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30.05.2014

Dessous la création, les ombres...

cures-1789.jpgJe ne connais rien aux gens d’église, je n'ai jamais entretenu avec eux le moindre commerce et j’ai pourtant fait la part belle, dans Le Diable et le berger, au curé d’une paroisse rurale.
D’ailleurs le titre, œuvre de l’éditeur, est un titre à tiroirs. Par allégories en effet, le Berger peut tout aussi bien désigner "le chevrier Guste Bertin" que"l’abbé Michaudeau".
De même pour le Diable.
Miracle de la fiction littéraire, alors que je n’ai jamais éprouvé la moindre sympathie pour un curé, mais pas de haine ni d’aversion non plus - plutôt une pâle indifférence - j’ai créé là, au fil des mots et des phrases s'invitant dans mon esprit, un personnage qui m’est assez aimable.
Je ne l’ai pas descendu à coups d’idées préconçues. Je l’ai fait homme. Ni meilleur ni plus salopard qu’un autre homme.
Je me souviens à ce propos des années de chahut - principalement à Poitiers, Paris et Toulouse - où mes farouches compagnons portaient en eux un mépris viscéral pour le curé, l’abbé, la soutane. Chaque fois qu’ils en avaient l’occasion, ils ne manquaient d’ailleurs pas de donner ardemment corps à ce mépris. De mémoire, je crois me souvenir également que la brochure situationniste de Strasbourg (1966) commençait à peu près ainsi : L’étudiant est, après le policier et le prêtre, l’être le plus méprisé de France.
Moi, je leur disais souvent, à mes amis, que ce mépris-là, si je le comprenais intellectuellement,  je ne le ressentais pas bouillir dans mes tripes.
S’ensuivaient de longues et joyeuses engueulades au cours desquelles ressortaient en filigrane ou explicitement les différences de nos histoires individuelles. Eux, pour la plupart, ils avaient été enfants de chœur, ils avaient été, tout gamins, saoulés d’eau bénite, ils  avaient dû courber l’échine et la tête devant le symbole de la torture et de la souffrance, leurs narines avaient été saturées par l’encens, le sommeil de leurs dimanches matins avaient été brutalement interrompus à l’heure, morose, de la grand’messe.  Le meilleur d’entre eux, même, le plus cher et le plus regretté à mon cœur, avait été élevé dans un orphelinat catholique où il avait été en butte aux pires vexations.
Le mot «frère» résonnait à ses oreilles comme une véritable menace.
Mes compagnons et amis réglaient donc des comptes et je n’avais pour ma part aucun compte à régler de ce côté-là. Ma mère n’insultait pas le curé : elle ignorait complètement son existence, elle ne voyait pas en quoi il pouvait être utile, au point que je ne suis pas même baptisé...
Comment dès lors être animé de rancune envers des gens qu’on n’a jamais rencontrés dans sa chair ? Dans sa tête, oui, mais plus tard. Par les livres, les témoignages de l’histoire et la philosophie. Mais c’est autre chose, on est depuis longtemps sorti du directement vécu pour rentrer dans celui de la conviction abstraite et l’athée n’a nul besoin de jeter l’opprobre sur le clocher pour se convaincre de l’inexistence d’un dieu.
Même s’il est outré par la longue, très longue, trop longue imposture des religions, créatrice d’une morale affligeante, sournoise et hypocrite, source de pouvoir et de mensonges mis en pratique.
Mais, ça, c’est déjà de la politique.
J’ai souvent pensé ou dit ce simple poncif : si dieu existait, il n’aurait pas besoin des religions. Un dieu qui délègue à ce point ses enseignements, qui fait annoncer par des gardiens du temple autoproclamés ses vues et distribue ainsi promesses de récompenses ou de châtiments, est forcément une invention imparfaite de la peur et de l’esprit. Un outil dans les mains des hommes se proposant d’en assujettir d’autres…
Je ne hais donc pas les gens d’église, du moins pas plus que tous les
autres manipulateurs de la planète, et mon personnage fictif, le Père Michaudeau, est né de ce non-sentiment.

La question a posteriori, avec mon livre entre les mains, s’est pourtant imposée à moi : pourquoi un curé ? Pour faire plus scandale ? Pour faire sensation ? Pour critiquer à bon compte ?
Non. Pas du tout. Quand on est lu comme le sont mes livres, à quelque 500 exemplaires (à l’exception de Zozo ou de mon Brassens plus richement dotés) et qu’on en est content, on ne  cherche ni à plaire, ni à déplaire, ni à convaincre. Ces désirs-là sont d’ailleurs révolus en la saison d'automne qu’aborde mon histoire.
Je ne recherche donc que moi-même dans mon plaisir à écrire. Cela me suffit très largement.
Alors, dernièrement, assis en solitaire face à la forêt que le soleil de mai faisait brasiller sur ses plus hautes cimes, j'ai soudain pensé au curé du village de mon enfance. 
C’était lui !  Je l’avais enfin reconnu !
Il allait par les rues, en longue soutane et en rasant les murs, du presbytère à l’église et de l’église au presbytère, qui, comme dans mon livre, étaient curieusement plantés à distance l'un de l'autre.
Il m’intriguait, ce noir personnage. Il me faisait délicieusement peur, comme quelqu’un qui bougerait, qui respirerait, boirait et mangerait mais ne ferait pas vraiment partie du monde. Quelqu’un qui aurait à cacher de lourds secrets dans le livre qu’il maintenait toujours serré sous son aisselle.
Il était, dans mes yeux d’enfant païen, à la fois attachant et ridicule.
Comme les poètes.
Que ma mère n’en parlât jamais me le situait même au-dessus de tous les autres, desquels elle avait souvent à se plaindre : celui-ci pour sa ladrerie, celui-là pour sa richesse orgueilleuse, cet autre pour son ivrognerie et cet autre encore pour ses idées tordues.
Dans tout ça, le curé faisait figure d’anachorète intouchable.
Je ne lui ai jamais souri, à ce fantôme de mes primes années. Je ne lui ai jamais parlé, je ne l’ai jamais salué, il ne m’a sans doute jamais vu. Il est pourtant venu se glisser
sous ma plume, après quelque quarante ans d’une histoire plutôt tumultueuse où il n’a jamais pointé le bout de son nez.
C’est touchant, l’imaginaire, et c’est une chose étrange que d’écrire des ombres à peine entraperçues. Des ombres oubliées. Des ombres trahies aussi, tant on les habille d'une vie  qu'elles n'ont sans doute jamais eue.
Mais peut-être les œuvres de l’esprit ne sont-elles, au final, qu'un jeu subtil entre ces ombres-là et des souvenirs dont on ne se souvient même pas. Un jeu dont l'artiste n'aurait qu'à peine conscience.

12:19 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

28.05.2014

De l'idéologie parasitaire chez les fourmis

ixus60-fourmi1206293807.jpgUn philosophe américain s’appuyant sur des certitudes scientifiques démontrées, un philosophe de l’empirisme donc - mais dont je n’ai pas le nom sous les yeux - a osé  un grand écart spéculatif entre le cerveau d’une fourmi et le nôtre. Mazette !
Mes sources prennent leur source dans un article de Polytica.

Á première vue, ça pourrait paraître délirant, voire assez désobligeant, n'est-il pas ?
Mais les conclusions de l'intellectuel ne me semblent pas dénuées de fondement,
même si le chemin pour y arriver est assez curieux. Mais en philosophie, comme partout ailleurs, qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Un raisonnement n’étant  en effet jamais très raisonnable, dans un CQFD, c’est le dernier mot qui compte, surtout s’il alimente peu ou prou notre propre moulin.

Mais oyez plutôt.
Le champ expérimental est donc une prairie où paissent des moutons.
Facile. Ça court les paysages, ça
. Tant que j'aurais même pu dire la prairie expérimentale est donc un champ où paissent des moutons.
L'’observation, quant à elle, porte sur le comportement des fourmis qui vaquent à leurs occupations dans l’herbe de la susdite prairie. Et voilà qu’on observe maintenant que certaines de ces besogneuses bestioles ont un comportement complètement loufoque et qu’on est bien  amené à se demander pourquoi.
Oui, en voilà une, par exemple, qui tente d’escalader un brin d’herbe folle et qui, arrivée à mi-parcours, tombe par terre. Elle recommence, retombe, elle insiste, tombe à nouveau, elle remet ça et se retrouve encore au ras des pâquerettes et ainsi de suite. Le manège peut durer des heures.
C'est le mythe de Sisyphe chez les fourmis.
Et pourquoi donc ? Parce que son cerveau, a-t-on découvert, est parasité par un micro-organisme à l’état larvaire et que ce locataire indélicat ne peut se développer et atteindre son stade final que dans le foie du mouton. Notez que nous sommes dans l'infiniment petit exponentiel : une fourmi, un cerveau dans une fourmi, un micro-organisme dans le cerveau de la foumi ; un micro-organisme encore plus micro qu'un vrai micro-organisme puisqu'à l'état larvaire !
Bref. Il faut donc que la fourmi soit broutée au plus vite par un ovin pour que la larve devienne adulte et c'est ainsi que ladite larve, question de survie pour elle, s’y emploie sans relâche, commandant sournoisement à la fourmi de se maintenir le plus près
possible du sol et de ne point  escalader les sommets vertigineux de la pelouse.
La pauvre fourmi, complètement aliénée, obéit donc, et, bien qu’ayant fortement envie d’escalader son herbe, adopte le comportement complètement contraire à la réalisation de son désir et se retrouve le cul, si j’ose, par terre, jusqu’à ce qu’une bête ovine passant par là ne l’expédie au fin fond de ses miasmes hépatiques.

Et maintenant, le grand écart du philosophe. L’anthropomorphisme sympathique.
Ce cerveau, c’est le nôtre et ce micro-organisme, c’est notre idéologie, morale, politique, religieuse et cætera et et cætera, qui colonise notre cerveau, tout en nous laissant l’illusion du libre arbitre. Cette idéologie induit un comportement contraire à nos désirs et à notre recherche spéculative du bonheur. CQFD : nous sommes parasités ! Non ? Si, si...
Il y a quand même du  vrai là-dedans et si c’est la philosophie qui vous dérange, ou le mouton, ou la fourmi, ou même la larve microbienne, prenez tout ça comme une allégorie.
Personnellement, ça change ma vision des choses, ça bouscule la hiérarchie de mes analogies spontanées, car les hommes, je les voyais jusqu’alors beaucoup plus dans la peau du mouton que dans celle de la fourmi.
Mais bon…On ne va pas chipoter.

Quant aux micro-organismes larvaires, c’est simple, je les vois partout. Surtout en période électorale.

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27.05.2014

Quand le vrai est un moment du faux

1795756_10151969869723235_1640376065_n.pngC’est assez effrayant d’entendre Hollande dire que l’Europe est devenue illisible et que ce serait la raison pour laquelle les partis d’extrême-droite gagneraient les élections.
Parce que c’est précisément le contraire : si des millions de gens se fourvoient deux fois - une fois en allant voter, une autre fois en votant pour les panneaux publicitaires d’une exécrable idéologie – c’est bien parce que l’Europe est devenue trop lisible.
Trop lisible dans leur vie quotidienne, trop lisible dans la difficulté de plus en plus prégnante à vivre convenablement et joyeusement leur vie, trop lisible dans la contrainte d’exigences à satisfaire et qui sont complètement étrangères à leurs désirs, aussi prosaïques soient-ils.
Trop lisible aussi la somme de mensonges et de falsifications qu’elle distribue par la voix de ses seigneurs délégués,  gouverneurs de chaque pays.
Trop lisible dans l’avenir qu’elle prépare et dans les moyens dont elle use pour ce faire : elle est en effet la principale responsable de la guerre civile en Ukraine, ayant lâchement corrompu les esprits par des promesses qu’elle sera incapable de tenir - ne les tenant même pas chez elle -  et en ayant mis ce vaste pays de quelques milliardaires régnant sur un peuple appauvri devant l’alternative suivante : avec nous ou avec Moscou !
Soit : avec nous ou contre nous.
D'ailleurs, Le président français a enfin appelé l'Union européenne à "se retirer là où elle n'est pas nécessaire", peut-on lire.
On a peine à ne pas retenir un éclat de rire devant le doux euphémisme.
Car il n’a pas appelé à ce qu’elle se retire de là où elle est carrément nuisible. Par exemple de Kiev.
C’eût été un aveu.
Mais comment attendre un aveu d’un vassal assujetti corps et âme à son seigneur ?

Ce Hollande, décidément, s’il lui manque beaucoup de choses pour être un Président, il lui en manque encore bien plus pour être un honnête homme. Certes, être Président et honnête homme est d'abord antinomique, mais il en est de rusés qui peuvent faire illusion.
Celui-ci, dès qu’il parle, il envoie une falsification tellement grossière qu’elle finit par signifier, par dialectique spontanée, l’exacte vérité.

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26.05.2014

Botanique printanière

littératureParmi tous les arbres que j’aime - et je les aime tous, ces vieux compagnons de voyage, ces grands artistes ciseleurs de paysages dont le visage et l’habit rythment le grand mouvement des choses, - il occupe assurément le dessus du panier.
Cette année, je suis donc gâté, car il fait la fête, il papillote, il arbore ses grappes de fleurs qui pendent et le recouvrent d’une blanche toison, comme d'une neige d’été.
Dans mon jardin que je le laisse envahir, le long des chemins, des routes, des fossés, des ruisseaux, des champs, aux lisières ombragées des forêts.
Il embaume la poussière sablonneuse, l’air bleu et les matins suintés de rosée. Dès les premiers rayons de soleil, il n’est plus qu’un bourdonnement chaotique, ses grappes gourmandées par des milliers de butineuses.
L’aimer, le regarder, l’entendre, le sentir, c’est aussi apprendre son nom et son histoire. Il le tient, ce nom, des frères Robin, jardiniers du roi qui le ramenèrent du Canada en 1600. Et on ignore tant le fait qu’on l’appelle sans vergogne acacia.
Acacia ! S’il vous entendait le nommer ainsi, pour sûr qu’il donnerait de l’épine, qu’il a fort incisive, et vous inviterait à appeler enfin un chat un chat. Est-ce qu’on vous appelle Durand ou Dupont, vous-autres qui ne répondez qu’au nom de Dupin ?
C’est un Robinier. Et c’est un arbre trahi dans même ce qu’il peut offrir à la bouche. Dites, par exemple, que vous vous êtes, humm, régalé de divins beignets de robinier ! On vous fera l’œil goguenard, ou dubitatif, ou ahuri.
Ou alors demandez
du miel de robinier à votre apiculteur, si vous envisagez de goûter ce miel toujours liquide, auburn, couleur d’ambre. L’homme froncera sans doute les sourcils, hochera la tête et vous dira non, qu’il n’a pas de ça chez lui. Sur description cependant de votre convoitise, il poussera un soupir de soulagement et vous ramènera dans le bon mauvais sens. Du miel d‘acacia, voulez-vous dire ! Oui, c’est cela, abdiquerez-vous, vaincu par la langue vernaculaire.
Pour peu, vous passeriez pour un affligeant snobinard.

 

littératurePourtant, de même qu’on n’a jamais vu d’oranger sur le sol irlandais,  de la vie on n’a jamais vu de miel d’acacia ! Renseignez-vous auprès des Oléronais, sur leur île saupoudrée, dès le mois de février, d’un jaune chatoyant. Demandez-leur si on fait du miel avec des fleurs d’acacia, sur cette île dont je disais, dans Chez Bonclou… «alors Chassiron promène son œil morne sur la désolation solitaire de la houle.
Derrière lui, dans un dédale de venelles, les fleurs jaunes de février pavoisent en un moutonneux bouquet. Le déalbata fait la fête. Tempête ou pas tempête, c’est la position des étoiles qui donne l’heure et l’heure est venue d’inonder l’île des parfums qui ne craignent ni la mer ni ses souffles salés. L’arbre baigne sa racine dans des dunes de sable et on dirait tant la fleur est dorée que les cristaux de ce sable lumineux sont remontés discrètement jusqu’à la branche. »
Je disais les mimosas et je parlais des acacias ! Carambolage des appellations locales, des mots du dictionnaire, des index latins, de la coutume et des noms scientifiques.


littératureCar le
mimosa, voyez-vus, c’est encore bien autre chose ! Ni acacia, ni robinier ! Simplement sensitive, plante exotique, subtropicale avec les feuilles de laquelle les Mayas faisaient des décoctions antidépressives… Parce que les Mayas devaient bien, comme tout le monde, déprimer de temps en temps. Alors, on faisait tourner la tasse de sensitive, comme un  p’tit joint,  et hop, ça vous rabotait les rugosités et les aléas de la vie ! On en oubliait presque le fatidique calendrier et la fin du monde !

Voyez dès lors comme nous sommes loin de mon jardin, de mes lisières, de mes chemins sablonneux et de mes matins perlés de rosée ! Sous mon climat rugueux, brutal, aux hivers froids comme la pleine lune, aucun acacia ne saurait prétendre élire racine. Aucune sensitive non plus.
Ils sont pourtant splendides, les acacias robiniers de mon jardin !
De splendides compagnons des saisons qui passent. De la vie qui s’égrène. Mes arbres de Judée à moi.
Sauvages, que le vent fait se balancer en dispersant bientôt, partout alentour, les fruits de la conservation de leur belle espèce.
 

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23.05.2014

Flaubert et Homo internetus

littérature,écritureEtes-vous  là, invisibles et sympathiques lecteurs ?  Ça  va bien ? Toujours assidus ?
Peut-être plus que moi qui, ces derniers temps, ne fais que passer...
Et je repasse donc pour vous dire que Bouvard et Pécuchet a été traduit et publié en polonais.
Bonne nouvelle, n’est-ce-pas ?
Oui, bon, je suis bien d‘accord avec vous : en quoi cela vous concerne-t-il ? Vous n’allez pas vous lancer dans la lecture de Flaubert en polonais, je suppose. Pas plus que moi d’ailleurs.
Ce qui est intéressant dans cette nouvelle traduction - outre le fait, bien sûr, que les lecteurs polonais auront accès à un texte majeur de la littérature française - c’est la note de l’éditeur qui affirme que ce texte, dans le monde du tout internet, est plus que jamais d’actualité.
Et c'est bien vrai, ça... Que ce soit en polonais, en français, en chinois, en finlandais et tutti quanti ...
Car avec internet, les blogs, les sites, Wikipédia, les forums, nous sommes effectivement des touche-à-tout. Botanique, médecine, histoire, géographie, géologie, littérature, sciences occultes, critique, religions, spiritisme, agriculture, jardinage, écologie, chirurgie, politique, mécanique, diététique, physique, linguistique, sports, chimie, mathématique, astronomie, cuisine, rien, absolument rien, n’échappe à nos clics gourmands et savants !
Et c’est bien là le trait fondamental, constitutif, de l’homo internetus que nous sommes devenus. : ne rien approfondir mais tout savoir. Des tas de choses inutiles à la conduite de notre vie, d’ailleurs.
Dans la minute qui suit une quelconque interrogation, Homo internetus est en mesure d'apporter une réponse qui tient la route. Une réponse partielle, mal maîtrisée, mal assimilée, sans fondement, certes, mais une réponse juste du point de vue du savoir spéculatif.
Guidés par l'ignorance et par notre goût pour le mimétisme social, nous farfouillons dans la grande marmite de la connaissance.
Tel, donc, les sieurs Bouvard et Pécuchet.
Et ces deux sympathiques crétins, vous le savez aussi bien que moi, n’arrivent à rien de conséquent, rien de concret, rien qui ne fasse avancer d’un poil ni leurs connaissances, ni leur intelligence, ni celle des autres, ni leur recherche du bonheur ; ils n’édifient pas autre chose que la pyramide branlante de leur délire, jusqu’à retourner chacun à leur case-départ de modestes employés de bureau.

Il est fin, l’éditeur polonais. Pessimiste, d’accord, mais lucide.
Il a très bien lu le monde et très bien lu Flaubert, lequel  écrivait à George Sand, en 1872, qu'il se proposait de railler la vanité de ses contemporains dans un livre qui, au départ, devait s'appeler Encyclopédie de la bêtise humaine.
Il avait pour ce faire amonceler des montagnes de livres et de documentations. Las ! La Camarde ne laissa pas à l’écrivain le temps d’achever son œuvre.
Internet vola donc à son secours posthume.
L’interactivité en plus.
Et c’est là que je mettrais un bémol aux vues de l’éditeur polonais : si on peut utiliser internet comme une encyclopédie où n’importe lequel idiot peut mettre son grain de sel, il laisse aussi et surtout le choix et le droit aux idiots de lire et de faire des idioties, aux autres de faire autre chose.
Le problème est que, dans cet espace de liberté surveillée, entre les uns et les autres la frontière est souvent fort ténue, ceux-ci croyant dur comme fer ne pas être de la trempe de ceux-là et s'égosillant pour que nul ne l'ignore... et vice-versa bien entendu.

13:34 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

22.05.2014

Le Diable et le berger : un étourdissant succès

Certes, je ne m'y attendais pas et j'en suis fort ému.
Mais il paraît que sur Nantes, photo à l'appui, les admiratrices de mon dernier livre ont perdu toute mesure, qu'elles me dévorent carrément, en proie au délire passionnel pour ma prose.

admiratrices.jpg

Crédit photographique : Nathalie Beau

08:15 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

20.05.2014

Jòzef Kraszewski

bu.JPGLa huitième nouvelle du recueil Le Théâtre des choses que j’avais publié en 2011 à l’enseigne des éditions Antidata, faisait la part belle à l’écrivain polonais Jòzef Kraszewski, dont la maison d’enfance à Romanów, sorte de petit manoir d’agréable facture environné de grands bois, est aujourd’hui un musée consacré à sa mémoire.
Il se situe à une quinzaine de kilomètres de ma maison.
J’aime venir me balader en ces lieux chargés d’histoire, de littérature et tout empreints d’un fier isolement. A l’automne dernier, une exposition des photos personnelles de l’écrivain montrait un magnifique portrait du sieur Gustave Flaubert. Trouver une icône de la littérature française à l’autre bout de l’Europe, dans un village perdu, fut pour moi source d’un petit pincement. Comme un goût d’une littérature universelle. Un clin d’œil.
J
òzef Kraszewski était né, en fait, à Varsovie, son père ayant préféré rejoindre la capitale au moment où tout le pays était traversé par l’armée napoléonienne en route vers sa déroute, cap sur Moscou. C’était en 1812.
La famille de l’écrivain reviendra à Romanów l’année suivante.
Plus personne en Pologne - du moins pas grand monde - ne lit aujourd’hui
Jòzef Kraszewski. Il est, comme on dit, tombé en désuétude. L’expression m’a toujours semblé jouer le rôle d’un doux euphémisme, peut-être par assonance avec décrépitude. Et puis ce  tombé, qui sonne comme une disgrâce sans appel...
On ne lit donc plus guère Kraszewski, disais-je, mais, franchement, lit-on encore beaucoup, en France, ailleurs qu’en terminale ou sur les bancs de la faculté des Lettres, Stendhal, Balzac ou Hugo ?

Des liens profonds unissaient Kraszewski à la France. Ces liens lui avaient d’ailleurs valu de tâter de la paille humide des cachots de Bismark qui le soupçonnait d’être un espion au service des Français, alors que sourdait le conflit qui éclata en 1870. L’ouverture récente des archives permet de certifier que les soupçons de l’austère Prussien étaient absolument fondés : Jòzef Kraszewski, comme de nombreux Polonais, misait sur la victoire française pour desserrer l’étau prussien sur toute la Poméranie et tout le nord du pays. La fameuse Prusse orientale. Qui n'était autre que le bout de Pologne annexée.
On sait ce qu’il advint de ces espoirs des Polonais avec la chute de Badinguet.
Ce qui ne fut pas pour nous un désastre, comme quoi les peuples ont toujours des intérêts divergents quant aux résolutions de l’histoire.
J'avais appris aussi par l’excellente revue de critique, Polityka, l’existence d’autres complicités de l’écrivain polonais avec des écrivains français, et non des moindres.
Jòzef Kraszewski avait en effet été rédacteur en chef de la revue, Gazeta Polska. Il s’efforçait ainsi de démontrer que la Pologne, quoique rayée de la carte géopolitique, existait bel et bien. Il voulait aussi ouvrir les Polonais à l’esprit de la littérature en Europe et il signa donc avec Victor Hugo une convention pour la publication en feuilleton des Misérables.
A ceux de ces compatriotes qui ne manquèrent pas de lui faire
alors le reproche de travailler pour une revue juive, Kraszewski avait déclaré en substance :
«Pour moi, il n’y a pas les juifs d’un côté et les Polonais de l’autre. Il n’y a que des citoyens polonais épris de liberté. »
Cet état d’esprit est à souligner dans un pays dont les bourreaux nazis se serviront moins d’un siècle plus tard comme billot le plus criminel et le plus sanglant de toute l’histoire de l'humanité et où l’antisémitisme avait des racines profondes, historiques, qu’il ne m’appartient pas de développer maintenant.
Kraszewski entretenait aussi une correspondance assidue avec un certain Henri Beyle et, bien avant que ses compatriotes ne s’en persuadent, assurait que celui qui signait sous le nom de Stendhal ferait date dans l’histoire de la littérature.
Il avait donc du flair littéraire, Stendhal ayant lui même assuré, peut-être dans un moment de découragement hautain : je serai célèbre vers 1935 !

Kraszewski appréciait et connaissait aussi Tourgueniev, qui vivait alors en France.
Son importance est telle que, par-delà la qualité de son œuvre abondante, jugée inégale, certains le considèrent aujourd’hui comme le père du roman polonais.
Mais tout cela, bien sûr, intéresse-t-il encore beaucoup de monde ? Moi-même, si le hasard d’un exil ne m’avait fait son voisin, me serais-je intéressé à l’écrivain tombé en désuétude ?
Rien n’est évidemment moins sûr.

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Illustrations : le bureau de Kraszewski - L'entrée du musée

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14.05.2014

Pensées profondes...

Les athées sont les seuls hommes au monde à ne jamais dire du mal de dieu.

 littérature,écriture

Entendre palabrer aujourd’hui la caste politique sur les valeurs de la République sonne à peu près aussi juste qu’aurait sonné un discours de Robespierre contre la peine de mort.

littérature,écriture

La gloire n’a pas d’odeur : la Ministre des  droits de la femme est aussi celle des footballeurs. Exercice périlleux de dialectique s'il en est !
Gageons qu’elle va exiger qu’il y ait onze femmes aux galbes musclés dans les vingt-deux gladiateurs sélectionnés pour le Brésil.
Sinon, hors-jeu, la Ministre !

littérature,écriture

 - L’alcool tue lentement ! disent les tempérés
- Ça tombe bien, on n’est pas pressés ! rétorquent les excessifs.

littérature,écriture

La seule chose qui arrive à s’installer clairement et durablement dans la caboche d’un imbécile, c’est qu’il n’en est pas un.

littérature,écriture

J'ai déjà entendu quelqu’un dire pour prétendre qu’un livre était bon : ça se lit facilement.
Quid de Lautréamont qui n’a donc fait que des mauvais livres ?

littérature,écriture

Je ne suis pas un coquet. Ainsi dis-je sans vergogne et publiquement que j’ai passé soixante printemps.
Mais combien d’hivers ?
Ça, je ne vous le dirai jamais.

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13.05.2014

Un texte d'abord pas facile

gelines 1.jpgCelui qui écrit cherche toujours, peu ou prou, à être profond.
Il se doit de dire des choses, sinon nouvelles, du moins fortes. Des choses qui frappent l’imagination. Ou le manque d’imagination. Tout ça dépend de la qualité complice que l’écrivain entretient avec son lecteur.
Donc,  je vais l’être, profond. Histoire de ne pas être en reste. Non mais !

A quatre heures du matin, celui que j’ai désormais nommé Chanteclerc tandis que  Jagoda l’a baptisé Richelieu, salue le jour nouveau qui, là-bas, juste en face de lui, trace un trait déjà bleuté sur les rives du Bug.
Joli ça, coco… Très joli même.
Richelieu- Chanteclerc salue d’un cocorico un peu enroué… Un cocorico de pubère.
Il est alors pour moi l’heure d’aller ouvrir la porte du poulailler, chaque soir soigneusement refermée à cause du goupil qui musarde, chafouin et gourmand, aux lisières toutes proches.
C’est  bien dit, hein ? C’est pas profond, ça ?
Bon, continuons dans la profondeur… A touché le fond mais continue de creuser, disait le bulletin scolaire d’un cancre sous la plume acerbe et vindicative de son professeur.
Dames Gélines, elles, toutes plumes encore ensommeillées, restent tranquillement perchées, attendant sans doute que passe la crise d’égocentrisme du maître des lieux, haut en couleurs, tête haute, et qu’il descende d’un coup d’aile princier au petit déjeuner, fait d’un délicieux mélange de blé, de maïs, de petits pois et de… et de…
Hum ? Dois-je l’avouer ? Bon, tant pis ! … de soja transgénique… Hé oui, c’est écrit sur le sac ! Je n’ai pas trouvé mieux, à mon grand dam !
Mais, pour ma défense, il faut dire que les carottes sont cuites. Il n’y a plus de soja dont les gènes n’aient pas été bidouillés par les multinationales de la sacro-sainte mondialisation. José Bové et ses arracheurs de maïs, c’est déjà de l’histoire ancienne. D’ailleurs, vous allez voir ce que vous allez voir, quand sera signé le traité sur le commerce transatlantique… N’est-ce pas, Hollande ?
Quel traître, cet ennemi de la finance !
Alors, bon sang de bon sang, que je me dis, avec mon soja sans gêne, j’espère que tout cela ne va pas ramener un beau jour mes paisibles pensionnaires à leur stade initial et féroce de tyrannosaures !
Sait-on jamais, quand on commence à magouiller avec les origines de l’origine ?
Profond encore, ça, n’est-il pas ? Philosophique même, et tout et tout… Un tantinet alarmiste même, car chacun sait qu’au commencement était le chaos…
Si un matin j’entends un horrible et démentiel hurlement en lieu et place du cocorico gaulois, pas question d’aller ouvrir la porte. D’ailleurs, il n’y aura certainement plus de porte. Plus de poulailler non plus. Peut-être même plus rien du tout autour. Qu’un cauchemar.

Pour l’heure, Richelieu-Chanteclerc, donc, a salué le jour nouveau. C’est lui le chef ici, au poulailler fortement masculiniste. Un poulailler de macho. Chanteclerc y donne ses ordres et veille au respect des bonnes manières dans son harem.
Un poulailler réac. Ce coq-là, il  a quand même de la chance d’être tombé chez un phallocrate modéré ! Chez Vallaud Belkacem, par exemple et par hasard, son destin se solderait très vite dans une sauce au vin, avec des p’tits champignons et des oignons frits.
Mais je m’égare, je m’égare… Je m’égare toujours quand je parle de cette poule dame !
Le petit déjeuner au code naturel légèrement modifié étant pris, tout ce petit monde fait sa toilette. Fait sa plume, quoi… Belle expression, hein ? Je vous signale là,
messieurs-dames, s’agissant de poules, une syllepse. Pas mal vu, convenez-en ! Mais je vous avais prévenus : un texte pas facile.
Enfin toiletté, chacun des membres de la petite communauté s'en va vaquer à ses occupations et, après l’avoir observée un moment, moi-même m’en retourne aux miennes.
Mais, ce faisant, je réfléchis que je ne vois jamais, bon sang d’bonsoir, Richelieu-Chanteclerc honorer d’une petite galipette une de ses poulettes…
Qu’est-ce qu’il me chante alors, ce coq- là ?
Un prude ? Un timide ? Un gay ? Un intégriste chrétien ? Un idéologue ? Un exclusif jusqu’à la névrose ?
Je me demande quand même si je ne vais pas supprimer le soja.
Mais, me dit-on, le maïs c’est pareil…
Et le blé ?
Ça ne va pas tarder…Peut-être même que...
Ah, diantre ! Nous vivons donc dans un monde modifié !

Profonde, cette conclusion. Très profonde… On s’y noierait.

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12.05.2014

Ecce homo

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Je veux dire quelques lignes lointaines pour cet homme.
Cet homme que je ne verrai jamais, que je ne croiserai jamais, duquel je n’entendrai jamais un mot…
Un homme modeste. Un gars du commun des communs.
Et sur le visage de cet homme modeste, de ce villageois des environs de Slaviansk,  tout l’effroi, tout le dégoût et tout le désespoir du marin qui fait soudain naufrage.
Est-il séparatiste pro-russe ? Est-il pour Kiev et l’unité de son pays ?
Que lui importe à présent ! Que lui importe la couleur du drapeau sous lequel le canon veut le faire se coucher !
Ce matin, on a démoli sa maison ; une maison qu’il avait payée de sa sueur, de sa patience et de ses espoirs d'homme besogneux.
On a fait s’effondrer son toit, on a criblé ses murs de balles…
Toute une vie qui sombre dans la folie. Des repères qui volent en éclats.
Combien sont-ils ainsi ?
Des gens de peu, des miséreux, des simples, des nous, qui, en ce moment, se trouvent pris en otages par l’implacable  marche de l’histoire ?
Cet homme me fait peine. Beaucoup.
Europe et tes magouilles, Amérique et tes insatiables
appétits, Poutine et tes rêves de grandeur, voyez cet homme !

Nous aurons traversé des milliers d’années d’histoire pour en être encore à ce regard  foudroyé par l'absurde.

Image AFP

13:54 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture, ukraine |  Facebook | Bertrand REDONNET

10.05.2014

Vivre ensemble et le verbe

Une communauté, c'est aussi -  et peut-être d'abord - des gens qui usent du même verbe.
Sinon comment acter le "Vivre ensemble", comment se diriger vers un même point, même dans le débat contradictoire, si le sud et le nord ne disent pas la même chose ?
Mais, par-delà la langue stricto sensu, il y a l'héritage historique,
le bagage avec lequel chacun voyage et que traduit cette langue. 
La langue n'est en effet pas un code tombé du ciel. Elle ne se décrète pas. Elle est le chant qui met en musique l'origine et les références communes, celles du professeur autant que celles du laboureur, du maçon, du menuisier, du philosophe, de l'écrivain, du mendiant, du doux, du criminel, du juge, de l'avocat, du gendarme,
de l'abruti et du génie, du pauvre et du riche, du menteur et de l'honnête homme.

Alors, pourquoi donc l'Ukraine se déchire-t-elle ?

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12:53 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, ukraine |  Facebook | Bertrand REDONNET

08.05.2014

Quand Rome brûle

Je remets en ligne ce texte extrait de Brassens, poète érudit (Editions Arthémus 2001 et 2003) parce que pour nous, qui nous mêlons d'écrire et de chanter alors que gronde le canon dans l'est de l'Ukraine en risquant d'entraîner le vieux continent dans le chaos, il est d'une pathétique actualité.
Je ne dirai jamais assez - au risque de lasser - que Georges Brassens était aussi un visionnaire.

***

Honte à qui peut chanter

Honte à cet effronté qui peut chanter pendant
Que Rome brûle, elle brûle tout l’temps,
Honte à qui malgré tout fredonne des chansons
A Gavroche, à Mimi Pinson.

[...]

Le feu de la Ville éternelle est éternel,
Si Dieu veut l'incendie, il veut les ritournelles
A qui fera-t-on croire que le bon populo,
Quand il chante quand même, est un parfait salaud ?

littératureA tous ceux, de moins en moins nombreux il est vrai, qui ont fait le reproche à Brassens de ne s’être engagé dans aucune grande bataille de son temps, alors qu’à mon sens la puissance de son verbe s’était engagée dans toutes, il faut lire, ou, encore mieux, chanter ce poème.
On a fait grief au poète, évadé du STO, d’avoir continué dans l’ombre à sculpter ses rimes alors que l’heure était au combat et à la résistance. Quelque trente ans plus tard, on lui demandera pourquoi il était absent des barricades de mai 68, ce à quoi, hospitalisé pour des coliques néphrétiques, il répondra avec grand humour : Je faisais des calculs, monsieur !
Brassens a dit partout et toujours que le seul moyen qui était à sa portée pour combattre la connerie humaine et la méchanceté, c’était la poésie et le son de sa lyre.
Il a déjà crié son dégoût des tueries avec La guerre de 14-18. Pathétiquement, il a chanté l’absurdité de la guerre avec Les deux Oncles, une de ses chansons les plus controversée. Il a maintes fois affirmé son refus de mourir pour des idées :

Car à forcer l’allure, il arrive qu’on meure
Pour des idées n’ayant plus cours le lendemain.

Il faut être clair. Brassens ne dédaigne pas ceux qui s’engagent dans un combat qui leur semble juste. Simplement, il leur reproche de vouloir à tout prix y engager les autres, comme si leur vision des choses et leur manière de s’opposer au monde étaient universelles.
Ce procès de non-engagement est d’autant plus mal fondé que Brassens s’est toujours inscrit en faux contre la violence, l’injustice, l’hypocrisie et les diverses aliénations. Partout sa plume a placé l’homme et son bonheur au cœur de ses préoccupations. En 1952, il donnait un magistral pamphlet contre la peine de mort avec Le gorille. Trente ans avant l’abolition de cette peine de mort. Pas engagé, ça ?
Sa lutte à lui, comme à bien d’autres, c’était d’abord l’intelligence et une certaine idée de la bonté, traduites en vers, en rythmes et en rimes.
Cette arme serait-elle moins redoutable qu’une autre ?
Si cela était, pourquoi alors tous les dictateurs du monde, à toutes les époques, ont-ils, avec le viol des femmes, toujours commencé à exercer leur pouvoir ordurier en coupant les ailes à la poésie, à la connaissance et à l’art de s’exprimer ?
Pourquoi le livre a-t-il toujours été l’ennemi numéro un du pouvoir totalitaire ?
Et quand la fumée des canons s’est dissipée, quand la poussière du temps a fait son deuil de tous les morts, l’histoire ne conserve-t-elle pas alors l’écho retentissant de la révolte des plumes ?
Eh bien, oui ! Pendant que les hommes s’entre-tuaient, en Espagne, partout dans le monde, en Indochine, en Algérie, le poète composait dans l’ombre.
Prenant le contre-pied de Lamartine, il persiste, signe et crie haut et fort ne pas en avoir honte.
Car dans son «Ode à Némésis», déesse de la vengeance chargée de rappeler à chacun le rang qu’il doit tenir, Lamartine s’insurge contre le rôle assigné au poète en période de lutte. A ceux qui lui reprochent de vouloir se mêler de politique, il oppose son droit à participer aux combats pour la liberté et la citoyenneté :

Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle,
S’il n’a l’âme et la lyre et les yeux de Néron,
Pendant que l’incendie en fleuve ardent circule
Des temples aux palais, du Cirque au Panthéon !

Alphonse de Lamartine - Méditations poétiques - Ode à Némésis

Brassens, en butte aux reproches exactement inverse, détourne donc tout naturellement en antiphrase les vers fougueux de Lamartine.

Déférence gardée pour le poète bourguignon, nous ne saurions cependant avoir la même estime pour l’homme public. Car on sait que Lamartine avait de grandes, de très grandes ambitions politiques. Membre du gouvernement provisoire en tant que ministre des affaires étrangères, il alla jusqu’à se présenter à l’élection présidentielle où il échoua avec assez de fracas.
Criblé de dettes à la fin de sa vie, il acceptera même, deux ans avant sa mort, une rente allouée par Napoléon III.
Le moins que l’on puisse dire, avec l’avantage du recul, c’est qu’il eût été mieux inspiré d’écouter Némésis et de mener son combat avec l’arme qu’il savait le mieux manier : l’écriture.
D’autant plus que Brassens lui rétorque que s’il est honteux de chanter quand les hommes sont occupés à de plus augustes affaires, c’est-à-dire à se massacrer sans retenue, quand donc chantera-t-on ?
A tout moment, depuis la nuit des temps, partout dans le monde une Rome brûle.



09:07 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

07.05.2014

Odessa

Image1.jpgPlus de quarante insurgés - ceux que la presse occidentale appelle des «terroristes» alors que pour ceux de Maïdan elle parlait de «manifestants pacifistes» - sont brûlés vifs après un incendie allumé à dessein par les partisans de l’Ukraine unie et de l’Europe.
Un crime sauvage. Un guet-apens répugnant.
Que dit cette Europe des Sages ? Que disent les démocraties ? Que dit le général en chef Obama qui dirige la stratégie de son vassal européen ?
Que disent les bonnes âmes de Bruxelles ? Que dit Hollande ? Que dit Fabius ? Que disent les responsables polonais, anglais,  belges, allemands, suédois, italiens ?
Rien. Strictement rien. Bouche cousue. Mais où sont donc passés leur soif de justice, leur goût pour la paix, leurs incantations à la modération ? 
Ils balbutient quand même leur leitmotiv : c’est de la faute à Poutine !

Et qu’est-ce que j’en ai assez, moi, de me faire traiter de pro-russe parce que je refuse de cautionner les mensonges et les crimes et les magouilles de l’Europe, des Etats-Unis, de l’Otan et du FMI !
Les esclaves voient  toujours en filigrane un cheval de Troie dans la pensée de l’homme libre.
Parce que leurs âmes incapables sont binaires : on est « pour » ou on est « contre ». Avec ce schéma-là, elles ne peuvent se faire que le misérable écho du hurlement du plus grand nombre, soit le hurlement des loups qui les commandent à distance.
Pourtant, sciemment ou non, l’Europe est en train de scier la branche sur laquelle elle est assise.
Et la diplomatie américaine se frotte les mains, ouvre tout grand ses poches dans lesquelles se déverseront, après le chaos escompté, des torrents de dollars !
Si tel se concluait ce drame, je me demande aujourd’hui dans quels rangs je prendrais position. Pas du côté des occidentaux, c’est certain. Pas de celui de Poutine non plus. Peut-être de celui des Ukrainiens qui se réclameraient de leur lointain et généreux compatriote, Nestor Makhno.
Autant dire que je resterais certainement le cul sur ma chaise.

Illustration : Philip Seelen

11:34 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : ukraine |  Facebook | Bertrand REDONNET

06.05.2014

Pénombres

merle.jpgA pas de loup s’en va la nuit et j’ouvre un premier œil sur sa dérobade.
Le contour des livres sur les étagères de la bibliothèque est déjà perceptible, quoique encore fort incertain.
La première grive n’a cependant pas sifflé dans les halliers qui bordent ma fenêtre. Alors, je sais à peu près l’heure aux pendules du temps qui passe : silhouettes des livres et silence des oiseaux, entre trois heures et demie et quatre heures.
Je referme l’œil sur le jour qui revient. Je m’en vais un peu, très peu, vers des pensées comme le dos des livres, diffuses, mal définies… Je reviens bientôt et je perçois déjà mieux les dictionnaires, en face de moi. Ce gros, là, en trois volumes, c’est celui des traductions de D. Son voisin, en trois volumes également, c’est celui que j’ai ramené de France, Le Dictionnaire historique de la langue française.
La mélodie de l’oiseau chanteur se coule soudain dans la pénombre, d’abord timide, puis fière et joyeuse.
Il est peu avant quatre heures.
On est demain.
Car le merle s’en mêle, puis l’étourneau, puis tout le petit peuple gazouilleur des passereaux. La lumière qui pend aux rideaux est grise ? Le temps est couvert. La lumière qui pend aux rideaux est bleutée ? Il fait beau.
Aux alentours de quatre heures et demie sans doute. Allons ! Il est temps d’aller saluer ce jour nouveau. Il est temps d’ouvrir les portes, de respirer le vent sur la pelouse fraîchement tondue et d’offrir à la lumière diaphane sa première tasse de café.
Matins de l’est. Matins tranquilles. Matins matinaux.
Encore quelques semaines et la grive aux halliers déploiera son gosier vers trois heures.
Les livres aussi se réveilleront bien plus tôt.
En parfaite harmonie avec l’oiseau des bois et le grand mouvement des choses de la terre.
Mais loin, très loin, de la folie mensongère et guerrière des hommes.
Savoir, toujours, être un naïf. Là demeure une once du plaisir d'exister.

Crédit photographique : Adrien Wehrlé

10:43 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET