jeudi, 19 février 2009
1984
1984. A force d’avoir lu Orwell dans notre adolescence, on en avait presque peur, de cette année là, qu’il nous tombe encore une calamité sur le coin de la gueule qu’on avait déjà pas mal cassée. Bon sang, qu’on se disait, où peut-il bien se cacher, le Big Brother ? Hein ? Où il est ? Quel sale coup il nous prépare, le fumier ?
On ne savait pas encore qu’il était en train de se mettre partout en place, doucement et sans effet d’annonce, sans bruit de bottes ni cliquetis de culasses automatiques…Matois. Sûr de lui et de la puissance de l’endormissement humain.
1984. Pour nous, c’était surtout le retour de l’ennui après les effervescences des années soixante-dix. On avait eu beau courir vite et à travers la montagne, on avait eu beau semer sur notre fuite Rimbaud, Vaneigem, Lautréamont et autres élixirs empoisonnés pour que le vieux monde en nous pistant en crève d’asphyxie, il nous avait une nouvelle fois rattrapés par la peau du cul et on s’était arrêté alors sur le bord de la route, le cheveu encore long, l’œil encore un peu rêveur, mais essoufflé quand même, l’espoir en berne.
La social-démocratie au ventre replet battait son plein, pétait dans la soie et rotait du bourgogne grand cru. Les plus cons d’entre nous rosissaient de plus en plus et entraient un peu partout à reculons. C’est comme ça, le drapeau blanc de la reddition : la marche arrière. A votre bon cœur, tapez où bon vous semble !
Y’en avait même un qui avait perdu en même temps et la cause et le peuple et qui se retrouvait le cul par terre, sur la moquette d’un ministère.
1984. Maurois I est mort. Lui a succédé Maurois II, par la volonté de Mitterand Ier au fait de sa gloire mais dans une France qui patauge dans la crise, le chômage, la politique de rigueur et tout le merdier.
Les derniers Apaches se radicalisent, prennent le maquis. « Quand le désespoir n’a plus que le choix des armes ».
Nous, on leur fait un signe de la main, on leur souhaite bonne chance quand même et on se retrouve dans des cafés à nous. Tu pouvais boire un coup à Amsterdam avec un gars comme toi que tu croisais par hasard, la main sur l’épaule, et le retrouver huit jours plus tard au Marsella à Barcelone, devant une absinthe…On s’en foutait des boniments de la crise. Je ne les répète même pas là, ces boniments. Vous les connaissez par cœur, parce que ce sont exactement les mêmes qu’aujourd’hui. Suffit juste d’ouvrir un journal ou une télé, si vous en avez une. Moi, j’en ai pas. Mais même si j’en avais une, elle causerait polonais et je comprendrais pas, alors...
Les chroniqueurs putasses et les salopards politiques ont ça de génial quand même : Intemporels. Quantiques presque.
Un monde en crise, pour nous, c’est comme quand les loups se dévorent entre eux. On va pas les séparer, hein, risquer un coup de dents, donner notre avis, ramener le calme et négocier. Non, on reste sur notre cul et on attend, espoir bien vain, qu’ils s’égorgent jusqu’au dernier.
Mais les loups ne sont pas que cruels. Ils sont surtout intelligents. L’instinct de conservation de leur espèce est toujours plus fort que leur passion. Stop. On arrête et on recommence comme avant… Y’a encore des ouailles à croquer dans les prés.
Pas comme nous. Nous, on se distille jusqu’au dernier. On n’arrête pas de vider des bouteilles et on fume des fumées qui devraient nous redonner de l’espoir, élargir notre champ de vision et réaiguiser notre sens critique. Mais finalement on s’endort un peu plus. Trop fatigués. Trop chimérique, tout ça…Le coeur n'y est plus.
Alors on se lève un à un dans un bâillement, on se salue, on s’embrasse et on dit qu’on rentre chez nous. Qu’il est tard.
Où ça chez nous ?
On a la trentaine bien sonnée, la tempe déjà un peu grise et on n'a jamais eu de chez nous. Les autres, les renégats, ceux qu’ont mis leurs rêves en bandoulière et le pantalon sur les chevilles, ils sont déjà installés aux commandes. Les couilles molles ont tous couche molle.
Bon, ben, chez nous, on va trouver. Au hasard.
C’est comme ça qu’on s’est séparé.
On s’est jamais revu. Ou alors quelques-uns et longtemps, longtemps après.
On a parlé d’aucun souvenir. Comme si tout ça avait été un ailleurs.
Les vaincus ne parlent jamais de leur guerre entre eux.
Ils en parlent la nuit.
Quand la lune au firmament blafard arrose la solitude des insomniaques.
15:46 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : littérature |
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Commentaires
Chez Orwell (je ne l'ai jamais lu, mais je viens d'en ouvrir les premières pages),
"Quatre ministères se partageaient la totalité de l'appareil gouvernemental. Le ministère de la Vérité, qui s'occupait des divertissements, de l'information, de l'éducation et des beaux-arts. Le ministère de la Paix, qui s'occupait de la guerre. Le ministère de l'Amour qui veillait au respect de la loi et de l'ordre. Le ministère de l'Abondance, qui était responsable des affaires économiques. Leurs noms, en novlangue, étaient : Miniver, Minipax, Miniamour, Miniplein."
Lire ton texte truculent, Bertrand, m'a évoqué ces mots de Bashung dans " Je tuerai la pianiste " :
Je suis un indien, je suis un apache
Je suis un indien, je suis un apache
Auquel on a fait croire
Que la douleur se cache
Je suis un apache, je suis un indien
Auquel on a fait croire
Que la montagne est loin
Ecrit par : michèle pambrun | vendredi, 20 février 2009
"même si j’en avais une (de TV), elle causerait polonais et je comprendrais pas"
Excellent cela. De l'utilité de l'exil, finalement. Attention quand tu vas rentrer en France, elle est devenue sarkozienne notre TV (mais je ne la regarde pas non plus, même si je comprends tout).
Ecrit par : Feuilly | vendredi, 20 février 2009
A vous deux,
On pourrait donner aujourd'hui aux histrions qui président aux destinées incertaines de la vieille France, des tas de sobriquets comme Orwell le fit...Je verrais bien un remake pour le premier d'entre eux : Adolph Thiers, le boucher de la Commune.
j'ai entendu dire, oui, que les médias, dont la télé bien sûr, avaient été victimes d'un hold-up.
Les malfaiteurs sont en fuite. Le peuple tarde à se lancer à leur poursuite, on dirait.
Amitié
Ecrit par : B.redonnet | lundi, 23 février 2009
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