à l’immortalité des œuvres du génie qui malheureusement les reçut.
Il ne faudrait pas moins d’un livre pour discuter une à une toutes ces fausses traditions. »

 

Jules Michelet – Histoire de la Révolution française – Tome 2 – Edition février 2007, Folio histoire,  page 956.

16.03.2012

Ce champ peut ne pas être renseigné

littératureVous écrivez.
Sur ce blog de l'immédiat ou, plus solitaire, pour des projets toujours échaffaudés sur le mode spéculatif,
au milieu de votre forêt que les neiges recouvrent, que le printemps revigore, que de violents orages bousculent ou que l’automne enlumine de pourpre et de jaune.
Vous écrivez et vous lisez.

Votre rapport au monde et à vous-même passe forcément par là. Il est médiatisé par les mots muets. Vous ne parlez plus guère.

Il n'y a pas si longtemps, vous étiez en compagnie de Lucien Leuwen…Quelle drôle d’idée tout de même ! Vous avez un goût certain pour l’inachevé : sitôt après Lucien Leuwen, vous aviez dévoré Lamiel, c'est dire !

Vous avez aussi
récemment relu pas mal de vos textes écrits ces dernières années. Aucun ne vous est apparu achevé, justement. Des ébauches. Est-ce qu'un texte peut finir par vous paraître achevé ? Un texte de vous.
Mais il est vrai que vous avez dit par ailleurs que l’écriture était en décalage, comme la lumière des étoiles mortes depuis des siècles. Comme aussi une voix depuis longtemps émise, qui a fait son voyage autonome sur la plaine et qu'un écho que l'on n'attendait pas renvoie soudain. Vous avez même dit à un sympathique journaliste, dans le Poitou, que votre littérature était peuplée de fantômes, certains mêmes dont vous n'aviez pas considéré important de croiser leur chemin vivant.
Et que l'éloignement géographique convoquait ces fantômes.
Dès lors, vous considérez que c'est pure vanité que de vouloir se dire et que de lire des pages nées d'un décalage, les lire au plus-que-passé donc, enflait encore
le contraste et donnait cette impression d'inachèvement perpétuel.
Normal. Les fantômes ne reviennent jamais deux fois sous le même habit. Vous l'ignoriez ?
N’empêche.

Vous n’écrivez que vos silences et ne lisez plutôt que des morts : depuis que vous ne vivez plus dans votre pays, vous avez relu au moins une cinquantaine de classiques. Vous projetez même de relire, pour la troisième fois en vingt ans, Guerre et paix !
Si on vous demandait pourquoi, vous ne sauriez pas répondre. Sinon qu'un désir ne se prouve pas.
Vous ne serez donc jamais un contemporain. Un exilé, fût-il volontaire, ne peut pas être un contemporain, ni dans sa lecture, ni dans son écriture. Trop de choses de ce qui l'a poussé hors de ses frontières culturelles ne lui semblent pas assez claires pour qu'il ait encore l'énergie de se fourvoyer dans l'éphémère esprit du présent.
Trop de choses aussi sont restées en gestation et trop ont été abandonnées aux débâcles.
Ne relisez donc jamais ni la lumière de vos étoiles ni la voix de vos fantômes sans avoir à l'esprit qu'un sillon creusé deux fois semble toujours infertile au laboureur.

15.03.2012

Brassens a enfin ses 500 signatures ! Il fait une déclaration...


14.03.2012

Dans quel état j’erre ?

photo_1318427215612-1-0.jpgLecteurs, je vous le concède bien volontiers : le jeu de mots a de la barbe ! Tenez-le dès lors pour une envie passagère, pour un de ces poncifs qu’on a parfois le désir d’énoncer, comme ça, pour la rigolade. Parce qu'être toujours sérieux, c’est fatigant, ça n’est pas gai et, forcément, ça ne peut pas être sincère.
Donc, si j’en crois les statistiques de la plateforme Hautefort - qui à mon avis déraillent un peu quand même - vous êtes de plus en plus nombreux à venir me lire. Plus de 3000 maintenant. Ce dont je vous remercie.
Alors, je fais comme si c’était vrai et je me sens redevable envers vous de quelques nouvelles sur la part d’écriture faite dans l’ombre. Il s'agit là d'une marque de politesse et de respect.
Car il faut personnaliser les blogs. Les faire confidentiels, les humaniser, qu’on sente, derrière, un homme ou une femme d’os et de chair et de cœur. Brassens disait qu'une chanson, c'est une lettre à un ami. Le blog aussi. Même si, parfois, c'est une  charge en direction d'un ennemi. C'est toujours du vivant. Rien de plus triste que ces blogs où l'on n'arrive pas à savoir qui parle et d'où ! Cela enlève à l'écriture la moitié de son relief. Pour peu qu'elle n'en soit pas généreusement pourvue d'elle-même, alors...

J’écris beaucoup. J’écris toujours. Mais ces velléités d’écrivain n’arborent pas pavillon triomphal depuis quelque temps. Alors autant vous le dire. Ne pas suivre l’exemple de ces auteurs pour qui, publiquement, tout va toujours pour le mieux, qui se vantent et se lustrent le nombril, mais qui, en privé, pleurnichent comme des canes. Bon, mais bon, bon, c’est là leur problème…Hum… Bon.
Mon dernier livre, donc, publié en juillet dernier, Le Théâtre des choses, suit son bonhomme de chemin. Il se lit, me dit fort gentiment l’éditeur, comme se lit un livre qui n’est supporté ni par les journaux, ni par la télé, ni par la radio, qui n'a pas été écrit par quelqu’un qui venait d’assassiner sa grand-mère et qui n'est pas parrainé par un grand frère ayant autorité - réelle ou surfaite- dans le sérail.
Zozo, lui, revient du Québec. Comment ? Oui, merci, il a fait bon voyage et a vécu là-bas un séjour où il fut fort apprécié. Cela me fait plaisir. Beaucoup.
Géographiques. Pas de nouvelles.

Brassens,  épuisé depuis longtemps.
Les deux autres, vous le savez, assassinés par un marchand de fichiers numériques.
Voilà pour la bibliographie. On en a vite
fait le tour.

Pour ce qui est de l’écriture actuelle, ben, ça n’est pas vraiment ça. Jugez-en plutôt.

J’avais entamé la rédaction d’un recueil de contes de mon cher Poitou… C’était une commande pour acheter du pain, mais je me suis trompé, ce n’était pas la bonne commande. La bonne était « Hauts lieux de légendes en Poitou ».
Un truc touristique à la… ce que vous voudrez. J’ai laissé tomber et travaillé deux mois pour reun. J’ai tout de même réussi à acheter un peu de pain et un peu de fricot, je vous rassure.
Plus sérieusement et plus embêtant, l’autre manuscrit, Agonies ou les champs du crépuscule, écrit en 2009/2010, retravaillé en 2011, n’en finit pas de ne rien faire du tout. Refusé aux éditions du Sonneur. Refusé au Chasseur abstrait, alors là, avec une élégance qui donne envie de se faire tout de suite chasseur concret et de botter des fesses de fâcheux ! Des goujats… Pas un mot. Rien. Pas un commentaire. Juste : on a refusé votre manuscrit. J’ai demandé, ironique : c’est si mauvais que ça ?

Silence méprisant.
Quand les petits pètent plus haut qu'ils n'ont le cul et ont déjà les perversions grotesques des grands, alors…
Qu’ils aillent se faire… ce que vous voudrez encore.
Ce manuscrit, j’ai eu l’outrecuidance de le présenter chez Fayard. Quel con ! Là, comme m’a dit une amie, ce n’est pas un refus, c’est une erreur de ta part. Effectivement. Savoir qu'un écrivain qui a un peu de respect pour son art, n'a plus rien à faire auprès des grandes maisons. Le savoir vraiment.
Lettre typique : « malgré son intérêt… » Vous connaissez la  suite. Sans intérêt, justement.
Le manuscrit est donc en lecture dans une autre maison. Je ne dis pas laquelle parce que, là, c’est certain qu’ils vont le prendre et je vous en ferai la surprise… Enfin, n’y comptez pas trop quand même. Pas plus que moi.
Tout cela est éreintant. Pas déprimant, non. Les éditeurs peuvent bien refuser, ils ne peuvent rien contre l’essentiel : l’écriture.
Ah, j'allais oublier dans cette liste édifiante : j’ai écrit aussi une nouvelle sur le football… Pas dans les cordes d’Antidata. Hors sujet… Bon. Normal. Excellents rapports conservés entre nous. Mais ça commence à faire beaucoup pour un seul homme, tout ça.
Enfin, quand j’avais écrit Zozo en 2008, j’avais fomenté le projet dans ma tête qui n'arrête pas d'en fomenter, de faire une trilogie. Trois personnages atypiques, trois  en dehors. Trois livres. Je viens de terminer le second. Il me plaît vraiment bien.
Reste à savoir s’il plaira à d'autres. Pas gagnée encore, cette histoire ! Mais j’ai au sujet de ce dernier-né quelques idées et s'il y a bien une chose que personne ne m'enlèvera jamais, c'est l'immense plaisir que j'ai pris à l'écrire !

Alors ça roule malgré tout et c’est le printemps. Et je sais bien, qu’en plus de souffrir d’une modestie handicapante dont je ne sais vraiment pas comment me débarrasser, je suis bourré de talent !
Ah, si seulement on était plusieurs à le savoir !

Photo AFP

13.03.2012

Critique en herbe

En octobre 2010, j’avais été invité par un lycée de Bressuire, dans une classe qui avait lu Zozo chômeur éperdu sous la conduite de son professeur.
Juste avant que je n’intervienne, donc, trois élèves avaient proposé de me lire un texte. Ils se donnaient la réplique et j’avais mis quelques secondes avant de comprendre qu’il s’agissait d’un des miens, publié sur le blog collectif Les sept mains. J'en avais été fort ému, d'autant que les jeunes lecteurs avaient lu avec beaucoup de talent.
Ce fut un grand moment.


3625291738.JPGIndiscrète, mais surtout impatiente parce qu’elle veut que je lui cède le clavier, elle lit à voix haute par-dessus mon épaule :

"Les trois hommes allaient le dos courbé, la tête baissée pour éviter les cruels éperons du blizzard qui soulevait autour d’eux des nuages de neige et de givre, une main obstinément enfoncée dans la poche d’une lourde pelisse, l’autre solidement refermée  sous la gorge et serrant au plus près de leur cou la laine épaisse des écharpes, la démarche incertaine, mal aisée et les yeux exténués, rougis par le froid, vidés par le désespoir de ne plus voir depuis des jours et des jours que cette étendue immense, blanche, muette,  sans âme, sans mouvement et sans horizon, que déroulait devant eux  la steppe."

- Tu fais des phrases trop longues.
- Comment ça, trop longues ?
- On peut pas les lire parce qu’on peut pas dire tant de mots sans respirer.
- On peut lire tout bas.
- Oui, mais c’est fait aussi pour lire tout haut. Dans Zozo, tu faisais des phrases courtes.
- Et alors ?
- Si tu veux trouver un éditeur et vendre des livres, il faut mettre plus de points. Soigner ta langue.


Ce que j’aime chez les enfants, c’est que, même avec des raisonnements faux et des motivations non avouées, ils arrivent à des conclusions vraies.
Tout le contraire des philosophes.


Illustration : Jean-Jacques Epron, passeur de mots, lecteur de Zozo, chômeur éperdu

12.03.2012

A mon avis Solko dérape…

b19.jpgAllez, une fois n’est point coutume, je vais ce matin me faire l’avocat du diable en prenant parti un court instant pour François Hollande contre l’ami Solko.
A mon sens, la critique faite par le texte mis en lien est extrêmement dangereuse en ce qu’elle fait fi de l’historique du langage et, même si ce n’est pas l’intention de  son auteur, amène beaucoup d’eau au moulin des nazillons du FN ou d’ailleurs. Les nazillons, il y a en a partout. Ils ne sont pas tous étiquetés de la même façon, mais ils ont partout les mêmes phantasmes.

Cette critique fixe en effet le mot race dans un contexte de structuration sémantique du langage qui ne lui sied plus. Que Hollande fasse par ailleurs rire jaune avec ses démarches d’homme du pouvoir spectaculaire ne se développant que pour l'image et à l’intérieur de l’image - tout autant que la dizaine de bouffons en lice -  cela ne justifie pas, pour moi, qu’on se fasse pour autant l’avocat de la pérennité du concept de race, tel qu’entendu dans la constitution et dans un environnement sociétal qui n’est plus le sien.
Il y a en effet l’espèce végétale, l’espèce animale et l’espèce humaine. A l’intérieur de cette dernière espèce, le mot race ne s’est jamais vu employer, historiquement, que pour donner apparence humaine à  toutes les conquêtes, toutes les spoliations, tous les esclavages, tous les crimes et tous les génocides et, en dernier ressort, pour les justifier devant une loi fantasmée de la nature.
Or, un concept, un mot, reçoit d'abord sa sémantique depuis la pratique qui en a été faite. Il en va de l'histoire du langage.

La constitution de 1958 intervient alors qu’une part du colonialisme est encore en place mais s’effrite ou s’est effritée partout dans le monde. La poudre parle en Algérie et le bon droit, le droit humain, le droit légitime, est du côté des rebelles. Historiquement, géographiquement, économiquement et militairement la colonisation n’est pas encore reléguée au chapitre de l’histoire, mais chacun sait, après l’Indochine, le Maroc et la Tunisie, qu’elle est en sursis. Un sursis très court.
Le concept de race se justifie alors a contrario…Pour précisément dire que les races doivent être désormais prises en compte non pas pour être exploitées les unes par les autres, mais traitées d’égale façon par la nouvelle République. Echo à la déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948.
De 1958 à 2012, foin de la colonisation, place à l’impérialisme ! Les flux migratoires ne sont que les tsunamis a posteriori d’une déstabilisation de la carte géopolitique mondiale. Les hommes des antipodes se croisent, cohabitent dans la rue et à l’atelier, se lorgnent et se toisent, réclament la propriété de leur sol et, immanquablement, à partir de là, celle du bien-fondé de leur occupation des lieux, à travers l’origine de leur sang. A partir des années 80, le concept de race devient un concept politique puissant et prend donc la teneur contraire qu’avait voulu, dans les textes tout du moins, lui insuffler la décolonisation.

J’illustrerai mon propos par deux exemples, d’envergure totalement différente.
- Le trop fameux antisémitisme polonais d’entre les deux guerres n’a eu d’autres sources que celle d’un flux migratoire des populations juives, chassées de l’ouest, et ce, sur 1000 ans d’histoire. A partir de la christianisation du Royaume en 966, la Pologne avait été un des pays les plus tolérants en Europe pour l’accueil des juifs, jusqu’à compter plus de 10 pour cent de sa population en 1921. Le concept de race a pris toute sa force quand la Pologne a été annexée par la Russie fortement antisémite, en  1795. Ce concept fut alors le moteur idéologique des désastres que l’on sait quand Hitler et Staline se sont emparés, l’un à l’ouest et l’autre à l’est, du pays.
- Deuxième exemple beaucoup moins désastreux mais tout aussi honteux. A Paris, c’est dans le 20ème arrondissement fortement habité par les émigrés, onde de choc des décolonisations, que Le Pen réalisait ses meilleurs scores des années 80.
Dans les deux cas : la stratégie de la peur relative au quantitatif, celle que Sarkozy essaie misérablement de mettre en place aujourd’hui, celle qu’il a mise en place avec succès en 2007.
Il ne s’agit donc pas de savoir si l’espèce humaine est biologiquement divisée ou subdivisée en races - ce qui, à mon sens n’a aucune importance dans l’esprit, pas plus que le fait que parmi les hommes, il existe de gros individus, des maigres, des grands, des nains, des intelligents ou des sots, - il s’agit qu’un texte qui officialise la vie d’une communauté républicaine ne stigmatise pas ce terme, qui a fait les abominables preuves de sa dangerosité et s’est rendu responsable des pires crimes commis par les hommes.
Imaginez une constitution qui prendrait soin d'énoncer : ceux qui pèsent plus de quatre-vingt dix kilos ont les mêmes droits que les autres ! De même pour les blondes, les roux, les nymphomanes et les frigides !
Hollande n’a donc pas dit qu’il supprimait les races, qu'il en niait l'existence. Il a dit qu’il en supprimerait le concept dans la constitution de la république.
Ce qui, pour symbolique que cela soit, n’en demeure pas moins généreux et même intelligent.

Enfin quand Solko affirme :
« J’appartiens à une génération qui, pour ne pas être pour autant crépusculaire, a connu une France où l’on ne parlait pas toute la journée de races et de racisme »
Je réponds :
« Je suis de cette génération, Solko, et même un peu avant vous, je crois…  Ce n’est donc pas parce qu’elle n’en parlait pas que des actes lâches et infâmes n’étaient pas commis dans l’ombre.
Cette France ne parlait pas non plus beaucoup des viols, ni même des ecclésiastiques pédophiles. Que nos temps aient monté leurs contradictions en épingle et les aient noyés dans le langage spectaculaire de l’abondance quotidienne, entièrement d’accord. De là à cautionner la loi du silence,  il y a une marge qui s’appelle quand même l'expresssion du réel. »

Et après tout ça, j’espère qu’Hollande pensera à moi pour un tout petit, petit, petit portefeuille de ministre. Un ministère à la Zozo, par exemple.

Image : Philip Seelen

11.03.2012

L'échiquier des images

littératureSelon la place qu'on occupe - ou qu'on fait semblant d'occuper - dans l'organisation sociale du grand bastringue, on est toujours un schéma dans un miroir.
On attend d'un ouvrier qu'il soit comme ça, d'un paysan comme ci, d'un prof comme si, d'un employé de bureau comme forcément poli, falot et résigné, d'un pharmacien, d'un notaire, d'un avocat, comme il se doit, d'un chômeur comme quand... Bref...
Nous sommes tous emprisonnés dans un rôle de survie, nous acceptons l'image et nous la renvoyons avec complaisance.
Parce que c'est plus confortable, sans doute, de se communiquer par code.
Ou alors, si on froisse l'image, c'est qu'on n'est pas vraiment à sa place. Mais qui l'est vraiment, à sa place, et c'est où, une place qui serait à soi, hein ?
Je n'en sais foutre rien mais je sais que lorsque le comportement fait distorsion avec l'image attendue, alors, c'est la panique, c'est louche, c'est inquiétant même.
Je sais ça pour avoir été, tour à tour, étudiant comme tout le monde, surveillant de lycée, promeneur impénitent,  ouvrier d'usine, vendeur de photos aériennes, rien du tout, glandeur, bûcheron, fonctionnaire territorial, chanteur et maintenant exilé volontaire prétendant à l'écriture.

Avec ce curriculum sur-vitae, j'ai maintes fois fait l'expérience de cette distorsion angoissée dans les yeux de l'autre... Sous les lumières jaunes et ronronnantes d'une administration,  par exemple, avec des gens si sages qu'ils n'étaient plus qu'un rôle - la dialectique de leur image s'étant renversée au point de devenir l'être lui-même -  mon comportement tapageur, goguenard, brouillon et fortement enclin à siroter l'apéro, faisait qu'on me considérait assez souvent comme un poisson qui tenterait de nager dans un tas de paille. Peu importait que ma fiche de poste fût, par ailleurs et par mon maigre travail, honorée à la lettre, ce qui ne collait pas, c'était mon costume.

Mais, beaucoup plus amusant, c'est lorsque j'étais bûcheron et que je fournissais aux particuliers de La Rochelle et de ses environs du bois de chauffage,
qu'il me fut donné de constater pleinement le désarroi d'un quidam sur mon comportement décalé. J'effectuais mes livraisons avec un vieux camion gris, un Renault goélette comme on n'en utilisait déjà plus depuis longtemps et, me voyant arriver chez eux ou passer dans leur rue, d'un seul coup d'œil, les gens du lieu jugeaient avec raison que ça n'était pas un grand de ce monde qui se baladait là-dedans avec ses quatre stères de bois.
Je prenais mes commandes par téléphone :
- Allô, je suis bien chez Redonnet, marchand de bois de chauffage ?
- Oui, oui, vous êtes bien là où vous dites...
- Pourriez-vous...etc. et etc.

Or, il advint qu'un monsieur de Nieul-sur-mer me passa commande
de quelques stères de bon chêne sec, avec, au bout du fil, une petite voix qui chevrotait et qui était bien douce à l'oreille.
- C'est à livrer au numéro x, rue Clément Marot.
Moi, à l'autre bout, je prenais note sur un papier et j'acquiesçais nonchalamment par de petits o.k, o.k...
Mais le brave monsieur arrivait tout juste de la région parisienne et venait d'acheter sa maisonnette dans un de ces lotissements
du bord de mer,
monochromes, monocordes, monotones, monomoches et mono tout et rien. Il craignait donc que je ne trouve pas sa rue dans le dédale uniforme de son lotissement.
Il voulut dès lors m'épeler le nom bizarre. Marot, M.A.R...
Oui, l'interrompis-je gentiment. Et je me mis à badiner : Clément Marot, sur le printemps de ma jeunesse folle, je ressemblais l'arondelle qui vole....
Il y eut un terrible silence... tel que je dus m'enquérir si mon client était toujours là...allô ?
Sa voix, inquiète, brisée, demanda encore s'il était bien chez le ci-devant Redonnet, marchand de bois...Sur mon affirmation réitérée, il s'étonna, il balbutia, il toussota, il dit qu'il ne s'attendait pas à ça et que c'est du bois de chauffage qu'il voulait.
Passablement énervé à la fin, je lui demandai à mon tour s'il attendait qu'un bûcheron ne s'exprimât que par grognements sourds et par inintelligibles borborygmes, à la façon d'une bête nocturne de la forêt.

Je livrai néanmoins mon bois quelques jours plus tard, avec mon vieux Renault, mon paletot sale et mon jean passablement troué.
Le monsieur, colonel de gendarmerie tout juste à la retraite, me considérait d'un œil interloqué, suivait tous mes faits et gestes pendant que je déposais bûche par bûche le bois sur sa maigre pelouse. Il me toisait, il m'examinait.
Il me fit cependant l'honneur de son salon, me pria de m'asseoir, en dépit de mon pantalon aux couleurs maculées, sur son canapé de cuir, et m'offrit un verre. Nous parlâmes des poètes de la Pléiade, de Joachim du Bellay, de Ronsard et de Clément Marot, bien sûr, lequel avait rendu un fier service à la poésie en rassemblant et publiant  l'œuvre complète de François Villon et patati et patata...
Me tendant la main comme je prenais congé, ses yeux encore fouillaient désespérément les miens, avides, pleins de commisération aussi, vraiment, répétait-il, je ne comprends pas pourquoi vous vendez du bois.
Et moi, avais-je sur le bout de la langue, je ne comprends pas qu'un homme de votre qualité vienne fourvoyer ses vieux jours dans un lotissement aussi immonde.
Mais comme j'étais un bûcheron poli, cultivé de surcroît, je ne dis rien de tout cela.
Parce qu'ils sont comme ça, les hommes de qualité.

Si vous en venez à contredire les graphiques de la feuille de route imprimée dans leur tête, le monde perd le nord.
Peut-être même vous tiennent-ils rigueur de venir déranger la quiétude d'une certaine harmonie.

10.03.2012

Le temps au poignet des hommes

littératureJe n'ai jamais supporté qu'une montre entrave mon poignet gauche et je n'ai jamais supporté d'en avoir une en poche.
Vous me direz qu'aujourd'hui, tout ça est bien dérisoire, l'heure étant partout inscrite : dans les rues, aux vitrines des magasins, sur les panneaux publicitaires, sur les ordinateurs, sur les portables, et, in fine, profondément dans la tête des hommes, comme si on leur demandait de se dépêcher de ne rien faire de leur temps.
Je n'ai jamais supporté le salariat non plus...
Quel rapport, me direz-vous encore ?
Le rapport est, de par ma propre histoire, flagrant : de façon générale, le salaire c'est du temps qu'on achète à l'autre (dans le meilleur des cas du savoir-faire) et, de façon beaucoup plus personnelle, ma première montre, qui fut aussi ma dernière, je la reçus comme une rétribution.
Pour avoir gardé les vaches pendant plusieurs étés, matins et soirs, je fus en effet gratifié, au terme de la première saison, d'une montre, mais je n'ai jamais su s'il s'agissait
alors d'un cadeau exceptionnel ou d'un outil de travail.
Car l'automne et l'heure de rejoindre les bancs de la communale revenus, il me fallait laisser la montre dans un tiroir, dans sa boîte et sur du coton... pour la retrouver intacte l'été suivant. Même si l'on prenait soin d'arguer que c'était pour mon bien, que ma montre serait ainsi toujours neuve, je sentais qu'il y avait là comme une inavouable ladrerie. La montre restant effectivement toujours rutilante, elle servait de cadeau, de salaire plus exactement, chaque début d'été.
Mais c'était une bien belle montre, avec un gros bracelet et des heures qu'on pouvait lire même la nuit, en vert, comme les chenilles luisantes des fossés. On pouvait sans risques la plonger dans l'eau, même si interdiction absolue était faite d'essayer. Elle était aussi i-no-xy-da-ble. Ça, c'était un maître mot qui voulait dire qu'elle avait coûté beaucoup de sous. Elle ressemblait à celles qu'arboraient fièrement mes copains, mais eux, c'était la communion solennelle qui leur avait offert. Il leur avait fallu pour la mériter marmonner du mauvais latin et s'agenouiller devant des icônes en plâtre lépreux.
À
ce prix-là, ils avaient le droit de la garder au poignet toute l'année, comme la croix qui pendait à leur cou.
Ma montre à moi, elle venait des champs. Une montre de païen, gagnée debout et tout seul au milieu des champs. Elle détrôna le bâton planté dans la terre et dont l'ombre allongée sur les herbes, quand elle atteignait une certain repère, m'indiquait très approximativement l'heure de rentrer chèvres et vaches au bercail. Mais, de juin à septembre, le repère se déréglait forcément sous la dictée du grand mouvement des choses.
Il y avait alors des erreurs et je rentrais ou trop tôt ou trop tard, les bestiaux meuglant de faim ou alors au bord d'une fatale indigestion.
Avec une montre, je limitais bien sûr les risques d'erreurs mais ne regardais plus guère le soleil.
D'où mon aversion.
Les hommes à montre ne regardent jamais le soleil. Ils préfèrent voir fuir le temps à leur poignet plutôt que sur l'horizon.

09.03.2012

Ce champ n'a pas besoin d'être renseigné

littératureVous n’avez plus d’amis dignes de ce nom à porter dans votre cœur, parce que vous en avez trop eu sans doute. Vous avez dilapidé votre pain blanc.  Vous avez galvaudé et le terme et la chose. Vous avez posé vos mains sur bien trop d’épaules et on vous l’a souvent dit : expansif !
Vous vous êtes à présent persuadé qu’on peut bien vivre sans et vous avez eu raison. Tout comme le renard et ses raisins verts, vous avez compris qu’une chose inaccessible ne l’était plus dès lors qu’elle était déclarée de mauvais goût ou inutile.
Mais ne vous formalisez pas trop de vos abandons : tous les humains font ainsi. Ils vivent un bonheur par soustraction. Un bonheur négatif. Ils vivent ce puissant adage de la résignation accomplie qui leur dit que lorsqu’on n’a pas ce qu’on aime, il faut aimer ce qu’on a.
Je vous le concède, c’est intellectuellement bas, socialement traître, ça ressemble aux pommades onctueuses des dogmes et c’est humainement trivial. Mais il en est ainsi et retourner la question cent fois dans votre crâne et dans votre poitrine non seulement ne la résoudra pas mais encore la fera de plus en plus cruelle.
Et les jours n’en succéderont pas moins aux jours, ponctués de nuits qui vous emmèneront jusqu'au dernier crépuscule.
Alors, filez donc votre chemin de solitude. Laissez dire et laissez faire. Quelle importance que vous ayez raison ou tort dans les différents conflits que vous avez engagés et dans le fossé qui s’est creusé entre vous et ceux que vous aimiez ? Laissez ces termes bas du tort et de la raison aux avocats, aux chats fourrés et aux roussins ! Vous n’avez rien à avouer et vos vis-à-vis non plus. Chacun d’entre vous croit tenir, avec raison, la raison au creux de ses mains vides.
Alors, si vous pouviez cesser de vous emporter, que vos colères aux allures de torrent prennent la sérénité des ruisseaux de prairie !
Se mettre en rogne ne sert que les objets de la rogne. Les cibles qui la déclenchent sont toujours impassibles, froides et silencieuses. Bref, tout ce qui vous manque et vous accuse in fine.

Vous avez regardé ce matin la lumière rose s’élever au-dessus du Bug.
Personne à votre place n’aurait su la regarder comme vous l’avez regardée. Un autre l’aurait regardée avec ses yeux à lui, chargés de sa propre histoire.
Vivre, n’est-ce pas cela ?
Etre unique en son regard sur le monde et sans qu’aucune échelle de valeur ne vienne embuer ce regard ?

Image : entrée de la tanière d'un loup. Photo prise en forêt de Włodawa.

08.03.2012

Premiers pas vers l'automobile

simca-aronde-grand-large.jpgNotre famille se disloquait, doucement mais sûrement, ceux-ci à l’atelier, usinant dans des bouquets d’étincelles de bouts de ferraille, ceux-là rabotant des planches avec d’amples mouvements de varlope, les pieds baignés de copeaux, celles-là employées chez des bourgeois de la ville, médecins, avocats ou notaires, à repasser, à coudre où à torcher le cul d’une marmaille prétentieuse, et moi, entre quatre murs, la tête enfouie au fond des livres quand je ne croisais pas le fer avec la hiérarchie disciplinaire.
Ainsi, comme une poule qui voit ses poussins de plus en plus emplumés s’aventurer en claudiquant chaque jour un peu plus loin  du nid, ma mère battit l’air de ses ailes, respira un grand coup et gloussa d’aise.
Dans l’euphorie subite de cette liberté tombée du ciel, la maison désormais déserte des semaines entières, livrée à elle-même, elle acheta, à la stupéfaction générale, une auto; une Aronde verte, déjà poussive, un peu rouillée sur les côtés, certes, mais une automobile quand même, avec un gros moteur.

On se hasarda alors à lui demander  ce qu’elle voulait en faire, de son engin motorisé. Elle nous regarda comme de sinistres empêcheurs de conduire en rond et elle rétorqua sur un ton qui n’admettait guère la réplique, en bombant le torse, la cigarette fortement agitée, qu’elle voulait enfin se promener de-ci, de-là, voir ses frères et sœurs, qui habitaient des villages pas très éloignés mais tout de même suffisamment pour qu’on ne puisse pas s’y rendre en vélo, faire des achats en ville où il y avait plus de choix et où c’était moins cher que chez ce voleur d’épicier.
Le drame, c’est qu’elle n’avait pas de permis de conduire. Quel permis ? Qu’à cela ne tienne ! Et que l’on se taise enfin, nous les emmerdeurs ! Elle allait le passer, ce foutu permis !
Ô douleur ! Elle en souffrit le martyr, elle engloutit une fortune dans une centaine de leçons, fut cinq ou six fois recalée à l’examen, tempêta, fulmina, insulta tout le monde, de l’inspecteur des mines au moniteur d’auto-école, en passant par le garde-champêtre et même le maire, lesquels n’y étaient pourtant pour pas grand-chose. Mais tout ce qui avait trait, de près ou de loin, à l’autorité fut tenu, dans sa paranoïa désabusée, pour responsable de ses déboires.
Le calvaire dura un an et demi, l’automobile remisée dans la grange, sous de vieilles couvertures, pendant qu’elle lisait et relisait pour la millième fois sans doute le code de la route dont les pages massacrées finissaient par se détacher une à une. Elle en avait par-dessus la tête des routes prioritaires, des chemins secondaires, des stops, des interdictions de dépasser, des obligations de corner, des lignes jaunes avec ou sans les pointillés et du nombre de verres de pinard qu’il ne fallait pas boire avant de prendre le volant. Elle tonnait sur toutes ces idioties, surtout sur la priorité à droite à laquelle elle n’entendit jamais rien. Cette obstination à ne pas vouloir comprendre cette dernière disposition du code avait bien failli coûter à l’inspecteur des mines d’être cité à titre posthume, avec tous les honneurs dus à un haut fonctionnaire tué dans l’exercice de ses fonctions.
C’était à Civray, une traîtresse de petite rue de rien du tout qui débouchait du marché et un imbécile qui avait eu l’insolence de faire valoir son droit en lui barrant la route. Les deux véhicules s’étaient effleurés dans un grincement de pneus et un froissement épouvantable de tôle blessée. S’épongeant le front inondé de sueur froide, l’inspecteur avait d’autorité pris les commandes et clôturé prématurément l’examen.

Mettant cependant à profit ces interminables atermoiements pour exercer son art, mon apprenti mécanicien de frère s’occupait sérieusement de la santé du véhicule contraint à l’inertie et veillait à ce que cette inactivité prolongée ne l’abîmât pas. Les voisins ricanaient et si l’un d’entre eux venait à passer par là, il ne manquait pas de montrer l’auto en disant qu’elle était tombée dans une bonne maison.
Tous les dimanches matins, donc, mon frère enfilait un bleu de travail et il pavanait devant nous comme s’il eût été un colonel revenu d’un champ de bataille, montrant à tout le monde sa tenue d’apparat. C’est vrai que ça faisait sérieux, ce bleu de travail, dans cette maison où il n’y avait rien à faire. Ça sentait l’ouvrier qui en sait long et qui sait manier l’outil. En arborant son uniforme de travailleur, toujours étrangement propre, mon frère lançait à toute la tribu qu’il était sorti de sa condition et que l’avenir se tenait entre les pinces d’une clef à mollettes plutôt qu’au bout d’une fourche.
Il était entré dans l’ère de la modernité industrielle, lui.
Il soulevait donc le capot de l’automobile, se penchait sur le gros moteur, un moteur Montlhéry précisait-il comme si ça devait nous en imposer, débranchait des fils pour les rebrancher aussitôt, nettoyait par là, soufflait par ci. Il s’installait alors au volant et démarrait le monstre, capot toujours levé. Moment mystérieux, il se penchait sur la mécanique ronflante et écoutait, aussi attentif qu’un médecin sur la poitrine d’un asthmatique. Il prenait tantôt un air dubitatif, tantôt un air de satisfaction complète, tantôt un air de rien du tout.
Quand il était vraiment en forme, il sortait sa boîte à outils. Là, il dévissait quelques boulons, les nettoyait et les remettait en place. Il faisait aussi le tour de l’auto et, pendant qu’elle ronronnait de plaisir, il donnait force coups de pied dans les pneus. Je n’ai jamais compris pourquoi il faisait tout ça. Je l’observais. Je n’avais jamais vu quelqu’un s’amuser aussi sérieusement. Je lui dis un jour qu’elle ne risquait pas de tomber en panne, la voiture, sous ses couvertures mais, qu’à force de démonter ceci,  de revisser cela, de souffler dans telle ou telle tuyauterie, il finirait bien par détériorer quelque chose.
Piqué au vif, il grinça des dents et dit que j’étais un pauvre mec qui ne comprenait rien. Il me montra le moteur avec sa grosse clef à mollettes et me dit que ce qu’il y avait là dedans, ce n’était pas dans mes bouquins. Dans mes bouquins, il n’y avait que des mots qui ne disaient rien du tout. Dans les siens, il y avait des croquis, des ronds, des rectangles, des calculs, des cotes au millimètre. Oui, Monsieur, des cotes ! Savais-je seulement ce que c’était, qu’une cote ?!
Il était froissé à en faire de la peine. Je le prenais par l’épaule et lui conseillais plutôt de descendre à la rivière ou alors de venir faire le guet pendant que je volerais des pommes au verger d’un voisin.
C’était un bon bougre, mon frère. Il rangeait tout son déguisement, aussi piteusement que soigneusement, et nous décampions par les chemins humides ou noyés de soleil. Mais en partant il ne manquait tout de même pas de rassurer notre mère et de lancer que tout allait bien, qu’il n’y aurait pas de problème, que la voiture serait prête dès qu’elle aurait le permis.

P7010007.JPGL'évènement eut enfin lieu un beau jour de mai où les oiseaux revenus de si loin recommençaient de siffler dans les grands érables et les châtaigniers en bourgeons.
De guerre lasse, on lui avait sans doute concédé le
précieux document rose, un peu comme on récompensait autrefois l’opiniâtreté des cancres en leur concédant un baccalauréat d’office, au bout de sept échecs consécutifs. C’était bien le moins qu’on pouvait faire.
Il ne pouvait pas en être autrement pour ma mère et son autorisation de conduire. Comme les élèves péremptoirement jugés mauvais sont dispensés du latin, on avait dû l’exempter du créneau réglementaire. Car lorsque je l’ai vue conduire pour la première fois, je devrais dire quand je l’ai entendue conduire, le moteur était à son régime le plus élevé et hurlait de douleur, l’embrayage patinait tellement qu’il en couinait comme un goret qu’on saigne, la boîte à vitesses ferraillait de toutes ses dents et la mécanique entière enfin révoltée par tant de maltraitance, finissait par se taire dans un affreux soubresaut. Tout était à recommencer. Il fallait redémarrer, débrayer, réenclencher une vitesse, enlever le frein à main. La moindre marche arrière durait une demi-heure.
Ma mère ne décolérait pas et couvrait d’injures cet escroc de moniteur d’auto-école qui lui avait enseigné avec un levier de vitesses au plancher alors que celui de son Aronde était au volant. Il fallait réapprendre la synchronisation de tous les gestes. Elle menaçait de faire intervenir le juge de paix pour réclamer le remboursement de  la fortune qu’elle avait consacrée à sa formation.
Mais tout arrive à qui sait vouloir, aussi finit-elle par réussir à sortir de la cour, à embrocher le chemin vicinal et à s’aventurer jusqu’à la route, tout ça non sans avoir écorché un bout de carrosserie en passant la barrière.
Elle disparut alors, elle changea de siècle, son rêve de liberté enfin maîtrisé.
A partir de là, elle prenait sa voiture même pour aller acheter du lait, à l’autre bout du village. Les voisins, ceux qui n’avaient pas encore de voiture, mais surtout leurs épouses, saluaient avec un respect craintif l’audace de cette femme en pantalons, cigarette au coin des lèvres, cette Georges Sand de l’automobile, cette femme-précurseur et qui pavoisait derrière son volant. Les hommes, eux, voyaient plutôt là un signe de débauche et comme une confirmation de sa réputation de libertine. Ceux qui étaient déjà motorisés, ceux qui savaient tout de la modernité et comment il fallait s’en servir - les mêmes qui avaient moqué la réclusion forcée du véhicule avant permis - haussaient les épaules et prédisaient doctement que le moteur de cette voiture ne ferait pas long feu, à ce régime de sorties quotidiennes.

Le silence des chrysanthèmes

Photo haut de page empruntée Internet

07.03.2012

De l'idéologie chez les fourmis

ixus60-fourmi1206293807.jpgUn philosophe américain s’appuyant sur des certitudes scientifiques démontrées, un philosophe de l’empirisme donc - mais dont je n’ai pas le nom sous les yeux - a osé  un grand écart spéculatif entre le cerveau d’une fourmi et le nôtre. Mazette !
Mes sources prennent leur source dans un article de Polytica, en juin 2010.

Á première vue, ça pourrait paraître délirant, voire assez désobligeant, n'est-il pas ?
Mais les conclusions de l'intellectuel ne me semblent pas dénuées de fondement,
même si le chemin pour y arriver est assez curieux. Mais en philosophie, comme partout ailleurs, qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Un raisonnement n’étant  en effet jamais très raisonnable, dans un CQFD, c’est le dernier mot qui compte, surtout s’il alimente peu ou prou notre propre moulin.

Mais oyez plutôt.
Le champ expérimental est donc une prairie où paissent des moutons.
Facile. Ça court les paysages, ça
. Tant que j'aurais même pu dire la prairie expérimentale est donc un champ où paissent des moutons.
L'’observation, quant à elle, porte sur le comportement des fourmis qui vaquent à leurs occupations dans l’herbe de la susdite prairie. Et voilà qu’on observe maintenant que certaines de ces besogneuses bestioles ont un comportement complètement loufoque et qu’on est bien  amené à se demander pourquoi.
Oui, en voilà une, par exemple, qui tente d’escalader un brin d’herbe folle et qui, arrivée à mi-parcours, tombe par terre. Elle recommence, retombe, elle insiste, tombe à nouveau, elle remet ça et se retrouve encore au ras des pâquerettes et ainsi de suite. Le manège peut durer des heures.
C'est le mythe de Sisyphe chez les fourmis.
Et pourquoi donc ? Parce que son cerveau, a-t-on découvert, est parasité par un micro-organisme à l’état larvaire et que ce locataire indélicat ne peut se développer et atteindre son stade final que dans le foie du mouton. Notez que nous sommes dans l'infiniment petit exponentiel : une fourmi, un cerveau dans une fourmi, un micro-organisme dans le cerveau de la foumi ; un micro-organisme encore plus micro qu'un vrai micro-organisme puisqu'à l'état larvaire !
Bref. Il faut donc que la fourmi soit broutée au plus vite par un ovin pour que la larve devienne adulte et c'est ainsi que ladite larve, question de survie pour elle, s’y emploie sans relâche, commandant sournoisement à la fourmi de se maintenir le plus près
possible du sol et de ne point  escalader les sommets vertigineux de la pelouse.
La pauvre fourmi, complètement aliénée, obéit donc, et, bien qu’ayant fortement envie d’escalader son herbe, adopte le comportement complètement contraire à la réalisation de son désir et se retrouve le cul, si j’ose, par terre, jusqu’à ce qu’une bête ovine passant par là ne l’expédie au fin fond de ses miasmes hépatiques.

Et maintenant, le grand écart du philosophe. L’anthropomorphisme sympathique.
Ce cerveau, c’est le nôtre et ce micro-organisme, c’est notre idéologie, morale, politique, religieuse et cætera et et cætera, qui colonise notre cerveau, tout en nous laissant l’illusion du libre arbitre. Cette idéologie induit un comportement contraire à nos désirs et à notre recherche spéculative du bonheur. CQFD : nous sommes parasités ! Non ? Si, si...
Il y a quand même du  vrai là-dedans et si c’est la philosophie qui vous dérange, ou le mouton, ou la fourmi, ou même la larve microbienne, prenez tout ça comme une allégorie.
Personnellement, ça change ma vision des choses, ça bouscule la hiérarchie de mes analogies spontanées, car les hommes, je les voyais jusqu’alors beaucoup plus dans la peau du mouton que dans celle de la fourmi.
Mais bon…On ne va pas chipoter.

Quant aux micro-organismes larvaires, c’est simple, je les vois partout. Surtout en période électorale.

06.03.2012

Guitare et clavier

takamine.jpgQuand j’écris, chez moi, entre deux pages, voire deux paragraphes, et même parfois entre deux ou trois lignes, cela dépend de beaucoup de choses, de la spontanéité du flux d'écriture par exemple, je me lève et je prends ma guitare.
Là, je fais une suite d’accords ou des gammes. Des gammes de blues le plus souvent. Ou alors, un vieux Brassens. Sur la pompe classique ou selon ma propre définition.

Pour moi seul. Et je me dis dans ces instants, qu’il y a une différence fondamentale, dans ma vie du moins, entre la musique et l’écriture.
Je n’ai rien présenté sur une scène depuis plus d’un an et demi et ça ne me manque pas du tout. La musique se satisfait donc d’elle-même, elle tire son plaisir d’elle-même, d’une confrontation à sa propre solitude. L’écriture, non. Celle-ci se veut à tout prix message, elle veut à tout prix être exposée, vue, connue, et même reconnue. Et elle n’est pas grand-chose, sinon rien du tout, sans cette perspective, ici, immédiatement sur ce blog, ou, bien plus hypothétique et dans bien plus longtemps, dans un livre. Elle poursuit un but social et existentiel, un but sine qua non, dont la suite d’accords ou les gammes n’ont que faire !

Et je pense souvent que si j’ai pu vivre de longs espaces de ma vie sans écrire, je n’ai jamais pu vivre sans une guitare à mes côtés, sans saisir le manche au moins une fois par jour. Partout. La première fois que je suis monté dans un bus place de la concorde, pour rejoindre Varsovie, je n’avais pas grand bagage, mais j’avais ma guitare. Comme une  protubérance.
Je n’ai jamais appris non plus quelqu’un à écrire, jamais donné de conseils. J’en ai bien trop besoin moi-même, pensez donc ! En revanche, j’ai initié de nombreux jeunes à la guitare, dans un centre socioculturel. C’étaient de jeunes enthousiastes, certains ont vraiment continué très bien, jusqu’à dépasser, comme c’est souvent le cas, la dextérité
réelle ou supposée de leur professeur.
Et j’ai un souvenir attendri pour l’un d’entre eux, Mathieu, à qui j’ai enseigné les fameuses gammes pentatoniques, le hammer, le pull-off et autres slides. Un féru de blues. Un doigté extraordinaire, sensible, romantico- spleen, mais un ado qui se rebellait à chaque fois que je voulais lui parler un tant soit peu de solfège. Tout au feeling.
Ce gosse-là m’avait fait deux cadeaux. Des Etats-Unis, il m’avait ramené le coffret intégral, précieux, unique, de Robert Johnson. Une bible. Des morceaux d'anthologie. Presque d'ethnologie. Je l’ai toujours, posé dans ma bibliothèque, parmi les livres comme s’il en était lui-même un… Et puis, une autre fois, Mathieu est venu à son cours avec les œuvres complètes de Rimbaud dans la pléiade. Et avec cette dédicace : tu m’as donné le blues-feeling. Merci.
Emotion en écrivant ces quelques lignes. Car ce pont, ce trait d’union, qu’il avait spontanément établi entre Rimbaud et ce qu’il ressentait du blues - Mathieu avait dix-sept ans à l'époque - je ne l’ai jamais vu ailleurs. Ah, Mathieu, tu m’as donné bien du bonheur avec ces deux cadeaux-là !
Ton Rimbaud, notre Rimbaud, trône également dans la bibliothèque
aux côtés de Robert Johnson.
Et je n’ai pas souvenance que l’écriture m’ait un jour donné autant de retour humain.
C’est pourtant avec elle que je compose chaque jour. En elle que je mets de bien dérisoires espoirs. En elle que je m'efforce de croire, bien plus qu'en la musique.
Vanité, sans aucun doute.

Illustration : Le modèle exact  sur lequel s'exercent  mes velléités.

05.03.2012

En d'autres termes et le roman

littérature"L’analyse psychologique a perdu pour moi tout intérêt du jour où je me suis avisé que l’homme éprouve ce qu’il imagine éprouver. De là à penser qu’il imagine éprouver ce qu’il éprouve… Je le vois bien avec mon amour : entre aimer Laura et m’imaginer que je l’aime - entre m’imaginer que je l’aime moins, et l’aimer moins, quel dieu verrait la différence ? Dans le domaine des sentiments, le réel ne se distingue pas de l’imaginaire. Et, s’il suffit d’imaginer qu’on aime pour aimer, aussi suffit-il de se dire qu’on imagine aimer, quand on aime, pour aussitôt aimer un peu moins, et même pour se détacher un peu de ce qu’on aime - ou pour en détacher quelques cristaux. Mais pour se dire cela ne faut-il pas déjà aimer un peu moins ?"

"On parle sans cesse de la brusque cristallisation de l’amour. La lente décristallisation, dont je n’entends jamais parler, est un phénomène psychologique qui m’intéresse bien davantage. J’estime qu’on le peut observer, au bout d’un temps plus ou moins long, dans tous les mariages d’amour."

"Tant qu’il aime et veut être aimé, l’amoureux ne peut se donner pour ce qu’il est vraiment, et, de plus, il ne voit pas l’autre - mais bien en son lieu, une idole qu’il pare, et qu’il divinise, et qu’il crée."

André Gide - Les Faux monnayeurs -

Ce que Nietzsche avait tranché d’une formule lapidaire : L’amour, c’est du sensuel qui passe au spirituel.
Et ce qu’un vieil ami, aujourd’hui hélas dormant de l’autre côté des pissenlits, avait encore résumé en ces termes galants : Conjurer
son angoisse dans la métaphysique d’une touffe de poils. 

***

 littérature"Dépouiller le roman de tous les éléments qui n'appartiennent pas spécifiquement au roman. De même que la photographie, naguère, débarrassa la peinture du souci de certaines exactitudes, le phonographe nettoiera sans doute demain le roman de ses dialogues rapportés, dont le réaliste souvent se fait gloire. Les événements extérieurs, les accidents, les traumatismes, appartiennent au cinéma; il sied que le roman les lui laisse. Même la description des personnages ne me paraît point appartenir proprement au genre. Oui vraiment, il ne me paraît pas que le roman pur (et en art, comme partout, la pureté seule m'importe) ait à s'en occuper. Non plus que le fait le drame. Et qu'on ne vienne point dire que le dramaturge ne décrit pas ses personnages parce que le spectateur est appelé à les voir portés tout vivants sur la scène; car combien de fois n'avons-nous pas été gênés au théâtre, par l'acteur, et souffert de ce qu’il ressemblât si mal à celui que, sans lui, nous nous représentions si bien. - Le romancier, d'ordinaire, ne fait point suffisamment crédit à l'imagination du lecteur."

 André Gide - Les Faux monnayeurs -

Voilà, à mon sens, une profession de foi artistique qu’avaient dû mal lire les écrivains adeptes du  Nouveau roman et, loin après eux, ceux de la littérature contemporaine, qui, d’un seul coup d’un seul, ont décrété la mort du roman.
Quand on ne se sent pas le talent de la rénover, d’innover en son sein, on décrète la chose obsolète. Et on la tue. Du moins on dit qu'on a vu son cadavre. Quoi de plus simple ?
Pour moi qui me plaît encore à décrire les paysages et les hommes évoluant dans ces paysages, qui me plaît même à ne pas dissocier ces hommes-là de leurs paysages, l'affaire est évidemment beaucoup plus compliquée.
Car il en va de mon amour d'écrire.

 

04.03.2012

1984

littérature1984. A force d’avoir lu Orwell dans nos lycées, on en avait presque peur, de cette année là. Qu’il nous tombe encore une calamité sur le coin de la gueule qu’on avait déjà pas mal cassée. Bon sang, qu’on se disait, où peut-il bien se cacher, le Big Brother ? Hein ? Où il est ? Quel sale coup il nous prépare, le fumier ?
On ne savait pas encore qu’il était en train de se mettre partout en place, doucement et sans effet d’annonce, sans bruit de bottes ni cliquetis de culasses automatiques. Matois. Sûr de lui au chevet de l’endormissement humain.

1984 bis. Pour nous, c’était surtout le retour de l’ennui après les joyeuses effervescences des années soixante-dix. On avait eu beau courir vite et à travers la montagne, on avait eu beau semer sur notre fuite Rimbaud, Vaneigem, Lautréamont et autres élixirs empoisonnés pour que le vieux monde en nous pistant en crève, il nous avait une nouvelle fois rattrapés par la peau du cul et on s’était arrêté sur le bord de la route, le cheveu encore long, l’œil encore un peu rêveur, mais essoufflé quand même, l’espoir en berne.
La social-démocratie au ventre replet battait son plein, pétait dans la soie et rotait du bourgogne grand cru. Les plus cons d’entre nous rosissaient de plus en plus et entraient un peu partout à reculons. C’est comme ça, le drapeau blanc des renoncements : la marche arrière. A votre bon cœur, tapez où bon vous semble !

1984 ter.  Maurois I est mort. Lui a succédé Maurois II, par la volonté de Mitterrand Ier au faîte de sa gloire mais dans une France qui patauge dans la crise, le chômage, la politique de rigueur, bref, tout le merdier habituel depuis que les hommes ont choisi la dictature  de la marchandise sur toute autre manifestation terrestre.
Les derniers Apaches se radicalisent, prennent le maquis... Quand le désespoir de construire n’a plus que le choix des armes pour détruire.

Nous, on leur fait un signe de la main, on leur souhaite bonne chance quand même, on les aime mais on ne les suit pas de ce côté-ci de la défaite.
Et on se retrouve dans des cafés à nous. Tu pouvais boire un coup à Amsterdam avec un gars comme toi que tu croisais par hasard, la main sur l’épaule, et le retrouver huit jours plus tard au Marsella, à Barcelone, devant une absinthe, toujours par hasard. Ça voulait dire que notre territoire était de plus en plus balisé et nos chemins de plus en plus étroits.
On s’en foutait des boniments de la crise. Je ne les répète même pas là, ces boniments. Vous les connaissez par cœur, parce que ce sont exactement les mêmes qu’aujourd’hui. Suffit juste d’ouvrir un journal ou une télé, si vous en avez une. Moi, j’en ai pas, de télé.

Les chroniqueurs politiques ont ça de génial quand même : Intemporels. Quantiques presque.
Un monde en crise, pour nous, c’est comme quand les loups se dévorent entre eux. On ne va pas les séparer, hein, risquer un coup de dents, donner notre avis, ramener le calme et négocier. Non, on reste sur notre cul et on attend - espoir bien vain - qu’ils s’égorgent jusqu’au dernier.
Nous, on se distille jusqu’au dernier. On n’arrête pas de vider des bouteilles et on fume des fumées qui devraient nous redonner de l’espoir, élargir notre champ de vision et réaiguiser notre sens critique. Mais finalement on s’endort un peu plus. Trop fatigués. Trop chimérique, tout ça…Le coeur n'y est plus.
Alors on se lève un à un dans un bâillement, on se salue, on s’embrasse et on dit qu’on rentre chez nous. Qu’il est tard.
Où ça chez nous ?
On a la trentaine bien sonnée, la tempe déjà un peu grise et on n'a jamais eu de chez nous. Les autres, les renégats, ceux qui ont mis leurs rêves en bandoulière et le pantalon sur les chevilles, ils sont déjà installés aux commandes. Les couilles molles ont tous couche molle.
Bon, ben, chez nous, on va trouver. Au hasard.
C’est comme ça qu’on s’est séparé.
On ne  s’est jamais revu. Ou alors quelques-uns et longtemps, longtemps après.
On n'a parlé d’aucun souvenir. Comme si tout ça avait été un ailleurs.
Les vaincus ne parlent jamais de leur guerre perdue entre eux.

2012. Pas de nostalgie. Aucune. Bien au contraire. Un certaine jouissance de l'ironie face à  la parole humaine, vide, chafouine, et qui prétend encore dire un monde qui s'est fait indicible.

03.03.2012

Se confier ou faire un nœud coulant ?

faire.jpgLorsqu'un phraseur, pataugeant hors des limites d'un propos sérieux, se met, par inadvertance ou de plein gré, en tout cas fort impudiquement, en scène, les autres, sagement goguenards, un peu gênés aussi, s'inquiètent et l'invitent gentiment à se taire :  Tu ne vas pas nous raconter ta vie ?
Une vie, ça se raconte pourtant par petites bribes au hasard et au moment où l'on veut. À une femme dont on pense que l'on en est épris, à un ami dont on se figure, honteuse vanité s'il en est, avoir gagné l'entière confiance, ou alors à n'importe qui. Si on est fin saoul, si on est devenu fou, si on est un sot ou alors si l'on n'est rien de tout cela mais qu'on est perdu, déchiré par la solitude, la souffrance et le chagrin.
J'ai toujours en mémoire cet exemplaire et pathétique fait divers relaté par les situationnistes. À dire vrai, je ne me souviens que de l'essentiel...
Un jeune homme était en proie à la mélancolie, à la désespérance et au mal de vivre, traînant par les ruelles ses souffrances solitaires. Par une nuit d'errance, dans un bar, pris de boisson, il en vint à confier ses désolations et ses tourments à un homme également solitaire, qui l'écouta et qui lui parla aussi comme jamais personne jusqu'alors ne l'avait fait. Le jeune homme sentit sur son épaule la douceur d'une main fraternelle et dans son âme la chaleur de l'amitié enfin trouvée brilla comme un espoir aperçu au bout de son douloureux tunnel.
Toute la nuit durant, les deux hommes échangèrent.
Et quand l'aube se dessina sur un nouveau jour, une aube qui aurait dû être plus claire et plus rose que tous les matins de sa vie, le jeune homme assassina son confident d'un violent coup de poignard.
S'en voulant retourner à ses ouailles, celui-ci venait en effet de confesser qu'il était prêtre et que d'écouter les échos de la souffrance était de la compétence de son divin office.

À ce stade suprême de la trahison, le geste est exemplaire. Le meurtre est une infamie. Certes. Je n'ai besoin de personne pour le savoir. Mais le mensonge exercé à un tel degré de perversité revêt lui aussi la violence déchirante d'un assassinat. S'il n'eût été connu et compris que de quelques-uns, voilà un geste qui aurait apporté à l'humanité plus d'intelligence et plus de matière à réfléchir que toutes les philosophies et toutes les morales du monde ne lui en ont jusqu'alors suggérées.
Je pense souvent à ce jeune homme - puni de la chaise électrique ou pendu -  parce qu'il me plaît de croire qu'affrontant son mal de vivre par l'écriture plutôt que par la confidence orale - toujours hasardeuse et pour lui si malencontreusement choisie - peut-être n'eût-il pas sombré jusqu'à cette extrémité criminelle.
Peut-être. L'écriture qui se respecte n'attend pas d'échos affectifs à ses confidences. Elle se nourrit d'elle-même. Après, quand son message est lu, quand elle prend socialement la parole, l'auteur est déjà ailleurs. Loin parfois. Dans un autre désordre.
Mon désordre à moi, me semble t-il aujourd'hui, a suivi comme une sorte d'ordre logique pour être au bon endroit dans un monde à l'envers.

Image : Philip Seelen

02.03.2012

A bian

littératureCe point posé sur le grand mouvement circulaire des choses, à deux doigts de basculer de l'autre côté de l’équinoxe, m’évoque toujours peu ou prou, avec un décalage de quelques mois cependant, les marais poitevins d’où je suis venu.
Car c’est bien au cœur de l’hiver que Lacus duorum corvorum liquéfiait ses paysages. Des brouillards sommeillaient au dessus de l'eau, les frênes têtards alignaient leur élégance rustique dans le reflet, les vanneaux huppés et les mouettes du large s'y donnaient des rendez-vous criards.
Le marais est à bian, disait le paysan. En fait, je n’ai jamais trop su ce que signifiait ce à bian. A blanc, ça c’est certain, car c’est bien ainsi qu’est dit le blanc en patois poitevin. Une vache bianche. Le marais est blanc, alors, pour dire qu’il est recouvert d’eau et que le ciel blanc s’y reflète ? Un parler uniquement figuratif ?
Nie wiem.
Ou alors, le marais est exsangue, a été saigné à blanc, par allusion à une vieille expression du XVIe, «mettre au blanc», pour dire ruiner. Mais en quoi l’eau étalée sur son dos aurait-elle ruiné le marais ? Peut-être parce qu'il est une terre gagnée sur le vieil océan, une terre conquise par l’eau canalisée, domptée dans les conches et les fossés et que, tout à coup, cet océan reprendrait sa revanche et ses vieux droits, ruinant du même coup le travail des siècles et des hommes. Tiré par les cheveux ? Oui, un peu sans doute. En tout cas, le maraîchin avait sans doute d’ataviques raisons, des raisons de langage, des raisons de mots lustrés par la mémoire, pour dire que les marais étaient à bian.
Les termes alors s’entrechoquent d’une latitude à l’autre. Ici, c’est précisément lorsque le blanc par excellence, celui de la neige, s’en va, que les paysages sont à bian. Sur les rives de ces lacs éphémères, j’imagine, amusé, qu’un maraîchin dise à un autochtone que les paysages sont à bian. Et que ces deux-là ne se comprennent que par le sens premier de leur musique respective… Comme quoi, on doit toujours retourner sept fois la langue dans son histoire avant de lui faire prendre le large. Avant de lui donner délégation à dire le monde.

Reflets bleutés des équinoxes continentaux, ce ne sont pas les paysages qui sont à bian avec cette nappe d’eau posée comme un point final au bout de la morte saison. C’est L’hiver qui n’est plus blanc. Ruiné. Qui est à bian.

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01.03.2012

Misère de l'évidence, évidence de la misère

guy_debord_1_.jpgCela faisait des lustres, disons une bonne quinzaine d'années, que je n'avais pas remis véritablement le nez dans un livre des situationnistes.
Normal. La théorie situationniste, comme toutes les théories qui combattent le pouvoir sans le rechercher pour elles-mêmes, et qui ont donc plus de liberté et d'intelligence à leur disposition pour être justes, s'est volontairement sabordée, sitôt perdue sa complicité avec la réalité.
Une théorie qui ne se suicide pas quand les conditions faites à la vie ne lui offrent plus la possibilité d'exprimer la joie d'une mise en pratique, ça s'appelle de l'idéologie. Communiste, anarchiste, socialiste, chrétienne, fasciste, libérale et tutti quanti.
Bref, un mensonge, un puissant écran posé entre l'homme et l'homme.

M'étant cependant fait expédier un vieux livre qui, avec d'autres publications situationnistes, avait été depuis longtemps relégué sur des étagères désertées de ma bibliothèque, j'ai re-feuilleté ces derniers jours  le "Rapport sur la construction des situations" de Guy Debord.
Nous lisions ça en 1970 et nous avions déjà quelque sept ans de retard.

Et, quarante ans après, sourire jaune et désabusé - pour éviter de sombrer dans le désespoir de l'inutilité permanente - en constatant que depuis ces quelques lignes
d'une simplicité déconcertante et d'une évidence farouche, qui que nous soyons, nous n'avons fait que bavarder, balbutier, bégayer, crachoter, papoter, claudiquer, donquichotter, tergiverser, jouir mollement, répéter, ânonner, maquiller, baisser la tête, avancer à reculons, mentir, composer, prétexter et fuir :

« Le principal drame affectif de la vie, après le conflit perpétuel entre le désir et la réalité hostile au désir, semble bien être la sensation de l'écoulement du temps. L'attitude situationniste consiste à miser sur la fuite du temps, contrairement aux procédés esthétiques qui tendaient à la fixation de l'émotion. Le défi situationniste au passage  des émotions et du temps serait le pari de gagner toujours sur le changement, en allant toujours plus loin dans le jeu et la multiplication des périodes émouvantes. Il n'est évidemment pas facile pour nous, en ce moment, de faire un tel pari. Cependant, dussions-nous mille fois le perdre, nous n'avons pas le choix d'une autre attitude progressiste. »

Mis en ligne le 8 mars 2010