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29.04.2011

Brassens : les mots du cygne

L’épave

J’en appelle à Bacchus ! A Bacchus j’en appelle !
Le tavernier du coin vient d’me la bailler belle.
De son établissement j’étais l’meilleur pilier.
Quand j’eus bu tous mes sous, il me mit à la porte
En disant : « les poivrots, le diable les emporte, »
Ça n’fait rien,  il y’a des bistrots bien singuliers… 

littératureCe qui sépare fondamentalement l’idéologue du poète, c’est que le premier a toujours la même grille de lecture à sa disposition pour interpréter la réalité, quelle qu’elle soit, tandis que le second improvise selon ses états d’âme.
Les situations peuvent changer le bien en mal et le beau peut se faire laid. Pas de notion abstraite et absolue.
Ainsi en va-t-il dans ce truculent poème, peuplé d’antihéros. Gens du peuple et de la rue sont ici à contre-emploi dans la comédie Brassensienne.
Alors qu’ils devraient se montrer secourables et fraternels envers cet homme échoué dans le ruisseau après beuverie, tous se conduisent comme des pilleurs d’épave.
Le va-nu-pieds prend les chaussures, la femme de l’ouvrier, sans plus de scrupules, prive l’ivrogne du seul bien qui lui reste, sa culotte. La putain, d’ordinaire humaine, chaleureuse et fort prévenue contre « l’engeance gendarmesque » chez Brassens, dénonce aux gendarmes la nudité de l’ivrogne.
Et c’est le flic, par nature si ballot, qui aurait normalement dû assener le coup de grâce en expédiant cette épave au fond du trou, qui la prend sous sa protection et tâche qu’elle ne sombre pas tout à fait.
Brassens joue avec le renversement de ses propres sympathies, tout comme il le fera en 1976 avec sa pathétique Messe au pendu. Le poète dit les hommes et les femmes tels qu’ils se vivent et qu’importe, finalement, ce qu’ils sont socialement, puisqu’ils peuvent être grands ou petits, pleins de compassion ou, au contraire, méchants et mesquins.
Puisqu’ils sont des hommes.
Brassens a puisé son poème dans un fait authentique. Malade, fiévreux, il avait quand même dû faire son spectacle. A l'Olympia, je crois. Lors d'une pause, il était sorti, grelottant et toussant, et c'est un flic de service qui lui avait tendu la main et proposé sa pélerine.

Le représentant de la loi vint d'un pas débonnaire
Sitôt qu'il m'aperçut, il s'écria " Tonnerre !
On est en plein hiver et si vous vous geliez !"
Et de peur que j'n'attrape une fluxion d'poitrine,
Le bougre il me couvrit avec sa pélerine,

Ça n’fait rien,  il y’a des flics bien singuliers…

Quant au tavernier sur lequel s’ouvre la scène, il est intemporel : cet individu, toujours, jette l’opprobre sur le fêtard après lui avoir soutiré jusqu’à son dernier sou.
Brassens accuse la lâcheté du personnage. Il en paraît même époustouflé. C’est en tout cas ce que semble vouloir dire l’expression employée me la bailler belle.
En fait, elle signifie plutôt et littéralement « en faire accroire », c’est-à-dire « tromper » et faire subir à quelqu’un une chose qui ne lui plaît évidemment pas du tout.
C’est le seul emploi du verbe bailler, dans l’acception de donner, qui nous soit resté. « La » est dans la locution pronom neutre et « belle » une antiphrase ironique, désabusée.

 *

Une certain va-nu-pieds qui passe et me trouve ivre-
Mort, croyant tout de bon que j’ai cessé de vivre
(Vous auriez fait pareil), s’en prit à mes souliers.
Pauvre homme ! vu l’état piteux de mes godasses,
Je doute qu’il trouve avec son chemin de Damas,
Ça n’fait rien, il y’a des passants bien singuliers…

littératureNé à Tarse, aujourd’hui en Turquie, vers 5 après J .C., Paul fut élevé selon les préceptes de la loi pharisienne. Il est alors un juif de la diaspora, dispersion du peuple juif à travers le monde gréco-romain.
C’est à Jérusalem que Paul vint parfaire son éducation religieuse et y devint un farouche persécuteur de l’Eglise chrétienne naissante, considérée alors comme une secte dissidente du peuple de la diaspora et que, selon Paul, il faut éliminer.
Il est écrit dans les Actes des Apôtres, vraisemblablement romancés, qu’il fut un témoin et même un complice de la lapidation de Saint-Etienne, premier martyr chrétien.
Après le supplice de Saint-Etienne, les chrétiens de Jérusalem durent fuir vers Damas. C’est en cette ville que Paul voulut se rendre pour les retrouver et pour les châtier.
Mais, chemin faisant, le persécuteur eut soudain une vision de Jésus-Christ qui l’interpella et le convainquit de ses erreurs.
Paul devint alors le premier missionnaire mobilisé par le Christ pour porter, partout chez les païens, sa parole.

Bien que Saint-Paul lui-même n’interprétât pas ce changement comme une apostasie et une conversion mais comme une continuité de l’accomplissement de la religion juive, l’expression le chemin de Damas exprime la circonstance particulière dans laquelle la vérité apparaît brusquement à quelqu’un, à tel point qu’il change radicalement d’opinion et (ou) se dévoue à une cause nouvelle.
Un peu comme Mitterrand quand il s’est découvert socialiste (ouaf ! ouaf !ouaf !)

L’illustration par ce chemin de Damas qui est faite ici est encore très fine : les apôtres du désert vont nus-pieds, comme notre misérable passant de la nuit, voleur de chaussures. Mais que celui-ci ne compte pas pour autant que lui soient révélées les douceurs du confort et n’espère pas ainsi changer subitement de condition : aller dans la chaussure du poète ou pieds nus, c’est un peu la même chose.
Et, par le fait, le spolié a même la bonté de plaindre son spoliateur.

Illustration 1 : "Bacchus couronnant les ivrognes" - Diego Vélasquez -

11:39 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Le bulletin de santé (suite)

Si j’ai trahi les gros, les joufflus, les obèses,
C’est que je baise, que je baise, que je baise,
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute,
Je suis  hanté : le rut, le rut, le rut, le rut !

littératureIllustration magistrale de ce que lire ou écouter Georges Brassens est d’une aisance trompeuse, illustration aussi de son art du clin d’œil et du détournement, ces vers sont la réponse cinglante du berger à la bergère.
Faisant écho à la trivialité des supputations journalistiques, ils se veulent d’apparence fort grossière.
Ils sont en fait d’une finesse redoutable pour qui sait un peu quelques vers du patrimoine poétique et littéraire.
Dans L’Azur, poème de son recueil  Poésies, Stéphane Mallarmé écrit sa souffrance de la vie face à la question toujours irrésolue de l’Eternité.
C’est une écriture poignante et douloureuse qui vacille entre le désir de jouissance immédiate de la réalité et le doute sublime des espaces infinis :

 -         Le Ciel est mort – Vers Toi, j’accours ! Donne, Ô matière,
L’oubli de l’idéal cruel et du Péché
A ce martyr qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché,

Mais la recherche est vaine des étourdissements de la bestialité. L’interrogation permanente et les angoisses déchirantes de l’échéance dernière harcèlent l’âme du poète qui, vaincu, conclut :

 Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?
Je suis hanté. L’Azur ! L’azur ! L’Azur ! L’Azur !

Renversement superbe de Brassens qui, habité par les mêmes angoisses que Mallarmé, lance la meute des journalistes sur une fausse piste. Celle qui sied le mieux à leurs prosaïques interrogations.
Mallarmé, ils n’auraient pas compris.

 

brassens.jpg

Concurrence déloyale

Il y a péril en la demeure,
Depuis que les femmes de bonnes mœurs,
Ces trouble-fête,
Jalouses de Manon Lescaut,
Viennent débiter leurs gigots
A la sauvette.

littératureDe son vrai nom, Antoine François, l’abbé Prévost s’était lui-même baptisé Prévost « d’Exiles ».
Pour cause. Remarquable écrivain du siècle des Lumières, cet homme, nulle part, ne s’est senti chez lui : ni en France où il est né, ni en Angleterre où il vécut, ni en Hollande où il séjourna, ni à Courteuil, près de Chantilly où, subitement, tel un oiseau fatigué des périples, il revint pour mourir.
Toute sa vie condamné à l’errance et à l’exil, l’abbé Prévost a partout et vainement cherché une voie qui serait la sienne.
D’abord soldat, puis moine chez les jésuites, puis de nouveau engagé dans l’armée, avant de revenir chez les moines bénédictins, longtemps, l’homme vacilla entre le rouge et le noir.
Tour à tour moraliste chrétien et philosophe du libertinage, l’abbé Prévost est un homme inclassable, un homme de l’en dehors, en quête perpétuelle d’un endroit où laisser en consigne ses chimères.
Son œuvre chaotique lui ressemble : une douzaine d’interminables romans, le plus souvent inachevés, les uns dans les autres enchevêtrés avec une écriture qui véhicule le mal de vivre et la mélancolie à l’heure où l’ironie et l’esprit tiennent lieu de génie, et qui, déjà, préfigurent le romantisme.
Bien qu’il ait été un écrivain prodigue, nous laissant, outre ses romans, deux récits historiques sur la vie de Guillaume le Conquérant et sur celle de Marguerite d’Anjou, ainsi que des traductions de Cicéron et de Hume, c’est Manon Lescaut qui lui valut de passer à la postérité.

L’Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut constituait initialement le dernier tome d’un livre qui en comptait sept, Mémoires et aventures d’un homme de qualité, publié de 1728 à 1731.
C’est l’histoire d’un amour cataclysmique entre une prostituée, Manon, et un chevalier débauché, tricheur, voleur et fou sublime.
Epris de Manon Lescaut, le Chevalier Des Grieux s’enfuit et s’installe avec elle à Paris. Mais la belle Manon a déjà pris un amant, un certain Monsieur de B… qui dénonce à son père le lieu où se cache le Chevalier Des Grieux. Celui-ci le fait alors enlever.
Le Chevalier Des Grieux se retire au séminaire de Saint-Sulpice d’où Manon Lescaut l’arrachera.
Après bien des scandales, Manon Lescaut est emprisonnée et embarquée au Havre pour la Nouvelle-Orléans, avec d’autres jeunes prostituées.
Des Grieux traverse avec elle l’océan, mais là-bas, Manon Lescaut a sitôt une relation avec le fils du gouverneur que Des Grieux blessera en duel avant de gagner le désert avec Manon, qui y mourra d’épuisement.

Cette vie dissolue attire désormais, selon le petit pamphlet de Brassens, les femmes de tout acabit qui cherchent aventure : les jeunes, les vieilles, les bourgeoises, les nobles et les braves ménagères.  Conséquence fâcheuse : ce relâchement des mœurs, incontestablement, contribue de façon déloyale à la baisse du chiffre d’affaires des professionnelles du plaisir amoureux :

Elles ôtent le bonhomme de dessus
La brave horizontale déçue,
Elles prennent sa place.
De la bouche du pauvre tapin,
Elles retirent le morceau de pain,

C'est dégueulasse !

Le poème est divertissant, ironique, bien écrit, d'une musique agréable, mais je ne l’aime pas.
Même si, encore une fois, Brassens prend fait et cause pour la putain honnie contre l’hypocrisie bourgeoise des adultères, il a déjà fait et fera encore beaucoup mieux dans le genre.
Pour illustrer son propos, peut-être l’homme de qualité aurait-il pu faire l’économie d’un  jugement somme toute étonnamment moralisateur.

09:25 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

24.04.2011

Nouvelle

Comme annoncé ici, deux nouvelles sur les dix proposées n'ont pas été retenues par Antidata dans le recueil, Le Théâtre des choses, à paraître fin juin.
Je les offre aux lecteurs de l'Exil - l'autre récit sera mis en ligne la semaine prochaine - non pas comme des sous-produits bradés, ratés, mais pour rendre public un travail d'écriture toujours en gestation. Toujours en devenir.
Pour ouvrir aussi les coulisses d'une publication.

 

NOCES D'OR

littératureLes oreilles s’écartaient des têtes, même si ça n’était pas un Bovary que l’on mariait ce jour-là. On célébrait en effet les noces d’or d’un couple de campagnards septuagénaires, Eugène Démoisseau et Madeleine, née Dupuis. On était donc rasé de près, on s’était affublé de ses plus beaux atours, on avait même pour l’occasion astiqué l’automobile.
Les paysans, pour la plupart de la famille proche ou lointaine du couple champion de la longévité conjugale, se tenaient raides, empêtrés dans leur habit du dimanche, quoiqu’ils s’efforçassent d’offrir un visage gai et décontracté, celui qui sied au caractère convivial de ce genre de réjouissances. Ils piétinaient néanmoins sur l’espace herbeux servant de terrasse à l’auberge, en attendant le déjeuner car on avait, et ça commençait à se murmurer de groupes en groupes, l’estomac dans les talons. Pensez qu’il était plus d’une heure et qu’on baguenaudait de-ci de-là depuis dix heures du matin !
On avait d’abord assisté à une messe, ce qui n’avait pas été du goût de tout le monde. Certains hommes de conviction, de rudes gaillards, sanguins, étaient ostensiblement demeurés sous les tilleuls du parvis, les mains dans les poches, la cigarette au bec et causant fort, tant, que des femmes courroucées leur en avaient fait le reproche parce qu’on les avait soi-disant entendus de l’intérieur de l’église, entre deux psaumes.
Tout le monde avait ensuite été prié de venir admirer une exposition réalisée par le vieil époux, où toute une série de photos et de parchemins jaunis retraçait la vie du jeune homme, puis de l’homme marié, vaillant cultivateur, puis, finalement, la vie paisible du retraité et tout ça se terminait par un trait d’humour, ou d’angoisse, difficile à dire, les deux peut-être, l’un devant conjurer l’autre : deux points suspensifs fermés par un d’interrogation. Cette exposition avait été placardée à la mairie, dans la salle du conseil municipal, sous l’œil hautain de Mitterrand et à l’ombre des seins resplendissants de Marianne. Oui, l’époux était aussi conseiller et le maire - qui figurait d’ailleurs parmi les convives - lui avait gentiment octroyé ce privilège.
On s’était exclamé, on avait tapé sur l’épaule du père Démoisseau, on avait fait mine de se pencher pour mieux voir les détails des vieux clichés ou pour déchiffrer l’écriture emberlificotée des documents, extrait de naissance, certificat d’études, état des services militaires, actes de mariage, actes de propriété, diplômes agricoles et tutti quanti . On avait tout de même un peu brocardé l’artiste autobiographe du fait qu’on ne voyait pas beaucoup trace de Madeleine dans tout ce bel inventaire. Toute une vie s’étalait donc là et les photos des deux sémillants conjoints, debout sous l’ombre d’un chêne aux ramures abondantes, la mariée tout sourire arborant un gigantesque chignon et tenant dans ses mains fluettes un gros bouquet d’iris, accusaient cruellement la fuite lamentable du temps, surtout si on  jetait vers le vieux couple un regard torve, comme pour vérifier l’authenticité de ce qui était montré là.
C’est ce qu’on disait, en tordant le nez, en reniflant fort et en haussant les épaules. On disait que les saisons de la vie filaient bien trop vite, qu’on était tous logé à la même enseigne et on affectait de faire le philosophe en déplorant savamment que ce n’est pas grand-chose de nous, si on y réfléchit bien !
Mais le clou de l’exposition, le chef-d’œuvre d’ingéniosité devant lequel pavoisait son auteur en se dandinant et en donnant force explications, un sourire radieux illuminant sa grosse figure, c’était un cadre sous verre, énorme, large de  deux mètres au moins et haut d’un mètre environ, avec des cases de toutes les couleurs et des branches, et des ramifications et des brindilles : l’arbre généalogique de la famille Démoisseau. Eugène commentait qu’il avait fait des recherches obstinées pendant trois ans, que ça l’avait bien occupé et qu’il avait eu de la chance parce que depuis des siècles et des siècles, sa famille n’avait guère bougé de la contrée. Il avait en tout et pour tout fouiné les états civils d’une dizaine de communes et ça avait été parfois ardu parce qu’à la Révolution, des papiers avaient été détruits.
Ah, les révolutions, grommelait l’auditoire unanime, c’est jamais trop bon ! On sifflait d’admiration, on notait avec grand respect que les premières racines de l’arbre puisaient dans les années 1670 et que les dernières ramures s’élevaient jusqu’en 1999. Oui, du bon travail, du travail de fourmi, qu’on disait en congratulant le chercheur minutieux et en pensant fortement que ça ne servait à rien des conneries pareilles et qu’il ne fallait vraiment pas savoir quoi faire de ses dix doigts pour s’occuper à des choses de même.

Avec tout ça, l’heure avait donc filé et on était maintenant pressé, sans en faire évidemment exagérément montre, de mettre enfin les pieds sous la table. D’autant que les deux époux avaient eu la curieuse idée d’aller dénicher une auberge dans les profondeurs marécageuses de Nuaillé – le bien nommé-, complètement retirée, qu’on avait eu mille peines à trouver, même qu’on s’était perdu, qu’on avait fait des demi-tours, et qu’on s’était un peu énervé dans l’intimité des voitures, ronchonnant que c’était de l’orgueil que de venir faire l’original là, plutôt que de manger tout simplement au café-restaurant du bourg, ou à la salle des fêtes, servi par le boucher-charcutier-traiteur de la commune.
Elle était effectivement fort difficile d’accès, cette auberge, et quelqu’un qui n’eût pas été suffisamment prudent, aurait risqué, c’est sûr, de s’embourber dans quelque cul-de-sac fangeux, voire de sombrer dans une petite conche. Au beau milieu des prairies que les mortes saisons inondaient et que séparaient entre elles des haies de frênes-têtards impeccablement alignés, des fossés, des rus, des chemins de halage ou de traverse, c’était une espèce de gargote à quatre sous, basse et longue, avec des murs d’un blanc approximatif par endroits lépreux, surmontés d’un vieux toit moussu et passablement avachi. Elle n’avait pas de fenêtre. Juste au-dessus de son unique ouverture constituée d’une lourde porte vitrée, la tête d’un gros chef cuisinier coiffée d’une toque géante, la mine poupine, de lourdes moustaches noires qui lui dégoulinaient bien en-dessous du menton, arborant un sourire amène en dépit de quelques dents manquantes, l’œil radieux, jouisseur et gourmand, se balançait inlassablement sous les coups de butoir des vents, en gémissant et en grinçant. Son front était barré d’une longue flétrissure de rouille qu’on eût dit une affreuse estafilade.
Le patron des lieux ne devait pas, en outre, épuiser toute son imagination autour de ses sauces aux lumas, de ses rôtis, de ses matelotes d’anguilles, de ses lapins en gibelotte, de ses coqs au sang  et de ses huîtres farcies qu’offrait à déguster un menu placardé sur la porte, car il avait, en-dessous de sa vieille enseigne, disposé une planche retenue tant bien que mal par deux ficelles, et qui annonçait à la peinture violette : Aux agapes du bout du monde.
On ne pouvait guère mieux annoncer la couleur. La solitude des lieux était telle que c’en était troublant pour un commerce ayant pignon sur rue. Pignon sur le silence des prairies, qu’elle avait en fait la guinguette toute de guingois et dans leur jargon charentais, des invités goguenards maugréaient qu’o d’vait être ravitaillé par les grolles, y’a pas d’bon dieu ! En effet, aucune voie goudronnée ne conduisait ici et pas la moindre signalétique alentour, ni sur les chemins vicinaux, ni sur la route départementale, ni sur la nationale 11, La Rochelle-Limoges via Niort, qui filait par-delà les peupleraies à une dizaine de kilomètres de là, n’indiquait qu’il y eût dans les parages un restaurateur qui offrait de savourer les spécialités régionales.
Tout cela surprenait évidemment les convives des noces d’or, même si les avis étaient diamétralement opposés. Les pessimistes lorgnaient d’inquiétude chagrine sur l’aspect quelque peu délabré de l’établissement et sur ce traître mot d’agapes qui ne leur disait rien qui vaille. Ils tordaient le nez, se montraient bourrus et se voyaient déjà embarqués pour un après-midi des plus moroses. Les autres, les optimistes, se disaient que les Démoisseau n’étaient quand même pas assez fous pour les avoir aventurés dans des marais déserts, par des chemins boueux, mal aisés, au milieu des champs inondés, si le jeu n’en avait pas valu la chandelle et si ce qu’il y avait là à goinfrer n’était pas de taille à satisfaire leurs appétits.
Ceux-là, les plus impatients aussi, se pourléchaient les babines ou, pour certains, se frottaient même la panse, comme font les enfants quand ils disent miam miam.

 Enfin les maîtres de céans mirent fin à toutes ces supputations en invitant tout ce beau monde à pénétrer à l’intérieur de l’auberge. On s’y rua, on s’y bouscula presque, on se chamailla, on se poussa du coude pour trouver une bonne place. C’était là peine perdue : chaque couvert était nominatif et comportait une petite étiquette avec les noms et prénoms des commensaux. Alors, on fit le tour des tables en se heurtant un peu, en se penchant pour lire, les myopes en ajustant leurs lunettes, les presbytes en les enlevant, et on se croisait, on plaisantait qu’on ne trouverait jamais où s’asseoir dans tout ce fourbi, on faisait demi-tour et on braillait dans un inextricable tapage.
Chacun finit néanmoins par trouver sa place. Un étrange silence se fit alors avant que l’on ne serve les apéritifs, du pineau fait maison, claironna le patron des lieux et tout le monde en rigolant et en se le montrant effrontément du doigt reconnut en lui la réplique exacte de son enseigne.
La salle à manger était étroite, démesurément longue, et ne présentait nullement l’allure négligée de l’extérieur. Bien au contraire. Deux tables rustiques, massives, épaisses, impeccablement cirées et chacune affublée de deux bancs du même tonneau, en occupaient toute la longueur. De part et d’autre, de petits buffets, de plaisants confituriers, deux magnifiques vaisseliers en merisier et des placards astucieusement pratiqués dans la pierre apparente des murs, servaient au rangement de la vaisselle. Tout respirait la propreté et la décoration de l’ensemble, rideaux de fines dentelles, quelques plantes vertes, des tableaux discrets suspendus ça et là, était sobre, de bon goût, si on arrivait toutefois à faire abstraction d’un goupil empaillé, le poil rêche, l’œil de verre ébloui, la dent agressive exhibée sur des gencives noirâtres, qui pontifiait sur un meuble bas, pourtant d’une ancienne et très belle facture.
Pendant qu’on versait le pineau dans de petits verres de cristal, monsieur le conseiller municipal Eugène Démoisseau, se leva et annonça qu’il allait faire un discours, ce qui ne manqua pas d’inquiéter encore les plus affamés de l’assemblée. Il pérora qu’il était heureux de réunir autour de lui et de son épouse, en ce jour mémorable, toute sa famille et ses plus chers amis. Il décrivit avec tendresse ce 25 mars 1949 où il avait convolé en justes noces avec Madeleine Dupuis, devant laquelle il fit une petite courbette avant de demander qu’elle fût applaudie au passage, comme si, remarquèrent in petto quelques esprits malins, le fait de l’avoir supporté pendant cinquante ans méritait effectivement d’être enfin applaudi. Puis l’orateur se perdit en des considérations d’ordre météorologique sur ce 25 mars 1949 et que l’année n’avait pas été bonne parce qu’il avait gelé tardivement et que, à bien y réfléchir, le climat se réchauffe, mais il est vrai aussi qu’à tout bien considérer et si on va par là, il faudrait….Bref, personne n’écoutait plus, il se rassit légèrement dépité, on cria hip hip hip hourra, on applaudit avec frénésie, on porta un toast expéditif et on se jeta sans plus d’ambages sur les merlus froids, couchés sur une onctueuse mayonnaise, des rondelles de tomates, des quartiers de citron et des feuilles de salade.
On eût dès lors entendu une mouche voler à travers le cliquetis des fourchettes, des couteaux et des verres. On s’empiffrait, on buvait à grandes lampées de l’Entre deux mers, on réclamait par des signes en direction des jeunes filles déambulant entre les deux grosses tables, du pain, encore du pain, toujours du pain, pas assez de pain, du bon pain !
Puis vinrent les anguilles persillées. On les avala avec le même emportement et en les accompagnant d’un succulent vin rosé, du vin de Loire. On se léchait les doigts, on torchait les plats avec de grosses bouchées de pain frais, on avait les commissures des lèvres et, pour certains, le menton, qui luisaient d’une fine couche huileuse.
Les estomacs ainsi flattés, les conversations, d’abord éparses avant de devenir un inaudible chahut, purent alors reprendre, en attendant les gigots d’agneau piqués d’ail et servis avec leurs traditionnels flageolets. Et quand il ne resta plus tantôt que l’os à ces beaux morceaux d’agneau, les trognes étaient rouges, violacées, et on s’interpellait, et on riait, et on criait, et on chantait, et on tapait sur la table en vidant des bouteilles de Côtes du Rhône, que les jeunes filles ne cessaient pas de disposer sur les tables.

Eugène Démoisseau se leva, tapa dans ses mains, fit tinter une bouteille vide en la frappant avec sa fourchette et, de guerre lasse,  finit par hurler que Madeleine allait chanter. C’était juste avant les plateaux de fromages. Il se fit un silence relatif, disons une nette accalmie, et la mariée, petite femme toute fluette, avec un visage pétillant encore fort agréable, entonna, très haut, Rossignol de mes amours, en travaillant impeccablement les trémolos et en tenant bien les longues notes des refrains, tant que des vieillards, l’émotion décuplée par les alcools, versèrent quelques larmes d’attendrissement.
On l’applaudit avec ferveur, on beugla le refrain populaire quand une chanteuse a bien chanté, ses voisins, ses voisines doivent l’embrasser, et on se leva chacun de table pour venir l’étreindre. L’exaltation était à son paroxysme. La fête, comme on dit, battait son plein.

Un observateur minutieux de tout ce charivari multiplié par l‘ivresse eût cependant pu distinguer en son sein comme une espèce de brebis galeuse. Un homme très grand, énorme, le visage rubicond et rond comme un ballon, assis juste en face des héros de la fête, juste en face de sa sœur exactement, demeurait en effet obstinément taciturne. Il s’agissait de Gaston Dupuis, de dix ans le cadet de Madeleine, vieux garçon et qui passait au village pour un original et un mauvais coucheur. Alors que tous les visages étaient rieurs, hâbleurs et rutilants, le sien était obstinément fermé et pendant les cinq heures qu’avait duré le repas, il avait dû supporter les discours de son beau-frère, comme d’ailleurs les quatre ou cinq convives installés alentour, sur la façon dont il s’y était pris pour faire son gigantesque arbre généalogique, avec tous les détails, le prix que ça lui avait coûté en essence, en papier et diverses babioles, les maires qu’il avait rencontrés, les conversations qu’il avait eues avec eux, les archives perdues et en fin de compte retrouvées, et tout le Saint-frusquin.
N’ayant personne à qui adresser la parole, isolé face à l’incorrigible raseur, soufflant comme un phoque, suant sang et eau, Gaston Dupuis, déjà de constitution fort sanguine, s’était réfugié dans l’excès. Il avait deux ou trois fois repris de tous les plats, il avait bu comme un chameau aux portes du désert, il avait avalé un fromage de chèvre entier, avait englouti des pâtisseries, bu du café, éclusé plusieurs coupes de Champagne et s’était finalement complètement noyé dans de grandes rasades de cognac. Il n’entendait désormais plus personne. Il regardait autour de lui, l’air hébété, la bouche ouverte comme un gros poisson en demande d'oxygène,  et s’épongeait le front avec un grand mouchoir à carreaux.
Un commensal, à l’autre bout de la salle, qui s’était mis debout sur le banc et racontait une histoire dont la chute se proposait d’être salace - il en avait préalablement prévenu ces dames - fut subitement interrompu par un bruit sourd, mat, inquiétant, en même temps que par des éclats de verre qui se brise : Gaston Dupuis venait de s’écrouler et avait piqué le nez dans son assiette, encore à demi remplie de larges parts de tarte Tatin.
On se précipita, on l’allongea sur le sol, on s’aggloméra autour de lui presque à lui marcher dessus et à finir de l’étouffer, un gars brama qu’il allait passer l’arme à gauche, nom de dieu, qu’il fallait vite le saigner et déjà brandissait un couteau. On eut mille peines du monde à s’interposer et à le maîtriser.
L’aubergiste était au comble de l’affolement. A une vitesse vertigineuse une foule d’emmerdements qui ne manqueraient pas de lui arriver si le drame se confirmait, tournoyaient dans sa tête.  Il joignit enfin  le SAMU de La Rochelle, lequel SAMU se perdit dans les marais, rappela l’aubergiste pour donner sa position et savoir où exactement il lui fallait secourir, s’embourba encore dans un chemin de traverse et parvint enfin Aux agapes du bout du monde alors que le gros Gaston Dupuis était depuis longtemps étendu sur un coin de  table débarrassé à la hâte et qu’autour de lui, des hommes et des femmes atterrés faisaient des signes de croix en pleurs.

La même assemblée, exactement, suivit le sapin quelques jours plus tard, toujours affublée de ses plus beaux atours et la mine franchement déconfite.
On murmura que si seulement on avait été au restaurant du bourg, avec le médecin tout près, là, à deux maisons exactement, hé ben, peut-être que ce pauvre Gaston…
Mais on n’accusait pas, hein ?
On disait, on faisait des suppositions. C’était la fatalité…Fallait bien causer un peu, après tout...

 

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22.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Le bulletin de santé

J’ai perdu mes bajoues, j’ai perdu ma bedaine,
Et ce d’une façon si nette, si soudaine
Qu’on me suppose un mal qui ne pardonne pas,
Qui se rit d’Esculape et le laisse baba.

littératureNous avons déjà vu comment Brassens avait renvoyé dans ses cordes La Déesse aux cent bouches, qui s’était mise en devoir de claironner à tout vent l’intimité de ses frasques amoureuses, réelles ou supposées.
Avec le même humour caustique et gaillard, il rend public son bulletin de santé à l’attention de tous les gratte-papier qui supputaient bien prématurément une altération soudaine de son état physique.
Quand l’artiste vilipende le folliculaire, la philippique est succulente.
Car le poète se joue des amateurs de manchettes à sensations en leur opposant pour argument de son amaigrissement, une activité sexuelle frénétique, qui plus est, en compagnie de leurs épouses légitimes.
Ça me fait penser soudain à François Hollande et sa nouvelle silhouette. Ça serait marrant, tiens,  qu’il nous sorte un bulletin de santé dans ce goût-là. Mais faut pas trop y compter quand même…Il laisserait trop de plumes à la bataille spectaculaire qui s’annonce.

L’affront est ici savoureux et de taille à faire taire toutes  velléités de murmures : «  Messieurs, au lieu de gaspiller votre énergie en pures spéculations sur ma santé, pensez-donc à honorer vos femmes. C’est vous qui alors maigrirez et moi qui me remplumerai peut-être un peu ! »
C’est qu’ils n’y étaient pas allés de plume morte, ces malfaisants ! Le mal imaginé aurait laissé perplexe le dieu de la médecine lui-même.
C’est en dire toute l’ampleur, car le dieu Esculape en avait vu bien d’autres… Fils d’Apollon, il tenait sa science du centaure Chiron à qui avait été confiée son éducation. En commettant l’impardonnable crime de ressusciter un mort, il s’attira la rancœur de Zeus qui le tua d’un coup de foudre. On le voit : autres temps, autres mœurs chez les dieux, toute la religion chrétienne ayant élevé son dogme sur la glorification une résurrection !
Des siècles durant, les malades vinrent en pèlerinage dans les temples élevés en l’honneur d’Esculape. Ils y faisaient des sacrifices et priaient dans l’espoir que le dieu les visite dans leur sommeil et leur prescrive des remèdes fabuleux, propres à guérir les maux dont ils souffraient.

Néanmoins, devant le fantasme journalistique, Esculape reste bouche bée. L’expression rester  baba est fréquemment employé dans le langage courant, mais ses origines n’en méritent pas moins le détour.
Il s’agit du redoublement du radical onomatopéique du mot ébahir, ba, de la famille de béer, c’est-à-dire rester bouche ouverte de stupeur.
Ce redoublement évoque le mouvement convulsif des lèvres que provoque l’ahurissement ainsi que l’onomatopée elle-même, ba, ba.
L’expression était courante dans la langue populaire du XVIIIe siècle avec Baba utilisé comme un personnage. On disait alors : rester comme Baba, bouche ouverte.
Il ne faut évidemment pas faire le plaisant amalgame avec baba, qui, dans les années 1970 a désigné de jeunes gens marginaux et pacifistes, plus ou moins nomades, un peu mystiques et volontiers consommateurs de haschisch, et ce, bien qu’ils eussent souvent la bouche bée des contemplatifs.
Ce terme-là était emprunté à l’hindi bâbâ qui nomme le père et, par extension, le guide spirituel, le gourou ou tout autre personne investie de ce rôle.

 *

Certes, il m’arrive bien, revers de la médaille,
De laisser quelquefois des plumes à la bataille…
Hippocrate dit : oui, c’est des crêtes de coq,
Et Galien répond : non, c’est des gonocoques.


littératureBrassens partit prématurément, un jour d’octobre. C’était juste avant l’hiver.
C’était bien avant que ce terrible fléau, dit Syndrome de l’Immunodéficience Acquis, SIDA, n’ait menacé de mort les amours libertines et vagabondes.
Sans quoi sa fanfaronnade eût pris d’autres accents et ces vers qui résonnent aujourd’hui comme une terrible menace n’auraient peut-être jamais vu le jour :


Tous les deux ont raison, Vénus parfois nous donne
De méchants coups de pied qu’un bon chrétien pardonne,
Car s’ils causent du tort aux attributs virils,
Ils mettent rarement l’existence en péril.

Gageons  que sur le sujet, il aurait été  mélancolique, profond, sobre et frondeur. Gageons qu’il nous aurait dit quelque chose à la fois de terrible et de rassurant.
Toujours est-il qu’en 1966, la syphilis est rare et que les frasques sexuelles ne font généralement courir à l’hédoniste que des risques mineurs et qui prêtent plus aux sarcasmes égrillards qu’aux profonds chagrins.
Sommé de se justifier d’un mal qui l’aurait amaigri, le poète, après mûr examen de sa personne, ne trouve à avouer que de petites mais désagréables invasions parasitaires.
Hippocrate et Galien, eux-mêmes, ne tombent pas d’accord pour leur donner un nom. C'est dire si le malade n’en a cure !
On sait qu’Hippocrate fut le plus grand médecin de l’Antiquité et qu’il vécut entre 460 et 377 av. J.C. Il est considéré comme le père fondateur de la médecine en ce que ses travaux et les traités qu’il a laissés contribuèrent à libérer la médecine de l’Antiquité des superstitions pour la faire entrer dans le champ d’application de la science.
On lui attribue les quelque soixante-dix ouvrages du Corpus Hippocratum alors qu’il n’écrivit probablement qu’une dizaine de ces traités, les autres étant l’œuvre d’auteurs postérieurs, nourris de ses enseignements et de ses observations cliniques.
Son nom est associé au Serment d’Hippocrate. Rien ne prouve cependant qu’il en soit l’auteur.
On sait aussi que trois siècles plus tard, à Rome, Galien se rendit célèbre par ses travaux de dissection et par ses qualités extraordinaires de médecin. L’empereur Marc Aurèle lui confia la santé de son fils Commodus.
Les observations et conclusions de Galien sur l’anatomie influencèrent quatorze siècles durant toute la recherche médicale.
Par ailleurs philosophe et écrivain, Claude Galien nous a laissé un traité de dialectique et une histoire de la philosophie, De historia philosophica.
On connaît donc sans doute ces deux sommités scientifiques du monde médical de l’Antiquité et on sourit de ce que Brassens ait eu l’impertinence de confronter le point de vue des ces deux illustres savants à propos de ses vétilles.
Ce que l’on sait peut-être moins, c’est que, infatigable lecteur, le poète s’est amusé à détourner un vers d’une comédie écrite en 1704, les Folies amoureuses de Jean Regnard.
De celui-ci Voltaire écrivit : Qui ne se plait avec Regnard n’est pas digne d’admirer Molière.
Auteur de la fin du XVIIe siècle, 1655-1709, Regnard écrivit en effet une dizaine de pièces avec pour seule ambition que l’on rît des caractères et des mœurs de son temps. Pris dès sa jeunesse par les démons du voyage, Regnard composa son fameux récit, Voyage en Laponie.
Son titre le plus joué et qui lui valut de passer à la postérité est sans doute Le légataire universel.
Les Folies amoureuses
, autre pièce à laquelle nous nous intéresserons ici et où sont réunis tous les ingrédients de la comédie est déjà moins célèbre.
Un vieillard, Albert, est amoureux de sa jeune pupille, Agathe, et il s’est mis dans l’idée de l’épouser. Or, l’amoureux de cette dernière, Eraste,  toujours flanqué de son fidèle valet, Crispin, vient de rentrer de voyage.
Le vieillard ayant avoué à Eraste son inclination pour la jeune Agathe, celle-ci feint la folie, se prenant tantôt pour une musicienne, tantôt pour une vieille femme ayant un procès, subterfuge par lequel elle soutirera de l’argent au vieil Albert.
Après bien de péripéties, c’est évidemment le fidèle valet Crispin qui dénouera la situation en se faisant passer pour un médecin prêt à délivrer Agathe de ses prétendus démons :

 ALBERT

 Hé, monsieur, venez donc. Avec impatience
Tous deux nous attendons ici votre présence

 CRISPIN

 Un savant philosophe a dit élégamment :
« Dans tout ce que tu fais, hâte-toi lentement.»
J’ai depuis peu de temps pourtant bien fait des choses,
Pour savoir si le mal dont nous cherchons les causes
Réside dans la basse ou la haute région :
Hippocrate dit oui, mais Galien dit non ;
Et, pour mettre d’accord ces deux messieurs ensemble,
Je n’ai pas, pour venir, tardé, il me semble.

 ALBERT

 Vous voyez donc, monsieur, d’où procède son mal ?

CRISPIN
Je le vois aussi net qu’à travers un cristal.

 J.F Regnard, Les Folies amoureuses – Acte III, Scène II

Charlatanisme de bon aloi, tergiversations de plus ou moins bon goût, comique de l‘imposture, on voit avec quel sérieux Georges Brassens se penche sur ses petits désagréments.
Un fois encore, l’utilisation qu’il fait de sa culture littéraire est remarquable sans jamais être démonstrative.
Si peu démonstrative que seul un examen attentif est en mesure de la surprendre entre les lignes.

_______________

PS : Pas grand chose à voir avec Brassens (encore que...), mais vous invite quand même à lire ceci.

10:51 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

21.04.2011

Stéphane Beau sur L'exil des mots

les humbles.JPG

JONATHAN

Tu avais douze ans. Sylvie, ta mère venait juste de mourir, emportée par l’alcool. Je te revois dans l’église, chétif, vouté, caché derrière tes grosses lunettes de myope. Tu ne pleurais pas. Tu regardais tout autour de toi comme si tu te demandais ce que tu faisais là, comme si tu t’ennuyais. Tu l’aimais pourtant, ta maman. Mais tu avais dû souhaiter sa mort, aussi, quelquefois, lorsqu’elle t’envoyait, avec ton petit vélo, au supermarché, acheter les litres de vin blanc qu’elle s’enfilait ensuite et qui la rendaient mauvaise. Parfois, en revenant, du pinard plein les sacoches, tu croisais des gens de la mairie ou du Secours Catholique et tu sentais bien que le regard qu’ils laissaient tomber sur toi avait le poids d’un couperet, qu’ils te condamnaient tout autant qu’ils condamnaient ta mère. « Pauv’ gosse, c’est-y-pas malheureux… Qu’est-ce qu’il f’ra plus tard ? » Certains, froidement, t’avaient déjà énoncé leur pronostic : « tu finiras comme ton père ! »

Ton père ? Tu ne l’avais quasiment pas connu. Aperçu parfois, seulement, au café. Tu savais juste que l’alcool l’avait emporté, lui aussi, alors qu’il n’avait pas quarante ans. Et malgré toi, tu commençais à te dire qu’ils avaient probablement raison, tous ces cons -là, que c’était sans doute ton destin de finir comme lui… Toi qui, à cette époque n’avait encore jamais bu une seule goutte d’alcool.

La dernière fois que je t’ai vu, tu entamais, aux Orphelins d’Auteuil, un apprentissage pour devenir serveur. Tu aurais voulu t’occuper des chevaux, mais il n’y avait plus de place pour toi.

Je ne t’oublie pas.

Stéphane

 

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20.04.2011

A paraitre fin juin

LE THEATRE DES CHOSES
10 nouvelles de France et de Pologne

littérature,littérature,littératureCe sera le titre du recueil de dix nouvelles publié à l'enseigne des Editions Antidata.
Et ce sera aussi l'aboutissement d'une belle connivence,
entamée il y a plus d'un an, entre l'équipe d'Antidata et moi-même.
Sur les dix nouvelles écrites cet hiver et que j'ai proposées, huit ont été retenues. Le recueil incluera donc deux autres nouvelles déjà éditées, Souricière et La Faucheuse n'aimerait pas les aubades ?, respectivement parues en 2009 et 2010 dans les recueils collectifs, Capharnahome et Douze cordes.
Les lieux - les théâtres donc - des récits se partageront équitablement les pages du recueil, tantôt en Poitou-Charentes, tantôt en Pologne.

Première  fois que j'écris en complicité préalable avec un éditeur. Si on y trouve un certain confort, celui du sentiment de ne pas travailler pour rien, on y éprouve aussi une grosse angoisse, celle de décevoir.

En tout cas merci à Olivier Salaün et à ses camarades. Je signale d'ailleurs au passage qu'Olivier est aussi musicien, auteur-compositeur dans le groupe de rock Cvantez et que vous pouvez écouter, si le coeur et l'oreille vous en disent, des échantillons de leur dernier opus, ici.
Belle création musicale.

13:07 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

15.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Les quatre bacheliers

littératureDécidément, l’écriture de cette année 1966 est conjuguée sur le mode confidentiel. Après La supplique et Le pluriel vient Les quatre bacheliers. Suivront Le bulletin de santé et la lumineuse Non-demande en mariage.
Ce sont là cinq poèmes qui touchent de très près la vie de l’artiste.
On sait que Les quatre bacheliers fait directement référence à un souvenir de jeunesse et à une mésaventure qui advint au jeune Brassens, alors adolescent indiscipliné des rues de Sète. On raconte qu’il se serait mêlé à une bande de jeunes gens de la ville et, qu’en leur compagnie, il se serait laissé aller à participer à un vol de bijoux.
Je n’ai jamais aimé la façon dont cette anecdote est rapportée par différents auteurs, parmi lesquels des exégètes du poète. Chaque fois, je n’ai eu à lire que des lignes écrites du bout des lèvres, un peu honteuses et cherchant à tout prix à minimiser l’incident : « Brassens n’avait pris qu’une petite bague pour sa sœur… », « Georges Brassens n’a fait que le guet dans cette affaire… »
Hé quoi ! Qu’y a t-il de si honteux à ce que ce jeune rêveur tentât de s’encanailler en volant le bourgeois ? Et faut-il y trouver des prétextes futiles, du style « C’était pour épater les filles et blablabla… ? »
Allons ! Il n’y a aucune honte,- il y aurait même une certaine tenue - dans une société qui, depuis la nuit des temps, a bâti sa toute-puissance sur le vol légal, la crédulité et la spoliation des miséreux, à subtiliser quelques miettes de l’immense richesse confisquée !
Et puis, quelle honte ? Sous ce larcin, se cache déjà l’admirateur de François Villon et l’auteur de tant de poèmes frondeurs. Je trouve même que les gens qui écrivent de telles niaiseries lénifiantes sur cet épisode de la jeunesse de Brassens, lui font déshonneur et n’ont pas compris grand-chose à la suite que lui donna Brassens, autant dans sa vie que dans son œuvre.
Ne dit-il pas, dans une  interview ? :
« Si je n’avais pas rencontré le succès, je serais certainement devenu un gangster.»
Et n’écrit-il pas ces vers d’une franchise remarquable, à l’intention d’un anonyme qui avait cambriolé sa demeure ? :


D’ailleurs, moi qui te parle avec mes chansonnettes,
Si je n’avais pas dû rencontrer le succès,
J’aurais, tout comme toi, pu virer malhonnête,
Je serais devenu ton complice, qui sait ?

Et aussi :

 Ce que tu m’as volé, mon vieux,  je te le donne
Stances à un cambrioleur -1972

On voit que Brassens, non seulement n’a jamais fait amende honorable, mais a toujours persisté et signé, sans vergogne aucune ni fausse pudeur.
En tout cas de cette aventure est née trente ans plus tard une superbe poésie, véritable hommage à la tolérance et à l’indulgence à travers le personnage Brassens-père.
Il faut sans doute rechercher le cœur battant de ce texte dans cet hommage tardif rendu au père avec qui le jeune homme ne commerçait pas beaucoup mais qui, par ses silences, ses discrétions, ses demi-mots, était un père attentif et qui considérait son fils comme un individu à part entière et non comme une personne sur laquelle il aurait eu droits et pouvoir.
« Il ne se mêlait jamais de mes affaires » dira Brassens.
La quintessence du poème ne serait-elle pas là, le cambriolage avorté n’étant que le prétexte ?

Toujours est-il qu’ils étaient quatre bacheliers et qu’on les prit la main dans le sac.
Dans son acception moderne et courante, on ne comprendrait pas bien cette précision du cursus scolaire de ces joyeux drilles, d’autant que le jeune Georges ne s’est jamais présenté au baccalauréat.
Après une longue histoire en latin populaire et en latin médiéval, où son étymologie est plus ou moins obscure, le mot bachelier est apparu dans la langue française pour nommer, en termes de féodalité, un jeune gentilhomme qui, n’ayant pas moyen de lever la bannière et aspirant à être chevalier, se voyait contraint de marcher sous celle d’un autre.
Par extension, le mot a désigné un jeune homme noble, dès le début du XIIIe siècle. Cet emploi perdure chez La Fontaine jusqu’en 1865, puis le sens s’élargit pour dire un homme pas encore marié, un célibataire, acception qui est passée et restée dans le terme anglais bachelor.

C’est peut-être dans le long cheminement de ce mot à travers des époques diverses, qu’une idée sous-jacente nous indiquera plus clairement pourquoi Brassens l’a choisi pour se désigner, lui et ses copains d’infortune.
Si je m’en réfère au Littré, bachelier est un terme très ancien dans les langues romanes : bacalar en provençal, batxeller en ancien catalan, bachiller en espagnol, bacharel en Portugais.
Dans son sens primitif, le mot, tiré du bas-latin baccalarius, désignait celui qui tenait une baccalaria, sorte de bien rural que le bachelier avait à cens. Le bachelier était donc considéré comme un vassal du monde rural, mais d’un rang plus élevé que ceux qui étaient astreints aux œuvres serviles.
En marge de ce sens, le mot a cependant toujours défini, comme indiqué plus haut, un jeune guerrier qui n’est pas encore chevalier. Les chansons de gestes regorgent de ces bacheliers qui sont toujours de jeunes soldats, inféodés certes, mais vaillants.
Puis il y eut les bacheliers d’église, ecclésiastiques d’un degré inférieur.
Les corporations de métiers eurent aussi leurs bacheliers, chargés de gérer les petites affaires de la corporation. Dans le même mouvement d’idées vinrent les bacheliers des facultés.
On le voit donc : le bachelier est toujours jeune et il est toujours placé au niveau intermédiaire d’une hiérarchie. Il est toujours en devenir, en situation d’attente d’être admis dans la classe ou l’ordre supérieur, tel le jeune noble en passe d‘être fait chevalier et comme notre bachelier des écoles, pas encore étudiant, mais déjà plus lycéen.
C’est donc cette idée de jeunes gens pas tout à fait adultes, avec tout le raisonnable que ce mot voudrait laisser supposer, qu’il me plaît de retenir dans ces Quatre bacheliers, apprentis délinquants.
Jeunes, débutants, mais impétueux. En mutation. Prêts à rentrer dans la cour des grands, même si c’est par une porte dérobée.
De la graine de voyou, disait ma mère.

  *

Les sycophantes du pays
Sans vergogne,
Aux gendarmes nous ont trahis,
Nous ont trahis.

littératureEn admettant, même, que voler n’est pas beau et que le voleur mérite que soit sur lui jeté l’opprobre, il est des gens bien plus méprisables que lui, de bien plus bas étage et que Brassens désigne d’un puissant qualitatif littéraire : les sycophantes.
L’étymologie de ce bien joli mot, sukon, la figue, et phainein, faire voir, faire connaître, vient de l’interdiction qui était faite dans la Grèce antique de transporter des figues hors des bois sacrés du pays d’’Attique.
De là, ceux qui dénonçaient les contrevenants furent appelés des sycophantes, littéralement, ceux qui montrent les figues.

Il y eut plus tard à Athènes des gens qui ne vivaient que de la délation. Ils livraient aux passions de la foule et à sa vindicte des personnes éminentes, souvent irréprochables. Leur rôle social consistait en quelque sorte à salir la réputation de ceux dont la raison et la vertu pouvaient être dérangeantes. On les appelait également des sycophantes, par élargissement du sens initial pour dire délateurs, voire calomniateurs.
S’élargissant encore, le mot désigna ensuite les fourbes, les félons et les hypocrites. Que du beau monde, quoi !
Le poète des Quatre bacheliers sait à tel point la juste valeur du vocable qu’il emploie ici le terme dans toutes ces acceptions. Les mouchards sont en même temps, par la vertu incisive du qualitatif, traités de tartufes et de sournois. Dans la fable de La Fontaine où un loup affamé voulant approcher les brebis use d’un subterfuge en se déguisant en berger, le vocable est également employé dans ce sens de félon, de faux et de fourbe. Pas dans celui de mouchard :

 Un loup, qui commençait d’avoir petite part
Aux brebis de son voisinage,
Crut qu’il fallait s’aider de la peau du renard
Et faire un nouveau personnage.
Il s’habille en berger, endosse un hoqueton,
Fait sa houlette d’un bâton
Sans oublier la cornemuse.
Pour pousser jusqu’au bout la ruse,
Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :
«  C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.»
Sa personne étant ainsi faite,
Et ses pieds de devant posés sur la houlette,
Guillot le sycophante approche doucement.

La Fontaine - Fables 3 - Livre III

13:00 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

14.04.2011

Stéphane Beau sur L'exil des mots

les humbles.JPG

 

Tous les quinze jours Stéphane Beau me rend visite et me parle des pauvres gens qui ont jalonné sa route. Une façon de leur donner dignité dans la mémoire.

SYLVIE

Tu es peut-être un de mes plus douloureux souvenirs. La souffrance se lisait sur ta trogne. Une tête toute ronde, toute rouge, avec de gros yeux globuleux, jaunes, striés de fines veines. Ta maison s’écroulait de partout, mais elle était à toi : tu l’avais héritée de ta mère. Il aurait fallu faire des travaux, certes, mais avec ton RMI tu avais déjà à peine de quoi manger, alors la charpente…

Ton mari était mort quand tu avais trente ans : l’alcool avait eu raison de lui. Il t’avait légué le souvenir de quelques violents coups de poings, une palanquée de dettes, et un fils que tu aimais. Mais l’alcool t’avait alpaguée, toi aussi. Et ce qui devait arriver arriva : un matin le fiston a été placé dans un foyer de l’enfance et tu es restée seule avec tes bouteilles. Tu ne savais même plus qui tu étais. Syndrome de Korsakoff qu’ils disaient les médecins… Les neurones qui s’éteignaient les uns après les autres, comme des bougies livrées aux vents… Certains jours je te demandais si tu avais des nouvelles de ton fils. Ton visage s’illuminait soudain et tu t’écriais : « bien sûr que j’ai de ses nouvelles, puisqu’il habite ici ! Il va rentrer manger ce midi, après l’école ! » Tu n’avais même pas remarqué qu’il n’était plus là depuis plusieurs mois. Ou si : peut-être préférais-tu faire semblant, pour t'épargner ce surplus de souffrance.

Un beau jour (drôle d’expression car c’était un jour fort triste) ton aide ménagère est venue me voir : en prenant son service, elle t’avait trouvée, allongée sur le carrelage de ton salon. Toute ta vie tu t’étais battue seule, pointée du doigt par tous les braves gens de la commune. Tu avais vécu seule, tu avais élevé ton fils seule… Et tu étais morte seule…

Qui sait ce qu’aurait pu être ta vie si un peu plus d’amour t’avait été offert, lorsqu’il en était encore temps ?

Je ne t’oublie pas.

Stéphane

08:31 Publié dans Stéphane Beau | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

12.04.2011

La mémoire toujours en feu d’où dégoulinent des laves incandescentes

littératureDéjà meurtrie par l’Histoire plus que n’importe lequel autre pays -  d’abord  par les empires centraux et la Russie pendant plus de 120 ans,  puis par l’immonde raz-de-marée nazi et sa solution finale frappant du sceau de l’infamie sa géographie avec des noms tels qu’Auschwitz, Majdanek, Treblinka, Sobibor, puis par Staline et ses successeurs sur le trône de la collectivisation, la Pologne joue de malchance avec la cautérisation de ses blessures.
Le 10 avril 2010, Smolensk. Outre le drame humain, cette hécatombe où périrent 96 personnes parmi lesquelles les plus hauts personnages de l’Etat,  fut le couteau brutalement enfoncé dans la plaie Katyń, une plaie qu’on tentait pourtant désespérément de refermer.
10 avril  2010, Smolensk, 10 avril 1940, Katyń. La concordance des lieux et des dates fait que l’amalgame est devenu réalité très forte et les vieilles rancœurs envers la Russie ravivées au centuple.
10 avril 2011, commémoration - mais commémoration de quoi exactement ? - et la blessure encore qui se répand dans les têtes. Les Polonais déjà fortement divisés sur le sens à donner au drame de Smolensk n’en sortent maintenant plus sur le sens à donner à sa commémoration. D’autant qu’on recommence à murmurer, de l’autre côté du Dniepr, que Katy
ń fut bien l’œuvre diabolique des nazis.

Alors certains déposent sur les lieux de la catastrophe de l’an passé des plaques qui rappellent, en même temps, le génocide perpétré par les Russes il y a 71 ans. Les Russes d’aujourd’hui, indignés, font subrepticement enlever la plaque dans la nuit et la remplacent par une autre, à leur goût moins équivoque,  évoquant uniquement  Smolensk.
Censure de la mémoire ou juste recadrage du souvenir ?
Je n’en sais rien.
Courroux cependant de part et d’autre. Rien ne va plus dans le langage de la mémoire et dans la lecture de l'histoire.

 Il faut sans doute être Polonais pour prendre toute la mesure de ces drames-là. Dans un monde préoccupé par des guerres multiples, guerres humanitaires tronquées, guerres de ceci et de cela, jeux politiques infâmes partout, le pansement des plaies polonaises et les rancunes envers les Russes, sorte de feu couvert et qu’un seul coup de vent peut embraser, apparaissent comme des broutilles passéistes.
Ce qui me peine pourtant, ce sont les diverses utilisations idéologiques qui sont faites des événements et surtout que cette nation, ces Polonais parmi lesquels je mène ma vie, et qui auraient tant besoin de se serrer les coudes autour d’une chaude fraternité, soient une nouvelle fois dressés les uns contre les autres et manipulés par des chefs et des prétendants jouant, tantôt la corde d’un sage apaisement, tantôt la corde toujours vibrante de la passion.

Le génocide de toute l’élite polonaise sauvagement assassinée d’une balle dans la nuque et cette catastrophe aérienne survenue autour de la commémoration de ce génocide, n’ont pas fini d’engendrer des anniversaires houleux, vindicatifs, obscurs, névrotiques, où, finalement,  personne en Pologne ne reconnaît plus le respect dû à sa mémoire de Polonais.
C'est jouer avec un feu terrible.
Car les grands drames de l'Histoire,
un jour ou l'autre,  rejaillissent toujours d'une mémoire, soit fallacieuse, soit qu'on avait tenté d'étouffer.

 Image : Philip Seelen

07:50 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.04.2011

A vos cerveaux... Prêts ? Votez !

littératureJe spéculais à mon aise dans ce texte de lundi, sur le sentiment politique, la sensation, l'obscur désir du positionnement, situé en amont de la réflexion plutôt qu'en aval.
Pure coïncidence  ou comme si elle lisait l'Exil : la science me traite ce matin de rigolo. Et elle a raison, la science  : je suis vraiment mort de rire.
Oyez plutôt, . Si, si, cher lecteur, lis jusqu'au bout, même si ton libre arbitre en prend un sale coup.
Les premières réactions cependant ne vont pas tarder à agiter frénétiquement le gotha.
Sarkozy trouvera que c'est pas  assez marqué à droite, cette encéphale !
La Le Pen va se plaindre de ne pas voir le sien et va sans doute crier à l'apartheid.
Borloo qui vient de prendre une grande décision va se demander à quel  cortex cingulaire de sa mécanique il a obéi et comment est strié le cerveau d'un centriste.
Et Ségolène, ravie, va
enfin s'apercevoir que, même elle, en a un.

Image AFP, comme on peut voir.


13:58 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

07.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Le pluriel

 Dieu, que de processions, de monômes, de groupes,
Que de rassemblements, de cortèges divers,
Que de ligues, que de cliques, que de meutes, que de troupes !
Pour un tel inventaire il faudrait un Prévert.

littératureC’est maintenant un véritable poncif de dire que Georges Brassens n’écrivit dans ses textes qu’une seule fois le mot anarchie. C’était dans une des ses premières compositions, Hécatombe.
Le mot est entaché de tant de confusionnisme, intéressé ou tout simplement stupide, il a tant fait les frais des soubresauts, des luttes, des compromis, qu’il est quasiment impossible de définir quelqu’un comme tel, du moins en tant que concept politique.
Chaque fois qu’un écrivain, un orateur, un militant, un historien, un théoricien, un copain en fin de soirée, veut employer le mot, s’il voulait être, rester ou devenir un homme honnête et intelligent, il devrait indiquer clairement une référence historique ou poétique, d’où émanerait  le sens exact qu’il entend donner au mot.
On peut en effet dire de Nestor Makhno, de Bakounine, de Ravachol, de Jules Bonnot, de Malatesta, de Durruti, de Proudhon, de Stirner, de Fourier, de Pancho Villa, de Louise Michel et de la plupart des communards, d’Emile Henry, de Paul Lafargue, de Cœurderoy, de Kropotkine, de Sébastien Faure et de tant d’autres, qu’ils furent des anarchistes. Bien sûr.
Mais on peut tout aussi bien le dire de Guy Debord, de Raoul Vaneigem, de Rimbaud, de Nietzsche, de Géronimo, de François Rabelais, d’Albert Camus, d’Oscar wilde, des encyclopédistes, de Jim Morisson, de Dylan, de François Villon, de Spartacus et de tant d'autres encore.
Car on peut le dire de tous les hommes qui n’ont pas voulu faire allégeance aux aliénations, de tous ceux qui ont cherché à voyager le nez dans les étoiles, de tous ceux qui ont souffert et souffrent de l’injustice, de la connerie, des dogmes, du mensonge, du vol, du viol, du crime, de la volonté des puissants, des complots, de l’oppression quotidienne des corps et des esprits.
De tous ceux qui ont voulu ou veulent connaître, par delà le bout de leur nez, le sens véritable de ce qu’on leur interdit de vivre.
De tout individu qui supporte mal les conditions qui sont faites à sa vie.
On peut le dire de tous les poètes qui dans leur chair ont vécu la poésie comme un impossible  autrement. On peut le dire de tout promeneur qui, un jour, a eu la sensation puissante, fulgurante, d’un autre bonheur possible, humain, ailleurs, par-delà les contingences et contraintes de chaque jour.
Pour toutes ces raisons, on peut donc le dire aussi de Brassens, mais pour comprendre ce qu’il fut et aimer ce qu’il fit, il n’est pas besoin de le dire.
C’est pourquoi, sachant combien le mot était à la fois trop réducteur et trop vaste, il ne l’écrivit qu’une seule fois.
Si elle fut un combat, parfois armé, humainement, l’anarchie est un sentiment puissant, profond, une vision du monde et une façon d'être avec les gens.
Si on veut en connaître vraiment toutes les implications historiques, alors il faut lire l’excellente étude de Max Nettlau, Histoire de l’anarchie,  dont la dernière édition remonte, à ma connaissance du moins, à 1986 chez Artefact.

L’activité intellectuelle anarchiste a connu une grande vigueur dans les dernières années du XIXe siècle. C’est à cette époque que des écrivains français passèrent de la propagande d’une seule idée libertaire au libre examen de toutes les idées.
Ces critiques entendaient s’exprimer par-delà tous les clivages idéologiques. Le titre du journal fondé par Zo d’Axa, Darien, Armand, Octave Mirbeau, l’En dehors, résume cet esprit d’indépendance vis-à-vis de tous les groupes constitués.
C’est l’esprit duquel participe complètement Le pluriel. Il sous-tend aussi toute l’œuvre et toute la manière dont Brassens a vécu sa vie : en amour, en amitié, en camaraderie et dans son absence de rapport à l'argent. Cet esprit est peut-être plus clairement exprimé encore dans La mauvaise réputation et dans La mauvaise herbe.
C’est l’esprit de la liberté individuelle qui ne veut, jamais, adhérer à une opinion toute faite, à un parti, celui-ci fût-il le plus généreux, le plus avant-gardiste, à un groupuscule, à une famille. Brassens sait de quoi il parle après son cours passage à la Fédération anarchiste où on le regardait avec suspicion parce qu’il employait un peu trop souvent dans ses textes le mot dieu.
C’est donc l’esprit de l’apache solitaire. L’esprit de l’En dehors, tant il est vrai que toutes les associations constituées, même sous le drapeau anarchiste, ont toujours vu leurs projets initiaux déviés, récupérés et trahis par les contradictions et les compromissions inhérentes à tout collectif : Le drapeau noir, c’est encore un drapeau !, chantait Ferré.
Cet individualisme a cependant toujours été vivement critiqué, même par les esprits les plus révolutionnaires et les plus éclairés, car il s’oppose à tout engagement militant. L’individualiste veut toujours garder la liberté de sa propre opinion et, le cas échéant, le droit d’en changer.
Ne nous étonnons pas dès lors si les anarchistes combattants, aussi bien en Espagne qu'en Russie, furent pour la plupart trahis puis assassinés par des staliniens.

Les communautés dont s’exclut ici le poète sont bien trop nombreuses pour qu’on puisse en dresser l’inventaire dans un seul poème.
Il faudrait pour cela écrire un poème exclusivement réservé à cette énumération, comme le fit Prévert - qui n'eut rien d'un anarchiste - dans son célèbre poème en n’usant que du procédé d’accumulation :

Une pierre
deux maisons
trois ruines
quatre fossoyeurs
un jardin
des fleurs

un raton laveur

une douzaine d’huîtres un  citron un pain

(Etc.)

 Paroles, Inventaire

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04.04.2011

Le sentiment politique

Ou pourquoi on perd vraiment le peu de temps qui nous est imparti à se préoccuper de politique, stricto sensu.

tonneau-des-danaides.jpgSi on pouvait faire de l’état du monde une vaste synthèse depuis -  disons pour faire court - un siècle et demi, on s’apercevrait que les mêmes erreurs se commettent, les mêmes combats se perdent, les mêmes victoires s’engrangent, les mêmes discours se croisent, les mêmes arguments font mine de s’entrechoquer, les mêmes espoirs sont nourris, les mêmes aspirations restent lettres mortes, les mêmes causes produisent l’effet contraire à celui escompté et cætera.
Une même logique, une lame de fond, que je me dis alors, doit présider au manque apparent de cohérence. Celle-ci aurait dû commander
en effet depuis longtemps que les espoirs formulés au XIXe siècle par exemple, voire par les enragés de 1793, soient aujourd’hui satisfaits, dépassés, et que l’on regarde dans une autre direction.
Mais les puissants gouvernent toujours le monde, le peuple gueule, le peuple s’ébroue, les arts se rebellent parfois, pas souvent,  et ces puissants continuent de mener la barque, à contre-courant de ce qui devrait être la poursuite du bonheur du plus grand nombre, voire de tout le monde.
L’histoire, même si on sait qu'elle est lente et surtout pas rectiligne, devrait en tout cas cheminer dans cette direction, au nom même du principe de civilisation humaine. Tous les missels marxistes le prétendaient. Sans la sinuosité cependant.
Le panorama de plus d’un siècle et demi d’histoire s’évertue donc à apparaître  tel un gigantesque déni de l’intelligence humaine. Qu'une question, la plus élémentaire et la plus
naïve des questions - celle du bonheur social enfin résolu, du bonheur pragmatique, presque élémentaire, afin que chacun soit disponible pour vivre son bonheur individuel, intime, intellectuel et affectif - soit sempiternellement posée aux hommes sans qu’aucun ne sache y apporter le moindre élément de réponse, en dit effectivement trop long soit sur la susdite intelligence humaine, soit sur le degré de civilisation, pour qu'on fasse l'économie du postulat selon lequel le pauvre est bon, juste et honnête et veut que les richesses produites par le travail et le génie humains soient au service de tous, équitablement distribuées, tandis que le riche est mauvais, injuste et malhonnête et veut s’accaparer la plus grosse part de la galette, se goinfrer, se bourrer le fanal et ne jeter que les miettes au pauvre.
Et là-dessus, sur le terrain politique, s’affrontent les idéaux en empruntant tous les dédales possibles et toutes les ruses les plus grossières !
Ah, si seulement elle n'était que ça, la problématique ! Et si la lutte des classes n’avait pas été ce leurre de la rhétorique hégélienne dans lequel se sont engouffrées toutes les idéologies et contre-idéologies sociales de l’époque industrielle et postindustrielle, longtemps que la contradiction dialectique aurait été renversée et qu’on aurait fait de la boule bleue un Eden de fraternité !
Nous sommes donc dans un vaste trompe-l’œil. Celui des idées. Or les positionnements politiques - j’entends maintenant  par politique l’envie, le désir plus ou moins flou que l'on a de voir tel ou tel monde apparaître -  ne sont pas des épiphénomènes de la conscience, mais du sentiment. On est dans l’affectif intime, dans la conviction fondatrice,  dans la base fondamentale, et tous les raisonnements, tous les arguments, toutes les évidences mille fois prouvées, ne peuvent convaincre le sentiment constitutif d’un être. Au risque de le détruire.
On se sent à tribord ou à bâbord, non pas par la raison, par l’idée du juste ou de l’injuste, mais parce que c’est là qu’on est bien dans sa peau. L’opinion politique est un sentiment.
Or le sentiment n’admet pas le jugement de valeur.
Mais d’où naît ce sentiment ?
Je n’en sais foutre rien. Laissons-ça aux mécaniciens du subconscient, aux entomologistes des groupes  sociaux, aux géographes de l’urbanisme.
Le fait est.
M’est souvent arrivé de discuter, de me disputer, de gueuler, d’affronter, de mener joutes verbales et même, dans des cas extrêmes, d’en venir aux mains, avec un d'un sentiment contraire au mien. Du point de vue de la raison, tout le monde avait raison. Venait même un moment où les arguments logiques avancés de part et d’autre étaient ridicules jusqu’au grotesque.
C’étaient là deux individus qui se battaient mais c’est une ombre inconnue d’eux-mêmes qui maniait les armes.

Je me sens. Tu te sens.  Il se sent. Ma peau, ta peau, sa peau est mieux dans ce sentiment-là que dans celui-ci.
Les mêmes espoirs, fantasmes, oui, on peut dire ça comme ça, de joie universelle et de jouissance non usurpée pour tous  m’habitent depuis que j’ai appris à m’habiter moi-même. Je n’ai pas dévié d’u
n iota dans mon sentiment du monde en dépit de tous les arguments qui me sont tombés sur la gueule et qui auraient normalement dû me ramener à de plus raisonnables rêveries.
Et je ne suis pourtant ni plus juste, ni plus bon, ni plus intègre, ni plus généreux, ni d’une intelligence plus accomplie, ni d’un savoir plus extraordinaire que la plupart des  hommes que j'ai rencontrés jusqu'alors et qui m'ont apporté la contradiction.
Je suis. Point.
Né dans une famille pauvre, rurale et adorable à plein de points de vue.
Avec un sentiment général qui ne m’a pas quitté. Comment dire à qui que ce soit que le sentiment qui vous anime est le bon quand on ne sait même pas d'où on le tient ?
D'ailleurs, le bon pour quoi faire ?
La joie d'exister ne s’apprend pas ni ne se réclame aux pouvoirs : elle se vole.
A des millions d’années-lumière de l’idée politique.

Illustration : Les Danaïdes par John William, 1903

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02.04.2011

Brassens : les mots du cygne

Le fantôme

Au p’tit jour on m’a réveillé,
On secouait mon oreiller
Avec une fougue pleine  de promesses,
Mais foin des délices de Capoue !
C’était mon père criant : debout !
Vains dieux, tu vas manquer la messe !

hannibal.jpgGeorges Brassens, s’il sait être profond, mélancolique, frondeur, moqueur, truculent, sait aussi adopter le verbe du conteur.
Pour preuve, cette fable onirique, guillerette et soigneusement composée. Tant qu’elle en est presque crédible. Elle nous entraîne dans les spirales en demi-teinte d’une robe ; celle d‘une adorable nymphe surgie de l’au-delà. Avant la chute cruelle du retour au réel.
Badinage, Récréation ? Amusement ? Pur exercice de plume ? Je n’en suis pas certain.
L’écriture est ample, certes, impeccablement travaillée mais surtout, l’amoureux des beaux archaïsmes littéraires, le fervent des poésies médiévales, celui qui emprunte volontiers à Rabelais et Villon et qui par ailleurs regrettera de n’être pas né cinq siècles plus tôt, s’offre, au moins une fois, la volupté d’une étreinte avec une dame du temps jadis.
Le poète a toujours eu l’angoisse de la fuite du temps. Alors il le remonte allègrement et s’offre une odyssée de mille ans en arrière. Poétique révélation du destin après la mort dont la peur, encore une fois, est ici conjurée.
Hélas, le réveil est brutal et bien douloureux.
D’abord, c’est le père, symbole de l’autorité et du principe de réalité, qui met fin au voyage fabuleux du jeune poète. C’eût été la mère, que la brutalité s’en serait trouvée amoindrie.
Ensuite, l’ordre donné d’aller à la messe, lieu où l’on est censé se rendre pour sauver son âme des enfers, semble alors réellement plus vain quand on vient de faire la rencontre d’une dame qui sait tout des mystères de la mort, et ce, depuis 1000 ans !
On peut imaginer aussi que l’éducation religieuse - où il est beaucoup plus question de mort que de vie et où le désir amoureux est lourdement fautif - favorise ce genre de rêve chez l’adolescent, culpabilisé et effrayé par d’effrayants sermons.
Mais, n’eût été ce réveil intempestif, Brassens allait éprouver un malin plaisir à transgresser doublement l’interdit fait à l’amour car il allait s’y adonner, hérésie suprême, avec un fantôme, c’est-à-dire avec une vie post-mortem !
De quoi frémir de douleur tous les missels de la Sainte Eglise !

L’expression pour dire cette débauche fantastique, les délices de Capoue, désigne habituellement les plaisirs où l’on se laisse aller et dans lesquels l’âme s’amollit. Elle est une allusion historique à la seconde guerre punique.
La marche sur Rome du général carthaginois Hannibal constitue un des plus hauts faits de toute l’histoire militaire. Elle débuta en 218 av. J.C. et partit de Carthagène, en Espagne.
Quarante mille hommes environ, avec cavalerie et éléphants, franchirent les Pyrénées, le Rhône et les Alpes en quinze jours, malgré les tempêtes de neige, les glissements de terrain et les attaques-surprises des tribus montagnardes hostiles.
D’humiliantes et cuisantes défaites furent ainsi infligées aux troupes romaines commandées par Publius Cornelius Scipion en 218 av J.C. et  par le consul romain Caius Flaminius, en 217 av. J.C.
Hannibal franchit donc les Apennins et dévasta les provinces romaines de Picenum, d’Apulie et de Campanie. A Cannes sur l’Aufidus, il anéantit une armée romaine de plus de 50 000 hommes.
Après cette victoire, les portes de l’opulente Capoue lui furent ouvertes et toute l’armée y prit ses quartiers d’hiver en 216-215 av J.C.
La ville, par sa richesse, était alors la rivale de Rome. C’était aussi une ville de plaisirs. Les redoutables guerriers carthaginois s’abandonnèrent de longs mois durant à sa luxure et à la débauche des sens.
Y eut-il alors une relation de cause à effet et ces vaillants soldats y perdirent-ils toute leur fougue guerrière ? Toujours est-il qu’à la reprise des combats, quand Hannibal donna l’ordre de marcher sur Rome,  les Romains réussirent à conserver leurs positions et, même, à reprendre Capoue.
Peu à peu la fortune des armes cessa de sourire au général carthaginois. Il fut rappelé en Afrique, en 202 av. J.C. pour tenter de faire échec à une invasion romaine de son pays, conduite par Scipion l’Africain.

14:00 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

01.04.2011

Vases communicants : Cécile Portier

Le jour des  vases communicants le cahier un peu bordélique sur lequel nous écrivons chacun notre page, s’élargit un peu. On croise la plume. Le clavier, oui. Voyez bien que c’est  nul de dire tapuscrit…ça marche pas à tous les coups. Ce blog a un beau clavier !  Où ? Où ça ?  Nulle part, je voulais  dire une belle plume.
Donc, sans blague, on échange en ce 1er avril. Et je suis heureux de recevoir Cécile Portier sur mon bout de territoire. J’aime son texte. Regard posé sur la stupidité de la solitude dans un monde pourtant encombré par la foule. Déshumanisation des quotidiens.
Mais je vous laisse lire. Et je file poser quelques lignes sur Petite racine.

 

porte métro.jpg

 1 minute 4 secondes 99 centièmes

Les portes se referment. Toutes banquettes occupées : 2 fois 4 places de part et d’autre du couloir, répétées 3 fois, soit 28 assis. A ceux-là ajouter 5 personnes sur strapontins, chacune regardée de travers par une personne debout, ce qui fait 33 personnes assises et au moins 5 mécontents.
Et les autres debout?  En moyenne 5 mains accrochées par barre, 8 barres par rame, soit 40 personnes, plus celles adossées aux 27 strapontins levés et à la portière du côté qui ne s’ouvre pas (disons une dizaine). Plus encore les 4 déjà engouffrées entre les sièges pour pouvoir s’asseoir à la prochaine station.

Ce qui fait un total de 114.

 Sur ces 114, combien rentrent du travail? Disons, vu l’heure, 80%, soit 91 personnes, qui cumulent à elles toutes un total d’environ 684 heures travaillées aujourd’hui, ce qui, rapporté aux 33,16 € de coût horaire salarial moyen charges comprises, représente une masse de 22 681 € octroyée pour compensation de la peine, et pour quel part de PIB engendrée ?
Quant aux autres, qui sait ? Revenus d’une démarche emploi, de quelques achats, d’une visite à quelqu’un, d’une flânerie sans but. Et combien d’heures perdues aujourd’hui dans ce temps non travaillé, non quantifiable? Auquel il faut rajouter le temps de transport, 42 minutes en moyenne trajet retour, soit pour ces 114 personnes un total cumulé de 80 heures en cette soirée.
Mais pour chacun, maintenant, combien de temps encore avant d’arriver chez eux? Et combien, parmi ces 114, sont attendus ce soir par quelqu’un ? Une grosse moitié ? Disons 65. Et celui-là, cheveu gris, veste noire, penché sur son téléphone, écrit-il à celle qui l’attend pour lui dire qu’il sera là dans 20 minutes, environ? Combien de SMS partis de cette rame depuis le départ de la station ? Combien d’explications, de malentendus noués, et en combien de signes ? Combien de pensées émises et non exprimées, d’espoirs, de rêves déchirés ?

 Et entre ces 114, combien de regards échangés? Combien?

 Et si maintenant, entre ces deux stations, la rame s’arrêtait, au bout de combien de temps on entendrait le premier soupir d’exaspération? Qui lancerait la première réflexion sur le prix que ça coûte, un abonnement métro, et sur le temps qu’on y perd? Au bout de combien de temps lâcheraient les nerfs de celle-là, en face de moi, sourcils froncés, nez penché sur son pavé? Et quelles invectives poussées, envers qui ?
Et si ça durait, encore ? Si ça durait, et qu’il n’y avait pas moyen d’en sortir? De combien de degrés la température monterait, au bout de quelques heures, par toute cette chaleur de bête accumulée?
Et toi, tête rousse et grosses cuisses, qui mange un petit en-cas de carottes nouvelles calibrées à 70 mm de diamètre que tu pêches une à une d’un cellophane estampillé Monoprix, au bout de combien de temps aurais-tu vraiment faim, si nous restions ainsi, ici, plusieurs longues, longues heures ?
Et qui sera le premier à crier ? Qui sera le premier à pleurer ? Qui suppliera qu’on le laisse s’asseoir ? Combien voudront lui laisser la place ?
Qui sera le premier à se pisser dessus, dans ce temps qui n’en finira plus?

 Et toi qui me regarde pendant que j’écris, parce que tu as senti que je te regardais, que je détaillais par écrit ton casque vissé aux oreilles, tes doigts agiles sur le petit clavier, tes lacets dépareillés, toi pour qui je n’ai aucune sympathie mais dont le regard me brûle, au bout de combien de temps passé ici mourras-tu ? Et que ferons-nous de ton corps ?

Les portes s’ouvrent, et tu sors.

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Les vases communicants, chaque mois, laissent leur adresse ici, sur une  initiative de Brigitte Célérier, à qui j'adresse mon amical salut et mes remerciements

 

08:39 Publié dans Vases communicants | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET