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29.03.2011

Mon artiste prolétaire de frère prend un bide

littératureMa mère, enfin, après une dizaine de tentatives opiniâtres, reçut des mains de l'inspecteur des mines le papier rose qui lui ouvrait tout grand les portes de la modernité. Elle s'installa aussitôt au volant de son Aronde, clouée dans la grange depuis plus d'un an,  et le roi ne fut plus jamais son cousin.
Chaque jour, l'Aronde prenait la clef des champs
Des routes, oui. Plutôt. Voire des chemins vicinaux non encore goudronnés.

Les voisins, ceux qui n’avaient pas encore de voiture, mais surtout leurs épouses, saluaient avec un respect craintif l’audace de cette femme en pantalon, cigarette au coin des lèvres, cette Georges Sand de l’automobile, cette femme-précurseur qui pavoisait derrière son volant. Les hommes, eux, voyaient plutôt là un signe de débauche et de libertinage : la voiture, c'était une invention pour les hommes, pour les chefs, pour ceux qui ont de la tête ! Ceux qui étaient déjà motorisés, ceux qui savaient tout de la nouvelle époque et comment il fallait  se servir d'une automobile, haussaient donc les épaules, narguaient, tordaient le nez et prédisaient que le moteur de cet  engin - ils allaient même jusqu'à préciser pour bien faire voir qu'ils savaient de quoi ils causaient : le moteur Montlhéry de cette bagnole - ne ferait pas long feu, à ce régime de sorties quotidiennes.
Mais mon frère, apprenti mécano, veillait au grain. Maintenant que la voiture roulait, elle réclamait qu’il se penchât avec circonspection sur ses organes. Un beau dimanche, il demanda à ma mère combien elle avait fait de kilomètres. Il eût été tout aussi inspiré de lui demander la circonférence de la lune. Elle en resta bouche bée.
Tant d’ingénuité de part et d’autre déclencha chez moi un tel éclat de rire que ma mère se fâcha tout rouge. Elle me traita de foutu chanteur qui ne s’intéressait à rien. Elle montra mon frère en exemple. Lui, au moins, même avec ses questions stupides, s’intéressait à ce qui se passait dans cette maison, et surtout à son automobile ! On pouvait compter sur lui. Que je m’en retourne donc à ma saloperie de guitare et que je les laisse discuter sérieusement.
Evidemment, elle ne savait pas combien de kilomètres elle avait parcourus. Mon frère déclara que ça faisait quand même beaucoup et qu’il était grand temps de changer l’huile du moteur. Il enfila sa camisole d’apprenti prolétaire et se coucha sous l’auto. On l’entendit qui dévissait, qui tapait, qui cognait, qui se plaignait d’un gros boulon rébarbatif. Il devait avoir appris ça dans son atelier ; on ne dévissait pas un boulon sans se plaindre avec force jurons
de sa résistance. Il nous montra bientôt l’huile noire qu’il avait récupérée dans un seau. Il en prit quelques gouttes entre le pouce et l’index, les faisant se frotter l’un contre l’autre et, avec une moue de connaisseur un peu catastrophée, nous dit qu’il était grand temps, qu’elle n’avait plus de viscosité, cette huile-là. Vis-co-si-té, hein, répéta t-il en bombant le torse, on connaissait pas le mot nous-autres ? Un mot de mécano, pardi. Comment l’aurions-nous su ?
Il changea l’huile avec les gestes circonspects du savant devant ses éprouvettes.

Nous étions tous autour, admiratifs quoique inquiets. Il cabotinait à son aise. Je ne saurais dire pourquoi mais j’avais l’impression que l’artiste en faisait trop, qu’il s’aventurait un peu loin dans son art et qu’il allait prendre un bide. Il fit pourtant tourner le moteur, en s’essuyant les mains avec un vieux chiffon, plus sale encore que ses mains. Il souriait béatement et donnait des petits coups de pied dans les pneus. Il dit aussi qu’il tournait comme une horloge suisse, ce moulin-là, et il crachota loin devant lui, comme un vrai homme. Ma mère souriait tout aussi béatement : il venait d'annoncer qu’elle était tranquille pour faire trois mille kilomètres ! Autant lui annoncer qu’elle était parée pour faire le tour de la terre.
Elle ne fit même pas le tour du village.
L’auto fit un vacarme épouvantable de bête mortellement blessée, cracha une fumée noire comme l’enfer, sursauta de douleur et fit silence, stoppée net, crucifiée au beau milieu du chemin. Elle démarrait encore, certes, mais elle refusait d’avancer, ma mère s’énervant, criant au secours et de désespoir, torturant dans tous les sens le levier de vitesse, qui finit par lui rester bêtement dans les mains.
Mon frère courait dans tous les sens, affolé, tournait autour de l’engin en levant les bras au ciel et en donnant encore des coups de pied dans les pneus, comme quand il était content.
Dépêché sur les lieux en urgence, le mécanicien, le vrai cette fois-ci, déclara qu’on avait vidangé la boîte à vitesse au lieu du moteur et que tout était en morceaux, là-dedans. Kaputt  répétait-il, Kaputt, fier de son mot.
Kaputt !

Dans cette pitoyable méprise cependant, la vocation de mon frère avait dû recevoir le coup de grâce. Kaputt. Plus jamais je ne le revis en bleu de travail.
Il se fit menuisier.

11:21 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.03.2011

Brassens : les mots du cygne

1966

 Supplique pour être enterré sur la plage de Sète

La camarde qui ne m’a jamais pardonné
D’avoir semé des vers dans les trous de son nez,
Me poursuit d’un zèle imbécile.
Alors, cerné de près par les enterrements,
J’ai cru bon de remettre à jour mon testament,
De me payer un codicille.

littératureCe chant à la fois pathétique et tout pétri d’humour est celui d’un oiseau rêvant de refermer ses ailes sur la branche d’où il avait, au commencement, pris son envol.
A sa lecture, l’émotion s’impose à nous car, à la beauté du texte, s’ajoute la parole autobiographique : aujourd’hui en effet le corps du poète, conformément à cette poésie, repose à proximité des sables de la Méditerranée, à Sète balayée par les vents ou écrasée de soleil.
Autobiographique aussi parce que le poète a quarante-cinq ans. C’est déjà la saison où, autour de soi, des proches, un à un, entreprennent le voyage sans retour. C’est la saison déjà de faire ses premiers pas derrière le cortège d’un parent, d’un ami, d’un camarade.
Le temps est venu des premiers adieux : Brassens vient d’accompagner sa mère à sa dernière demeure. Paul Fort l’avait précédée de quelques années. Puis, c’est autour de Brassens-père de rendre le dernier soupir, deux mois avant Marcel planche, peintre en carrosserie de son état, mari de Jeanne et qui avait inspiré au poète l’Auvergnat.
Quant à Jeanne elle-même, en cette année 1966, elle est au plus mal, victime d’une congestion pulmonaire.

La mort rôde et a entreprise de faucher dans les champs autour du poète, cerné par les enterrements. Il la sent tout près, lui qui, maintes et maintes fois, l’a convoquée sous sa plume avec Le fossoyeur, Oncle Archibald, La ballade des cimetières, Le testament, Le revenant. Quand elle n’était pas sur le devant de la scène, elle était en coulisses, car c’est la force de l’artiste d’en conjurer l’angoisse en la taquinant de ses mots, en interrogeant sans relâche son sempiternel mystère.
D’ailleurs, quand nous écrivons nous-mêmes, faisons-nous autre chose que d’interroger la mort ? Ou du moins la fin de la vie ?
Avec Le testament, dix ans plus tôt, pour la première fois Brassens ne parlait pas de la mort comme destin commun à chacun, mais de la sienne propre. Pour la première fois il donnait un visage à l’angoisse : le sien.
L’heure est venue, avec La supplique, de parfaire ce testament de jeunesse. D’ailleurs, pour bien marquer son intention et pour bien établir le lien avec Le Testament, Brassens avait initialement nommé son poème Codicille. C’est René Fallet qui insista et finit par le convaincre de le titrer Supplique pour être enterré sur la plage de Sète.
Le chemin qui mène à la tombe semble donc s’ouvrir plus largement sur l’horizon. C’est toujours cette impression terrible que l’on a quand on enterre ses parents. Tant qu’ils sont encore debout sous le soleil,  notre tour n’est pas annoncé. Leur grand corps est là, qui, dans l’ordre logique des choses, fait rempart au vent qui vient de la tombe. Une fois qu’ils se sont endormis, les mains paisiblement croisés sur leur poitrine silencieuse, plus rien ne nous protège de ce vent lugubre et l’inéluctable est désormais plus perceptible pour nous. Il se fait promesse plus clairement énoncée.
La Supplique n’est donc pas une interrogation sur la mort et sa métaphysique. Elle est une vision de l’esprit dans laquelle le corps goûtera une éternelle villégiature. Ce sont là des vers d’une suprême hérésie car ils prêtent à ce corps le droit de jouir de l’éternité, sans aucun souci de la spiritualité. Ils sont dans une approche physique de la mort et de son silence.
Je me souviens de ce matin d’octobre où nous avons tous eu le sentiment de perdre un ami. Il m’a semblé, ce matin-là, qu’une voix qui m’avait toujours accompagné venait de me laisser plus seul encore. Je me souviens avoir alors pensé à un train filant jusqu’à la Méditerranée, et à un petit monceau de sable, sur la plage, avec un pin parasol caressé par le vent du sud.
J’aurais pu me dire : Maintenant, il sait. Non. De tous ses textes sur la mort, seul m’était venu à l’esprit immédiatement La Supplique parce qu’elle n’était pas une interrogation mais la dernière exigence de cet homme qui, toute sa vie, avait redouté le tragique rendez-vous.
L’interpellant sans relâche de ses vers tantôt truculents, railleurs et gouailleurs, tantôt mélancoliques, Brassens a nommé la mort la Faucheuse, la Parque, le  Trépas, le Dernier soupir, l’Heure blême, et, une fois, dans La ballade des cimetières, la camarde :

Et Dieu fit signe à la camarde
De l’expédier rue Froidevaux !

C’est ainsi qu’il la nommera encore dans Mourir pour des idées :

Car enfin la camarde est assez vigilante,
Elle n’a pas besoin qu’on lui tienne la faux.

Mais nulle part sans doute, elle n’a eu nom de baptême plus judicieux que dans La Supplique.
Car, nous l’avons vu, c’est du destin du corps dont se préoccupe le poème et la camarde désigne la mort par une allusion métaphorique au corps, plus précisément au nez, ce qui annonce magistralement le vers suivant :

D’avoir semé des fleurs dans les trous de son nez.

L’étymologie du mot est celle de camus, que pierre Guiraud rattache au latin camus, la muselière. Il désigna par la suite un visage au nez court et aplati, ainsi que ce nez lui-même.
Par substitution du suffixe il devint camard avec la même acception.
A partir de 1653, le féminin camarde désigna la Mort par une allusion imagée au squelette dont le nez, réduit à une cavité osseuse, semble aplati.
La camarde fit une de ses toutes premières entrées en littérature avec Scarron, dans sa parodie de Virgile :

Il fut complimenté d’abord
Par le Sommeil et par la Mort,
Pour lui faire honneur, la Camarde,
Contre son humeur fut gaillarde.

Paul Scarron - L’Enéide.-

  brassens.jpg

Trempe dans l’encre bleue du golfe du lion,
Trempe, trempe ta plume, ô mon vieux tabellion,
Et, de ta plus belle écriture,
Note ce qu’il faudrait qu’il advînt de mon corps,
Lorsque mon âme et lui ne seront plus d’accord
Que sur un seul point : la rupture.

littératureCette strophe est une tape amicale et fraternelle donnée sur l’épaule de Pierre Onteniente, le camarade, le confident, l’ami de toujours, le secrétaire particulier.
Mis en présence l’un de l’autre en 1943 par le hasard d’une cohabitation dans un baraquement de prisonniers, en Allemagne, Brassens et Onteniente ne se quitteront plus.
Pierre deviendra l’incontournable personnage par lequel il faudra forcément passer pour accéder au poète. Pour cette raison, René clair le surnommera Gibraltar lors du tournage du film « Porte des Lilas », au cours duquel Onteniente défendait bec et ongles son ami, quelque peu déstabilisé par les exigences du septième art. Ce fut d'ailleurs la première et dernière participation de Brassens au cinéma.
Ces vers
sont aussi le gage de la fidélité sans faille dont toute sa vie l’artiste a honoré ses amis. Ils sont un hommage à Pierre Onteniente et c’est donc à lui, vieux tabellion, que revient l’insigne honneur de consigner sur le papier le célèbre codicille.

Dans la Rome antique, le tabellion était un écrivain public qui rédigeait spécialement les différents actes et les contrats. L’étymologie est tabella, tablette à écrire, diminutif de tabula, table.
En latin impérial, vers le IIIe siècle après J.C., le mot désigna un auteur et devint tabellio.
A l’époque féodale, par tabellion on désignait un archiviste. Sous l’Ancien Régime et jusqu’à la Révolution, le mot a désigné un officier chargé de délivrer les actes dont les minutes avaient été dressées par le notaire, puis un officier public qui faisait lui-même office de notaire dans les juridictions subalternes et seigneuriales.
Par exemple, le père du poète anglais John Milton était tabellion. Celui de Voltaire également.
Dès la fin du XVIIIe siècle, le mot tombe en désuétude et il n’est plus utilisé aujourd’hui que dans une intention littéraire pour plaisanter et taquiner quelqu’un en l’assimilant à un notaire.
Il faut alors le prendre dans une acception à consonance amicale.

09:23 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.03.2011

Deux fois par mois, Stéphane Beau sur L'Exil des mots

Bienvenue Stéphane,

Nous avons tous croisé sur notre route incertaine des gens qui, vus sous l’angle trompeur et péremptoire de l’idéologie, ne correspondaient pas exactement à notre profil. Du moins exprimaient-ils complètement différemment leur soif de liberté et leur besoin de rêver. Des gens attachants, un peu fous, fantasques ou timorés, sans prétention.
J’en ai connu des comme ça, dans des bars interlopes où se passaient nos nuits, dans des bas-fonds, dans des endroits d’exclusion forcée, dans des hasards. Dans des fuites en avant.
Il arrive que ces paumés des petits matins reviennent habiter notre mémoire.

Alors, quand j’ai invité Stéphane à venir tous les quinze jours partager avec moi la plume et qu’il m’a proposé ses Humbles à lui, j’ai tout de suite été touché, parce que ces humbles-là, je les ai bien reconnus !  Ils sont universels pour qui a cherché à aimer le monde au-delà de sa surbrillance.
Faut dire aussi que je venais de lire la Semaine des quatre jeudis, le dernier opus de Stéphane. Comme je le supposais grâce à une complicité qui remonte à février 2009 avec les Sept mains, j’ai trouvé  dans ses aphorismes et ses textes plus longs, un écho à mes propres quêtes et à mon propre désabusement. Parfois désarroi. Une réflexion commune de soi, au milieu de ce bastringue social à la dérive. Comme là   :

Bien sûr que les médias ne disent pas la vérité. Et alors ? Quelle importance ? La vérité : quasiment personne ne serait en mesure de la supporter.

Ou encore :

J‘aurais tant aimé être un artiste maudit ! Hélas, il est plus facile d’être maudit que d’être artiste.

 les humbles.JPG 

OUVERTURE

Un grand merci, tout d’abord, à Bertrand qui a généreusement proposé de m’ouvrir, tous les quinze jours, les portes de son Exil des mots. Je vais essayer d’être digne de son accueil.
Je vais profiter de cet espace pour rendre hommage à des hommes et des femmes que j’ai croisés et côtoyés, plus ou moins longtemps selon les cas. Ce sont tous des sacrifiés, des brisés, des vaincus de la vie, des exilés, eux-aussi, à leur manière : des victimes de cet exil républicain que l’on nomme « exclusion ». Et pourtant ils étaient tous des êtres exceptionnels, humains, dignes, exemplaires. Des hommes et des femmes qui m’ont beaucoup appris, beaucoup donné. Des hommes et des femmes que j’ai aimés. J’ai su le dire à certains, pas à tous : je le regrette. Le temps est venu pour moi de réparer cet oubli.[1]

 JOHNNY

Johnny. Ce n’était pas ton vrai prénom, mais tu l’adorais tellement ce gars-là ! Tu possédais la panoplie complète du fan parfait : les disques, bien sûr, mais aussi le briquet, la boucle de ceinturon, la pendule, la caricature accrochée au mur de ta cuisine, mal dessinée, par un copain sans doute, un soir de beuverie. Et les tee-shirts, bien-sûr, aux couleurs criardes, représentant l’idole transpirante. Tu carburais à la bière à 11° et il fallait choisir son heure pour venir te voir : trop tôt le matin tu dormais encore ; trop tard, tu étais déjà dans le brouillard… Tu avais bien la gueule de l’ex-taulard que tu étais, avec ta grosse moustache, ton crâne rasé et tes traits bleus tatoués au coin des yeux. Au début, tu faisais peur à tout le monde avec ton blouson noir d’un autre temps. Il faut dire que tu aimais ça, jouer les durs. Lorsque tu rencontrais quelqu’un, pour la première fois, c’était systématique, tu alignais vacherie sur vacherie : un vrai festival. Si l’autre se vexait, c’était un con, et tu ne lui adressais plus jamais la parole. S’il avait le culot de te répondre sur le même ton, en soutenant ton regard, un large sourire – où manquaient quelques chicots – éclairait immédiatement ton visage. C’était dans la poche, il pouvait tout te demander.

La dernière fois que je t’ai vu, tu venais enfin de trouver un petit appartement, après des années passées à errer de squat en squat et de foyers sociaux en logements d’urgence. Je me rappelle qu’il y avait un noyer derrière chez toi et que, tous les ans, tu nous amenais un sac plein de noix. Tu grommelais en détournant la tête lorsqu’on te remerciait : pas toujours simple de jouer les durs quand on a le cœur sur la main.
Tu étais un chic type, Johnny, tu sais. Mais qu’ils sont rares ceux qui l’on  su !  As-tu réussi à vaincre tes démons ou es-tu retourné partager le quotidien de tes ex - compagnons de trottoir ?

Je ne t’oublie pas.

Stéphane Beau

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 [1] J’ai emprunté le titre de cette chronique à une revue intitulée Les Humbles, publiée dans les années 1920 par Maurice Wullens.

15:26 Publié dans Stéphane Beau | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

23.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Le grand Pan

 Avec Le grand Pan, nous abordons un des textes les plus remarquables mais aussi un des plus difficiles de l’œuvre de Georges Brassens.
Nous abordons la réflexion centrale du poète païen et libre penseur.
Je me suis laissé dire que Brassens n’aimait que très modérément son texte, sans doute parce qu’il considérait après coup qu’il aurait pu y dire plus de choses et mieux. Comme chacun de nous quand il veut exprimer la totalité, la réalité vivante de sa pensée et de sa sensibilité.
S’il n’est un fat, il est forcément insatisfait.
Et si je suis personnellement très sensible à ce texte, c’est parce qu’il exprime une bonne partie de ce que je ressens moi-même de la victoire historique du christianisme, en tant qu’idéologie, sur nos vies, sur notre culture, sur notre façon d’appréhender le monde.

Le texte est donc celui d’un homme profondément interrogateur des cieux et de la nature de l’immensité, d’un homme qui promène avec lui la mélancolie d’une certaine métaphysique de l’univers, d’un homme qui sait la faiblesse humaine face aux grandes questions et qui s’interroge sur le grand mystère de l’éternité, mais que rien, absolument rien, ne peut satisfaire dans le dogme chrétien.
Brassens est par ailleurs un être trop inquiet pour être un matérialiste bêtement convaincu, que les certitudes confortables de la négation absolue rassureraient à bon compte.
Son besoin de religiosité - appelons-le, si l’on veut, de transcendance - est libre et humain et Le grand Pan est sans doute le plus philosophique de ses textes. Il est certainement le texte où il tente d’exposer le plus sérieusement sa pensée, sans passer par une histoire, une fable, une anecdote. En tout cas, il est une des meilleures critiques en vers du christianisme qu’il m’ait été donné de lire et, bien sûr, d’écouter.
Avec Le mécréant, Brassens s’était déjà présenté comme un tolérant, prêt même à accepter de comprendre le chemin qui mène à la foi. Il avait vite conclu, après mésaventures bien terrestres, que ce chemin là, pavé de  bien mauvaises intentions, n’était pas pour lui, même guidé par les conseils éclairés de la philosophie.
Avec Le grand Pan, le poète fait le constat de la victoire de la secte chrétienne sur toutes les autres sensibilités. Il fait le constat du coup d’état permanent opéré sur la liberté poétique et individuelle des consciences.
Il fait à dieu, son prétendu fils et tous ses apôtres, le procès qu’ils méritent : celui du terrorisme intellectuel et de l’uniformisation de la pensée du monde.

*

 Du temps que régnait le grand Pan
Les dieux protégeaient les ivrognes :
Un tas de génies titubant,
Au nez rouge, à la rouge trogne.
Dès qu’un homme vidait les cruchons,
Qu’un sac à vin faisait carousse,
Ils venaient ensemble à ses trousses
Compter les bouchons.

littérature Mi-homme, mi-bouc, Pan est une figure toute particulière du polythéisme gréco-latin, popularisé surtout par les poètes alexandrins.
Sa représentation nous est familière : front orné de deux cornes, corps velu et nerveux, yeux flamboyant d’une lumière maline et rusée, pattes aux sabots fendus, Pan est le dieu des forêts, des bois, des bergers et des troupeaux.
Toujours affublé d’une flûte à sept tuyaux, d’un bâton de berger, d’une couronne et d’un rameau de pin, il hante les sous-bois, la fraîche proximité des sources et vagabonde d’une course agile, bondissant de rocher en rocher.
Il est aussi un séducteur jetant son dévolu autant sur le féminin que sur le masculin et ses appétits sexuels sont inextinguibles. La nymphe Echo et la déesse Séléné comptent parmi les conquêtes amoureuses de ce dieu, à la fois redoutable et sympathique.
Mais les légendes qui lui sont consacrées ont surtout trait à ses origines et à sa naissance. Certaines le font fils d’Hermès et d’une nymphe. L’ayant enlevé de l’Olympe pour montrer sa monstruosité aux autres dieux, Hermès les vit alors tous joyeux, dont Dionysos. Pan signifiant tout en grec, il tiendrait alors son nom de cette unanimité sympathique des dieux à son égard.
D’autres légendes le font fils de Pénélope répudiée par Ulysse avec pour père Hermès. D’autres encore lui attribuent pour géniteurs tous les prétendants de Pénélope pendant la longue absence d’Ulysse. Certaines le font même fils de Zeus.

Mais la figure mythologique qui nous intéresse plus particulièrement ici et à laquelle est consacré le poème, c’est Le grand Pan qui, sous l’influence des stoïciens devint l’incarnation de toutes les choses de l’univers unifié en un grand tout, harmonieux et indissociable.
Pour la philosophie panthéiste, le Grand Pan est l’expression de l’essence divine de toutes choses, la Nature.
Dieu est infini et l’univers et la nature matérielle font partie de cet infini. Cette beauté est l’œuvre du grand Pan et l’homme, élément de cette beauté, est aussi l’éternité, comme le sont les étoiles, les fleurs, le vent, les parfums, le chant des oiseaux, les mers, les montagnes et les rivières.
Rien n’est divisible, rien n’est extérieur, tout est intégré à un vaste chant panthéiste où l’œuvre du dieu est le dieu lui-même.
Cette philosophie de la totalité ne sépare pas l’homme de sa divinité. Elle ne le fait pas en dehors de la transcendance. Elle l’intègre dans un Tout.
Le philosophe Giordano Bruno est un des représentants les plus marquants de cette métaphysique, subversive au regard du dogme des religions chrétiennes. Un tribunal d’Inquisition le condamna au bûcher en 1600, à Rome.
Dans une moindre mesure, Spinoza, convaincu de panthéisme, fut excommunié.
Le panthéisme ne reconnaissant pas dieu comme un maître absolu, extérieur, dont la toute-puissance règne sur les âmes et les corps, les élevant au rang d’élus ou les réduisant à celui de condamnés selon qu’ils se soumettent à ses enseignements ou qu’ils les répudient, forcément, est une hérésie fondamentale. C’est une hérésie qui s’oppose à toute pensée séparée, dont le centre n’est pas l’homme dans son lien intrinsèque, essentiel, avec le grand Tout, le grand mouvement et la création sublime.
Le panthéisme est donc le sentiment très vif de l’unité fondamentale. Tout le contraire de l’aliénation.

*

La plus humble piquette était alors bénie,
Distillée par Noé, Silène et compagnie,
Le vin donnait un lustre au pire des minus,
Et le moindre pochard avait tout de Bacchus.
Mais, se touchant le crâne en criant : J’ai trouvé !
La bande au professeur Nimbus est arrivée,
Qui s’est mise à frapper les cieux d’alignement,
Chasser les dieux du firmament.
Aujourd’hui, ça et là, les gens boivent encore
Et le feu du nectar fait toujours luire les trognes,
Mais les dieux ne répondent plus pour les ivrognes :
Bacchus est alcoolique et le grand Pan est mort.

littératureStrophe magnifique, comme le sont les deux autres consacrées sur le même ton à l’amour et à la mort.
Le grand Pan chante les temps du règne de l’universalité. Il est d’ailleurs assez effrayant de constater que ceux qui ont le plus contribué à la destruction de cette universalité se soient autoproclamés catholiques, concept tiré de l’adjectif grec καθολικός, c’est-à-dire universel, même si le mot n’est apparu dans la langue française que dans les toutes dernières années du XVIe siècle !
Toute passion dans ce règne du grand Pan était consacrée et d’inspiration divine, telle la passion du vin, lequel ne pouvait n’être extrait que par des héros ou des dieux.
Les deux illustrations prises par Brassens sont intentionnelles, car il emprunte à la fois à l’Ancien Testament et aux mythologies grecques et latines, c’est-à-dire aux textes poétiques antérieurs à la venue du messie, ce qui est d’une importance fondamentale.
Seul rescapé du Déluge avec sa famille, Noé est, d’après la Genèse, le père de l’humanité. Embarqué sur son arche avec ses trois fils, sa femme et les femmes de ses fils, il avait en outre reçu de dieu l’ordre de prendre à son bord un mâle et une femelle de chaque espèce animale, afin que fût reconstruit le monde, une fois achevée sa destruction par les flux diluviens.
Par l’Islam, Noé est également considéré comme un prophète et il est dit, dans un épisode postérieur au déluge, qu’il découvrit la fabrication du vin et qu’il s’enivra.

Silène, lui, est le plus vieux des satyres, ces divinités des bois et des montagnes de la mythologie grecque, mi-boucs, mi-hommes, comme le dieu Pan, et qui, comme lui, passaient tout leur temps à poursuivre les nymphes de leurs appétits sexuels démesurés, buvant, chantant et dansant. Ils sont attachés au mythe de Dionysos, Bacchus chez les Romains, dont ils sont les compagnons.
Précepteur de Dionysos, le vieux Silène était la plupart du temps saoul, ce qui l’amenait à prophétiser jusque dans son sommeil et ce qui le fit aussi dispensateur de la Sagesse.
Avis aux gourmands du jus d'octobre !
Ces dieux, on le voit, participaient de l’éternelle jubilation de la vie. Ils étaient des dieux immoralistes, des divinités joyeuses - comme devrait l’être l’existence - avant la décadence suprême instaurée par Morale unique dispensée par un Dieu unique.
L’heure de l’austérité, du sérieux macabre, du mépris de la vie, de la mort comme événement «déifiant» va bientôt sonner. Jusqu’alors le besoin de religiosité des hommes se traduisait par la gaieté, la joie et la jouissance. Avec l’avènement d’un messie, cette religiosité va se faire religion ; religion triste, dramatique, menaçante, dogmatique, avec, pour emblème sacré, la torture. Vingt-et-un siècles après, nous y sommes encore plongés jusqu’au cou et c’est ce que des esprits perfides appellent pompeusement et onctueusement la tradition chrétienne. C’est ce que j’appelle, moi, le hold-up des consciences, le saccage de l’art de vivre et l’enfermement dans les ténèbres du malheur.

Auparavant, toute chose sous le règne du grand Pan recevait l’aval créatif et récréatif d’un dieu.
Ainsi dans les strophes du poème de Brassens, l’amour consacré par Vénus et Aphrodite et, suprême délectation, la mort accompagnée par Pluton, dieu des mondes souterrains, et Caron qui, moyennant une obole embarquait sur sa barque les esprits pour leur faire traverser le Styx et l’Achéron, jusqu’au royaume d’Hadès.
Brassens a pour ces dieux un vers d’une poignante éloquence :

Et le moindre mortel avait l’éternité.

Car ayant tous apporté leurs rimes au grand poème des choses de la vie, les esprits avaient droit à la reconnaissance des dieux. La seule exigence était qu’ils eussent reçu une sépulture, sans quoi il leur fallait attendre cent ans sur les rives du Styx avant d’être conduits au royaume des morts.
L’ordre des poésies du ciel va donc être irrémédiablement bousculé, jusqu’à l’anéantissement. L’Eternité ne sera bientôt plus un cadeau de la Nature, une offre du Grand Pan, mais un royaume qu’il faudra mériter en courbant l’échine et la tête devant les prophéties et les enseignements lumineux du professeur Nimbus.
Cette dénomination sarcastique de Jésus-Christ, entouré de ses élèves, lui vient du nimbe, cercle de lumière dont  les peintres entourent les têtes des dieux, des saints et des saintes.
Soi-disant fils de dieu, soi-disant envoyé par lui, Nimbus va mettre de l’ordre dans toute cette sarabande de divinités joyeusement débauchées qui encombrent les consciences du sacré.
Mieux qu’Archimède de Syracuse et son fameux «Euréka, j’ai trouvé», le soi-disant Messie met le doigt sur la vérité fondamentale et l’impose à l’univers entier.
Les dieux sont chassés du royaume des cieux et toute référence à ce royaume doit désormais faire allégeance au dogme révélé par le fils unique d’un dieu unique.
Astucieuse la métaphore du poète : les cieux sont frappés d’alignement. C’est-à-dire, stricto sensu, obligés de construire ou de reconstruire selon la délimitation officielle d’une voie publique, définie par un plan d’alignement. On ne peut mieux filer la métaphore car la parole de ce Jésus est la parole officielle sur le mode de laquelle toutes les métaphysiques et toutes les interrogations doivent maintenant s’aligner. C’est une parole totalitaire. La pire des paroles totalitaires.
C’est une parole qui, définitivement, consacre la mort du grand Pan et de toute la poétique de la Nature : l’humanité est 
désormais en attente de la résurrection de la chair, le naturalisme païen est mort car le sacré, soudain, se fait complètement extérieur à l’homme.
Avec la fin du règne de la totalité, commence celui de la séparation et de l’aliénation qui place le vrai monde par-delà le monde et qui, des passions exercées en hommage aux poésies des dieux, fait des vices et des tares. On reconnaît bien là la dialectique mortifiante de la chrétienté pour laquelle toutes les manifestations de la vie, en premier lieu desquelles le plaisir sexuel, est un horrible péché.
Ainsi,  chassé du firmament, plus représenté par une figure mythique, Bacchus n’est plus qu’un alcoolique, comme le chante Brassens.
Je ne puis écrire toutes ces lignes sans dépit et colère. Pour moi, l’allégeance faite à cette religion depuis plus de 2000 ans reflète bien l’état primitif, mensonger, souffreteux, malin, malade et cacochyme de l’esprit humain : personne n’a pu me faire trouver beau une église ou une cathédrale - fût-elle un chef d’œuvre d’architecture - car elle est d'abord un monument élevé à la gloire du mensonge suprême.

La mort du grand Pan fut diversement proclamée et à diverses époques. Un récit de Plutarque raconte qu’un navigateur, au temps d’Auguste, avait entendu sur l’océan des voix mystérieuses se mêlant au mugissement des eaux l’annoncer avec force.
Le grand Pan est mort est aussi une pensée laconique de Pascal, inscrite au chapitre des prophéties, où le philosophe, plus passionné que jamais, tente de démontrer le bien-fondé de la religion, la sienne bien évidemment, et, partant, la fausseté de toutes les autres, par la justesse des prophéties de Jésus, sans que jamais un traître mot nous décrive en quoi ces prophéties ont été vérifiées par le réel autrement que dans son âme délirante.
Chaque fin de strophe du poème de Brassens est ponctuée par cette affirmation lapidaire, telle une épitaphe inscrite sur la pierre tombale des poésies du ciel et de la terre.
Le Zarathoustra de Nietzche énoncera, bien prématurément, le même postulat quand il annoncera à l’ermite : Dieu est mort, décret dont il fera la pierre angulaire et le point de départ de toute sa philosophie.

Tous ces décès régulièrement annoncés, Le Grand Pan par les chrétiens, Dieu par Nietzche, l’art par les surréalistes, le vieux monde par les situationnistes, le roman par les tenants de la bonne parole littéraire, me font quand même douter de beaucoup de choses sur tous les domaines.
En fait, n'est véritablement mort que ce qu'on désire voir disparaître.

Illustration : Le festin de Bacchus - Diego Velasquez -

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21.03.2011

Va-t-en-guerre et pacifistes bêlants

littérature,écriture,histoireJe crains - mais  j’assume - que mon jugement ne soit quelque peu faussé du fait que je vive hors des frontières de mon pays. Je crains que ce jugement ne se fasse  plus émotif que réfléchi.
Quand on est loin et qu’on ne rentre finalement qu'une fois l’an, forcément, le pays des racines, celui que, bon gré mal gré, l’on porte en soi comme une espèce de  port d’attache, apparaît parfois à travers un prisme déformant et on nourrit à son égard des pensées et des sentiments qu’on n’aurait jamais eus, qu’on se défendait
même spontanément  d’avoir, quand on vivait avec lui.
Je me suis donc surpris à souhaiter que le  monde, et en premier lieu mon pays, celui de Montaigne, Rousseau, Montesquieu, celui qui aux peuples étrangers donnait le vertige,  intervienne contre un salopard sanguinaire qui se propose de noyer dans le sang une rébellion et qui, même, a déjà mis à  exécution une partie de ses fantasmes assassins.
Humainement, ça coule de source. Mais il n’est quand même pas confortable d’être dans la position du va-t-en-guerre. D’autant que l’idéal humanitaire et démocratique n’est que très rarement la flamme qui met in fine le feu aux poudres. D’autres préoccupations, sans doute, président aux bombardements et à l’ultima ratio regum  des canons.
Ce monde est trop compliqué et nous ne percevons que la partie la plus visible d’un iceberg dont nous avons depuis longtemps cessé de comprendre les dérives.
Et je me dis aussi que notre désastreuse incapacité, incapacité avérée, à changer ce monde devrait nous avoir guéri de toute prétention à vouloir l’interpréter sans risque d’erreurs grossières.

Mais il n’empêche que, d’ici, savoir que son pays est entré dans un conflit armé brasse les tripes. Mes tripes n’ont pas de cerveau ni de mémoire.
D’autant que  je ne suis quand même qu’à 2000 km de Paris. Je ne suis pas au bout du monde, je suis au sein de cette fable à tétines qu’on appelle Europe. Quelles que soient les ambitions des pays engagés en Lybie, je n'en compte que cinq présents pour faire un effort, sur  les vingt-sept qui, régulièrement, s’amusent pourtant à traire copieusement la vache européenne.
Et comme je suis dans un de ces pays-là, je constate une nouvelle fois qu’Europe veut dire dossiers de subvention mais qu’aucun cœur, aucun idéal, aucun intérêt commun n’anime la placidité  du gros bovin.
Pire même. On est carrément opposé les uns aux autres.
Une Europe foutaise, donc, une Europe pêle-mêle, sans âme, sans individu et qu’il serait temps que des hommes de bonne volonté, soit l'entraînent vers l’humaine dimension, soit invitent tout le monde à rentrer chez soi afin qu'il y vaque à ses occupations domestiques.
On verrait bien. Mieux vaut être seul que mal accompagné, n’est-ce pas ?
Anti-européen ? Oui. Sous ces auspices-là, oui. Je ne me sens pas du tout de la même famille que la Hongrie d’extrême droite ni de celle du clergé polonais, par exemple, érigé en classe sociale riche et fourrant partout son sale nez de possédant arrogant.
Cette Europe, ce monstre à vingt-sept têtes qui regarde dans vingt-sept directions  à la fois,  j’en disais dans Polska B Dzisiaj -  assis au bord du Bug -  ce que j’en prétends encore aujourd’hui :

Plus de frontières. Plus d’explosion d’artillerie lourde, plus de terreurs incendiaires, plus de sang dégouttant sur les rides de la terre et plus d’épouvante hurlée sous la mort en furie. J’ai devant moi, avec cette rivière qui musarde entre ses gorges sablonneuses, ce pourquoi se sont entre-tués les hommes depuis qu’ils sont des hommes. Tout le débat des tueries tourne autour de l’endroit exact où doit être planté ce poteau rayé blanc et rouge et sur lequel je me repose, les yeux dans l’eau. Ce poteau marque la fin d’une souveraineté et le début d’une autre. Il délimite le champ d’application des vérités et le moindre outrage à son égard ordonne réparation par le massacre. Ça me semble d’une désespérante simplicité.
J’ai pris appui sur la bombe qui a ensanglanté le monde.
Je suis de cette génération qu’on dit bénite des dieux pour être la première depuis que les temps sont humains à ne pas avoir vu déferler chez elle le fracas des armes. Puisque plus de vingt siècles n’avaient pas été suffisants pour déterminer l’emplacement exact de ces satanés poteaux, force fut bien de les mettre enfin au rebut.
De guerre lasse.
Génération bénite des dieux, depuis ta naissance on s’est pourtant égorgé et mis les tripes à l’air sans retenue en Indochine, en Algérie, au Vietnam, en Cisjordanie, en Palestine, en Iran, en Irak, en Afghanistan, en Tchétchénie, au Liban, dans les Balkans et, aujourd’hui même, en Géorgie sans qu’on sache jusqu’où la poudre parlera. Tout ça en soixante cinq ans. Autant dire sans relâche.
(…)
Ça n’est pas agréable à écrire et ni même à penser mais je ne suis pas de ceux qui bêlent à tout vent que l’Europe est à jamais sauvée des cataclysmes guerriers. Parce que derrière les poteaux qu’elles plantent pour marquer sa souveraineté, aussi loin qu’elle puisse étendre ses ailes, il y aura toujours un pays qui ne reconnaîtra pas ces poteaux comme plantés au bon endroit ou une nation qui s’en sentira bafouée. De plus, à l’intérieur même de son enceinte, et ce d’autant plus sûrement qu’elle ne cesse de s’élargir, longtemps des nations seront agitées par leur sentiment équivoque d’une adhésion forcée à une histoire usurpée, sentiment tellement nébuleux qu’il faudra bientôt le taxer de barbare. Peut-être, sûrement même, les générations d’un futur plus ou moins lointain aboutiront-elles à l’effacement de ce sentiment occulte. Lorsque la dissolution liquide des pays dans un même bocal sera devenue plus compacte et plus solide.
(….)
Prévoir que cette Europe est pour l’éternité à l’abri des guerres et des combats, c’est en outre juger que nous serions des hommes bien meilleurs, bien plus accomplis, bien plus intelligents, bien plus humanistes et bien plus généreux que tous ceux qui nous ont précédés.
Et ça, c’est d’une incommensurable vanité partout et fortement démentie par les réalités. "

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19.03.2011

La frontière, la guerre et l’enfant

littératureSur la route ordinaire que balisait la forêt, ahanait un camion que je suivais.
Sans le voir vraiment. Mais la fillette a montré du doigt.
- Papa, c’est un Russe !
- Ah oui, ma puce… C’est un Russe. Il arrive bientôt chez lui, le Russe, tu vois. Il doit être content.
- Comment i fait le Russe pour traverser le Bug  ?
- Il y a des ponts sur les rivières. Et sur les ponts, il y a des routes pour les voitures et les camions.
-  Alors, quand on ira en France, on traversera le Bug aussi, nous?
- Non, le Bug et la Russie, c’est devant nous. Là où va le camion. La France, c’est derrière.
- Oui, mais on traversera un Bug.
- Je ne crois pas. Nous traverserons toute la Pologne, puis toute l’Allemagne, puis toute la France pour aller jusqu’à l’océan, mais il n’y a pas de rivière là où nous passerons.
- Et entre Niemcy (1)  et la France, il n’y a pas de Bug ?
- Si, mais c'est pas un Bug. C'est le Rhin.
- Et entre la Pologne et Niemcy ?
- Non. Ou alors un petit. L’Oder, que ça s’appelle.
- Alors, c’est le même pays s’il y’a pas de Bug… Prawda ?
- Prawda. C'est un peu le même pays.
- …
- Si c'est le même pays, y'aura plus de guerre chez nous alors ? Les pays,  ils sont tous des copains maintenant.
- Non, plus de guerre.  Tous les pays sont maintenant des copains, comme tu dis. Ça s’appelle l’Europe.
- Et les Russes aussi, ils sont  en Europe ?
- Heu.. Presque oui. C’est des copains à l’Europe.
- Et pas l’Irak ? T’as dit une fois qu’ils faisaient la guerre en Irak.
- Ah, l’Irak c’est pas l’Europe ! C’est compliqué... C’est à cause du pétrole.
- Et qu’est-ce que c’est le pétrole  ?
- Ben, tu vois, là, en ce moment on se promène en voiture, ça roule parce qu’il y a de l’essence dans le réservoir. L’essence, c’est fait avec du pétrole et le pétrole il est sous la terre.
- Et ça fait la guerre, le pétrole ?
- Non, pas vraiment, mais il y a des pays qui n'en ont pas, alors il faut qu’ils en achètent aux autres qui en ont  et ça coûte beaucoup, beaucoup de  złotys et il y a plein de pétrole en Irak. Tout le monde veut du pétrole parce tous les pays ont des voitures.
- Pourquoi, ils nous en donnent pas alors, du pétrole, s'ils en ont plein ? Nous en Pologne, on pourrait leur donner  plein de  pommes et des groseilles et des poires et eux, ils nous donneraient du pétrole... Prawda ?
- Prawda... Prawda... Ce serait pas mal, oui, comme idée.
-…
- Papa, roule à cent et double ce.... (2) Russe ! 

 1 - "Allemagne" en polonais
2 - Mot censuré par égard pour le peuple russe

Texte de 2006


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18.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Vénus callipyge


littératureUne des critiques les plus imbéciles que le vulgaire ait pu formuler à l’encontre de Brassens, surtout à ses débuts, c’est précisément la vulgarité. Mais il est vrai pour tout le monde que la posture récurrente des esprits grossiers est de voir de la trivialité un  peu partout.
Le poète en a souffert. Il avoue avoir essayé de comprendre pourquoi une telle critique pouvait lui être faite. En vain.
Sans méchanceté aucune mais avec une espèce de désabusement dans la voix, les yeux vacillants devant la caméra qui semble vouloir le traquer, il est toujours émouvant de l’entendre dire, presque murmurer : Vous savez, j’entends tous les jours des chansons bien plus vulgaires que les  miennes.
Tout est à peu près dit. Brassens n’a pas tout à fait la même notion du laid et du beau, du propre et du malpropre, que la meute des imbéciles. Cette incompréhension est douloureuse et intemporelle. C’est le risque majeur encouru par tout poète, à la recherche d’un écho fraternel qui répondrait à sa voix.
Baudelaire et ses Fleurs du mal, Flaubert et Madame Bovary, entre autres, traînés en justice, en ont su quelque chose.
Et tous les béotiens pétris d’horreur judéo-chrétienne devant les merde, cul, putain, salaud, bordel et autres petits vocables colorés de notre patrimoine, auraient dû prendre la peine de les lire dans le texte de Brassens, plutôt que de les entendre séparément résonner à leurs oreilles faussement chastes, comme autant de vieux interdits de leur mal-éducation. Ils y auraient gagné beaucoup. Ils se seraient surtout épargné le ridicule.

J’aborde ce sujet, somme toute fort banal, car Vénus callipyge est peut-être le meilleur argument du raffinement de sa plume que Brassens sut opposer à tous ceux qui la voyaient uniquement nourrie dans un encrier rempli de turpitudes.
Le texte est une réussite de tact et de délicatesse sur un sujet qui, traité par un grossier personnage, eût été fort scabreux et honteusement désobligeant. Je suis à peu près certain que tous les tartufes de l’inculture permanente n’y ont vu, d‘ailleurs, que du feu.
Le titre est déjà une éloquence.
Du grec Kalli, beau, et de pugê, fessier, fesses, le terme callipyge qui qualifie plaisamment de grosses et belles fesses, nous est surtout familier par le nom de la célèbre statue, Vénus callipyge, trouvée dans la maison dorée de Néron et conservée aujourd’hui au musée de Naples.

*

Votre dos perd son nom avec si bonne grâce,
Qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison.
Que ne suis-je, madame, un poète de race,
Pour dire à sa louange un immortel blason.

 Belle périphrase, admettez-le, pour dire cette transition entre le dos et le fessier, confluent tellement suggestif de la silhouette  : votre dos perd son nom. L'expression est d'ordinaire réservée à une rivière quand elle rejoint un fleuve ou une autre rivière.
Le poème participe du blason, genre poétique de la première moitié du XVIe siècle et qui fut inauguré en 1535 par Clément Marot et son succulent Blason du beau tétin.
Lorsque ce facétieux petit poème parvint à la cour de François 1er, il y connut un succès prodigieux :

Tétin, de satin blanc tout neuf
Tétin refait blanc comme un œuf
Tétin qui fait honte à la rose
Tétin, plus beau que nulle chose.

 Tétin, dur non pas tétin voire,
Mais petite boule d’ivoire
Au milieu duquel est assise
Une fraise ou une cerise.

Clément Marot - Blason du beau tétin

A tel point qu’on se mit à blasonner tous azimuts les charmes et les précieux trésors du corps de la Dame : Antoine Héroët blasonne l’œil, Jean de Vauzelle, les cheveux, L’abbé Eustorg de Beaulieu, le nez, Des Périers, le nombril, Maurice Scève, le sourcil, et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement du genre, dont Marot lui-même sonna le glas, en 1536, en lançant le premier contre-blason, intitulé de manière significative et en jouant sur une assonance, Le blason du laid tétin.
J’ajoute, par digression et souvenir joyeux, qu’un groupe de jeunes gens de mes amis, en Charente-Maritime, avait mis en musique Le blason du beau tétin. Une vraie réussite, une petite merveille qu'il m’arrive
encore de chanter. Assez souvent même.

A la fin du XVIe siècle, les poètes de la Pléiade, affectant de mépriser cette littérature du blason,  s’en inspireront néanmoins fortement. Ronsard, que ni la modestie ni la délicatesse n’embarrassaient, doit énormément à Marot et, sans jamais même le mentionner, puisera sans vergogne dans les blasons entre 1554 et 1559 avec ses chansonnettes burlesques, odelettes et autres épigrammes. Il en va de même pour les Petits hymnes de Rémy Belleau.

Avec cette célébration toute en finesse d’une belle paire de fesses, Brassens remet ici au goût du jour cet esprit léger et chahuteur du blason.
Honneur, donc, au postérieur généreux de cette dame ! Honte à qui peut encore le dire gros cul et gloire au poète de le soustraire ainsi au vocabulaire des philistins !
Brassens blasonnera à nouveau de façon magistrale en 1972 avec son magnifique Le blason, s'indignant de l'homonymie désastreuse entre con et con  :

La malpeste soit de cette homonymie
C'est injuste madame et c'est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu'une foule de gens.

*

Nul ne peut aujourd’hui trépasser sans voir Naples,
A l’assaut des chefs d’œuvre ils veulent tous courir !
Mes ambitions à moi sont bien plus raisonnables :
Voir votre académie, madame, et puis mourir.

littératureDe tous les chefs-d’œuvre que recèle le musée de Naples, même si Vénus callipyge retient assurément la préférence du poète, il lui préfère l’original à la copie. Il le dit nettement ici et gratifie alors les fesses dodues d’un nom bien peu commun, tout empreint d’histoire et de littérature.
L’origine grecque du mot "académie" est celle d’un nom propre Akademos, ou Academus, que portait un personnage de l’âge héroïque.
Les Lacédémoniens menant guerre contre Athènes pour délivrer Hélène enlevée par Thésée, Academus leur révéla l’endroit où elle était retenue prisonnière. En récompense de quoi, sa maison de campagne située à mille pas d’Athènes fut épargnée lors de la mise à sac de la Cité.
C’est dans ces jardins sauvés du désastre que Platon enseigna sa philosophie, le nom propre Académie, devenant le nom même des jardins, puis de la doctrine de Platon et de ses successeurs.
A partir de 1570, de nombreuses sociétés littéraires ou scientifiques prirent en France le nom "d’académies" alors que Clément Marot, décidément grand précurseur, nomma ainsi le collège de France dès 1535, très exactement un siècle avant que Richelieu ne fonde l’Académie française.
Dans le domaine spécifique qui est le sien, l’académie est donc la société qui fixe les règles de l’art, qu’il s’agisse d’architecture, de sciences, de pharmacie, de sports, de médecine, d’éducation, de littérature ou de toute autre discipline.
En termes de peinture, académie désigne alors une figure entière traitée isolément, d’après un modèle nu, mais qui n’est pas destinée à entrer dans la composition d’une œuvre plus général, d’un tableau. Ce terme doit son origine au fait que, jadis, cette peinture ne pouvait être pratiquée que dans les académies.
C’est donc un insigne honneur qui est fait aux fesses abondantes que de les élever au rang d’une académie.
Même la basse-cour caquetante et gloussante des féministes n'y avait pas songé !

Illustrations :
1 -Vénus Callipyge, musée de Naples
2 - Platon

14:25 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

16.03.2011

Tristesse

Centrale.jpgNeige doucement  fondue, dernières pellicules de glace qui résistent encore à fleur d’étang,  chants encore timides des premières grives, un vol de cigognes, ciel qui n’a plus la couleur attristée de l’hiver.
On aurait envie de laisser monter en soi toute cette sève des choses, comme à chaque passage à ce point précis du cercle. On aurait envie d’affirmer encore et encore que le temps qui nous est imparti de ce côté-ci des étoiles est un temps merveilleux, qu’on soit Paul ou qu’on soit Jacques, misanthrope ou incorrigible amoureux des hommes.
Mais le cœur n’y est pas. Le printemps a la tenue d’un décor posé sur un monde résolument dramatique.

De l’autre côté de la Méditerranée, tout un peuple que soulevait enfin l’espoir, est abandonné aux couteaux de son étrangleur. Sa gorge ne sera bientôt plus qu’une béance aux chairs pendantes. Honte ! Honte pour l’éternité jetée à la face des puissants ! Ce sont des frères qu’on assassine. Nous ne savons pas leurs vues, leurs sentiments, leurs idées d’eux-mêmes. Que nous importe : ils ont pris les armes contre leur dictateur et devraient mériter notre secours et respect fraternels. Qui qu’ils soient.
Ingérence ? Taisez-vous, abominables que vous êtes ! Taisez-vous ! Vous vous ingérez partout, sans morale ni éthique, sans crier gare et sans état d'âme, quand votre soif de domination, de profit et de puissance monétaire est à étancher !

Et puis, là-bas, sur l’archipel de l’Orient, la vieille terre qui s’est secouée, a tué, et le monde une nouvelle fois menacé par les manipulations scientifiques de l’infiniment petit.
Pour ou contre le nucléaire ? Question idiote s’il en est. Question d'imbéciles. Infantile. Question sans  fondement. Question hors-sujet. Question pour faire voir qu’on a des choses dans sa tête alors qu’on est plat comme une limande,
face aux complications du monde.
Le nucléaire est dangereux comme l’est - sur une échelle plus grande, plus frappante, plus apocalyptique parce que d’un coup d’un seul fortement meurtrier et qu’il hypothèque alors la santé humaine à long terme - la cigarette que j'ai au bec, la vitesse sur route ou autoroute, la consommation excessive d’alcools.
Je n’aime que modérément les chiffres. Ce qui, in fine, est en partie snob et légèrement débile. Donc : la voiture tue un million et demi de personnes dans le monde chaque année et en blesse quarante fois plus ! Depuis Tchernobyl, la voiture, votre voiture messieurs-dames, la mienne,  a donc  tué 37 millions d’individus. A titre indicatif, la Pologne compte 38 millions d’habitants.
Vous êtes pour ou contre la voiture ? Ridicule !

Le nucléaire est une énergie fondamentale. Au sens profond, étymologique. Pas grand monde pour se soucier d'ailleurs de sa dangerosité quand il allume au quotidien son convecteur, se branche sur internet, éclaire ses mouvements, se sert de ses outils domestiques, consomme des produits fabriqués par des machines électriques.

Le drame est ailleurs. Le drame est dans la maîtrise des hommes sur cette formidable énergie que leur cerveau a su arracher aux principes mêmes de la matière.  Le drame est que la planète est elle-même une force que les hommes ne maîtrisent pas et ne maîtriseront jamais. La planète explosera quand, scientifiquement, elle aura vécu son temps. Qu’elle soit habitée par des hommes ou non.
Or, elle tremble régulièrement, s’ébroue, et les hommes, grimpés sur son dos comme le sont les puces sur celui des chiens, s’en trouvent forcément et fortement bousculés.
Le drame est dans l’instabilité permanente, vivante,  de l' habitat humain.

Fallait-il donc construire des centrales nucléaires, plonger au fond de la matière pour en extraire la substantifique moelle et tâcher de doter l’humanité de réserves énergétiques inépuisables ?
Oui. Je dis oui sans une seconde d’hésitation.
A mon sens, ceux qui répondent non sont des babas cools attardés, qui s’ignorent, genre qui diraient qu’il fallait laisser les chevaux attelés aux diligences parce qu’un être qui leur était cher a trouvé la mort dans un accident de la circulation.

Des erreurs monumentales, des contradictions de l’intelligence, des négligences nées de la recherche exclusive du profit,  ont-elles été commises dans la mise en place et le  maniement de cette énergie ?
Oui. Sans  aucune hésitation.
Ceux qui répondent non sont des puissants intéressés par le lucratif et aucunement soucieux du  confort de l’humanité.

Reste la tristesse, la détresse, la compassion du cœur et de l’âme face au drame du Japon, drame de l’humanité, drame et catastrophe de la fusion des erreurs humaines, du génie humain et des caprices de la planète, voyageuse du cosmos.

J’habite à deux-cent-cinquante kilomètres, à vol de nuage radioactif, de Tchernobyl.
On m’a raconté un  peu.
Je pense aux japonais meurtris dans leur vie.
Je pense aux Libyens bientôt vaincus.
Je ne pense pas au printemps.

10:19 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Le vingt-deux septembre

On ne reverra plus,  au temps des feuilles mortes
Cette âme en peine qui me ressemble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en souvenir de vous…
Que le brave Prévert et ses escargots veuillent
Bien se passer de moi pour enterrer les feuilles :
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

littérature Les étés finissant et l’automne ont toujours inspiré les poètes.
Le thème, associé au déclin de la lumière et à l’endormissement de la vie, est  source
sempiternelle de mélancolie. Un archétype de la fuite du temps vers…C’est la saison des oiseaux de passage, voyageurs en exil, des froides steppes du Nord et de l’Est vers les rivages plus cléments du Sud. C’est la saison des arbres tirant leur révérence au vaste monde, dans l’éclat d’une dernière débauche de couleurs. Leur chant du cygne. C’est la saison des rayons obliques, des brouillards, des cimetières silencieux, des petits pas, des grandes nostalgies et du souvenir des amours enfuies. C’est la saison où quelque chose de la mort rôde alentour, comme dans ces vers de Lamartine, mis en musique par Brassens :

C’est la saison où tout tombe
Aux coups redoublés des vents ;
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants


Lamartine – Pensée des morts-

Chez Verlaine, c’est la saison des sanglots longs, des violons et des blessures du cœur. Avec Baudelaire et son Chant d’automne, c’est surtout l’adieu à la lumière :

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu vive clarté de nos étés trop courts !

Charles Baudelaire – Les Fleurs du mal – LVI

Guillaume Apollinaire y consacre plusieurs poèmes dans son recueil Alcools, dont ces vers magnifiques qui célèbrent à la fois la beauté et la tristesse de ce déclin universel :

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes à l’automne feuille à feuille (…)

Tous, ou presque, ont chanté les mélancolies d’une saison qui, par la lente dégradation des jours, conduit jusqu’aux froidures des ténèbres. Saison qui fascine, comme nous fascine la certitude de notre propre disparition.
Si une anthologie littéraire devait un jour y être consacrée – à ma connaissance elle ne l’est pas encore – nous y lirions les plus belles pages de nos poésies et nous y retrouverions, entre Hugo, Lamartine, Vigny, Musset et bien d’autres, ces très beaux alexandrins du Vingt-deux septembre.
L’astucieux Brassens, comme pour prendre de la distance avec toutes ces mélancolies, comme pour les narguer un peu, place la fuite de son amour le jour même où l’automne est officialisé au calendrier. Un titre prosa
ïque.
Ce raccourci consacre ainsi tous les thèmes poétiques dont la saison a été l’inspiratrice. Nul avant lui n’y avait pensé ou, du moins, n’avait osé le faire.
En fait de titres, on trouve des chants, des chansons, des noms de fleurs comme chez Apollinaire et ses Colchiques ou des Feuilles mortes comme chez Prévert. Jamais la date du calendrier ostensiblement affichée.

La coïncidence du départ de la bien-aimée avec ce jour fatidique permettait jusqu’alors au poète de se pencher avec tristesse et regrets sur ses amours mortes, en parfaite harmonie avec le grand mouvement des choses. Son cœur alors chantait à l’unisson avec le chant du monde.
C’est dorénavant fini. Il n’y a plus de tristesse à se souvenir car le temps a pansé la blessure : le vingt-deux septembre est devenu indolore. Il a perdu tout son sens. Il n’est plus qu’une date comme une autre, qui introduit une saison comme une autre.
Par une double allusion à Prévert, Brassens signifie qu’il ne sera désormais plus sensible aux symboles de l’automne.
C’est d’abord un clin d’œil à la célèbre ballade mise en musique par Jacques Kosma, Les feuilles mortes, ballade qui fit le tour du monde comme porte-parole de la chanson intellectuelle du Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre et dont le refrain est encore dans toutes les mémoires.
La seconde allusion, plus explicite, désigne un autre poème, Chanson des escargots qui vont à l’enterrement :

A l’enterrement d'une feuille morte
Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le soir
Un très beau soir d’automne (…)

Jacques Prévert – Paroles –

C’est, en dépit de mon goût modéré pour Prévert, une belle allusion, comique, puisque les escargots, par nature si lents, n’arriveront à l’enterrement qu’au printemps, saison de la résurrection des feuilles. C’est ce qu’on appelle avoir un enterrement de retard. Guéri des nostalgies de l’automne, le poète du Vingt-deux septembre n’ira plus aux enterrements des feuilles mortes. Son cœur est déjà tourné vers le printemps.
Brassens fait donc mine de ne consacrer quelques strophes à l’automne que parce qu’il coïncidait, tout à fait par hasard, avec une douleur personnelle. Il ne le chante pas comme l’ont fait les autres poètes, en tant que saison universellement ressentie comme étant celle de la nostalgie. C’est là toute l’ambigüité voulue de ce titre et toute l’originalité de ce beau poème. Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Il y a là une pudeur à ne pas vouloir s’épancher, une prise de distance narquoise par rapport à sa propre souffrance et cette manière de faire, de dire, d’écrire, Brassens l’a tient d'un certain François Villon.
Le dernier vers est tout simplement magnifique :

Et c’est triste de n’être plus triste sans vous

Le poète, in fine, avoue qu’il aime être bercé par le vague à l’âme et que rien n’est plus triste que la mort des amours mortes, quand elles n’ont plus d’écho, aucun, dans notre imaginaire affectif, et quand, des sphères de la sublimation, elles sont redescendues au pays morose des souvenirs ordinaires.

brassens.jpg

Jadis, ouvrant mes bras comme une paire d’ailes,
Je montais jusqu’au ciel pour suivre l’hirondelle
Et me rompais les os en souvenir de vous…
Le complexe d’Icare aujourd’hui m’abandonne,
L’hirondelle en partant ne fera plus l’automne :
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

littératureAvant d’aborder la légende d’Icare issue de la mythologie grecque, que tout le monde connaît mais dont je dirai quand même un mot parce qu’elle constitue depuis l’Antiquité une allégorie marquante,  je m’arrête un instant sur ce vers, Le complexe d’Icare aujourd’hui m’abandonne. Le poète n’abandonne pas ses fantasmes. Il est abandonné. Il subit. Il n’est pour rien dans le changement de signification du vingt-deux septembre. Le dernier vers, sus-mentionné, prend toute sa signification.
Et je vous laisse aussi goûter toute la finesse – et l’ironie - de cette hirondelle dont le vieil adage dit que sa venue ne fait pas le printemps et dont le départ, ici, ne fera même plus l’automne. Normal : il n’y a plus d’automne significatif au cœur du poète.
Pourtant, que n’avait-il tenté pour le célébrer, cet automne, et rester ainsi toujours épris de son souvenir amoureux !
N’est-il pas allé jusqu’à se métamorphoser en oiseau pour accompagner, là-haut, l’adieu tant symbolique des hirondelles ? Car voler est, depuis la nuit des temps, un désir universel de l’homme cherchant à échapper à sa condition d’homme cloué au sol. Des textes babyloniens datant de 4000 ans avant J.C. attestent de ce fantasme commun à toutes les époques. Au IIe siècle avant notre ère, vingt-et-un siècles donc avant Jules Verne, un écrivain grec, Lucien de Samosate, fit même le récit imaginaire d’un voyage sur la lune !
Si ce thème est partout récurrent, c’est qu’il appartient aux plus anciennes images créées par l’inconscient collectif, avant de devenir, partiellement, une réalité du début du XXe siècle.
Je dis partiellement parce que, par-delà l’instrument de vol proprement dit, l’aile a une connotation symbolique très forte, au même titre que la lumière et le feu.
La multitude d’expression où l’aile est humanisée, avoir du plomb dans l’aile, battre de l’aile, en avoir un coup dans l’aile, ne pas avoir l’aile assez forte, sans que cela soit en référence direct à ‘l’oiseau, atteste de sa valeur emblématique et anagogique.
Ce complexe de l’homme par rapport à l’oiseau et au monde des airs trouve donc son illustration achevée dans cette allégorie de la mythologie grecque qu’est la légende d’Icare.
Dans cette légende, Dédale est inventeur, architecte et sculpteur. Par Minos, roi de Crète, il est chargé de concevoir un inextricable labyrinthe où sera enfermé le Minotaure, ce monstre mangeur d’hommes, moitié humain, moitié taureau.
Ainsi nul ne peut s’évader du labyrinthe et quiconque y est enfermé ne peut échapper à la férocité du Minotaure.
Dédale ne révéla le secret de son labyrinthe qu’à Ariane, fille de Minos, afin qu’elle libérât son amant, le héros athénien Thésée, après qu'il eut tué le monstre mangeur d’hommes.
Furieux, Minos fit alors enfermer Dédale et son fils Icare dans le labyrinthe. Grâce à ses talents d’inventeur, Dédale sut construire des ailes de cire pour lui et son fils, qu’ils utilisèrent pour fuir.
Malgré les recommandations de son père, Icare, grisé par ses sensations de vol et de liberté, voulut monter très haut, toujours plus haut, jusqu’à ce que la chaleur du soleil fasse fondre la cire des ailes. Il s’abîma alors dans la mer et s’y noya.

L’image a bien sûr été moult fois utilisée, le plus souvent pour symboliser des prétentions humaines si hautes qu’elles en deviennent fatales.
J’ignore si cette part de la mythologie est à l’origine de l’expression se brûler les ailes.
Même si cette locution est le plus souvent employée dans le sens métaphorique de perdre une réputation en perdant un challenge impossible et même si elle fait plutôt référence au papillon de nuit s’approchant toujours plus près de la lampe jusqu’à en être foudroyé, je suis tout de même tenté de lui trouver son origine chez la désobéissance d’Icare et son désir d’aller toujours plus haut pour y chercher toujours plus d’ivresse.
La fascination du papillon de nuit pour la lumière et ses approches de plus en plus audacieuses symbolisent pour moi l’expérience des limites et, par conséquent, l’identification du point absolu de non-retour, plutôt que la prétention trop grande ou la perte d’une réputation.
Tenter cette expérience des limites est aussi une façon de braver le plus puissant des tabous : la mort. 

Illustration : LPO  Vienne

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11.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Les quat’z’arts

Ce n’étaient pas du tout des filles en tutu
Avec des fesses à claques et des chapeaux pointus,
Les commères choisies pour les cordons du poêle,
Et nul ne leur criait «  A poil ! A poil ! A poil » 

littératureL’Ecole des Beaux-arts, appelée aussi les quat’z’arts par référence aux disciplines qui y sont enseignées, architecture, peinture, sculpture et gravure, s’est rendue célèbre par - en autres choses-  son bal annuel où de vastes parodies pastichaient la mort et les enterrements.
La funèbre mascarade ne pouvait qu’inspirer la plume de Brassens, toujours encline à taquiner la gravité solennelle des funérailles.
Il fait ici une peinture fort subtile de la fête macabre, où le faux s’avérant finalement être vrai, la morale est que le temps des amusements et des rigolades est terminé :

Adieu ! Les faux tibias, les crânes de carton
Plus de marche funèbre au son des mirlitons,
Au grand bal des quat'z'arts nous n'irons plus danser
Les vrais enterrements viennent de commencer

Toujours cette mélancolie de la fuite du temps qui conduit  inexorablement à la fosse, bien réelle, quand la boîte à dominos n’est pas habitée de carton, mais bien d’un proche, parent ou ami.
Tout est donc douloureusement réel dans ce décor et les commères sont dignement habillées, de noir sans doute, qui tiennent les cordons du poêle, eux-mêmes affreusement authentiques
A l’évidence, il ne s’agit pas ici du poêle à charbon, à bois ou au mazout destiné à réchauffer l’air ambiant, mais d’un homonyme quelque peu tombé en désuétude.
Si le premier trouve son origine latine dans le balnae pensilia, le second nous vient de pallium, mot qui désigna d’abord un manteau, puis une riche étoffe, avant d’être récupéré par la liturgie catholique pour dire le drap mortuaire recouvrant le cercueil pendant la cérémonie des funérailles.
Les cordons pendent aux quatre coins de ce drap et devoir les tenir relève d’un insigne honneur.

brassens.jpg


Les deux oncles

Qu’aucune idée sur terre n’est digne d’un trépas,
Qu’il faut laisser cela à ceux qui n’en ont pas,
Que prendre sur- le- champ, l’ennemi comme il vient,
C’est de la bouillie pour les chats et pour les chiens

littératureDésabusé des hommes, nous avons vu Brassens s’affliger de la sauvagerie  de la guerre de 14-18, première guerre mondiale de l’histoire et tellement monstrueuse qu’on s’empressa de la baptiser la der des ders.
L’œuvre de Georges Brassens, dont je maintiens envers tous les plumitifs accablés de prétention et tous les snobs du hit-parade intellectuel, qu’elle est une œuvre majeure du XXe siècle, ne pouvait se dispenser de consacrer, sur un tout autre ton il est vrai, un poème au deuxième grand dérèglement de la raison humaine qui survint vingt ans seulement après le premier, ces  catastrophes constituant l'identité historique de ce siècle.
C’est une chanson qui a fait grincer bien des dents - dans le meilleur des cas - et qui -dans le pire - valut à Brassens une sale réputation.
Il y accuse, comme dans La mauvaise herbe, comme dans La tondue, comme dans Mourir pour des idées et bien d’autres compositions, tous les engagements dans la lutte fratricide pour des idées, lesquelles idées sont par essence éphémères. La mort volontairement donnée au nom d’un idéal, d’un dieu ou d’un drapeau révulse Brassens.
Reste qu’il fallait bien s’engager contre le nazisme, sous peine de s’en faire le complice sans doute. On peut donc opposer à Brassens, c’est vrai, que son idéal d’une paix et d’une fraternité heureuses,  ne tient hélas pas la route devant la réalité fondée sur la bêtise meurtrière des hommes et la barbarie de certains systèmes.
Pourtant le poète est un humaniste pour qui rien n’est assez grand, vrai ou juste pour justifier qu’on verse ne serait-ce qu’une seule goutte de sang. Il le dit clairement ici.
L’idéal, c’est la vie. Pas la mort.

En interpellant les deux oncles qui ont combattu chacun sur une rive du Rhin, le poète déplore d’abord la stupidité de leur mort et en veut pour preuve l’oubli dans lequel est tombé leur vain sacrifice.
Là encore, on pourrait rétorquer que l’Allemagne nazie a été vaincue…
Néanmoins, le temps efface tout ; il est un ingrat. Il réconcilie les ennemis d’hier, referme les plaies et enterre de plus en plus profondément les morts.
Brassens ne déplore pas cette réconciliation. Au contraire, il s’en félicite. Il désespère seulement du fait que pour devenir amis, fraternels, il faille d’abord s’entre-tuer.
C’est tout le sens et la mélancolie de ce poème fortement controversé, même par certains Brassenophiles.  C’est tout de même l’écriture d’un homme fortement visionnaire, car il fallait l’être pour écrire, neuf ans seulement après le traité de Rome et près de trente ans avant celui de Maastricht :

Maintenant (…)
Que vos filles et vos fils vont la main dans la main
Faire l’amour ensemble et l’Europe de demain.

C’est bien, dit Brassens. Mais il eût mieux valu en venir jusqu’ici sans faire tonner le canon !
Tout ça, c’est du gâchis !
Et tel est le sens premier de la locution de la bouillie pour les chats : c’est de l’inconduite, c’est vain et c’est incohérent.
L’expression date de la fin du XVIIIe siècle et a été interprétée comme une référence au magma difforme et rudimentaire que l’on sert aux chats en guise de pâtée.
Pourtant Pierre Guiraud ne la traduit pas comme une métaphore mais comme un jeu de mots avec un terme tombé en désuétude, le chas, qui désignait initialement de la colle d’amidon, puis du mauvais bouillon.
A l’origine, donc, le jeu de mots aurait porté sur chas, bouillie primaire, et chat.
Avec le temps, chas n’étant plus utilisé, l’interprétation aurait évolué vers la métaphore utilisée par Brassens.
Il y rajoute d’ailleurs les chiens.
Peut-être pour rester d
ans le ton et qualifier les guerriers. Parce que les chats ont, eux, la réputation - absolument surfaite - d'être doux et gentils.

13:26 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

10.03.2011

Scandale sur un titre

littératureC’était dans une auberge perdue au milieu des prairies et des marais de Nuaillé d'Aunis et c’était l’hiver.
En février je crois.
Nous faisions, avec mon ami, un week-end performance : vendredi soir, samedi soir et dimanche après-midi.
Nous en sortions fourbus.
J'ai vraiment aimé ces concerts. Tout y était : un public sympa, sans prétention,  du vin, le désert muet des campagnes et des nuits qui n'en finissaient pas d'être des nuits. Nous sommes venus  deux années de suite.
Pendant que les gens arrivaient,  s’installaient en discutant dans la petite salle, nous allions prendre l’air, parlions de choses et d’autres et les brouillards gelés alentour s’accrochaient aux prairies. Mon ami rêvassait le nez dans des étoiles transies et les mains bien au chaud dans ses poches, son col de veste légèrement relevé. Il posait toujours un regard interrogateur, métaphysique sur ces intelligences lumineuses, là-haut, qui le fascinaient et le fascinent sans doute encore aujourd'hui.
Puis nous entrions. Les vitres ruisselaient de buée. Nous serrions des mains et nous nous préparions à jouer. Nous jetions aussi, toujours, un regard moqueur sur un affreux goupil empaillé, juste derrière nous, qui n'avait vraiment rien à foutre là.
On nous montrait du doigt ou du menton.

Ce soir-là, un petit gars un peu bedonnant, la mine poupine et le cheveu bien cranté, était venu nous saluer et nous  avait présenté sa jolie petite femme. Il devait l’aimer, sa femme, parce que tout de suite il s’était mis à faire le fanfaron avec  les artistes.
- Ah, quel plaisir ! On va entendre du Brassens ! J’les connais toutes. Toutes ! Ça fait quarante ans que j’l’écoute, moi, le gars Brassens…
Sa petite femme acquiesçait et buvait des yeux son petit bonhomme de mari au ventre discrètement replet.
Ils étaient vraiment charmants.
Mon ami est alors subitement monté sur la scène, il a récupéré sa grosse bible, les œuvres complètes du Maître, il a ouvert l’ouvrage vers la fin puis, étalant le livre sous le nez du couple médusé, à la page S’faire enculer :
- Et celle-là, vous la connaissez ?
La petite dame a rougi jusqu’aux deux oreilles, qu’elle avait d’ailleurs joliment duveteuses,  mais elle a ri en même temps. D’un petit rire fripon, à peine étouffé.
 Le petit ventre a froncé les sourcils, il a fait semblant de regarder la partition d'un air savant, en se triturant le menton, mais sans s’attarder sur le titre. Puis, grand  seigneur :
- Non, celle-là,  j’la connais pas.
Sa p'tite femme a gloussé joliment derechef.

Un taquin, mon ami.
Je l’ai vu après, au cours d'une pause, prendre un pot avec ce couple sympathique.
Je me suis tout de même demandé de quoi ils causaient, ces trois-là.

13:42 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

09.03.2011

Petites annonces

littérature. Recherche désespérément quelqu’un qui aurait lu Le Docteur  Faustus jusqu’au bout afin qu’il me renseigne sur la façon dont il s’y est pris. Troisième fois que j’abandonne, vers la  cent-cinquantième page, ce chef-d’œuvre (prononcer avec la bouche en cul de poule et en dodelinant du chef)  de la littérature.

Tel : 00 56 765 444 8000, aux heures des repas

. Ai reçu de nombreux faire-part qui m’annonçaient la mort du roman depuis La Comédie humaine et l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second empire. Comme je ne m’étais aperçu de rien, ballot que je suis, et que me voilà donc avec un siècle et demi de retard sur le dos, je  recherche avec frénésie toute personne susceptible de me renseigner sérieusement sur l’endroit d’inhumation, les causes réelles du décès et, si possible, le nom des fossoyeurs. Parce que j’ai lu aussi quelque part que ces derniers auraient pu être Marx et la sociologie, ce qui, de prime abord, m’avait fait croire à une grosse blague d'apprentis carabins avinés.

Tel : 00 56 765 444 800, aux heures des repas

. Je cherche un éditeur pour un roman vieillot, aux termes surannés, à la syntaxe classique, avec des personnages et des descriptions à la con. Bref, un roman chiant comme un jour sans pain. Un roman dont le sujet n’intéresse pas grand monde.  Jugez-en plutôt : un groupe de paysans de la Vienne à la fin des années 60 face à un événement ponctuel, certes,  mais surtout face aux chambardements causés par la nouvelle façon de penser les campagnes.
Discrétion assurée. Parole d’honneur.

Tel : 00 56 765 444 800, à toutes heures du jour et de la nuit

. Recherche pour conversation anodine - et plus si affinités  mais ça m'étonnerait fort - un ou une auteur de tapuscrits pour ne pas mourir idiot et savoir enfin à quoi ça ressemble.

Tel : 00 56 765 444 800, aux heures les moins pénibles de la journée

. Annonce sérieuse : Aimerait rencontrer quelqu'un qui a tout lu -  je dis bien tout -  de A la recherche du temps perdu sans jamais avoir eu l'impression de perdre son temps.

Tel : 00 56 765 444 800, à des heures convenables

. L’Exil des mots recrute rédacteur en chef pour sa catégorie critique et contestation  car grosse fatigue sur le sujet de la part du rédacteur en poste.
Pas sérieux s’abstenir. Rémunération très incertaine cependant.

Tel : 00 56 765 444 800, aux heures de bureau

. Enfin, alors que j'allais boucler ma rubrique, on me prie d'insérer ceci :
C
ette bonne femme, souffrant d'inextricables névroses parmi lesquelles celle de la surenchère répugnante, recherche d'urgence un vétérinaire.

Contact : UMP, Assemblée nationale.

littérature


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07.03.2011

Le temps des cerises en forme de poires

poire.jpgL’hiver, c’est comme un tunnel dans lequel on s’engouffre aux premiers jours de novembre. Listopad en polonais. Littéralement, la chute des feuilles.
C’est ce mot chute qui me plaît bien. Chuter. Les chutes sont toujours plus  vertigineuses que les ascensions. Plus sûres de leur trajectoire aussi.
Pour ma part, je m’y glisse donc toujours le cœur léger dans ce boyau des mortes-saisons, plein de bonne volonté et d’idées d’écrire. Dans ma tête, c’est mythique. La décadence de la lumière va de pair avec l’envie d’écrire. Ça finit même par avoir quelque chose d’idiot, cette affaire que j’assume volontiers. Toute idiotie décalée s’assume d’autant mieux qu’on n’a de compte à rendre à personne et si, en plus, on trouve quelque plaisir à être idiot dans un monde d’idiots.
Quatre mois de neige et de gel et de verglas. Cette latitude sans altitude observe scrupuleusement le grand mouvement des choses. Vers la fin mars reviendront les premières cigognes et l’aube, ce trait rose de l'éternel sablier, bien avant cinq heures. Quelque chose change dans le grand basculement. Le tunnel sent comme un soupçon de lumière.
J’aurai bientôt traversé mon  sixième hiver en Pologne. C’est ma pendule à moi. Mes douze coups de minuit. C’est là, dans ces traversées des catacombes gelées, que se mathématise ma vie. Mon avancée dans le temps, plutôt. Je ne consacrerai donc jamais à l’expression j’ai X printemps. C’est peut-être parce que je préfère les endormissements aux réveils.
Se réveiller sur quoi, d’ailleurs ? Sur l’état d’un monde qui ne m’inspire plus guère que le dégoût. Et si ce monde est dégoûtant, c’est bien parce que les hommes le veulent ainsi. Il n’y a plus de dialogue possible avec toute cette merde. Les grands de ce monde, portés par les nains affreux, cacochymes, prétentieux, minables, des chaumières du suffrage universel, nous ont volé nos vies. Qu’au moins ils ne nous fassent pas perdre notre temps.
Si je devais exprimer mon plus fort regret, mon immense regret, ce serait d’avoir vécu à une des époques les plus lamentables pour l’esprit humain.
Et je suis encore assez con pour le dire.
Tout ça ne sert strictement à rien.
Notre parole ne vaut que par sa propre logique autonome. Intérieure. Sans incidence aucune sur rien. Un peu comme ces mélopées de prisonniers qui dégoulinent parfois sur le crépuscule des barreaux. Quand il n’y a rien à faire, sinon compter les nuits.
Parfois même les hivers.

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04.03.2011

Brassens : les mots du cygne

Les copains d’abord

 Non, ce n’était pas le radeau
De la Méduse, ce bateau,
Qu’on se le dise au fond des ports,
Dise au fond des ports.
Il naviguait en père peinard
Sur la grand’mare des canards,
Et s’app’lait les copains d’abord,
Les copains d’abord.

littératureLa fidélité en amitié fut toute sa vie durant un trait de caractère de Brassens. Les amis des premières années à Sète,  les copains d'école et de la rue, les camarades des années noires, quand le poète parfaitement inconnu n'avait ni ressources, ni logement à lui et ne se consacrait qu'à la lecture et à l'écriture en se nourrissant de pâtes et de conserves, ont toujours fait partie de son cercle intime, après qu’il fut devenu un homme célèbre. Il dégageait quelque chose de fort et de profondément humain et, selon ces amis,  on se sentait apaisé en sa présence. René Fallet - dont on ne peut pas dire que du bien, je vous le concède -  dit plaisamment : «Même un con fini , au contact de Brassens, oubliait un moment sa connerie. Il n’avait soudain plus envie d’être méchant ou jaloux.» D’autres, comme Pierre Onteniente, Mario Poletti, Pierre Nicolas, Victor Laville, ont aussi témoigné de cette chaleur humaine chez Brassens.
Les copains d’abord - dont je rappelle qu’il s’agit d’une œuvre particulière parce qu’une œuvre de commande - est donc articulée autour d’une métaphore, celle du bateau à bord - jeu de mots plaisant sur le titre à double sens - duquel sont embarqués des amis pour le meilleur et pour le pire, bateau qu’on ne quitte pas, où l'on est solidaire et heureux de l’être.
C’est un bateau robuste qui ne risque pas de chavirer. Brassens fait appel à une dramatique expression tirée d’un fait divers qui frappa fort les imaginations.
Le 2 juillet 1816, une frégate, La Méduse, fit naufrage. Les passagers et l’équipage, 150 personnes, réfugiés sur un radeau vécurent des jours horribles, à la dérive pendant plus de douze jours. 15 seulement survécurent après avoir atteint des extrémités dans l’horreur, dont le cannibalisme de survie.
Géricault en fit le sujet d’un chef-d’œuvre aujourd’hui exposé au Louvre, Le Radeau de la Méduse, fresque de 4,91 m sur 7,16 m et qui fut présentée pour la première fois à l’exposition de 1819 sous le titre Scène de naufrage.
L’expression Le Radeau de la Méduse est apparue en 1867 dans les dictionnaires pour définir une situation désespérée où il faut lutter vraiment jusqu’ au bout pour avoir une chance de survie. Brassens l’emploie ici comme expression métaphorique et comme référence à l’histoire même de la frégate.

 L’amitié ne sombrera donc pas et les amis ne seront pas à la dérive. Le bateau ne prend d’ailleurs pas les risques du grand large atlantique. Il  croise sur la mare aux canards, qui,  par raillerie, désigne chez certains Bretons la Méditerranée, par opposition à la mare aux harengs, expression attestée chez Esnault en 1926 pour dire l’Atlantique.

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C’étaient pas des amis de luxe,
Des petits Castor et Pollux,
Des gens de Sodome et Gomorrhe,
Sodome et Gomorrhe.
C’étaient pas des amis choisis
Par Montaigne et la Boétie,
Sur le ventre ils se tapaient fort,
Les copains d’abord.

littératureMais qui sont-ils, ces joyeux gaillards de la mare aux canards ou, plutôt, qui ne sont-ils pas ?
L’auteur puise par toute une série de litotes  leurs portraits dans la mythologie, l’Ancien testament et la Bible.
Pour proches qu’ils fussent, donc, les copains ici présents n’étaient pas des frères jumeaux, fils d’un dieu élevés au rang des immortels, comme le furent Castor et Pollux 
dans la mythologie grecque et latine.
Inséparables, les deux frères firent l’objet d’un culte dans le monde romain.
Brassens les a choisis parce qu’ils étaient considérés comme les protecteurs des marins et que, nés peu avant la Guerre de Troie, ils avaient participé à de nombreux événements de cette époque trouble, dont l’expédition des Argonautes, ces héros embarqués sur l’Argo, à la recherche de la Toison d’Or.
Une légende plus tardive raconte que Zeus les transforma en une constellation, celle des Gémeaux.
Point héros, donc, et point en quête d’une toison d’or qu’aurait portée un bélier ailé, nos lascars voguant sur la mare aux canards ! Ils sont des hommes bien réels, en chair et en os. Et point chez eux de penchant pervers à prendre obstinément Cupidon à l’envers. Ils ne sacrifient pas aux mœurs licencieuses de Sodome et Gomorrhe, ces deux villes toujours mentionnées ensemble dans la Bible.
Selon l’Ancien Testament, elles font partie des cinq villes dites cités de la plaine, qui furent toutes détruites, sauf la dernière, par le cataclysme, le soufre et le feu, à cause des mœurs dissolues de leurs habitants et de leurs honteuses pratiques sexuelles.
Les copains avaient entre eux de viriles familiarités, certes. Ils ne s’embarrassaient pas de préciosités, de manières et de rapports sociaux convenus. C’est le sens de l’expression taper sur le ventre de quelqu’un, c’est-à-dire avoir avec lui un comportement désinvolte, ne pas se gêner du tout, pouvoir faire à peu près tout sans les contraintes des règles de bonne conduite.
Ils étaient amis. Ni frères mythiques ni homosexuels.

Cette allusion aux cités de l’Ancien Testament n’est, à mon goût, pas très heureuse et elle ne sonne plus très bien aujourd’hui, près de cinquante après, à nos oreilles libérées du tabou de l’homosexualité - les oreilles n’étant que les réceptacles du cerveau - qu’on nommait exclusivement à l’époque, par abus de sens, pédérastie.
Car pour asseoir plus encore l’authentique franchise qui lie entre eux Les copains d’abord, Brassens, en filigrane, veut peut-être dire qu’ils n’étaient pas des enculés. Un poète de sa trempe, dont la tolérance et l’ouverture d’esprit forcent le respect, aurait sans doute pu éviter cette faute de goût.
Brassens, dans un titre posthume, Se faire enculer, diatribe succulente contre l’idéologie féministe, précisera quand même sa pensée sur le délicat sujet, peut-être parce que l’époque avait aussi changé. Il commencera par une allusion à Mallarmé :

La lune s’ennuyait,
On comprend sa tristesse,

puis, demandant qu’on l’excuse d’employer une expression aussi triviale que enculer, il  écrira  :

La chose ne me gêne pas,
Mais le mot me dégoûte.

brassens.jpg

 

Au moindre coup de Trafalgar,

C’est l’amitié qui prenait l’quart,

C’est elle qui leur montrait leur nord,

Leur montrait le nord.

Et quand ils étaient en détresse,

Qu’leurs bras lançaient des S.O.S.,

On aurait dit dit des sémaphores,

Les copains d’abord.

littératureLa solidarité est une valeur sûre pour maintenir une équipée à flot. Pour peu que le destin se montre contraire, il trouve en face de lui cette solidarité, bien décidée à en détourner le cours.
La plupart des images sont empruntées, comme nous le disions, à la mer, à la navigation et aux marins.
Le coup du sort qui pourrait bien faire basculer l’équilibre d’un copain participe du même environnement.
On désigne en effet par coup de Trafalgar un événement aussi subit que désastreux, par référence à la célèbre bataille navale qui se déroula au large du cap de Trafalgar, au sud de l’Espagne, le 21 octobre 1805, au cours de laquelle la marine de Napoléon fut détruite par la marine anglaise commandée par l’amiral Horatio Nelson. Ce dernier fut tué au cours de l'engagement titanesque.
La victoire totale des Anglais leur assura cependant pour un  siècle la maîtrise de la mer et mit définitivement fin aux velléités napoléoniennes d’invasion de l’Angleterre.

Quant aux appels au secours que les bras agités pouvaient envoyer en direction des berges en cas de coup vraiment dur, Brassens les désigne par le fameux message en morse de la marine,  S.O.S., qu’on se plaît à traduire savamment comme étant le sigle de Save our Soul, Sauver notre âme.
En fait, il n’en est rien.
Je profiterai donc de cette dernière strophe pour en clarifier au besoin l'origine, en ignorant si Brassens a
lui-même commis l’erreur ou s’il connaissait la véritable source de ce code.
De toute façon, le sens de ses vers n’en est nullement affecté et cela n’enlève rien à la richesse de son astucieuse rime.

Comme le faisait remarquer avec beaucoup d’ironie Jacques Capelovici, agrégé d’université, cet appel en morse est lancé pour qu’on vienne diligemment sauver des vies humaines menacées, et non pas des âmes, mission qui serait d’une autre nature et qui relèverait plus des compétences onctueuses des hommes de dieu que de celles d’une équipe de sauveteurs.
La vérité du message est donc nettement moins poétique et beaucoup plus prosaïque.
La conférence radiophonique de Berlin adopta ce signal en 1906 car, formé en morse de trois points, trois traits, trois points, il était beaucoup plus simple et plus immédiatement identifiable que le C.Q.D., Come Quickly Danger, utilisé jusqu’alors.
L’erreur est née d’une stupide volonté à vouloir absolument lire le nouveau signal comme un sigle, parce qu’il remplaçait un signal qui, lui, était véritablement un sigle.
Il fallut attendre les années 30 pour que, enfin, certains dictionnaires prennent en compte la véritable raison d’être de ce S.O.S et renoncent à ce Save Our Soul, tout à fait fantaisiste.

12:18 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

03.03.2011

La musique ça se conjugue au présent

A l'époque de la publication de mon bouquin sur Brassens, je recevais beaucoup de courrier. Par la poste.
Un monsieur québecois et médecin de son état m'avait ainsi fait parvenir une longue missive pour me dire tout le bien qu'il pensait de mon livre et aussi qu'il s'était acheté à Paris la même guitare que Brassens, chez le fameux luthier Jacques Favino, et qu'il s'évertuait à jouer exactement, au centième de mesure près, comme le bon Maître.
J'avais répondu - gentiment - que je n'en voyais ni l'utilité, ni le plaisir qu'on pouvait en tirer. Que l'éternité d'une oeuvre résidait précisément dans sa relecture subjective, affective, sensible, adaptée à soi.

Plus tard, beaucoup plus tard, comme pour faire écho à ma réponse, j'avais découvert ça.  C'est simple et c'est beau et c'est juste.
Contacté, l'artiste m'avait  donné l'autorisation de publier ici sa vidéo.
La musique, ça se conjugue vraiment  au présent.

Quand on prend sa guitare, il n'y a pas de concordances des tons au passé, sinon décomposé.


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01.03.2011

Brassens : les mots du cygne

1964

Les copains d’abord

- Considérations -

Copains d'abord.jpgA propos de cette  composition de Georges Brassens, sans doute la plus connue - j’allais dire la plus rabâchée - j’avoue être contradictoire.
Je tenterai donc de m’en expliquer.

Mon goût prononcé pour Brassens repose depuis toujours sur la qualité humaine et poétique de ses textes et sur le plaisir que j’ai, toujours le même depuis quarante ans, à jouer ces textes sur une guitare.
Je dois beaucoup à cet homme. Il est le seul qui m’ait donné l’incomparable jouissance de pouvoir en même temps me consacrer à la poésie et à la musique. Car n’écoutez pas les sectaires : Brassens était vraiment un musicien. Et même un musicien assez difficile. Il y a d’ailleurs encore des morceaux chez lui sur lesquels je me casse les dents. Les doigts plus exactement. Vous me direz que c’est peut-être parce que je ne suis pas doué. Certes. C’est fort possible. Mais bon, ça n’explique pas tout quand même. Tenez, par exemple, Pierre Cordier, inventeur du chimigramme et ami de Brassens, cite plusieurs anecdotes où un autre guitariste, jamais le même, guitariste émérite, reconnu, de jazz le plus souvent,  accompagnait l’artiste. A chaque fois, Brassens, fort gentil, lui disait que ça n’allait pas, mais que c’était de sa faute, à lui, qu’il ne savait pas chanter, et il reprenait doucement la guitare pour s’accompagner lui-même. La vérité était que le guitariste concerné, à chaque fois, n’arrivait pas à tenir le bon tempo jusqu’au bout, n’avait pas assez de punch où que le défilement des accords était trop rapide pour lui.

Mais je m‘éloigne de mon propos initial même si cette digression était nécessaire.

Brassens m’a donc offert, comme à des milliers d’autres certainement,  la possibilité de chanter des textes qui parlent de préoccupations qui sont aussi les miennes et comme j’ai envie d’en parler. Ce sont aussi les préoccupations de tous, éternelles : l’amour, le désir, la mort, la difficulté d’être, l’interrogation sur l’éternité, la méfiance instantanée envers les solutions toutes faites.
Brassens disait lui-même, raillant plaisamment
Malraux, ministe de la culture,  : La chanson est un art souvent fait par des mineurs, mais ça n’est pas un art mineur.
Et c’est précisément parce qu’il a choisi la chanson, mode éphémère et populaire, qu’il a pu porter à la connaissance du plus grand nombre des textes aussi grands que ceux des plus grands, ces derniers, quoi qu’on en dise et mal gré qu’on en ait, restant quand même la nourriture des seuls gens passionnés de littérature, des universitaires ou des professeurs. Qui sont parfois les mêmes, heureusement. Je  le précise, sans quoi  Solko va m’arracher les yeux s'il vient à passer par là !

Dans ma vie, j’ai rencontré des tas de gens qui chantaient Il n’y a pas d’amour heureux sans rien savoir de Louis Aragon. J’en ai rencontré d'autres qui connaissaient par cœur Gastibelza ou La légende de la nonne en ignorant qu’ils chantaient Victor Hugo, Le verger du roi Louis sans savoir qu’ils fredonnaient Théodore de Banville, Pensées des morts en n’ayant jamais entendu parler de Lamartine et on pourrait multiplier les exemples à l’envi.
J’ai entendu des chasseurs, des plombiers, des voyous de la nuit, des philosophes, des grands-mères, des instituteurs, des chauffeurs routiers, des méchants, des bons, des gentils, des brutes, des gens adorables, des taulards, des gauchistes, des communistes, des copains anars, des gaullistes, des tout et rin, entonner La mauvaise réputation ou Auprès de mon arbre, parce qu’il y avait quelque chose, là, dans le texte et dans le rythme, qui collait à leur peau, qui parlait d’eux, en profondeur, loin, très loin.
Par-delà les classes, par-delà la culture, par-delà l’idéologie, par-delà le comportement social et les exigences trompeuses de la survie.
Si ces textes étaient restés des textes couchés sur le papier, sans la voix et sans l’apparente frivolité d’une chanson, peu d’entre nous y auraient eu accès. J’en suis certain.
Combien connaissez-vous de gens, parmi les vôtres, parmi ceux que vous aimez, qui aient lu et retenu par cœur Guillaume Apollinaire, Gérard de Nerval ou Stéphane Mallarmé ?

Brassens a donc donné, plus que tout autre, à la chanson ses lettres de noblesse. En extirpant la poésie des grimoires pour la propulser sur le devant de la scène, en pleine lumière, il a réconcilié cette poésie avec la vie quotidienne et cette vie quotidienne avec une certaine beauté de la langue.
En cela, il a été un homme éminemment subversif. Un homme en porte-à-faux, à contre-courant de la bêtise ambiante et de l’abrutissement général, même si, à son époque, cet abrutissement n’avait  pas encore atteint les sommets sur lesquels il pavoise aujourd’hui. N’oublions pas en effet que Brassens chantait en même temps que Sheila, Hallyday, Sylvie Vartan et autres mièvres « chantonneurs ». On ne pouvait guère lui comparer que Brel, Ferré et Barbara.
A quelqu’un qui lui demandait d’ailleurs s’il écoutait la chanson contemporaine,  Brassens avait gentiment répondu : Bof, J’en écoute parfois quand je prends mon bain… Puis, après une seconde de réflexion, il avait ajouté : je crois que je vais arrêter bientôt de me laver.

J'ai fréquenté aussi des intelligences remarquables dans leur perception du monde et révolutionnaires dans la compréhension de leur époque, mais qui ne s’intéressaient pas à Brassens parce qu’ils ne s’intéressaient pas à un poète trop connu, qui, en plus, passait à la radio. Ceci dit, c’était quand même faire allègrement l'impasse sur le nombre de titres de Brassens interdits de diffusion radiophonique !
J’en connais encore, de ces gens, qui font la moue lorsqu’on fait référence à Brassens en matière de poésie et de littérature, parce qu’un certain pédantisme littéraire, avide de quintessence, admet mal qu’on puisse se nourrir au nectar d’un chanteur.
Laissons tomber. Ceux-là, plus nombreux qu’ils ne voudraient eux-mêmes le dire, ne savent tout simplement ni chanter, ni écouter, ni écrire, ni même lire.
Certains autres littérateurs, ou tels prétendus, surtout par eux-mêmes, agissent comme s'ils appartenaient à une espèce de caste de l’élite intellectuelle, seule capable d’interroger le monde du bout de leur  écriture. Plus ils sont peu nombreux, ceux-là, plus ils sont abscons et plus ils sont abscons, plus ils sont persuadés qu'ils sont bons.
En fait, il ne leur manque pas grand-chose : ils ont mal lu Baudelaire, mal compris Rimbaud, passé complètement à côté de Nietzsche, évité soigneusement Céline, lu Le Grand Meaulnes comme un ouvrage de jeunesse de la bibliothèque rose, jamais ouvert ni Debord ni Vaneigem, même s’ils sont capables d’en parler, et surtout, jamais bien compris la pathétique incertitude de nos existences.
Sans quoi, ils auraient rencontré Brassens, à un moment ou à un autre.

J’en arrive donc enfin  à ma regrettable contradiction, liée à Les copains d’abord.
J’ai du goût pour Brassens d’avoir su donner, à tous ceux qui en portaient en eux, le plaisir de la poésie, et pourtant, je n’aime que très moyennement ce texte, justement, parce qu’il est une chanson  trop connue, trop reprise, trop galvaudée.
J’avoue me conduire là comme les esthètes de l'intellectualisme désincarné dont je viens d’essayer de dresser le portrait.
Mais puisque j’en suis aux confidences, je dirai que j’ai vu tellement d’imbéciles résumer l’œuvre de Brassens à Les copains d’abord, un peu comme si l’on arrêtait Victor Hugo à Jean Valjean et la littérature du XIXe siècle aux trois mousquetaires, que j’en ai voulu à ce texte d’en occulter tant d’autres,  beaucoup plus poignants et forts.
Il faut dire que c’était une œuvre de commande. Pour le film D’Yves Robert,  Les copains, adapté du roman de Jules Romains. Brassens disait, à tort ou à raison, que le succès de ce titre était dû au rythme et à la mélodie, beaucoup plus qu’aux paroles.

Tout ceci n’enlève rien cependant  à la qualité de l’écriture de ces couplets, célébrations gaillardes de la camaraderie,  truffés de références historiques et d’allusions à la littérature, que nous verrons bientôt, sur une nouvelle page.

Brassens : les mots du cygne

Les amours d’antan (suite)

Mimi, de prime abord, payait guère de mine,
Chez son fourreur sans doute on ignorait l’hermine,
Son habit sortait point de l’atelier d’un dieu…
Mais quand par-dessus le Moulin de la galette
Elle jetait pour vous sa parure simplette,
C’est Psyché toute entière qui vous sautait aux yeux.

littératureA la fin du XIXe siècle, apparurent les célèbres bals de la rue de Lappe, celui du Moulin rouge et celui du Moulin de la Galette.
Ce dernier,
notamment fréquenté par Toulouse Lautrec et par Aristide Bruant, a donné son nom au chef-d’œuvre d’Auguste Renoir, présenté en avril 1877 à la troisième exposition des impressionnistes.
Margot, Nini, Estelle ou Jeanne, petites fleuristes et couturières des quartiers de Montmartre invitées par le peintre à venir poser en son jardin de la rue Cortot, ont immortalisé ces danseuses aux chevelures inondées de soleil et aux longues robes claires, tournoyant sur la musique d’un bal.
Le Moulin de la Galette, c’est le symbole des rencontres galantes et des après-midi endimanchés où se tissent des amourettes. Symbole aussi de l’insouciance et de la joie de vivre de toute une jeunesse de quartier.
Point n’est besoin de somptueuses toilettes pour souligner les beautés de cette danseuse désinvolte et amoureuse, venue chercher ici l’ivresse populaire d'un bal.
Se débarrassant de son modeste habit dans un geste désinvolte, elle éblouit les regards.
Mais les amours que disperse la fuite du temps,  sont évidemment sublimées. Pour belle que Mimi eût été, pouvait-elle réellement égaler la splendeur mythifiée de Psyché ?
Qu’importe. L’idée centrale est ici le regard, la vue, les yeux.
Le choix de Brassens d’une Psyché éblouissante sautant aux yeux, est encore le choix d’un écrivain -  j’ai bien dit d'un écrivain - aussi éclairé qu’astucieux. Qu’on en juge plutôt :
Tous les tourments de Psyché étaient nés d’une indiscrétion commise par les yeux. Elle était fille de roi et son absolue beauté lui avait valu d’exciter la jalousie d’Aphrodite elle-même, à tel point que celle-ci enjoignit à son fils Eros, le Cupidon latin, l’archer des grandes inclinations, de faire en sorte que Psyché s’éprît d’un monstre. Tombé sous le charme de la jeune mortelle, Eros faillit à sa mission et fit conduire Psyché en son palais.
Elle put alors jouir de toutes les richesses du dieu et s’étourdir de tous les plaisirs de l’amour. La condition expresse à tout ce bonheur était cependant qu’elle ne cherchât jamais à voir celui qui désormais partageait sa vie et l’honorait chaque nuit.
Mal conseillée par ses sœurs évidemment jalouses de son sort, Psyché voulut tout de même voir son amoureux. Une nuit, elle se penche donc sur le visage du dieu endormi et l’éclaire d‘une lampe. Émerveillée par la sublime beauté de son amant, elle sursaute. Une goutte d’huile brûlante s’échappe de la lampe, atteint Eros qui s’éveille et disparait aussitôt dans les airs en révélant son nom.
Commence alors pour Psyché une longue errance à travers le monde. De partout chassée et bannie comme celle ayant enfreint les volontés d’un dieu, elle échoue chez Aphrodite qui en fait son esclave, l’accable de tourments et lui ordonne toutes sortes de travaux parmi les plus pénibles. Elle est ainsi envoyée aux enfers pour y ramener un précieux flacon. Sur le chemin du retour, elle débouche la curieuse fiole, en hume les vapeurs et tombe dans un profond sommeil.
Eros, qui n’avait pu l’oublier, la réveillera d’une piqûre de  flèche et, remontant vers l’Olympe, ira demander à Zeus la permission de l’épouser. C’est ainsi que Psyché sera élevée au rang des immortelles.

 

brassens.jpg

 L’assassinat

 C’est pas seulement à Paris
Que le crime fleurit,
Nous au village aussi l’on a
De beaux assassinats…
(…)
Quand sa menotte elle a tendue
Triste il a répondu
Qu’il était pauvre comme Job,
Elle a remis sa robe.

littératureLa plume du poète s’offre souvent un détour dans les bas-fonds et les cours des miracles. Elle y trouve toujours une morale, une éthique plus exactement, qui démentira les principes de l’honnêteté telle qu’entendue par les bourgeois et les curés.
Oui, dit comme ça, ça fait un peu XIXe siècle, j'en ai bien conscience, mais ça ne me dérange pas le moins du monde : du point de vue de l’avancée des esprits, nous y sommes encore, la vanité et le mensonge intellectuels en plus.

Ce fut donc le cas avec le Mauvais sujet repenti. L’ignoble gigolo laisse libre sa protégée qui, honte à la morale publique, ira  aussitôt vendre ses charmes dans une maison close, même aux gens d’armes chargés du maintien de l’ordre et gardiens des bonnes mœurs. Ce fut aussi le cas pour La complainte des filles de joie qui redonne à la prostituée sa dignité. En 1961, avec La fille à cent sous, ce sera le cas de cet ivrogne immoral qui achètera, pour une thune, la  femme d’un compagnon de beuverie et qui découvrira qu’il vient de rencontrer la femme de sa vie dans cette honteuse transaction.

Avec L’assassinat on plonge dans le sordide d’un crime crapuleux avec un réalisme que n’aurait pas désavoué Zola :

Elle alla quérir son coquin
Qu’avait l’appât du gain.
Sont revenus chez le grigou
Faire un bien mauvais coup.

Et pendant qu’il le lui tenait,
Elle l’assassinait,
On dit que, quand il expira,
La langue elle lui montra.

Il est pitoyable, ce vieil homme qui avait cru pouvoir se payer les voluptés d’une jeune prostituée et qui, forcé d’avouer qu’il n’a pas les moyens de payer, est trucidé par le barbeau et la belle, à la recherche obstiné de son or.
Pas de crédit dans le commerce charnel. Tout se paye comptant. Et cher.
Brassens plante son décor à la campagne en mettant en scène des acteurs qui, d’ordinaire, sont des personnages de la délinquance urbaine : prostituée et maquereau. L’infortuné vieillard, lui, peut aussi bien appartenir au village qu’à la ville. Le nœud du drame est son irrésistible pulsion, son besoin d’amour, confronté à sa vieillesse et à son dénuement, deux éléments tellement constitutifs de la misère humaine qu’on les retrouve identiques au cœur des grandes métropoles et dans le hameau le plus reculé.
C’est là, d’abord, ce que veut nous dire le poète.
Il emploie une expression, pauvre comme Job, tirée de l’Ancien Testament et plus particulièrement d’un livre de la littérature sapientielle élaboré par un poète israélite anonyme, Le livre de Job.
Cette expression est assez courante en littérature. On la trouve chez Jules Michelet, Histoire de la Révolution française :

Venez voir, je vous prie, ce peuple couché par terre, pauvre comme Job…

Ou encore chez L’insurgé de Jules Vallès :

Mon comité est pauvre Job. C’est dans une écurie abandonnée qu’a été donné le rendez-vous. A peine peut-il y tenir trois cents personnes.

Dans l’Ancien Testament, Job est un juste et un fidèle de Dieu. Il est riche. Satan ayant affirmé que, dépossédé de tous ses biens, Job renierait son dieu, celui-ci lui permet de le mettre à l’épreuve.
Job est alors dépossédé de tout, richesses et même famille, et, comme la bonté de dieu est, comme chacun sait, infinie et d’une délicatesse exquise, il permet en outre que le corps du malheureux soit couvert de furoncles purulents.
Après maintes péripéties parmi lesquelles le discours de ses amis qui essaieront de le persuader que ses infortunes sont la résultante de ses péchés, Job ne reniera rien et sera ainsi restauré dans ses biens, et même gratifié de nouvelles faveurs.
Ce qui, à moi, me semble de la dernière immoralité ! Mais plutôt que de me perdre là-dessus en de fastidieux éclaircissements, mieux vaut laisser parler Nietzsche, il l’a fait bien avant moi et, évidemment, bien mieux que je ne saurais le faire :

Hé quoi ? Un Dieu qui n’aime les hommes qu’à condition qu’ils croient en lui et qui lance des regards, des menaces épouvantables contre celui qui ne croit point à cet amour ! Quoi ? Un amour contractuel serait le sentiment d’un Dieu tout puissant ! ...
F. Nietzsche – Le gai savoir – Livre premier – 141

Cet aspect intellectuellement lamentable des choses n’échappe pas à Brassens et la morale qu’il tire de son histoire est toute autre que celle du Livre de Job.
Affreusement assassiné, le libidineux vieillard ne sera jamais restauré dans son intégrité. Son sort est définitivement soldé et le poète ne s’intéresse même pas à ce qu’il est advenu de son âme.
En revanche, le remords sincère de la meurtrière s’apercevant enfin qu’elle avait eu affaire à un pauvre type complètement démuni, criblé de dettes et tourmenté par la meute des huissiers, et non à un pingre roublard refusant d’honorer le commerce convenu, lui vaut, à l’heure de la pendre, de rejoindre le royaume des cieux.
Ce qui ne manque pas de provoquer le courroux des dévots :

Quand les gendarmes sont arrivés,
En pleurs ils l’ont trouvée.
C’est une larme au fond des yeux
Qui lui valut les cieux

 Et le matin qu’on la pendit,
Elle fut en paradis.
Certains dévots depuis ce temps
Sont un peu mécontents.

 Ce n’est pas la première fois que Brassens les prend la main dans le sac, ceux-là,  à vouloir parfaire le jugement de leur dieu et à se montrer plus sévères encore et plus impitoyables que ses enseignements dogmatiques. Et n’est-ce pas là une hérésie fondamentale que de s’inscrire en faux quant au discernement suprême ?
En filigrane, il est bien écrit que tous ces tartufes, que l’on retrouvera dans Les quatre bacheliers , dans Le grand chêne et un peu partout dans l’œuvre de Brassens, plus déistes que leur dieu, qui s’octroient l’incommensurable droit de juger de ce qui est digne de passer les portes du paradis et de ce qui en est indigne, desservent beaucoup plus leur religion qu’ils ne contribuent à la glorifier.
C’est une des idées récurrentes de l’œuvre de Brassens. Une grande et généreuse idée.
D’aucuns diront une ambiguϊté de la pensée de Brassens.
 Jugement que je ne partage pas du tout. Outre le fait que chacun a le droit d’être ambigu, que nous le sommes tous et que seul un orgueil ridicule nous fait affirmer le contraire, Brassens est trop intelligent et trop humain, trop seul, trop angoissé, pour juger péremptoirement de l’existence de l’éternité ou de son inexistence. La problématique restera toute sa vie l’interrogation essentielle. On reconnaît  d'ailleurs tous les cons de la planète à ceci : ils sont sûrs d’eux, ils ont tout compris, ils ont tout résolu, qu’ils soient calotins, tartufes, pieux sincères ou matérialistes au front doctement levé.
Brassens aurait pu faire sien le qualificatif avec lequel Pierre Michon parle de lui-même : athée non convaincu. Et c’est aussi le Grand peut-être que l’on prête à Rabelais et que reprend Stendhal par la bouche de Julien Sorel.
Brassens couvre donc de ses foudres tous ceux qui ont résolu la question, dans un sens comme dans l’autre, qui empoisonnent la terre et les hommes de leur jugement, de leur moralité et de leurs accablantes certitudes. Il a par ailleurs assez vilipendé le dogme religieux pour n'être pas soupçonné de connivence de ce côté-là.
C’est là toute la valeur de cet assassinat que de dénoncer, encore une fois, la bonté très particulière du chrétien.
Décidément, l’éthique du poète est d’une telle simplicité que ni le dévot ni l'athée primaire n’en  comprennent un traître mot.

Illustrations :
Auguste Renoir,
"Le Moulin de la Galette"
Gravure de Gustave Doré, "Job apprenant son infortune"

08:08 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET