30.11.2011
Allez comprendre !
J'ignore bien volontiers, et sans grand tourment moral pour autant, si celles du Seigneur sont impénétrables, mais, beaucoup plus ennuyeux, je suis à peu près certain que celles des hommes le sont.
Je parle des voies, des desseins, des motivations, des plans, des résolutions, bien entendu.
Voilà bien un domaine où les synonymes se ramassent à l'appel.
Le fonctionnement des hommes m'a donc souvent échappé.
Et je me rappelle toujours, chaque fois que je suis face à une situation dont je ne saisis pas exactement tous les tenants et les aboutissants, une anecdote vécue en 1976, à Toulouse.
J'ai habité un temps là-bas....Histoire de rejoindre quelques camarades éparpillés dans les faubourgs gris de la ville rose.
Des couche-tard. On ne se couche jamais avant l'aube quand on attend le grand soir. Des fois qu'il aurait pris du retard en route !
Bref, pour gagner quelques subsides en attendant l'espoir, la journée j'étais pompiste à la sortie de la ville, route de Castres exactement, et c'était l'automne. Un bel automne du sud-ouest. Parfois, si le ciel était vraiment généreux, on apercevait sur la ligne d'horizon, très loin, la fierté nébuleuse des Pyrénées.
Parmi mes chalands quotidiens, je comptais un homme charmant, souriant, et qui habitait la cité voisine. Pour ceux et celles qui connaissent Toulouse, la cité Amouroux. Mon client était un homme originaire du Maghreb.
Il venait chaque jour, il tournait dans ma boutique, inspectait les rétroviseurs, les enjoliveurs, les paquets de bonbons, les bidons d'huile, les lunettes de soleil, les cartes Michelin et tout le fourbi, mais surtout les recharges pour camping-gaz, les petites, les moyennes et les plus grosses.
Il tournait en rond, disait deux ou trois mots agréables et repartait sur un jovial salut...Il ne m'achetait jamais rien.
J'ai fini par me douter qu'il cherchait là quelque chose qu'il ne pouvait pas se payer...Les gestes maladroits, contrits, du voleur à l'étalage, je les connaissais bien. Je n'avais pas fait de formation pour ça, notez bien...Notez seulement que je connaisais bien ce comportement furtif, que je l'avais appris sur le tas et qu'il y a prescription...Depuis le temps..
Cet homme m'était agréable. Je faisais tout pour qu'il parvienne à ses fins. Je sortais, je tournais le dos, je regardais par la baie vitrée les voitures qui descendaient le faubourg Bonnefoy, je proposais à un qui avait fait le plein de lui lustrer son pare-brise, histoire de prolonger mon absence de la boutique...Rien...Jamais rien...
Le gars repartait toujours les mains et les poches vides.
Puis, un beau matin, quand je me suis retourné, il n'était déjà plus là....Èvanoui...Et dans le rayon recharges pour camping-gaz, il y avait un trou, sur l'étagère des moyennes. Ouf, que j'ai fait et que j'ai rigolé...Mais, que je me suis dit, s'il n'est pas plus efficace que ça, mon voleur, il ferait aussi bien de faire comme moi, de trouver vite un petit job à la noix...
En attendant le grand soir.
Dès lors, je ne le revis plus..Et j'étais déçu....J'avais pensé qu'il avait compris ma complicité et qu'il était sûr de manœuvrer là sur un terrain amical, impuni. Notre tacite camaraderie était donc faussée. Je l'oubliais.
Et puis, le voilà qui revient à pas feutrés, en rasant les murs.
Hélas, je n'étais pas seul.
Le patron était là, en bleu de travail, qui comptait ses litres d'essence vendus dans la semaine...
Et mon homme, tout timide, un billet à la main qui s'approche de lui, qui dit d'une petite voix fluette que l'autre jour il n'avait pas de sous sur lui et qu'il a pris une bouteille de gaz quand même et qu'il vient la payer, combien c'est ?
L'œil broussailleux du taulier qui me regarde et m'interroge sévèrement. Non, je ne suis pas au courant.
Le petit voleur paye, le patron encaisse avec ses gros doigts maculés de cambouis, rend la monnaie avec mépris et grommelle méchamment que la maison ne fait pas crédit et moi....
Moi ?
Je suis viré.
Je vais pouvoir me coucher encore plus tard que tard.
J'espère que cet homme n'habite plus une cité dégueulasse, poussiéreuse et bruyante et qu'il n'a plus besoin de bouteilles pour camping-gaz.
J'aimais bien la franchise de sa maladresse. Le code de la pauvreté acculée.
Mais nous ne nous sommes pas compris.
Des remords ? Un jeu ? Un réel besoin et un réel emprunt ? Une morale qui m'était inaccessible?
Je n'en saurai jamais rien.
Image : Philip Seelen
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28.11.2011
Les rêves à tiroirs
Ce sont les plus terrifiants car les plus malins, au sens fort, étymologique du mot. Ils savent se travestir, se nier même en tant que rêves et s’introduire chez vous par la porte négligemment laissée entrouverte du subconscient, pour y tout mettre à l’envers. Je ne sais comment les mécaniciens de l’âme les appellent, si tant est qu’ils les appellent.
Alors, je leur ai donné le nom de rêves à tiroirs.
Je suis un trouillard. J’ai une trouille bleue de la maladie, de celle qui ne finit qu’avec la vie. De la clause rédhibitoire qui signe la fin du contrat.
Il y a quelques nuits, donc, j’étais en consultation chez un médecin, un grand spécialiste. Mais, allez savoir pourquoi, ce bougre de médecin-là, tout spécialiste qu’il fût, me détestait. Ça arrive assez souvent, qu’on puisse me détester, et même que, parfois, tant il ne me déplaît pas de déplaire à certains, j'y mets du mien. Mais là, ce n’était vraiment pas le moment : j’avais besoin d’être rassuré. Ce médecin, donc, eut l’air fort désappointé d’être obligé de m’annoncer que mes analyses étaient excellentes et que le crabe n’était pas venu jusqu’à moi…Il me mit à la porte, fort mécontent. Mais, justement, ne soupçonnant pas encore le degré élevé de sa détestation, ayant seulement conscience d’une vague antipathie, cela m’inquiéta beaucoup. En effet, pourquoi annoncer à un patient qu’il est sauvé du cercueil avec une tête d'enterrement ? Quel était donc cet Esculape au comportement ahurissant?
Je décide donc de consulter à nouveau quelques jours plus tard et demande des analyses plus sérieuses, plus approfondies. Bingo ! Le médecin est enjoué et m’annonce, triomphal, la gueule fendue jusqu’aux deux oreilles, que je suis perdu, que ce n’est plus un corps que j’ai, mais un abominable champ de bataille où ma vie est en train de succomber sous les coups de boutoir de milliers de métastases.
Affreux désespoir ! Mais, aussitôt, l’effet inverse du précédent se produit. Non, que je me dis, c’est une plaisanterie, un médecin n’annonce jamais à son patient qu’il est foutu, perdu, à deux doigts du lit en sapin, en se tapant sur les cuisses ! C’était une plaisanterie, une galéjade - de fort mauvais goût, certes - mais une galéjade quand même ! De très loin, je préfère les canulars, fussent-ils ignobles, aux arrêts de mort !
Je me mis donc en devoir de ne pas le croire et en fut tout rasséréné. Pour peu, je me serais moi-même mis à rire aux éclats de la bonne blague ! Las ! las ! ma compagne était en larmes, elle avait lu les analyses, tout était vrai…Ma vie foutait le camp, ma vie avait commencé de brûler son dernier bout de chandelle ! J’étais effondré, je compris la haine du médecin, sans me l’expliquer. La haine, c’est toujours trop long à expliquer, faut toujours remonter trop loin, digresser, pinailler.
Et puis, je retrouvai soudain le confort en me disant, en rêvant très exactement, que tout ça n’était qu’un mauvais rêve et que j’allais me réveiller, heureux et gai comme un pinson. Mais je me mis à rêver que je m’éveillais effectivement et la maladie mortelle était bien là, le cauchemar était réalité…Des larmes coulèrent…J’avais, avec ce réveil, détruit ma dernière planche de salut.
Je me réveillai en vrai et enfin. Mais pas bien et pas certain du tout que le rêve à tiroirs n’était pas en train de continuer ses sournoises facéties. Pour m’en persuader vraiment, il a fallu que je me lève, que je regarde par la fenêtre la nuit qui courait avec le vent sur la cime des arbres, que j’allume les feux, fasse le café et ouf, que je me mette in petto, en rogne contre les funestes astuces du subconscient.
Et je me suis dit que peut-être, on peut devenir fou en dormant. Inverser les pôles, balancer son conscient dans le subconscient et vice-versa. Vivre ainsi sa vie, communiquer, écrire, tout faire, avec le subconscient. Comme en rêvaient les surréalistes et, bien avant eux, Rimbaud. Et comme on roule avec une roue de secours. Ce qui, peut-être, fit écrire à Chesterton le fameux paradoxe : un fou est quelqu’un qui a tout perdu, sauf la raison.
J’ai raconté mon rêve puissance deux et nous avons évoqué une amie qui, il y a quelques années, a été victime d’un rêve à tiroirs aussi, mais en sens inverse. Un tiroir encore plus pervers, plus mauvais, absolument dramatique.
Dans la réalité, elle était au désespoir car son mari, jeune encore, était condamné. Il est depuis décédé. Elle rêvait à l'époque, rêve récurrent, qu’elle était en train de rêver tout ça, elle rêvait qu’elle s’éveillait, qu’elle se levait, que c’était le matin, que le soleil brillait sur la neige, qu'elle était joyeuse et, qu’en effet, tout ça n’avait été que du domaine d'un affreux cauchemar.
Jusqu'à ce qu'elle se réveille vraiment…
Vous êtes là ? Bon…Tout va bien : vous êtes en bonne santé, je vous le souhaite de tout cœur, la vie est belle et, si vous avez tout lu de ce petit texte, n’ayez crainte, vous êtes vraiment réveillés.
Illustration : Philip Seelen
11:18 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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27.11.2011
Vacances
Mes retours à la maison après quasiment un trimestre de réclusion scolaire, parmi les arbres de mon village et sur les pierres humides de mes chemins, ressemblaient au retour de l'enfant prodige.
J'étais accueilli comme un aventurier qui revenait de loin et qui explorait des terres inconnues. Mes frères m'interrogeaient, ne m'appelaient plus Ronsard mais l'étudiant.
Je me demande encore aujourd'hui où ils avaient bien pu dénicher ce mot, peu en vogue dans nos campagnes. Mais il est vrai qu'ils grandissaient, qu'ils étaient des ouvriers, ou du moins des apprentis, qu'ils allaient se promener le dimanche avec leur mobylette bleue et connaissaient maintenant d'autres gens que je ne connaissais pas. Ils avaient déjà leurs horizons qui échappaient aux miens. Pour moi, le schisme entre le monde dit ouvrier et celui, prétendument intellectuel, a commencé là, sous le toit de ma maison, autour de la table et dans les vagabondages que nous reprenions par les bois et les champs.
Je ne comprenais rien à leur métier, à leurs outils, à leurs pieds à coulisse surtout, dont ils étaient si fiers, capables, disaient-ils, de mesurer l'épaisseur d'un seul de mes cheveux et même d'un poil de mon cul, quand j'en aurai, des poils à mon cul !
J'étais bien d'accord, mais à quoi ça pouvait servir de connaître l'épaisseur d'un cheveu ou d'un poil de cul ?
Ils disaient alors que c'était pour faire des calculs et pour fabriquer d'autres outils et des machines qui fabriqueraient à leur tour des automobiles et des tracteurs. Peut-être même des avions. Ils s'emmêlaient les pinceaux et finissaient par trancher que finalement je ne pouvais pas comprendre ça, moi. Dans mes livres, il n'y avait pas même un seul croquis !
Je crois qu'ils ne savaient pas trop eux-mêmes à quoi ça leur servirait tout ça.
Pour ce qui me concernait, moi non plus d'ailleurs. Quand ils passaient à la contre-offensive en demandant quelle utilité y avait-il à savoir plein de choses, des récitations, des guerres et du latin comme le curé, je disais que c'était nécessaire pour comprendre le vaste monde. Ils s'esclaffaient alors et, entre deux hoquets hilares, disaient que je perdais vraiment mon temps à des conneries. Je n'étais décidément pas sérieux ! Qu'est-ce que j'en avais à foutre du monde ? Je n'irai jamais.
Moi qui pensais savoir si bien argumenter mes causes, même si ce n'était pas toujours de très bonne foi, je bredouillais.
Je ne savais pas non plus, en fait, pourquoi j'apprenais toutes ces choses. Je crois qu'ils avaient un peu raison, mes frères.
J'ai même l'impression d'avoir appris trop, pêle-mêle, sans le discernement nécessaire. De ne pas avoir su trier le bon grain de l'ivraie et de m'être ainsi retrouvé dans la jungle avec une mauvaise boussole, incapable de m'indiquer la bonne piste pour m'en sortir. Sans quoi, je ne me serais pas tant de fois fourvoyé ! Et s'il est vrai que science sans conscience n'est que ruine de l'âme, je crois bien avoir été dénué de celle-ci quand je possédais celle-là et de celle-là quand j'avais celle-ci.
C'est dommage que je les aie perdus de vue, je leur dirais bien volontiers aujourd'hui, à mes compagnons de la première heure. J'aurais l'impression de terminer une discussion ou d'en entamer une autre.
Mais il est vrai qu'ils se sont eux-mêmes fourvoyés, m'a t-on dit, à vouloir couper des cheveux et des poils de cul en quatre. Peut-être alors n'aimeraient-ils pas entendre ça.
Après mes longs enfermements, je retrouvais ma mère qui chantait plus que jamais, qui faisait des plats qui fumaient comme des feux de camp et, les premiers jours au moins, ne me faisait aucune remontrance. Je devais me tenir coi, tout au plaisir de retrouver mes odeurs et mes bruits. Elle ne me demandait pas de parler de ma nouvelle vie monastique, elle ne faisait aucune allusion à ses échanges épistolaires avec le collège, épineux et sur la discipline sans cesse bafouée. Elle n'ouvrait pas mon sac où s'entassaient livres, cahiers et gros dictionnaires.
Ces trois jours anticycloniques écoulés, le ciel se couvrait légèrement, l'ambiance s'abîmait un peu et l'orage éclatait généralement vers le quatrième jour.
Elle appelait alors de tous ses vœux la fin de ces satanées vacances, que je m'en retourne en vitesse à ma forteresse.
Le silence des chrysanthèmes
Déjà mis en ligne en décembre 2009
12:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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26.11.2011
Le pathétique de trois petits mots
Les Polonais, les campagnards surtout, ma vieille et bien attachante voisine par exemple, usent d’une expression terrible pour dire quelqu’un qui s’apprête à passer l’arme à gauche : jest na wykończeniu, il en est aux finitions.
Les finitions…Quel sublime chagrin dans l’allégorie !
La dernière main mise à la maison qu'on vient de construire ou de rénover, quand le gros œuvre, fastidieux, sur lequel nous n'avons pas compétence pour intervenir, est terminé, quand on en est au décor personnel du lieu de vie, qu'on met les plinthes, qu’on choisit la couleur de la salle de bain ou le style des rideaux qui pendront bientôt aux fenêtres.
Ou alors, moins prosaïquement, le dernier coup de pinceau du peintre à son tableau, le dernier mot remplacé, la dernière tournure, plus soignée, de l’écrivain devant ses épreuves avant impression.
Jest wykończeniu…Le pauvre quidam met la dernière touche à son œuvre.
Le campagnard polonais, dans son bon sens, voit-il donc qu’avec la vie, c’est une œuvre qui s’achève ? La plus belle des œuvres. La seule peut-être qui mérite qu’on dise d’elle : c’est un chef d’œuvre ?
C’est ce que j’entends, moi, dans ce jest na wykończeniu, populaire, rustique. Et j’en suis ému jusqu’à me faire monter les larmes aux yeux.
Parce que ces trois mots disent tout du sens exact de la vie. Trois mots au regard desquels tous les autres sont peut-être cruellement dérisoires.
Nous, on dirait plutôt à l’article de la mort, où «article» nous vient du latin articulus, la division du temps, le moment…Et ce qui différencie fondamentalement, tragiquement même, cet «article» latin du «wykonczenie» polonais, c’est que dans le premier cas le moribond subit, n’agit plus, est sous l'emprise du destin, alors qu’en polonais, artiste bravache, il peaufine les derniers instants du voyage.
Jest na wykończeniu. Comment ne pas être amoureux des mots, de quelque racine qu'ils se réclament ?
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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25.11.2011
Un artiste belge
Pierre Schuller, que j'avais rencontré à Vaison-la-Romaine, me gratifie régulièrement du bulletin d'info de l'Association dont il est président, Auprès de son arbre.
Il me fait donc passer ce matin, cette interprétation de Brassens par Jacquy Evrard, que je trouve remarquable, dans le pur style arpèges folk. Comme quoi avec les musiques du poète sétois, on peut tout faire quand on ne s'épuise pas, en pure perte, à vouloir absolument imiter l'inimitable pompe, à contretemps, du maître .
Vous me direz,- ou vous ne me direz rien d'ailleurs, - ce que vous en pensez.
Bonne écoute !
11:01 Publié dans Brassens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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23.11.2011
Le Théâtre des choses dans le Magazine des livres
Stéphane Beau signe un article très positif sur Le Théâtre des choses, dans le Magazine des livres n° 33. Je l’en remercie vivement, lui et la rédaction du Magazine, et vous en livre ci-après le texte.
Entre autres émotions bien compréhensibles éprouvées à la lecture de cet article, il me faut dire que j’ai entamé la première phrase, par un sourire.
Car il semblerait que je sois "un conteur." C’est aussi ce que disait Yves Revert. Et cela me rassure beaucoup, voyez-vous, tout occupé que je suis ces temps derniers à réécrire une vingtaine de contes et légendes du Poitou pour les éditions Gisserot.
J’éprouve quand même quelque difficulté : réécrire est bien plus difficile que d'écrire. J’en détiens maintenant la preuve. J’entends réécrire sans plagier, bien sûr. Réécrire vraiment. Avec sa propre langue.
Mais ça avance, ça avance et, tenant absolument, autant pour moi que pour les lecteurs du livre futur, à faire des textes de qualité, à allier en quelque sorte l'utile à l'agréable, j’y éprouve aussi satisfaction.
Quant au fait que je sois habitué à monter sur scène comme le souligne Stéphane, oui, quoique cela ne me soit pas arrivé depuis un an environ. Je remonterai en octobre 2012 pour un spectacle avec Jean-Jean-Jacques Epron et sur lequel nous travaillons d’arrache-pied en ce moment. Les textes - La Fontaine, Couté, Baudelaire, Villon, Marot, Apollinaire, Bruant- ont été mis en musique par mézigue. Jean-Jacques les chantera et j’accompagnerai à la guitare, soutenu par un sax.
Bon, mais je suis hors sujet et bavard. Je passe le micro à Stéphane.
Géographie
Avant tout autre chose, Bertrand Redonnet est un conteur. Ceux qui le connaissent un peu n’ignorent d’ailleurs pas qu’en plus d’être un écrivain, c’est également un homme qui a, à de nombreuses reprises, tâté de la scène, un homme habitué, armé de sa guitare, à s’adresser en direct à un public, à jouer avec lui et à moduler ses effets en fonction de la manière dont il le sent vibrer. Et cela se ressent dans ses écrits.
Le fait que le titre du recueil de nouvelles qu’il vient de publier nous parle de « théâtre », est à cet égard loin d’être anodin tant la vie pour Bertrand Redonnet semble s’apparenter à un grand théâtre qu’on ne peut guère appréhender autrement qu’en le mettant en scène. D’ailleurs, plus on avance dans la lecture de son recueil et plus on se demande si, chez lui, d’une certaine manière, le théâtre ne compte pas plus que les acteurs eux-mêmes, tant, dans tous ces textes, les héros principaux ne sont jamais véritablement les humains, - qui traversent les récits de manière presque contingente -mais bien les décors, les paysages de Pologne et du Poitou, qu’il nous dépeint avec une poésie et une précision rares.
Car Bertrand Redonnet est un amoureux de la nature. Non. Plus précisément, c’est un amoureux de la « Géographie » convaincu que les hommes et le sol qui les a vu naître - ou qu’ils ont adopté dans leur exil - sont les deux faces d’une même réalité, que la terre n’est pas seulement un support qui se déploie sous leurs pieds, mais que c’est une dimension essentielle, au sens propre du terme, de leur sensibilité, de leur psychologie, en un mot, de leur être. Les héros des dix nouvelles réunies dans Le Théâtre des choses apparaissent ainsi indissociables de l’environnement dans lequel ils vivent. Ils en sont en quelque sorte des éléments «naturels», finissant parfois par faire corps avec la terre même, comme dans les nouvelles intitulées Souricière et Résurgences.
Cette approche terrienne de la nature humaine, qui confère à ses personnages une dimension quasi mythologique, est une des grandes forces de l’écriture de Bertrand Redonnet et apporte à son volume une épaisseur et une cohérence qui manquent souvent dans ce genre de recueils.
Magnifique conteur, donc, Bertrand Redonnet est aussi un brillant écrivain et c’est cette double qualité - qui n’est pas si courante que cela dans le monde des lettres, malgré ce qu’on pourrait penser, tant les auteurs semblent souvent accorder plus d’importance au fait de s’écouter parler qu’à celui d’être entendus -qui donne toute leur puissance à ses nouvelles. Car si ses textes, qu’on s’imagine très bien lire devant un parterre d’amis, le soir au coin d’un feu de cheminée, relèvent bien d’une certaine oralité, ils n’en sont pas moins merveilleusement écrits dans une langue qui n’a rien à envier aux illustres auteurs - tels que Maupassant qu’il cite comme modèle - qui ‘l’ont précédé dans ce genre littéraire si difficile à maîtriser. Après nous avoir séduit avec son roman Zozo, chômeur éperdu, puis avec Géographiques, un dialogue philosophique publié il y a peu de temps aux éditions Le Temps qu’il fait, Bertrand Redonnet confirme donc avec Le Théâtre des choses, qu’il possède plus d’une corde à sa lyre et que son talent s’adapte sans soucis à tous les modes d’écriture.
Stéphane Beau
Le Magazine des livres, N°33, Décembre 2011/Janvier 2012
12:37 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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22.11.2011
JLK et le Théâtre des choses
Je n'avais point vu passer la note en chemin numéro 27 de l'écrivain des hautes terres, note qui fait agréablement allusion au Théâtre des choses.
Je te remercie, Jean-Louis, et, au vu du plaisir qu'un lecteur de ton tonneau semble avoir pris à lire mon recueil, je suis ce soir, on peut bien le dire comme ça, fier.
La bise à Phil.
15:24 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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21.11.2011
Brassens : les mots du cygne - FIN -
J’en termine donc aujourd'hui de cette mise en ligne entamée en janvier dernier, avec une interruption quand même entre juin et août.
Je la termine par le texte qu’on donne généralement pour être le dernier de Brassens
Reprendre page par page un livre écrit en 1999/ 2000, il y a donc 11 ans, a quelque chose de fastidieux, certes, mais aussi quelque chose de concluant :
1) D’abord, j'ai bien senti que si j’avais dû écrire ce livre en 2011, je ne l’aurais pas écrit comme ça. C’est certain. Au niveau de l’expression surtout. Mais c’est une constatation qui vaut pour à peu près tout ce que nous écrivons.
2) Ce dont je me suis aperçu surtout, c’est combien nous avions changé d’époque et combien ce livre, dans la façon dont je l’avais conçu et avec quels matériaux je l’ai écrit, ne correspond plus aujourd’hui aux sources de notre savoir à la con.
Avant d’entamer la rédaction proprement dite de cet ouvrage, j’avais pris des notes et consulté des livres, des dictionnaires et des encyclopédies pendant presque un an, de janvier 1999 à novembre. Cette recherche m‘avait passionné. J’ai d'ailleurs conservé toutes les notes prises à l'époque, quelque 300 pages. Pour plus de clarté, je vous ai joint la bibliographie.
Aujourd’hui, mesdames et messieurs, un petit coup de clic sur Wikipédia, sur Google ou ailleurs, et hop, terminé…On survole, on choisit… On fait le fier. On ne feuillette plus. On clique, on clique…Même pas besoin de carnet et de stylo… Un rapide copier/coller, et l’affaire est dans le sac. Et ça brille, en plus !
Aujourd’hui, donc, je mettrais peut-être trois semaines à rechercher et à noter ce que j’ai recherché et noté pendant un an.
J’en éprouve un sentiment mitigé. Une sorte de découragement peut-être, une nostalgie, et une sourde colère contre les imbéciles heureux du «Tout internet».
Passéiste ? Un peu, oui…Et fier de l’être. Car si Internet est un outil performant, incontournable pour certaines choses, il n'en reste pas moins l'outil des ignorants pressés de passer pour savants, et à bon compte...
Je pourrais aujourd'hui faire publier ce livre en numérique. J'y ai pensé à l'époque où Bon n'avait pas encore, pour moi, mis bas les masques. J'en ai aujourd'hui la possibilité ailleurs.
Me manque le principal : la franche envie. Parce que c'est un livre décalé de l'esprit internet, une recherche d'avant homo internetus.
Il reste, lecteurs, que si j'ai pu vous procurer quelque plaisir en vous offfant ce texte par "petites goulées" - selon le mot de Brigitte Célérier du temps où elle passait encore par là- alors, je ne me serai pas livré inutilement à cette activité de recopiage, in fine quelque peu monastique.
Salut !

Jeanne Martin
Moi, la première à qui
Mon cœur fut tout acquis
S’appelait Jeanne Martin,
Patronyme qui fait
Pas tellement d’effet
Dans le Bottin mondain.
Mais moi j’aimais comme un fou
Ce nom si commun,
N’en déplaise aux minus.
D’ailleurs, de parti pris,
Celle que je chéris,
S’appelle toujours Vénus.
Hélas un béotien
A la place du sien
Lui proposa son blase
Fameux dans l’épicerie
Et cette renchérie
Refusa pas, hélas !
Et j’eus ma troisième tristesse d’Olympio,
Déférence gardée envers le père Hugo.
Au tout début, il y eut la canne de Jeanne. Il y eut aussi en 1962, Jeanne, deux hommages à l’amie et la confidente de toujours, Jeanne Le Bonniec.
A la toute fin, comme un tendre clin d’œil posé sur la dernière page des cahiers de l’artiste, voici un poème, tout fait d’une délicate nostalgie et qui porte le prénom de celle qui accueillit le jeune homme à Paris, lui offrit le gîte et le couvert, pour qu’il puisse entièrement se consacrer à sa plume.
La première qui a cru en lui.
Alors qui es-tu, toi, Jeanne Martin ?
Une astuce du poète, une rencontre de jeunesse, une imagination sublimée ?
Peu importe.
Brassens fait de Toi le symbole de la jeunesse enfuie et des choses de la vie qui évoluent, qui changent, qui se débaptisent, ne nous laissant que les brumes un peu mélancoliques du souvenir.
Le temps s’enfuit.
La ville où est née le poète, Cette, est devenue Sète.
La rue où il est né, au 54 rue de l’Hospice, porte maintenant le nom d’Henri Barbusse, écrivain d’inspiration communiste rendu célèbre en 1916 par Le feu, œuvre réaliste sur la vie des combattants des tranchées.
Et puis, Jeanne, une Jeanne dont on ignore tout, a contracté mariage avec un jeune freluquet, délaissant ce nom si commun mais qui chantait si bien à son oreille.
Quelqu’un, depuis longtemps, guette le poète et l’attend dans l’ombre.
Brassens ne reconnaît qu’à peine son monde, réel ou imaginaire.
Il ne pouvait guère mieux nous transmettre le chagrin qu’il en éprouve de s’en sentir peu à peu exclu, qu’en faisant allusion à Olympio.
C’est en effet sous le nom d’Olympio que se désigne Victor Hugo dans différents poèmes des recueils, Les Rayons et les ombres, Les chants du crépuscule, Les Voix intérieures ou encore Les Feuilles d’automne.
En fait, Hugo parle de lui et s‘adresse à lui-même, Olympio étant dans ces poésies le lien qui unit le «Moi» au «je», comme dans Tristesse d’Olympio qui évoque les amours entre le poète et la jeune actrice, Juliette Drouet.
L’artifice permet d’aller au fond de soi-même en évitant le «je» brutal et quelque peu indécent dans les confidences, indécence qu’on a tant reprochée aux romantiques. C’est à la fois un procédé de modestie (qualité assez rare chez Hugo) et une manière de se tenir à l’écart : «je me raconte intimement en vous parlant d’un autre.»
Olympio est le personnage dialectique capable de résoudre la contradiction du discours intime.
Plus tard, Hugo abandonnera Olympio, et, avec plus de force et de maturité, célébrera ses états d’âme en assumant complètement le «je».
FIN
Salut, Monsieur Brassens, et qu’aux grandes ripailles de l’éternité, ton âme se soit installée à la même table que celle de François Villon, de Jean de la Fontaine, de Rabelais, d’Hugo, d’Apollinaire et de Rimbaud.
Tes amis de toujours.
Manuscrit terminé le 22 août 2000, édité en avril 2001 (première édition) puis en mai 2003 (deuxième édition)

BIBLIOGRAPHIE
Auteurs consultés, ouvrages cités
- Pierre Abélard : Sic et non
- Guillaume Apollinaire : Alcools / Les Onze mille verges
- Honoré de Balzac : Le père Goriot
- Baudelaire : Les fleurs du mal
- Nicolas Boileau : Discours au roi
- Bonaventure des Périers
- Alphonse Bonnafé : Brassens, poésie et chansons
- Brantôme
- Buffon : Histoire naturelle
- Louis-Ferdinand Céline : Mort à crédit
- André Chénier : Elégies
- Pierre Corneille : Le Cid
- Démocrite
- Diderot : Le neveu de Rameau
- Alexandre Duval : Les Héritiers
- Jean-Pierre Claris de Florian : Fables
- Jean de La Fontaine : Fables
- Antoine Furetière : Le dictionnaire universel
- Jean Giraudoux : Amphitryon 38
- Pierre Guiraud : Les locutions françaises
- Hébert : Le Père Duchesne
- Homère : L’Illiade et l’Odyssée
- Victor Hugo : Les Misérables/Les Chants du crépuscule/ Le dernier jour d’un condamné
- Alphonse de Lamartine : Ode à Némésis
- Paul Léautaud : In Memoriam/ Le petit ami
- Stéphane Mallarmé : L’Azur
- Clément Marot : Le Blason du beau tétin
- Molière : Don Juan/Amphitryon/ L’Amour médecin/Tartuffe
- Michelet : Histoire de la Révolution française
- Max Nettlau : Histoire de l’anarchie
- Frédéric Nietzsche : Le gai savoir / Ainsi parlait Zarathoustra
- César Oudin : Les curiosités françaises
- Blaise Pascal : Pensées
- Charles Perrault : Contes
- Jacques Prévert : Paroles
- L’abbé Prévost : Manon Lescaut
- Marcel Proust : A la recherche du temps perdu
- François Rabelais
- Jean Racine : Bajazet
- Jean-François Régnard : Les folies amoureuses
- Arthur Rimbaud : Œuvres complètes
- Jean-Paul Sartre : Les Mouches
- Madame de Sévigné : Lettres
- Paul Scarron : Le roman comique/ L’Enéide
- Schopenhauer : Sur les femmes
- Jules Vallès : L’insurgé
- Varron : Les satires Ménippée
- François Villon : Le testament
- Vincent voiture
- Jaroslav Vrchlicky : Les Fenêtres dans la tempête
- Zo D’Axa : L’en dehors
DICTIONNAIRES ET ENCYLOPEDIES CONSULTES :
Jean-Claude Bologne : Dictionnaire commenté des expressions d’origine littéraire - LAROUSSE - Collection Le souffle des mots - Edition mai 1999
LAFFONT- BOMPIANI - Dictionnaire encyclopédique de la littérature française - Robert LAFFONT - Collection Bouquins - Edition mars 1999
Alain REY - Sophie CHANTEREAU - Dictionnaire des expressions et locutions - LE ROBERT - Edition avril 1995
Alain REY - Marianne TOMI - Tristan HORDE - Chantal TANET - Dictionnaire historique de la langue française - 3 volumes- LE ROBERT - Edition mars 1999
Encyclopédie UNIVERSALIS : 1997
Encyclopédie ENCARTA : 1997 -
LE LITTRE : Dictionnaire de la langue française classique - Edition de référence : entre 1873 et 1877 -
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17.11.2011
Les sept péchés capiteux
Ce que je pourrais faire, je ne le veux pas vraiment, tant c’est dérisoire.
Ce que je voudrais faire, je ne le peux vraiment pas, tant c’est grandiose.
Me resterait plus qu’à fermer ma gueule, si ne m'animait cette dernière grande qualité : l’orgueil.
Ce qu’on m’offre à goûter des joies de ce monde est délicieux. Plus exactement ce que j’arrive à voler à ce monde en ne suivant pas exactement ses misérables patins. Mais c’est tellement insuffisant, tout ça ! Je reste toujours sur ma faim. Mon espoir s’appelle donc gourmandise. Une gourmandise à la Cousin Pons.
Je suis pauvre. J’ai toujours été pauvre, il m’a toujours manqué dix sous pour faire un franc. J’ai eu beaucoup de dettes. On en a eu beaucoup aussi à mon égard qu’on n’a jamais cru bon d'honorer. Si je n’ai cependant jamais sombré complètement, en guenilles et le cul sur le trottoir, je le dois à la grande précaution avec laquelle j’ai su sauvegarder mes quelques miettes : l’avarice.
J’aime l’amour, beaucoup, j’ai aimé le vin, beaucoup trop, et tous les plaisirs de la table, rarement assez. Bref, j’aime tout ce qui fait que je suis certain de ne pas être encore crevé sans avoir besoin de me pincer la joue. Je suis vautré dans la luxure.
Je ne suis pas très patient - que voulez vous ? -, le monde est trop con pour moi ou alors, je suis trop con pour lui, allez savoir !
Heureusement, pour que jamais ne me passe par la tête l’idée saugrenue de m'aller pendre à une branche de chêne, j’ai un garde-fou terrible : la colère.
J’ai envie de vivre longtemps, j’ai envie d’écrire des livres intelligents, j’ai envie qu’on m’aime, j’ai envie de ne pas être malade, j’ai envie qu’il fasse beau, j’ai envie de rencontrer de nouveaux amis, j’ai envie d’aider par mes modestes moyens celui qui souffre de solitude, j’ai envie d’aller faire un tour dans mon pays, j’ai envie de chocolat, j’ai envie de pisser, j’ai envie, j’ai envie, j'ai envie.
Bref, je ne suis qu’une envie !
Ô, lecteur, mon frère et mon complice, toi qui lis ce matin les sept péchés qui m’accablent et dont découlent tous les autres, est-il besoin que je te dise - n’est-ce pas assez clair ? - combien, intellectuellement, je suis un feignant ?
Image philip Seelen sur un texte de Thomas Taquin
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16.11.2011
Un plus un plus un plus un autre
Les feuilles à l'agonie d’un érable délabré, jauni, se balançaient dans l’air, tout autour. Des feuilles lourdes, imprégnées de brouillard. C’est toujours comme ça, l’automne de novembre. Avec un vent froid, pas encore coupant, juste menaçant et qui pénètre les vêtements. Frissons.
Silence aussi. C’est toujours comme ça dans les cimetières de l’automne. Du silence. Pas encore définitif, juste prémonitoire et qui pénètre l’âme. Frissons.
Le ciel était gris. Le ciel est toujours gris dans les brouillards de novembre au-dessus des cimetières. Frissons.
Devant la tombe recouverte de chrysanthèmes multicolores, trois hommes baissaient la tête. C’est toujours comme ça dans les cimetières de l’automne sous un ciel gris devant une tombe, quand le vent est froid et qu’il y a du silence. Des hommes baissent la tête. Pas complètement encore. Juste une inclinaison. Frissons.
Le croyant priait, tout à sa douleur contradictoire, mêlée d’espoir. Il invoquait son dieu et demandait pardon. C’est toujours comme ça, quand on a un dieu. On demande pardon.
Le croyant approximatif, à peine convaincu, priait aussi, plus ostensiblement que l’autre, et il joignait les gestes à ses murmures, se signait et se re-signait encore. Parfois, sa pensée trop libre s’évadait de son maintien, il songeait qu’il faisait froid, bientôt l'hiver, et que le monde était bien cruel d'avoir mis là son tendre ami…Puis il revenait à ce qu’il savait le mieux faire devant une tombe : il murmurait. C’est toujours comme ça quand on est approximatif. On murmure. On vit tout entre le silence et la parole.
L’athée ne savait quoi faire de ses mains, de ses pieds, de sa tête, de ce froid, de ce gris, de ce silence, de ces murmures. Son front était baissé, mais à grand renfort de volonté. Il fouillait dans ses poches, trouvait ça inconvenant, tapait du pied, se grondait in petto, regardait ailleurs des oiseaux qui furetaient sur les allées désertes, et revenait sur le nom de son ami gravé dans la pierre, entre deux fleurs transies.
Il déplorait la fuite du temps. Fuite qui tue. Et cet horrible, cet inconcevable, ce terrifiant plus jamais tournoyait dans son cœur comme tournoyaient dans l’air les feuilles jaunies de l’érable mouillé.
Des larmes ruisselaient le long de ses joues maigres.
C’est toujours comme ça quand on est athée. On n’a rien à répondre à l’absurde des choses. Alors il arrive que des larmes ruissellent, suivent les rides des joues, mouillent le menton et tombent dans le vide.
10:08 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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15.11.2011
Brassens : les mots du cygne
Chansonnette à celle qui reste pucelle
Certes, si te presse
La soif de caresses,
Cours, saute avec les
Vénus de Panurge.
Va, mais si rien n’urge,
Faut pas t’emballer.
Mais si tu succombes,
Sache surtout qu’on peut
Etre passée par
Onze mille verges,
Et demeurer vierge,
Paradoxe à part.
Cette tendre ballade, jouée en accords mineurs, célèbre le libre arbitre en amour.
Car si l’évolution des mœurs et des mentalités fait que les tendresses juvéniles ne sont plus interdites par les froides valeurs de la morale conventionnelle, le poète ne voudrait pas pour autant que l’adolescence confonde cette levée de l’interdit social avec l’obligation de le transgresser.
Une aliénation ne se dépasse pas par la pratique systématique de son contraire. C’est là un principe qui ne vaut pas seulement pour la sexualité juvénile… S’adressant à une adolescente, Brassens lui suggère donc de ne point succomber à la mode libertine, mais de n’obéir qu’à ses désirs.
Et puis, la virginité, celle qu’on offre à l’âme que l’on croit sœur et rencontrée au hasard des chemins, c’est bien autre chose. Brassens l’a dit par ailleurs : Quand Cupidon s’en fout, on peut perdre la vertu mais pas la tête. Et c’est bien dommage.
Pour le redire ici, il use d’un habile jeu de mots entre les onze mille verges et les onze mille vierges, par une double allusion à Apollinaire et à une légende de l'église catholique .
En 1907, Guillaume Apollinaire, par nécessité d’argent nous dit-on, publie sous le manteau deux romans pornographiques, «Les exploits d’un jeune Don Juan» et « Les onze milles verges», ce dernier texte constituant une sorte de négation de la vie humaine, dans un monde complètement démentiel fait d’angoisses et de fantasmes nauséeux, voire sadomasochistes, et qui annonce Michaux et toute l’école surréaliste, mot qu’Apollinaire sera d’ailleurs le premier à employer pour qualifier, en 1917, le drame qu’il vient d’écrire, «Les mamelles de Tirésias».
Le titre choisi par Apollinaire, Les onze mille verges, est un détournement d’une légende qui enthousiasma la chrétienté, et qui, à la fin du Moyen-âge, inspira de nombreuses œuvres d’art, Les Onze mille vierges.
La fable prend sa source à la fin du IVe siècle, à Cologne. C’est là qu’un certain Clematius y restaura une basilique où auraient été ensevelies des vierges martyrisées au cours du siècle précédent.
Clematius inscrivit la date de ses travaux mais ne donna aucun nom aux prétendues pucelles. C’est au IXe siècle que des religieuses voulurent raconter l’histoire des martyres. Elles leur donnèrent alors des noms, parmi lesquels figurait celui d’Ursule. Elles en comptèrent onze, puis, par une erreur d’interprétation des chiffres romains, onze mille.
A la fin du Xe siècle cependant, la légende avait pris totalement corps. Ainsi Ursule, fille du roi de Grande Bretagne, aurait été demandée en mariage par le fils du roi d’un peuple barbare.
La demande ayant été agréée, Ursule est entourée de dix compagnes et chacune d’elles est accompagnée de mille vierges pour faire pèlerinage à Rome.
C’est au retour de leur saint périple, alors qu’elles descendent le Rhin après Cologne, qu’elles font la rencontre des Huns, conduits par Attila. Lequel, comme chacun sait, ne faisait pas dans la dentelle…Ce que chacun sait aussi, c'est que le sauvage au célèbre catogan ne pouvait déjà être en train de flâner sur les rives du Rhin au IIIe siècle, puisqu'il n'y vint qu'au Ve (vers 450). Mais bon, si ce n'était lui, c'était peut-être son frère.
Ursule ayant bien entendu refusé la demande en mariage que ne manqua pas de lui faire le cruel, mais cependant fort galant barbare, les onze mille vierges sont massacrées sur-le-champ. Là oui, on peut reconnaître Attila. J'en conviens...
Même si cette fable manichéenne au possible ne contient sans doute pas une once de vérité - mais une fable est une fable - on chercha néanmoins à la faire entrer dans l’Histoire à plusieurs reprises et particulièrement en 1106, quand de nouveaux fossés furent creusés autour de Cologne et qu’on y découvrit les nombreux ossements d’un antique cimetière.
A grands coups de fausses inscriptions et d’interprétations fantaisistes, on tenta en vain d'attribuer ces restes aux onze mille vierges d’Ursule.
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14.11.2011
DES IDÉES REÇUES
tamponnées, digérées et recrachées un peu partout, etc.et etc

Chapitre III
C’est vrai, je le concède à la pensée intellectuelle de bon goût : ils ont parfois l’air effrayants avec leur tenue de camouflage de guerrier à la ramasse, tenue qui ne camoufle d'ailleurs rien du tout de leur âme grossière, avec aussi leur casquette à la noix, leur face rubiconde, congestionnée par une chère trop riche et trop arrosée, leur fusil flambant neufs et leurs affreux clébards. Je le concède d’autant plus volontiers que je n’ai jamais chassé de ma vie.
Gamin cependant, j’ai piégé et j’ai vraiment aimé ça. Quand l’hiver océanique consentait enfin à offrir quelque velléité hivernale, avec un peu de gel suspendu aux buissons et une fine couche de neige sur les champs, que les grives erratiques et les merles noirs venaient alors picorer des restes de fruits blets sous les pommiers des jardins, j’aimais tendre mes pièges et capturer des oiseaux. Ma mère les faisait rôtir au souper, avec quelques pommes de terre parfumées au beurre. Un régal, d’autant qu’il m’en souvienne ! Mais plus encore qu’un plaisir gustatif, une espèce de satisfaction atavique du trappeur se nourrissant des fruits de sa chasse. Le sentiment préhistorique d’un cueilleur avant sa révolution néolithique, sans doute. Une sorte d’aventure dans un monde où elle n’était, déjà, plus guère de mise.
On m’opposera - en pure perte car je me le suis souvent opposé moi-même - que le fait de tuer des oiseaux est profondément déplorable. C’est un peu drôle, ça ! Car voilà un procès qu’on ne fera jamais, du moins que je n’ai jamais vu faire, au «taquineur de goujons», comme si le fait que la proie évolue dans un autre élément que le nôtre, l’eau, dispensait les cœurs purs de la moindre culpabilité. Tuer un lapin ou un faisan, c’est barbare, planté un hameçon dans la gorge profonde d’un brochet en lui arrachant les branchies au passage, non. Mais peut-être est-ce tout simplement le choix des armes : le fusil, la poudre, la cartouche, le plomb, la balle, la détonation, évoquent la guerre ou le crime, alors qu’on on n’a jamais vu un assassin prendre sa victime avec un hameçon, ni les hommes s’entre-tuer gaillardement sur les champs de bataille à coups de cannes à pêche et à grand renfort de moulinets.
Je ne cherche point à trouver des arguments à la chasse. En quoi une activité ancestrale, primaire, fondamentale, au départ, du clan humain, et plus récemment, un des acquis les plus populaires de 89, aurait-elle besoin de mes arguties ? Et puis, je fus un temps forestier de mon état et je pratiquais dans des parcelles boisées de plusieurs hectares des coupes franches, étroites, pour, entre autres, faciliter le passage des chasseurs. J’ai alors vu le garde-forestier venir la veille d’une journée de chasse organisée - journée que le propriétaire des lieux faisait payer fort cher - poser des poules faisanes et des coqs, ça et là, le long de mes allées, en les endormant, la tête sous une aile et en les faisant un moment tournoyer. Pour être sûr que les oiseaux seraient encore dans les parages le lendemain matin et que ces corniauds de chasseurs en auraient pour leur argent et leurs coups de fusil. Lamentable. Mais ce n’est pas là, la chasse. Ce n’est là qu’une dépravation de la chasse par le profit, l’argent, l’appât du gain, la destruction du vécu en image de vécu comme dans tous les autres domaines. Comme, par exemple, en Camargue, quand les gardiens à cheval, bien chapeautés et tout vêtus de jean et de cuir, rassemblent un troupeau de bovillons, non pas parce qu’ils ont besoin de rassembler un troupeau de bovillons, mais pour que le touriste vive une carte postale.
Ce que je cherche, donc, c’est à contredire, comme j’ai tenté de le faire pour le football, l’esprit systématique du contre, sans qu'aucune réflexion critique en amont ne soit opérée, dans l’ignorance souvent complète du sujet auquel on s’oppose, comme ça, simplement, pour hurler avec les loups de la bonne meute, écologistes prétendus, raffinés de salon et des arts et des lettres, gôgauche melliflue et tutti quanti.
Au nord de la Pologne, à une centaine de kilomètres de chez moi, se déroule la dernière et véritable grande forêt de toute la plaine européenne. Un temple de la mémoire naturelle, un témoin archéologique quasiment en l’état, de ce que fut jadis le continent. J’y vais parfois. J’ai récemment, et exceptionnellement, été admis dans ce qu’on appelle la réserve biologique intégrale. Cette forêt me hante par sa majesté primitive, son ombre intacte sillonnée par les loups, les bisons et autres grands animaux, la splendeur de son absence humaine. Et je me suis demandé : pourquoi cette forêt-ci, à cheval sur deux pays, plutôt qu’une autre, a-t-elle été sauvée du désastre de la hache et de la charrue ? La réponse est claire, elle m'a été donnée par les gens de la forêt eux-mêmes : cette forêt a été épargnée tout au long des siècles parce qu’elle était le terrain de prédilection des tsars pour leurs chasses. Interdiction absolue y était faite d’en polluer la moindre harmonie.
Une forêt sauvegardée pour le privilège des grands au détriment du pauvre peuple, me direz-vous, dans un premier réflexe d’homme ou de femme qu’anime un grand et légitime souci de justice sociale. Procès d’intention, dirais-je alors. Si la planète recèle encore ça et là de semblables bijoux posés sur leur écrin primitif, ce n’est certes pas, historiquement, au bon peuple qu’elle le doit, mais bien à la hiérarchisation honnie de la propriété non moins honnie. On peut en penser ce que l’on veut, on ne peut en revanche, au risque de sombrer dans un révisionnisme bêtifiant de communiste à la ramasse, nier l’origine de la sauvegarde des grandes forêts de ce monde. Sans la chasse seigneuriale, la forêt de Białowieza aurait, comme toutes les autres en Europe, subit le démantèlement que l’on sait.
Alors, messieurs et mesdames les puristes, un peu de gratitude pour ces pauvres bougres, quelque peu misérables dans leur choix, il est vrai, mais qui ne commettent somme toute que le crime de vouloir refaire, dans un monde où tout est avili, déformé et où toute activité humaine a été vidée de son sens, les gestes d'une longue histoire.
Et j’en reviens à cet acquis de 89 auquel je faisais allusion tout à l’heure, et j’en reviens, du même coup, aux Paysans de Balzac. La grosse contradiction entre propriété seigneuriale d’antan et propriété passée aux mains du peuple par voie d’expropriation et d’émissions anarchiques d'assignats, y est magistralement mise en scène. Les grands espaces forestiers bradés aux gens du peuple, se voient soudain la proie des haches et du massacre sans discernement, et bientôt, de l’immense forêt, ne reste plus que des lambeaux éparpillés sur un désert.
Mon propos est donc historique, pas de valeur.
Mon propos ne cherche pas à plaire aux idéologues de tous bords, à la bonne conscience, et, quitte à me faire, une fois de plus, l’avocat du diable, je dis donc que sans la chasse, moyen de survie d'abord, puis noble tradition, dès le Haut Moyen-Âge, la planète n’aurait plus compter que des bosquets cacochymes pour abriter une faune et une flore, que les ennemis de la chasse, justement, veulent aujourd’hui tant protégées !
Contradiction. Il nous faut vivre, nous n’avons pas le choix, avec ces contradictions qui ne vont pas toujours dans le bon sens du bon sens.
Encore faudrait-il savoir réellement où veut nous conduire le bon sens. Il arrive qu'il échoue dans les impasses de la contre-vérité. Par commodité. Pour le confort d'un monde aux couleurs bien tranchées.
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13.11.2011
De l'autre côté de la mémoire

Je la reconnaissais, la rivière. C’était celle dans laquelle je pataugeais enfant. Celle de tous les opprobres quand je rentrais les chaussettes noyées de ses eaux froides. La Bouleure. On disait alors, par métonymie spontanée sans doute et quand chaque pas gargouillait dans les galoches, qu’on avait boulé.
Il me fallait éviter la rivière à tout prix, donc tamponner un peuplier. Je n’avais pas le choix. La peur des punitions était plus forte que la peur du choc frontal. Je préférais, je m’en souviens nettement, m’écraser contre l’arbre plutôt que d’affronter le courroux maternel.
Je visai donc un arbre énorme, je fermai les yeux, mon galop s’accéléra encore et mon corps sembla prendre du poids.
Je trébuchai, heurtai tangentiellement le tronc et dans le choc une profonde blessure s’ouvrit à l’arcade sourcilière qui dégoulina tout rouge.
Comme un ricochet, je sombrai corps et âme dans le cours d’eau.
Ce fut étrangement chaud et ma plaie se referma aussitôt en une large cicatrise qui barrait mon visage, de l’œil jusqu’au menton. Je n’étais pas mouillé comme si mon corps se fût soudain revêtu des plumes d’un cygne.
Je me hissai sur l’autre berge, très à l’aise. Des gens que je reconnus pour avoir habité les mêmes chemins que moi, applaudissaient et riaient aux éclats.
D’autres, sinistres, que j’avais croisés pêle-mêle dans ma vie, des femmes ou des hommes que j’avais oubliés même, des passants insignifiants de ma mémoire, interchangeables, me montraient du doigt et semblaient vouloir me livrer à je ne sais quelle vindicte.
Il faisait un soleil éclatant au zénith et les prés bas sentaient fort la menthe sauvage.
J’étais en culottes courtes. Ma chemise était déchirée, de la morve me pendait au nez et j’avais chaud. Très chaud.
Quoique cautérisée et comme déjà ancienne, l’indélébile blessure me défigurait et me donnait l’air patibulaire d’un tueur.
Je n’ai pas aimé ce rêve.
Je n’aime pas les rêves qui, comme les rivières, coulent de source.
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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12.11.2011
Brassens : les mots du cygne
Honte à qui peut chanter
Honte à cet effronté qui peut chanter pendant
Que Rome brûle, elle brûle tout l’temps,
Honte à qui malgré tout fredonne des chansons
A Gavroche, à Mimi Pinson.
A tous ceux, de moins en moins nombreux il est vrai, qui ont fait le reproche à Brassens de ne s’être engagé dans aucune grande bataille de son temps, alors qu’à mon sens la puissance de son verbe s’était engagée dans toutes, il faut lire, ou encore mieux chanter, ce poème.
On a fait grief au poète, évadé du STO, d’avoir continué dans l’ombre à sculpter ses rimes alors que l’heure était au combat et à la résistance. Quelque trente ans plus tard, on lui demandera pourquoi il était absent des barricades de mai 68, ce à quoi, hospitalisé pour des coliques néphrétiques, il répondra avec grand humour : Je faisais des calculs, monsieur !
Brassens a dit partout et toujours que le seul moyen qui était à sa portée pour combattre la connerie humaine et la méchanceté, c’était la poésie et le son de sa lyre.
Il a déjà crié son dégoût des tueries avec La guerre de 14-18. Pathétiquement, il a chanté l’absurdité de la guerre avec Les deux Oncles, une de ses chansons les plus controversée. Il a maintes fois affirmé son refus de mourir pour des idées :
Car à forcer l’allure, il arrive qu’on meure
Pour des idées n’ayant plus cours le lendemain.
Il faut être clair. Brassens ne dédaigne pas ceux qui s’engagent dans un combat qui leur semble juste. Simplement, il leur reproche de vouloir à tout prix y engager les autres, comme si leur vision des choses et leur manière de s’opposer au monde étaient universelles.
Ce procès de non-engagement est d’autant plus mal fondé que Brassens s’est toujours inscrit en faux contre la violence, l’injustice, l’hypocrisie et les diverses aliénations. Partout sa plume a placé l’homme et son bonheur au cœur de ses préoccupations. En 1952, il donnait un magistral pamphlet contre la peine de mort avec Le gorille. Trente ans avant l’abolition de cette peine de mort. Pas engagé, ça ?
Sa lutte à lui, comme à bien d’autres, c’était d’abord l’intelligence et une certaine idée de la bonté, traduites en vers, en rythmes et en rimes.
Cette arme serait-elle moins redoutable qu’une autre ?
Si cela était, pourquoi alors tous les dictateurs du monde, à toutes les époques, ont-ils, avec le viol des femmes, toujours commencé à exercer leur pouvoir ordurier en coupant les ailes à la poésie, à la connaissance et à l’art de s’exprimer ?
Pourquoi le livre a-t-il toujours été l’ennemi numéro un du pouvoir totalitaire ?
Et quand la fumée des canons s’est dissipée, quand la poussière du temps a fait son deuil de tous les morts, l’histoire ne conserve-t-elle pas alors l’écho retentissant de la révolte des plumes ?
Eh bien, oui ! Pendant que les hommes s’entre-tuaient, en Espagne, partout dans le monde, en Indochine, en Algérie, le poète composait dans l’ombre.
Prenant le contre-pied de Lamartine, il persiste, signe et crie haut et fort ne pas en avoir honte.
Car dans son «Ode à Némésis», déesse de la vengeance chargée de rappeler à chacun le rang qu’il doit tenir, Lamartine s’insurge contre le rôle assigné au poète en période de lutte.
A ceux qui lui reprochent de vouloir se mêler de politique, il oppose son droit à participer aux combats pour la liberté et la citoyenneté. Brassens, en butte au reproche exactement inverse, détourne donc tout naturellement en antiphrase les vers fougueux de Lamartine :
Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle,
S’il n’a l’âme et la lyre et les yeux de Néron,
Pendant que l’incendie en fleuve ardent circule
Des temples aux palais, du Cirque au Panthéon !
Alphonse de Lamartine - Méditations poétiques - Ode à Némésis
Déférence gardée pour le poète bourguignon, nous ne saurions cependant avoir la même estime pour l’homme public. Car on sait que Lamartine avait de grandes, de très grandes ambitions politiques. Membre du gouvernement provisoire en tant que ministre des affaires étrangères, il alla jusqu’à se présenter à l’élection présidentielle où il échoua avec assez de fracas.
Criblé de dettes à la fin de sa vie, il acceptera même, deux ans avant sa mort, une rente allouée par Napoléon III.
Le moins que l’on puisse dire, avec l’avantage du recul, c’est qu’il eût été mieux inspiré d’écouter Némésis et de mener son combat avec l’arme qu’il savait le mieux manier : l’écriture.
D’autant plus que Brassens lui rétorque que s’il est honteux de chanter quand les hommes sont occupés à de plus augustes affaires, c’est-à-dire à se massacrer sans retenue, quand donc chantera-t-on ?
A tout moment, depuis la nuit des temps, partout dans le monde une Rome brûle.
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11.11.2011
Un pépé poilu -2 -
(...) Je les ai lus, ces témoignages d'une des plus grandes tueries que l'humanité ne se soit jamais offerte.
Il n'y avait là, pour mes yeux d'enfant, que des vétilles. Le grand-père eût pour moi tout aussi bien pu envoyer des pages blanches. Chacune de ces pages blanches aurait dit je ne suis pas encore mort, en lieu et place de tous ces mots. Un peu comme quand on est en vacances et qu'on envoie une carte postale à un copain. Quelle utilité y a-t-il à écrire des gentillesses au dos de ladite carte ? Le message, c'est la photo qui pérore: « T'as vu, mon pote, je suis là, moi. ».
Mes frères avaient raison qui scrutaient les illustrations, ignorant franchement l'envers du décor. Ils savaient aller à l'essentiel, eux.
Mais peut-être le pépé alors tout gamin aimait-il simplement écrire, des choses vénielles, des petites anecdotes superficielles, pour le plaisir d'écrire et de promener sa plume sur une page. Finalement, c'est peut-être vrai que je lui ressemble.
Plus sûrement, je crois aujourd'hui que pendant qu'il écrivait, il n'entendait ni le fracas des obus ni les hurlements déchirants d'un homme à la fleur de l'âge, coupé en deux, appelant sa mère chérie dans un dernier cri, les yeux épouvantés, encore ouverts sur le gris absurde de ce ciel inconnu.
Il n'y avait pas de carte postale qui disait ça. Alors il envoyait des mots, des phrases, et ces mots et ces phrases le ramenaient un instant vers un monde perdu, celui des humains.
Je mesurai le schisme abyssal qui sépare la monstruosité de l'histoire de ses propres acteurs et je rendis les lettres, décontenancé. J'aimais mieux écouter mon instituteur et suivre le bout de sa grosse règle de bois qui décrivait sur la carte hexagonale, en haut à droite, les endroits où des hommes comme mon grand-père s'étaient éventrés sans retenue.
Les grands drames sont ainsi faits que c'est toujours ceux qui ne les ont pas vécus qui en parlent le mieux.
Mais il est vrai aussi que raconter la guerre, cela fait partie de l'art d'être un instituteur. On peut relater d'indicibles atrocités sur la même partition que celle des bijoux, des cailloux et des hiboux ou sur celle, tout aussi guillerette, de la table de sept. Mon grand-père, lui, ce n'était pas son métier de faire la guerre, personne ne lui avait appris comment on faisait la guerre, comment on tuait des hommes et surtout pourquoi. Lui, l'élève appliqué, le champion des pleins et des déliés, futur chef de gare ou secrétaire de mairie, en tout cas reçu premier du canton au certificat d'études, qu'a-t-il bien pu comprendre de sa pauvre vie ? Dans la gadoue des tranchées, il a dû maintes et maintes fois se gratter la tête et pas seulement pour en chasser les poux : son instituteur, en qui il croyait sans doute comme d'autres croient en des croix, ne lui avait-il pas inculqué l'amour de la patrie, la droiture et l'interdiction absolue du crime et du vol, alors que, son cul à peine levé des bancs de l'école, cette même patrie, au nom de ce même amour, exigea qu'il tuât et qu'il égorgeât tout ce qui bougeait devant sa baïonnette.
Le comble, nous raconta ma mère un soir de vague à l'âme et de mélancolie, c'est que tout son village, un village de femmes et de vieillards, des anciens de Sedan, chacun et chacune ayant un cher disparu à pleurer, martela pendant des années et des années qu'il avait eu de la chance.
Il y a quand même certains mots de la langue française qui souffrent d'une cruelle imprécision.
À tel point que ce fut le second calvaire du grand-père et son second enfer de connaître le déshonneur de ne pas être mort au champ d'honneur.
Il a eu raison, mon pépé, de tirer le rideau sur cette vaste fumisterie en se noyant le gosier sous les hectolitres de sa vendange, et j'espère qu'il a été heureux de larguer les amarres et de prendre le large, sur son grand lit bateau.
Le silence des chrysanthèmes (2006) - Dernière mise en ligne 8 mai 2010
Image :Philip Seelen
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10.11.2011
Un pépé poilu - 1 -
De la lourde armoire, celle où elle escamotait chaque fin de mois les billets qu'apportait le facteur, ma mère exhiba un jour la photo parcheminée d'un sémillant militaire aux fières moustaches et aux yeux très pâles.
Elle dit que c'était là notre grand-père et elle raconta la boue, les rats et la vermine, elle raconta le sang et les entrailles éparpillées des jeunes gens, les villages en feu, les crimes et les tueries d'une guerre sans nom, une guerre de monstres, d'égorgeurs et de buveurs de sang.
J'écoutais avec la même avidité que lorsque j'écoutais l'instituteur. À cette différence essentielle que ma mère parlait d'un soldat, le sien, dont elle possédait la photo, tandis que l'instituteur parlait de milliers de soldats venus de partout et qui s'étaient enterrés dans des trous pendant des années. Il disait des pays qu'on voulait reprendre parce qu'on nous les avait volés à une autre guerre encore plus ancienne et qu'on avait perdue, celle-là.
Pour celle-ci, celle de mon grand-père, il déclarait la victoire au 11 novembre et annonçait le nombre de morts avec un chiffre tellement long qu'on ne l'avait pas encore appris sur nos cahiers de calcul. Il martelait qu'il fallait absolument qu'on s'en souvienne et il nous emmenait au monument aux morts pour que, justement, en écoutant la trompette et les clairons, notre mémoire soit bien éduquée.
J'acquiesçais, bien sûr. S'il disait tout ça, c'est bien que c'était vrai, mais je ne comprenais pas trop pourquoi il tenait absolument à ce qu'on se souvienne d'une histoire qu'on n'avait jamais vue, ni lui ni nous. Alors, j'en ai conclu qu'il voulait dire qu'il fallait qu'on se souvienne de ce qu'il disait. Cette guerre, pour moi, avant la photo du fringant pépé militaire, ce n'était rien d'autre que ce qu'en racontait l'instituteur. Elle était déshumanisée.
La guerre des poilus ne ressemblait pas à l'autre dont on nous rebattait les oreilles. Elle semblait plus effroyable encore et surtout, personne ne se vantait d'avoir berné l'ennemi de ses petites ruses. Elle était lointaine aussi. Il avait fallu aller à la guerre. L'autre, elle s'était invitée jusques à nous, dans nos bois et nos chemins. On n'avait pas eu besoin d'aller à sa rencontre.
Parti aussi beau et aussi prometteur que sur la photo, le pépé en était revenu vieilli et sali, maculé de haine et d'hébétude, racontait ma mère. C'était son père. La grande tuerie le lui avait volé. Il avait laissé son âme là-bas, sur des terres lointaines où s'étaient égorgés des hommes pris de folie.
Il aimait bien le vin, c'est vrai. Dans l'impossibilité de ne pas évoquer la passion paternelle, ma mère usait de ce doux euphémisme. C'était à cause de tous ces évènements, où il avait eu tant peur, où il avait vu tant de choses honteuses, tellement horribles qu'il ne pouvait jamais les raconter sans trembler. D'ailleurs, lorsqu'il était réapparu, avait témoigné la grand-mère, il ne parlait de rien, comme s'il s'en revenait d'un voyage qui avait duré plus longtemps que prévu. Il mit bien des années et bien du vin dans son eau avant que le souvenir ne se transforme en cauchemar indélébile.
C'était cela, le voyage du grand-père : un voyage infernal vers le Rhin, un voyage au bout d'une nuit qui ne revit jamais le jour. S'il n'avait effectivement rien eu contre les velléités de cantatrice de sa fille et ne s'était pas opposé à ce qu'elle tentât sa chance, c'était tout simplement parce qu'il ne s'opposait plus à rien, ne voulait plus juger de rien et qu'au regard de ce qu'il avait vu, vécu et entendu, sans même en comprendre ni le pourquoi ni le comment, tout n'était que balivernes.
Sans cette guerre, il aurait été secrétaire de mairie. Sinon, il serait rentré dans les postes ou les chemins de fer. Une sorte de parchemin en attestait : il avait été reçu premier du canton au certificat d'études. Il n'était pas fait pour rester aux culs des vaches. Il avait de l'instruction et il savait parler. Pour corroborer son panégyrique, ma mère montra des écrits que nous nous passâmes de mains en mains, comme de précieuses et fragiles reliques. C'étaient de belles pages, en écriture italique, avec des lettres fines, impeccablement dessinées, sans une rature.
Mes frères et sœurs regardaient d'un œil morne, sans lire. Ils retournaient les feuilles et reniflaient, comme si on leur eût fait respirer quelque chose de suspect. On s'éloignait des récits de bataille pour plonger dans l'écriture. Ça les décevait et ça les inquiétait. Peut-être même redoutaient-ils d'être interrogés, comme à la leçon d'histoire.
Il y avait aussi des cartes postales. Là, ils s'attardaient sur le recto et passaient outre le verso.
J'examinai ces manuscrits. Le grand-père décrivait des brouillards et des pluies, parlait du temps qui ne passait pas vite quand même et des biscuits qu'il avait bien reçus, ceux qu'on avait envoyés pour la Noël. Ils étaient un peu abîmés, ils avaient traîné un peu en route, mais il les avait bien aimés et il les avait partagés avec des camarades, juste à temps pour la chandeleur. Il projetait plein de choses, des choses qu'il ferait quand il rentrerait, dès la fin de la guerre, quand ils auraient fini de rosser définitivement ces cochons d'Uhlans. Cela ne saurait tarder maintenant, sans doute au début de l'été, en tout cas avant les moissons, comme le lui avait promis le sergent avec qui il était devenu bon copain. Un brave gars, un gars de vers Limoges, un paysan comme nous. Mais il ne le voyait plus depuis quelques semaines, depuis ce matin où ils étaient montés mettre une bonne raclée aux barbares d'en face, histoire de se dégourdir les mollets et de leur montrer qui étaient les maîtres ici. Il y avait eu beaucoup de fumée, du tonnerre et du brouillard. Il avait peut-être eu une permission parce que c'était un brave. Il l'avait vu jaillir le premier de son trou, avec sa baïonnette, en hurlant qu'il allait tous les étriper, ces fils de putain et pourceaux de Germains ! De la terre avait volé autour de lui, comme un volcan en furie et il l'avait perdu de vue. Pour sûr que s'il avait obtenu une permission, il ne l'avait pas volée ! Avec des gars comme ça, les Uhlans allaient bientôt jeter leurs fusils par-dessus tête, lever les mains en l'air et venir nous manger dans la main !
Le pépé guerrier demandait aussi qu'on embrassât quelques vagues cousines aux prénoms ridicules, Honorine, Justine et Léopoldine. Il disait qu'il la referait danser au quinze août, la Léopoldine. Elle dansait bien.
Avait-elle toujours ses grands cheveux bouclés ?
Aucune faute d'orthographe ne venait contredire l'écriture appliquée de ce babillage épistolaire, écrit dans une tourmente de sang et de feu et qui emplissait une grande boîte en carton. Je demandai à ma mère si je pouvais tout lire. Elle y consentit car, confessa-t-elle, attendrie, je ressemblais au grand-père. J'avais le même nez un peu aquilin et le même goût pour les livres.
Quitte à sauter une génération, il fallait bien que je finisse par ressembler à quelqu'un, au risque de ne ressembler à rien.
Bien plus tard, et ce fut beaucoup moins dithyrambique, elle fit un rapprochement intempestif entre la passion du pépé pour le jus d'octobre et celle qui, de toute évidence, devenait la mienne.
Elle ne me trouva évidemment pas l'excuse d'une guerre et condamna sans rémission mes ivresses.
Le silence des chrysanthèmes (2006) - Dernière mise en ligne 1er mai 2010
suite demain...
Image : Philip Seelen
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09.11.2011
Grands écrivains : souvent des gens à contretemps
L’histoire nous offre à contempler des kyrielles d’écrivains fourvoyés dans une interprétation erronée, voire complètement fallacieuse quand elle n’est pas franchement horripilante, de leur époque.
Je m’en étonne encore souvent. Fort naïvement, car il n’y a rien d’étonnant à ceci. En effet, pourquoi l’écrivain serait-il mieux éclairé que quiconque pour comprendre son monde ? Son art, c’est d’écrire et son destin, conséquemment, c’est bien d’être à contretemps. Je parle de l’écriture réelle, non militante, ce qui exclut d’office les exemples - qui sont légion - tels que celui, contemporain, de Bernard Henri Lévy qui, à chaque fois qu’il prend une position politique, est un peu comme un souffleur de théâtre qui se serait trompé de pièce, déroutant en même temps l’acteur et le spectateur.
Je ne dis cependant pas qu’on écrit ex cathedra. Je dis, au contraire, qu’on trempe sa plume dans la matière du monde, que ce monde en est l’encre. Néanmoins, dès qu’on se met en devoir d’écrire sur la qualité de cette encre, on n’est déjà plus dans son élément d'écrivain, on plonge la tête dans un encrier, on s'y noie, on sort du champ d’application de l’écriture, on est autre chose qu’un écrivain, une espèce de journaliste partisan peut-être, et les résultats qui sont légués à l’histoire sont souvent déroutants.
Les grands évènements d’un temps donné ne sont perçus dans leurs tenants et leurs aboutissants qu’une fois qu’ils se sont tus, comme l'ouragan n'a de stigmates vraiment visibles qu'une fois le ciel redevenu serein. Quand les conséquences sont tangibles et l'impact bien réel sur la vie des hommes. C’est avec ce matériau-là, avec ce contretemps, que l’écrivain travaille. S’il tente d’en pétrir du plus frais, il ressemble aussitôt à un astronome du dimanche qui, ayant aperçu dans le ciel de la nuit filer une étoile, essaie sur-le-champ d’en calculer la vitesse. C'est une des raisons pour laquelle, je tiens Les Paysans pour le maître livre de Balzac, parce que, comme il le dit lui-même, «c’est là une étude de mœurs», pas un roman, même si ce jugement vaut pour l’ensemble de la Comédie humaine. Michelet, en tant qu’historien, commentait le livre en ces termes : une œuvre admirable, avec un souci poignant du détail. Et Balzac travaillait là sur une époque qui lui était antérieure, remontant aux bouleversements de 1789-1793, dont, spécialement, le morcellement de la propriété foncière. J’y reviendrai à propos d’un tout autre sujet. Ce qui compte ici, c’est que l’écrivain place son écriture sur un tableau achevé et ne se mêle pas, sinon en filigrane, de porter appréciation politique.
Il en va tout autre chez la grande majorité des écrivains du XIXe siècle, dont la fin vit le peuple de Paris littéralement assassiné, égorgé, éventré, violé, femmes, enfants, vieillards, malades et combattants vaillants, par les Versaillais commandés par d'infâmes bouchers, Adolph Thiers et Mac Mahon en tête. Ecrivain ou pas, il fallait quand même avoir quelque chose dans le cœur et dans les yeux qui ressemblât fortement à de la merde, pour ne pas sentir à quel point cette répression sauvage, barbare, sans discernement, bousculait toutes les données de la cause humaine.
Il me semble qu’écrivain à cette époque, soit, délaissant l’écriture, je serais monté sur la barricade, soit je me serais terré à la campagne ou ailleurs en prenant soin de bien fermer ma gueule. Vous m'opposerez, avec juste raison, que ces affirmations ne mangent pas de pain, l'histoire étant révolue et toutes suppositions de cet ordre participant alors d'une généreuse autofiction. Certes. Mais ce que je puis dire avec certitude, c'est qu'aujourd'hui, dans ce que je suis vraiment, je ne tolérerais pas que mes pires ennemis soient traités avec un dixième de cette cruauté et de cette brutalité avec lesquelles on réprima le peuple de Paris en 1871.
Alors, quand on sait les témoignages des grands de la littérature sur cette époque précise, on reste quand même sur le cul. Et je me dis (permettez-moi de pousser un instant l'immodestie jusqu'à l'inconvenance) que je préfère dès lors être l’auteur de Zozo, chômeur éperdu et m’appeler Redonnet plutôt que d’être l’auteur de Madame Bovary ou des Paradis artificiels et m’appeler Flaubert ou Baudelaire, pour ne citer que ces deux exemples.
Ecoutons le grand, l’admirable, le génial susdit Flaubert dans une lettre à Georges Sand, qui évidemment partageait les mêmes sentiments désastreux. Je vous laisse apprécier le style et, derrière ce style, l’âme noire d’un crétin pire que l’UMP, le FN et le PS réunis pourraient nous en produire aujourd’hui :
"Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité. On est tendre pour les chiens enragés, et point pour ceux qu’ils ont mordus." (lettre à George Sand, le 18 octobre 1871).
En dépit du fait qu’il soit l’auteur d’incontestables chefs-d’œuvre que jamais nous n’égalerons – moi, du moins –je trouve que la postérité a été bien tendre avec ce Flaubert, en ne faisant pas généralement mention de ces lettres à l’évocation de son nom. On en a bien moins pardonné à Céline ! Le sieur Flaubert ayant voulu juger de son monde, on le voit, s’est un peu trop penché sur l’encrier et a fini par tremper sa plume dans un sang dégoûtant.
Entendons encore, bien avant la Commune, Baudelaire, le pathétique, le sensible, le sublime, l’incomparable Baudelaire, celui qui a fait école et dont le nom resplendit au frontispice de notre culture. Ecoutons-le, le poète maudit, celui qui a tant souffert de la noirceur de l'âme humaine. Ecoutons-le à propos d’un sergent de Ville en train de massacrer à coup de crosse un émeutier :
« Crosse, crosse un peu plus fort, crosse encore, municipal de mon cœur, car en ce crossement suprême, je t’adore et je te juge semblable à Jupiter le grand justicier. L’homme que tu crosses est un ennemi des fleurs et des parfums. (…) Crosse religieusement les omoplates de l’anarchiste. » Charles Baudelaire - Salon de 1845 –
« L’homme que tu crosses est un ennemi des fleurs et des parfums. » C’est à vomir ! Et c’est à se demander quelle était la nature des parfums et des fleurs dont s’enivrait l’âme si tendre du grand pauète ! Une charogne, peut-être ?
Toute la fine fleur, justement, de notre patrimoine, fine fleur que nous louons et à laquelle nous vouons admiration béate et reconnaissance, s’est honteusement compromise face la misère des gens, de Zola et Edmond Goncourt à Théophile Gautier – un des pires - en passant par Georges Sand, et même le vieil Hugo réfugié à Bruxelles et qui déplorait les incendies dans Paris comme étant le seul fait des Communards.
Seuls sont restés dignes Rimbaud, Verlaine et Vallès. C’est peu.
Que dire de tout ça, sinon ce que j’en disais au début ? Car tout cela n’enlève évidemment rien à l'indéniable valeur littéraire des textes produits par tous ces gens. Que dire, donc, sinon que l’écrivain est, le plus souvent, bien à côté de la plaque et ne devrait jamais mêler son tumulte aux tumultes du monde.
Ou alors franchement. Pas le cul entre deux chaises. C’est ainsi que le firent Lissagaray et bien d’autres. Mais la postérité n'a pas daigné posé ses lauriers sur la tête de Lissagaray parce que, confontées à des œuvres telles que Germinal, l'Education sentimentale ou les Fleurs du mal, la profonde honnêteté et la loyauté d'un Lissagaray ne sont sans doute à ses yeux que du pipi de chat.
J’avais aussi fomenté le projet d’écrire sur les engagements des grands écrivains du XXe dans une de ses plus gigantesques et dramatiques erreurs, l'erreur communiste. Ce sera pour un prochain billet. Dans le même esprit. Voir comment certains ont reconnu leur méprise et comment ceux qui n'ont pas fait cette démarche, tout en étant de grands écrivains, n'en sont pas moins restés les affreux complices d'un des systèmes les plus cruels et les plus pervers que l'esprit humain n'ait jamais enfanté.
Quant au XXIe, je me garderai bien d'en parler, ayant le nez dessus et n’y voyant pour l'heure que du feu.
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08.11.2011
Brassens : les mots du cygne
La légion d’honneur
Tous les Brummel, les dandys, les gandins,
Ils les considérait avec dédain,
Faisant peu de cas de l’élégance, il s’ha-
billait au décrochez-moi ça.
Au combat pour s’en servir de liquette,
Sous un déluge d’obus, de roquettes,
Il conquit une oriflamme teuton,
Cet acte lui valut le grand cordon.
Mais il perdit le privilège de
S’aller vêtir à la six-quatre-deux,
Car ça la fout mal, saperlipopette,
D’avoir des faux plis, des trous à ses bas,
De mettre un ruban sur sa salopette :
La légion d’honneur, ça pardonne pas.
Les honneurs pervertissent.
Celui qui aurait eu l’occasion de les fréquenter, mais qui s’en tint toujours soigneusement à l'écart, le sait bien.
Pour rester un acteur libre de sa vie, il ne faut pas trop s’exposer à la reconnaissance et ne pas succomber au désir de gloire.
Cette composition, une des dernières, est très belle et tout à fait fidèle à l’œuvre entière.
Le poète qu’on a jamais pris en flagrant délit de mondanités, l’homme simple, mal à l’aise sous les feux de la rampe, qui a si allègrement stigmatisé la «Déesse aux cent bouches», prend ici à partie La légion d’honneur, comme symbole suprême - et ridicule - de toutes les gratifications.
Ainsi ce brave homme de la strophe, contraint et forcé d’être tiré à quatre épingles pour porter l’insigne décoration, lui qui, nullement soucieux des modes vestimentaires, s’habillait sans recherche et n’avait que mépris pour tous les élégants et autres muscadins, disciples de «Brummel».
Ce George Bryan Brummel, 1778-1840, jeune homme anglais fils d’un parvenu, se fait remarquer à Eton et à Oxford, pour son sens de la répartie et pour son audace, certes, mais surtout pour le soin extrême qu’il apporte à son élégance vestimentaire.
Sa rencontre avec le Prince de Galles, le futur roi Georges IV, lui ouvre les portes de la haute société britannique.
Bientôt ami du duc de Bedford, Brummel donne des réceptions fort guindées, qui tournent parfois à l’orgie.
Pendant vingt ans, il impose dans tous les salons anglais son point de vue quant à la subtilité de l’habillement et, chez tout ce que l’Angleterre compte de distingué, il est le référent absolu en matière de bon goût et d’étiquette.
Son style finira par coloniser toutes les capitales européennes. Dans les salons, bien entendu, pas sur les boulevards populaires...
Tombé en disgrâce en 1816 auprès du Prince, Brummel voit bientôt son influence décliner. Criblé de dettes de jeu, il passe la Manche et s’installe à Calais.
Tentant de reprendre en France le même train de vie, il est emprisonné en 1837, ruiné et poursuivi par la horde de ses créanciers.
Libéré grâce à l’influence d’anciennes connaissances, il mourra à Caen, dans une maison de retraite, dénué de tout, même de sa raison et, cruauté du sort, quasiment en haillons, contraint de s’habiller, lui aussi, au décrochez-moi ça.
Attestée en 1842, l’expression, sans lien aucun avec Brummel mort en 1840, s’est rapidement lexicalisée pour devenir un nom composé désignant la boutique d’un fripier, vendeur de vêtements d’occasion.
Le mode impératif indique la désinvolture, bien compréhensible, de l’acheteur populaire et non l’insolence ou le dédain.
Soit dit en passant, permettez-moi de conclure que le fait que Brummel ait été sans doute obligé d’en passer par là, ne m’anime d’aucune émotion particulière. Il faut dire aussi que ce Brummel exerça une certaine fascination sur pas mal de nos écrivains, dont Baudelaire et Balzac.

L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard
Se réincarnait chez ce vieux fêtard.
Tenter de l’empêcher de boire un pot
C’était ni plus ni moins risquer sa peau.
Un soir d’intempérance, à son insu,
Il éteignit en pissotant dessus
Un simple commencement d’incendie,
On lui flanqua le mérite, pardi !
Depuis que n’est plus vierge son revers,
Il s’interdit de marcher de travers.
Car ça la fout mal d’se rendre dans les vignes,
Dites du Seigneur faire des faux-pas
Quand on est marqué du fatal insigne :
La légion d’honneur ça pardonne pas.
Nos antihéros sont toujours décorés pour de hauts faits absolument insignifiants et toujours accomplis non seulement en dehors de leur volonté, mais encore dans l’exercice même de leur inconduite. C’est assez dire la valeur du badge qu’on leur accroche au veston !
En tout cas, ce médaillon de pacotille contraint son porteur à rester dans le droit chemin. Au sens propre dans cette strophe.
Car en évoquant l’âme du bon feu Jehan Cotart, Brassens en appelle à une ballade de François Villon, prière pour sauver l’âme d’un ivrogne impénitent, souffrant d’une inextinguible soif :
On ne lui sceu(t) pot des mains arracher :
De bien boire ne feut(s) oncques fetard.
Nobles seigneurs, ne soufrez empescher
L’âme du bon feu maistre Jehan Cotard
Même Jehan Cotard qui, nous dit Villon, buvait jusqu’à son dernier sou, qu’on ne vit jamais sans une cruche portée à ses lèvres, qui se cognait aux étals du boucher, qui jamais ne s’allait coucher sans tituber, serait, lui répond Brassens, devenu un modèle de sobriété, la légion d’honneur épinglée à son habit.
Le message est clair : gardez vos joies et vos inconduites et tenez-vous bien à l’écart de ces singeries !
Dans une autre mesure, cela me fait un peu penser aux écrivains soudain gratifiés d'un grand prix littéraire : souvent, ils disparaissent on ne sait où, comme si la renommée les avait soudain taris.
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07.11.2011
Accueil du texte d'Elisabeth Legros-Chapuis : regrettable malentendu
Il y a eu une sérieuse confusion des genres et des motivations dans l’accueil que je fis vendredi dernier du texte d’Elisabeth Legros-Chapuis sur la Grèce.
Cet accueil était amical et de circonstances et n’avait dans mon esprit absolument rien à voir avec les vases communiquants, comme l'annonce Elisabeth sur son blog. Comble de malchance, ces vases-là tombaient vendredi, alors que je ne m’en étais même pas aperçu ! J'en veux pour preuve, que je n'ai fourni aucun texte sur le site partenaire, l'échange étant pourtant le principe même de l'opération.
Je redis donc ici, avec force, que cet accueil était ponctuel et ne peut en aucun cas être confondu avec une participation de près ou de loin à ces vases communiquants, dont je ne veux plus entendre parler, tant ils sont liés à François bon, personnage équivoque avec lequel je n'ai plus aucune affinité, qui m’a honteusement trompé, menti, roulé dans la farine, et qui ne s'est, d’ailleurs, soit dit en passant, toujours pas acquitté de sa misérable dette financière, pourtant d'un ridicule montant de 75 euros.
Quant à sa dette morale, c’est pas demain la veille qu’il aura les moyens de s’en libérer !
Que tout ceci soit donc dit sans dépit et même avec joie. Fermement cependant !
Image : Philip Seelen
11:07 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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05.11.2011
Brassens : les mots du cygne
L’Andropause
Ô, n’insultez jamais une verge qui tombe !
Ce n’est pas leur principe, ils crient sur tous les tons,
Que l’une de mes deux est déjà dans la tombe
Et que l’autre à son tour file un mauvais coton.
C’est là un morceau purement bravache et provocateur.
Le ton du cinglant démenti rappelle celui du Bulletin de santé, sauf que ce ne sont plus les élucubrations de la presse qui sont visées, mais celles de ces maris trompés qui font courir la rumeur selon laquelle leur dangereux rival aurait enfin atteint l’âge où, lentement, déclinent les appétits sexuels.
Si le Bulletin de santé avait un pied dans la réalité - la presse murmurant que Brassens était gravement malade - l’Andropause est évidemment une pure fiction. C’est là toute la différence aussi.
Se targuant d’en être resté à ses premières vigueurs, Brassens tente toujours et encore de conjurer l’inexorable vieillissement.
Comme dans Trompe la mort, il affirme que le temps n’a aucune prise sur lui. L’angoisse suprême ancrée au fond des tripes, il adresse encore une fois un bras d’honneur tapageur à l’éphémère condition humaine.
Et quand bien même les érections seraient-elles plus velléitaires à présent ! Le fait serait de lui-même assez pathétique sans, qu’en plus, on ne vienne l’injurier de sarcasmes désobligeants. J’allais dire, tirer sur une ambulance.
Pour ajouter à ce pathétique hypothétique, Brassens détourne alors un vers de Victor Hugo, qu’il va chercher, subtil clin d‘œil, dans Les Chants du crépuscule :
Oh, n’insultez jamais une femme qui tombe !
Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe !
Victor Hugo - Les Chants du crépuscule - XIV -

Tout au plus, gentiment diront-elles : « Peuchère,
Le vieux Priape est mort » et, la cuisse légère,
Le regard alangui,
Elles s’en iront vous rouler dans la farine
De safran, tempérer leur fureur utérine
Avec n’importe qui.
Le fait est assez rare pour mériter d’être souligné : les deux derniers vers de cette strophe constituent à mes yeux une faute de goût sous la plume du poète. Je mets ça sur le compte que nous sommes dans les textes posthumes, inachevés, presque des brouillons encore. Il me plaît de croire que Brassens les aurait supprimés ou les aurait profondément remaniés. J’ai déjà eu l’occasion de lire certains de ses brouillons, (notamment ceux publiés par André Tillieu) et où l’on voit bien le travail accompli sur les vers et la distance qui sépare parfois la formulation définitive du premier jet.
Reste l’évocation de cet étrange petit dieu, fils d’Aphrodite et de Dionysos, et dont la particularité réside, comme chacun sait, en ce qu’il possède un membre absolument démesuré et toujours en érection. Le pauvre !
Pour cette malformation, impudique et difforme, sa mère, déesse de l’Amour, le rejeta, comme quoi, les dieux ont leur raison que la raison etc.…
Mais, loin d‘être ici une hâblerie de gros phallo, l’allusion à Priape peut être un aveu dramatique et désespéré et c’est en cela qu’elle est des plus fines. Je parle de l’allusion, bien sûr.
Car aux environs de 300 avant Jésus-Christ, dans les épigrammes de l’Anthologie grecque, Priape, le sexe toujours érigé, est le gardien des vergers et des potagers, l’agressivité de ce colossal pénis devant effrayer les voleurs qu’il menace des pires sévices sexuels.
De plus, Priape porte sur lui des fruits abondants, symboles d’une fertilité qu’il serait censé procurer aux terres sur lesquelles il est campé.
Mais rien, dans les jardins qu’il protège, ne pousse. Ce sexe incongru est donc traduit dans les textes comme stérile et parfaitement inutile quant à la conservation des espèces.
Il nous faut également ajouter que dans toutes ses tentatives de séduction, Priape échoue et, jamais apaisé, le sexe aux mensurations légendaires devient alors un objet de dérision, à tel point que Priape supplie les voleurs et les voleuses de franchir les clôtures des jardins, afin qu’il puisse sur eux satisfaire ses appétits.
Non seulement, donc, ce sexe est infécond mais, comble de malheur, il est incapable de procurer la moindre volupté. Les médecins hippocratiques ont d’ailleurs qualifié de «priapisme» une maladie congénitale où le pénis reste constamment et douloureusement en érection.
Le drame de Priape est drame humain. Il est en effet toujours représenté comme totalement homme, à la différence des satyres, mi-hommes, mi-bêtes et qui ont, eux, les veinards ! accès à la volupté, comme si une sexualité débridée ne pouvait être que l’apanage des créatures hybrides.
Heu...C’est curieux, ça…Je précise donc que je raconte là ce que dit stricto sensu la mythologie, et que je me garderais bien de porter un quelconque jugement critique sur la chose.
08:00 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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04.11.2011
La Grèce, de près et de loin
Je l'ai dit par ailleurs : nous ne comprenons pas grand chose au monde ; nous émettons des avis, des colères, des ressentis, mais le monde, désormais séparé des hommes, s'en moque comme de Colin Tampon de nos postillons. A vouloir désormais l'interpréter, nous disons le plus souvent des âneries érigées en doctes sentences.
La Lybie, la Syrie, la Chine, la Grèce...Les échos que nous en distribuent ceux qui sont aux manettes - plus exactement les laquais de ceux qui sont aux manettes - ne sont pas de nature à ce que nous nous servions librement de notre libre-arbitre.
Pour moi en tout cas.
J'avais relevé chez Solko, dans les commentaires, cette phrase de Patrick Verroust : Les Grecs ont un savoir-faire qui remonte à l'Antiquité pour rendre leurs tragédies universelles !
Je me garderais bien de prétendre à la justesse ou non de la belle formule, qui m'a plu en tant que telle. Mais depuis que la Grèce, à la fois si proche et si lointaine, est bien malgré elle au hit-parade des préoccupations et dans le collimateur des financiers, que ne dit-on pas !
J'ai donc demandé à Elisabeth Legros-Chapuis, qui connaît bien ce pays, de venir nous en parler, selon elle.
Par ailleurs, une lectrice, que je remercie vivement, m'a fait parvenir ce lien, édifiant, que je vous recommande vraiment de suivre, juste pour tenter d'effacer un peu les discours sordides de nos politiques, Merkel, Obama, Sarkozy et Lagarde en tête, lesquels, soit-dit en passant, au garde-à-vous devant la haute finance à qui ils doivent tout et pour laquelle, en juste retour, ils sont chargés de nous égorger chaque jour un peu plus, viennent sans doute de choper Papandréou dans un coin sombre, l'ont pris par le col de sa chemise et l'ont convaincu que de recourir à l'avis du premier concerné, le peuple, était d'une indélicatesse insupportable et vraiment d'un autre temps.
BR
J’ai vécu en Grèce pendant dix ans, il y a bien longtemps : c’était dans les années 70. Années difficiles pour ce pays : les premières de la décennie étaient encore sous le régime de la dictature des colonels (où le grotesque le disputait à l’horrible…), puis il y a eu la crise chypriote et la chute de la junta, la proclamation de la République, l’«accident» ayant provoqué la mort de Panagoúlis… En 1980, grand tournant pour tout le monde, je rentre en France et la Grèce, elle, entre dans l’Union Européenne – ou plutôt, à l’époque, la CEE.
De cette époque, j’ai conservé un lien particulier avec la Grèce ; j’y séjourne régulièrement au moins deux fois par an.
Tout ce préambule pour dire que ce qui se passe actuellement dans ce pays, me touche, me perturbe et m’inquiète.
Je n’ai évidemment pas la compétence, ni politique, ni économique, pour dire ce que pourrait être la solution… Tout ce que je peux exprimer, c’est mon simple point de vue de citoyenne du monde. Du ressenti et du vécu. J’ai passé deux semaines là-bas en septembre. En rentrant, j’écrivais ceci :
« Je connais bien ce pays et je le retrouve toujours avec plaisir. Cette fois pourtant, c’était un peu différent. Je me sentais souvent mal à l’aise devant les problèmes quotidiens que rencontrent les Grecs en raison de la crise. Problèmes de survie tout simplement… comment subsister, comment élever ses enfants, comment se soigner, quand les prix de toutes choses augmentent (ils sont souvent les mêmes, voire plus élevés qu’en France, alors que les revenus sont bien plus faibles), que les impôts sont multipliés et que les salaires ou retraites diminuent. Quand on a la chance d’avoir un emploi, et j’ai entendu un chiffre effarant : plus de 40 % de chômage dans la tranche des 16-24 ans. Dont une bonne partie de jeunes éduqués et diplômés, mais qui ne trouvent pas de premier emploi. Les diktats de la « troïka », les mesures injustes et souvent incohérentes brandies par le gouvernement pour tenter bien tardivement de s’y conformer… Une fois de plus, on pressure de manière révoltante la classe moyenne et surtout les salariés, au lieu d’aller prendre l’argent où il est vraiment : grandes fortunes (dont celle de l’Eglise orthodoxe, riche d’immenses propriétés foncières), grandes entreprises, professions libérales. Le nombre de commerces que l’on voit fermés au hasard des rues est énorme. Les gens s’en sortent tant bien que mal, souvent en exerçant des petits boulots non déclarés (mais qui pourrait leur jeter la pierre ?), et la solidarité familiale, toujours très forte dans ce pays, joue à plein. »
Depuis, la crise s’est exacerbée, des propositions ont été avancées, un accord a été conclu (je parle de celui du 27 octobre), puis le Premier ministre a annoncé son projet de référendum… Réflexions en vrac :
1) Certes le référendum est légitime et constitue une expression de fonctionnement démocratique - mais je ne suis pas emballée par le principe du référendum, en général ; cela peut tourner facilement au plébiscite ; et si on a élu des députés, c’est bien pour qu’ils expriment notre voix ? (qu’est-ce que je suis naïve…) En l’occurrence, je crains bien que ce référendum-là (s’il a jamais lieu, ce qui reste à voir) ne soit pour Papandréou qu’une manière de jouer son va-tout : ça passe ou ça casse. Et si ça aboutit à une sortie de l’euro pour la Grèce, ça peut être catastrophique, pour eux d’abord, mais aussi pour tout le monde (enfin, pour les Européens).
2) Ce n’est certes pas la première fois que le destin des Grecs est dirigé par d’autres puissances ; après 1821, quand ils ont pu enfin se libérer de l’occupation turque, la tentative de république a échoué avec l’assassinat de Capodistria et les puissances européennes ont refusé à la Grèce le droit de se choisir un roi. Ils lui ont parachuté un Bavarois, le nommé Othon…
3) Si la Grèce s’effondre, ou plutôt fait naufrage, ce sera la preuve éclatante que la spéculation financière, elle, a gagné la partie, et, à mon sens, c’est très inquiétant pour l’avenir du monde. Car les spéculateurs font leur miel de tels événements, quelles que soient les conséquences pour les peuples et il n’y a aucun frein pour qu’ils s’abstiennent de recommencer ; c’est pourquoi il faudrait poser des limites à leurs agissements, mais les gouvernements le veulent-ils vraiment ? Le peuvent-ils encore, d’ailleurs ?
Certes, plein de choses m’agacent dans le fonctionnement de la Grèce au jour le jour. Ses politiciens (qu’ils soient de gauche ou de droite) sont des caricatures, corruption constante, clientélisme omniprésent. Sa bureaucratie est un sommet de complexité inefficace (essayez donc d’aller payer une simple facture d’électricité et vous comprendrez très vite). Les services publics coûtent cher et fonctionnent mal. Etc., etc. Il y a aussi un côté exaspérant qui consiste à vivre constamment au-dessus de ses moyens ; qui s’illustre chez les individus par le goût des marques (produits encore plus chers qu’en France, pour des salaires bien inférieurs…) et des grosses bagnoles (voir le nombre de 4x4 à Athènes…), et au niveau de l’État, par exemple, par la conception du métro : certes les stations sont superbes et même carrément grandioses ; mais le coût du projet s’en est ressenti, au moment où déjà l’argent manquait.
Et pourtant, pourtant, il existe encore, à côté et malgré tout cela, la Grèce éternelle, la nature dans une splendeur unique, parfois abîmée (oh, les immeubles en chantier abandonnés dans les villages, avec des ferrailles rouillées émergeant des piliers de béton…) mais souvent encore presque intacte, la mer unique, la montagne, le rocher, la terre grecque, l’odeur de la résine. La musique grecque. Les petits plaisirs simples, être assis à une terrasse de café et regarder la mer, manger des aubergines imam bayildi et du poulpe grillé… Quelque chose qui ressemble encore à la douceur de vivre. Et qui pourra, je l’espère, être préservé.
Elizabeth Legros Chapuis
Merci à Bertrand Redonnet pour avoir donné l’hospitalité à ce texte
11:06 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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03.11.2011
Les pendules à l'heure
Je ne me lasserai jamais de ces matins aux soleils blancs clignant de l’œil derrière les brouillards, comme s’ils ne parvenaient pas à s’extirper d’une nuit trop longue et libertine.
La lumière devient précieuse. Commence la longue nuit de l’hiver. Dans le creux de la vague, elle étendra son empire de silence seize heures durant.
Là-bas, au bord de l’océan, le soleil est encore vaillant sur le ciel quand la nuit ici a déjà englouti le monde, ses hommes et ses objets. Normal. Il lui faut le temps de faire son lit, à la nuit. Elle met plus de deux heures pour dérouler son drap du Bug à l’île de Ré.
De passage, une compatriote s’interrogeait l’hiver dernier : mais que font donc les gens quand il fait nuit en milieu d’après-midi ? Question normale, que je me serais sans doute moi-même posée si je ne n’avais pas vécu là. Car il ne faut que deux heures et demie en avion (avec un train d’atterrissage qui fonctionne, s’entend) pour venir de Paris à Varsovie. Il n’y a pas de décalage horaire, et la lumière est donc réellement décalée de ces deux heures et demie. Avec un fuseau artificiellement pris en compte sur le graphique terrestre, elle le serait aussi, bien sûr, mais la montre au poignet, avec un petit coup de pouce, lui donnerait un autre repère. Et puis, à l’autre bout, la France a adopté l’horaire de l’Europe centrale - la fameuse heure allemande- en avance d’une heure sur son fuseau, alors, forcément à 15 heures trente en novembre-décembre, ce n’est plus l’après-midi ici mais le début de la soirée. C’est donc la notion dans la tête qui doit changer. La lumière, elle, elle continue sa course régulière autour de l’inclinaison de la boule bleue, en dépit des calculs et des décrets humains. De l’autre côté du Bug, à 15 km de ma maison, en revanche, il fait nuit encore plus tôt dans l’absolu mais à peu près à la même heure aux pendules. Le Bug, il sert aussi à mettre les pendules à l’heure. Il sert a tellement de choses, le Bug !
Alors, ce qu’ils font les gens ? Ils font usage de la nuit comme partout ailleurs dans le monde. Ils sont en avance le soir et en avance le matin, car la victoire de la nuit en fin de journée est compensée par sa défaite au petit matin. Cinq heures seulement quand les soleils blancs clignent de l’œil derrière les brouillards, comme s’ils ne parvenaient pas à s’extirper d’une nuit trop longue et libertine.
Au début, je m’y faisais assez mal parce que mes pas avaient encore l’habitude de marcher selon la course océanique du soleil. Là, j’ai appris à emboîter ces pas sur ceux de la lumière.
Néanmoins, il m’arrive encore de sourire du dîner à 16 heures et de l’odeur du café à quatre heures et demi. J'ai déjà vu cependant des "amis océaniques" sourire un peu moins, certains matins du mois de juin, quand les premières lueurs venaient flirter avec les rideaux de leur chambre, alors qu'il était à peine trois heures.
14:40 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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02.11.2011
Aux lecteurs de L'Exil des mots
Qui, à part peut-être les schizophrènes et les grands malheureux, écrit dans un but autre que celui d’être lu, immédiatement ou plus tard ?
Se consacrer à la rédaction d’un ouvrage, dans la solitude, c’est pour une bonne part se projeter dans un futur moins solitaire et plus ou moins proche. C’est s’adresser à, c’est aller à la rencontre de, c’est vouloir dire et être entendu.
En attendre un écho qui ne soit pas que celui des murs est autre chose encore. Un écho étant par définition un renvoi amplifié ou déformé par un obstacle infranchissable, ne saurait en effet prétendre à la fidélité.
Je constate, en regardant les états qui m’ont été fournis sur mes derniers livres, avoir été lu par deux mille lecteurs environ. Je dis bien "lecteurs" et non "personnes", la nuance ne vous échappera pas.
Quel écho en ai-je reçu ? Une vingtaine d’articles en tout et pour tout, des mails privés et des conversations de vive-voix. C’est agréable, c’est indispensable même, c’est gratifiant, mais ça n’est pas suffisant. Il faut pouvoir mettre un nombre sur tous les autres lecteurs que l’on ne connaît pas et qui ne désirent ni parler ni contacter. Tacite complicité établie sans visage, connivence silencieuse. C’est ce que demande l’écrivain, beaucoup plus que les deux ou trois écus non sonnants et non trébuchants de droits, qu’un contrat préalablement établi aura de toute façon déjà réduits à une portion congrue. Savoir si ses livres sont lus. Si le travail fourni intéresse.
Que cela soit vain ou non, d’écrire et d’attendre, est un tout autre problème encore. Car si nous attendions d’être en mesure d’enfanter un véritable chef-d’œuvre pour soumettre notre écriture à la lecture –ce qui serait le gage d’une époque au raffinement des plus exquis – nous ne ferions pas souvent montre de notre art. Peut-être même jamais.
En écrivant ces quelques lignes, je pense avec beaucop de sympathie à la sagesse et à l’opiniâtreté d’un camarade qui eut, il y a quelques mois, la gentillesse de me confier qu’il était sur la rédaction d’un livre depuis cinq ans déjà. Connaissant le talent de ce camarade, la précision de son expression, les fondements sensibles de son écriture, je ne puis m’interdire d’admirer ce qu’il fait dans l’ombre solitaire et de lui envier autant sa patience que la grandeur intime de son projet. Ce camarade, si je m’en réfère à l’écriture que j’en connais, doit être en train de construire une cathédrale. Et je pense en même temps à des pièces maîtresses, telles que Madame Bovary, Guerre et paix ou Le rouge et le Noir, dont les auteurs ont effectivement travaillé des années et des années leur manuscrit avant de le juger digne d’être soumis au jugement et au goût d’un public.
J’aimerais avoir cette résolution, j’aimerais avoir ce sérieux dans la construction, cette confiance, cette discipline et cette fermeté de travail en moi.
Nous écrivons donc pour être lu, c’est une lapalissade, et ce, surtout quand, visant une échéance immédiate, nous choisissons ces vitrines, ces pignons sur rue sans patente, ces expositions permanentes sans brevet que sont les sites et les blogs. Un auteur du net, qu’il soit bon ou médiocre, s’il vous disait qu’il ne consulte pas ses statistiques ou alors très peu, parfois, comme ça, négligemment, dans un moment de désœuvrement, voire de faiblesse, serait d’abord indigne de vous puisqu’il vous mentirait par le biais d’une absurde et enfantine coquetterie. J’en suis certain. A moins, comme dit en première ligne, qu’il ne s’agisse d’un fou ou d’un désespéré, mais là, cette folie comme ce désespoir, auraient forcément déjà dû transpirer dans ce qu’il vous écrit. Si tel n’était pas le cas…
Indigne de vous aussi parce que la consultation des statistiques est, à mon sens, un respect dû aux lecteurs. Le geste qui ne se voit pas, mais qui fait aussi qu’on prend en considération l’existence de ceux qui vous lisent, qu’on attache de l’importance à leurs visites, qu’on leur en sait gré.
Je consulte les statistiques de l’Exil des mots à chaque fois que je dois en ouvrir les coulisses pour y ajouter un texte ou y faire autre chose. Disons alors cinq ou six fois par semaine environ…Savoir si je suis lu et dans quelle proportion -même si ces données n’indiquent qu’une tendance et sont sujettes à caution - ou savoir si, au lieu d’écrire là, je serais bien mieux inspiré d’écrire chez moi et de repousser les échéances. Donc, en même temps que respect, indicateur de navigation personnelle dans la grande forêt écriture.
Je parlais tout à l’heure d’écho, le dissociant de la lecture anonyme. Ici, l’écho, ce sont les commentaires et, pour agréables qu’ils puissent être, pour marques de camaraderie qu’ils soient aussi (je suis, par exemple, touché qu'une lectrice, à deux ans d’intervalle, apprécie avec autant de plaisir le même texte et désire me le faire savoir), ces commentaires peuvent aussi s’avérer être des balises de naufrageurs allumés sur les rochers de la nuit, quand ils sont pollués par le convenu. Depuis cinq ans que je suis régulièrement sur le net, dont quatre sur ce blog, je me suis aperçu que certains auteurs de commentaires, assidus, quotidiens, - très, très, très peu, je vous rassure - en faisaient quasiment profession pour se faire un semblant de nom sur la toile et que la teneur flatteuse de leurs exclamations, que j’aurais pu prendre un moment pour m’étant personnellement adressée, se retrouvait partout où papillonnait leur bavardage, en des termes à peu près identiques. Rien de bien méchant là-dedans, certes, plutôt une erreur d'aiguillage de la misère mais aussi, quoique bien involontairement, un remède efficace, si tant est que nous sachions les identifier pour ce qu'ils sont, contre la vanité dans laquelle nous sommes tous enclins à sombrer. C’est humain.
Je ne commente pour ma part que deux ou trois blogs, dont celui-ci, celui-ci ou encore celui-là, très différents les uns des autres mais les uns et les autres fort à mon goût.
J’en lis beaucoup plus. Je les lis comme vous me lisez, lecteurs : sans éprouver le besoin de me faire connaître ou de mettre mon grain de sel sur les traces de l’auteur.
Et c’est ce dont je voulais vous remercier vivement ici, vous que je ne sais point mais que je sens tout près. Je trouve, en plus, ceci dit avec un certain humour et une légèreté certaine, que vous avez un certain mérite, vu les véhémentes positions que j’ai pu prendre récemment sur les diverses escroqueries d'une certaine boutique numérique et vu, aussi, mon indéniable caractère de cochon. Ou de goret, c'est selon.
Est-ce que c’est personnel ou est-ce une tendance générale ? : ici, plus les commentaires se font rares, plus les lecteurs sont nombreux, sans qu’évidemment je ne puisse me permettre d’établir une quelconque relation de cause à effet qui n’aurait aucun sens.
Ce mois d’octobre, donc, jamais L’Exil des mots ne s'était vu gratifier d'autant de visites et d'autant de lecteurs.
Vous m’en voyez heureux et fier et, surtout, sincèrement, très reconnaissant, d’autant plus que je crois savoir que la fidélité a ceci de contradictoire qu’elle est toujours fragile, jamais acquise.
Image : Philip Seelen
13:09 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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01.11.2011
Autrefois, quand novembre en pleurs revenait
Du temps où j'étais un collégien, mon premier laissez-passer m’était délivré à la Toussaint, après plus de deux mois d'enfermement...
Le silence des chrysanthèmes me redonnait la vie et à ces jours de novembre, je voue depuis une inaltérable reconnaissance.
Je suis lié à eux par une sensation de blafarde liberté.
Quand tous les autres, moroses, maudissaient la réapparition des brouillards et les accueillaient comme les avant-courriers de ténèbres plus froides encore, je les recevais toujours comme des amis, sombres mais libérateurs.
Ils me procuraient l’air pur dont j’avais tant besoin et je remplissais mes poumons de leurs frais crachins.
Plus que jamais je vagabondais à travers les champs boueux et les bois humides. Ma mère disait que je n’étais bon qu’à courir les chemins.
Et je les courais, ces chemins. Je les arpentais, je battais la campagne du soir au matin, ne rentrant qu’au jour finissant, crotté, détrempé, hirsute, exténué et silencieux. La sanction du lit sans souper, je m’en moquais éperdument désormais. J’avais, entre mes quatre murs, goûté des désespoirs bien plus humiliants.
Sur les sentiers de novembre, il n’y avait plus d’heure à respecter, plus de rangs à tenir serrés, plus de subordination pavlovienne au timbre d’une sonnette pour aller là, revenir ici, faire ça, pas ça, se coucher, se lever, manger, monter, descendre, rentrer, sortir.
Il n’y avait guère que pour aller pisser que cet imbécile de grelot ne s’agitait pas.
Ici, il n’y avait que du silence et du vent et des chevaux tirant la charrue ou la charrette, leurs flancs fumant comme des brumes épaisses, que des oiseaux en partance pour l’autre bout des mers, que des lièvres détalant par les guérets, que des litornes aux abois sur des arbustes à baies.
A la rencontre de quoi ou de qui vadrouillais-je donc au travers de ces garennes et de ces bois ? Quand la bruine se faisait averse, je plaquais tout mon corps contre le tronc d’un grand chêne et j’écoutais, là haut, les pluies marteler les branches noueuses et nues. Tout mon être dégoulinait. Une envie de pleurer, telle qu’elle me nouait le ventre d’une étrange et délicieuse douleur, se répandait en moi comme un élixir mystique.
Quelles blessures intimes voulaient ainsi être pansées, dans le désert liquéfié d’une clairière de novembre ? De quelle injustice me croyais-je alors frappé, de quelle étoile enfouie réclamais-je donc la lumière ?
Je la sentais en moi cette étoile qui voulait scintiller et me faire jouir de l’existence. Alors, il me semblait déjà, très obscurément, qu’elle était en chaque homme, cette étoile, et qu’il fallait tout reconstruire, tout détruire, tout brûler, tout massacrer, faire un ménage gigantesque pour permettre à cet astre intime de scintiller.
Le monde comme je me permettais de le penser était à refaire. De fond en comble.
Ce fut là ma colossale erreur, celle qui a sans doute donné naissance à toutes les autres et sous mes pas engendré du chaos : penser en matérialiste mes métaphysiques endogènes, chercher dans les modalités tangibles du monde les racines de mes mélancolies et de mon mal de vivre.
Dès qu’on ne se pense plus qu’en produit social, on perd le fil qui pourrait mener au bonheur de soi-même et on se dédouane de sa propre chair. Et puis, on emprunte des raccourcis tellement fulgurants que tout s’explique, comme par enchantement. L’essentiel étant ignoré, on sait à peu près tout de tout et c’est bien là le triste privilège des intelligences inachevées.
Donner un nom au mal de vivre, voilà l’erreur qui m’a fait perdre plus de quarante ans de ma vie.
Mais ce n’est pas grave du tout. Aujourd'hui, je pense que je n'étais pas capable d’en faire autre chose, de cette vie.
Le silence des chrysanthèmes- extrait légèrement modifié déjà publié en octobre 2009 -
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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